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Révolution à Causeur : 48 pages dès ce n°33 !

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Pas besoin d’être Jérémie, comme disait Brassens, pour deviner que nous n’allions pas nous désintéresser des révolutions qui secouent le monde arabe. Mais justement, s’agit-il de vraiment de révolutions, et si oui, vers où entraineront-elles leurs protagonistes? Autant de matière à réflexions et à allègres désaccords, qui s’exprimeront d’autant plus librement que l’épaisseur du dossier s’accroit de 50%, tout comme l’ensemble du journal -qui passe dorénavant de 32 à 48 pages!

50% d’articles en plus, toujours 100% d’inédits et 0% d’augmentation de tarif (pour l’instant) ce serait bête de passer à coté : le moment est donc idéal pour vous abonner, si ce n’est déjà fait ou pour vous réabonner, si besoin est. Cet abonnement, rappelons-le, vous donne aussi accès à l’intégralité des articles verrouillés sur le site. Et puisqu’on parle du site, il n’est pas à exclure que vous y trouviez quelques surprises dès ce lundi. Lesquelles ? Mais on vous a expliqué que c’était des surprises ! Bon, si vous insistez, on va quand même vous dire de quoi il s’agit. Enfin, on va vous le dire, mais seulement lundi…

Juppé bis superstar

Hosannah ! Alain Juppé est de retour. Intronisé numéro 2 du gouvernement, l’ex-proscrit chiraquien est entré au Quai d’Orsay sous les vivats de la presse, des sondeurs, de la droite mais aussi d’une bonne partie de la gauche. Pas la peine d’attendre Pâques, on entend partout – même à Causeur – un seul son de cloche : enfin la droite qu’on aime ! Celle qui a des valeurs, des principes, de la droiture et ne part pas en vacances n’importe où… À l’Assemblée on l’acclame, dans les éditos, on encense déjà son bilan futur. Il ira au Caire dans les jours à venir, renouer d’un claquement de doigts avec les nations arabes qui se libèrent. Il va forcément « redonner le moral aux diplomates », même si, prévient-il du haut de sa formidable néo-modestie, il n’a « pas de baguette magique ». Des promesses, mais seulement celles qu’on peut tenir. On explique même que les militaires, qui pourtant ne l’ont fréquenté que 100 jours, le regrettent déjà. Sans oublier les Bordelais qui, eux aussi sont tristes de voir l’agenda de leur bon maire – qui pour autant ne les abandonnera pas – grevé par des voyages officiels dans des contrées lointaines, où heureusement Alain va faire briller haut l’image de la France et du Saint-Emilion. On l’a compris, c’est une nouvelle ère politique qui s’ouvre avec le nouveau ministre à lunettes. J’ai même entendu des consœurs dire qu’elles le trouvaient sexy…

On n’est jamais vraiment mort en politique, aurait coutume de dire Juppé, qui a déjà été enterré vivant. Curieuse résurrection quand même : passons sur le côté pâté d’alouette du chiraquien noyé au milieu des sarkozystes pur sucre. Ne parlons même pas de François Fillon, intronisé hyper-Premier ministre depuis le remaniement de l’automne et qui entend bien le rester. Mais peut-on pour autant oublier, comme tous les confrères, le Juppé droit dans ses bottes, premier de la classe, énarque et meilleur d’entre nous ? Juste retour des choses, après avoir morflé pour cause de jurisprudence Balladur, il bénéficie maintenant de la Loi d’airain du « c’était mieux avant», celle qui vaut à Jacques Chirac d’occuper le fauteuil laissé vacant par l’Abbé Pierre dans les classements de popularité.

D’autant que Juppé semble prendre presque du plaisir à son nouveau statut d’homme providentiel. Il faut le voir répondre à l’Assemblée aux questions des députés avec sérieux, sobriété et presque, pincez-moi, humilité ! Sur TF1, il roucoule de bonheur à l’énoncé d’un sondage sur notre politique étrangère qui le crédite de 55% d’opinions favorables. Et faut le voir démentir avec des accents de sincérité presque très convaincants quand on le qualifie de vice-Premier ministre. À se demander s’il n’a pas passé, lui, ses vacances de Noël en stage intensif d’art dramatique au Cours Florent.

La Roche tarpéienne est proche du Quai d’Orsay

Cela dit, à sa place, je savourerais ma victoire en n’oubliant pas toutefois d’aiguiser mon cran d’arrêt, en prévision des traquenards à venir. On a vu d’autres étoiles de cette mouvance, gaullienne donc fréquentable, se fracasser lamentablement. Vous voulez un exemple ? Et bien, au hasard, disons MAM. Il faut se souvenir des papiers enthousiastes sur l’ex-patronne du Quai, avant qu’elle soit à quai. Tellement droite, tellement héritière du Général par lignage direct, tellement au dessus du lot des Woerth et compagnie, forcément cupides et affairistes. MAM elle, parlait et agissait pour la France, rien d’autre. Et on la voyait bien remplacer à l’automne François Fillon pour donner un nouveau souffle au gouvernement, voire redonner confiance aux Français.

Au bout du compte, elle ne fut ni Premier ministre, ni rien d’autre que groupie des dictateurs et abonnée aux jet privés. Aujourd’hui c’est au tour de MAM de se répéter en boucle qu’on n’est jamais vraiment mort en politique[1. On pourra aussi citer Eric Woerth lui-même qui, il y a encore un an, était une étoile montante au sérieux loué par tous, et souvent pronostiqué comme remplaçant putatif de François Fillon].

Oui, Juppé devrait se méfier de cet afflux de nouveaux amis, même s’il en pleut plus qu’à Gravelotte ou sur Facebook. Nicolas Canteloup, qui a plus de mémoire que toute la presse politique, est allé chercher dans un passé pas si lointain de quoi sera fait son avenir proche. Avant d’être le Monsieur Propre de l’UMP, Juppé c’était le stalino-chiraquien, le régisseur en chef de l’Etat-RPR, le coupable direct du raz-de marée social de 95, puis de la rusée dissolution de 97. Juppé-la-poisse, pour reprendre Canteloup, c’est encore l’homme qui fut ministre de l’Environnement pendant trois semaines TTC après la présidentielle de 2007, avant de se faire bananer aux législatives pour avoir annoncé en direct live à la télé que le gouvernement souhaitait la mise en place de la TVA sociale – et avait failli entraîner la majorité toute fraiche de Sarkozy dans sa dégringolade. Comme dit une mauvaise langue à l’Assemblée, « il a 13 mois pour faire une grosse connerie ». Il ne faut jamais désespérer des meilleurs élèves, ils font toujours ce qu’on attend d’eux.

On ne fera pas l’injure à Alain Juppé de lui suggérer de réviser ses classiques – qu’il connaît infiniment mieux que tous ses collègues du gouvernement et que moi aussi – et de méditer la métaphore de la Roche tarpéienne. Plus modestement, je lui suggérerai de relire posément sa propre bio. Et même si je ne suis pas certaine que la musique rasta soit sa tasse de thé, il pourra le faire en écoutant Jimmy Cliff et en méditant les sages paroles de la chanson qui a fait connaître le reggae dans le monde entier : « The Harder They Come, The Harder They Fall ». Sans quoi la droite comme il faut va encore devoir se trouver un nouveau champion.

Pakistan : le martyre prévisible d’un impur au pays des purs

Il arrive ces jours-ci que l’actualité soit parfaitement prévisible. Ainsi, l’on apprend dans les pages très intérieures des journaux que Shahbaz Bhatti, 42 ans, catholique, ministre pakistanais des Minorités religieuses, a été abattu en plein jour, criblé de 25 balles tirées à l’arme automatique par trois ou quatre hommes qui ont réussi à prendre la fuite. Malgré la pression intense des islamistes pakistanais, Bhatti avait été reconduit dans ses fonctions lors d’un remaniement ministériel qui a eu lieu il y a quelques semaines au Pakistan. J’avais à cette occasion réuni de la documentation dans la perspective d’un article sur la situation des chrétiens au Pakistan, car l’on s’attendait, en raison de la pression islamiste, à ce que ce ministère, qui est le seul relais vers le pouvoir dont disposent les chrétiens (mais aussi les musulmans « hérétiques » ahmadis), dans un pays où ils subissent d’intenses persécutions, soit supprimé. Sous la pression des Américains, ce ministère fut finalement maintenu, au grand dam des islamistes pakistanais, qui redoublèrent alors de fureur, et montèrent d’un cran dans leurs menaces de mort à l’encontre du ministre, lui promettant de lui faire subir le même sort que son ami Salman Taseer, le gouverneur du Pendjab, un musulman hautement éclairé et cultivé, tué début 2011 par un de ses gardes du corps furieux de son opposition déclaré à la loi sur le blasphème.

Puisque le ministère des minorités religieuses était maintenu, l’article en question m’avait alors semblé sans objet, mais en prenant connaissance de ces menaces de mort, je n’ai pu m’empêcher de penser alors que ce valeureux ministre ne ferait pas de vieux os. Sera-t-il remplacé, et si oui, par qui ? Difficile de le savoir, mais l’on ne peut redouter que le gouvernement pakistanais ne tire profit de ce meurtre pour finalement supprimer ce ministère, ou y nommer un homme moins actif et plus accommodant dans la défense des minorités persécutées.

Au Pakistan, les conflits les plus triviaux menacent toujours de mal tourner pour les chrétiens lorsqu’ils sont aux prises avec leurs voisins musulmans. C’est ainsi qu’une paysanne de la province du Pendjab, Asia Bibi, après avoir été tabassée et peut-être violée chez elle par des voisins musulmans qui l’accusaient de blasphème, a été condamné à mort en novembre 2010 en application de la loi anti-blasphème[1 Il semble que le blasphème en question consiste à avoir demandé à des femmes musulmanes qui refusaient de boire après elle parce qu’en tant que chrétienne elle n’était selon elles « pas propre », ce que leur Mohammed avait fait pour elles tandis qu’elle affirmait fièrement que son Jésus était mort pour elle]. Il a été fait appel de cette sentence (qui jusqu’à présent n’a jamais été exécutée pour cette raison au Pakistan).

Shahbaz Bhatti s’était courageusement porté à la défense d’Asia Bibi et de ses autres compatriotes accusés de blasphème. Depuis sa nomination en 2008, le ministre s’était en outre avec constance prononcé en faveur de l’abolition de cette loi sur le blasphème, abolition à laquelle s’oppose son propre Premier ministre, pourtant membre d’un parti considéré comme non-islamiste et malgré de vagues promesses de campagne selon lesquelles les termes cette loi seraient adoucis. En tant que catholique, Shahbaz Bhatti, avait accepté un poste surexposé qui lui avait valu des critiques de la part de certains de ses coreligionnaires qui l’accusaient de se compromettre avec un gouvernement hostile mais aussi et surtout la haine des islamistes qui refusaient de voir un « impur » accéder à un poste de responsabilité au pays des purs. Sa disparition ne laisse rien augurer de bon pour la petite communauté chrétienne pakistanaise, qui subit régulièrement des pogroms et autres persécutions dans l’indifférence complète des médias européens, de plus en plus occupés à battre la coulpe de leurs gouvernements pour manque d’enthousiasme dans la célébration débridée de la grande et hypothétique libération des pays arabes[1. Rappelons que depuis la fin de l’ère Musharraf en 2008, le Pakistan est un pays que l’on considère généralement comme étant « en transition » vers la démocratie].

Les révolutions arabes peuvent-elles donner une utilité à l’UPM ?

Intervenir ? Ne pas intervenir ? Se contenter d’une dénonciation de la répression ? Ce sont des questions difficiles qui se posent aujourd’hui à la France et aux autres puissances. Si tout le monde critique le gouvernement, les alternatives ne sont pas toujours très claires. Certes, le gouvernement a tardé à dénoncer les dictateurs, mais finalement, pas beaucoup plus que les autres.

La crise libyenne pose clairement la question du respect de la souveraineté nationale. En effet, comme l’a bien souligné Jacques Sapir, le droit d’ingérence est essentiellement le droit du plus fort à imposer sa loi à plus faible que lui. Quant à l’ostracisme, la mise au ban d’un pays, est-il véritablement la bonne solution ? L’isolation de la Corée du Nord ou de Cuba ne freine-t-elle pas au contraire l’évolution de ces pays vers la démocratie ? N’est-ce pas le contact avec des démocraties qui peut au contraire éveiller les peuples à la liberté ?

Certains disent que la France doit dénoncer les dérives des autocrates que nous recevons ou qui nous reçoivent. Mais les critiquer est parfois un moyen commode de s’acheter une conscience à bon compte, sans réellement agir en faveur des peuples qu’ils dirigent. Il n’est pas sûr qu’en parlant des droits de l’homme aux dirigeants chinois devant les journalistes nous contribuons à l’évolution démocratique de la société chinoise.

Entre un laisser-faire absolu, un respect religieux de la souveraineté et l’ingérence, il y a de la marge. La réception exceptionnelle du colonel Kadhafi en 2007 allait beaucoup trop loin. On peut recevoir un autocrate sans céder à tous ses caprices. En outre, au-delà du dialogue avec les autocrates on peut dialoguer avec les peuples, comme l’a su faire le général de Gaulle.

Une seconde chance pour L’UPM ?

Mais aujourd’hui, dans l’urgence de la guerre civile en Libye, l’heure n’est pas à la grande stratégie car la question d’une intervention est sur la table et chaque pays doit en prendre son parti, surtout ceux qui ont les moyens d’agir. Quelles critères donc pour une telle intervention ? Il faut d’abord que le peuple se soit déjà soulevé. Ensuite, un accord assez large de la communauté internationale (par exemple, le Conseil de sécurité de l’ONU) est une condition sine qua non. Mais finalement, comment éviter, dans le cas d’une ingérence « justifiée » répondant à tous ces critères, un engrenage dangereux où les plus puissants dictent la stratégie et décident de la sortie ?

Pour proposer un horizon politique et un cadre pour une éventuelle intervention, l’union pour la méditerranée, ce « machin » voulu par Henri Guaino et Nicolas Sarkozy, pourrait se révéler utile. Aujourd’hui, l’Europe devrait tendre la main aux pays arabes qui se libèrent des autocrates qui les dirigeaient. Comme l’ont fait les Etats-Unis à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, nous devrions proposer aux pays devenus de véritables démocraties un plan Marshall destiné à favoriser leur transition.

Ainsi les pays européens donneraient une prime à la démocratie et à la liberté, sans s’ingérer directement dans les affaires des pays arabes. Les pays dont les dirigeants respecteraient la transition démocratique bénéficieraient d’une aide économique leur permettant de limiter les troubles que toute transition génère, car, comme l’a souligné Hubert Védrine dans Marianne le processus de démocratisation sera long. Ce serait un immense message d’espoir envoyé aux pays arabes, une main tendue pour les aider.

Les pays européens ont déjà failli au rendez-vous de l’histoire en imposant une transition économique brutale aux anciens pays communistes. Qui osera se saisir de l’occasion qui se présente aujourd’hui ?

Egypte : sous les pavés, la crise

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La crise libyenne rajoute une couche à la situation économique, déjà extrêmement dégradée, de l’Égypte. Comme dans beaucoup de pays du Tiers monde, les transferts d’argent de travailleurs émigrés égyptiens pèsent lourd dans l’économie : 12 milliards dollars par an, presque 3% du PIB. Mais cet argent pèse encore plus dans les revenus des familles pauvres car l’Egyptien typique qui travaille à l’étranger est plutôt un maçon ou un journalier qu’Omar Sharif ou Boutros Boutros-Ghali. Pour comprendre ce phénomène il faut savoir qu’à peu près 1,5 millions d’Egyptiens qui travaillaient en Libye envoyaient à leurs familles quelque chose comme 250 millions par an, c’est-à-dire 167 dollars par ouvrier… Ce ne sont pas des médecins ou des ingénieurs de l‘industrie pétrolière.

Pas question donc de toucher au budget de subventions – 5% du PIB – juste au moment où un million et demi de familles supplémentaires sont dans le besoin, sans parler des 20% d’Egyptiens qui vivent déjà en temps « normal » sous le seuil de pauvreté. Ceux-ci sont particulièrement nombreux dans les campagnes et le pouvoir en place compte beaucoup sur les paysans pauvres et conservateurs pour contrecarrer le mouvement démocratique, plutôt urbain.

Pas question non plus de mettre en cause les salaires des 6 millions de fonctionnaires récemment augmentés de 15%. Du côté du bâtiment les nouvelles ne sont pas bonnes non plus : les chantiers sont arrêtés et le chômage dans le secteur dépasse 80%. Quant au tourisme, durement touché, c’est certes une industrie capable de rebondir rapidement, mais à condition toutefois que l’image du pays change radicalement.

Bref, pour cette phase de transition, le gouvernement n’a d’autre solution que d’emprunter. Pas le temps pour des investissements et des projets à long terme : il faut du cash, beaucoup et illico pour tenir plusieurs mois sinon plus. L’Arabie saoudite, les États-Unis mais aussi l’Europe devraient mettre la main à la poche, faute de quoi la Place Tahrir risque de ne plus être seulement envahie par le badauds en quête d’une photo souvenir…

Tarification unisexe : Bruxelles ne manque pas d’assurance

La Cour de justice de l’Union européenne vient de décider que « la prise en compte du sexe de l’assuré en tant que facteur de risques dans les contrats d’assurance constitue une discrimination » et qu’à ce titre, les compagnies d’assurances devront désormais pratiquer des tarifs unisexes à compter du 21 décembre 2012. Cette décision est accueillie partout avec un enthousiasme touchant à l’image de Viviane Reding, notre commissaire européenne à l’égalité, qui déclare « c’est un grand jour pour l’égalité des genres dans l’Union européenne ».

La cour vient donc d’entériner le fait que le sexe de l’assuré n’est pas un facteur déterminant dans l’évaluation des risques et donc, que les assureurs sont non seulement d’effroyables sexistes mais aussi totalement incohérents puisqu’ils discriminent en faveur des hommes en matière de pensions de retraite au motif fallacieux que ces derniers vivraient moins longtemps que les femmes et discriminent en faveur des conductrices au prétexte tout aussi mensonger qu’elles auraient moins d’accident graves que les conducteurs.

Heureusement, l’Union Européenne et ses myriades de petites réglementations sournoises et compliquées (bien qu’ultralibérales à ce qu’on dit…) sont là pour faire disparaître la dérogation inique qui permettait jusqu’alors aux assureurs de tenir compte de leurs tableaux statistiques et donc de ce réel que le législateur bruxellois ne saurait tolérer plus longtemps.

L’observateur attentif pourra donc bientôt mesurer l’augmentation généralisée de nos primes d’assurance et mettre ça sur le dos de la rapacité desdits assureurs. Il sera alors peut être temps de réclamer que cessent enfin les honteuses discriminations dont sont victimes les pauvres en matière de prêts immobiliers comme les Etats-Unis ont su si bien le faire.

Le baron de Googleberg

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Karl-Theodor Maria Nikolaus Johann Jacob Philipp Franz Joseph Sylvester Freiherr von und zu Guttenberg, 39 ans, ministre de la Défense de la République fédérale d’Allemagne vient de présenter sa démission à la chancelière Angela Merkel, qui l’a acceptée. Celui que ses amis appellent familièrement KTG n’est pas victime d’une erreur de destination vacancière, comme MAM, mais d’un scandale qui a alimenté pendant des semaines la presse et la blogosphère germaniques.

Des fouineurs mal intentionnés ont en effet découvert que la thèse de doctorat en droit du ministre, soutenue en 2007 devant l’université de Bayreuth, était en grande partie pompée sur d’autres publications, sous la forme primitive du copier-coller bien connue des étudiants flemmards. Lorsque l’on aura précisé que cette thèse avait pour objet l’étude comparative de l’évolution constitutionnelle des Etats-Unis d’Amérique et de l’Union européenne, on nous pardonnera de ne pas en faire de recension plus approfondie.

Cette affaire fait d’autant plus de bruit chez nos voisins allemands que Karl Theodor zu Guttenberg était considéré comme l’une des étoiles montante de la droite de son pays : député à 30 ans, ministre à 37 ans, il bénéficiait jusqu’au déclenchement de son « affaire » d’une popularité stratosphérique dans l’opinion allemande. Jamais moins de 65% d’opinions favorables dans les sondages, alors que la chancelière et son parti, la CDU, sont à la peine à la veille d’une année électorale à haut risque, où une demi-douzaine de scrutins régionaux s’annoncent difficiles pour la coalition de centre-droit actuellement au pouvoir. On prédisait même qu’en cas de défaite trop lourde, il serait le mieux placé pour remplacer Angela Merkel.

La Bavière, et son parti dominant, la CSU, qui n’ont jamais réussi à placer l’un des leurs à la chancellerie, voyaient dans cet héritier d’une grande famille aristocratique de l’ancien royaume de Louis II celui qui allait, enfin, damer le pion aux Prussiens dans leur capitale historique.
Il faut dire que Karl-Theodor a construit son existence dans cette perspective. Le handicap bavarois qui empêcha jadis Franz-Josef Strauss de monter la dernière marche du podium politique allemand ? KTG l’efface par son mariage avec Stephanie von Bismarck-Schönhausen, arrière-petite-fille du chancelier de fer. Aux nostalgiques du IIIème Reich, il n’aura pas échappé que la mère de Karl-Theodor, Christina Henkell, a épousé en secondes noces le fils de Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères de Hitler exécuté à Nuremberg, qui se prénomme, comme il se doit, Adolf. Aux antinazis, notre ex-ministre pouvait faire valoir que sa famille était apparentée à celle des Stauffenberg, dont est issu le chef du complot contre Hitler qui échoua d’un rien le 20 juillet 1944…

Il ne manquait plus à son blason qu’un titre de « Herr Doktor » qui vaut outre-Rhin toutes les légions d’honneur et tous les prix Goncourt. Ce titre est tellement important qu’il est intégré dans l’état-civil de celui ou celle qui l’obtient. Ceux qui connaissent un peu le système universitaire allemand savent bien qu’on ne le trouve pas dans une pochette surprise, et que le piston ne fonctionne bien que dans le moteur des grosses berlines dont il est inutile de citer la marque…

Helmut Kohl, politicien hors-pair mais étudiant moyen, n’avait obtenu son doctorat en histoire que grâce au coaching intensif d’un camarade de la CDU, Bernhard Vogel, qui était, par ailleurs, le frère du président du Parti social-démocrate Hans-Jochen Vogel. Mais cela se passait avant l’existence de Google et des touches de clavier permettant de noircir du papier sans trop se fatiguer les méninges.

Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que le baron von und zu Guttenberg fasse oublier le sobriquet dont aujourd’hui l’impitoyable presse allemande l’affublé : monsieur le baron de Googleberg.

Lorsque j’étais, il y a quelques lustres, correspondant à Bonn pour un quotidien du soir dans l’Allemagne chère à François Mauriac[1. le cher François avait déclaré, au lendemain de la guerre qu’il aimait tellement l’Allemagne qu’il était ravi qu’il en existe deux…], les hommes politiques du cru me faisaient régulièrement part de leur admiration étonnée pour leurs homologues français qui parvenaient à écrire des best-sellers en dépit des lourdes charges exigées par leurs fonctions. Jamais, patriotisme oblige, je ne vendis la mèche en leur révélant que dans notre vieille nation coloniale, le nègre était encore une valeur sûre…

Les vacances de Monsieur Guaino

On pourrait appeler ça du journalisme d’inquisition. Mais heureusement, c’est une inquisition au petit pied dont le ridicule limite la capacité de nuisance. Il y a quelques années, pour être un grand journaliste, il fallait sortir des « affaires ». C’était souvent pénible et dégoûtant, mais il arrivait que les malheureux cloués au pilori médiatique eussent réellement commis des indélicatesses et confondu pour de bon les caisses de l’Etat avec celles de leur parti, voire avec leurs propres poches. Rivalisant pour épingler les plus puissants à leur tableau de chasse, les investigateurs prenaient des mines de conspirateurs pour aller déjeuner avec des juges ou des flics, mais au détour de leurs croisades pour le Bien, ils ont aussi révélé de vraies affaires d’Etat devenues impossible à camoufler sous le manteau de la raison du même nom.

Le nouveau feuilleton que nous offre le journalisme satirique, subversif et résistant donne la mesure de la décadence du métier. Désormais, pour faire trembler les tyrans qui nous oppriment, plus besoin de se casser la tête à remonter le cours de sombres transactions financières, ni même d’avoir la chance de se trouver à proximité quand ils lâchent une blague de fin de banquet. Non, il suffit de leur poser la question qui tue : « tu vas nous le dire, où t’as passé tes vacances ! ».

D’accord, ne mélangeons pas tout : l’escapade tunisienne de Madame Alliot-Marie était bel et bien une faute politique. Fillon en Egypte, c’était déjà beaucoup de bruit pour rien. Mais avec les vacances de monsieur Guaino, les Inrocks sombrent dans le grotesque, avec, en prime, une pointe de vraie dégueulasserie.

Je précise, pour ceux qui l’ignorent, qu’Henri Guaino est un ami. Enfin, un peu moins depuis que j’ai découvert qu’il a refilé ce scoop à la concurrence. Imaginez : la plume du président a passé ses vacances de Noël à Tripoli où il était reçu par son ami François Gouyette, ambassadeur de France en Lybie ! Il faudra d’ailleurs songer à dresser la liste des diplomates qui ont séjourné dans des pays non-démocratiques. Ennemis des peuples !

Donc, un journaliste frétillant appelle Guaino et, tel un flic qui braquerait sa lampe sur le visage d’un dur à cuire, le somme d’avouer. Au passage, il enregistre la conversation en loucedé : sans doute pense-t-il que ça lui donne le chic-espion. En tout cas, chapeau la déontologie ! Les propos de Guaino sont reproduits in extenso sur le site. Pour ceux qui n’auraient pas compris que les Inrocks jouent dans la cour des grands, le papier est annoncé à grands coups de trompette sous le titre affriolant « Le réveillon lybien d’Henri Guaino ». Du vrai SAS. « Et de trois ! », claironne le chapeau. Après MAM et Fillon, j’en tiens un autre chef ! Guaino chez Gouyette, ça, c’est du lourd !

Connaissant son caractère placide, je trouve surprenant et même un peu désolant que le « Conseiller spécial », tout en ironisant, ait répondu au journaliste au lieu de l’envoyer au diable. Peut-être s’est-il dit, dans un accès de sagesse, qu’il avait mieux à faire que nourrir une polémique idiote. Admettons qu’il a bien fait, même si j’attends avec impatience le jour où un politique osera remettre à sa place un de ces flics habillés en journaliste.

Si j’avais du temps à perdre, j’écrirais un livre sur les vacances des journalistes. Dites-donc, vous, vous n’étiez pas à Cuba, l’été dernier ? Ou au Vietnam ? Et votre week-end à Saint Petersbourg, vous n’avez pas honte, avec toutes les turpitudes de Poutine ? Pas bien propre tout ça. Sinon, pour ramener mes confrères à la raison, j’ai une petite idée : les obliger, chaque fois qu’un ministre ou un élu revient de vacances, à se farcir le récit détaillé avec séance de diapos.

Reste, tout de même, une petite raison de croire dans le journalisme de mon pays : la mayonnaise n’a pas vraiment pris. Certes, cette information de haute importance a donné lieu à deux dépêches avant d’être ânonnée par quelques confrères en mal de sensations. Mais je crois qu’il n’y aura pas d’affaire Guaino. Dommage pour les Inrocks qui voulaient se la jouer « Wahington Post façon Watergate » et n’ont réussi qu’à être le Canard Enchaîné du pauvre.

Et si ce n’était pas un scoop ?

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Hier matin, la une de Libé avait comme un air de déjà vu, ou plutôt de déjà lu.

Je fouille dans ma mémoire, mais rien. Alors, je fouille dans celle de mon Mac. Toujours rien. Alors je googlise « Et si ce n’était pas lui ? » . Et là, bingo, ce titre, c’est sur Causeur que je l’avais lu, et pile poil sur le même sujet, à savoir le possible lâchage de Nicolas Sarkozy par son camp pour 2012.

Aimée et Marc, les auteurs de l’article, que j’ai consulté immédiatement, plaident pour la coïncidence absolue. Ils espèrent néanmoins que Demorand ne leur fera pas un procès pour les avoir, selon la belle expression de l’Oulipo, plagiés par anticipation…

Quant à Nicolas Sarkozy, il n’a pas daigné répondre à mes questions. Fait dire aussi que je ne l’avais pas appelé…

Ça s’en va et ça revient

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Entre l’armée et le peuple, en Egypte, le courant passe de moins en moins. D’abord, il y a le problème d’Ahmad Chafik, le premier ministre nommé par Hosni Moubarak. La « coalition du 25 janvier » (nom donné à la nébuleuse des mouvements issus de la révolution) exige son départ avec les mêmes arguments avancés (avec succès) par les Tunisiens contre Mohamed Ghannouchi : à leurs yeux, cette figure de l’ancien régime n’est pas qualifiée pour diriger la transition. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes, dépositaire du pouvoir exécutif délégué à Chafik et ses collègues, fait la sourde oreille : dans cette partie de poker, les militaires n’ont pas l’intention d’abattre leurs cartes trop tôt.

Dans ce climat de soupçon, les leaders émergents du mouvement démocratique redoutent, non sans raison, être manipulés par le pouvoir et de se voir dépouillés des fruits de la révolution. Les premiers détails du plan de transformation politique concocté par les militaires et les anciens collaborateurs de Moubarak semblent justifier leurs craintes. L’armée entend imposer un rythme accéléré : réforme constitutionnelle dans 30 jours, suivie de deux élections législatives (pour la chambre basse et la chambre haute) et d’une élection présidentielle, rien que ça !

Cette marche forcée vers la démocratie en inquiète plus d’un, car cet échéancier donne clairement l’avantage aux acteurs politiques structurés, autrement dit aux Frères musulmans ainsi qu’à Al-Ḥizb al-Wataniy, l’ancien Parti national-démocrate de Moubarak, qui contrairement à son équivalent tunisien, n’a pas été dissout. Ce planning serré ne permet pas non plus à de nouveaux visages d’émerger et favorise les personnalités déjà connues comme Mohamed El-Baradei ou Amr Moussa, l’actuel président de la Ligue arabe et ancien ministre des Affaires étrangères de Hosni Moubarak. À 75 ans et avec un tel CV, difficile d’imaginer un profil moins adapté pour incarner un mouvement issu d’une triple rupture, générationnelle, politique et culturelle. Le débat se joue donc à front renversé : ceux qui poussaient il y a un mois à des changements rapides voudraient bien aujourd’hui freiner les conservateurs d’hier…

Entretemps, certains essaient de réoccuper la place Al-Tahrir – devenue un haut-lieu du tourisme révolutionnaire – tandis que l’armée tente de les contraindre doucement à décamper. Le général Hassan al-Ruwaini, commandant militaire de Caire, leur a rendu personnellement visite pour les exhorter à rentrer chez eux et faire confiance à l’armée. Pour le moment, frustrations et crispations restent en arrière-plan et tout le monde répète en boucle les slogans louant l’unité entre jaychouna (« notre armée ») et le peuple.

Dans ce crépuscule politique, c’est la question même de la légitimité qui est négociée sur la place publique. Pour le « camp démocrate », la réponse est claire : elle est issue de la rue, c’est-à-dire du peuple, aujourd’hui représenté par les leaders de la « révolution. De leur côté, le gouvernement et l’armée essaient de diluer le mouvement et se targuent d’une autre légitimité, celle que confère l’exercice du pouvoir. Espérant marquer des points faciles dans l’opinion, le pouvoir multiplie les poursuites pour corruption et resserre l’étau autour du raïs déchu et de sa famille. À sa manière, l’Egypte est déjà en campagne électorale.

Vers de nouveaux affrontements place Al-Tahrir ?

Révolution à Causeur : 48 pages dès ce n°33 !

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Pas besoin d’être Jérémie, comme disait Brassens, pour deviner que nous n’allions pas nous désintéresser des révolutions qui secouent le monde arabe. Mais justement, s’agit-il de vraiment de révolutions, et si oui, vers où entraineront-elles leurs protagonistes? Autant de matière à réflexions et à allègres désaccords, qui s’exprimeront d’autant plus librement que l’épaisseur du dossier s’accroit de 50%, tout comme l’ensemble du journal -qui passe dorénavant de 32 à 48 pages!

50% d’articles en plus, toujours 100% d’inédits et 0% d’augmentation de tarif (pour l’instant) ce serait bête de passer à coté : le moment est donc idéal pour vous abonner, si ce n’est déjà fait ou pour vous réabonner, si besoin est. Cet abonnement, rappelons-le, vous donne aussi accès à l’intégralité des articles verrouillés sur le site. Et puisqu’on parle du site, il n’est pas à exclure que vous y trouviez quelques surprises dès ce lundi. Lesquelles ? Mais on vous a expliqué que c’était des surprises ! Bon, si vous insistez, on va quand même vous dire de quoi il s’agit. Enfin, on va vous le dire, mais seulement lundi…

Juppé bis superstar

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Hosannah ! Alain Juppé est de retour. Intronisé numéro 2 du gouvernement, l’ex-proscrit chiraquien est entré au Quai d’Orsay sous les vivats de la presse, des sondeurs, de la droite mais aussi d’une bonne partie de la gauche. Pas la peine d’attendre Pâques, on entend partout – même à Causeur – un seul son de cloche : enfin la droite qu’on aime ! Celle qui a des valeurs, des principes, de la droiture et ne part pas en vacances n’importe où… À l’Assemblée on l’acclame, dans les éditos, on encense déjà son bilan futur. Il ira au Caire dans les jours à venir, renouer d’un claquement de doigts avec les nations arabes qui se libèrent. Il va forcément « redonner le moral aux diplomates », même si, prévient-il du haut de sa formidable néo-modestie, il n’a « pas de baguette magique ». Des promesses, mais seulement celles qu’on peut tenir. On explique même que les militaires, qui pourtant ne l’ont fréquenté que 100 jours, le regrettent déjà. Sans oublier les Bordelais qui, eux aussi sont tristes de voir l’agenda de leur bon maire – qui pour autant ne les abandonnera pas – grevé par des voyages officiels dans des contrées lointaines, où heureusement Alain va faire briller haut l’image de la France et du Saint-Emilion. On l’a compris, c’est une nouvelle ère politique qui s’ouvre avec le nouveau ministre à lunettes. J’ai même entendu des consœurs dire qu’elles le trouvaient sexy…

On n’est jamais vraiment mort en politique, aurait coutume de dire Juppé, qui a déjà été enterré vivant. Curieuse résurrection quand même : passons sur le côté pâté d’alouette du chiraquien noyé au milieu des sarkozystes pur sucre. Ne parlons même pas de François Fillon, intronisé hyper-Premier ministre depuis le remaniement de l’automne et qui entend bien le rester. Mais peut-on pour autant oublier, comme tous les confrères, le Juppé droit dans ses bottes, premier de la classe, énarque et meilleur d’entre nous ? Juste retour des choses, après avoir morflé pour cause de jurisprudence Balladur, il bénéficie maintenant de la Loi d’airain du « c’était mieux avant», celle qui vaut à Jacques Chirac d’occuper le fauteuil laissé vacant par l’Abbé Pierre dans les classements de popularité.

D’autant que Juppé semble prendre presque du plaisir à son nouveau statut d’homme providentiel. Il faut le voir répondre à l’Assemblée aux questions des députés avec sérieux, sobriété et presque, pincez-moi, humilité ! Sur TF1, il roucoule de bonheur à l’énoncé d’un sondage sur notre politique étrangère qui le crédite de 55% d’opinions favorables. Et faut le voir démentir avec des accents de sincérité presque très convaincants quand on le qualifie de vice-Premier ministre. À se demander s’il n’a pas passé, lui, ses vacances de Noël en stage intensif d’art dramatique au Cours Florent.

La Roche tarpéienne est proche du Quai d’Orsay

Cela dit, à sa place, je savourerais ma victoire en n’oubliant pas toutefois d’aiguiser mon cran d’arrêt, en prévision des traquenards à venir. On a vu d’autres étoiles de cette mouvance, gaullienne donc fréquentable, se fracasser lamentablement. Vous voulez un exemple ? Et bien, au hasard, disons MAM. Il faut se souvenir des papiers enthousiastes sur l’ex-patronne du Quai, avant qu’elle soit à quai. Tellement droite, tellement héritière du Général par lignage direct, tellement au dessus du lot des Woerth et compagnie, forcément cupides et affairistes. MAM elle, parlait et agissait pour la France, rien d’autre. Et on la voyait bien remplacer à l’automne François Fillon pour donner un nouveau souffle au gouvernement, voire redonner confiance aux Français.

Au bout du compte, elle ne fut ni Premier ministre, ni rien d’autre que groupie des dictateurs et abonnée aux jet privés. Aujourd’hui c’est au tour de MAM de se répéter en boucle qu’on n’est jamais vraiment mort en politique[1. On pourra aussi citer Eric Woerth lui-même qui, il y a encore un an, était une étoile montante au sérieux loué par tous, et souvent pronostiqué comme remplaçant putatif de François Fillon].

Oui, Juppé devrait se méfier de cet afflux de nouveaux amis, même s’il en pleut plus qu’à Gravelotte ou sur Facebook. Nicolas Canteloup, qui a plus de mémoire que toute la presse politique, est allé chercher dans un passé pas si lointain de quoi sera fait son avenir proche. Avant d’être le Monsieur Propre de l’UMP, Juppé c’était le stalino-chiraquien, le régisseur en chef de l’Etat-RPR, le coupable direct du raz-de marée social de 95, puis de la rusée dissolution de 97. Juppé-la-poisse, pour reprendre Canteloup, c’est encore l’homme qui fut ministre de l’Environnement pendant trois semaines TTC après la présidentielle de 2007, avant de se faire bananer aux législatives pour avoir annoncé en direct live à la télé que le gouvernement souhaitait la mise en place de la TVA sociale – et avait failli entraîner la majorité toute fraiche de Sarkozy dans sa dégringolade. Comme dit une mauvaise langue à l’Assemblée, « il a 13 mois pour faire une grosse connerie ». Il ne faut jamais désespérer des meilleurs élèves, ils font toujours ce qu’on attend d’eux.

On ne fera pas l’injure à Alain Juppé de lui suggérer de réviser ses classiques – qu’il connaît infiniment mieux que tous ses collègues du gouvernement et que moi aussi – et de méditer la métaphore de la Roche tarpéienne. Plus modestement, je lui suggérerai de relire posément sa propre bio. Et même si je ne suis pas certaine que la musique rasta soit sa tasse de thé, il pourra le faire en écoutant Jimmy Cliff et en méditant les sages paroles de la chanson qui a fait connaître le reggae dans le monde entier : « The Harder They Come, The Harder They Fall ». Sans quoi la droite comme il faut va encore devoir se trouver un nouveau champion.

Pakistan : le martyre prévisible d’un impur au pays des purs

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Il arrive ces jours-ci que l’actualité soit parfaitement prévisible. Ainsi, l’on apprend dans les pages très intérieures des journaux que Shahbaz Bhatti, 42 ans, catholique, ministre pakistanais des Minorités religieuses, a été abattu en plein jour, criblé de 25 balles tirées à l’arme automatique par trois ou quatre hommes qui ont réussi à prendre la fuite. Malgré la pression intense des islamistes pakistanais, Bhatti avait été reconduit dans ses fonctions lors d’un remaniement ministériel qui a eu lieu il y a quelques semaines au Pakistan. J’avais à cette occasion réuni de la documentation dans la perspective d’un article sur la situation des chrétiens au Pakistan, car l’on s’attendait, en raison de la pression islamiste, à ce que ce ministère, qui est le seul relais vers le pouvoir dont disposent les chrétiens (mais aussi les musulmans « hérétiques » ahmadis), dans un pays où ils subissent d’intenses persécutions, soit supprimé. Sous la pression des Américains, ce ministère fut finalement maintenu, au grand dam des islamistes pakistanais, qui redoublèrent alors de fureur, et montèrent d’un cran dans leurs menaces de mort à l’encontre du ministre, lui promettant de lui faire subir le même sort que son ami Salman Taseer, le gouverneur du Pendjab, un musulman hautement éclairé et cultivé, tué début 2011 par un de ses gardes du corps furieux de son opposition déclaré à la loi sur le blasphème.

Puisque le ministère des minorités religieuses était maintenu, l’article en question m’avait alors semblé sans objet, mais en prenant connaissance de ces menaces de mort, je n’ai pu m’empêcher de penser alors que ce valeureux ministre ne ferait pas de vieux os. Sera-t-il remplacé, et si oui, par qui ? Difficile de le savoir, mais l’on ne peut redouter que le gouvernement pakistanais ne tire profit de ce meurtre pour finalement supprimer ce ministère, ou y nommer un homme moins actif et plus accommodant dans la défense des minorités persécutées.

Au Pakistan, les conflits les plus triviaux menacent toujours de mal tourner pour les chrétiens lorsqu’ils sont aux prises avec leurs voisins musulmans. C’est ainsi qu’une paysanne de la province du Pendjab, Asia Bibi, après avoir été tabassée et peut-être violée chez elle par des voisins musulmans qui l’accusaient de blasphème, a été condamné à mort en novembre 2010 en application de la loi anti-blasphème[1 Il semble que le blasphème en question consiste à avoir demandé à des femmes musulmanes qui refusaient de boire après elle parce qu’en tant que chrétienne elle n’était selon elles « pas propre », ce que leur Mohammed avait fait pour elles tandis qu’elle affirmait fièrement que son Jésus était mort pour elle]. Il a été fait appel de cette sentence (qui jusqu’à présent n’a jamais été exécutée pour cette raison au Pakistan).

Shahbaz Bhatti s’était courageusement porté à la défense d’Asia Bibi et de ses autres compatriotes accusés de blasphème. Depuis sa nomination en 2008, le ministre s’était en outre avec constance prononcé en faveur de l’abolition de cette loi sur le blasphème, abolition à laquelle s’oppose son propre Premier ministre, pourtant membre d’un parti considéré comme non-islamiste et malgré de vagues promesses de campagne selon lesquelles les termes cette loi seraient adoucis. En tant que catholique, Shahbaz Bhatti, avait accepté un poste surexposé qui lui avait valu des critiques de la part de certains de ses coreligionnaires qui l’accusaient de se compromettre avec un gouvernement hostile mais aussi et surtout la haine des islamistes qui refusaient de voir un « impur » accéder à un poste de responsabilité au pays des purs. Sa disparition ne laisse rien augurer de bon pour la petite communauté chrétienne pakistanaise, qui subit régulièrement des pogroms et autres persécutions dans l’indifférence complète des médias européens, de plus en plus occupés à battre la coulpe de leurs gouvernements pour manque d’enthousiasme dans la célébration débridée de la grande et hypothétique libération des pays arabes[1. Rappelons que depuis la fin de l’ère Musharraf en 2008, le Pakistan est un pays que l’on considère généralement comme étant « en transition » vers la démocratie].

Les révolutions arabes peuvent-elles donner une utilité à l’UPM ?

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Intervenir ? Ne pas intervenir ? Se contenter d’une dénonciation de la répression ? Ce sont des questions difficiles qui se posent aujourd’hui à la France et aux autres puissances. Si tout le monde critique le gouvernement, les alternatives ne sont pas toujours très claires. Certes, le gouvernement a tardé à dénoncer les dictateurs, mais finalement, pas beaucoup plus que les autres.

La crise libyenne pose clairement la question du respect de la souveraineté nationale. En effet, comme l’a bien souligné Jacques Sapir, le droit d’ingérence est essentiellement le droit du plus fort à imposer sa loi à plus faible que lui. Quant à l’ostracisme, la mise au ban d’un pays, est-il véritablement la bonne solution ? L’isolation de la Corée du Nord ou de Cuba ne freine-t-elle pas au contraire l’évolution de ces pays vers la démocratie ? N’est-ce pas le contact avec des démocraties qui peut au contraire éveiller les peuples à la liberté ?

Certains disent que la France doit dénoncer les dérives des autocrates que nous recevons ou qui nous reçoivent. Mais les critiquer est parfois un moyen commode de s’acheter une conscience à bon compte, sans réellement agir en faveur des peuples qu’ils dirigent. Il n’est pas sûr qu’en parlant des droits de l’homme aux dirigeants chinois devant les journalistes nous contribuons à l’évolution démocratique de la société chinoise.

Entre un laisser-faire absolu, un respect religieux de la souveraineté et l’ingérence, il y a de la marge. La réception exceptionnelle du colonel Kadhafi en 2007 allait beaucoup trop loin. On peut recevoir un autocrate sans céder à tous ses caprices. En outre, au-delà du dialogue avec les autocrates on peut dialoguer avec les peuples, comme l’a su faire le général de Gaulle.

Une seconde chance pour L’UPM ?

Mais aujourd’hui, dans l’urgence de la guerre civile en Libye, l’heure n’est pas à la grande stratégie car la question d’une intervention est sur la table et chaque pays doit en prendre son parti, surtout ceux qui ont les moyens d’agir. Quelles critères donc pour une telle intervention ? Il faut d’abord que le peuple se soit déjà soulevé. Ensuite, un accord assez large de la communauté internationale (par exemple, le Conseil de sécurité de l’ONU) est une condition sine qua non. Mais finalement, comment éviter, dans le cas d’une ingérence « justifiée » répondant à tous ces critères, un engrenage dangereux où les plus puissants dictent la stratégie et décident de la sortie ?

Pour proposer un horizon politique et un cadre pour une éventuelle intervention, l’union pour la méditerranée, ce « machin » voulu par Henri Guaino et Nicolas Sarkozy, pourrait se révéler utile. Aujourd’hui, l’Europe devrait tendre la main aux pays arabes qui se libèrent des autocrates qui les dirigeaient. Comme l’ont fait les Etats-Unis à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, nous devrions proposer aux pays devenus de véritables démocraties un plan Marshall destiné à favoriser leur transition.

Ainsi les pays européens donneraient une prime à la démocratie et à la liberté, sans s’ingérer directement dans les affaires des pays arabes. Les pays dont les dirigeants respecteraient la transition démocratique bénéficieraient d’une aide économique leur permettant de limiter les troubles que toute transition génère, car, comme l’a souligné Hubert Védrine dans Marianne le processus de démocratisation sera long. Ce serait un immense message d’espoir envoyé aux pays arabes, une main tendue pour les aider.

Les pays européens ont déjà failli au rendez-vous de l’histoire en imposant une transition économique brutale aux anciens pays communistes. Qui osera se saisir de l’occasion qui se présente aujourd’hui ?

Egypte : sous les pavés, la crise

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La crise libyenne rajoute une couche à la situation économique, déjà extrêmement dégradée, de l’Égypte. Comme dans beaucoup de pays du Tiers monde, les transferts d’argent de travailleurs émigrés égyptiens pèsent lourd dans l’économie : 12 milliards dollars par an, presque 3% du PIB. Mais cet argent pèse encore plus dans les revenus des familles pauvres car l’Egyptien typique qui travaille à l’étranger est plutôt un maçon ou un journalier qu’Omar Sharif ou Boutros Boutros-Ghali. Pour comprendre ce phénomène il faut savoir qu’à peu près 1,5 millions d’Egyptiens qui travaillaient en Libye envoyaient à leurs familles quelque chose comme 250 millions par an, c’est-à-dire 167 dollars par ouvrier… Ce ne sont pas des médecins ou des ingénieurs de l‘industrie pétrolière.

Pas question donc de toucher au budget de subventions – 5% du PIB – juste au moment où un million et demi de familles supplémentaires sont dans le besoin, sans parler des 20% d’Egyptiens qui vivent déjà en temps « normal » sous le seuil de pauvreté. Ceux-ci sont particulièrement nombreux dans les campagnes et le pouvoir en place compte beaucoup sur les paysans pauvres et conservateurs pour contrecarrer le mouvement démocratique, plutôt urbain.

Pas question non plus de mettre en cause les salaires des 6 millions de fonctionnaires récemment augmentés de 15%. Du côté du bâtiment les nouvelles ne sont pas bonnes non plus : les chantiers sont arrêtés et le chômage dans le secteur dépasse 80%. Quant au tourisme, durement touché, c’est certes une industrie capable de rebondir rapidement, mais à condition toutefois que l’image du pays change radicalement.

Bref, pour cette phase de transition, le gouvernement n’a d’autre solution que d’emprunter. Pas le temps pour des investissements et des projets à long terme : il faut du cash, beaucoup et illico pour tenir plusieurs mois sinon plus. L’Arabie saoudite, les États-Unis mais aussi l’Europe devraient mettre la main à la poche, faute de quoi la Place Tahrir risque de ne plus être seulement envahie par le badauds en quête d’une photo souvenir…

Tarification unisexe : Bruxelles ne manque pas d’assurance

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La Cour de justice de l’Union européenne vient de décider que « la prise en compte du sexe de l’assuré en tant que facteur de risques dans les contrats d’assurance constitue une discrimination » et qu’à ce titre, les compagnies d’assurances devront désormais pratiquer des tarifs unisexes à compter du 21 décembre 2012. Cette décision est accueillie partout avec un enthousiasme touchant à l’image de Viviane Reding, notre commissaire européenne à l’égalité, qui déclare « c’est un grand jour pour l’égalité des genres dans l’Union européenne ».

La cour vient donc d’entériner le fait que le sexe de l’assuré n’est pas un facteur déterminant dans l’évaluation des risques et donc, que les assureurs sont non seulement d’effroyables sexistes mais aussi totalement incohérents puisqu’ils discriminent en faveur des hommes en matière de pensions de retraite au motif fallacieux que ces derniers vivraient moins longtemps que les femmes et discriminent en faveur des conductrices au prétexte tout aussi mensonger qu’elles auraient moins d’accident graves que les conducteurs.

Heureusement, l’Union Européenne et ses myriades de petites réglementations sournoises et compliquées (bien qu’ultralibérales à ce qu’on dit…) sont là pour faire disparaître la dérogation inique qui permettait jusqu’alors aux assureurs de tenir compte de leurs tableaux statistiques et donc de ce réel que le législateur bruxellois ne saurait tolérer plus longtemps.

L’observateur attentif pourra donc bientôt mesurer l’augmentation généralisée de nos primes d’assurance et mettre ça sur le dos de la rapacité desdits assureurs. Il sera alors peut être temps de réclamer que cessent enfin les honteuses discriminations dont sont victimes les pauvres en matière de prêts immobiliers comme les Etats-Unis ont su si bien le faire.

Le baron de Googleberg

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Karl-Theodor Maria Nikolaus Johann Jacob Philipp Franz Joseph Sylvester Freiherr von und zu Guttenberg, 39 ans, ministre de la Défense de la République fédérale d’Allemagne vient de présenter sa démission à la chancelière Angela Merkel, qui l’a acceptée. Celui que ses amis appellent familièrement KTG n’est pas victime d’une erreur de destination vacancière, comme MAM, mais d’un scandale qui a alimenté pendant des semaines la presse et la blogosphère germaniques.

Des fouineurs mal intentionnés ont en effet découvert que la thèse de doctorat en droit du ministre, soutenue en 2007 devant l’université de Bayreuth, était en grande partie pompée sur d’autres publications, sous la forme primitive du copier-coller bien connue des étudiants flemmards. Lorsque l’on aura précisé que cette thèse avait pour objet l’étude comparative de l’évolution constitutionnelle des Etats-Unis d’Amérique et de l’Union européenne, on nous pardonnera de ne pas en faire de recension plus approfondie.

Cette affaire fait d’autant plus de bruit chez nos voisins allemands que Karl Theodor zu Guttenberg était considéré comme l’une des étoiles montante de la droite de son pays : député à 30 ans, ministre à 37 ans, il bénéficiait jusqu’au déclenchement de son « affaire » d’une popularité stratosphérique dans l’opinion allemande. Jamais moins de 65% d’opinions favorables dans les sondages, alors que la chancelière et son parti, la CDU, sont à la peine à la veille d’une année électorale à haut risque, où une demi-douzaine de scrutins régionaux s’annoncent difficiles pour la coalition de centre-droit actuellement au pouvoir. On prédisait même qu’en cas de défaite trop lourde, il serait le mieux placé pour remplacer Angela Merkel.

La Bavière, et son parti dominant, la CSU, qui n’ont jamais réussi à placer l’un des leurs à la chancellerie, voyaient dans cet héritier d’une grande famille aristocratique de l’ancien royaume de Louis II celui qui allait, enfin, damer le pion aux Prussiens dans leur capitale historique.
Il faut dire que Karl-Theodor a construit son existence dans cette perspective. Le handicap bavarois qui empêcha jadis Franz-Josef Strauss de monter la dernière marche du podium politique allemand ? KTG l’efface par son mariage avec Stephanie von Bismarck-Schönhausen, arrière-petite-fille du chancelier de fer. Aux nostalgiques du IIIème Reich, il n’aura pas échappé que la mère de Karl-Theodor, Christina Henkell, a épousé en secondes noces le fils de Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères de Hitler exécuté à Nuremberg, qui se prénomme, comme il se doit, Adolf. Aux antinazis, notre ex-ministre pouvait faire valoir que sa famille était apparentée à celle des Stauffenberg, dont est issu le chef du complot contre Hitler qui échoua d’un rien le 20 juillet 1944…

Il ne manquait plus à son blason qu’un titre de « Herr Doktor » qui vaut outre-Rhin toutes les légions d’honneur et tous les prix Goncourt. Ce titre est tellement important qu’il est intégré dans l’état-civil de celui ou celle qui l’obtient. Ceux qui connaissent un peu le système universitaire allemand savent bien qu’on ne le trouve pas dans une pochette surprise, et que le piston ne fonctionne bien que dans le moteur des grosses berlines dont il est inutile de citer la marque…

Helmut Kohl, politicien hors-pair mais étudiant moyen, n’avait obtenu son doctorat en histoire que grâce au coaching intensif d’un camarade de la CDU, Bernhard Vogel, qui était, par ailleurs, le frère du président du Parti social-démocrate Hans-Jochen Vogel. Mais cela se passait avant l’existence de Google et des touches de clavier permettant de noircir du papier sans trop se fatiguer les méninges.

Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que le baron von und zu Guttenberg fasse oublier le sobriquet dont aujourd’hui l’impitoyable presse allemande l’affublé : monsieur le baron de Googleberg.

Lorsque j’étais, il y a quelques lustres, correspondant à Bonn pour un quotidien du soir dans l’Allemagne chère à François Mauriac[1. le cher François avait déclaré, au lendemain de la guerre qu’il aimait tellement l’Allemagne qu’il était ravi qu’il en existe deux…], les hommes politiques du cru me faisaient régulièrement part de leur admiration étonnée pour leurs homologues français qui parvenaient à écrire des best-sellers en dépit des lourdes charges exigées par leurs fonctions. Jamais, patriotisme oblige, je ne vendis la mèche en leur révélant que dans notre vieille nation coloniale, le nègre était encore une valeur sûre…

Les vacances de Monsieur Guaino

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On pourrait appeler ça du journalisme d’inquisition. Mais heureusement, c’est une inquisition au petit pied dont le ridicule limite la capacité de nuisance. Il y a quelques années, pour être un grand journaliste, il fallait sortir des « affaires ». C’était souvent pénible et dégoûtant, mais il arrivait que les malheureux cloués au pilori médiatique eussent réellement commis des indélicatesses et confondu pour de bon les caisses de l’Etat avec celles de leur parti, voire avec leurs propres poches. Rivalisant pour épingler les plus puissants à leur tableau de chasse, les investigateurs prenaient des mines de conspirateurs pour aller déjeuner avec des juges ou des flics, mais au détour de leurs croisades pour le Bien, ils ont aussi révélé de vraies affaires d’Etat devenues impossible à camoufler sous le manteau de la raison du même nom.

Le nouveau feuilleton que nous offre le journalisme satirique, subversif et résistant donne la mesure de la décadence du métier. Désormais, pour faire trembler les tyrans qui nous oppriment, plus besoin de se casser la tête à remonter le cours de sombres transactions financières, ni même d’avoir la chance de se trouver à proximité quand ils lâchent une blague de fin de banquet. Non, il suffit de leur poser la question qui tue : « tu vas nous le dire, où t’as passé tes vacances ! ».

D’accord, ne mélangeons pas tout : l’escapade tunisienne de Madame Alliot-Marie était bel et bien une faute politique. Fillon en Egypte, c’était déjà beaucoup de bruit pour rien. Mais avec les vacances de monsieur Guaino, les Inrocks sombrent dans le grotesque, avec, en prime, une pointe de vraie dégueulasserie.

Je précise, pour ceux qui l’ignorent, qu’Henri Guaino est un ami. Enfin, un peu moins depuis que j’ai découvert qu’il a refilé ce scoop à la concurrence. Imaginez : la plume du président a passé ses vacances de Noël à Tripoli où il était reçu par son ami François Gouyette, ambassadeur de France en Lybie ! Il faudra d’ailleurs songer à dresser la liste des diplomates qui ont séjourné dans des pays non-démocratiques. Ennemis des peuples !

Donc, un journaliste frétillant appelle Guaino et, tel un flic qui braquerait sa lampe sur le visage d’un dur à cuire, le somme d’avouer. Au passage, il enregistre la conversation en loucedé : sans doute pense-t-il que ça lui donne le chic-espion. En tout cas, chapeau la déontologie ! Les propos de Guaino sont reproduits in extenso sur le site. Pour ceux qui n’auraient pas compris que les Inrocks jouent dans la cour des grands, le papier est annoncé à grands coups de trompette sous le titre affriolant « Le réveillon lybien d’Henri Guaino ». Du vrai SAS. « Et de trois ! », claironne le chapeau. Après MAM et Fillon, j’en tiens un autre chef ! Guaino chez Gouyette, ça, c’est du lourd !

Connaissant son caractère placide, je trouve surprenant et même un peu désolant que le « Conseiller spécial », tout en ironisant, ait répondu au journaliste au lieu de l’envoyer au diable. Peut-être s’est-il dit, dans un accès de sagesse, qu’il avait mieux à faire que nourrir une polémique idiote. Admettons qu’il a bien fait, même si j’attends avec impatience le jour où un politique osera remettre à sa place un de ces flics habillés en journaliste.

Si j’avais du temps à perdre, j’écrirais un livre sur les vacances des journalistes. Dites-donc, vous, vous n’étiez pas à Cuba, l’été dernier ? Ou au Vietnam ? Et votre week-end à Saint Petersbourg, vous n’avez pas honte, avec toutes les turpitudes de Poutine ? Pas bien propre tout ça. Sinon, pour ramener mes confrères à la raison, j’ai une petite idée : les obliger, chaque fois qu’un ministre ou un élu revient de vacances, à se farcir le récit détaillé avec séance de diapos.

Reste, tout de même, une petite raison de croire dans le journalisme de mon pays : la mayonnaise n’a pas vraiment pris. Certes, cette information de haute importance a donné lieu à deux dépêches avant d’être ânonnée par quelques confrères en mal de sensations. Mais je crois qu’il n’y aura pas d’affaire Guaino. Dommage pour les Inrocks qui voulaient se la jouer « Wahington Post façon Watergate » et n’ont réussi qu’à être le Canard Enchaîné du pauvre.

Et si ce n’était pas un scoop ?

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Hier matin, la une de Libé avait comme un air de déjà vu, ou plutôt de déjà lu.

Je fouille dans ma mémoire, mais rien. Alors, je fouille dans celle de mon Mac. Toujours rien. Alors je googlise « Et si ce n’était pas lui ? » . Et là, bingo, ce titre, c’est sur Causeur que je l’avais lu, et pile poil sur le même sujet, à savoir le possible lâchage de Nicolas Sarkozy par son camp pour 2012.

Aimée et Marc, les auteurs de l’article, que j’ai consulté immédiatement, plaident pour la coïncidence absolue. Ils espèrent néanmoins que Demorand ne leur fera pas un procès pour les avoir, selon la belle expression de l’Oulipo, plagiés par anticipation…

Quant à Nicolas Sarkozy, il n’a pas daigné répondre à mes questions. Fait dire aussi que je ne l’avais pas appelé…

Ça s’en va et ça revient

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Entre l’armée et le peuple, en Egypte, le courant passe de moins en moins. D’abord, il y a le problème d’Ahmad Chafik, le premier ministre nommé par Hosni Moubarak. La « coalition du 25 janvier » (nom donné à la nébuleuse des mouvements issus de la révolution) exige son départ avec les mêmes arguments avancés (avec succès) par les Tunisiens contre Mohamed Ghannouchi : à leurs yeux, cette figure de l’ancien régime n’est pas qualifiée pour diriger la transition. Le Conseil suprême des forces armées égyptiennes, dépositaire du pouvoir exécutif délégué à Chafik et ses collègues, fait la sourde oreille : dans cette partie de poker, les militaires n’ont pas l’intention d’abattre leurs cartes trop tôt.

Dans ce climat de soupçon, les leaders émergents du mouvement démocratique redoutent, non sans raison, être manipulés par le pouvoir et de se voir dépouillés des fruits de la révolution. Les premiers détails du plan de transformation politique concocté par les militaires et les anciens collaborateurs de Moubarak semblent justifier leurs craintes. L’armée entend imposer un rythme accéléré : réforme constitutionnelle dans 30 jours, suivie de deux élections législatives (pour la chambre basse et la chambre haute) et d’une élection présidentielle, rien que ça !

Cette marche forcée vers la démocratie en inquiète plus d’un, car cet échéancier donne clairement l’avantage aux acteurs politiques structurés, autrement dit aux Frères musulmans ainsi qu’à Al-Ḥizb al-Wataniy, l’ancien Parti national-démocrate de Moubarak, qui contrairement à son équivalent tunisien, n’a pas été dissout. Ce planning serré ne permet pas non plus à de nouveaux visages d’émerger et favorise les personnalités déjà connues comme Mohamed El-Baradei ou Amr Moussa, l’actuel président de la Ligue arabe et ancien ministre des Affaires étrangères de Hosni Moubarak. À 75 ans et avec un tel CV, difficile d’imaginer un profil moins adapté pour incarner un mouvement issu d’une triple rupture, générationnelle, politique et culturelle. Le débat se joue donc à front renversé : ceux qui poussaient il y a un mois à des changements rapides voudraient bien aujourd’hui freiner les conservateurs d’hier…

Entretemps, certains essaient de réoccuper la place Al-Tahrir – devenue un haut-lieu du tourisme révolutionnaire – tandis que l’armée tente de les contraindre doucement à décamper. Le général Hassan al-Ruwaini, commandant militaire de Caire, leur a rendu personnellement visite pour les exhorter à rentrer chez eux et faire confiance à l’armée. Pour le moment, frustrations et crispations restent en arrière-plan et tout le monde répète en boucle les slogans louant l’unité entre jaychouna (« notre armée ») et le peuple.

Dans ce crépuscule politique, c’est la question même de la légitimité qui est négociée sur la place publique. Pour le « camp démocrate », la réponse est claire : elle est issue de la rue, c’est-à-dire du peuple, aujourd’hui représenté par les leaders de la « révolution. De leur côté, le gouvernement et l’armée essaient de diluer le mouvement et se targuent d’une autre légitimité, celle que confère l’exercice du pouvoir. Espérant marquer des points faciles dans l’opinion, le pouvoir multiplie les poursuites pour corruption et resserre l’étau autour du raïs déchu et de sa famille. À sa manière, l’Egypte est déjà en campagne électorale.

Vers de nouveaux affrontements place Al-Tahrir ?