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Radiohead se dématérialise

Depuis la suppression des limbes par le Vatican[1. Jusqu’au mois d’avril de l’année 2007, les petits enfants morts avant leur baptême allaient dans les limbes, mais Sa Sainteté Benoît XVI a changé tout ça : la notion de « limbes » n’a plus valeur d’article de foi. Où diable sont-ils alors entreposés ?], on a toutes les raisons de reléguer ce vocable dans le domaine de l’embryologie sacrée ou dans le souvenir ému plutôt flou que nous aurait laissé la lecture du roman de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique) si on est allé au bout. Heureusement que le nouvel album de Radiohead a la bonne idée de nous maintenir dans le formol : le groupe culte des années 1990 revient avec un huitième album intitulé The King of Limbs et fait le point sur cet étrange objet dématérialisé par les démons de l’ère digitale.[access capability= »lire_inedits »]

Disque de dépressifs en préretraite

Entre ciel et terre, certes : la production des cinq d’Oxford a souvent été qualifiée d’« aérienne ». Entre chien et loup : leur son qui hésite entre le rock et l’électro depuis toujours. Et dernièrement, entre le disque et le fichier numérique, avec In Rainbows (paru sans label, en 2007) et ce nouvel opus, dont les sorties successives sont programmées à la manière d’un teasing à répétition. Depuis vendredi 18 février, on a la possibilité de se procurer l’album dans sa version MP3, en téléchargement payant sur un site « dédié », thekingoflimbs.com. Pour le reste (le 28 mars, puis le 9 mai, date où l’album est même censé changer de nom…), on s’y perd : coffret à 36 euros avec des images ou simple CD à 11 euros. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses ! Et pourquoi pas la version avec les chipsters ou le maillot de bain ? Que la musique se dématérialise, que Radiohead cherche à être absolument « dans le coup », OK (Computer). Mais cela ajoute-t-il quoi que ce soit à la qualité de la production ? Sous le fallacieux prétexte d’une lutte contre la grande machine des labels, la bannière alter d’une lutte anti-système, il ne s’agit évidemment que d’un immense coup de pub de la bande à Thom Yorke.

Le « buzz Radiohead », c’est encore plus que ça : leur affranchissement du diktat d’EMI depuis 2007 révèle surtout une double hypocrisie. S’ils se passent du concours d’une maison de disques, c’est avant tout parce qu’ils ont les moyens de se le permettre. Maison de disques qui, au demeurant, leur avait permis de devenir ce qu’ils sont, depuis Pablo Honey et le succès mondial du single Creep. Du reste, j’ai personnellement pu écouter l’album en entier gratuitement sur le site internet d’un quotidien régional, et l’ensemble est pire que décevant. Je m’adresse aux fans : imaginez un album entier qui sonnerait comme Pulk/Pull Revolving Doors, cette piste nuisible et obsédante de l’album Amnesiac sorti en 2001. Dix ans plus tard, on réduit encore les moyens : voici un disque de dépressifs en préretraite, à écouter en Damart juste avant de se coucher à 18 h 30. Quant au visuel, on sera moins étonné d’apprendre qu’il est seulement laid, avec ses montres expressionnistes − du street-art pour zombies. Si « le beau est toujours bizarre », le moche peut l’être tout autant, et gageons qu’une pochette de Radiohead l’est assez souvent.

Une guerre civile à 20 mètres de profondeur

Farce virtuose ou génie incompris : ce huitième album est-il intentionnellement faible ou trop subtil pour les oreilles de l’auditeur ? Le mystère ne sort pas des limbes, pas à la première écoute en tout cas. On diffuse, paraît-il, de la musique classique dans les parkings pour limiter les agressions. La majeure partie de The King of Limbs, elle, nous promet une guerre civile à 20 mètres de profondeur. Bloom, Feral ou Give Up the Ghost révèlent des boucles obsédantes qui rappellent les travaux de Thom Yorke en solo sur The Eraser (2006) et des rifs qui marquent quelques influences techno. On est si loin du génie de Kid A (2000) !

D’année en année, le projet de Radiohead a consisté à épurer la musique au profit de la technique : de moins en moins de mélodies, des paroles qui se répètent, un abandon des structures de base d’une chanson et de plus en plus de dissonances. Lotus Flower et Codex sont tout de même de bons morceaux, le premier pour sa force mélodique, le second pour son piano qui rappellera (un peu) Pink Floyd.

Si les autres disques de Radiohead restent pour longtemps dans nos mémoires et nos enceintes, cet album buzzé et surbuzzé ne mérite pas son paradis. Pire que les limbes, et parce qu’il ne s’agit pas de petits enfants, je les aurais bien laissés au purgatoire.[/access]

The King of Limbs

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Qui joue avec la nourriture ?

On estime que notre espèce a franchi le cap du milliard de représentants en 1804, qu’en 1960 nous étions 3 milliards et que nous pourrions bien être 7 milliards dans les premiers mois de 2012. La population mondiale a plus que doublé en une cinquantaine d’années. Non seulement, nous sommes beaucoup plus nombreux, mais nous consommons aussi beaucoup plus. Au cours des cinquante dernières années, le niveau de vie de nos semblables a pratiquement triplé. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient enrichis dans de telles proportions et aussi vite. Malgré la crise, cette évolution se confirme : le nombre de gens vivants dans la pauvreté absolue (avec moins de 1,25 dollar par jour) est passé de 25,7 % de la population mondiale en 2005 à 15, 8% en 2010 – 459,6 millions de gens en cinq ans !

Face à la gigantesque croissance de nos besoins alimentaires, l’agriculture mondiale a réalisé de véritables prouesses de productivité. La « révolution verte », liée à l’abandon des systèmes collectivistes, a considérablement augmenté le rendement des exploitations agricoles. Du matériel d’exploitation aux variétés plantées, en passant par les fertilisants et l’optimisation des systèmes d’irrigation, les investissements réalisés en matière agricole ont entrainé un progrès technologique sans précédent. Les données de l’United States Department of Agriculture (USDA) sur la culture du maïs aux États-Unis sont tout simplement stupéfiantes : durant la saison 1959-1960, les États-Unis ont produit 3,8 milliards de boisseaux de maïs, avec une productivité moyenne de 53,1 boisseaux par acre cultivé. En 2009-2010, la production a atteint 13 milliards de boisseaux – soit une augmentation de 242 %, pour une productivité de 164,7 boisseaux par acre.

L’un dans l’autre, les prévisions malthusiennes des années 1960-1970 – et notamment les famines apocalyptiques prédites par Paul Ehrlich, l’auteur de la fameuse Bombe démographique (1968) – ne se sont donc pas réalisées (les malthusiens vendent beaucoup de livres mais leurs prévisions ont une fâcheuse tendance à ne jamais se réaliser…). Mais nous constatons tous, depuis plusieurs années, l’état d’extrême tension des marchés de produits agricoles. Signe des temps, ont voit fleurir ici et là des théories fumeuses mettant en cause de prétendus spéculateurs, qui ne sont pas sans rappeler les « accapareurs » qu’on accusait volontiers lors des famines d’Ancien Régime avec, en complément, l’inévitable réchauffement climatique qui provoque des hivers froids, des pluies diluviennes et donc de mauvaises récoltes. Soyons clairs : les mauvaises récoltes sont aussi vieilles que l’agriculture et, sauf à démontrer que celles qui nous frappent aujourd’hui sont plus fréquentes ou plus destructrices que celles d’autrefois et que, de surcroît, elles sont bien liées à une modification des conditions climatiques, ces allégations ne sont rien d’autre que des affirmations gratuites. Quand aux fameux spéculateurs, ce sont pour l’essentiel des commerçants qui achètent des denrées alimentaires dans les pays où elles sont abondantes et relativement peu onéreuses, pour les revendre là où elles manquent cruellement et y sont donc plus chères ; ce qui a principalement pour effet, justement, d’éviter des famines.

C’est justement là que le bât blesse : les prix alimentaires sont un enjeu politique majeur dans de nombreux pays et l’intervention des états a déjà et à plusieurs reprises prouvé son extrême nocivité. En 2008, par exemple, l’interdiction d’exporter du riz prononcée par le gouvernement indien alors que le marché était déjà particulièrement tendu avait violemment accentué la hausse des cours et déclenché une famine au Bangladesh. Une étude récente publiée par deux chercheurs américains sur les marchés mondiaux de matières premières agricoles trouve que les coûts de transaction – transport et barrières douanières – sont proches de ceux associés à un équilibre autarcique. D’après leurs calculs, si tous les pays alignaient leurs barrières douanières sur les niveaux des pays les plus ouverts aux importations, les baisses de prix à la consommation pourraient atteindre 57 %. Jamais le commerce international de produits alimentaire n’a été aussi vital : fermer les frontières, dans un sens ou dans l’autre, permettrait peut-être à quelques pays de contenir provisoirement la hausse des cours, mais ce serait au prix de famines dramatiques ailleurs dans le monde.

Autre imbécillité, qui est pour le coup bel et bien liée au réchauffement climatique : les biocarburants en général et l’éthanol d’origine végétale en particulier. Pour rester dans l’exemple du maïs américain, sachez qu’en 2009, 35 % de la production étasunienne de maïs ont été utilisés pour produire de l’éthanol destiné à la production de biocarburant. En d’autres termes, la production d’éthanol subventionné a absorbée, à elle seule, pratiquement 90 % de l’augmentation de la production américaine des trente dernières années. En 2010, l’adoption du mélange E15 (15 % d’éthanol pour 85 % d’essence) par l’Environmental Protection Agency (EPA) a clairement démontré – s’il en était encore besoin – les effets dévastateurs de cette politique, en provoquant une hausse des cours du maïs de près de 80 %. Naturellement, cette flambée des prix incite les agriculteurs à planter du maïs à la place d’autres céréales – comme le blé – et entraîne, à son tour, le prix des autres denrées alimentaires de base à la hausse, sans parler des coûts de production des éleveurs bovins. Quand on sait, par ailleurs, que l’industrie des carburants à base d’éthanol n’est absolument pas viable sans subvention et procède à un lobbying éhonté pour s’attirer de nouvelles faveurs gouvernementales, on est légitimement fondé à demander à nos gouvernements d’arrêter de jouer avec la nourriture – surtout quand les voisins ont faim.

Vous avez entendu et entendrez encore des malthusiens vous expliquer que nous vivons dans un monde de ressources finies – ce qui est parfaitement exact – et que la croissance de la population mondiale provoquera inévitablement des pénuries à l’avenir. La meilleure réponse à cet argument m’a été soufflée par un spécialiste des marchés de matières premières : parier sur la hausse continue des cours ou la disparition des denrées alimentaires (ou du pétrole, de l’or, etc.), c’est parier contre l’ingéniosité humaine. Et ça, c’est un très mauvais pari. Nous pouvons faire face à ce défit et nourrir dans de bonnes conditions plus de 9 milliards de nos semblables et probablement même plus. C’est techniquement et physiquement possible, mais il faudra pour cela que nos gouvernements cessent une bonne foi pour toutes de s’occuper d’agriculture et de distribution alimentaire. Qu’ils s’intéressent, pour changer, à notre système judiciaire par exemple ! Et qu’ils laissent les marchés fonctionner correctement.

Laissez faire ! Morbleu ! Laissez faire !

Après Saddam et Kadhafi, Kim Jong-il ?

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Saddam Hussein, c’était hier. Kadhafi, ce sera peut-être demain. Le trône d’Ubu, naguère éternel, est devenu éjectable.
C’est le moment rêvé pour rêver à qui sera le suivant.
Dans les heures qui viennent, personne ne viendra nous expliquer que c’est impossible, que ce genre de tyrans irrationnels est inamovible, et qu’il ne faut même pas y penser.
Si, il faut y penser.

Moi, je rêve à Kim Jong il.
Pour ce qui est de sa longévité, cette dynastie pathologique est hors-concours. Elle commence en 1948.
Dans le genre ubuesque et nuisible, l’homme n’a rien à envier à Saddam ou à Kadhafi.

Je sais que son peuple ne tentera même pas de le renverser, et pour cause. Le pouvoir communiste nord-coréen est autrement terrorisant et décervelant que ses concurrents arabes ou islamistes.
Là-bas, dans cet État ermite, il n’existe pas le moindre risque pour le pouvoir qu’une partie de la jeunesse descende dans la rue avec les outils de communication modernes. Pas l’ombre non plus d’un risque de soulèvement de la société civile, puisque celle-ci n’existe pas.

La dictature du Parti et de son chef divinisé, assise sur la propagande et les camps de concentration, n’a qu’un mérite : elle a assuré la sauvegarde d’une espèce en voie de disparition, celle des tyrans totalitaires et paranoïaques qui avaient pour noms Staline, Mao, Enver Hodja, Ceausescu, Pol Pot, et quelques autres.

Ce nuisible peut être éjecté de son siège si le monde civilisé se décide à le regarder comme il a fini par regarder Kadhafi, s’il ne supporte plus ni l’écrasement total de ce peuple ni les provocations nucléaires du régime, car la Chine sera alors bien obligée de lâcher son protégé, et même de le pousser dehors.
Quand ce jour viendra, on s’étonnera peut-être d’avoir attendu si longtemps, comme on s’étonne aujourd’hui d’avoir supporté Kadhafi.
Et si, pour commencer, on (re)commençait à traiter la Corée du Nord d’État-voyou ?

Libye : les dés sont jetés

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Alors que le monarque sunnite de Bahreïn écrase son opposition chiite par Saoudiens interposés et qu’au Yémen le président dialogue à balles réelles avec les manifestants de Sanaa, le Conseil de sécurité a donc décidé de protéger les civils libyens. Sortie de sa torpeur par BHL, la France, comme l’a dit François Zimeray, son ambassadeur pour les droits de l’Homme, ne laissera pas « des civils se faire massacrer comme cela. La France prendra toute sa responsabilité ». On a envie de saluer un retournement spectaculaire de la diplomatie française : hier dans le confort d’un jet privé en Tunisie, aujourd’hui volant en escadrille vers Tripoli. Les dés sont donc jetés et puisque nous avons décidé de jouer, il nous faut absolument l’emporter.

Reste un point de détail : pour quelles raisons allons-nous vraiment nous battre ? Empêcher un massacre futur et éventuel ou arrêter un massacre en cours ? Alors que, depuis un mois, les mots interdisent de s’interroger sur les choses et que tout questionnement est tenu pour l’alibi du cynisme ou de la lâcheté, il est pour le moins aventureux de prétendre faire prévaloir la raison sur l’émotion. Rappelons donc préalablement que cette tentative ne cache aucune sympathie pour le « Frère guide » libyen et aucune indifférence pour ses victimes. Et essayons, malgré tout, d’examiner les chiffres. Fin février, le secrétaire général de l’ONU Ban ki-Moon estimait que quinze jours de guerre civile avaient fait 1000 morts. La Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme avance, elle, le chiffre de 3000. Si on recense les informations diffusées par les médias, le bilan, après un mois de combats, se monte à environ 2000 morts. Quant à la répartition de ces victimes, il semblerait que 60% à 65% soient des insurgés combattants, 20% à 25% des militaires fidèles à Kadhafi et le reste, 10% à 20% donc, des civils.
Les pertes ne sont évidemment pas négligeables, surtout dans les rangs des rebelles et des militaires « loyalistes » ; on peut malgré tout se demander si 200 à 600 civils «non-impliqués» tués en un mois de guerre en milieu urbain peuvent être qualifiés de « massacre ». Il faut préciser que les seules exécutions sommaires connues à ce jour ont eu lieu à Benghazi le 23 février, quand, selon les insurgés, des officiers de l’armée libyenne auraient fusillé 110 soldats qui avaient refusé de tirer sur la foule.

Bien entendu, tout cela ne signifie pas que des révélations nouvelles ne brosseront pas à l’avenir un tableau beaucoup plus sombre et atroce. On peut cependant penser que si les insurgés et leurs partisans disposaient d’autres informations, ils leur donneraient l’écho le plus large possible.

Si quelqu’un connaît d’autres faits, il est donc prié de les présenter. Si les services de renseignement occidentaux ont en leur possession des éléments ignorés du public, il serait dommage qu’ils ne les rendent pas publics, c’est le moment ou jamais. Comme nous le rappelle l’excellent billet de Corinne Lesnes, Barack Obama lui-même « n’est pas un forcené de l’ingérence. Il considère que le seuil d’intolérable doit être “très élevé” pour en arriver à violer le principe de souveraineté d’un pays. Il faut une grande émotion internationale »[1. « a strong international outrage »]. Impossible de faire plus vague et en même temps plus précis. Le très intelligent Obama a tout compris de la politique internationale à l’ère du village planétaire et cathodique : le seul critère pour agir est « l’émotion internationale », autrement dit, les impressions – peu importe qu’elles soient justifiées, infondées ou disproportionnées – générées par la couverture médiatique. Si on se fonde sur ce critère, l’intervention en Libye est plus que justifiée…

Pour autant, l’émotion et la raison peuvent, par une heureuse coïncidence, faire cause commune. Autrement dit, à supposer même que les promoteurs de l’intervention, Nicolas Sarkozy en tête, aient agi pour de « mauvaises raisons », pour satisfaire l’opinion voire pour redorer le blason de la diplomatie – deux objectifs d’ailleurs convergents-, ils n’ont pas forcément pris la mauvaise décision. Certes, il est rare que le hasard fasse bien les choses, mais après tout, peut-être y a-t-il une main invisible de l’Histoire qui réconcilierait les intérêts particuliers du président et l’intérêt général du monde.
En conséquence, quelles qu’aient été les motivations initiales et quels que soient les buts aujourd’hui assignés à la guerre, l’intervention en Libye est une occasion inespérée de se débarrasser la planète de Mouammar Kadhafi, un fou furieux qui a déjà mordu, et plus d’une fois. En quelque sorte la situation rappelle celle de 2003 : George W. Bush voulait la tête de Saddam Hussein (un autre exemplaire du modèle Kadhafi) et était prêt à dire n’importe quoi pour y arriver. Si à la Maison Blanche, on a changé d’avis cette semaine, c’est probablement à cause des récentes défaites des insurgés libyens et du spectre d’une victoire de Kadhafi, comme l’avait signalé il y a huit jours James Clapper, directeur des services de renseignements américains https://www.causeur.fr/libye-on-est-prie-d’avoir-tort,9203 .

La vérité, c’est que nous menons sans doute une guerre pour la démocratie. L’ennui, c’est que les dogmes en vigueur et « l’héroïsme du non-engagement » dont nous nous sommes tant glorifiés dans le passé, brandissant comme un étendard le refus de la France de participer à la guerre américaine en Irak, nous interdisent aujourd’hui d’assumer cette vérité. Incapables d’envisager et plus encore de reconnaître que nous étions peut-être dans l’erreur hier, nous continuons à proclamer qu’on ne peut pas « exporter la démocratie par la force » au moment même où nous allons peut-être essayer sur le terrain de prouver le contraire.

Reste à savoir si l’expérience libyenne sera plus concluante que l’aventure irakienne. Disons le sans ambages : rien n’est moins sûr. Si le ficelage international de l’opération, avec l’implication de l’ONU et de la Ligue arabe, constitue un atout supplémentaire ou un handicap de moins, il n’existe pas de précédent d’une démocratie créée ex-nihilo dans un pays qui ne l’a jamais connue – et donc l’existence même, comme Etat, est pour le moins fragile. Mais une chose est sûre : notre seule chance d’y parvenir, c’est de dire la vérité, la vraie, sur les buts de guerre. Et si nos dirigeants n’ont pas le courage de le faire, Kadhafi saura les y obliger. Sa très intelligente décision d’accepter immédiatement et sans conditions un cessez-le-feu, coupe l’herbe sous les pattes graciles de la bestiole humanitaire. Plus de combats, plus de massacres. Mais accepter le cessez-le-feu de Tripoli c’est condamner les espoirs de Benghazi. Et geler la situation sur le terrain en abandonnant les richesses du pays entre les mains des Kadhafi n’est pas non plus un résultat acceptable pour la communauté internationale.

Restera, de surcroît, un petit problème à régler : comment choisira-t-on, à l’avenir, les peuples qui méritent notre assistance et ceux qu’on laisse se débrouiller avec leurs dictateurs ? Alors que la légitimité d’Alassane Ouattara est au moins aussi forte que celle des insurgés libyens, que dira-t-on aux Ivoiriens ? Que dit-on aux Yéménites et aux Bahreinis quand nous fermons pudiquement les yeux sur les mille soldats envoyés par l’Arabie saoudite avec la bénédiction de Washington pour réprimer la révolte chiite ? Autant dire que l’affaire n’est pas gagnée. IL ne reste qu’à espérer que les vents libyens seront plus favorables aujourd’hui aux « néo-conservateurs » français que la tempête du désert irakien ne l’a été à leurs prédécesseurs américains.

Quand le roi était high-tech

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On ira au château de Versailles, un beau matin, en compagnie d’un enfant de préférence. Même si l’on est peu sensible à la majesté des lieux, même si l’on rêve d’une révolution sanglante et d’une procession de têtes fichées sur des piques, on sera saisi, à son corps défendant, par la mathématique mystérieuse qui organise l’énorme beauté architecturale du palais imaginé, conçu, voulu par Louis XIV. On dit parfois que c’est par piété filiale qu’il vint ici, où Louis XIII avait fait construire un charmant rendez-vous de chasse, et qu’il assécha les marécages alentour afin d’y assouvir sa passion la plus folle et la plus dispendieuse après celle de la guerre.

Si le Roi-Soleil revenait dans sa demeure tant aimée, il serait d’abord étonné par l’admirable état dans lequel il la trouverait : son palais a-t-il jamais semblé si beau, si frais, si achevé ? Enfin, l’ayant quitté depuis si longtemps, il n’est pas certain qu’il en reconstituerait le plan dans sa mémoire. C’est alors que Béatrix Saule, paraissant devant lui, dirait simplement : « Majesté, si vous voulez me suivre… » Et l’on verrait alors ce spectacle prodigieux d’un souverain guidé dans sa propre demeure par une femme gracieuse, s’éblouissant du récit qu’elle lui ferait de ses très anciens exploits. Car il n’est personne, en France, aujourd’hui, qui connaisse aussi parfaitement cette maison royale, si vaste et si compliquée.

Directrice générale de l’Établissement public du musée et du domaine national de Versailles, Béatrix Saule a bien voulu recevoir Causeur pendant quelques instants dérobés à un emploi du temps surchargé, entre une délégation chinoise et les émissaires d’un royaume éloigné. L’occasion de l’interroger nous fut donnée par l’exposition « Sciences et curiosités à la cour de Versailles » (jusqu’au 3 avril). Le succès d’une telle entreprise n’était certes pas acquis d’avance ; pourtant, les salles ne désemplissent pas où des visiteurs, émerveillés, constatent l’état très avancé de la recherche, l’étendue des connaissances, la soif de savoir des Français, au siècle des « précipitations » chimiques et… sociales.[access capability= »lire_inedits »]

Grâce à sa scénographie parfaite, cette superbe représentation de la science et de l’esprit de curiosité réserve au visiteur bien des surprises. Sa vision panoramique et circonstanciée de l’immense effort accompli donne un peu d’espoir, alors que notre ciel se couvre….
En ce temps-là, l’Europe et la France découvraient l’univers, et l’offraient au monde.

Patrick Mando : Physique, botanique, chimie, mathématiques, sciences naturelles, tout cela est superbement représenté dans cette exposition : Versailles était-il le centre de l’esprit de curiosité au XVIIIe siècle ?

Béatrix Saule : Nullement ! D’abord, un vaste mouvement d’interrogation scientifique animait les esprits, non seulement en France, mais un peu partout en Europe. Pour ce qui est de notre pays, il s’était créé d’excellentes académies des sciences, dans nombre de régions[1. Montpellier, par exemple, dans les domaines de la botanique et de la médecine, jouissait d’un grand prestige. Sa Société royale des sciences, fondée en 1706, avait eu le privilège d’être reconnue par l’Académie des sciences de Paris. Au début du XVIIIe siècle, la France compte quatre Académies provinciales, à vocation littéraire : à Nîmes (1682), Angers (1685), Toulouse (1694) et Caen (1705)], dont les travaux de qualité leur avaient mérité la reconnaissance royale. Enfin, il faut se rappeler que l’Académie des sciences se trouvait à Paris, non pas à Versailles. Cela dit, entre Paris et Versailles, la circulation des idées et des hommes était constante et fluide. On poursuivait ici une « dispute » qu’on avait commencée là-bas. Les savants venaient à Versailles pour entretenir le roi de leurs découvertes et, parfois, pour lui donner le beau spectacle d’une démonstration. Le XVIIIe siècle européen observe la nature comme on ne l’a pas observée depuis longtemps, sans aucun a priori, même religieux. La question unique à laquelle veulent répondre les savants, pressés par les esprits curieux, est simple dans son énoncé mais fonde la complexité toute scientifique : qu’y a-t-il derrière les choses, au-delà des apparences ? Comment fonctionne cette énorme machine naturelle ? C’est cela, la nouveauté. Elle s’augmente de l’expérience, qui veut reproduire à l’identique les phénomènes constituant le spectacle du monde vivant. Par la reconstitution savante, non seulement le raisonnement humain révèle la partie cachée de la mécanique, mais il établit des preuves de ses lois.

PM : Mais alors, quel est le rôle du château de Versailles dans l’histoire générale des sciences ?

BS: La démonstration scientifique devant le roi et la cour constitue la consécration d’un savant ou d’un inventeur ; comme il est dit dans l’exposition, c’est l’équivalent du prix Nobel ! Tant il est vrai qu’on ne mobilise pas pour rien la plus haute autorité de l’État ! En 1746, un physicien, l’abbé Nollet, aligne dans la Galerie des Glaces 180 gardes royaux ; ils se tiennent par la main, formant un long ruban solidaire. Puis, à l’aide d’une machine de sa fabrication, le physicien produit un courant électrique qui parcourt toute la chaîne humaine, prouvant ainsi qu’on peut faire circuler l’électricité ! En 1783, Joseph-Michel Montgolfier et son frère, Jacques-Etienne, installent un mouton, un coq et un canard à bord de leur ballon, placé dans la cour d’honneur, en présence de Leurs Majestés Louis XVI et Marie-Antoinette. Le ballon s’élève, prend de la hauteur, disparaît… et dépose à quelques kilomètres de là ses passagers sains et saufs ! Imaginez, enfin, quelle stupeur a saisi les témoins des effets du miroir ardent, une invention vraiment géniale, mise au point par François Villette, de son état ingénieur et artificier du roi Louis XIV ! Il s’agissait tout de même du premier four solaire en exercice !

PM : Il semble que, loin de nuire à la beauté du monde réel, tout l’effort des savants, tel qu’on le voit dans cette exposition, dispose au contraire les hommes à s’en émerveiller davantage…

BS : En effet, on ne voit pas d’incompatibilité entre l’explication savante des faits, de leur mécanique, et l’émerveillement qu’ils suscitent. Les hommes sont éblouis par les révélations scientifiques : ils y trouvent matière à admirer la conception parfaite des choses de la nature. Notez que cela me paraît vrai aujourd’hui encore. La capacité d’étonnement est comparable, entre nos ancêtres et nous-mêmes. La différence est sans doute plus grande entre le XVIIe siècle et le XVIIIe : celui-ci révèle au public ce que celui-là réservait au seul « honnête homme ». L’effort n’est pas seulement scientifique, il est également didactique : les hommes du XVIIIe rompent le cercle des initiés, apprennent à enseigner, à démontrer, à propager leur savoir. L’esprit de curiosité, très actif au XVIIe, collecte, recense les choses et les faits « bizarres », mais ne cherche pas vraiment à en expliquer la raison d’être, alors que tout l’effort du siècle suivant portera sur cette entreprise de mise au jour.

L’excellent abbé Nollet disait : « Je veux rendre visible ce qui est invisible. » Puisque nous évoquons un abbé, voyez ce paradoxe : l’Église, en tant qu’institution, a raté le coche de la science, au XVIIIe, alors qu’on trouve nombre d’esprits savants, audacieux, chez les ecclésiastiques ! Par la suite, c’est sous la double censure des jansénistes, très conservateurs, et des jésuites, jusque-là dispensateurs du savoir, craignant de se voir confisquer cette prérogative par les savants, que Louis XV se verra contraint d’interrompre les travaux des encyclopédistes. Pour des raisons purement politiques, et sans doute à son corps défendant, il a sévi contre l’Encyclopédie, dont il comprenait pourtant la valeur et la nécessité.

PM : Voulez-vous dire qu’entre Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, ce n’est pas ce dernier, mais Louis XV l’esprit le plus « curieux », le plus attentif aux découvertes ?

BS : Sans contestation possible ! Et de cela, je me suis rendu compte en préparant cette exposition. Louis XVI se préoccupe de ce qui peut être utile immédiatement au royaume ; son esprit, à l’image de son cabinet de travail, est envahi de projets, de cartes, de maquettes. Son intérêt, incontestable et constant, va aux sciences appliquées. Il aime ce qu’on va pouvoir rapidement expérimenter, réaliser : les ponts de fer, les cônes de Cherbourg[2. L’épisode des cônes utilisés pour la digue dite « du large », à Cherbourg, commence en 1783 : ordre est donné d’assembler à terre un total de 90 caisses en bois, ayant la forme d’un cône, destinées à être immergées, puis lestées de moellons à sec. Au total, il n’en fut achevé qu’une vingtaine]. Il se sent investi d’une mission, il veut le bien du royaume et de ses sujets. La science est à ses yeux l’un des moyens à sa disposition pour servir non à sa gloire mais à son rôle sur la Terre. Tandis que Louis XV, dont les vastes connaissances en chimie, en physique, en botanique, étonnaient les savants, démontre une curiosité dénuée d’arrière-pensée immédiatement utilitaire, en particulier pour les sciences naturelles et pour l’anatomie. Fasciné très tôt par la mort, par le dépérissement des êtres et des choses, il s’interroge avec pertinence sur les fonctions organiques, sur les muscles, le squelette. Il n’est pas, sur ces questions, le dilettante, le paresseux qu’on se plaît à décrire par ailleurs mais, bien au contraire, un homme éclairé, et qui cherche plus de lumière encore.

PM : Et Louis XIV ?

BS : Il passe à côté des sciences exactes, sans leur accorder le moindre intérêt ! L’art, la beauté, l’architecture, les bâtiments, les matières nobles, voilà ce qui l’impressionne, mais la recherche, les savants, la connaissance scientifique, très peu pour lui ! Louis XIV considérait le cabinet des médailles comme le saint des saints ; il y entreposait les pièces de ses collections qu’il préférait : pierres dures, tableaux, sculptures. Devenu roi à son tour, Louis XV a vidé le cabinet de tout ce qu’il contenait afin d’y installer le laboratoire de l’abbé Nollet ! Si on le compare à ses deux successeurs, Louis XIV paraît même dépourvu de curiosité proprement intellectuelle. Il lui arrive bien de se détendre à la lecture d’un livre à haute voix par une tierce personne, mais il n’ouvre que rarement un ouvrage par lui-même. Pour sa culture personnelle, et pour feindre de connaître les œuvres en public, il se contente des fiches de lecture que lui rédige Racine ![/access]

Red Hot Chili nucléaire

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Le Chili vient de signer hier un accord de coopération nucléaire avec les États-Unis. L’accord de recherche et de formation sur le nucléaire civil a été signé par le ministre des Affaires étrangères du Chili, Alfredo Moreno, quelques jours avant la visite de Barack Obama dans le pays.

Le Chili, en pleine croissance, cherche à accroître et à diversifier ses sources d’énergie et son président Sebastian Pinera a annoncé que Fukushima ne changeait pas la donne. Il faut juste rappeler qu’il y a à peine un an, le 27 février 2010, un tremblement de terre de magnitude 8,8 au large de Santiago du Chili et le tsunami qui s’est ensuivi ont fait plus de 500 morts et deux millions de sinistrés… Le séisme avait été si violent que même les côtes japonaises avaient été évacuées

C’est encore au Chili qu’a eu lieu le plus puissant séisme jamais enregistré de magnitude 9,5, à Valdivia le 22 mai 1960. Mais l’indépendance énergétique, ça na pas de prix, non ?

Comprendre Soral

Alain Soral publie "Comprendre l'Empire".

Intermittent paranoïaque de la pensée, Alain Soral souffre d’un gros problème : l’écrit. Tel un André Glucksmann moins chevelu, il manque de style. Comprendre l’Empire, sa dernière livraison, rappelle ainsi les pénibles souvenirs de lecture de Vers la féminisation ? et de Sociologie du dragueur. C’est le même enchaînement de micro-chapitres de quelques lignes qui découpent tout début de réflexion, n’en laissant que le gras indigeste. Une mise en forme adaptée à son Abécédaire de la bêtise ambiante – Jusqu’où va-t-on descendre ? et Socrate à Saint-Tropez – mais qui, ici, donne l’impression de lire un Que sais-je ? sur les tristes temps où nous vivons destiné à un attardé mental.

Petit maître et gros raté

Essayiste brouillon quasi illisible, Soral est néanmoins un homme de parole – capable d’être drôle, pertinent et talentueux. Filmé sur le Net par ses jeunes disciples, conférencier de comptoir et éditorialiste de Flash, il a des choses à dire : sur la France, les Etats-Unis, les musulmans, les juifs, les banques, le sexe de Ribéry, le 11 septembre, Al-Quaïda, les problèmes de peau de Maurice Dantec, les bobos de Carla, les Rolex de Sarko ou sur Marine Le Pen. Même si, sur Marine, il préfère désormais se taire.

A l’heure où Marine Le Pen, qui fait fureur dans les sondages, est sur toutes les lèvres, Soral n’est pas content. Les médias, qui ne l’invitent jamais, ne l’appellent que pour parler du FN. C’est vrai qu’il a appris beaucoup de ce qu’elle sait à Marine. C’est vrai, aussi, qu’il la trouve assez sensuelle. C’est vrai, enfin, qu’il est heureux qu’elle feuillette Comprendre l’Empire. Il a d’ailleurs publié la photo sur son site, fier comme un gamin récompensé par sa maîtresse d’une bonne note. Il faut pourtant savoir dire stop.

S’il avait voulu s’étendre sur Marine, Soral aurait mis en mots leurs longs mois de camaraderie. Le Paquebot vu de l’intérieur, le discours de Valmy de Jean-Marie, les dîners chez Jany à Rueil-Malmaison, les cigarettes de Marine, ses éclats de rire et ses colères, les fachos à l’ancienne et les néo-nazillons à peine post-pubères, les jours de campagne, les nuits où les filles Le Pen dansaient pieds nus sur les tables, la déception finale. La suite, pleine de tendresse lasse, de gueules d’atmosphère et de coups bas, de Chute !, son meilleur texte.

Soral n’a pas écrit ce roman vrai qui aurait pu offrir la même beauté usée et décadente que Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué. Il ne veut pas être une plume mondaine. Il laisse le rôle à Marc-Edouard Nabe. Soral œuvre dans le concept en action. Il a lu Jean-Claude Michéa et Maurras, Robespierre et les discours d’Ahmadinejad. Il met minable Finkielkraut, Zemmour et BHL d’un simple regard. Il affirme qu’il n’y a que lui, Thierry Meyssan et Dieudonné qui comptent dans l’histoire des idées. Il donne pour preuve les chiffres de vente de Comprendre l’Empire et les places gagnées dans le classement de L’Express.

La nécessité du bouc émissaire

Comprendre l’Empire, il est vrai, cartonne en librairie. Trois ans de boulot, annonce Soral en guise de réclame. Le résultat ? Sa démonstration de la prise de pouvoir de la Finance mondiale sur la politique des nations ressemble à la dissertation d’un honnête connaisseur de Marx. L’esquisse des contours de l’Empire et des mécanismes de sa constitution est presque convaincante. Hugo est cité, avec Baudelaire, Edith Piaf et Bakounine : un peu de classe au cœur du gribouillage. Les notions floues de « gauche du travail » et de « droite des valeurs » doivent quant à elles séduire les déçus de François Bayrou.

Pour le reste, Soral s’embrouille dans les références historiques, tout en raccourcis et vérités tronquées. Penser semble l’ennuyer, écrire encore plus. Il a besoin – c’est son habitude – d’un bouc émissaire. Jadis, sur les plateaux télé foutraques d’Evelyne Thomas, alors qu’il était opposé à la regrettée Isabelle Alonso ou à la très jolie Clémentine Autain, le grand coupable de tous les maux du jour était l’homo pas refoulé, la femme libérée ou l’adepte honteuse de la sodomie. Aujourd’hui, puisque certains grands manitous de la banque soutiennent la politique de Bibi Netanyahu, puisque l’annuel dîner du CRIF est un spectacle guignolesque et puisque les excités de la Ligue de Défense Juive lui cherchent des noises, Soral s’énerve : l’ennemi, c’est le juif, les juifs, Israël, les sionistes, la liste de Schindler, Freud, Rockfeller, Arthur, Woody Allen… Il en oublie.

A chaque page de Comprendre l’Empire, il n’en peut plus de leur cracher dessus, malade bouffé de troubles obsessionnels compulsifs oubliant malheureusement, très tristement pour lui et ses lecteurs, que le crachat ne doit pas empêcher de soigner élégamment sa pensée et ne dispense pas d’avoir du style, cette intelligence profonde et légère qui allume la mèche de l’esprit.

Comprendre l'Empire

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Attali ou la France pour les nuls

Jacques Attali, sinistre technocrate au pouvoir depuis trente ans, insignifiant esprit qui dispute à quelques autres l’honneur de ridiculiser à tout jamais le concept d’intellectuel français, aussi méprisé du bas-peuple dont je m’enorgueillis de faire partie qu’il est révéré des puissants, a eu chez Ruth Elkrief ce dernier trait qui signe sa définitive cacochymie : « La France n’est pas spécialement chrétienne. »

Comme je suis catholique, on m’accusera bien entendu d’être en la matière juge et partie, mais qu’on veuille noter cette remarque d’abord : si j’étais Irakien chrétien ou juif ou zoroastrien, je crois bien qu’il ne me passerait jamais par la tête d’affirmer l’œil clignotant : « L’Irak n’est pas spécialement musulman. » On veut bien admettre que la République française se soit bâtie pour partie contre le pouvoir de l’Eglise, avec qui elle avait des comptes à régler. On veut bien qu’elle ait mis sur pied certaine laïcité qui visait à rendre l’Etat religieusement neutre. Mais le révisionnisme historique doit, par décence, respecter quelques limites. Il y a des barrières que l’intelligence ne franchit pas, dès lors qu’elle a quelque culture à quoi s’abreuver, dès lors qu’elle dispose de quelque science à quoi se nourrir. Cela qui fait défaut à notre bon maître Attali qui va, paterne, son chemin de réinvention et de reconstruction de l’histoire de France. Le président de la Commission pour la libération de la croissance française joue avec la vérité comme mes enfants aux Legos un mercredi après-midi d’hiver : il invente son roman national selon ses humeurs, et il bâtit sa tour en interchangeant les événements du passé, s’il veut et quand il veut. Car il poursuit, après son affirmative insolence, sous le regard crépitant d’admiration de dame Elkrief : « La France a été juive avant d’être chrétienne, certaines régions de France ont été musulmanes avant d’être chrétiennes. » Si sa première proposition est fausse, elle l’est un peu moins que la seconde : il est permis de dire qu’il y eut des juifs en « France », c’est-à-dire en Gaule romaine, avant qu’il y eut des chrétiens, pour la bonne raison que ceux-ci n’existaient pas entre 52 avant le rabbi crucifié et 35 après lui (à la louche). De là à extrapoler que ces juifs-là de cette époque-là, sans doute assez peu nombreux, aient durablement marqué la physionomie de ce qui deviendra la France, il y a une aventure que seul Attali, érudit comme un Mommsen du XXIe siècle, dépoussiéreur de parchemins averti, féru d’inscriptions antiques et archéologue confirmé, est en mesure de vivre. Nous ne l’y suivrons pas.

Mais c’est quand notre benêt œcuménique franchit le second pas que la conscience se révolte, à moins que ce soit la rate qui se dilate, ou la glande hesselienne qui s’indigne : certaines régions de France auraient été islamisées avant que le moindre chrétien d’importance y pose le pied. On voit à quoi l’énarco-normalien fait allusion, on conçoit quel paralogisme a pu sourdre de la brumeuse cuisine qu’est ce crâne où ronfle à petits bouillons sans trêve son intelligence : il y a eu une conquête musulmane, venue d’Afrique du Nord, aux alentours des VIIIe et IXe siècles qui, dans sa lancée ibérique, même arrêtée par Charles Martel (on ne sait pas s’il a existé celui-là, mais simplifions), a tenu longtemps quelques territoires qui avaient été gaulois puis romains, puis ostrogoths et wisigoths, puis francs avant que d’être français un jour : la Narbonnaise, Orange, Arles, le Var, etc.

Jacques Attali, qui a trop de choses à savoir, et à la fin c’est épuisant, c’est pas de sa faute s’il n’a pas pensé à acheter du pain en rentrant, a juste oublié l’espace d’un instant qu’il s’était passé quelques trucs pendant six siècles dans ces lieux, et que même s’il n’était pas né, et Mahomet non plus, on avait déjà inventé les évêques comme Hilaire d’Arles, les anachorètes comme saint Césaire et même saint Tropez pour le cas où Louis de Funès et Brigitte Bardot voudraient y faire un tour 1600 ans plus tard. On avait déniché l’idée des prêtres, des moines et des moniales, c’est même par Marseille qu’Honorat et Jean Cassien introduisirent le monachisme en Occident ; on avait convoqué des conciles locaux et œcuméniques, fulminé contre cent hérésies dont même Alain Juppé ne parviendrait pas à retenir la simple liste, rassemblé des bibliothèques gigantesques et la pourpre de certains empereurs avait bercé l’enfant christianisme pour qu’il grandisse.

A moins que Constantin quand il voulait aller de Rome à l’Ibérie ait systématiquement fait un détour par l’Helvétie pour éviter de tomber sur un minaret entre Marseille et Sète. A moins que Marie-Madeleine n’ait pas été vénérée dans la Sainte-Baume au IVe siècle. A moins qu’Augustin le Berbère ait projeté d’aller évangéliser la Provence aux mains des mahométans. A moins que les Saintes-Marie-de-la-Mer aient été bâties par Viollet-le-Duc au XIXe. A moins qu’il n’y ait pas eu de concile à Arles en 314. A moins qu’il n’y ait jamais eu de cathédrale à Marseille, Avignon, Agde, Narbonne et Carcassonne avant Bernard de Clairvaux. Bref, si Attali nous dégotte les ruines de deux mosquées pour celles de trois mille églises dans la région, je lui tire mon chapeau.

Non, pauvre Jacques, le secret, je vais te le dire : c’est que la France était chrétienne avant qu’elle soit la France et c’est même seulement comme ça qu’elle a pu devenir la France. C’est ça le secret de ses racines chrétiennes et ce n’est pas parce que ton ami Sarkozy qui n’est pas le mien va radotant ce refrain que je vais m’interdire de le penser et de le savoir et de le démontrer.

Surtout si vous êtes de droite…

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Bon, je sais bien qu’un demi-siècle de « désistement républicain » m’a appris que je ne devrais pas avoir d’ennemi à gauche. Et que je dois plus que jamais me souvenir de cet impératif catégorique électoral, à quelques heures des élections cantonales dont tout le monde se moque totalement entre l’apocalypse nô et la guerre civile en Lybie. Mais encore faudrait-il qu’ils soient de gauche, les ennemis. A votre avis, la phrase suivante, elle est de Sarkozy ou de DSK ? « La réalité, c’est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent très bien qu’ils ne paient pas d’impôts, que c’est un sport national de ne pas payer d’impôts en Grèce, que ça truande un maximum. Mais d’un autre côté, si on n’était pas venu à la dernière minute quand ils nous ont demandé de venir, ils seraient tombés au fond du gouffre. » Que tout ça ne vous empêche pas de voter socialiste au second tour, surtout si vous êtes de droite, si par malheur les candidats du Front de Gauche étaient battus au premier.

Adieu tyrannie, bonjour démocratie?

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Les experts patentés du monde arabe et musulman tomberont-ils dans le piège que leurs collègues spécialistes de l’empire communiste n’avaient su éviter ? Leurs prévisions « à chaud » relatives à l’avenir politique des peuples qui s’étaient libérés du joug soviétique entre 1989 et 1991 se sont, la plupart du temps, révélées erronées. Même le célèbre ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse, L’Empire éclaté, qui annonçait prophétiquement la fin de l’URSS en 1978, s’était largement fourvoyé en affirmant que le communisme russe allait s’écrouler sous les coups de boutoir des républiques musulmanes à forte natalité. Or, on sait aujourd’hui que c’est la pression occidentale et le coup de poker de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan qui a été l’élément déclencheur de ce processus.[access capability= »lire_inedits »]

De même, on prédisait un avenir politique radieux aux « dissidents » des pays d’Europe centrale et orientale qui avaient incarné le combat pour la démocratie et les droits de l’homme. En Russie, ce ne fut pas Andreï Sakharov qui s’installa au Kremlin après la déconfiture de Mikhaïl Gorbatchev, mais le vieil apparatchik Boris Eltsine, qui assura la transition entre le collectivisme bureaucratique et le règne sans partage de l’oligarchie. Lui succéda un Vladimir Poutine, pur produit des « organes » de la Sécurité soviétique et de l’appareil communiste de Léningrad, alias Saint-Pétersbourg, également lié aux oligarques.

En Pologne, le charismatique Lech Walesa sortit en loques d’un premier mandat présidentiel, pour laisser la place à Alexandre Kwasniewski, un ancien communiste repeint aux couleurs de la social-démocratie. Derrière Vaclav Havel, adulé des Tchèques, mais bien seul en son palais de Hradcany, une classe politique issue de la technostructure communiste, incarnée par Vaclav Klaus s’emparait des leviers du pouvoir. Les idéalistes du « Neues Forum » de Berlin-Est allaient rapidement sortir de l’Histoire, supplantés par des hommes politiques ouest-allemands trouvant là une occasion inespérée de faire rebondir leur carrière. On pourrait ainsi multiplier les exemples prouvant que ce ne sont pas ceux qui renversent les tyrans qui sont appelés à construire les nouvelles démocraties.

Aujourd’hui, experts et commentateurs décrètent que les révoltes arabes de janvier et février 2011 ont ouvert une nouvelle ère, celle du « post-islamisme » qui fracasserait le couple infernal dictature nationaliste/islamisme radical et permettrait d’entrevoir une sortie imprévue du « malheur arabe » par le chemin de la démocratie, du triomphe des droits de l’homme, de l’éradication de la corruption et de la confiscation des richesses par une famille, un clan ou un appareil militaro-policier.

On ne peut, bien évidemment, que souhaiter que cette prophétie se réalise, mais il n’est pas interdit de formuler quelques doutes, même si cela doit vous valoir quelques anathèmes et soupçon de péché « essentialiste » dans votre vision du monde arabo-musulman.

Rappelons d’abord que l’effondrement du totalitarisme soviétique n’a pas engendré que des démocraties pacifiques et prospères : les républiques ex-soviétiques d’Asie centrale sont dirigées sans aucune exception par des satrapes autocratiques et souvent sanguinaires. Il se trouve que ces pays sont majoritairement musulmans, mais il serait réducteur de ne retenir que cette cause de leur déficit démocratique. Bien plus déterminante est l’absence d’une mémoire de la démocratie dans des nations où le soviétisme s’est imposé sur les ruines du tribalisme. Il faut être d’aussi mauvaise foi que Pascal Boniface pour prétendre que, seule en Europe centrale, la Tchécoslovaquie avait connu un régime démocratique avant de tomber du mauvais côté du « rideau de fer ». Certes, la Pologne, la Hongrie ou la Roumanie ont connu des régimes autoritaires dans l’entre-deux guerres, mais c’est faire bon marché de l’émancipation politique de ces peuples dans la dernière phase de l’empire austro-hongrois : la social-démocratie, Karl Kraus, Theodor Herzl et le sionisme, et bien d’autres courants politiques et intellectuels sont nés et ont prospéré dans ces pays à l’ombre de François-Joseph…

L’avenir de l’Égypte et de la Tunisie, et celui des pays arabes qui parviendront à chasser leurs tyrans, est-il forcément radieux ? Parviendront-ils à sortir de la « malédiction de la rente », pour ceux qui en sont pourvus, ou des pesanteurs sociologiques freinant l’émergence d’une économie moderne (exclusion des femmes de l’univers du savoir et de la production, emprise de la religion sur la sphère publique) ? Facebook, Twitter et Al-Jazira n’apportent, à ma connaissance, aucune réponse à ces questions cruciales.[/access]

Radiohead se dématérialise

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Depuis la suppression des limbes par le Vatican[1. Jusqu’au mois d’avril de l’année 2007, les petits enfants morts avant leur baptême allaient dans les limbes, mais Sa Sainteté Benoît XVI a changé tout ça : la notion de « limbes » n’a plus valeur d’article de foi. Où diable sont-ils alors entreposés ?], on a toutes les raisons de reléguer ce vocable dans le domaine de l’embryologie sacrée ou dans le souvenir ému plutôt flou que nous aurait laissé la lecture du roman de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique) si on est allé au bout. Heureusement que le nouvel album de Radiohead a la bonne idée de nous maintenir dans le formol : le groupe culte des années 1990 revient avec un huitième album intitulé The King of Limbs et fait le point sur cet étrange objet dématérialisé par les démons de l’ère digitale.[access capability= »lire_inedits »]

Disque de dépressifs en préretraite

Entre ciel et terre, certes : la production des cinq d’Oxford a souvent été qualifiée d’« aérienne ». Entre chien et loup : leur son qui hésite entre le rock et l’électro depuis toujours. Et dernièrement, entre le disque et le fichier numérique, avec In Rainbows (paru sans label, en 2007) et ce nouvel opus, dont les sorties successives sont programmées à la manière d’un teasing à répétition. Depuis vendredi 18 février, on a la possibilité de se procurer l’album dans sa version MP3, en téléchargement payant sur un site « dédié », thekingoflimbs.com. Pour le reste (le 28 mars, puis le 9 mai, date où l’album est même censé changer de nom…), on s’y perd : coffret à 36 euros avec des images ou simple CD à 11 euros. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses ! Et pourquoi pas la version avec les chipsters ou le maillot de bain ? Que la musique se dématérialise, que Radiohead cherche à être absolument « dans le coup », OK (Computer). Mais cela ajoute-t-il quoi que ce soit à la qualité de la production ? Sous le fallacieux prétexte d’une lutte contre la grande machine des labels, la bannière alter d’une lutte anti-système, il ne s’agit évidemment que d’un immense coup de pub de la bande à Thom Yorke.

Le « buzz Radiohead », c’est encore plus que ça : leur affranchissement du diktat d’EMI depuis 2007 révèle surtout une double hypocrisie. S’ils se passent du concours d’une maison de disques, c’est avant tout parce qu’ils ont les moyens de se le permettre. Maison de disques qui, au demeurant, leur avait permis de devenir ce qu’ils sont, depuis Pablo Honey et le succès mondial du single Creep. Du reste, j’ai personnellement pu écouter l’album en entier gratuitement sur le site internet d’un quotidien régional, et l’ensemble est pire que décevant. Je m’adresse aux fans : imaginez un album entier qui sonnerait comme Pulk/Pull Revolving Doors, cette piste nuisible et obsédante de l’album Amnesiac sorti en 2001. Dix ans plus tard, on réduit encore les moyens : voici un disque de dépressifs en préretraite, à écouter en Damart juste avant de se coucher à 18 h 30. Quant au visuel, on sera moins étonné d’apprendre qu’il est seulement laid, avec ses montres expressionnistes − du street-art pour zombies. Si « le beau est toujours bizarre », le moche peut l’être tout autant, et gageons qu’une pochette de Radiohead l’est assez souvent.

Une guerre civile à 20 mètres de profondeur

Farce virtuose ou génie incompris : ce huitième album est-il intentionnellement faible ou trop subtil pour les oreilles de l’auditeur ? Le mystère ne sort pas des limbes, pas à la première écoute en tout cas. On diffuse, paraît-il, de la musique classique dans les parkings pour limiter les agressions. La majeure partie de The King of Limbs, elle, nous promet une guerre civile à 20 mètres de profondeur. Bloom, Feral ou Give Up the Ghost révèlent des boucles obsédantes qui rappellent les travaux de Thom Yorke en solo sur The Eraser (2006) et des rifs qui marquent quelques influences techno. On est si loin du génie de Kid A (2000) !

D’année en année, le projet de Radiohead a consisté à épurer la musique au profit de la technique : de moins en moins de mélodies, des paroles qui se répètent, un abandon des structures de base d’une chanson et de plus en plus de dissonances. Lotus Flower et Codex sont tout de même de bons morceaux, le premier pour sa force mélodique, le second pour son piano qui rappellera (un peu) Pink Floyd.

Si les autres disques de Radiohead restent pour longtemps dans nos mémoires et nos enceintes, cet album buzzé et surbuzzé ne mérite pas son paradis. Pire que les limbes, et parce qu’il ne s’agit pas de petits enfants, je les aurais bien laissés au purgatoire.[/access]

The King of Limbs

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Qui joue avec la nourriture ?

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On estime que notre espèce a franchi le cap du milliard de représentants en 1804, qu’en 1960 nous étions 3 milliards et que nous pourrions bien être 7 milliards dans les premiers mois de 2012. La population mondiale a plus que doublé en une cinquantaine d’années. Non seulement, nous sommes beaucoup plus nombreux, mais nous consommons aussi beaucoup plus. Au cours des cinquante dernières années, le niveau de vie de nos semblables a pratiquement triplé. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient enrichis dans de telles proportions et aussi vite. Malgré la crise, cette évolution se confirme : le nombre de gens vivants dans la pauvreté absolue (avec moins de 1,25 dollar par jour) est passé de 25,7 % de la population mondiale en 2005 à 15, 8% en 2010 – 459,6 millions de gens en cinq ans !

Face à la gigantesque croissance de nos besoins alimentaires, l’agriculture mondiale a réalisé de véritables prouesses de productivité. La « révolution verte », liée à l’abandon des systèmes collectivistes, a considérablement augmenté le rendement des exploitations agricoles. Du matériel d’exploitation aux variétés plantées, en passant par les fertilisants et l’optimisation des systèmes d’irrigation, les investissements réalisés en matière agricole ont entrainé un progrès technologique sans précédent. Les données de l’United States Department of Agriculture (USDA) sur la culture du maïs aux États-Unis sont tout simplement stupéfiantes : durant la saison 1959-1960, les États-Unis ont produit 3,8 milliards de boisseaux de maïs, avec une productivité moyenne de 53,1 boisseaux par acre cultivé. En 2009-2010, la production a atteint 13 milliards de boisseaux – soit une augmentation de 242 %, pour une productivité de 164,7 boisseaux par acre.

L’un dans l’autre, les prévisions malthusiennes des années 1960-1970 – et notamment les famines apocalyptiques prédites par Paul Ehrlich, l’auteur de la fameuse Bombe démographique (1968) – ne se sont donc pas réalisées (les malthusiens vendent beaucoup de livres mais leurs prévisions ont une fâcheuse tendance à ne jamais se réaliser…). Mais nous constatons tous, depuis plusieurs années, l’état d’extrême tension des marchés de produits agricoles. Signe des temps, ont voit fleurir ici et là des théories fumeuses mettant en cause de prétendus spéculateurs, qui ne sont pas sans rappeler les « accapareurs » qu’on accusait volontiers lors des famines d’Ancien Régime avec, en complément, l’inévitable réchauffement climatique qui provoque des hivers froids, des pluies diluviennes et donc de mauvaises récoltes. Soyons clairs : les mauvaises récoltes sont aussi vieilles que l’agriculture et, sauf à démontrer que celles qui nous frappent aujourd’hui sont plus fréquentes ou plus destructrices que celles d’autrefois et que, de surcroît, elles sont bien liées à une modification des conditions climatiques, ces allégations ne sont rien d’autre que des affirmations gratuites. Quand aux fameux spéculateurs, ce sont pour l’essentiel des commerçants qui achètent des denrées alimentaires dans les pays où elles sont abondantes et relativement peu onéreuses, pour les revendre là où elles manquent cruellement et y sont donc plus chères ; ce qui a principalement pour effet, justement, d’éviter des famines.

C’est justement là que le bât blesse : les prix alimentaires sont un enjeu politique majeur dans de nombreux pays et l’intervention des états a déjà et à plusieurs reprises prouvé son extrême nocivité. En 2008, par exemple, l’interdiction d’exporter du riz prononcée par le gouvernement indien alors que le marché était déjà particulièrement tendu avait violemment accentué la hausse des cours et déclenché une famine au Bangladesh. Une étude récente publiée par deux chercheurs américains sur les marchés mondiaux de matières premières agricoles trouve que les coûts de transaction – transport et barrières douanières – sont proches de ceux associés à un équilibre autarcique. D’après leurs calculs, si tous les pays alignaient leurs barrières douanières sur les niveaux des pays les plus ouverts aux importations, les baisses de prix à la consommation pourraient atteindre 57 %. Jamais le commerce international de produits alimentaire n’a été aussi vital : fermer les frontières, dans un sens ou dans l’autre, permettrait peut-être à quelques pays de contenir provisoirement la hausse des cours, mais ce serait au prix de famines dramatiques ailleurs dans le monde.

Autre imbécillité, qui est pour le coup bel et bien liée au réchauffement climatique : les biocarburants en général et l’éthanol d’origine végétale en particulier. Pour rester dans l’exemple du maïs américain, sachez qu’en 2009, 35 % de la production étasunienne de maïs ont été utilisés pour produire de l’éthanol destiné à la production de biocarburant. En d’autres termes, la production d’éthanol subventionné a absorbée, à elle seule, pratiquement 90 % de l’augmentation de la production américaine des trente dernières années. En 2010, l’adoption du mélange E15 (15 % d’éthanol pour 85 % d’essence) par l’Environmental Protection Agency (EPA) a clairement démontré – s’il en était encore besoin – les effets dévastateurs de cette politique, en provoquant une hausse des cours du maïs de près de 80 %. Naturellement, cette flambée des prix incite les agriculteurs à planter du maïs à la place d’autres céréales – comme le blé – et entraîne, à son tour, le prix des autres denrées alimentaires de base à la hausse, sans parler des coûts de production des éleveurs bovins. Quand on sait, par ailleurs, que l’industrie des carburants à base d’éthanol n’est absolument pas viable sans subvention et procède à un lobbying éhonté pour s’attirer de nouvelles faveurs gouvernementales, on est légitimement fondé à demander à nos gouvernements d’arrêter de jouer avec la nourriture – surtout quand les voisins ont faim.

Vous avez entendu et entendrez encore des malthusiens vous expliquer que nous vivons dans un monde de ressources finies – ce qui est parfaitement exact – et que la croissance de la population mondiale provoquera inévitablement des pénuries à l’avenir. La meilleure réponse à cet argument m’a été soufflée par un spécialiste des marchés de matières premières : parier sur la hausse continue des cours ou la disparition des denrées alimentaires (ou du pétrole, de l’or, etc.), c’est parier contre l’ingéniosité humaine. Et ça, c’est un très mauvais pari. Nous pouvons faire face à ce défit et nourrir dans de bonnes conditions plus de 9 milliards de nos semblables et probablement même plus. C’est techniquement et physiquement possible, mais il faudra pour cela que nos gouvernements cessent une bonne foi pour toutes de s’occuper d’agriculture et de distribution alimentaire. Qu’ils s’intéressent, pour changer, à notre système judiciaire par exemple ! Et qu’ils laissent les marchés fonctionner correctement.

Laissez faire ! Morbleu ! Laissez faire !

Après Saddam et Kadhafi, Kim Jong-il ?

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Saddam Hussein, c’était hier. Kadhafi, ce sera peut-être demain. Le trône d’Ubu, naguère éternel, est devenu éjectable.
C’est le moment rêvé pour rêver à qui sera le suivant.
Dans les heures qui viennent, personne ne viendra nous expliquer que c’est impossible, que ce genre de tyrans irrationnels est inamovible, et qu’il ne faut même pas y penser.
Si, il faut y penser.

Moi, je rêve à Kim Jong il.
Pour ce qui est de sa longévité, cette dynastie pathologique est hors-concours. Elle commence en 1948.
Dans le genre ubuesque et nuisible, l’homme n’a rien à envier à Saddam ou à Kadhafi.

Je sais que son peuple ne tentera même pas de le renverser, et pour cause. Le pouvoir communiste nord-coréen est autrement terrorisant et décervelant que ses concurrents arabes ou islamistes.
Là-bas, dans cet État ermite, il n’existe pas le moindre risque pour le pouvoir qu’une partie de la jeunesse descende dans la rue avec les outils de communication modernes. Pas l’ombre non plus d’un risque de soulèvement de la société civile, puisque celle-ci n’existe pas.

La dictature du Parti et de son chef divinisé, assise sur la propagande et les camps de concentration, n’a qu’un mérite : elle a assuré la sauvegarde d’une espèce en voie de disparition, celle des tyrans totalitaires et paranoïaques qui avaient pour noms Staline, Mao, Enver Hodja, Ceausescu, Pol Pot, et quelques autres.

Ce nuisible peut être éjecté de son siège si le monde civilisé se décide à le regarder comme il a fini par regarder Kadhafi, s’il ne supporte plus ni l’écrasement total de ce peuple ni les provocations nucléaires du régime, car la Chine sera alors bien obligée de lâcher son protégé, et même de le pousser dehors.
Quand ce jour viendra, on s’étonnera peut-être d’avoir attendu si longtemps, comme on s’étonne aujourd’hui d’avoir supporté Kadhafi.
Et si, pour commencer, on (re)commençait à traiter la Corée du Nord d’État-voyou ?

Libye : les dés sont jetés

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Alors que le monarque sunnite de Bahreïn écrase son opposition chiite par Saoudiens interposés et qu’au Yémen le président dialogue à balles réelles avec les manifestants de Sanaa, le Conseil de sécurité a donc décidé de protéger les civils libyens. Sortie de sa torpeur par BHL, la France, comme l’a dit François Zimeray, son ambassadeur pour les droits de l’Homme, ne laissera pas « des civils se faire massacrer comme cela. La France prendra toute sa responsabilité ». On a envie de saluer un retournement spectaculaire de la diplomatie française : hier dans le confort d’un jet privé en Tunisie, aujourd’hui volant en escadrille vers Tripoli. Les dés sont donc jetés et puisque nous avons décidé de jouer, il nous faut absolument l’emporter.

Reste un point de détail : pour quelles raisons allons-nous vraiment nous battre ? Empêcher un massacre futur et éventuel ou arrêter un massacre en cours ? Alors que, depuis un mois, les mots interdisent de s’interroger sur les choses et que tout questionnement est tenu pour l’alibi du cynisme ou de la lâcheté, il est pour le moins aventureux de prétendre faire prévaloir la raison sur l’émotion. Rappelons donc préalablement que cette tentative ne cache aucune sympathie pour le « Frère guide » libyen et aucune indifférence pour ses victimes. Et essayons, malgré tout, d’examiner les chiffres. Fin février, le secrétaire général de l’ONU Ban ki-Moon estimait que quinze jours de guerre civile avaient fait 1000 morts. La Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme avance, elle, le chiffre de 3000. Si on recense les informations diffusées par les médias, le bilan, après un mois de combats, se monte à environ 2000 morts. Quant à la répartition de ces victimes, il semblerait que 60% à 65% soient des insurgés combattants, 20% à 25% des militaires fidèles à Kadhafi et le reste, 10% à 20% donc, des civils.
Les pertes ne sont évidemment pas négligeables, surtout dans les rangs des rebelles et des militaires « loyalistes » ; on peut malgré tout se demander si 200 à 600 civils «non-impliqués» tués en un mois de guerre en milieu urbain peuvent être qualifiés de « massacre ». Il faut préciser que les seules exécutions sommaires connues à ce jour ont eu lieu à Benghazi le 23 février, quand, selon les insurgés, des officiers de l’armée libyenne auraient fusillé 110 soldats qui avaient refusé de tirer sur la foule.

Bien entendu, tout cela ne signifie pas que des révélations nouvelles ne brosseront pas à l’avenir un tableau beaucoup plus sombre et atroce. On peut cependant penser que si les insurgés et leurs partisans disposaient d’autres informations, ils leur donneraient l’écho le plus large possible.

Si quelqu’un connaît d’autres faits, il est donc prié de les présenter. Si les services de renseignement occidentaux ont en leur possession des éléments ignorés du public, il serait dommage qu’ils ne les rendent pas publics, c’est le moment ou jamais. Comme nous le rappelle l’excellent billet de Corinne Lesnes, Barack Obama lui-même « n’est pas un forcené de l’ingérence. Il considère que le seuil d’intolérable doit être “très élevé” pour en arriver à violer le principe de souveraineté d’un pays. Il faut une grande émotion internationale »[1. « a strong international outrage »]. Impossible de faire plus vague et en même temps plus précis. Le très intelligent Obama a tout compris de la politique internationale à l’ère du village planétaire et cathodique : le seul critère pour agir est « l’émotion internationale », autrement dit, les impressions – peu importe qu’elles soient justifiées, infondées ou disproportionnées – générées par la couverture médiatique. Si on se fonde sur ce critère, l’intervention en Libye est plus que justifiée…

Pour autant, l’émotion et la raison peuvent, par une heureuse coïncidence, faire cause commune. Autrement dit, à supposer même que les promoteurs de l’intervention, Nicolas Sarkozy en tête, aient agi pour de « mauvaises raisons », pour satisfaire l’opinion voire pour redorer le blason de la diplomatie – deux objectifs d’ailleurs convergents-, ils n’ont pas forcément pris la mauvaise décision. Certes, il est rare que le hasard fasse bien les choses, mais après tout, peut-être y a-t-il une main invisible de l’Histoire qui réconcilierait les intérêts particuliers du président et l’intérêt général du monde.
En conséquence, quelles qu’aient été les motivations initiales et quels que soient les buts aujourd’hui assignés à la guerre, l’intervention en Libye est une occasion inespérée de se débarrasser la planète de Mouammar Kadhafi, un fou furieux qui a déjà mordu, et plus d’une fois. En quelque sorte la situation rappelle celle de 2003 : George W. Bush voulait la tête de Saddam Hussein (un autre exemplaire du modèle Kadhafi) et était prêt à dire n’importe quoi pour y arriver. Si à la Maison Blanche, on a changé d’avis cette semaine, c’est probablement à cause des récentes défaites des insurgés libyens et du spectre d’une victoire de Kadhafi, comme l’avait signalé il y a huit jours James Clapper, directeur des services de renseignements américains https://www.causeur.fr/libye-on-est-prie-d’avoir-tort,9203 .

La vérité, c’est que nous menons sans doute une guerre pour la démocratie. L’ennui, c’est que les dogmes en vigueur et « l’héroïsme du non-engagement » dont nous nous sommes tant glorifiés dans le passé, brandissant comme un étendard le refus de la France de participer à la guerre américaine en Irak, nous interdisent aujourd’hui d’assumer cette vérité. Incapables d’envisager et plus encore de reconnaître que nous étions peut-être dans l’erreur hier, nous continuons à proclamer qu’on ne peut pas « exporter la démocratie par la force » au moment même où nous allons peut-être essayer sur le terrain de prouver le contraire.

Reste à savoir si l’expérience libyenne sera plus concluante que l’aventure irakienne. Disons le sans ambages : rien n’est moins sûr. Si le ficelage international de l’opération, avec l’implication de l’ONU et de la Ligue arabe, constitue un atout supplémentaire ou un handicap de moins, il n’existe pas de précédent d’une démocratie créée ex-nihilo dans un pays qui ne l’a jamais connue – et donc l’existence même, comme Etat, est pour le moins fragile. Mais une chose est sûre : notre seule chance d’y parvenir, c’est de dire la vérité, la vraie, sur les buts de guerre. Et si nos dirigeants n’ont pas le courage de le faire, Kadhafi saura les y obliger. Sa très intelligente décision d’accepter immédiatement et sans conditions un cessez-le-feu, coupe l’herbe sous les pattes graciles de la bestiole humanitaire. Plus de combats, plus de massacres. Mais accepter le cessez-le-feu de Tripoli c’est condamner les espoirs de Benghazi. Et geler la situation sur le terrain en abandonnant les richesses du pays entre les mains des Kadhafi n’est pas non plus un résultat acceptable pour la communauté internationale.

Restera, de surcroît, un petit problème à régler : comment choisira-t-on, à l’avenir, les peuples qui méritent notre assistance et ceux qu’on laisse se débrouiller avec leurs dictateurs ? Alors que la légitimité d’Alassane Ouattara est au moins aussi forte que celle des insurgés libyens, que dira-t-on aux Ivoiriens ? Que dit-on aux Yéménites et aux Bahreinis quand nous fermons pudiquement les yeux sur les mille soldats envoyés par l’Arabie saoudite avec la bénédiction de Washington pour réprimer la révolte chiite ? Autant dire que l’affaire n’est pas gagnée. IL ne reste qu’à espérer que les vents libyens seront plus favorables aujourd’hui aux « néo-conservateurs » français que la tempête du désert irakien ne l’a été à leurs prédécesseurs américains.

Quand le roi était high-tech

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On ira au château de Versailles, un beau matin, en compagnie d’un enfant de préférence. Même si l’on est peu sensible à la majesté des lieux, même si l’on rêve d’une révolution sanglante et d’une procession de têtes fichées sur des piques, on sera saisi, à son corps défendant, par la mathématique mystérieuse qui organise l’énorme beauté architecturale du palais imaginé, conçu, voulu par Louis XIV. On dit parfois que c’est par piété filiale qu’il vint ici, où Louis XIII avait fait construire un charmant rendez-vous de chasse, et qu’il assécha les marécages alentour afin d’y assouvir sa passion la plus folle et la plus dispendieuse après celle de la guerre.

Si le Roi-Soleil revenait dans sa demeure tant aimée, il serait d’abord étonné par l’admirable état dans lequel il la trouverait : son palais a-t-il jamais semblé si beau, si frais, si achevé ? Enfin, l’ayant quitté depuis si longtemps, il n’est pas certain qu’il en reconstituerait le plan dans sa mémoire. C’est alors que Béatrix Saule, paraissant devant lui, dirait simplement : « Majesté, si vous voulez me suivre… » Et l’on verrait alors ce spectacle prodigieux d’un souverain guidé dans sa propre demeure par une femme gracieuse, s’éblouissant du récit qu’elle lui ferait de ses très anciens exploits. Car il n’est personne, en France, aujourd’hui, qui connaisse aussi parfaitement cette maison royale, si vaste et si compliquée.

Directrice générale de l’Établissement public du musée et du domaine national de Versailles, Béatrix Saule a bien voulu recevoir Causeur pendant quelques instants dérobés à un emploi du temps surchargé, entre une délégation chinoise et les émissaires d’un royaume éloigné. L’occasion de l’interroger nous fut donnée par l’exposition « Sciences et curiosités à la cour de Versailles » (jusqu’au 3 avril). Le succès d’une telle entreprise n’était certes pas acquis d’avance ; pourtant, les salles ne désemplissent pas où des visiteurs, émerveillés, constatent l’état très avancé de la recherche, l’étendue des connaissances, la soif de savoir des Français, au siècle des « précipitations » chimiques et… sociales.[access capability= »lire_inedits »]

Grâce à sa scénographie parfaite, cette superbe représentation de la science et de l’esprit de curiosité réserve au visiteur bien des surprises. Sa vision panoramique et circonstanciée de l’immense effort accompli donne un peu d’espoir, alors que notre ciel se couvre….
En ce temps-là, l’Europe et la France découvraient l’univers, et l’offraient au monde.

Patrick Mando : Physique, botanique, chimie, mathématiques, sciences naturelles, tout cela est superbement représenté dans cette exposition : Versailles était-il le centre de l’esprit de curiosité au XVIIIe siècle ?

Béatrix Saule : Nullement ! D’abord, un vaste mouvement d’interrogation scientifique animait les esprits, non seulement en France, mais un peu partout en Europe. Pour ce qui est de notre pays, il s’était créé d’excellentes académies des sciences, dans nombre de régions[1. Montpellier, par exemple, dans les domaines de la botanique et de la médecine, jouissait d’un grand prestige. Sa Société royale des sciences, fondée en 1706, avait eu le privilège d’être reconnue par l’Académie des sciences de Paris. Au début du XVIIIe siècle, la France compte quatre Académies provinciales, à vocation littéraire : à Nîmes (1682), Angers (1685), Toulouse (1694) et Caen (1705)], dont les travaux de qualité leur avaient mérité la reconnaissance royale. Enfin, il faut se rappeler que l’Académie des sciences se trouvait à Paris, non pas à Versailles. Cela dit, entre Paris et Versailles, la circulation des idées et des hommes était constante et fluide. On poursuivait ici une « dispute » qu’on avait commencée là-bas. Les savants venaient à Versailles pour entretenir le roi de leurs découvertes et, parfois, pour lui donner le beau spectacle d’une démonstration. Le XVIIIe siècle européen observe la nature comme on ne l’a pas observée depuis longtemps, sans aucun a priori, même religieux. La question unique à laquelle veulent répondre les savants, pressés par les esprits curieux, est simple dans son énoncé mais fonde la complexité toute scientifique : qu’y a-t-il derrière les choses, au-delà des apparences ? Comment fonctionne cette énorme machine naturelle ? C’est cela, la nouveauté. Elle s’augmente de l’expérience, qui veut reproduire à l’identique les phénomènes constituant le spectacle du monde vivant. Par la reconstitution savante, non seulement le raisonnement humain révèle la partie cachée de la mécanique, mais il établit des preuves de ses lois.

PM : Mais alors, quel est le rôle du château de Versailles dans l’histoire générale des sciences ?

BS: La démonstration scientifique devant le roi et la cour constitue la consécration d’un savant ou d’un inventeur ; comme il est dit dans l’exposition, c’est l’équivalent du prix Nobel ! Tant il est vrai qu’on ne mobilise pas pour rien la plus haute autorité de l’État ! En 1746, un physicien, l’abbé Nollet, aligne dans la Galerie des Glaces 180 gardes royaux ; ils se tiennent par la main, formant un long ruban solidaire. Puis, à l’aide d’une machine de sa fabrication, le physicien produit un courant électrique qui parcourt toute la chaîne humaine, prouvant ainsi qu’on peut faire circuler l’électricité ! En 1783, Joseph-Michel Montgolfier et son frère, Jacques-Etienne, installent un mouton, un coq et un canard à bord de leur ballon, placé dans la cour d’honneur, en présence de Leurs Majestés Louis XVI et Marie-Antoinette. Le ballon s’élève, prend de la hauteur, disparaît… et dépose à quelques kilomètres de là ses passagers sains et saufs ! Imaginez, enfin, quelle stupeur a saisi les témoins des effets du miroir ardent, une invention vraiment géniale, mise au point par François Villette, de son état ingénieur et artificier du roi Louis XIV ! Il s’agissait tout de même du premier four solaire en exercice !

PM : Il semble que, loin de nuire à la beauté du monde réel, tout l’effort des savants, tel qu’on le voit dans cette exposition, dispose au contraire les hommes à s’en émerveiller davantage…

BS : En effet, on ne voit pas d’incompatibilité entre l’explication savante des faits, de leur mécanique, et l’émerveillement qu’ils suscitent. Les hommes sont éblouis par les révélations scientifiques : ils y trouvent matière à admirer la conception parfaite des choses de la nature. Notez que cela me paraît vrai aujourd’hui encore. La capacité d’étonnement est comparable, entre nos ancêtres et nous-mêmes. La différence est sans doute plus grande entre le XVIIe siècle et le XVIIIe : celui-ci révèle au public ce que celui-là réservait au seul « honnête homme ». L’effort n’est pas seulement scientifique, il est également didactique : les hommes du XVIIIe rompent le cercle des initiés, apprennent à enseigner, à démontrer, à propager leur savoir. L’esprit de curiosité, très actif au XVIIe, collecte, recense les choses et les faits « bizarres », mais ne cherche pas vraiment à en expliquer la raison d’être, alors que tout l’effort du siècle suivant portera sur cette entreprise de mise au jour.

L’excellent abbé Nollet disait : « Je veux rendre visible ce qui est invisible. » Puisque nous évoquons un abbé, voyez ce paradoxe : l’Église, en tant qu’institution, a raté le coche de la science, au XVIIIe, alors qu’on trouve nombre d’esprits savants, audacieux, chez les ecclésiastiques ! Par la suite, c’est sous la double censure des jansénistes, très conservateurs, et des jésuites, jusque-là dispensateurs du savoir, craignant de se voir confisquer cette prérogative par les savants, que Louis XV se verra contraint d’interrompre les travaux des encyclopédistes. Pour des raisons purement politiques, et sans doute à son corps défendant, il a sévi contre l’Encyclopédie, dont il comprenait pourtant la valeur et la nécessité.

PM : Voulez-vous dire qu’entre Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, ce n’est pas ce dernier, mais Louis XV l’esprit le plus « curieux », le plus attentif aux découvertes ?

BS : Sans contestation possible ! Et de cela, je me suis rendu compte en préparant cette exposition. Louis XVI se préoccupe de ce qui peut être utile immédiatement au royaume ; son esprit, à l’image de son cabinet de travail, est envahi de projets, de cartes, de maquettes. Son intérêt, incontestable et constant, va aux sciences appliquées. Il aime ce qu’on va pouvoir rapidement expérimenter, réaliser : les ponts de fer, les cônes de Cherbourg[2. L’épisode des cônes utilisés pour la digue dite « du large », à Cherbourg, commence en 1783 : ordre est donné d’assembler à terre un total de 90 caisses en bois, ayant la forme d’un cône, destinées à être immergées, puis lestées de moellons à sec. Au total, il n’en fut achevé qu’une vingtaine]. Il se sent investi d’une mission, il veut le bien du royaume et de ses sujets. La science est à ses yeux l’un des moyens à sa disposition pour servir non à sa gloire mais à son rôle sur la Terre. Tandis que Louis XV, dont les vastes connaissances en chimie, en physique, en botanique, étonnaient les savants, démontre une curiosité dénuée d’arrière-pensée immédiatement utilitaire, en particulier pour les sciences naturelles et pour l’anatomie. Fasciné très tôt par la mort, par le dépérissement des êtres et des choses, il s’interroge avec pertinence sur les fonctions organiques, sur les muscles, le squelette. Il n’est pas, sur ces questions, le dilettante, le paresseux qu’on se plaît à décrire par ailleurs mais, bien au contraire, un homme éclairé, et qui cherche plus de lumière encore.

PM : Et Louis XIV ?

BS : Il passe à côté des sciences exactes, sans leur accorder le moindre intérêt ! L’art, la beauté, l’architecture, les bâtiments, les matières nobles, voilà ce qui l’impressionne, mais la recherche, les savants, la connaissance scientifique, très peu pour lui ! Louis XIV considérait le cabinet des médailles comme le saint des saints ; il y entreposait les pièces de ses collections qu’il préférait : pierres dures, tableaux, sculptures. Devenu roi à son tour, Louis XV a vidé le cabinet de tout ce qu’il contenait afin d’y installer le laboratoire de l’abbé Nollet ! Si on le compare à ses deux successeurs, Louis XIV paraît même dépourvu de curiosité proprement intellectuelle. Il lui arrive bien de se détendre à la lecture d’un livre à haute voix par une tierce personne, mais il n’ouvre que rarement un ouvrage par lui-même. Pour sa culture personnelle, et pour feindre de connaître les œuvres en public, il se contente des fiches de lecture que lui rédige Racine ![/access]

Red Hot Chili nucléaire

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Le Chili vient de signer hier un accord de coopération nucléaire avec les États-Unis. L’accord de recherche et de formation sur le nucléaire civil a été signé par le ministre des Affaires étrangères du Chili, Alfredo Moreno, quelques jours avant la visite de Barack Obama dans le pays.

Le Chili, en pleine croissance, cherche à accroître et à diversifier ses sources d’énergie et son président Sebastian Pinera a annoncé que Fukushima ne changeait pas la donne. Il faut juste rappeler qu’il y a à peine un an, le 27 février 2010, un tremblement de terre de magnitude 8,8 au large de Santiago du Chili et le tsunami qui s’est ensuivi ont fait plus de 500 morts et deux millions de sinistrés… Le séisme avait été si violent que même les côtes japonaises avaient été évacuées

C’est encore au Chili qu’a eu lieu le plus puissant séisme jamais enregistré de magnitude 9,5, à Valdivia le 22 mai 1960. Mais l’indépendance énergétique, ça na pas de prix, non ?

Comprendre Soral

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Alain Soral publie "Comprendre l'Empire".

Intermittent paranoïaque de la pensée, Alain Soral souffre d’un gros problème : l’écrit. Tel un André Glucksmann moins chevelu, il manque de style. Comprendre l’Empire, sa dernière livraison, rappelle ainsi les pénibles souvenirs de lecture de Vers la féminisation ? et de Sociologie du dragueur. C’est le même enchaînement de micro-chapitres de quelques lignes qui découpent tout début de réflexion, n’en laissant que le gras indigeste. Une mise en forme adaptée à son Abécédaire de la bêtise ambiante – Jusqu’où va-t-on descendre ? et Socrate à Saint-Tropez – mais qui, ici, donne l’impression de lire un Que sais-je ? sur les tristes temps où nous vivons destiné à un attardé mental.

Petit maître et gros raté

Essayiste brouillon quasi illisible, Soral est néanmoins un homme de parole – capable d’être drôle, pertinent et talentueux. Filmé sur le Net par ses jeunes disciples, conférencier de comptoir et éditorialiste de Flash, il a des choses à dire : sur la France, les Etats-Unis, les musulmans, les juifs, les banques, le sexe de Ribéry, le 11 septembre, Al-Quaïda, les problèmes de peau de Maurice Dantec, les bobos de Carla, les Rolex de Sarko ou sur Marine Le Pen. Même si, sur Marine, il préfère désormais se taire.

A l’heure où Marine Le Pen, qui fait fureur dans les sondages, est sur toutes les lèvres, Soral n’est pas content. Les médias, qui ne l’invitent jamais, ne l’appellent que pour parler du FN. C’est vrai qu’il a appris beaucoup de ce qu’elle sait à Marine. C’est vrai, aussi, qu’il la trouve assez sensuelle. C’est vrai, enfin, qu’il est heureux qu’elle feuillette Comprendre l’Empire. Il a d’ailleurs publié la photo sur son site, fier comme un gamin récompensé par sa maîtresse d’une bonne note. Il faut pourtant savoir dire stop.

S’il avait voulu s’étendre sur Marine, Soral aurait mis en mots leurs longs mois de camaraderie. Le Paquebot vu de l’intérieur, le discours de Valmy de Jean-Marie, les dîners chez Jany à Rueil-Malmaison, les cigarettes de Marine, ses éclats de rire et ses colères, les fachos à l’ancienne et les néo-nazillons à peine post-pubères, les jours de campagne, les nuits où les filles Le Pen dansaient pieds nus sur les tables, la déception finale. La suite, pleine de tendresse lasse, de gueules d’atmosphère et de coups bas, de Chute !, son meilleur texte.

Soral n’a pas écrit ce roman vrai qui aurait pu offrir la même beauté usée et décadente que Le dernier mort de Mitterrand, de Raphaëlle Bacqué. Il ne veut pas être une plume mondaine. Il laisse le rôle à Marc-Edouard Nabe. Soral œuvre dans le concept en action. Il a lu Jean-Claude Michéa et Maurras, Robespierre et les discours d’Ahmadinejad. Il met minable Finkielkraut, Zemmour et BHL d’un simple regard. Il affirme qu’il n’y a que lui, Thierry Meyssan et Dieudonné qui comptent dans l’histoire des idées. Il donne pour preuve les chiffres de vente de Comprendre l’Empire et les places gagnées dans le classement de L’Express.

La nécessité du bouc émissaire

Comprendre l’Empire, il est vrai, cartonne en librairie. Trois ans de boulot, annonce Soral en guise de réclame. Le résultat ? Sa démonstration de la prise de pouvoir de la Finance mondiale sur la politique des nations ressemble à la dissertation d’un honnête connaisseur de Marx. L’esquisse des contours de l’Empire et des mécanismes de sa constitution est presque convaincante. Hugo est cité, avec Baudelaire, Edith Piaf et Bakounine : un peu de classe au cœur du gribouillage. Les notions floues de « gauche du travail » et de « droite des valeurs » doivent quant à elles séduire les déçus de François Bayrou.

Pour le reste, Soral s’embrouille dans les références historiques, tout en raccourcis et vérités tronquées. Penser semble l’ennuyer, écrire encore plus. Il a besoin – c’est son habitude – d’un bouc émissaire. Jadis, sur les plateaux télé foutraques d’Evelyne Thomas, alors qu’il était opposé à la regrettée Isabelle Alonso ou à la très jolie Clémentine Autain, le grand coupable de tous les maux du jour était l’homo pas refoulé, la femme libérée ou l’adepte honteuse de la sodomie. Aujourd’hui, puisque certains grands manitous de la banque soutiennent la politique de Bibi Netanyahu, puisque l’annuel dîner du CRIF est un spectacle guignolesque et puisque les excités de la Ligue de Défense Juive lui cherchent des noises, Soral s’énerve : l’ennemi, c’est le juif, les juifs, Israël, les sionistes, la liste de Schindler, Freud, Rockfeller, Arthur, Woody Allen… Il en oublie.

A chaque page de Comprendre l’Empire, il n’en peut plus de leur cracher dessus, malade bouffé de troubles obsessionnels compulsifs oubliant malheureusement, très tristement pour lui et ses lecteurs, que le crachat ne doit pas empêcher de soigner élégamment sa pensée et ne dispense pas d’avoir du style, cette intelligence profonde et légère qui allume la mèche de l’esprit.

Comprendre l'Empire

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Attali ou la France pour les nuls

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Jacques Attali, sinistre technocrate au pouvoir depuis trente ans, insignifiant esprit qui dispute à quelques autres l’honneur de ridiculiser à tout jamais le concept d’intellectuel français, aussi méprisé du bas-peuple dont je m’enorgueillis de faire partie qu’il est révéré des puissants, a eu chez Ruth Elkrief ce dernier trait qui signe sa définitive cacochymie : « La France n’est pas spécialement chrétienne. »

Comme je suis catholique, on m’accusera bien entendu d’être en la matière juge et partie, mais qu’on veuille noter cette remarque d’abord : si j’étais Irakien chrétien ou juif ou zoroastrien, je crois bien qu’il ne me passerait jamais par la tête d’affirmer l’œil clignotant : « L’Irak n’est pas spécialement musulman. » On veut bien admettre que la République française se soit bâtie pour partie contre le pouvoir de l’Eglise, avec qui elle avait des comptes à régler. On veut bien qu’elle ait mis sur pied certaine laïcité qui visait à rendre l’Etat religieusement neutre. Mais le révisionnisme historique doit, par décence, respecter quelques limites. Il y a des barrières que l’intelligence ne franchit pas, dès lors qu’elle a quelque culture à quoi s’abreuver, dès lors qu’elle dispose de quelque science à quoi se nourrir. Cela qui fait défaut à notre bon maître Attali qui va, paterne, son chemin de réinvention et de reconstruction de l’histoire de France. Le président de la Commission pour la libération de la croissance française joue avec la vérité comme mes enfants aux Legos un mercredi après-midi d’hiver : il invente son roman national selon ses humeurs, et il bâtit sa tour en interchangeant les événements du passé, s’il veut et quand il veut. Car il poursuit, après son affirmative insolence, sous le regard crépitant d’admiration de dame Elkrief : « La France a été juive avant d’être chrétienne, certaines régions de France ont été musulmanes avant d’être chrétiennes. » Si sa première proposition est fausse, elle l’est un peu moins que la seconde : il est permis de dire qu’il y eut des juifs en « France », c’est-à-dire en Gaule romaine, avant qu’il y eut des chrétiens, pour la bonne raison que ceux-ci n’existaient pas entre 52 avant le rabbi crucifié et 35 après lui (à la louche). De là à extrapoler que ces juifs-là de cette époque-là, sans doute assez peu nombreux, aient durablement marqué la physionomie de ce qui deviendra la France, il y a une aventure que seul Attali, érudit comme un Mommsen du XXIe siècle, dépoussiéreur de parchemins averti, féru d’inscriptions antiques et archéologue confirmé, est en mesure de vivre. Nous ne l’y suivrons pas.

Mais c’est quand notre benêt œcuménique franchit le second pas que la conscience se révolte, à moins que ce soit la rate qui se dilate, ou la glande hesselienne qui s’indigne : certaines régions de France auraient été islamisées avant que le moindre chrétien d’importance y pose le pied. On voit à quoi l’énarco-normalien fait allusion, on conçoit quel paralogisme a pu sourdre de la brumeuse cuisine qu’est ce crâne où ronfle à petits bouillons sans trêve son intelligence : il y a eu une conquête musulmane, venue d’Afrique du Nord, aux alentours des VIIIe et IXe siècles qui, dans sa lancée ibérique, même arrêtée par Charles Martel (on ne sait pas s’il a existé celui-là, mais simplifions), a tenu longtemps quelques territoires qui avaient été gaulois puis romains, puis ostrogoths et wisigoths, puis francs avant que d’être français un jour : la Narbonnaise, Orange, Arles, le Var, etc.

Jacques Attali, qui a trop de choses à savoir, et à la fin c’est épuisant, c’est pas de sa faute s’il n’a pas pensé à acheter du pain en rentrant, a juste oublié l’espace d’un instant qu’il s’était passé quelques trucs pendant six siècles dans ces lieux, et que même s’il n’était pas né, et Mahomet non plus, on avait déjà inventé les évêques comme Hilaire d’Arles, les anachorètes comme saint Césaire et même saint Tropez pour le cas où Louis de Funès et Brigitte Bardot voudraient y faire un tour 1600 ans plus tard. On avait déniché l’idée des prêtres, des moines et des moniales, c’est même par Marseille qu’Honorat et Jean Cassien introduisirent le monachisme en Occident ; on avait convoqué des conciles locaux et œcuméniques, fulminé contre cent hérésies dont même Alain Juppé ne parviendrait pas à retenir la simple liste, rassemblé des bibliothèques gigantesques et la pourpre de certains empereurs avait bercé l’enfant christianisme pour qu’il grandisse.

A moins que Constantin quand il voulait aller de Rome à l’Ibérie ait systématiquement fait un détour par l’Helvétie pour éviter de tomber sur un minaret entre Marseille et Sète. A moins que Marie-Madeleine n’ait pas été vénérée dans la Sainte-Baume au IVe siècle. A moins qu’Augustin le Berbère ait projeté d’aller évangéliser la Provence aux mains des mahométans. A moins que les Saintes-Marie-de-la-Mer aient été bâties par Viollet-le-Duc au XIXe. A moins qu’il n’y ait pas eu de concile à Arles en 314. A moins qu’il n’y ait jamais eu de cathédrale à Marseille, Avignon, Agde, Narbonne et Carcassonne avant Bernard de Clairvaux. Bref, si Attali nous dégotte les ruines de deux mosquées pour celles de trois mille églises dans la région, je lui tire mon chapeau.

Non, pauvre Jacques, le secret, je vais te le dire : c’est que la France était chrétienne avant qu’elle soit la France et c’est même seulement comme ça qu’elle a pu devenir la France. C’est ça le secret de ses racines chrétiennes et ce n’est pas parce que ton ami Sarkozy qui n’est pas le mien va radotant ce refrain que je vais m’interdire de le penser et de le savoir et de le démontrer.

Surtout si vous êtes de droite…

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Bon, je sais bien qu’un demi-siècle de « désistement républicain » m’a appris que je ne devrais pas avoir d’ennemi à gauche. Et que je dois plus que jamais me souvenir de cet impératif catégorique électoral, à quelques heures des élections cantonales dont tout le monde se moque totalement entre l’apocalypse nô et la guerre civile en Lybie. Mais encore faudrait-il qu’ils soient de gauche, les ennemis. A votre avis, la phrase suivante, elle est de Sarkozy ou de DSK ? « La réalité, c’est que ces gens-là, ils sont dans la merde. Et y sont gravement. Ils ont beaucoup bricolé, ils savent très bien qu’ils ne paient pas d’impôts, que c’est un sport national de ne pas payer d’impôts en Grèce, que ça truande un maximum. Mais d’un autre côté, si on n’était pas venu à la dernière minute quand ils nous ont demandé de venir, ils seraient tombés au fond du gouffre. » Que tout ça ne vous empêche pas de voter socialiste au second tour, surtout si vous êtes de droite, si par malheur les candidats du Front de Gauche étaient battus au premier.

Adieu tyrannie, bonjour démocratie?

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Les experts patentés du monde arabe et musulman tomberont-ils dans le piège que leurs collègues spécialistes de l’empire communiste n’avaient su éviter ? Leurs prévisions « à chaud » relatives à l’avenir politique des peuples qui s’étaient libérés du joug soviétique entre 1989 et 1991 se sont, la plupart du temps, révélées erronées. Même le célèbre ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse, L’Empire éclaté, qui annonçait prophétiquement la fin de l’URSS en 1978, s’était largement fourvoyé en affirmant que le communisme russe allait s’écrouler sous les coups de boutoir des républiques musulmanes à forte natalité. Or, on sait aujourd’hui que c’est la pression occidentale et le coup de poker de la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan qui a été l’élément déclencheur de ce processus.[access capability= »lire_inedits »]

De même, on prédisait un avenir politique radieux aux « dissidents » des pays d’Europe centrale et orientale qui avaient incarné le combat pour la démocratie et les droits de l’homme. En Russie, ce ne fut pas Andreï Sakharov qui s’installa au Kremlin après la déconfiture de Mikhaïl Gorbatchev, mais le vieil apparatchik Boris Eltsine, qui assura la transition entre le collectivisme bureaucratique et le règne sans partage de l’oligarchie. Lui succéda un Vladimir Poutine, pur produit des « organes » de la Sécurité soviétique et de l’appareil communiste de Léningrad, alias Saint-Pétersbourg, également lié aux oligarques.

En Pologne, le charismatique Lech Walesa sortit en loques d’un premier mandat présidentiel, pour laisser la place à Alexandre Kwasniewski, un ancien communiste repeint aux couleurs de la social-démocratie. Derrière Vaclav Havel, adulé des Tchèques, mais bien seul en son palais de Hradcany, une classe politique issue de la technostructure communiste, incarnée par Vaclav Klaus s’emparait des leviers du pouvoir. Les idéalistes du « Neues Forum » de Berlin-Est allaient rapidement sortir de l’Histoire, supplantés par des hommes politiques ouest-allemands trouvant là une occasion inespérée de faire rebondir leur carrière. On pourrait ainsi multiplier les exemples prouvant que ce ne sont pas ceux qui renversent les tyrans qui sont appelés à construire les nouvelles démocraties.

Aujourd’hui, experts et commentateurs décrètent que les révoltes arabes de janvier et février 2011 ont ouvert une nouvelle ère, celle du « post-islamisme » qui fracasserait le couple infernal dictature nationaliste/islamisme radical et permettrait d’entrevoir une sortie imprévue du « malheur arabe » par le chemin de la démocratie, du triomphe des droits de l’homme, de l’éradication de la corruption et de la confiscation des richesses par une famille, un clan ou un appareil militaro-policier.

On ne peut, bien évidemment, que souhaiter que cette prophétie se réalise, mais il n’est pas interdit de formuler quelques doutes, même si cela doit vous valoir quelques anathèmes et soupçon de péché « essentialiste » dans votre vision du monde arabo-musulman.

Rappelons d’abord que l’effondrement du totalitarisme soviétique n’a pas engendré que des démocraties pacifiques et prospères : les républiques ex-soviétiques d’Asie centrale sont dirigées sans aucune exception par des satrapes autocratiques et souvent sanguinaires. Il se trouve que ces pays sont majoritairement musulmans, mais il serait réducteur de ne retenir que cette cause de leur déficit démocratique. Bien plus déterminante est l’absence d’une mémoire de la démocratie dans des nations où le soviétisme s’est imposé sur les ruines du tribalisme. Il faut être d’aussi mauvaise foi que Pascal Boniface pour prétendre que, seule en Europe centrale, la Tchécoslovaquie avait connu un régime démocratique avant de tomber du mauvais côté du « rideau de fer ». Certes, la Pologne, la Hongrie ou la Roumanie ont connu des régimes autoritaires dans l’entre-deux guerres, mais c’est faire bon marché de l’émancipation politique de ces peuples dans la dernière phase de l’empire austro-hongrois : la social-démocratie, Karl Kraus, Theodor Herzl et le sionisme, et bien d’autres courants politiques et intellectuels sont nés et ont prospéré dans ces pays à l’ombre de François-Joseph…

L’avenir de l’Égypte et de la Tunisie, et celui des pays arabes qui parviendront à chasser leurs tyrans, est-il forcément radieux ? Parviendront-ils à sortir de la « malédiction de la rente », pour ceux qui en sont pourvus, ou des pesanteurs sociologiques freinant l’émergence d’une économie moderne (exclusion des femmes de l’univers du savoir et de la production, emprise de la religion sur la sphère publique) ? Facebook, Twitter et Al-Jazira n’apportent, à ma connaissance, aucune réponse à ces questions cruciales.[/access]