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Jurassic Park socialiste

Comme le signalait à juste titre Jérôme Leroy, on ne peut pas dire que les élections cantonales, dont le premier tour a lieu ce dimanche, passionnent les foules. Pourtant dans l’ombre, l’importance de ce scrutin n’a pas échappé à ceux qui souhaitent conserver des présidences de conseils généraux mais aussi en conquérir d’autres. C’est particulièrement le cas au Parti Socialiste qui, comme au bon vieux temps de la SFIO, est redevenu le parti le plus puissant localement ce qui contraste avec son audience sur le plan national. Ainsi, il ne serait pas complètement inimaginable qu’en six petits mois, le PS fasse basculer le Sénat à gauche, à la faveur des scores de ces cantonales, sans pour autant gagner la présidentielle dans la foulée. Remember 2002.

Les grands et petits féodaux socialistes dénoncent – à juste titre, d’ailleurs – les promesses non tenues de l’Etat en matière de compensation de dotation de fonctionnement, qui ne sont pas pour rien dans la situation financière de bon nombre de départements, à tel point que certains d’entre eux votent des budgets en déséquilibre ou en appeler au Conseil d’Etat. Ils ne renonceraient sous aucun prétexte à ces fromages qui leur permettent de disposer de voitures et chauffeurs, de cabinets élargis ou de cellules de communication à leur gloire.

Certaines mauvaises langues – notamment au secrétariat national du PS – n’ont pas manqué de rapporter à Martine Aubry que des indélicatesses pouvaient être constatées dans les Bouches-du-Rhône. Clientélisme et intimidations, d’après un fameux rapport qui n’est pas demeuré confidentiel, ne feraient pas très joli-joli dans le paysage provençal. Certes, de Jacques Médecin à Gaston Defferre, en passant par Georges Frêche et Maurice Arreckx, le climat méditerranéen n’a pas fait pousser beaucoup de gestionnaires à la scandinave. Mais la géographie n’est pas la seule en cause.

Ainsi, déplaçons-nous quelques centaines de kilomètres au nord du Vieux-Port, dans un département au climat plus rigoureux mais où coulent vin jaune et fondue au comté et dont le moindre mérite n’est pas d’avoir vu naître l’un des deux auteurs de ces lignes. Le Jura, puisque c’est de lui qu’il s’agit, apparaît à juste titre comme un département calme à tel point que l’ami Basile de Koch afin d’imager l’ennui que suscitait notre époque, n’hésitait pas à parler de « Lons-le-Saunier temporel.»

Pourtant, au sein de la fédé socialiste jurassienne, on a parfois l’impression, à la lecture de la presse locale d’assister à un mauvais remake de Dallas. Le JR Ewing socialiste s’appelle Christophe Perny. En 1988, il était déjà membre du PS. Mais quelques années plus tard, il claquait la porte pour rejoindre Bernard Tapie dont il devait admirer certainement, gouaille, sens des affaires et caractère sanguin. L’aventure politique de l’ex-président de l’OM ayant tourné court – pour faire dans la litote -, notre Perny finit pas revenir au Parti socialiste en 2002 par la fenêtre Mélenchon. Le futur patron du parti de gauche est alors toujours euro-fédéraliste, comme l’était Tapie, et il possède le même langage populo, donc pourquoi pas ? Mais alors que pendant le second mandat de Chirac Perny participe à toute l’aventure mélenchoniste à gauche du PS, on le retrouve à Reims portant les mandats jurassiens de… Bertrand Delanoë. Et là, voyez-vous, la cohérence politique ne saute pas aux yeux des militants jurassiens. Par ailleurs, la fidélité au terroir n’est non plus sa caractéristique principale : il saute de canton à canton pour tenter de se faire élire.

Pour toutes ces raisons, Christophe Perny a longtemps été le vilain petit canard de la couvée socialiste jurassienne. Mais à l’instar de son (ancien ?) modèle Tapie, le bonhomme croit en lui et ne recule devant rien pour arriver. Ainsi finit-il par devenir chef de l’une des oppositions au Conseil général. Pourquoi « une des oppositions » ? Parce qu’il a largement contribué à la faire exploser en deux morceaux. Rappelons qu’en mars 2008, droite et gauche comptent 17 sièges chacune au Conseil général et que la première ne doit la présidence qu’au fait qu’elle compte dans ses rangs le doyen d’âge, Jean Raquin, qui accepte de se dévouer.
Ainsi, après avoir réussi à pousser bon nombre de camarades hors du Parti socialiste[1. Patrick Viverge. On y revient dans un instant] voire de la politique tout court[2. Un jeune espoir socialiste, Benjamin Gaillard, trop tendre pour ce milieu impitoyable, surtout face à de tels fauves politiques, sera notamment victime d’une cabale orchestrée par Perny. Premier fédéral, il sera débarqué, humilié et licencié avant que la Justice finisse par lui donner raison, condamnant le Parti à 7500 euros de dommages et intérêts], la violence politique[3. Qui s’accompagne parfois de menaces de violences physiques à l’encontre d’un journaliste ici, où de militants là.. ] dont fait montre Christophe Perny lui permet d’être aujourd’hui en pôle position pour s’asseoir dans le fauteuil de Président du Conseil général si la gauche emporte la majorité à la fin du mois.

Rien n’est moins sûr, pourtant. Perny n’est guère partageur et il aime achever ses adversaires politiques surtout s’ils l’ont gêné à l’intérieur du parti. Ainsi a-t-il décidé de mettre un candidat PS dans les pattes de Patrick Viverge, conseiller général sortant du canton Dole Nord-Est, lequel a préféré quitter le PS récemment, écoeuré par tant de coups bas. L’ambition de Christophe Perny pourrait donc être contrariée par ses rancoeurs passées. Ce qui n’augure rien de bon au cas où, malgré tout, il prendrait la présidence. A bon droit, beaucoup de militants socialistes et de connaisseurs des méandres du PS se demandent si cette installation à l’Hôtel du département ne ferait pas de lui un « petit Guérini en puissance ».

Reste à savoir pourquoi, à l’instar du patron du Conseil général des Bouches-du-Rhône, il est soutenu avec autant d’ardeur par la direction du PS et notamment par son secrétaire aux élections Christophe Borgel. « Parce qu’il fait leader, et pas les autres… », explique ce dernier. Beaucoup de solférinologues diplômés de l’option « connaissance des élus locaux, mais vraiment locaux », s’interrogent sur la nécessité pour la direction de soutenir de tels candidats à la réputation disons difficile, alors que la gauche va sans doute progresser dans le pays d’ici 15 jours. Mais le ménage n’a jamais été la spécialité des socialistes. Surtout quand au delà des cantonales, se profile LA primaire. Il faudra compter alors tous les soutiens pour espérer pousser une candidature ou une autre jusqu’à la présidentielle. Autant dire qu’il convient de ne se fâcher avec personne. Même dans le Jura.

Les «mercenaires étrangers» étaient 100% libyens

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Depuis le début de la révolte en Libye les fameux mercenaires de Kadhafi, son « armée fantôme », hantent le discours médiatique sur les événements. Comme nous l’avons déjà signalé, les preuves étayant leur réalité sont maigres, pour parler pudiquement. La journaliste Abigail Hauslohner de l’hebdomadaire américain Time livre probablement les clés de ce mystère : il s’agit d’un malentendu devenu mythe grâce à un singulier manque d’esprit critique.

Abigail Hauslohner s’est rendue dans la ville côtière de Shahat – à mi-chemin entre Benghazi et Tobrouk – pour visiter une école transformée par les insurgés en « prison pour mercenaires ». Elle a pu y rencontrer les plus chanceux d’entre eux – deux cents sur plus de trois cents – les autres ayant été brulés vifs ou lynchés par la foule en rébellion.

Qui sont ces gens que tout le monde à Shahat qualifie de « mercenaires africains »? Les rebelles eux-mêmes ne le cachent pas : il s’agit essentiellement d’habitants d’une bourgade qui s’appelle Sabha située quelques centaines de kilomètres au sud de Tripoli. Il s’agit donc de Libyens et non pas d’étrangers. Mais il ne s’agit pas de n’importe quels Libyens, car les habitants de Sabha appartiennent à la tribu de Khadaffa…

Le tableau est plus clair maintenant : sous sa façade moderne, la Libye est demeurée une société traditionnelle voire archaïque. Dans sa détresse, Kadhafi a logiquement fait appel à sa tribu. Et les chefs de sa tribu l’ont envoyé en urgence de jeunes gens sans entrainement militaire qui se sont retrouvés rapidement au milieu d’un chaos.

Dans la débandade de l’armée libyenne ils étaient une proie facile et l’ont payé aux prix fort. Ont-ils été massacrés justement parce qu’ils appartenaient à la tribu de Kadhafi ? Difficile à dire. En tout cas cet élément renforce les doutes sur le récit médiatique de la crise libyenne et explique en même temps – au moins partiellement – la prudence des certaines capitales comme Washington et Berlin.

Dehors quand même…

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Vous n’avez pas subi de tremblement de terre, vous n’avez pas été noyé par un tsunami et vous ne vous interrogez avec une certaine angoisse sur le taux de radioactivité. Pourtant, vous aussi, vous vous retrouvez à la rue. C’est que vous n’êtes pas Japonais mais Français et très pauvre. En effet depuis le 15 mars, les expulsions locatives peuvent reprendre et dans leurs études, les huissiers procèdent à leurs premiers échauffements. Il est vrai qu’à Paris où le mètre carré se loue entre 23 euros pour une surface normale et jusqu’à 60 euros pour les « microsurfaces » (plus c’est petit, plus il y a de la demande et plus c’est cher nous explique la déraison marchande), il n’y a pas besoin d’une fuite dans une centrale nucléaire pour mettre cent mille personnes à la rue, ce qui est à la louche le nombre d’expulsions prononcées par décision de justice en France chaque année.

C’est la faute aux spéculateurs !

À chaque fois que le prix de quelque chose monte ou baisse sur cette planète on voit ressurgir dans le discours de nos élites la même explication définitive : « c’est la faute des spéculateurs ». Ajoutez à cela une dose de slogans sur la « mondialisation financière » et quelques boucs émissaires bien choisis[1. Un bon bouc émissaire doit remplir trois caractéristiques : il doit être électoralement négligeable, inconnu de la plupart des gens et ne pas trop susciter de sympathie] et l’habile tribun peut orinter à moindre frais la vindicte populaire vers les « traders » et autres « hedge funds » sans que personne ne sache ni ne se demande ce que c’est qu’un trader ou un hedge fund. C’est pratique, politiquement efficace et surtout, ça évite de réfléchir.

Spéculer, du latin « speculare » (observer, anticiper), n’est ni une activité illicite ni un acte moralement condamnable mais désigne d’une manière générale toute activité dont la finalité est d’anticipe r des événements à venir. Par exemple, quand un agriculteur décide de planter du maïs plutôt que du blé, il spécule sur les cours relatifs du maïs et du blé quand le temps des moissons sera venu. Ce faisant, il ne fait qu’anticiper nos besoins futurs et nous rend donc service. Mais là n’est pas le sujet, me direz vous, puisque les agriculteurs sont des gens tout à fait honorables[2. C’est vrai et en plus ce sont de très mauvais boucs émissaires] ; la spéculation dont il est question c’est celle des « traders » et des « hedge funds », celle qui passe par les fameux « produits dérivés ». Alors allons-y.

Il existe une grande variété de produits dérivés sur à peu près tout ce qui se vend et s’achète mais la forme la plus courante est ce qu’on appelle un « contrat à terme » ou « contrat future » pour les intimes. Ces petites choses furent inventées il y a bien longtemps[3. Aristote est probablement l’inventeur du principe et le premier marché de futures fut ouvert au Japon dans les années 1730 pour rendre service aux samouraïs qui étaient payés en riz], principalement par des agriculteurs et leurs clients qui souhaitaient se garantir contre les fluctuations des prix d’achat ou de vente. Sans rentrer dans les détails techniques, un future est un contrat standardisé au travers duquel vous vous engagez à acheter ou à vendre une quantité déterminée d’un produit à une date future. Par exemple, le Chicago Mercantile Exchange propose des contrats future sur le maïs par lesquels vous vous engagez à acheter ou à vendre 5 000 boisseaux de maïs à une date déterminée. À l’heure où j’écris ces lignes, le contrat mars 2011 cote à $6.462 par boisseau tandis que le contrat juillet 2011 vaut $6.532 par boisseau.

Mais que viennent donc faire les traders et les hedge funds là-dedans ? Eh bien, ils viennent parier – il n’y a pas de meilleur mot – sur l’évolution des cours en espérant en tirer quelques bénéfices. Typiquement, si vous pensez que le prix du cuivre va baisser d’ici l’été, vous avez la possibilité de vendre un contrat future juillet 2011 à $4.246 la livre (attention tout de même, un contrat porte sur 25 000 livres, soient $106 150). Si le prix du cuivre atteint $4 à la fin du mois de juillet, le prix du future juillet 2011 sera lui aussi très proche de $4 et vous pourrez annuler votre position en le rachetant et en empochant au passage $6 150 de bénéfices. Bien sûr, les traders et les hedge funds n’attendent jamais que le contrat arrive à échéance pour se faire livrer des tonnes de blé ou de pétrole : il vous suffit pour vous en convaincre d’imaginer un type en costume trois pièces avec des bretelles rouges qui descend à l’accueil d’une banque de la City pour prendre livraison de 127 tonnes de maïs[4. En ricanant « greed is good » pour compléter le cliché] (et ça c’est juste un contrat). Les « spéculateurs financiers » vendent ou rachètent leurs positions sans jamais toucher au produit sur le prix duquel ils ont parié.

En conséquence de quoi, l’idée selon laquelle les traders et les hedge funds font monter (ou baisser) les prix des denrées alimentaires en achetant (ou en vendant) des produits dérivés est parfaitement stupide. C’est exactement comme au PMU : vous aurez beau miser beaucoup d’argent sur votre cheval favori, vous ne le ferez pas courir plus vite pour autant.

Pour autant, il serait aussi faux d’affirmer que les futures n’ont aucune influence sur le prix des produits réels mais la relation est extrêmement complexe. Imaginez par exemple que vous disposiez d’une grosse quantité de palladium et que vous observiez que le prix du future septembre 2011 sur le palladium est nettement plus élevé que le prix auquel vous pourriez vendre votre stock aujourd’hui : vous êtes incité à garder votre stock et à le vendre au prix du future. En d’autres termes, le marché anticipe un déficit de palladium en septembre et votre intérêt bien compris consiste précisément à vendre votre stock à ce moment… et donc à réduire ce déficit – la « main invisible » a encore frappé ! De la même manière, un agriculteur qui observe que le prix des futures sur le maïs est plus intéressant que celui du blé sera naturellement incité à planter du maïs plutôt que du blé[5. Arrêtez de prendre les agriculteurs pour des buses ; vous seriez surpris de constater le niveau de sophistication d’un céréalier]. On pourrait multiplier les exemples de stratégies possibles mais comme le travail a déjà été fait, vous me permettrez de vous résumer le résultat auquel sont arrivés les chercheurs qui se sont intéressé au sujet : les futures tendent à stabiliser les prix et pas le contraire.

Les traders et les hedge funds, qui n’interviennent sur ces marchés que pour tenter d’y gagner de l’argent, apportent non seulement de nouvelles informations et de nouvelles méthodes de prévision[6. Certaines équipes de gestion de hedge funds sont constituées de météorologues ; d’autres de mathématiciens et de statisticiens et d’autres encore d’anciens économistes de sociétés pétrolières ou minières] mais aussi et surtout de la liquidité : plus le nombre de participants est important, plus il devient facile et peu onéreux pour nos agriculteurs et nos industriels de couvrir leurs risques ou d’améliorer leur résultats. Brefs, ils sont en réalité extrêmement utiles et toute législation visant à « civiliser » (sic) ces marchés ferait en réalité plus de tort que de bien.

Je termine sur une anecdote : en 1958, les producteurs américains d’oignons réussirent à se convaincre que les spéculateurs étaient responsables des prix exceptionnellement bas auxquels se vendait leur production et s’en émurent auprès de leurs représentants. Le 28 août 1958, le législateur passa le Onion Futures Act, en vertu duquel les oignons sont, aujourd’hui encore, la seule matière première sur laquelle il est interdit de négocier des contrats à terme au Etats-Unis. Depuis, l’instabilité des cours des oignons ferait passer les montagnes russes de Formula Rossa[7. Situées à Abou Dhabi, les plus rapides du monde avec une pointe à 240 km/h] pour une aimable promenade de santé : +626% de mars 2006 à avril 2007 suivis d’une chute de 94% jusqu’en février 2008 avant de remonter violement de 265% jusqu’en octobre de la même année. Les prix restent ensuite relativement stables jusqu’en août 2009 (-29% tout de même) avant de repartir dans une flambée de 322% jusqu’en mars 2010 et de s’effondrer à nouveau de 69% en février 2011[8. Chiffres de l’USDA, National Agricultural Statistics Service]. Il parait que les producteurs souhaitent finalement revenir sur l’interdiction des futures sur les oignons.

« Révolution, politique, démocratie : on ferme ! »

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Élisabeth Lévy : Les insurrections qui bouleversent actuellement le monde arabe sont-elles des révolutions ?

Patrice Gueniffey: Tout renversement brutal de régime relève du phénomène révolutionnaire. Mais il ne faut pas se laisser abuser pour autant. Tout changement de gouvernement, de régime ou de modèle social, de la France en 1789 à la Tchécoslovaquie en 1989 en passant par la Russie en 1917, la Chine en 1949 et bien d’autres cas encore, peut être analysé sous les espèces de la révolution. Ce vocable est si général et si vague, il s’applique à des épisodes si différents qu’il ne nous éclaire guère sur la nature des événements qui secouent aujourd’hui le monde arabe.

ÉL : En somme, votre objet d’étude est un concept vide…
Exactement comme la démocratie, qui peut être tout et son contraire, de la plus libérale à la plus despotique, et qu’on voit partout alors qu’elle n’est nulle part !
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Gil Mihaely. Un autre terme est omniprésent dans le discours ambiant, celui de « résistance », sœur de la révolution…

PG : Je dirais même que la résistance a, en quelque sorte, battu la révolution et qu’elle a aujourd’hui une valeur morale supérieure. On peut faire la révolution pour de mauvaises raisons et avec de mauvais moyens, alors que la résistance est toujours du bon côté.

ÉL. Peut-être. Reste que le mot « révolution » suscite une véritable hystérie. Songez, par exemple, à Besancenot en Tunisie, affirmant, poing levé et mine réjouie, qu’il sait désormais que la révolution est possible ?

PG : À la veille de la Révolution française, Mallet du Pan, un journaliste conservateur suisse, remarquait que les mots proférés à tout-va ne correspondaient à aucun contenu empirique. Par exemple, tout le monde parlait de « moralité », alors qu’il n’y avait aucune moralité dans la société.

ÉL : Et le peuple, dans tout ça ? Pour que révolution il y ait, il faut qu’il en soit l’acteur, non ?

PG : Vous avez raison. Une révolution suppose une action collective.

ÉL. Toute révolution aboutit-elle nécessairement à un bouleversement ? Pour l’instant, et sans préjuger de ce qui va se passer, les soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie n’ont pas vraiment donné naissance à de nouveaux régimes…

PG : C’est l’histoire du Guépard, de Lampedusa. Souvenez-vous de la célèbre réplique du Prince de Salina : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Une révolution qui n’a pas pu être évitée doit, au mieux, être accompagnée afin que le résultat ne soit pas trop différent de la situation antérieure. C’est peut-être ce qui se passe en Égypte et en Tunisie. Mais seul l’avenir nous le dira. Par nature, la révolution n’entre pas dans des catégories habituelles de pensée politique parce qu’elle est un moment instable de l’Histoire et que son aboutissement reste imprévisible.

Isabelle Marchandier. De même que son irruption !

PG : Oui, la révolution, comme on le dit communément, éclate. Un beau jour, on se retrouve dans une situation révolutionnaire qu’on ne pouvait pas prévoir deux jours ou une semaine avant. « La France s’ennuie », écrit Pierre Viansson-Ponté à la veille de Mai-68. Si je résume, la révolution est un phénomène collectif, imprévisible et aux suites incertaines.

ÉL. Nous voilà avancés…

IM. Peut-on au moins définir une révolution réussie comme celle qui, après sa phase violente de libération, parvient à fonder la liberté par l’établissement d’une Constitution ?

PG : Oui, et c’est la grande différence entre les révolutions française et américaine. Il nous a fallu quinze Constitutions : les Américains n’en ont eu qu’une. Ils ont créé une nouvelle forme de gouvernement en adaptant le modèle anglais pour restaurer les libertés bafouées, alors que les Français ont prétendu s’arracher au passé pour rentrer dans l’avenir. Du coup, la tabula rasa a pour nous valeur de précédent historique.

ÉL : Penchons-nous sur votre thèse. Vous soutenez que la Révolution est morte et ses mythes avec elle. Or, si on interroge les Français sur les moments fondateurs de notre pays, très peu citeront le baptême de Clovis, mais la plupart diront que la France moderne est née en 1789 avec les valeurs des droits de l’homme. Dans ces conditions, si la révolution n’est plus un horizon, ne croyez-vous pas qu’elle travaille toujours l’imaginaire collectif ?

PG : La Révolution s’est effacée comme forme du changement politique mais elle demeure une référence incantatoire, symbolisée par la Déclaration des droits de l’homme et le 14-Juillet. En réalité, ce n’est pas la Révolution que l’on vénère, mais les valeurs fondatrices de la démocratie qui ne sont ni spécifiquement françaises ni particulièrement révolutionnaires. Après tout, la plupart des pays européens ont adopté la démocratie sans passer par la case révolution. Seule la France est entrée dans la modernité en guillotinant son roi et en inventant la Terreur jacobine. Les révolutionnaires, en 1793, ne prétendaient pas seulement changer le gouvernement, mais aussi l’homme lui-même. Il fallait déraciner ce qui semblait immuable : la religion, les mœurs, les sentiments les plus distinctifs comme la politesse. De cette phase volontariste, il ne reste rien. Robespierre, qui incarnait tout ce qu’il y avait de plus radical dans la démocratie, c’est-à-dire le refus de toute supériorité et la haine de tout privilège, a déserté le paysage politique.

ÉL : En êtes-vous bien sûr ?

PG : Dites-moi qui se réclame de Robespierre ou de Marat aujourd’hui, alors que, jusque dans les années 1970, ils avaient beaucoup d’admirateurs, notamment à l’extrême gauche ?

ÉL : Peut-être, mais les médias nous annoncent tous les quatre matins que nous sommes en 1788 et que le peuple va pendre ou au moins congédier ceux qui l’exploitent…

PG : Il est vrai que le fantôme de Robespierre erre dans les discours de Besancenot ou de Mélenchon. Mais au-delà de leur rhétorique populiste, ils ne songent pas un instant à faire la révolution. Ils endossent le rôle, que le répertoire politique a laissé disponible, du révolutionnaire outragé par les inégalités. Je le répète, la phraséologie révolutionnaire ne fait pas un projet révolutionnaire.

ÉL : Permettez-moi d’insister. À en juger par les « mouvements sociaux », l’esprit sans-culotte souffle encore, sous la forme de la haine des riches. Il faut faire tomber les têtes de ceux qui ont plus que les autres !

PG : Certes, mais parce que, depuis toujours, comme l’a montré Raoul Girardet dans Les Passions françaises, le ressentiment est la passion fondamentale et récurrente qui caractérise l’esprit français et que, justement, la Révolution de 1789 n’y a rien changé. La France n’a jamais connu de consensus social, ni avant ni après 1789. La société conjugue depuis très longtemps la détestation des élites et l’amour de l’égalité − qui est à l’origine du ressentiment. Comme le remarquait judicieusement Tocqueville, plus les inégalités se réduisent, plus le ressentiment se renforce. Alors, au risque de vous décevoir, je dois vous annoncer que le sans-culotte n’est pas un personnage révolutionnaire mais un pur produit de notre histoire longue. La haine des riches est à l’œuvre au XIVe siècle dans la révolte des Parisiens conduite par Étienne Marcel, au XVIe siècle avec la Ligue, au XVIIe siècle avec la Fronde.

ÉL : Ce qui complique le tableau, c’est le hiatus entre les mots et les choses que vous avez évoqué. Peut-être que la révolution est morte mais en même temps, ceux qui n’applaudissent pas assez bruyamment à celles qui secouent le monde arabe sont désignés comme les nouveaux ennemis du peuple. Cette traque des suspects ne fait-elle pas partie de l’héritage révolutionnaire ?

PG : Je ne crois pas. Les gens qui exercent la police de la pensée et de l’expression ne sont pas des révolutionnaires mais des démocrates radicaux, acteurs du despotisme majoritaire qui ne supporte aucun dissentiment. Cette inquisition est la face sombre de la société démocratique qui a atteint son apogée. Tocqueville avait vu juste.

ÉL : En attendant, la guillotine sociale et médiatique − moins cruelle il est vrai que son ancêtre − fonctionne à plein régime…

PG : C’est exact, mais vous pouvez reposer la question dans tous les sens, ma réponse ne variera pas. Cette passion vengeresse n’a rien à voir avec l’héritage révolutionnaire et tout avec l’étouffoir majoritaire qu’est la démocratie.

Basile de Koch : Je dois dire que je suis perplexe. Vous n’êtes pas franchement un jacobin. Pourtant, vous semblez penser que la mort de la révolution, que vous nous annoncez, n’est pas une bonne nouvelle…

PG : Le problème, c’est qu’elle a entraîné la politique dans sa chute. Révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, la politique était fille de la Révolution et du XVIIIe siècle dans son ensemble. De Maistre, comme Sieyès, étaient des enfants de la Révolution. Nous avons vécu sur ce registre durant deux siècles. Dans les années 1950, elle représentait encore une espérance. Aujourd’hui, elle a cessé d’être un horizon.

GM : Pourriez-vous préciser votre pensée ? Si la révolution est morte, qui sont les assassins ? Quelle est l’arme du crime ? Et comment expliquez-vous que le cadavre bouge encore sur les rives de la Méditerranée ?

PG : La mort de la révolution n’est pas un phénomène universel, mais occidental et principalement européen. Avant que l’Europe ne détruise toutes les formes politiques inventées pendant le siècle des Lumières, la révolution était au cœur des représentations politiques. L’idée révolutionnaire, qui prétendait changer les choses par l’action de tous ou d’un seul homme, s’est effondrée avec le communisme.

GM : Il peut sembler paradoxal, en ce cas, que les Tunisiens et les Égyptiens se soient explicitement référés à 1789. Ce n’est pas un hasard s’ils ont choisi le français pour congédier leurs tyrans : « Dégage ! »

PG : Cela n’a rien de surprenant : à l’étranger, la Révolution française reste une référence, comme le sont, d’ailleurs, les batailles de l’Empire. C’est la France qui « oublie » de célébrer Austerlitz !

ÉL. Si la politique est morte avec la fin de l’idée révolutionnaire, cela signifie-t-il qu’il n’y a de politique que révolutionnaire ?
La révolution n’est qu’une forme de la politique poussée à son paroxysme. Faire la révolution, c’est croire qu’on peut tout changer. Faire de la politique, c’est croire qu’on peut un peu changer les choses. C’est une différence de degré.

ÉL : Ah bon ? Entre le romantisme révolutionnaire qui veut tout changer et le prosaïsme de la politique qui consiste à choisir la moins mauvaise des solutions, vous ne voyez qu’une différence d’intensité ?

PG : La Révolution française a inventé différentes variantes de la politique : la politique parlementaire née de l’Assemblée constituante, la politique terroriste avec la Terreur et la politique de la négociation avec le Directoire.

GM : Et nous aurions renoncé à toutes ces formes de sorte que l’action politique n’a plus la capacité de changer les choses ?

PG : Nous avons connu deux moments de déploiement considérable de la volonté politique : le début du Consulat et celui de la Ve République. Mais, dans les années 1990, on s’est dessaisi des instruments politiques que sont l’État et la Nation. Non seulement on ne croit plus à la révolution, mais on ne croit plus au changement.

GM : Quand Nicolas Sarkozy affirmait que « Tout est possible », ce n’étaient que des mots ?

PG : Son discours de campagne avait beau être volontariste comme tente, au demeurant, de l’être sa politique, Sarkozy s’inscrit dans un système où la majorité de ses décisions lui échappe.

ÉL : Cette impuissance politique trouve-t-elle son origine dans la construction européenne ?

PG : Oui, elle résulte de la création même de l’Europe qui a banni le conflit de son horizon, ce qui est compréhensible. Il faut rappeler qu’elle s’est construite avec l’ambition légitime d’échapper au cycle de destruction qui l’a minée durant des siècles. Guerre de Trente ans, lutte franco-anglaise, rivalité franco-allemande : les Européens n’ont cessé de s’entretuer. Il fallait que cela cesse. Le renoncement à la politique intérieure et le naufrage de la diplomatie européenne ont été le prix de la paix.

ÉL : Dans cette perspective, la mort de la politique était-elle, pour la France, le prix à payer pour en finir avec la guerre civile ?

PG : D’une certaine façon. La douceur des conditions de vie dans la société démocratique condamne à une vie collective sans grandeur et sans héroïsme. Mais cette tranquillité un peu déprimante a aussi permis d’éradiquer la violence politique.

ÉL : Elle a également mis fin au rêve de fabriquer un homme nouveau. Aussi, comme l’a souligné Basile, votre nostalgie de la révolution est-elle surprenante.

PG : C’est que pour moi, la Révolution ne désigne pas seulement la décennie 1780 mais le XVIIIe siècle dans son ensemble, qui a été un tournant majeur dans l’histoire occidentale en accouchant d’une nouvelle manière de représenter le monde et de faire de la politique. La fabrication de l’homme nouveau par le sang bleu versé en est l’expression la plus extrême. Mais Jules Ferry, par exemple, pense qu’on peut transformer l’homme en citoyen éclairé en utilisant des moyens plus efficaces et moins violents que la Terreur : c’est l’École contre la guillotine. Cette idée est également aux racines du colonialisme républicain, qui prétendait transformer le bon sauvage en homme civilisé.

ÉL : Faut-il renoncer à cet espoir de voir l’École former des citoyens ?

PG : Certainement pas ! L’École républicaine peut redevenir l’un des moteurs du lien civique. Je ne crois pas en l’irréversibilité des évolutions historiques.

GM : Finalement, en annonçant la sortie de l’Histoire et de la politique, vous donnez raison à Fukuyama ?

PG : Oui, Fukuyama est, comme Tocqueville, un visionnaire. Les foules en Pologne sont les mêmes que celles qui déambulent sur les Champs-Élysées. Je ne suis pas certain que les Tunisiens n’aspirent pas d’abord à posséder un Ipod. À Shanghai, la soif du bien-être dont parlait Tocqueville à propos des États-Unis est bien visible. L’individu post-communiste chinois ressemble beaucoup à l’individu démocratique occidental.

GM : Notre déchéance politique s’explique donc par la défaillance, voire la disparition, des élites, conjuguée à l’uniformisation culturelle ?

PG : De fait, si la politique démocratique fonctionnait si bien au XIXe siècle et au début du XXe, c’est parce que les sociétés n’étaient pas entièrement démocratiques.

GM : L’ultime legs de l’Ancien Régime aura donc été une élite qui, pendant cent vingt ans, a été capable de fonctionner en démocratie. Aujourd’hui, nous avons liquidé la rente et nous voilà en faillite !

PG : Votre vision est un peu radicale mais juste.

BdK : Vous expliquez que la Révolution française, mère de toutes les révolutions, devient un sujet historique et une référence universelle avec la révolution bolchévique et qu’il faut attendre François Furet pour qu’elle soit délivrée de la lecture marxiste. Autrement dit, si, comme vous le déplorez, les études révolutionnaires vont mal, elles ne se sont jamais bien portées !

PG : Le problème, c’est que la Révolution n’a jamais été un objet historique comme les autres, car elle a toujours été investie par des enjeux politiques. Aujourd’hui, ce n’est même plus le cas. En tombant de son piédestal, elle a carrément disparu dans les oubliettes de l’Histoire. Cependant, elle reste une période passionnante, notamment parce qu’elle est toujours un laboratoire d’idées impressionnant.

ÉL : Le livre de Furet, Penser la Révolution française, a tout de même été l’occasion d’un intense débat, peut-être le dernier que cette période ait suscité. Et pour le coup, en récusant la lecture mythologique et marxiste, il a provoqué un retournement conceptuel proprement révolutionnaire.

PG : Certes, Furet a gagné, mais c’était une victoire à la Pyrrhus. Au moment où Furet ressuscitait la Révolution telle que l’on la concevait au XIXe siècle, c’est-à-dire comme un questionnement incroyable sur la démocratie et l’individualisme, les passions politiques qui motivaient les historiens et les philosophes du XIXe siècle se sont éteintes. La misérable atonie du Bicentenaire, avec ses festivités mises en scène par Jean-Paul Goude, en a été la preuve.

GM : Pour la petite histoire, le directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne a fait toute sa carrière sur les Vendéens !

PG : En fait, Jean-Clément Martin a pris sa retraite. Pierre Serna, qui a pris la relève, travaille sur « l’extrême centre ». Ne me demandez pas quel est ce concept politique non identifié, je n’en sais rien ! Cela dit, il dirige l’Institut avec plus de tolérance que son prédécesseur. Il m’a même invité, l’année prochaine, à participer à un colloque en me garantissant que ma liberté serait totale.

ÉL : C’est la grande réconciliation alors !

PG : Oui, alors que pendant dix ans, après la parution de La Politique de la Terreur, j’ai été interdit de séjour même à la bibliothèque !

BdK : Ainsi avez-vous eu un vague aperçu de cette période !

ÉL : La Révolution n’est pas la seule victime de l’historicide perpétré sous nos yeux et avec notre complicité. Ce sont des pans entiers de notre passé que nous oublions, renions, ou réécrivons.

PG : Plus les sociétés sont démocratiques et plus elles oublient leur passé. En dix ans, le rapport au passé s’est délité, notamment chez les jeunes qui ne ressentent plus le besoin de se sentir rattachés à quelque chose de plus ancien qu’eux.

ÉL : Ils sont donc de bons héritiers de la Révolution !

PG : Bien vu. L’immédiateté de l’actualité conduit à une contraction du temps et à un rétrécissement de l’Histoire. Le passé est englouti comme le Titanic dans les profondeurs de l’océan Atlantique. Louis XIV, la Révolution, le XIXe siècle et Napoléon appartiennent à un passé qui est mort.

ÉL : À ce train-là, l’Histoire ne va-t-elle pas commencer avec Hitler ?

PG : C’est déjà le cas ! D’ailleurs, Hitler n’est pas étudié comme un personnage historique, mais comme une créature métaphysique qui incarne le nihilisme des valeurs morales.

BdK : Si je vous ai bien compris, notre société ne croit plus en son avenir et n’a plus besoin de son passé. Et comme, sans conscience historique, il ne peut pas exister de politique démocratique, tout fout le camp. Que nous reste-t-il, alors ?

PG : Il reste l’économie. Le règne de l’économie représente la forme normale d’une société d’individus démocratiques post-politiques. Il ne faut pas perdre de vue que la démocratie est à la fois un régime et une société, deux choses difficilement conciliables. Je suis convaincu que plus la société est démocratique, moins la politique peut l’être. Même si la Révolution française a cru faire table rase, l’Ancien Régime n’est pas mort en 1789. La société démocratique est longtemps restée une idée avant de devenir une réalité sociale. La politique démocratique du XIXe siècle et du début du XXe conservait de nombreux traits du monde d’avant. C’est depuis les années 1960 que les sociétés se sont réellement démocratisées et transformées en sociétés d’individus. La démocratie empirique est finalement un phénomène très nouveau.

BdK : Donc, les nouvelles ne sont pas bonnes. Sur le plan de la forme politique, on ne vit plus en démocratie…

PG : Je crois que l’invasion du mot « démocratie » dans les discours politiques reflète son effacement du champ empirique. Lorsqu’on révoque le vote des citoyens contre le Traité constitutionnel européen, on n’est plus en démocratie car, par définition, le référendum est la forme suprême de l’expression souveraine. Si on respecte le principe démocratique, on accepte que le peuple, même lorsqu’il se trompe, puisse avoir raison.

GM : Quel rôle les médias jouent-ils dans la mort de la politique ?

PG : L’immédiateté du discours homogène et unidirectionnel des médias ne contribue certainement pas à faire de l’individu un citoyen autonome. Néanmoins, je pense que le lien civique s’est défait indépendamment des médias. Mai-68 marque le début de ce processus de délitement en affirmant que l’individu est supérieur au citoyen. En somme, 1789 commence à mourir en mai 1968. Deleuze et Foucault ne disaient pas autre chose.

ÉL : Le « printemps arabe » annonce-t-il une renaissance de l’action politique ?

PG : Les civilisations meurent et se régénèrent. L’esprit du monde circule, comme dit Condorcet. La civilisation est née en Grèce, puis elle est passée dans le monde arabe lorsque les barbares ont renversé l’Empire romain, pour finir ses jours en Europe. Aujourd’hui, l’Europe se retire de l’Histoire sur la pointe des pieds mais l’Histoire continue. Sans elle.

BdK : Si la Guerre froide fut le dernier sursaut de la politique, il ne nous reste plus qu’à inventer une nouvelle Guerre froide…

PG : Fukuyama avait bien compris que c’est l’existence de l’ennemi qui crée de la vertu en politique. À l’époque de la Guerre froide, le communisme fabriquait de la vertu. Il rendait le capitalisme intelligent et inspirait aux dirigeants occidentaux une sorte de surmoi social qui les conduisait à bien traiter leur peuple.

ÉL : L’affrontement islam/Occident pourrait-il être cette nouvelle Guerre froide ?

PG : Le XXe siècle a connu deux ennemis. Le communisme, issu de la même famille que le libéralisme, a été un puissant objet de séduction à vocation universelle, contrairement au nazisme qui était une idéologie nationale et raciale, donc tout sauf universelle. L’islam n’a pas les capacités d’universalisation du communisme. C’est une religion liée à un territoire qui n’est sortie de ses frontières que pendant sept siècles en Espagne.

ÉL : Sauf qu’aujourd’hui, son installation en Europe s’annonce comme durable.

PG : Oui, mais cela ne signifie pas que sa capacité d’influence en soit augmentée. Cette invasion tranquille étend sa surface géographique, mais n’entraîne pas de conversions massives. L’islam ne peut pas être le communisme du XXIe siècle.

IM : Réactiver la dichotomie ami/ennemi chère à Carl Schmidt serait donc un moyen de lutter contre le relativisme des valeurs si mortifère pour la politique et la démocratie ?

PG : Ce serait une solution, sauf que la sensibilité démocratique n’aime pas la catégorie de l’ennemi.

IM : Dans l’Amérique de Bush, la lutte contre l’« Axe du Mal » a pourtant galvanisé le patriotisme et l’esprit civique des Américains.

PG : Sans oublier la religion. C’est bien la spécificité américaine. En Amérique, la religion a résisté, alors qu’en Europe occidentale, elle s’est effondrée très brutalement en quelques années.

BdK : Vous écrivez pourtant : « Nous sommes les premiers êtres humains à ne plus éprouver le besoin de rattacher notre existence à quelque chose de plus vaste et de plus ancien que nous. » Il semble que l’on se soit d’abord débarrassé de la religion avant de mettre à la trappe la politique. En fait, la vraie cata, c’est la sortie de la religion, et non de la politique !

PG : Pas tout à fait. La sortie de la politique est contemporaine de celle de la religion.
Tocqueville disait que la Révolution avait permis de restaurer les valeurs religieuses que le XVIIIe siècle avait déracinées. La Terreur fut paradoxalement un moment très religieux. Le XIXe était encore religieux, d’où le succès de Chateaubriand et des contre-révolutionnaires. C’est pendant les années 1960 que la société sort définitivement de la religion.

BdK : Que regrettez-vous le plus, la perte de l’Histoire ou la perte de la croyance dans le sens de l’Histoire ?

PG : Je regrette plutôt que l’on ne croie plus à la capacité des peuples à agir dans l’Histoire.[/access]

*Propos recueillis par Basile de Koch, Élisabeth Lévy, Isabelle Marchandier et Gil Mihaely

Histoires de la révolution et de l'Empire

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Tsunami : les esprits s’échauffent

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Il y a quelques jours, un communiqué de monsieur Staffan Nilsson, le président du Comité économique et social européen, entendait envoyer un message de solidarité à nos amis japonais. Monsieur Nilsson y notait que « le tremblement de terre et le tsunami auront clairement un impact majeur sur les activités économiques et sociales de la région » et précisait étrangement que « certaines iles affectées par le changement climatique ont été touchées ». A ce stade, on était en droit de ce demander en quoi cette seconde précision était nécessaire mais Monsieur Nilsson y apporte rapidement une réponse en se demandant : « Le temps n’est il pas venu de démontrer notre solidarité – pas moins de solidarité en nous adaptant au changement climatique et au réchauffement global ? » et le même de conclure que «Mère Nature nous a encore envoyé un signe que c’est ce que nous devions faire ».

Donc voilà, pour moi, il y a deux options : soit monsieur Staffan Nilsson nous explique que ce tremblement de terre et le tsunami qui a suivi sont des conséquences du réchauffement climatique – pardon – du « changement climatique », soit le président du CESE verse purement et simplement dans l’ésotérisme et est en train de nous ressusciter un culte paléolithique. Dans le premier cas, c’est grave ; dans le second aussi.

Quelque soit l’explication qu’aurait pu nous fournir monsieur Nilsson s’il avait des comptes à rendre gens, il semble qu’elle n’ait pas vraiment convaincu en interne : depuis, le message incriminé a été remplacé.

Sans panache, pas de France

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« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : c’était ce que répondait le Prince de Ligne quand on lui demandait pourquoi il ne revenait pas à son château de Beloeil, occupé par les révolutionnaires français, sur l’actuelle frontière belge. C’est un peu ce que je ressens depuis quelque temps pour la France et le monde auquel elle se soumet. Si des extra-terrestres aimables me proposaient la naturalisation, il ne serait pas sûr que je dise non.

D’habitude, je me consolais d’être Terrien en me disant que j’étais Français, qu’il restait au fond de notre histoire cette vieille idée gaullienne que nous avions passé un pacte multiséculaire avec la liberté du monde. Cela est souvent passé par l’exploit militaire. Le septennat européiste et moderniste de Giscard n’est-il pas sauvé par les paras sur Kolwezi, l’histoire de sept cents hommes portant un béret vert pour libérer l’enfer ? Ce fut la dernière fois que la France a agi militairement de sa propre initiative, n’attendant même pas ses alliés belges, dont les ressortissants aussi se faisaient massacrer là-bas. 1978, ce n’est pourtant pas si vieux…

Et quand le deuxième quinquennat chiraquien s’abimait dans la routine du Munich social, il y eut tout de même le discours de Villepin à l’ONU, celui sur la vieille nation qui montrait qu’il fallait beaucoup plus de courage, ce coup-ci, de ne pas faire la guerre plutôt que de se livrer à une ratonnade planétaire assistée par électronique afin d’aider les Américains à diversifier leur approvisionnement pétrolier sous prétexte d’installation d’une démocratie qu’on attend encore.

Dans un registre moins héroïque, on peut se souvenir, comme cela, au hasard, de quelques hommes politiques qui ont préféré prendre le risque de perdre les élections plutôt que leur âme (si, si, je vous assure, cela a réellement existé). C’est François Mitterrand, par exemple, qui affirmait haut et fort quelques jours avant le premier tour de 1981, en une réponse à une question piège d’Elkabbach et Duhamel (déjà…) que oui, et même si cela devait lui coûter des centaines de milliers de voix, il était radicalement opposé à la peine de mort. Ou, sur un mode mineur, Gilles de Robien découpant en direct sa carte de Démocratie Libérale pour protester contre les flirts poussés entre le Front National et la droite républicaine.

Tout cela a décidément changé, et bien changé, et ce n’est pas l’instant de grâce du discours du député de Denain, Patrick Roy, socialiste comme on l’est dans ces régions-là, qui, à peine sorti de son cancer du pancréas, a remercié l’ensemble de ses collègues, toutes tendances confondues, et en particulier le président Accoyer, pour leur soutien dans une maladie qui aurait dû le voir disparaître à Noël sans une rémission miraculeuse.

Déshonneur et manquement à la parole donnée

Parce que partout ailleurs c’est le déshonneur et le manquement à la parole donnée. Renaud Camus, dans son Journal, estime souvent avec raison qu’un des symptômes de la décadence, de la « nocence » est ce manquement à la parole donnée qui empoisonne la vie quotidienne. Le problème est quand cette parole dévaluée devient la parole politique, et la parole politique sur le plan international.

À quoi donc a-t-il servi à Nicolas Sarkozy, ou plutôt en quoi cela l’a-t-il servi de reconnaître la rébellion au colonel Kadhafi ? Le courage proprement sidérant des chebabs s’opposant à une armée moderne appuyée par des mercenaires, parvenant à prendre des villes, à les perdre puis à les reprendre avant de se faire écraser par de l’artillerie lourde et de l’aviation a effectivement de quoi enthousiasmer une vieille nation comme la nôtre qui sait depuis Valmy qu’une poignée de pouilleux décidés, encadrés par quelques officiers avec le sens de l’honneur, peut faire basculer le sens de l’histoire.

J’aurais dû me méfier. La reconnaissance diplomatique de l’opposition libyenne (on sait d’ailleurs assez peu de choses dans les chancelleries sur qui sont exactement les deux messieurs reçus sur le perron de l’Elysée) n’obéissait pas à je-ne-sais-quelle illusion lyrique malrucienne. Comme la promesse d’intervenir militairement en favorisant une zone d’exclusion aérienne et des frappes ciblées. Il a cherché quoi, Sarkozy, sur ce coup-là ? À retrouver auprès du peuple français toujours sensible à une certaine grandeur dans l’action quelques points dans des sondages ? Il faut croire que oui. Cette initiative recalée par le G8 et probablement par le Conseil de sécurité de l’ONU, l’aimable trahison des Britanniques qui avaient parlé de nous aider prouve une chose : Sarkozy est capable de flinguer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire la réputation d’un ministre des Affaires étrangères comme Juppé, qu’il n’avait pas prévenu et qui a dû manger son chapeau.

Le contraste entre les images de Benghazi s’apprêtant à l’assaut final et mettant un grand drapeau français sur les murs de son état-major et celles de la réunion du G8 décidant de ne rien décider, vous aurez beau faire, elle m’ont rappelé les bouilles un peu honteuses de Llyod Georges et de Daladier à la sortie des négociations sur le démantèlement de la Tchécoslovaque au profit d’Hitler en septembre 1938. Ou celle des discours gênés de Blum justifiant la non-intervention en Espagne auprès des forces de la République et du Frente Popular submergés par les franquistes.

Des Libyens vont mourir à Benghazi sous le drapeau français, mais le drapeau français ne voudra plus rien dire. Comme notre parole, comme notre honneur de nation. Qu’ils n’attendent pas nos mirages dans le ciel des Syrtes : il restera impitoyablement bleu et vide, comme dans un roman de Julien Gracq

Moody’s blues

Et si ce n’était que cela. Le dégoût ces temps-ci est la chose la mieux partagée au monde, pour paraphraser Descartes.

Si ce n’est pas l’horreur, c’est au moins l’humeur qui ne peut que saisir le citoyen devant la crapulerie des écologistes et de Mme Duflot sur la question nucléaire. On rappellera que les écologistes ont décidé d’un destin électoral commun avec le parti socialiste (souvent pour faire la peau au Front de Gauche d’ailleurs, comme dans le Val de Marne), parce que les écolos, ça aime bien, comme tout le monde, les ministères et les sièges à l’Assemblée et au Sénat. Les socialistes ne sont pas plus partisans que ça d’une sortie irréfléchie du nucléaire. Mais voilà que Cécile Duflot, dont la formation n’a pas réellement fait campagne sur le terrain pour les cantonales, voit l’occasion de gagner in extremis quelques points dans quelques départements. Alors qu’au fond, le nucléaire, les écolos, quoiqu’on en dise, et du fait de leur alliance implicite avec le PS, ce n’était plus leur préoccupation majeure. Mais enfin, si quelques centaines de milliers d’irradiés nippons peuvent faire gagner quelques décimales à un candidat, pourquoi se priver ?

La coupe du dégoût doit se boire jusqu’à la lie. Nous n’avons pas le monopole du cynisme ou de la froideur comptable. Si vous voulez vous renseigner sur l’état réel du Japon, regardez la Bourse. Les courbes y sont celles du désastre en cours. Les gens d’argent spéculent sur à peu près tout, même la fin du monde en cours, et comme le disait un vieux théoricien bolchévique, ils vendront eux-mêmes la corde pour les pendre.

Petite cerise sur le gâteau : on apprend que l’agence Moody’s, comme ces tueurs qui profitent des grandes catastrophes pour régler leurs comptes personnels, partant du principe que lorsque l’époque est au massacre, on ne s’aperçoit pas que vous avez tué l’amant de votre femme, nos vieux amis de l’agence Moody’s donc viennent de dégrader la note du Portugal qui, comme la Grèce, se saigne pourtant à blanc depuis des mois.

« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : si l’ambassade martienne, hélas, me refuse ma demande de visa, je resterai communiste français, bien que ce soit baroque et fatiguant.

Libye : on est prié d’avoir tort

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« Mouammar Kadhafi peut l’emporter » : tel est l’avis de James Clapper, directeur des services de renseignement américains. Devant les membres ébahis de la commission de la Défense du Sénat, ce vétéran du renseignement a expliqué que le régime avait plus de « souffle » logistique que les insurgés – ce qui signifie que le temps joue en faveur de Kadhafi.

Il est déjà difficile pour les élus américains de rompre avec le schéma tout neuf des révolutions arabes et de comprendre le message de Clapper : contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, en Libye, la pression de la rue n’a pas entraîné de révolution de palais ni fissuré le noyau dur du régime. Moussa Koussa, l’homme qui aurait pu être l’Omar Soulayman libyen, reste très discret. Il semblerait que les loyautés tribales et claniques résistent mieux que les allégeances étatiques plus modernes et plus fragiles.

L’inquiétude des sénateurs s’est muée en panique lorsque le général Clapper a ajouté qu’en cas de victoire des Kadhafi il fallait craindre que les armes tombées entre les mains des rebelles se retrouvent tôt ou tard dans les arsenaux de groupes terroristes. Autrement dit, les allégations du « Frère guide » selon lesquelles son régime ferait face à des cellules d’Al Qaïda ne seraient fausses que provisoirement.

Et ce n’est pas tout ! Jeudi dernier, les mauvaises nouvelles volaient en escadron au-dessus du Capitole. Ainsi Clapper a également déclaré que « la Russie et la Chine étaient les menaces étatiques les plus importantes pour les Etats-Unis ». Affolés, certains sénateurs républicains n’ont pas attendu la fin de la séance pour tweeter leur colère et exiger la tête de Clapper. Or, contrairement au porte-parole du State Department P. J. Cowley, limogé après avoir critiqué les conditions de détention de Bradley Manning – la gorge profonde présumée de Wikileaks – la Maison Blanche a décidé, dans le cas de Clapper, de se satisfaire d’une déclaration « désambiguante ». Le vieil officier de renseignement, affirmaient les conseillers d’Obama, s’est contenté d’une analyse purement militaire de la situation. C’est que, du point de vue – politique – du président américain, le fait que Kadhafi ait perdu toute légitimité pour gouverner pèse autant dans la balance que le nombre de divisions qu’il peut aligner.

Rappelons que Clapper, qui a fait sa carrière dans le renseignement électronique, n’a peut-être pas une sensibilité excessive au « facteur humain ». Au demeurant, il n’en est pas à sa première « sortie ». En 2003, il expliquait que si des armes de destruction massive n’avaient pas été trouvées en Iraq, c’est parce que Saddam Hussein les avait exfiltrées vers la Syrie. Son chef de l’époque l’avait immédiatement désavoué, déclarant qu’il s’agissait d’une « opinion personnelle qu’aucun élément concret n’étayait ».

Mais ce petit scandale washingtonien révèle surtout à quel point il est difficile d’exprimer des opinions divergentes quand l’air du temps est, ce qui est bien sûr compréhensible, au « Kadhafi dégage ! » Le Frère guide libyen, on est tous d’accord, est une crapule mais au fond, que sait-on des insurgés ? Avons-nous assez confiance en eux pour faire la guerre à leurs côtés ? Les réserves émises par Merkel et Ashton sont-elles forcément, comme semble le penser l’ami Miclo, l’expression de leur lâcheté ? Une intervention militaire est-elle la meilleure solution dans le chaos libyen ? La très médiatique mais relativement peu sanglante – pour le moment – crise libyenne est-elle l’affaire la plus dangereuse et la plus urgente du moment ? Autant de questions qu’il faudrait se poser calmement – si c’est possible.

Clapper a choqué parce qu’il analysait la situation au lieu de faire du wishful thinking droitdelhommiste. D’autres dossiers – comme la Côte d’Ivoire par exemple – démontrent que tôt ou tard la réalité finit par imposer sa loi. Et d’ailleurs les autres acteurs internationaux importants – la Russie, le Brésil et surtout à la Chine pour ne pas les nommer – pratiquent une politique étrangère sans état d’âme, fondée sur une analyse froide de la situation.

En Arabie saoudite, on en a tiré les conséquences. Riad n’a pas attendu une décision onusienne pour dépêcher des troupes au secours du régime à Bahreïn. Cette crise-là, un mélange de pétrole et de conflit chiites-sunnites est d’une importance capitale. Les Saoudiens savent que pour les choses importantes on ne passe pas par le « Machin » et – au moins pour le moment – on ne proteste pas sous les fenêtres de leurs ambassades. Quand les Chinois, les Russes, les Brésiliens et autres Saoudiens observent les rapports de forces, les Occidentaux lisent les rapports d’Amnesty International. Il est urgent de diversifier un peu nos lectures.

Kadhafi, agitateur d’idées ?

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Toutes nos félicitations à Libération : le journal de Nicolas Demorand a dévoilé que les murs de la Fnac, place des Ternes, appartiennent à la Compagnie des exploitations réunies (CER), qui dissimule elle-même la société Lafico (Libyan Arab Foreign Investment Company) c’est à dire Kadhafi. Lafico est d’ailleurs l’une des cinq personnes morales visées par les « mesures restrictives » de l’Union européenne, décidées le 11 mars. Autrement dit, Alexandre Bompard est locataire de Mouammar.

Libé a repéré l’administrateur de biens (un homme d’affaire français) qui a conclu la vente de l’immeuble au fond libyen, et voici son témoignage : « C’est moi qui ai conclu cette vente en 1992. L’immeuble a été acheté par les Libyens à une institution bancaire. C’est un investissement voulu et autorisé par les pouvoirs publics en France. » Pour ne pas faire apparaître officiellement les Libyens, des mandats de gestion ont été confiés à la société Tour Eiffel Asset Management.

Sauf que Libération n’est pas allée jusqu’au but. Le 15 avril 1992 l’ONU a décidé de décréter un embargo contre la Libye soupçonnée fortement d’avoir commandité l’attentat contre le vol 103 au-dessus de Lockerbie. Et on aurait donc aimé que Libé débusque le scoop dans le scoop en enquêtant sur la question à 10 millions d’euros : cette affaire a-t-elle été conclue avant le 30 avril 1992 (date de l’entrée en vigueur des sanctions) ou bien après ?

Les « pouvoirs publics » étaient au courant de la transaction comme le signale Libé et ont au mieux triché (avant même le vote du 15 avril le gouvernement français savait que l’ONU allait prendre ces mesures) et au pire carrément bafoué l’embargo.

A l’époque, le ministre des Affaires étrangères s’appelait Roland Dumas.

C’est donc bien à tort qu’on a accusé celui-ci de défendre exclusivement les intérêts des Syriens…

Tunisiens recherchent révolution

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Plus de deux mois après la fuite de Ben Ali, Tunis se réveille avec la gueule de bois. Plus qu’un abus de Celtia − la bière locale −, les acteurs de la mal-nommée « Révolution de Jasmin » découvrent les turpitudes de la « transition démocratique ». Il ne suffit pas de déloger le tyran pour abolir la tyrannie. Une démocratie digne de ce nom ne se construit pas en un jour ; et toute l’ingéniosité du « state building  » à la Fukuyama ne peut transformer des contestataires en démocrates. Contre l’enthousiasme général, Béatrice Hibou douche l’utopisme de ceux qui applaudissaient hier encore aux chiffres improbables du « miracle (économique) tunisien ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans La Force de l’obéissance, cette disciple du sociologue politique Jean-François Bayart disséquait les mécanismes de domination et de contrôle horizontaux que l’on retrouvait jusque dans les plus petits réseaux de solidarité étatiques benalistes. Selon la formule du donnant-donnant, « 26-26 » (nom donné au service d’aide aux plus démunis) et « 21-21 » (assistance aux chômeurs) fonctionnaient comme des réceptacles de servitude volontaire. Les Tunisiens échangeaient leurs libertés politiques contre la stabilité et un pouvoir d’achat dopé par une économie de crédit. Cette machine de guerre pacifique obtenait du consentement dans toutes les strates de la population, bien au-delà de la caste oligarchique des Trabelsi et de leurs séides affairistes.

Derrière le dictateur, un despotisme doux profitait aux secteurs-clés de la société

Comme le démontrait brillamment Hibou, enquêtes et entrevues croisées à l’appui, le plus petit délégué de quartier du RCD[1. Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali] – généralement choisi pour son apolitisme et sa capacité à mobiliser des réseaux de solidarité locale − conjuguait clientélisme et (douce) répression. Cette dernière restait cantonnée aux franges les plus contestataires qui s’étaient volontairement placées en marge du système : islamistes, opposants en rupture de ban ou figures de proue médiatiques de la subversion (tel Taoufik Ben Brik, journaliste qui s’est autoproclamé martyr officiel de Ben Ali auquel il rêve désormais de succéder : bel exemple de rivalité mimétique !). Derrière le dictateur régnait donc un despotisme doux, une tyrannie si bien huilée qu’elle profitait à des secteurs clés de la société tunisienne qui, non contents de s’en accommoder, en formaient les principaux rouages. Jusqu’au jour où tout éclata…

Loin d’être anecdotique, l’immolation de Mohamed Bouazizi, ce jeune déclassé de Sidi Bouzid, a révélé les failles d’un « modèle » loué par tous les économicistes du monde, de Jacques Chirac à DSK. Panem et circenses, pensaient-ils : la boisson gazeuse accompagnée d’une ration quotidienne de macaronis, quasi-plat national, suffirait au bonheur de la petite bourgeoisie et du bas peuple.

C’était oublier le vent de l’Histoire, dont les grains de sable suscitent des coups de théâtre virevoltants. À la lumière des événements de ces dernières semaines, l’analyse de Béatrice Hibou gagne encore en acuité, même si les apparences − un dictateur renversé par la masse du peuple qui, hier encore, asseyait son pouvoir − paraissent lui donner tort. Vous qui piaffez d’impatience devant le journal de 20 heures, un détail ne vous aura pas échappé : ceux-là mêmes qui encensaient Ben Ali rivalisent aujourd’hui d’optimisme dans leur peinture d’une Tunisie démocratique enfin libérée du joug de son tyran. Tout n’est pas si simple…

Le préfabriqué médiatique vendu sous le nom de « Révolution tunisienne »

À l’ère de l’après-RCD, Hibou ne craint pas de doucher la béatitude des démocrates de la vingt-cinquième heure lorsqu’elle met en doute le préfabriqué médiatique vendu sous le nom de « Révolution tunisienne ».

Les émeutes qui ont contraint à l’exil Ben Ali, gentiment poussé dans l’avion par l’état-major, s’expliquent avant tout par la rupture du pacte social et sécuritaire qui reliait le Parti-État à ses différentes clientèles.

Chômage endémique des jeunes, que la révision des accords multi-fibres avec l’Union européenne n’a pas arrangé (merci au libre-échange !), paupérisation relative de classes moyennes éduquées rongées par leurs dettes, frustration d’un pays entier spectateur d’une société de consommation nouvellement installée : la coupe était pleine. Ajoutez à cela l’ingrédient virtuel, avec la diffusion des technologies de la communication, et les ingrédients de la révolte sont complets. De là à parler d’une révolution, avec claire conscience de la nature du changement à mener, il y a un grand pas à franchir. Il ne suffit pas d’invoquer l’État de droit, la démocratie et les droits de l’homme pour construire un avenir solide. Ni de changer d’acteurs pour modifier les règles du jeu.

Aussi, le climat post-insurrectionnel actuel reproduit-il logiquement les errances d’hier. Au clientélisme RCDiste a succédé une avalanche de revendications catégorielles – souvent fort légitimes − qui n’envisagent le bien commun qu’à l’aune d’intérêts corporatistes.

En attendant les élections de juillet, faute d’un homme fort, Tunis vient de se doter d’un premier ministre de 85 ans, ex-pilier de l’ère Bourguiba, Beji Caïd Essebsi. Parviendra-t-il à insuffler une culture républicaine aux 10 millions de Tunisiens lassés de l’unanimisme benaliste ? Sauf à croire au mythe de l’homme providentiel, la servitude volontaire passée risque de laisser place à des mobilisations inabouties au service d’objectifs flous : augmenter les salaires, renverser le gouvernement, proclamer la démocratie hic et nunc ? L’immaturité politique restant sans doute le passage obligé de l’apprentissage démocratique, ne soyons pas trop durs.

Convertir d’authentiques révoltés en révolutionnaires puis en citoyens libres et égaux est une sacrée gageure. Pourquoi ne pas la relever ?[/access]


LA TUNISIE DE BEN ALI: La société contre le régime

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Jurassic Park socialiste

Comme le signalait à juste titre Jérôme Leroy, on ne peut pas dire que les élections cantonales, dont le premier tour a lieu ce dimanche, passionnent les foules. Pourtant dans l’ombre, l’importance de ce scrutin n’a pas échappé à ceux qui souhaitent conserver des présidences de conseils généraux mais aussi en conquérir d’autres. C’est particulièrement le cas au Parti Socialiste qui, comme au bon vieux temps de la SFIO, est redevenu le parti le plus puissant localement ce qui contraste avec son audience sur le plan national. Ainsi, il ne serait pas complètement inimaginable qu’en six petits mois, le PS fasse basculer le Sénat à gauche, à la faveur des scores de ces cantonales, sans pour autant gagner la présidentielle dans la foulée. Remember 2002.

Les grands et petits féodaux socialistes dénoncent – à juste titre, d’ailleurs – les promesses non tenues de l’Etat en matière de compensation de dotation de fonctionnement, qui ne sont pas pour rien dans la situation financière de bon nombre de départements, à tel point que certains d’entre eux votent des budgets en déséquilibre ou en appeler au Conseil d’Etat. Ils ne renonceraient sous aucun prétexte à ces fromages qui leur permettent de disposer de voitures et chauffeurs, de cabinets élargis ou de cellules de communication à leur gloire.

Certaines mauvaises langues – notamment au secrétariat national du PS – n’ont pas manqué de rapporter à Martine Aubry que des indélicatesses pouvaient être constatées dans les Bouches-du-Rhône. Clientélisme et intimidations, d’après un fameux rapport qui n’est pas demeuré confidentiel, ne feraient pas très joli-joli dans le paysage provençal. Certes, de Jacques Médecin à Gaston Defferre, en passant par Georges Frêche et Maurice Arreckx, le climat méditerranéen n’a pas fait pousser beaucoup de gestionnaires à la scandinave. Mais la géographie n’est pas la seule en cause.

Ainsi, déplaçons-nous quelques centaines de kilomètres au nord du Vieux-Port, dans un département au climat plus rigoureux mais où coulent vin jaune et fondue au comté et dont le moindre mérite n’est pas d’avoir vu naître l’un des deux auteurs de ces lignes. Le Jura, puisque c’est de lui qu’il s’agit, apparaît à juste titre comme un département calme à tel point que l’ami Basile de Koch afin d’imager l’ennui que suscitait notre époque, n’hésitait pas à parler de « Lons-le-Saunier temporel.»

Pourtant, au sein de la fédé socialiste jurassienne, on a parfois l’impression, à la lecture de la presse locale d’assister à un mauvais remake de Dallas. Le JR Ewing socialiste s’appelle Christophe Perny. En 1988, il était déjà membre du PS. Mais quelques années plus tard, il claquait la porte pour rejoindre Bernard Tapie dont il devait admirer certainement, gouaille, sens des affaires et caractère sanguin. L’aventure politique de l’ex-président de l’OM ayant tourné court – pour faire dans la litote -, notre Perny finit pas revenir au Parti socialiste en 2002 par la fenêtre Mélenchon. Le futur patron du parti de gauche est alors toujours euro-fédéraliste, comme l’était Tapie, et il possède le même langage populo, donc pourquoi pas ? Mais alors que pendant le second mandat de Chirac Perny participe à toute l’aventure mélenchoniste à gauche du PS, on le retrouve à Reims portant les mandats jurassiens de… Bertrand Delanoë. Et là, voyez-vous, la cohérence politique ne saute pas aux yeux des militants jurassiens. Par ailleurs, la fidélité au terroir n’est non plus sa caractéristique principale : il saute de canton à canton pour tenter de se faire élire.

Pour toutes ces raisons, Christophe Perny a longtemps été le vilain petit canard de la couvée socialiste jurassienne. Mais à l’instar de son (ancien ?) modèle Tapie, le bonhomme croit en lui et ne recule devant rien pour arriver. Ainsi finit-il par devenir chef de l’une des oppositions au Conseil général. Pourquoi « une des oppositions » ? Parce qu’il a largement contribué à la faire exploser en deux morceaux. Rappelons qu’en mars 2008, droite et gauche comptent 17 sièges chacune au Conseil général et que la première ne doit la présidence qu’au fait qu’elle compte dans ses rangs le doyen d’âge, Jean Raquin, qui accepte de se dévouer.
Ainsi, après avoir réussi à pousser bon nombre de camarades hors du Parti socialiste[1. Patrick Viverge. On y revient dans un instant] voire de la politique tout court[2. Un jeune espoir socialiste, Benjamin Gaillard, trop tendre pour ce milieu impitoyable, surtout face à de tels fauves politiques, sera notamment victime d’une cabale orchestrée par Perny. Premier fédéral, il sera débarqué, humilié et licencié avant que la Justice finisse par lui donner raison, condamnant le Parti à 7500 euros de dommages et intérêts], la violence politique[3. Qui s’accompagne parfois de menaces de violences physiques à l’encontre d’un journaliste ici, où de militants là.. ] dont fait montre Christophe Perny lui permet d’être aujourd’hui en pôle position pour s’asseoir dans le fauteuil de Président du Conseil général si la gauche emporte la majorité à la fin du mois.

Rien n’est moins sûr, pourtant. Perny n’est guère partageur et il aime achever ses adversaires politiques surtout s’ils l’ont gêné à l’intérieur du parti. Ainsi a-t-il décidé de mettre un candidat PS dans les pattes de Patrick Viverge, conseiller général sortant du canton Dole Nord-Est, lequel a préféré quitter le PS récemment, écoeuré par tant de coups bas. L’ambition de Christophe Perny pourrait donc être contrariée par ses rancoeurs passées. Ce qui n’augure rien de bon au cas où, malgré tout, il prendrait la présidence. A bon droit, beaucoup de militants socialistes et de connaisseurs des méandres du PS se demandent si cette installation à l’Hôtel du département ne ferait pas de lui un « petit Guérini en puissance ».

Reste à savoir pourquoi, à l’instar du patron du Conseil général des Bouches-du-Rhône, il est soutenu avec autant d’ardeur par la direction du PS et notamment par son secrétaire aux élections Christophe Borgel. « Parce qu’il fait leader, et pas les autres… », explique ce dernier. Beaucoup de solférinologues diplômés de l’option « connaissance des élus locaux, mais vraiment locaux », s’interrogent sur la nécessité pour la direction de soutenir de tels candidats à la réputation disons difficile, alors que la gauche va sans doute progresser dans le pays d’ici 15 jours. Mais le ménage n’a jamais été la spécialité des socialistes. Surtout quand au delà des cantonales, se profile LA primaire. Il faudra compter alors tous les soutiens pour espérer pousser une candidature ou une autre jusqu’à la présidentielle. Autant dire qu’il convient de ne se fâcher avec personne. Même dans le Jura.

Les «mercenaires étrangers» étaient 100% libyens

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Depuis le début de la révolte en Libye les fameux mercenaires de Kadhafi, son « armée fantôme », hantent le discours médiatique sur les événements. Comme nous l’avons déjà signalé, les preuves étayant leur réalité sont maigres, pour parler pudiquement. La journaliste Abigail Hauslohner de l’hebdomadaire américain Time livre probablement les clés de ce mystère : il s’agit d’un malentendu devenu mythe grâce à un singulier manque d’esprit critique.

Abigail Hauslohner s’est rendue dans la ville côtière de Shahat – à mi-chemin entre Benghazi et Tobrouk – pour visiter une école transformée par les insurgés en « prison pour mercenaires ». Elle a pu y rencontrer les plus chanceux d’entre eux – deux cents sur plus de trois cents – les autres ayant été brulés vifs ou lynchés par la foule en rébellion.

Qui sont ces gens que tout le monde à Shahat qualifie de « mercenaires africains »? Les rebelles eux-mêmes ne le cachent pas : il s’agit essentiellement d’habitants d’une bourgade qui s’appelle Sabha située quelques centaines de kilomètres au sud de Tripoli. Il s’agit donc de Libyens et non pas d’étrangers. Mais il ne s’agit pas de n’importe quels Libyens, car les habitants de Sabha appartiennent à la tribu de Khadaffa…

Le tableau est plus clair maintenant : sous sa façade moderne, la Libye est demeurée une société traditionnelle voire archaïque. Dans sa détresse, Kadhafi a logiquement fait appel à sa tribu. Et les chefs de sa tribu l’ont envoyé en urgence de jeunes gens sans entrainement militaire qui se sont retrouvés rapidement au milieu d’un chaos.

Dans la débandade de l’armée libyenne ils étaient une proie facile et l’ont payé aux prix fort. Ont-ils été massacrés justement parce qu’ils appartenaient à la tribu de Kadhafi ? Difficile à dire. En tout cas cet élément renforce les doutes sur le récit médiatique de la crise libyenne et explique en même temps – au moins partiellement – la prudence des certaines capitales comme Washington et Berlin.

Dehors quand même…

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Vous n’avez pas subi de tremblement de terre, vous n’avez pas été noyé par un tsunami et vous ne vous interrogez avec une certaine angoisse sur le taux de radioactivité. Pourtant, vous aussi, vous vous retrouvez à la rue. C’est que vous n’êtes pas Japonais mais Français et très pauvre. En effet depuis le 15 mars, les expulsions locatives peuvent reprendre et dans leurs études, les huissiers procèdent à leurs premiers échauffements. Il est vrai qu’à Paris où le mètre carré se loue entre 23 euros pour une surface normale et jusqu’à 60 euros pour les « microsurfaces » (plus c’est petit, plus il y a de la demande et plus c’est cher nous explique la déraison marchande), il n’y a pas besoin d’une fuite dans une centrale nucléaire pour mettre cent mille personnes à la rue, ce qui est à la louche le nombre d’expulsions prononcées par décision de justice en France chaque année.

C’est la faute aux spéculateurs !

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À chaque fois que le prix de quelque chose monte ou baisse sur cette planète on voit ressurgir dans le discours de nos élites la même explication définitive : « c’est la faute des spéculateurs ». Ajoutez à cela une dose de slogans sur la « mondialisation financière » et quelques boucs émissaires bien choisis[1. Un bon bouc émissaire doit remplir trois caractéristiques : il doit être électoralement négligeable, inconnu de la plupart des gens et ne pas trop susciter de sympathie] et l’habile tribun peut orinter à moindre frais la vindicte populaire vers les « traders » et autres « hedge funds » sans que personne ne sache ni ne se demande ce que c’est qu’un trader ou un hedge fund. C’est pratique, politiquement efficace et surtout, ça évite de réfléchir.

Spéculer, du latin « speculare » (observer, anticiper), n’est ni une activité illicite ni un acte moralement condamnable mais désigne d’une manière générale toute activité dont la finalité est d’anticipe r des événements à venir. Par exemple, quand un agriculteur décide de planter du maïs plutôt que du blé, il spécule sur les cours relatifs du maïs et du blé quand le temps des moissons sera venu. Ce faisant, il ne fait qu’anticiper nos besoins futurs et nous rend donc service. Mais là n’est pas le sujet, me direz vous, puisque les agriculteurs sont des gens tout à fait honorables[2. C’est vrai et en plus ce sont de très mauvais boucs émissaires] ; la spéculation dont il est question c’est celle des « traders » et des « hedge funds », celle qui passe par les fameux « produits dérivés ». Alors allons-y.

Il existe une grande variété de produits dérivés sur à peu près tout ce qui se vend et s’achète mais la forme la plus courante est ce qu’on appelle un « contrat à terme » ou « contrat future » pour les intimes. Ces petites choses furent inventées il y a bien longtemps[3. Aristote est probablement l’inventeur du principe et le premier marché de futures fut ouvert au Japon dans les années 1730 pour rendre service aux samouraïs qui étaient payés en riz], principalement par des agriculteurs et leurs clients qui souhaitaient se garantir contre les fluctuations des prix d’achat ou de vente. Sans rentrer dans les détails techniques, un future est un contrat standardisé au travers duquel vous vous engagez à acheter ou à vendre une quantité déterminée d’un produit à une date future. Par exemple, le Chicago Mercantile Exchange propose des contrats future sur le maïs par lesquels vous vous engagez à acheter ou à vendre 5 000 boisseaux de maïs à une date déterminée. À l’heure où j’écris ces lignes, le contrat mars 2011 cote à $6.462 par boisseau tandis que le contrat juillet 2011 vaut $6.532 par boisseau.

Mais que viennent donc faire les traders et les hedge funds là-dedans ? Eh bien, ils viennent parier – il n’y a pas de meilleur mot – sur l’évolution des cours en espérant en tirer quelques bénéfices. Typiquement, si vous pensez que le prix du cuivre va baisser d’ici l’été, vous avez la possibilité de vendre un contrat future juillet 2011 à $4.246 la livre (attention tout de même, un contrat porte sur 25 000 livres, soient $106 150). Si le prix du cuivre atteint $4 à la fin du mois de juillet, le prix du future juillet 2011 sera lui aussi très proche de $4 et vous pourrez annuler votre position en le rachetant et en empochant au passage $6 150 de bénéfices. Bien sûr, les traders et les hedge funds n’attendent jamais que le contrat arrive à échéance pour se faire livrer des tonnes de blé ou de pétrole : il vous suffit pour vous en convaincre d’imaginer un type en costume trois pièces avec des bretelles rouges qui descend à l’accueil d’une banque de la City pour prendre livraison de 127 tonnes de maïs[4. En ricanant « greed is good » pour compléter le cliché] (et ça c’est juste un contrat). Les « spéculateurs financiers » vendent ou rachètent leurs positions sans jamais toucher au produit sur le prix duquel ils ont parié.

En conséquence de quoi, l’idée selon laquelle les traders et les hedge funds font monter (ou baisser) les prix des denrées alimentaires en achetant (ou en vendant) des produits dérivés est parfaitement stupide. C’est exactement comme au PMU : vous aurez beau miser beaucoup d’argent sur votre cheval favori, vous ne le ferez pas courir plus vite pour autant.

Pour autant, il serait aussi faux d’affirmer que les futures n’ont aucune influence sur le prix des produits réels mais la relation est extrêmement complexe. Imaginez par exemple que vous disposiez d’une grosse quantité de palladium et que vous observiez que le prix du future septembre 2011 sur le palladium est nettement plus élevé que le prix auquel vous pourriez vendre votre stock aujourd’hui : vous êtes incité à garder votre stock et à le vendre au prix du future. En d’autres termes, le marché anticipe un déficit de palladium en septembre et votre intérêt bien compris consiste précisément à vendre votre stock à ce moment… et donc à réduire ce déficit – la « main invisible » a encore frappé ! De la même manière, un agriculteur qui observe que le prix des futures sur le maïs est plus intéressant que celui du blé sera naturellement incité à planter du maïs plutôt que du blé[5. Arrêtez de prendre les agriculteurs pour des buses ; vous seriez surpris de constater le niveau de sophistication d’un céréalier]. On pourrait multiplier les exemples de stratégies possibles mais comme le travail a déjà été fait, vous me permettrez de vous résumer le résultat auquel sont arrivés les chercheurs qui se sont intéressé au sujet : les futures tendent à stabiliser les prix et pas le contraire.

Les traders et les hedge funds, qui n’interviennent sur ces marchés que pour tenter d’y gagner de l’argent, apportent non seulement de nouvelles informations et de nouvelles méthodes de prévision[6. Certaines équipes de gestion de hedge funds sont constituées de météorologues ; d’autres de mathématiciens et de statisticiens et d’autres encore d’anciens économistes de sociétés pétrolières ou minières] mais aussi et surtout de la liquidité : plus le nombre de participants est important, plus il devient facile et peu onéreux pour nos agriculteurs et nos industriels de couvrir leurs risques ou d’améliorer leur résultats. Brefs, ils sont en réalité extrêmement utiles et toute législation visant à « civiliser » (sic) ces marchés ferait en réalité plus de tort que de bien.

Je termine sur une anecdote : en 1958, les producteurs américains d’oignons réussirent à se convaincre que les spéculateurs étaient responsables des prix exceptionnellement bas auxquels se vendait leur production et s’en émurent auprès de leurs représentants. Le 28 août 1958, le législateur passa le Onion Futures Act, en vertu duquel les oignons sont, aujourd’hui encore, la seule matière première sur laquelle il est interdit de négocier des contrats à terme au Etats-Unis. Depuis, l’instabilité des cours des oignons ferait passer les montagnes russes de Formula Rossa[7. Situées à Abou Dhabi, les plus rapides du monde avec une pointe à 240 km/h] pour une aimable promenade de santé : +626% de mars 2006 à avril 2007 suivis d’une chute de 94% jusqu’en février 2008 avant de remonter violement de 265% jusqu’en octobre de la même année. Les prix restent ensuite relativement stables jusqu’en août 2009 (-29% tout de même) avant de repartir dans une flambée de 322% jusqu’en mars 2010 et de s’effondrer à nouveau de 69% en février 2011[8. Chiffres de l’USDA, National Agricultural Statistics Service]. Il parait que les producteurs souhaitent finalement revenir sur l’interdiction des futures sur les oignons.

« Révolution, politique, démocratie : on ferme ! »

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Élisabeth Lévy : Les insurrections qui bouleversent actuellement le monde arabe sont-elles des révolutions ?

Patrice Gueniffey: Tout renversement brutal de régime relève du phénomène révolutionnaire. Mais il ne faut pas se laisser abuser pour autant. Tout changement de gouvernement, de régime ou de modèle social, de la France en 1789 à la Tchécoslovaquie en 1989 en passant par la Russie en 1917, la Chine en 1949 et bien d’autres cas encore, peut être analysé sous les espèces de la révolution. Ce vocable est si général et si vague, il s’applique à des épisodes si différents qu’il ne nous éclaire guère sur la nature des événements qui secouent aujourd’hui le monde arabe.

ÉL : En somme, votre objet d’étude est un concept vide…
Exactement comme la démocratie, qui peut être tout et son contraire, de la plus libérale à la plus despotique, et qu’on voit partout alors qu’elle n’est nulle part !
[access capability= »lire_inedits »]

Gil Mihaely. Un autre terme est omniprésent dans le discours ambiant, celui de « résistance », sœur de la révolution…

PG : Je dirais même que la résistance a, en quelque sorte, battu la révolution et qu’elle a aujourd’hui une valeur morale supérieure. On peut faire la révolution pour de mauvaises raisons et avec de mauvais moyens, alors que la résistance est toujours du bon côté.

ÉL. Peut-être. Reste que le mot « révolution » suscite une véritable hystérie. Songez, par exemple, à Besancenot en Tunisie, affirmant, poing levé et mine réjouie, qu’il sait désormais que la révolution est possible ?

PG : À la veille de la Révolution française, Mallet du Pan, un journaliste conservateur suisse, remarquait que les mots proférés à tout-va ne correspondaient à aucun contenu empirique. Par exemple, tout le monde parlait de « moralité », alors qu’il n’y avait aucune moralité dans la société.

ÉL : Et le peuple, dans tout ça ? Pour que révolution il y ait, il faut qu’il en soit l’acteur, non ?

PG : Vous avez raison. Une révolution suppose une action collective.

ÉL. Toute révolution aboutit-elle nécessairement à un bouleversement ? Pour l’instant, et sans préjuger de ce qui va se passer, les soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie n’ont pas vraiment donné naissance à de nouveaux régimes…

PG : C’est l’histoire du Guépard, de Lampedusa. Souvenez-vous de la célèbre réplique du Prince de Salina : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Une révolution qui n’a pas pu être évitée doit, au mieux, être accompagnée afin que le résultat ne soit pas trop différent de la situation antérieure. C’est peut-être ce qui se passe en Égypte et en Tunisie. Mais seul l’avenir nous le dira. Par nature, la révolution n’entre pas dans des catégories habituelles de pensée politique parce qu’elle est un moment instable de l’Histoire et que son aboutissement reste imprévisible.

Isabelle Marchandier. De même que son irruption !

PG : Oui, la révolution, comme on le dit communément, éclate. Un beau jour, on se retrouve dans une situation révolutionnaire qu’on ne pouvait pas prévoir deux jours ou une semaine avant. « La France s’ennuie », écrit Pierre Viansson-Ponté à la veille de Mai-68. Si je résume, la révolution est un phénomène collectif, imprévisible et aux suites incertaines.

ÉL. Nous voilà avancés…

IM. Peut-on au moins définir une révolution réussie comme celle qui, après sa phase violente de libération, parvient à fonder la liberté par l’établissement d’une Constitution ?

PG : Oui, et c’est la grande différence entre les révolutions française et américaine. Il nous a fallu quinze Constitutions : les Américains n’en ont eu qu’une. Ils ont créé une nouvelle forme de gouvernement en adaptant le modèle anglais pour restaurer les libertés bafouées, alors que les Français ont prétendu s’arracher au passé pour rentrer dans l’avenir. Du coup, la tabula rasa a pour nous valeur de précédent historique.

ÉL : Penchons-nous sur votre thèse. Vous soutenez que la Révolution est morte et ses mythes avec elle. Or, si on interroge les Français sur les moments fondateurs de notre pays, très peu citeront le baptême de Clovis, mais la plupart diront que la France moderne est née en 1789 avec les valeurs des droits de l’homme. Dans ces conditions, si la révolution n’est plus un horizon, ne croyez-vous pas qu’elle travaille toujours l’imaginaire collectif ?

PG : La Révolution s’est effacée comme forme du changement politique mais elle demeure une référence incantatoire, symbolisée par la Déclaration des droits de l’homme et le 14-Juillet. En réalité, ce n’est pas la Révolution que l’on vénère, mais les valeurs fondatrices de la démocratie qui ne sont ni spécifiquement françaises ni particulièrement révolutionnaires. Après tout, la plupart des pays européens ont adopté la démocratie sans passer par la case révolution. Seule la France est entrée dans la modernité en guillotinant son roi et en inventant la Terreur jacobine. Les révolutionnaires, en 1793, ne prétendaient pas seulement changer le gouvernement, mais aussi l’homme lui-même. Il fallait déraciner ce qui semblait immuable : la religion, les mœurs, les sentiments les plus distinctifs comme la politesse. De cette phase volontariste, il ne reste rien. Robespierre, qui incarnait tout ce qu’il y avait de plus radical dans la démocratie, c’est-à-dire le refus de toute supériorité et la haine de tout privilège, a déserté le paysage politique.

ÉL : En êtes-vous bien sûr ?

PG : Dites-moi qui se réclame de Robespierre ou de Marat aujourd’hui, alors que, jusque dans les années 1970, ils avaient beaucoup d’admirateurs, notamment à l’extrême gauche ?

ÉL : Peut-être, mais les médias nous annoncent tous les quatre matins que nous sommes en 1788 et que le peuple va pendre ou au moins congédier ceux qui l’exploitent…

PG : Il est vrai que le fantôme de Robespierre erre dans les discours de Besancenot ou de Mélenchon. Mais au-delà de leur rhétorique populiste, ils ne songent pas un instant à faire la révolution. Ils endossent le rôle, que le répertoire politique a laissé disponible, du révolutionnaire outragé par les inégalités. Je le répète, la phraséologie révolutionnaire ne fait pas un projet révolutionnaire.

ÉL : Permettez-moi d’insister. À en juger par les « mouvements sociaux », l’esprit sans-culotte souffle encore, sous la forme de la haine des riches. Il faut faire tomber les têtes de ceux qui ont plus que les autres !

PG : Certes, mais parce que, depuis toujours, comme l’a montré Raoul Girardet dans Les Passions françaises, le ressentiment est la passion fondamentale et récurrente qui caractérise l’esprit français et que, justement, la Révolution de 1789 n’y a rien changé. La France n’a jamais connu de consensus social, ni avant ni après 1789. La société conjugue depuis très longtemps la détestation des élites et l’amour de l’égalité − qui est à l’origine du ressentiment. Comme le remarquait judicieusement Tocqueville, plus les inégalités se réduisent, plus le ressentiment se renforce. Alors, au risque de vous décevoir, je dois vous annoncer que le sans-culotte n’est pas un personnage révolutionnaire mais un pur produit de notre histoire longue. La haine des riches est à l’œuvre au XIVe siècle dans la révolte des Parisiens conduite par Étienne Marcel, au XVIe siècle avec la Ligue, au XVIIe siècle avec la Fronde.

ÉL : Ce qui complique le tableau, c’est le hiatus entre les mots et les choses que vous avez évoqué. Peut-être que la révolution est morte mais en même temps, ceux qui n’applaudissent pas assez bruyamment à celles qui secouent le monde arabe sont désignés comme les nouveaux ennemis du peuple. Cette traque des suspects ne fait-elle pas partie de l’héritage révolutionnaire ?

PG : Je ne crois pas. Les gens qui exercent la police de la pensée et de l’expression ne sont pas des révolutionnaires mais des démocrates radicaux, acteurs du despotisme majoritaire qui ne supporte aucun dissentiment. Cette inquisition est la face sombre de la société démocratique qui a atteint son apogée. Tocqueville avait vu juste.

ÉL : En attendant, la guillotine sociale et médiatique − moins cruelle il est vrai que son ancêtre − fonctionne à plein régime…

PG : C’est exact, mais vous pouvez reposer la question dans tous les sens, ma réponse ne variera pas. Cette passion vengeresse n’a rien à voir avec l’héritage révolutionnaire et tout avec l’étouffoir majoritaire qu’est la démocratie.

Basile de Koch : Je dois dire que je suis perplexe. Vous n’êtes pas franchement un jacobin. Pourtant, vous semblez penser que la mort de la révolution, que vous nous annoncez, n’est pas une bonne nouvelle…

PG : Le problème, c’est qu’elle a entraîné la politique dans sa chute. Révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, la politique était fille de la Révolution et du XVIIIe siècle dans son ensemble. De Maistre, comme Sieyès, étaient des enfants de la Révolution. Nous avons vécu sur ce registre durant deux siècles. Dans les années 1950, elle représentait encore une espérance. Aujourd’hui, elle a cessé d’être un horizon.

GM : Pourriez-vous préciser votre pensée ? Si la révolution est morte, qui sont les assassins ? Quelle est l’arme du crime ? Et comment expliquez-vous que le cadavre bouge encore sur les rives de la Méditerranée ?

PG : La mort de la révolution n’est pas un phénomène universel, mais occidental et principalement européen. Avant que l’Europe ne détruise toutes les formes politiques inventées pendant le siècle des Lumières, la révolution était au cœur des représentations politiques. L’idée révolutionnaire, qui prétendait changer les choses par l’action de tous ou d’un seul homme, s’est effondrée avec le communisme.

GM : Il peut sembler paradoxal, en ce cas, que les Tunisiens et les Égyptiens se soient explicitement référés à 1789. Ce n’est pas un hasard s’ils ont choisi le français pour congédier leurs tyrans : « Dégage ! »

PG : Cela n’a rien de surprenant : à l’étranger, la Révolution française reste une référence, comme le sont, d’ailleurs, les batailles de l’Empire. C’est la France qui « oublie » de célébrer Austerlitz !

ÉL. Si la politique est morte avec la fin de l’idée révolutionnaire, cela signifie-t-il qu’il n’y a de politique que révolutionnaire ?
La révolution n’est qu’une forme de la politique poussée à son paroxysme. Faire la révolution, c’est croire qu’on peut tout changer. Faire de la politique, c’est croire qu’on peut un peu changer les choses. C’est une différence de degré.

ÉL : Ah bon ? Entre le romantisme révolutionnaire qui veut tout changer et le prosaïsme de la politique qui consiste à choisir la moins mauvaise des solutions, vous ne voyez qu’une différence d’intensité ?

PG : La Révolution française a inventé différentes variantes de la politique : la politique parlementaire née de l’Assemblée constituante, la politique terroriste avec la Terreur et la politique de la négociation avec le Directoire.

GM : Et nous aurions renoncé à toutes ces formes de sorte que l’action politique n’a plus la capacité de changer les choses ?

PG : Nous avons connu deux moments de déploiement considérable de la volonté politique : le début du Consulat et celui de la Ve République. Mais, dans les années 1990, on s’est dessaisi des instruments politiques que sont l’État et la Nation. Non seulement on ne croit plus à la révolution, mais on ne croit plus au changement.

GM : Quand Nicolas Sarkozy affirmait que « Tout est possible », ce n’étaient que des mots ?

PG : Son discours de campagne avait beau être volontariste comme tente, au demeurant, de l’être sa politique, Sarkozy s’inscrit dans un système où la majorité de ses décisions lui échappe.

ÉL : Cette impuissance politique trouve-t-elle son origine dans la construction européenne ?

PG : Oui, elle résulte de la création même de l’Europe qui a banni le conflit de son horizon, ce qui est compréhensible. Il faut rappeler qu’elle s’est construite avec l’ambition légitime d’échapper au cycle de destruction qui l’a minée durant des siècles. Guerre de Trente ans, lutte franco-anglaise, rivalité franco-allemande : les Européens n’ont cessé de s’entretuer. Il fallait que cela cesse. Le renoncement à la politique intérieure et le naufrage de la diplomatie européenne ont été le prix de la paix.

ÉL : Dans cette perspective, la mort de la politique était-elle, pour la France, le prix à payer pour en finir avec la guerre civile ?

PG : D’une certaine façon. La douceur des conditions de vie dans la société démocratique condamne à une vie collective sans grandeur et sans héroïsme. Mais cette tranquillité un peu déprimante a aussi permis d’éradiquer la violence politique.

ÉL : Elle a également mis fin au rêve de fabriquer un homme nouveau. Aussi, comme l’a souligné Basile, votre nostalgie de la révolution est-elle surprenante.

PG : C’est que pour moi, la Révolution ne désigne pas seulement la décennie 1780 mais le XVIIIe siècle dans son ensemble, qui a été un tournant majeur dans l’histoire occidentale en accouchant d’une nouvelle manière de représenter le monde et de faire de la politique. La fabrication de l’homme nouveau par le sang bleu versé en est l’expression la plus extrême. Mais Jules Ferry, par exemple, pense qu’on peut transformer l’homme en citoyen éclairé en utilisant des moyens plus efficaces et moins violents que la Terreur : c’est l’École contre la guillotine. Cette idée est également aux racines du colonialisme républicain, qui prétendait transformer le bon sauvage en homme civilisé.

ÉL : Faut-il renoncer à cet espoir de voir l’École former des citoyens ?

PG : Certainement pas ! L’École républicaine peut redevenir l’un des moteurs du lien civique. Je ne crois pas en l’irréversibilité des évolutions historiques.

GM : Finalement, en annonçant la sortie de l’Histoire et de la politique, vous donnez raison à Fukuyama ?

PG : Oui, Fukuyama est, comme Tocqueville, un visionnaire. Les foules en Pologne sont les mêmes que celles qui déambulent sur les Champs-Élysées. Je ne suis pas certain que les Tunisiens n’aspirent pas d’abord à posséder un Ipod. À Shanghai, la soif du bien-être dont parlait Tocqueville à propos des États-Unis est bien visible. L’individu post-communiste chinois ressemble beaucoup à l’individu démocratique occidental.

GM : Notre déchéance politique s’explique donc par la défaillance, voire la disparition, des élites, conjuguée à l’uniformisation culturelle ?

PG : De fait, si la politique démocratique fonctionnait si bien au XIXe siècle et au début du XXe, c’est parce que les sociétés n’étaient pas entièrement démocratiques.

GM : L’ultime legs de l’Ancien Régime aura donc été une élite qui, pendant cent vingt ans, a été capable de fonctionner en démocratie. Aujourd’hui, nous avons liquidé la rente et nous voilà en faillite !

PG : Votre vision est un peu radicale mais juste.

BdK : Vous expliquez que la Révolution française, mère de toutes les révolutions, devient un sujet historique et une référence universelle avec la révolution bolchévique et qu’il faut attendre François Furet pour qu’elle soit délivrée de la lecture marxiste. Autrement dit, si, comme vous le déplorez, les études révolutionnaires vont mal, elles ne se sont jamais bien portées !

PG : Le problème, c’est que la Révolution n’a jamais été un objet historique comme les autres, car elle a toujours été investie par des enjeux politiques. Aujourd’hui, ce n’est même plus le cas. En tombant de son piédestal, elle a carrément disparu dans les oubliettes de l’Histoire. Cependant, elle reste une période passionnante, notamment parce qu’elle est toujours un laboratoire d’idées impressionnant.

ÉL : Le livre de Furet, Penser la Révolution française, a tout de même été l’occasion d’un intense débat, peut-être le dernier que cette période ait suscité. Et pour le coup, en récusant la lecture mythologique et marxiste, il a provoqué un retournement conceptuel proprement révolutionnaire.

PG : Certes, Furet a gagné, mais c’était une victoire à la Pyrrhus. Au moment où Furet ressuscitait la Révolution telle que l’on la concevait au XIXe siècle, c’est-à-dire comme un questionnement incroyable sur la démocratie et l’individualisme, les passions politiques qui motivaient les historiens et les philosophes du XIXe siècle se sont éteintes. La misérable atonie du Bicentenaire, avec ses festivités mises en scène par Jean-Paul Goude, en a été la preuve.

GM : Pour la petite histoire, le directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne a fait toute sa carrière sur les Vendéens !

PG : En fait, Jean-Clément Martin a pris sa retraite. Pierre Serna, qui a pris la relève, travaille sur « l’extrême centre ». Ne me demandez pas quel est ce concept politique non identifié, je n’en sais rien ! Cela dit, il dirige l’Institut avec plus de tolérance que son prédécesseur. Il m’a même invité, l’année prochaine, à participer à un colloque en me garantissant que ma liberté serait totale.

ÉL : C’est la grande réconciliation alors !

PG : Oui, alors que pendant dix ans, après la parution de La Politique de la Terreur, j’ai été interdit de séjour même à la bibliothèque !

BdK : Ainsi avez-vous eu un vague aperçu de cette période !

ÉL : La Révolution n’est pas la seule victime de l’historicide perpétré sous nos yeux et avec notre complicité. Ce sont des pans entiers de notre passé que nous oublions, renions, ou réécrivons.

PG : Plus les sociétés sont démocratiques et plus elles oublient leur passé. En dix ans, le rapport au passé s’est délité, notamment chez les jeunes qui ne ressentent plus le besoin de se sentir rattachés à quelque chose de plus ancien qu’eux.

ÉL : Ils sont donc de bons héritiers de la Révolution !

PG : Bien vu. L’immédiateté de l’actualité conduit à une contraction du temps et à un rétrécissement de l’Histoire. Le passé est englouti comme le Titanic dans les profondeurs de l’océan Atlantique. Louis XIV, la Révolution, le XIXe siècle et Napoléon appartiennent à un passé qui est mort.

ÉL : À ce train-là, l’Histoire ne va-t-elle pas commencer avec Hitler ?

PG : C’est déjà le cas ! D’ailleurs, Hitler n’est pas étudié comme un personnage historique, mais comme une créature métaphysique qui incarne le nihilisme des valeurs morales.

BdK : Si je vous ai bien compris, notre société ne croit plus en son avenir et n’a plus besoin de son passé. Et comme, sans conscience historique, il ne peut pas exister de politique démocratique, tout fout le camp. Que nous reste-t-il, alors ?

PG : Il reste l’économie. Le règne de l’économie représente la forme normale d’une société d’individus démocratiques post-politiques. Il ne faut pas perdre de vue que la démocratie est à la fois un régime et une société, deux choses difficilement conciliables. Je suis convaincu que plus la société est démocratique, moins la politique peut l’être. Même si la Révolution française a cru faire table rase, l’Ancien Régime n’est pas mort en 1789. La société démocratique est longtemps restée une idée avant de devenir une réalité sociale. La politique démocratique du XIXe siècle et du début du XXe conservait de nombreux traits du monde d’avant. C’est depuis les années 1960 que les sociétés se sont réellement démocratisées et transformées en sociétés d’individus. La démocratie empirique est finalement un phénomène très nouveau.

BdK : Donc, les nouvelles ne sont pas bonnes. Sur le plan de la forme politique, on ne vit plus en démocratie…

PG : Je crois que l’invasion du mot « démocratie » dans les discours politiques reflète son effacement du champ empirique. Lorsqu’on révoque le vote des citoyens contre le Traité constitutionnel européen, on n’est plus en démocratie car, par définition, le référendum est la forme suprême de l’expression souveraine. Si on respecte le principe démocratique, on accepte que le peuple, même lorsqu’il se trompe, puisse avoir raison.

GM : Quel rôle les médias jouent-ils dans la mort de la politique ?

PG : L’immédiateté du discours homogène et unidirectionnel des médias ne contribue certainement pas à faire de l’individu un citoyen autonome. Néanmoins, je pense que le lien civique s’est défait indépendamment des médias. Mai-68 marque le début de ce processus de délitement en affirmant que l’individu est supérieur au citoyen. En somme, 1789 commence à mourir en mai 1968. Deleuze et Foucault ne disaient pas autre chose.

ÉL : Le « printemps arabe » annonce-t-il une renaissance de l’action politique ?

PG : Les civilisations meurent et se régénèrent. L’esprit du monde circule, comme dit Condorcet. La civilisation est née en Grèce, puis elle est passée dans le monde arabe lorsque les barbares ont renversé l’Empire romain, pour finir ses jours en Europe. Aujourd’hui, l’Europe se retire de l’Histoire sur la pointe des pieds mais l’Histoire continue. Sans elle.

BdK : Si la Guerre froide fut le dernier sursaut de la politique, il ne nous reste plus qu’à inventer une nouvelle Guerre froide…

PG : Fukuyama avait bien compris que c’est l’existence de l’ennemi qui crée de la vertu en politique. À l’époque de la Guerre froide, le communisme fabriquait de la vertu. Il rendait le capitalisme intelligent et inspirait aux dirigeants occidentaux une sorte de surmoi social qui les conduisait à bien traiter leur peuple.

ÉL : L’affrontement islam/Occident pourrait-il être cette nouvelle Guerre froide ?

PG : Le XXe siècle a connu deux ennemis. Le communisme, issu de la même famille que le libéralisme, a été un puissant objet de séduction à vocation universelle, contrairement au nazisme qui était une idéologie nationale et raciale, donc tout sauf universelle. L’islam n’a pas les capacités d’universalisation du communisme. C’est une religion liée à un territoire qui n’est sortie de ses frontières que pendant sept siècles en Espagne.

ÉL : Sauf qu’aujourd’hui, son installation en Europe s’annonce comme durable.

PG : Oui, mais cela ne signifie pas que sa capacité d’influence en soit augmentée. Cette invasion tranquille étend sa surface géographique, mais n’entraîne pas de conversions massives. L’islam ne peut pas être le communisme du XXIe siècle.

IM : Réactiver la dichotomie ami/ennemi chère à Carl Schmidt serait donc un moyen de lutter contre le relativisme des valeurs si mortifère pour la politique et la démocratie ?

PG : Ce serait une solution, sauf que la sensibilité démocratique n’aime pas la catégorie de l’ennemi.

IM : Dans l’Amérique de Bush, la lutte contre l’« Axe du Mal » a pourtant galvanisé le patriotisme et l’esprit civique des Américains.

PG : Sans oublier la religion. C’est bien la spécificité américaine. En Amérique, la religion a résisté, alors qu’en Europe occidentale, elle s’est effondrée très brutalement en quelques années.

BdK : Vous écrivez pourtant : « Nous sommes les premiers êtres humains à ne plus éprouver le besoin de rattacher notre existence à quelque chose de plus vaste et de plus ancien que nous. » Il semble que l’on se soit d’abord débarrassé de la religion avant de mettre à la trappe la politique. En fait, la vraie cata, c’est la sortie de la religion, et non de la politique !

PG : Pas tout à fait. La sortie de la politique est contemporaine de celle de la religion.
Tocqueville disait que la Révolution avait permis de restaurer les valeurs religieuses que le XVIIIe siècle avait déracinées. La Terreur fut paradoxalement un moment très religieux. Le XIXe était encore religieux, d’où le succès de Chateaubriand et des contre-révolutionnaires. C’est pendant les années 1960 que la société sort définitivement de la religion.

BdK : Que regrettez-vous le plus, la perte de l’Histoire ou la perte de la croyance dans le sens de l’Histoire ?

PG : Je regrette plutôt que l’on ne croie plus à la capacité des peuples à agir dans l’Histoire.[/access]

*Propos recueillis par Basile de Koch, Élisabeth Lévy, Isabelle Marchandier et Gil Mihaely

Histoires de la révolution et de l'Empire

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Tsunami : les esprits s’échauffent

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Il y a quelques jours, un communiqué de monsieur Staffan Nilsson, le président du Comité économique et social européen, entendait envoyer un message de solidarité à nos amis japonais. Monsieur Nilsson y notait que « le tremblement de terre et le tsunami auront clairement un impact majeur sur les activités économiques et sociales de la région » et précisait étrangement que « certaines iles affectées par le changement climatique ont été touchées ». A ce stade, on était en droit de ce demander en quoi cette seconde précision était nécessaire mais Monsieur Nilsson y apporte rapidement une réponse en se demandant : « Le temps n’est il pas venu de démontrer notre solidarité – pas moins de solidarité en nous adaptant au changement climatique et au réchauffement global ? » et le même de conclure que «Mère Nature nous a encore envoyé un signe que c’est ce que nous devions faire ».

Donc voilà, pour moi, il y a deux options : soit monsieur Staffan Nilsson nous explique que ce tremblement de terre et le tsunami qui a suivi sont des conséquences du réchauffement climatique – pardon – du « changement climatique », soit le président du CESE verse purement et simplement dans l’ésotérisme et est en train de nous ressusciter un culte paléolithique. Dans le premier cas, c’est grave ; dans le second aussi.

Quelque soit l’explication qu’aurait pu nous fournir monsieur Nilsson s’il avait des comptes à rendre gens, il semble qu’elle n’ait pas vraiment convaincu en interne : depuis, le message incriminé a été remplacé.

Sans panache, pas de France

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« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : c’était ce que répondait le Prince de Ligne quand on lui demandait pourquoi il ne revenait pas à son château de Beloeil, occupé par les révolutionnaires français, sur l’actuelle frontière belge. C’est un peu ce que je ressens depuis quelque temps pour la France et le monde auquel elle se soumet. Si des extra-terrestres aimables me proposaient la naturalisation, il ne serait pas sûr que je dise non.

D’habitude, je me consolais d’être Terrien en me disant que j’étais Français, qu’il restait au fond de notre histoire cette vieille idée gaullienne que nous avions passé un pacte multiséculaire avec la liberté du monde. Cela est souvent passé par l’exploit militaire. Le septennat européiste et moderniste de Giscard n’est-il pas sauvé par les paras sur Kolwezi, l’histoire de sept cents hommes portant un béret vert pour libérer l’enfer ? Ce fut la dernière fois que la France a agi militairement de sa propre initiative, n’attendant même pas ses alliés belges, dont les ressortissants aussi se faisaient massacrer là-bas. 1978, ce n’est pourtant pas si vieux…

Et quand le deuxième quinquennat chiraquien s’abimait dans la routine du Munich social, il y eut tout de même le discours de Villepin à l’ONU, celui sur la vieille nation qui montrait qu’il fallait beaucoup plus de courage, ce coup-ci, de ne pas faire la guerre plutôt que de se livrer à une ratonnade planétaire assistée par électronique afin d’aider les Américains à diversifier leur approvisionnement pétrolier sous prétexte d’installation d’une démocratie qu’on attend encore.

Dans un registre moins héroïque, on peut se souvenir, comme cela, au hasard, de quelques hommes politiques qui ont préféré prendre le risque de perdre les élections plutôt que leur âme (si, si, je vous assure, cela a réellement existé). C’est François Mitterrand, par exemple, qui affirmait haut et fort quelques jours avant le premier tour de 1981, en une réponse à une question piège d’Elkabbach et Duhamel (déjà…) que oui, et même si cela devait lui coûter des centaines de milliers de voix, il était radicalement opposé à la peine de mort. Ou, sur un mode mineur, Gilles de Robien découpant en direct sa carte de Démocratie Libérale pour protester contre les flirts poussés entre le Front National et la droite républicaine.

Tout cela a décidément changé, et bien changé, et ce n’est pas l’instant de grâce du discours du député de Denain, Patrick Roy, socialiste comme on l’est dans ces régions-là, qui, à peine sorti de son cancer du pancréas, a remercié l’ensemble de ses collègues, toutes tendances confondues, et en particulier le président Accoyer, pour leur soutien dans une maladie qui aurait dû le voir disparaître à Noël sans une rémission miraculeuse.

Déshonneur et manquement à la parole donnée

Parce que partout ailleurs c’est le déshonneur et le manquement à la parole donnée. Renaud Camus, dans son Journal, estime souvent avec raison qu’un des symptômes de la décadence, de la « nocence » est ce manquement à la parole donnée qui empoisonne la vie quotidienne. Le problème est quand cette parole dévaluée devient la parole politique, et la parole politique sur le plan international.

À quoi donc a-t-il servi à Nicolas Sarkozy, ou plutôt en quoi cela l’a-t-il servi de reconnaître la rébellion au colonel Kadhafi ? Le courage proprement sidérant des chebabs s’opposant à une armée moderne appuyée par des mercenaires, parvenant à prendre des villes, à les perdre puis à les reprendre avant de se faire écraser par de l’artillerie lourde et de l’aviation a effectivement de quoi enthousiasmer une vieille nation comme la nôtre qui sait depuis Valmy qu’une poignée de pouilleux décidés, encadrés par quelques officiers avec le sens de l’honneur, peut faire basculer le sens de l’histoire.

J’aurais dû me méfier. La reconnaissance diplomatique de l’opposition libyenne (on sait d’ailleurs assez peu de choses dans les chancelleries sur qui sont exactement les deux messieurs reçus sur le perron de l’Elysée) n’obéissait pas à je-ne-sais-quelle illusion lyrique malrucienne. Comme la promesse d’intervenir militairement en favorisant une zone d’exclusion aérienne et des frappes ciblées. Il a cherché quoi, Sarkozy, sur ce coup-là ? À retrouver auprès du peuple français toujours sensible à une certaine grandeur dans l’action quelques points dans des sondages ? Il faut croire que oui. Cette initiative recalée par le G8 et probablement par le Conseil de sécurité de l’ONU, l’aimable trahison des Britanniques qui avaient parlé de nous aider prouve une chose : Sarkozy est capable de flinguer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire la réputation d’un ministre des Affaires étrangères comme Juppé, qu’il n’avait pas prévenu et qui a dû manger son chapeau.

Le contraste entre les images de Benghazi s’apprêtant à l’assaut final et mettant un grand drapeau français sur les murs de son état-major et celles de la réunion du G8 décidant de ne rien décider, vous aurez beau faire, elle m’ont rappelé les bouilles un peu honteuses de Llyod Georges et de Daladier à la sortie des négociations sur le démantèlement de la Tchécoslovaque au profit d’Hitler en septembre 1938. Ou celle des discours gênés de Blum justifiant la non-intervention en Espagne auprès des forces de la République et du Frente Popular submergés par les franquistes.

Des Libyens vont mourir à Benghazi sous le drapeau français, mais le drapeau français ne voudra plus rien dire. Comme notre parole, comme notre honneur de nation. Qu’ils n’attendent pas nos mirages dans le ciel des Syrtes : il restera impitoyablement bleu et vide, comme dans un roman de Julien Gracq

Moody’s blues

Et si ce n’était que cela. Le dégoût ces temps-ci est la chose la mieux partagée au monde, pour paraphraser Descartes.

Si ce n’est pas l’horreur, c’est au moins l’humeur qui ne peut que saisir le citoyen devant la crapulerie des écologistes et de Mme Duflot sur la question nucléaire. On rappellera que les écologistes ont décidé d’un destin électoral commun avec le parti socialiste (souvent pour faire la peau au Front de Gauche d’ailleurs, comme dans le Val de Marne), parce que les écolos, ça aime bien, comme tout le monde, les ministères et les sièges à l’Assemblée et au Sénat. Les socialistes ne sont pas plus partisans que ça d’une sortie irréfléchie du nucléaire. Mais voilà que Cécile Duflot, dont la formation n’a pas réellement fait campagne sur le terrain pour les cantonales, voit l’occasion de gagner in extremis quelques points dans quelques départements. Alors qu’au fond, le nucléaire, les écolos, quoiqu’on en dise, et du fait de leur alliance implicite avec le PS, ce n’était plus leur préoccupation majeure. Mais enfin, si quelques centaines de milliers d’irradiés nippons peuvent faire gagner quelques décimales à un candidat, pourquoi se priver ?

La coupe du dégoût doit se boire jusqu’à la lie. Nous n’avons pas le monopole du cynisme ou de la froideur comptable. Si vous voulez vous renseigner sur l’état réel du Japon, regardez la Bourse. Les courbes y sont celles du désastre en cours. Les gens d’argent spéculent sur à peu près tout, même la fin du monde en cours, et comme le disait un vieux théoricien bolchévique, ils vendront eux-mêmes la corde pour les pendre.

Petite cerise sur le gâteau : on apprend que l’agence Moody’s, comme ces tueurs qui profitent des grandes catastrophes pour régler leurs comptes personnels, partant du principe que lorsque l’époque est au massacre, on ne s’aperçoit pas que vous avez tué l’amant de votre femme, nos vieux amis de l’agence Moody’s donc viennent de dégrader la note du Portugal qui, comme la Grèce, se saigne pourtant à blanc depuis des mois.

« L’humeur, l’honneur, l’horreur » : si l’ambassade martienne, hélas, me refuse ma demande de visa, je resterai communiste français, bien que ce soit baroque et fatiguant.

Libye : on est prié d’avoir tort

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« Mouammar Kadhafi peut l’emporter » : tel est l’avis de James Clapper, directeur des services de renseignement américains. Devant les membres ébahis de la commission de la Défense du Sénat, ce vétéran du renseignement a expliqué que le régime avait plus de « souffle » logistique que les insurgés – ce qui signifie que le temps joue en faveur de Kadhafi.

Il est déjà difficile pour les élus américains de rompre avec le schéma tout neuf des révolutions arabes et de comprendre le message de Clapper : contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, en Libye, la pression de la rue n’a pas entraîné de révolution de palais ni fissuré le noyau dur du régime. Moussa Koussa, l’homme qui aurait pu être l’Omar Soulayman libyen, reste très discret. Il semblerait que les loyautés tribales et claniques résistent mieux que les allégeances étatiques plus modernes et plus fragiles.

L’inquiétude des sénateurs s’est muée en panique lorsque le général Clapper a ajouté qu’en cas de victoire des Kadhafi il fallait craindre que les armes tombées entre les mains des rebelles se retrouvent tôt ou tard dans les arsenaux de groupes terroristes. Autrement dit, les allégations du « Frère guide » selon lesquelles son régime ferait face à des cellules d’Al Qaïda ne seraient fausses que provisoirement.

Et ce n’est pas tout ! Jeudi dernier, les mauvaises nouvelles volaient en escadron au-dessus du Capitole. Ainsi Clapper a également déclaré que « la Russie et la Chine étaient les menaces étatiques les plus importantes pour les Etats-Unis ». Affolés, certains sénateurs républicains n’ont pas attendu la fin de la séance pour tweeter leur colère et exiger la tête de Clapper. Or, contrairement au porte-parole du State Department P. J. Cowley, limogé après avoir critiqué les conditions de détention de Bradley Manning – la gorge profonde présumée de Wikileaks – la Maison Blanche a décidé, dans le cas de Clapper, de se satisfaire d’une déclaration « désambiguante ». Le vieil officier de renseignement, affirmaient les conseillers d’Obama, s’est contenté d’une analyse purement militaire de la situation. C’est que, du point de vue – politique – du président américain, le fait que Kadhafi ait perdu toute légitimité pour gouverner pèse autant dans la balance que le nombre de divisions qu’il peut aligner.

Rappelons que Clapper, qui a fait sa carrière dans le renseignement électronique, n’a peut-être pas une sensibilité excessive au « facteur humain ». Au demeurant, il n’en est pas à sa première « sortie ». En 2003, il expliquait que si des armes de destruction massive n’avaient pas été trouvées en Iraq, c’est parce que Saddam Hussein les avait exfiltrées vers la Syrie. Son chef de l’époque l’avait immédiatement désavoué, déclarant qu’il s’agissait d’une « opinion personnelle qu’aucun élément concret n’étayait ».

Mais ce petit scandale washingtonien révèle surtout à quel point il est difficile d’exprimer des opinions divergentes quand l’air du temps est, ce qui est bien sûr compréhensible, au « Kadhafi dégage ! » Le Frère guide libyen, on est tous d’accord, est une crapule mais au fond, que sait-on des insurgés ? Avons-nous assez confiance en eux pour faire la guerre à leurs côtés ? Les réserves émises par Merkel et Ashton sont-elles forcément, comme semble le penser l’ami Miclo, l’expression de leur lâcheté ? Une intervention militaire est-elle la meilleure solution dans le chaos libyen ? La très médiatique mais relativement peu sanglante – pour le moment – crise libyenne est-elle l’affaire la plus dangereuse et la plus urgente du moment ? Autant de questions qu’il faudrait se poser calmement – si c’est possible.

Clapper a choqué parce qu’il analysait la situation au lieu de faire du wishful thinking droitdelhommiste. D’autres dossiers – comme la Côte d’Ivoire par exemple – démontrent que tôt ou tard la réalité finit par imposer sa loi. Et d’ailleurs les autres acteurs internationaux importants – la Russie, le Brésil et surtout à la Chine pour ne pas les nommer – pratiquent une politique étrangère sans état d’âme, fondée sur une analyse froide de la situation.

En Arabie saoudite, on en a tiré les conséquences. Riad n’a pas attendu une décision onusienne pour dépêcher des troupes au secours du régime à Bahreïn. Cette crise-là, un mélange de pétrole et de conflit chiites-sunnites est d’une importance capitale. Les Saoudiens savent que pour les choses importantes on ne passe pas par le « Machin » et – au moins pour le moment – on ne proteste pas sous les fenêtres de leurs ambassades. Quand les Chinois, les Russes, les Brésiliens et autres Saoudiens observent les rapports de forces, les Occidentaux lisent les rapports d’Amnesty International. Il est urgent de diversifier un peu nos lectures.

Kadhafi, agitateur d’idées ?

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Toutes nos félicitations à Libération : le journal de Nicolas Demorand a dévoilé que les murs de la Fnac, place des Ternes, appartiennent à la Compagnie des exploitations réunies (CER), qui dissimule elle-même la société Lafico (Libyan Arab Foreign Investment Company) c’est à dire Kadhafi. Lafico est d’ailleurs l’une des cinq personnes morales visées par les « mesures restrictives » de l’Union européenne, décidées le 11 mars. Autrement dit, Alexandre Bompard est locataire de Mouammar.

Libé a repéré l’administrateur de biens (un homme d’affaire français) qui a conclu la vente de l’immeuble au fond libyen, et voici son témoignage : « C’est moi qui ai conclu cette vente en 1992. L’immeuble a été acheté par les Libyens à une institution bancaire. C’est un investissement voulu et autorisé par les pouvoirs publics en France. » Pour ne pas faire apparaître officiellement les Libyens, des mandats de gestion ont été confiés à la société Tour Eiffel Asset Management.

Sauf que Libération n’est pas allée jusqu’au but. Le 15 avril 1992 l’ONU a décidé de décréter un embargo contre la Libye soupçonnée fortement d’avoir commandité l’attentat contre le vol 103 au-dessus de Lockerbie. Et on aurait donc aimé que Libé débusque le scoop dans le scoop en enquêtant sur la question à 10 millions d’euros : cette affaire a-t-elle été conclue avant le 30 avril 1992 (date de l’entrée en vigueur des sanctions) ou bien après ?

Les « pouvoirs publics » étaient au courant de la transaction comme le signale Libé et ont au mieux triché (avant même le vote du 15 avril le gouvernement français savait que l’ONU allait prendre ces mesures) et au pire carrément bafoué l’embargo.

A l’époque, le ministre des Affaires étrangères s’appelait Roland Dumas.

C’est donc bien à tort qu’on a accusé celui-ci de défendre exclusivement les intérêts des Syriens…

Tunisiens recherchent révolution

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Plus de deux mois après la fuite de Ben Ali, Tunis se réveille avec la gueule de bois. Plus qu’un abus de Celtia − la bière locale −, les acteurs de la mal-nommée « Révolution de Jasmin » découvrent les turpitudes de la « transition démocratique ». Il ne suffit pas de déloger le tyran pour abolir la tyrannie. Une démocratie digne de ce nom ne se construit pas en un jour ; et toute l’ingéniosité du « state building  » à la Fukuyama ne peut transformer des contestataires en démocrates. Contre l’enthousiasme général, Béatrice Hibou douche l’utopisme de ceux qui applaudissaient hier encore aux chiffres improbables du « miracle (économique) tunisien ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans La Force de l’obéissance, cette disciple du sociologue politique Jean-François Bayart disséquait les mécanismes de domination et de contrôle horizontaux que l’on retrouvait jusque dans les plus petits réseaux de solidarité étatiques benalistes. Selon la formule du donnant-donnant, « 26-26 » (nom donné au service d’aide aux plus démunis) et « 21-21 » (assistance aux chômeurs) fonctionnaient comme des réceptacles de servitude volontaire. Les Tunisiens échangeaient leurs libertés politiques contre la stabilité et un pouvoir d’achat dopé par une économie de crédit. Cette machine de guerre pacifique obtenait du consentement dans toutes les strates de la population, bien au-delà de la caste oligarchique des Trabelsi et de leurs séides affairistes.

Derrière le dictateur, un despotisme doux profitait aux secteurs-clés de la société

Comme le démontrait brillamment Hibou, enquêtes et entrevues croisées à l’appui, le plus petit délégué de quartier du RCD[1. Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali] – généralement choisi pour son apolitisme et sa capacité à mobiliser des réseaux de solidarité locale − conjuguait clientélisme et (douce) répression. Cette dernière restait cantonnée aux franges les plus contestataires qui s’étaient volontairement placées en marge du système : islamistes, opposants en rupture de ban ou figures de proue médiatiques de la subversion (tel Taoufik Ben Brik, journaliste qui s’est autoproclamé martyr officiel de Ben Ali auquel il rêve désormais de succéder : bel exemple de rivalité mimétique !). Derrière le dictateur régnait donc un despotisme doux, une tyrannie si bien huilée qu’elle profitait à des secteurs clés de la société tunisienne qui, non contents de s’en accommoder, en formaient les principaux rouages. Jusqu’au jour où tout éclata…

Loin d’être anecdotique, l’immolation de Mohamed Bouazizi, ce jeune déclassé de Sidi Bouzid, a révélé les failles d’un « modèle » loué par tous les économicistes du monde, de Jacques Chirac à DSK. Panem et circenses, pensaient-ils : la boisson gazeuse accompagnée d’une ration quotidienne de macaronis, quasi-plat national, suffirait au bonheur de la petite bourgeoisie et du bas peuple.

C’était oublier le vent de l’Histoire, dont les grains de sable suscitent des coups de théâtre virevoltants. À la lumière des événements de ces dernières semaines, l’analyse de Béatrice Hibou gagne encore en acuité, même si les apparences − un dictateur renversé par la masse du peuple qui, hier encore, asseyait son pouvoir − paraissent lui donner tort. Vous qui piaffez d’impatience devant le journal de 20 heures, un détail ne vous aura pas échappé : ceux-là mêmes qui encensaient Ben Ali rivalisent aujourd’hui d’optimisme dans leur peinture d’une Tunisie démocratique enfin libérée du joug de son tyran. Tout n’est pas si simple…

Le préfabriqué médiatique vendu sous le nom de « Révolution tunisienne »

À l’ère de l’après-RCD, Hibou ne craint pas de doucher la béatitude des démocrates de la vingt-cinquième heure lorsqu’elle met en doute le préfabriqué médiatique vendu sous le nom de « Révolution tunisienne ».

Les émeutes qui ont contraint à l’exil Ben Ali, gentiment poussé dans l’avion par l’état-major, s’expliquent avant tout par la rupture du pacte social et sécuritaire qui reliait le Parti-État à ses différentes clientèles.

Chômage endémique des jeunes, que la révision des accords multi-fibres avec l’Union européenne n’a pas arrangé (merci au libre-échange !), paupérisation relative de classes moyennes éduquées rongées par leurs dettes, frustration d’un pays entier spectateur d’une société de consommation nouvellement installée : la coupe était pleine. Ajoutez à cela l’ingrédient virtuel, avec la diffusion des technologies de la communication, et les ingrédients de la révolte sont complets. De là à parler d’une révolution, avec claire conscience de la nature du changement à mener, il y a un grand pas à franchir. Il ne suffit pas d’invoquer l’État de droit, la démocratie et les droits de l’homme pour construire un avenir solide. Ni de changer d’acteurs pour modifier les règles du jeu.

Aussi, le climat post-insurrectionnel actuel reproduit-il logiquement les errances d’hier. Au clientélisme RCDiste a succédé une avalanche de revendications catégorielles – souvent fort légitimes − qui n’envisagent le bien commun qu’à l’aune d’intérêts corporatistes.

En attendant les élections de juillet, faute d’un homme fort, Tunis vient de se doter d’un premier ministre de 85 ans, ex-pilier de l’ère Bourguiba, Beji Caïd Essebsi. Parviendra-t-il à insuffler une culture républicaine aux 10 millions de Tunisiens lassés de l’unanimisme benaliste ? Sauf à croire au mythe de l’homme providentiel, la servitude volontaire passée risque de laisser place à des mobilisations inabouties au service d’objectifs flous : augmenter les salaires, renverser le gouvernement, proclamer la démocratie hic et nunc ? L’immaturité politique restant sans doute le passage obligé de l’apprentissage démocratique, ne soyons pas trop durs.

Convertir d’authentiques révoltés en révolutionnaires puis en citoyens libres et égaux est une sacrée gageure. Pourquoi ne pas la relever ?[/access]


LA TUNISIE DE BEN ALI: La société contre le régime

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