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Radiohead se dématérialise

Depuis la suppression des limbes par le Vatican[1. Jusqu’au mois d’avril de l’année 2007, les petits enfants morts avant leur baptême allaient dans les limbes, mais Sa Sainteté Benoît XVI a changé tout ça : la notion de « limbes » n’a plus valeur d’article de foi. Où diable sont-ils alors entreposés ?], on a toutes les raisons de reléguer ce vocable dans le domaine de l’embryologie sacrée ou dans le souvenir ému plutôt flou que nous aurait laissé la lecture du roman de Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique) si on est allé au bout. Heureusement que le nouvel album de Radiohead a la bonne idée de nous maintenir dans le formol : le groupe culte des années 1990 revient avec un huitième album intitulé The King of Limbs et fait le point sur cet étrange objet dématérialisé par les démons de l’ère digitale.[access capability=”lire_inedits”]

Disque de dépressifs en préretraite

Entre ciel et terre, certes : la production des cinq d’Oxford a souvent été qualifiée d’« aérienne ». Entre chien et loup : leur son qui hésite entre le rock et l’électro depuis toujours. Et dernièrement, entre le disque et le fichier numérique, avec In Rainbows (paru sans label, en 2007) et ce nouvel opus, dont les sorties successives sont programmées à la manière d’un teasing à répétition. Depuis vendredi 18 février, on a la possibilité de se procurer l’album dans sa version MP3, en téléchargement payant sur un site « dédié », thekingoflimbs.com. Pour le reste (le 28 mars, puis le 9 mai, date où l’album est même censé changer de nom…), on s’y perd : coffret à 36 euros avec des images ou simple CD à 11 euros. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses ! Et pourquoi pas la version avec les chipsters ou le maillot de bain ? Que la musique se dématérialise, que Radiohead cherche à être absolument « dans le coup », OK (Computer). Mais cela ajoute-t-il quoi que ce soit à la qualité de la production ? Sous le fallacieux prétexte d’une lutte contre la grande machine des labels, la bannière alter d’une lutte anti-système, il ne s’agit évidemment que d’un immense coup de pub de la bande à Thom Yorke.

Le « buzz Radiohead », c’est encore plus que ça : leur affranchissement du diktat d’EMI depuis 2007 révèle surtout une double hypocrisie. S’ils se passent du concours d’une maison de disques, c’est avant tout parce qu’ils ont les moyens de se le permettre. Maison de disques qui, au demeurant, leur avait permis de devenir ce qu’ils sont, depuis Pablo Honey et le succès mondial du single Creep. Du reste, j’ai personnellement pu écouter l’album en entier gratuitement sur le site internet d’un quotidien régional, et l’ensemble est pire que décevant. Je m’adresse aux fans : imaginez un album entier qui sonnerait comme Pulk/Pull Revolving Doors, cette piste nuisible et obsédante de l’album Amnesiac sorti en 2001. Dix ans plus tard, on réduit encore les moyens : voici un disque de dépressifs en préretraite, à écouter en Damart juste avant de se coucher à 18 h 30. Quant au visuel, on sera moins étonné d’apprendre qu’il est seulement laid, avec ses montres expressionnistes − du street-art pour zombies. Si « le beau est toujours bizarre », le moche peut l’être tout autant, et gageons qu’une pochette de Radiohead l’est assez souvent.

Une guerre civile à 20 mètres de profondeur

Farce virtuose ou génie incompris : ce huitième album est-il intentionnellement faible ou trop subtil pour les oreilles de l’auditeur ? Le mystère ne sort pas des limbes, pas à la première écoute en tout cas. On diffuse, paraît-il, de la musique classique dans les parkings pour limiter les agressions. La majeure partie de The King of Limbs, elle, nous promet une guerre civile à 20 mètres de profondeur. Bloom, Feral ou Give Up the Ghost révèlent des boucles obsédantes qui rappellent les travaux de Thom Yorke en solo sur The Eraser (2006) et des rifs qui marquent quelques influences techno. On est si loin du génie de Kid A (2000) !

D’année en année, le projet de Radiohead a consisté à épurer la musique au profit de la technique : de moins en moins de mélodies, des paroles qui se répètent, un abandon des structures de base d’une chanson et de plus en plus de dissonances. Lotus Flower et Codex sont tout de même de bons morceaux, le premier pour sa force mélodique, le second pour son piano qui rappellera (un peu) Pink Floyd.

Si les autres disques de Radiohead restent pour longtemps dans nos mémoires et nos enceintes, cet album buzzé et surbuzzé ne mérite pas son paradis. Pire que les limbes, et parce qu’il ne s’agit pas de petits enfants, je les aurais bien laissés au purgatoire.[/access]

The King of Limbs

Price: 8,99 €

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Mars 2011 · N°33

Article extrait du Magazine Causeur


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