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J’ai tout lu de Roux, sauf Combaluzier

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L’affaire Zadig & Voltaire c/ Fréderic & Lefebvre, Causeur vous la commentait dès le 4 avril à 14h20, sous la plume de mon amie Muriel Gremillet.

Ce qu’elle ne pouvait pas encore savoir à l’époque, c’est le fameux concours de blagues auquel cette bourde allait donner lieu sur le net. Moi-même, pour vous dire, je n’en ai été averti que par la lecture du Monde magazine.

Dieu sait que je ne ris pas tous les jours à la lecture de cet hebdomadaire. Mais là ça fait cinq jours déjà, et je ne m’en remets pas. C’est un certain Thomas Wieder qui signale opportunément les meilleurs conseils de lecture prodigués à l’apprenti écrivain-ministre par les internautes. Ça va du politique (Le Manifeste du parti communiste de Marks & Spencer) au polar (L’Assassin habite au Century 21) en passant par la philo : Ainsi parlait Zara.

C’est bien simple : je n’avais pas ri d’aussi bon cœur depuis la campagne de Chirac en 95.

Les infortunes de l’ISF

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Finalement, il n’aura pas duré un quinquennat. Le bouclier fiscal vient d’être enterré par le président de la République en même temps que l’annonce d’une réforme de l’ISF. Evidemment, le résultat de la réforme est un peu loin de la promesse faite il y a quelques semaines : un donnant-donnant fiscal. Je supprime le bouclier fiscal (symbole pour la gauche de l’injustice fiscale) mais je supprime aussi l’ISF (symbole de l’impôt idiot et confiscatoire pour la droite) ne sera pas supprimé, mais réservé aux contribuables dont le patrimoine dépasse 1,3 millions d’euros -à condition qu’il ne soient pas assez riches ou assez malins pour y échapper déjà totalement.

L’opposition considère que cette réforme relève du « bricolage », d’autant que les effets sur le budget de l’Etat et sur le patrimoine des Français ne sont pas encore évidents à mesurer. La palme de la réaction hostile revient sans doute à Jean-Luc Mélenchon qui, ce matin sur Canal Plus, a bien sûr fustigé ce remaniement fiscal. Mais au-delà de la seule critique, le Monsieur Plus du Parti de gauche propose lui aussi de remanier l’impôt, mais à sa façon: «Au-delà de 300 000 euros de revenus par an, on prend tout, 100 %! » Voilà une réforme qui aurait au moins le mérite de la clarté.

« La vérité, Marine, c’est bon pour nous ? »

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En mars, nous avons tous été privés d’une des émissions les plus intéressantes et inattendues de l’actualité politique française mais, pour moi comme pour tous les Juifs que je connais, la plus attendue : l’interview de Marine Le Pen sur Radio J. Des voix juives se sont élevées au sein de la « communauté » contre la diffusion d’une parole frontiste sur les ondes israélites de France et la présidente du Front national a été désinvitée. On le regrette amèrement, mais il n’est pas scandaleux qu’une radio privée communautaire refuse de recevoir un homme ou une femme politique.[access capability= »lire_inedits »] Après tout, les Juifs qui financent, qui animent et même ceux qui écoutent Radio J, et le CRIF qui représente tout ce petit monde, font ce qu’ils veulent chez eux, c’est leur droit, contrairement à Michel Drucker ou à Laurent Ruquier qui font ce qu’ils veulent sur une télé de service public qui ne leur appartient pas.

Cette décision m’a mis en colère et, si j’avais eu ma carte au CRIF, je l’aurais découpée devant la caméra de mon portable mais, je le répète, il n’y a là rien de scandaleux : je trouve juste cela indigne. Je précise à l’attention du lecteur qu’il n’y a pas de carte du CRIF et à l’attention du membre d’Égalité et Réconciliation[1. Association animée par Alain Soral] que si, bien sûr, il y en a une, mais qu’elle est secrète et qu’elle donne au porteur des pouvoirs qu’on m’interdit de nommer ici.

Une manifestation dont le mot d’ordre était « Pas une voix juive pour le FN ! » a suivi, organisée par l’UEJF qui s’inquiétait que « certains Juifs puissent être tentés d’adhérer au discours de Marine Le Pen ». Je veux bien qu’on s’inquiète pour moi et même qu’on veuille m’empêcher de céder à la tentation mais, si je ne demande qu’à être convaincu, il me faut un débat et des arguments, pas un refus du dialogue et des mises en garde. Et qu’on ne me parle pas de « vote juif ». Si je n’avais pas prévu, avant cette censure et ces injonctions, de voter FN, je crois bien que je l’aurais décidé après et, même si Moïse était descendu du Sinaï pour me dire « Front national tu ne voteras pas », je l’aurais envoyé voir là-haut si j’y suis. Même le Bon Dieu s’est montré plus libéral que les antifascistes de l’UEJF, avec son arbre de la connaissance et sa pomme, malgré sa crainte « qu’un certain Juif puisse être tenté d’adhérer au discours d’une autre tentatrice ». Le libre-arbitre, ce n’est plus bon pour les Juifs ? Réjouissons-nous que ces jeunes résistants n’aient pas le pouvoir de déclencher le déluge en cas de victoire du Front.
Marine Le Pen s’est exprimée sur cette question dans des termes qui m’auraient convaincu si Moïse m’avait fait douter, expliquant que ce refus de la soumettre à la question n’était ni démocratique, ni républicain. J’ajouterais qu’en plus, ce n’est pas juif.

Il n’est pas démocratique que les représentants d’une communauté tournent le dos à un parti politique qui, à en croire les sondages, emporte l’adhésion d’un électeur sur quatre. Cette posture a fait son temps et on ne peut pas continuer à clamer son attachement à la démocratie et prétendre œuvrer à sa défense quand on refuse d’accueillir la diversité des idées et celles portées, que cela plaise ou non, par des millions d’électeurs et par Marine Le Pen.

Il n’est pas très républicain non plus d’appréhender un débat politique avec un réflexe communautaire. On peut se demander à propos de tout et de n’importe quoi si « c’est bon pour les Juifs » mais, même sur une radio juive, nous sommes les citoyens d’une nation qui mérite qu’on se pose aussi des questions françaises. L’idéal républicain exige que l’on s’engage ou que l’on se prononce en politique dans l’intérêt supérieur de la nation et pas pour défendre les intérêts particuliers de sa classe, de sa corporation ou de sa communauté. Si certains ne peuvent pas s’empêcher de voter juif, qu’ils s’abstiennent de s’en vanter car il n’y a vraiment pas de quoi.

Enfin, ce n’est pas juif de refuser un dialogue. Depuis quand des Juifs renoncent-ils à un exercice dialectique ? Peut-on laisser le soin d’entamer une réflexion sur « Marine Le Pen et la question juive » à des goys qui devront tenter d’y apporter des réponses ou d’y ajouter des questions pendant les cinq mille prochaines années ? Il y a un contentieux entre les Juifs et le Front national à cause des provocations antisémites de Jean-Marie Le Pen et de la complaisance qui existe encore dans ce parti pour le négationnisme. L’occasion a été manquée de régler ce différend incontournable. Si Marine est une néo-nazie qui avance masquée, il n’aurait pas été difficile pour un journaliste malin qui connait Drumont, Maurras et Bernanos, un chercheur de petite bête immonde qui monte, de déjouer la manœuvre. Est-ce juif de se dégonfler devant une femme politique quand on a les moyens de la faire parler ? Si, comme elle le prétend, elle a tourné cette page sombre de l’histoire du FN, qu’on lui demande des gages, des explications, des preuves et qu’un règlement de comptes en règle serve la vérité. Si un média juif, qui est censé s’y connaître en antisémitisme, capable de traquer cette perversion dans les moindres replis des arrière-pensées, entre les lignes et derrière les mots n’est pas foutu de tendre un guet-apens à une supposée fasciste, à quoi sert-il ?

L’antisémitisme du Front national était l’un des arguments du président du CRIF pour justifier le refus de recevoir Marine Le Pen : l’islamophobie était l’autre. Richard Prasquier a repris cette idée brillante, qui depuis a fait son chemin pour accoucher d’une étoile verte dans l’esprit d’Abderrahmane Dahmane, selon laquelle les musulmans aujourd’hui souffrent de la même stigmatisation que les juifs hier. Même ceux qui ne savent pas lire mais qui ont regardé ARTE une ou deux fois au cours des vingt dernières années sentent que la comparaison est déplacée. Sans même parler de Vichy, des lois raciales, du statut des Juifs, des exclusions et des persécutions croissantes jusqu’à la solution finale, le discours anti-juif d’avant-guerre était l’exact opposé des propos actuels du FN, islamophobes ou jugés comme tels. Nos grands-parents auraient accueilli avec bonheur un débat national visant à favoriser l’émergence d’un judaïsme de France. Les ashkénases se seraient peut être méfiés d’une Haute autorité visant à punir la discrimination à l’embauche des Juifs parce que « ces trucs-là, ça finit toujours par nous retomber dessus », mais seraient restés éternellement reconnaissants. La France des années 1930 ne reprochait pas à ses Israélites leur communautarisme, elle était effrayée par leur capacité à s’assimiler un peu trop vite et un peu trop bien. Le monde de la culture, des affaires, de l’enseignement n’était pas très accueillant pour ces métèques qui jouaient le jeu de l’École républicaine, excellaient dans les études, se débrouillaient dans le commerce et occupaient des places enviées. On se demandait s’il était possible qu’un Juif comprît Racine, aujourd’hui, quand des collégiens issus de l’immigration alignent trois vers, ils remportent la palme du festival de Cannes. Le discours le plus républicain dans la France de 2011 serait stigmatisant parce qu’il invite les musulmans à ne pas trop faire bande à part. On regrette que les Juifs, hier, n’aient pas été stigmatisés comme ça.

Malgré ces réalités, des autorités juives, croyant bien faire, se dressent entre le discours nouveau du Front national et leurs ouailles, craignant d’égarer quelques brebis et de faire reprendre du poil à la bête. Marine Le Pen veut réaffirmer que la République ne reconnaît aucune communauté et elle ne se rendra jamais au dîner du CRIF. Je comprends que ça en chagrine certains : pas moi, ni comme Français, ni comme Juif.[/access]

Abattage rituel, le député UMP Nicolas Dhuicq veut une loi

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Trois questions à Nicolas Dhuicq, député UMP de l’Aube et auteur d’une proposition de loi sur l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux[1. Avertissement : Cet entretien a été réalisé par téléphone le 7 mars dernier, soit quatre semaines avant le débat organisé par le l’UMP sur la laïcité].

David Desgouilles – Vous avez déposé en novembre dernier une proposition de loi visant à améliorer l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux. Elle a été co-signée par 55 collègues de la majorité. En quoi elle consiste t-elle ?

Nicolas Dhuicq – Commençons par le début si vous le voulez bien. Ma prise de conscience sur ce sujet remonte à un jour où je souhaitais acheter, pour déjeuner, un sandwich dans une échoppe du centre-ville de Troyes. Impossible de trouver autre chose que du hallal. J’avais trouvé cela assez étonnant. Ensuite, nous avons assisté à la campagne des militants de la cause animale, notamment Brigitte Bardot, campagne qui alertait l’opinion sur les conditions d’abattage sans étourdissement1. Enfin, il y a eu cette proposition de loi de mon collègue sénateur About (UC). Cette dernière comportait non seulement un étiquetage explicite mais aussi un contrôle des volumes d’animaux abattus sans étourdissement afin de les mettre en adéquation avec les consommateurs. On entrait dans un système de quotas qui ne me convenait guère puisque ce n’est pas la tradition française d’établir des statistiques en fonction de la religion.

En fait, beaucoup de morceaux d’animaux abattus de manière rituelle sont réinjectés dans le circuit normal. Si la filière casher comporte des prescriptions extrêmement précises et compliquées, elle ne connaît pas une grande rentabilité parce qu’il s’agit d’un micro-marché. En revanche, avec la filière halal, les abattoirs gagnent davantage puisqu’on saute l’étape de l’étourdissement. Il y a deux autres différences de taille entre les deux filières : le Grand Rabbin -et lui seul- certifie quatre-vingts sacrificateurs et la rémunération du culte juif est répercutée sur le consommateur en boucherie. En revanche, pour le culte musulman, il n’y a d’une part aucune centralisation, ce qui pose un problème de traçabilité pour les musulmans eux-mêmes mais cela entrave aussi deux fois la laïcité : ce n’est pas le consommateur qui paye le certificat par un surcoût ; c’est l’abattoir qui paye la taxe rémunérant le culte, et donc par extension tous les consommateurs, qu’ils soient musulmans pratiquants ou non. D’autre part, il y a discrimination à l’embauche puisque c’est forcément un musulman qui doit prononcer les phrases rituelles lors de l’abattage de l’animal.
C’est fort de tous ces constats que j’ai décidé de déposer cette proposition d’étiquetage obligatoire du mode d’abattage.

David Desgouilles : Comment votre proposition a t-elle été accueillie ?

Nicolas Dhuicq – On peut parler d’affolement au niveau des autorités religieuses. Le consistoire juif s’est inquiété du fait de la position de « micro-marché » de la filière casher. Quant au CFCM, il l’a davantage été par le danger que pouvait faire coïncider ma proposition de loi avec l’extrême division des pratiques et des « autorités certificatrices » parmi les musulmans.

C’est surtout cette forte inquiétude qui m’a guidé dans mon choix de suspendre ma proposition afin d’auditionner davantage les parties en présence. Il fallait calmer les esprits puisqu’il s’agit d’un sujet technique et complexe, un débat assez compliqué. Mon groupe parlementaire n’a pas été fâché que je suspende mon initiative même s’il est conscient qu’il ne s’agit pas d’un retrait définitif tant ma détermination est grande ; les problèmes soulevés dans mon exposé des motifs, après tout, demeurent.

David Desgouilles : On a l’impression qu’au lieu d’agir et de faire respecter la Loi, les principes laïques, les pouvoirs publics sont davantage occupés à organiser des débats, comme sur l’identité nationale ou en appuyer d’autres, comme celui qu’organise JF Copé sur la Laïcité. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Dhuicq – Dans l’absolu, je suis d’accord avec vous. Le rôle de l’élu, c’est effectivement de décider. Pour autant, je ne jette pas la pierre ni au gouvernement ni à mes collègues. Car nos sociétés occidentales traversent une véritable crise de rapport à l’autorité. Cette dernière étant devenue suspecte par nature, on est entré dans l’ère du tout-participatif.

L’Islande, l’autre pays de la révolution

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Un pays essentiellement connu pour ses grandes blondes, ses fjords, ses sagas, ses geysers et ses aurores boréales ne peut pas être franchement mauvais. J’ai donc pour l’Islande un a priori favorable. Il y a bien sa littérature policière qui, comme celle de tous les pays nordiques, sent le saumon fumé pas frais et la laine mouillée, et ferait passer Derrick pour James Bond, mais bon, on ne va pas chipoter. Je me souviens qu’il y a quelques années, quand on a recensé les armes possédées par des particuliers, on a dû trouver en tout et pour tout une dizaine de fusils de chasse dans ce pays d’un peu plus de 320 000 habitants. Je me souviens aussi que dans les années 1980, ils ont eu une présidente, Vigdis Finnbogadottir, ancienne directrice de troupe de théâtre, qui avait fait ses études universitaires à la Sorbonne, comme n’importe quel chef d’Etat africain, mais que contrairement à un chef d’Etat africain, elle avait été élue au suffrage universel et n’avait pas besoin de l’armée française pour lui expliquer qu’il fallait partir.

Même quand ils font dans la catastrophe naturelle, ces catastrophes naturelles qui sont tout de même autant de rappels de la fragilité et de la vanité de nos civilisations, les Islandais, contrairement aux Japonais ne choisissent pas l’épouvante absolue, radicale et définitive de l’holocauste nucléaire potentiel, mais l’éruption volcanique, certes spectaculaire mais non meurtrière d’Eyjafjöll qui envoya à la fin de l’hiver 2010 un gigantesque nuage de cendres dans l’atmosphère, paralysant ou désorganisant pendant plusieurs semaines le trafic aérien.

Le scénario qui apparaissait alors aux amateurs d’anticipation, pour peu qu’ils aient de l’imagination, c’était un avenir où le mot voyage aurait repris tout son sens, où la lenteur serait redevenue vertu, où le déplacement des populations n’aurait soudain plus été soumis à l’accélération permanente et absurde exigée par le tourisme de masse ou le transport mondialisé des marchandises, quand, sur l’étal d’un vendeur de primeurs, l’oignon de Thaïlande est moins cher que l’oignon bien de chez nous[1. Vu ce dimanche sur un marché lillois]. Ce n’était pas, comme à Fukushima ces jours-ci, l’image d’une humanité en phase terminale, constituée de travailleurs précaires, forcément précaires et désespérément héroïques, gagnant leur vie en la perdant dans les ruines radioactives d’un Prométhée technologique décidément mal enchaîné par des opérateurs privatisés.

Et même quand ils choisissent l’option « révolution » à leur programme d’histoire, ils trouvent le moyen d’être exemplaires, les Islandais. Vous trouvez, avec raison, les révolutions arabes difficilement lisibles. La Tunisie, c’est 89 ou 48 ? L’Egypte, c’est le Portugal de 74 ou le 18 Brumaire ? Bahreïn, c’est une chasse aux chiites initiée par l’Arabie Saoudite, l’URSS écrasant le printemps de Prague ou un peu des deux ? Quant à la Libye, c’est manifestement tout ce qu’on veut mais ça ressemble très moyennement à une révolution. En plus, tout ça, à force, commence à faire beaucoup de morts.

Les Islandais, eux, ont décidé de faire leur révolution sans tuer personne, ce qui ne la rend pas moins efficace. En plus, pour le coup, elle est relativement facile à comprendre puisque son moteur est simple, clair, lumineux : le peuple refuse à répétition, par la voie de référendums, manifestations et occupations des lieux de pouvoir, de payer pour la catastrophe financière de septembre 2008 dont chez eux la principale responsable est la banque Icesave. No, no, no : comme dans une chanson d’Amy Winehouse ou, pour ceux qui préfèrent, de Michel Polnareff.

Evidemment, sur cette révolution islandaise, les médias sont d’une discrétion de violette. Trois cent mille Vikings calmement en colère depuis des mois et déterminés à ne pas se laisser faire, ça pourrait donner des idées. Ailleurs. En Méditerranée, mais sur la côte septentrionale, si vous voyez ce que je veux dire. Dans les pays appelés gentiment PIGS[2. Portugal, Italy, Greece, Spain] du côté de la City.

Bon, dans la vulgate économique dominante, on vous dit que chaque citoyen islandais a une dette de 12 500 euros et que cela représente 40% du PIB, vous vous dites : « C’est pas possible, ils sont Grecs ou quoi ? La retraite à 45 ans, des fonctionnaires partout, un Etat qui s’occupe de tout, soigne, transporte, éduque, et voilà le résultat. La ruine. Puisqu’on vous dit que c’est terminé l’époque de l’Etat providence. Maintenant, il faut des économies ouvertes et des déficits inexistants pour être compétitifs et rassurer les agences de notation. »
Sauf que non.
Si les Islandais doivent tout ça, ce n’est pas de leur faute (en admettant, ce qui est de toute façon bien discutable, que ce soit la faute des Grecs, des Irlandais et des Portugais s’ils se retrouvent dans leur situation), c’est de la faute d’une banque entièrement privée, une banque en ligne, Icesave, qui a perdu 3,9 milliards d’euros en septembre 2008, essentiellement l’épargne de Britanniques et de Néerlandais qui capitalisaient pour leur retraite puisque eux, contrairement à ces bourriques de Français, avaient bien compris à quel point c’était démodé la retraite par répartition.
Les gouvernements britanniques et hollandais se sont donc retournés vers le gouvernement islandais. Comme tout gouvernement moderne de droite, du centre ou de gauche, le gouvernement islandais a été immédiatement capitulard devant le capitalisme et a dans un premier temps accepté de payer ou plutôt de faire payer sa population.
Une population qui vient dimanche 11 avril par référendum pour la deuxième fois de repousser la troisième mouture d’une « loi Icesave » qui prévoyait pourtant d’étaler les paiements.

Un référendum ? Eh oui, en Islande 40 000 signatures et hop, c’est comme en Suisse, le pouvoir est obligé de l’organiser. Les Suisses votent contre les minarets parce qu’ils sont riches et qu’ils n’ont que çà comme problème, les Islandais, eux, votent contre les banquiers parce qu’ils ne sont pas trop pauvres et voudraient bien que ça dure.

À ceux qui trouveraient que le mot révolution est un peu abusif pour qualifier ce qui se passe depuis plusieurs mois du côté de Reykjavik, on rappellera tout de même que les Islandais ont d’abord chassé la droite au pouvoir en assiégeant pacifiquement le palais présidentiel, que la gauche libérale de type strauss-khanien a elle aussi été aimablement renvoyée à ses chères études parce qu’elle entendait, ô surprise, mener la même politique que la droite, qu’un premier référendum imposé par le peuple pour déterminer s’il fallait rembourser ou pas les banques (dont Icesave) a vu une victoire du non par 93% et qu’il a été dans la foulée décidé une nationalisation du secteur du crédit. Pour couronner le tout, le 27 novembre 2010, les Islandais ont élu une Assemblée constituante chargée d’élaborer des lois fondamentales, pour éviter notamment ce genre de mauvaises surprises à l’avenir.

Alors si ce n’est pas une révolution, Sire, qu’est-ce donc ?

Libye : ni BHL, ni Munich

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photo : FightBack

Pas facile de faire entendre une voix qui ne donne ni dans le trémolo martial béhachélien ni dans le chuchotis de couard autarcique, autrement dit une voix qui ose admettre qu’elle ne parle pas au nom de la Raison, de la Morale et du Progrès réunis, mais qui pour autant ne rechigne pas à prendre parti.

Prendre parti dans un conflit qui n’est pas le nôtre, cela suppose une certaine pudeur et un certain style, cela suppose surtout de savoir qui nous sommes, quelles sont nos valeurs et quelle est notre cohérence, une question d’identité en somme, n’ayons pas peur des gros mots. Kadhafi n’est-il donc un dictateur que depuis le début de ce mois ? N’avait-il participé à aucun attentat ni jamais emprisonné aucun opposant du temps où il était reçu, et avec tous les honneurs, en France ? Il ne s’agit pas ici de protéger des civils affolés et des insurgés désorganisés − mais au sein desquels des hommes remarquables existent puisque BHL les a remarqués −, de les soustraire à la folie meurtrière de fous surarmés soutenant le Fou suprême, il ne s’agit pas de laisser tout un peuple mourir sous les balles d’un clan mafieux, il s’agit de comprendre qu’il s’agit là d’une guerre civile, que les « milices » qui soutiennent Kadhafi font partie du peuple libyen, qu’on le veuille ou non, et que ceux qui veulent le renverser ne sont pas nécessairement, par ce simple projet, des démocrates modérés propres sur eux. Le principe des frappes aériennes exclusives est donc au mieux un mensonge, au pire une illusion.

Une fois de plus cependant, sans pudeur et sans style, l’universalisme occidental, drapé dans ses principes intangibles mais n’intervenant jamais que là où ses intérêts économiques sont en péril, vient faire la leçon, comme s’il lui revenait de droit de stopper net, en tous lieux, le sang et les larmes.

Alors, aider à renverser Kadhafi, pourquoi pas, mais pour aider qui ? L’idée que tout peuple soit épris de liberté est une belle idée, mais le fait qu’il puisse devenir républicain ou démocrate parce qu’il s’est libéré de l’oppression n’est qu’une croyance occidentale, voire un leurre savamment entretenu. Il ne suffit pas de renverser les tyrans, il faut encore que le peuple qui y parvient en fasse une histoire personnelle, qu’à travers les mythes, les exploits et les faits ordinaires de sa révolte, il conquière son propre destin, et de massacres en réconciliations, s’arme pour la suite. Il y a diverses façons d’aider celui qui est en train d’écrire son propre récit, mais lui tenir la main en jouant les matamores est une lourde responsabilité qui peut conduire ensuite aux troubles identitaires, au suivisme comme à la rancœur.

Il est pas interdit d’entendre ceux qui, parmi les révoltés libyens, refusent l’aide occidentale ; il n’est pas inutile de comprendre le positionnement de la Ligue arabe ; il n’est pas scandaleux d’écouter l’Allemagne dont la logique n’est pas moins économiste que ceux qui, aujourd’hui, se font les hérauts de ce peuple-là, tout en détournant les yeux d’autres qui, ailleurs, sont tout aussi à feu et à sang. C’est la cohérence qui nous sauvera des pièges conjoints de l’ingérence emphatique et de la faiblesse munichoise. Nous ne sommes pas la source de tous les maux comme tant de professionnels du ressentiment voudraient nous le faire croire, mais nous ne sommes pas davantage la résolution inespérée du moindre conflit.

Comment devenir une voix singulière qui ne serait le porte-parole d’aucune faction ni d’aucun empire, être sans crainte un recours opportun, savoir sans honte se tenir en retrait ? La meilleure façon de trouver sa place est encore de n’avoir plus peur de tenir son rang. Embarrassées et irrésolues, la France comme l’Europe ne savent plus qui elles sont, et de ce fait alternent la frilosité et l’emportement, n’hésitant plus qu’entre deux versions, deux pôles qui les nient : tantôt conglomérats de communautés monades, tantôt championnes de l’universalisme abstrait.

Quand donc mènerons-nous à bien notre propre révolution ?

Notre pain quotidien (12)

Nous apprenons – stupeur et tremblements ! – que le maire de Bauvin (Pas-de-Calais) a retiré le portrait du président Sarkozy de la salle des mariages de sa mairie à la demande de trois couples qui refusaient de se dire « oui » devant la photo officielle du locataire de l’Elysée. Le maire divers gauche a expliqué sa décision : « C’est leur mariage, on invite qui on veut à son mariage ! » Le portrait du mari de Carla Bruni a donc fini dans un couloir le temps de la cérémonie, loin des clichés considérés comme acceptables de Chirac, VGE, Pompidou et Mitterrand.

L’édile a cependant précisé – pour marquer son attachement aux symboles de la République – qu’il a déjà refusé des demandes jugées « provocantes » comme passer la version reggae de la Marseillaise par Serge Gainsbourg.
Il se confirme donc que l’anti-sarkozysme primaire – comme tout ce qui est primaire… – nous permet d’atteindre très vite les cimes délicieuses du ridicule, et même sa canopée.

Le marinisme est-il un socialisme ?

FN régionales 2009 affiche de campagne Nord-Pas de Calais

Est-ce du Besancenot mâtiné d’Aubry ? Du Mélenchon nappé de Hollande et d’une larme de Duflot ? Tout le monde l’a remarqué : le discours du Front national a changé. Il a même tellement changé qu’on éprouve une certaine difficulté, au-delà de son étiquette « populiste », à lui trouver un label. L’effet du « ni droite ni gauche », que la patronne du FN brandit comme une bonne blague ? Ou plutôt, la confusion que provoque un message « et droite et gauche » qui synthétise les extrêmes et le milieu avec ?[access capability= »lire_inedits »] Ce qui frappe le plus, quand on écoute Marine Le Pen, ce ne sont pas tant ses sorties sur l’islamisation de la France, les méfaits de l’immigration ou le pourrissement des élites, finalement très convenues, très bonne fille qui veut plaire à son père. Ce qui marque davantage, ce qui sidère même, c’est l’irruption tranquille, aux côtés de l’invariable logomachine extrême-droitiste, de ce qu’on pourrait appeler un bon gros programme de gauche, avec souci des plus démunis, dénonciation des injustices et appels à la protection de l’Etat.

Explorons le programme du parti : on y croise tous les deux paragraphes les termes « iniquité », « inégalité », « injustice sociale », « solidarité », « reconquête sociale », « démocratisation culturelle », « souci du bien public », « droit de regard des représentants de salariés », entre autres notions de la même famille socio-sensible. De tract en tract, le FN s’indigne de la montée du chômage, de la précarisation de l’emploi, de la régression sociale et financière des classes moyennes et populaires, de la diminution des prestations familiales, du caractère prédateur des multinationales de l’alimentation. De meeting en meeting, il appelle à une meilleure formation professionnelle et continue, au développement de la recherche publique, à l’accès de tous à la culture, à l’accès de tous à un Internet rapide, à l’accès de tous à l’École et à l’Université, à la sécurité alimentaire, à l’humanisation du milieu carcéral, à la création d’un revenu parental significatif et identique pour les pères et les mères, etc, etc… Et toujours, pour résoudre les problèmes : la puissance publique. Avec le FN bleu Marine, l’État régulateur et protecteur est partout. Il est derrière les familles, les paysans, les pauvres, les retraités, les étudiants, les artisans, les ouvriers… Avouons que, mis bout à bout, tout ça fait un certain effet.

Un PS à préférence nationale ?

Evidemment, un bon gros discours de gauche n’utilise en principe pas la « préférence nationale » pour parvenir à ses fins, qui plus est en inscrivant ce dogme dans le préambule de la Constitution. En admettant que Mme Le Pen défende un genre de socialisme, l’application de sa doctrine est à destination très limitée. L’égalité, les allocations, la réparation des injustices, la solidarité, la protection de l’État, mais seulement pour les nationaux. S’ils ont un permis de séjour, les résidents étrangers peuvent rester, mais subissent une politique de malus du simple fait de leur non-francité. Ils paieront la Sécurité sociale 35% plus cher que les Français et n’auront aucun droit aux allocations familiales. Quand aux illégaux, leur sort est vite réglé, ils sont tous voués à l’expulsion. S’agirait-il donc d’un socialisme nationaliste, par opposition au socialisme habituel qui se donne une portée universelle ? Mais alors, le FN sous Marine serait-il simplement devenu un PS à préférence nationale ?

Certes non. Derrière l’extrême-droitisme de rigueur, le programme frontiste regorge d’ingrédients associés à la droite classique d’hier et d’aujourd’hui. Le FN décrit une France assaillie par la délinquance, appelle solennellement au retour de l’autorité, porte les valeurs familiales aux nues, promet de déclarer la vie sacrée de la conception à la mort, refuse catégoriquement le mariage homosexuel et l’homoparentalité. Il propose d’abandonner le collège unique, d’obliger les institutions culturelles à toucher un public nombreux, de réinstaurer le service militaire obligatoire, d’abaisser la majorité pénale, d’augmenter massivement le budget de la défense, d’introduire la présomption de légitime défense pour les violences policières. Etc, etc…

Idéologie ramasse-tout

Compter les points entre les versants droite et gauche du nouveau Front national aboutirait sans doute à un match nul. Nous voilà contraint d’aller chercher un oxymore : le FN sous Marine est-il un parti de « droite socialiste » ? Il semble qu’une telle appellation n’a jamais été utilisée par le passé. Par malheur, un groupuscule violemment antisioniste a récemment mis la main sur cette appellation. Malgré l’antisémitisme assumé du père Le Pen, on n’en trouve pas trace dans le programme actuel. Faux-semblant ? Possible mais, en attendant, on ne peut pas ne pas en tenir compte. Essayons « républicain nationaliste socialiste » : c’est l’étiquette que choisit Maurice Barrès pour se présenter à plusieurs élections pendant les années 1890. C’est pas mal, mais là aussi, l’antisémitisme virulent de l’écrivain fait tache, de même que son antiparlementarisme, peu compatible avec un marinisme qui promet de laisser tout son rôle au Parlement. Dernier essai : « nationaliste social » ? Bien sûr, c’est pire. Je me vois déjà traîné devant les tribunaux du politiquement incorrect pour utilisation abusive du cliché fasciste… Non, décidément, rien à faire. Le nouveau parti de Marine Le Pen paraît définitivement innommable.

En attendant qu’on trouve quand même une étiquette valable à cette idéologie ramasse-tout, une question subsidiaire pointe son nez. La plupart des commentateurs expliquent la récente montée du FN par une migration des électeurs UMP. Ils seraient désormais si coutumiers des saillies extrêmes-droitistes de leur parti qu’ils préfèreraient migrer vers un nationalisme de sang plus pur. Mais ces renégats migreraient-ils vers le FN sans son discours social ? Comment expliquer que Marine Le Pen soit en tête parmi les ouvriers qui, en d’autres temps, auraient voté communiste ? Par sa seule aisance dans les bistrots ? Avec son vieux discours de droite nationaliste, le FN tournait généralement autour des 12 %, avec un pic à 16,8 % en 2002. Marine arrive, gauchit la moitié de son discours et hop, la voilà avec des intentions de vote qui dépassent largement 20 % pour la présidentielle et des résultats de cantonales qui, dans certaines zones, chatouillent voire dépassent les 30 % au premier tour. De deux choses l’une : ou les nouveaux électeurs frontistes, qui prennent sans doute son programme social pour du pipeau, viennent subitement de se découvrir une nature profonde d’extrême droite. Ou leur désarroi, leur besoin de justice sociale et de solidarité − on pourrait dire, leur envie de gauche − sont aujourd’hui tels qu’ils se résignent à la préférence nationale comme on accepte un boulot de merde pour nourrir sa famille. En termes de probabilité, je ne vois pas photo.[/access]

Chine : import-export, match nul

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Pour la première fois depuis 7 ans, la Chine affiche une balance commerciale déficitaire au premier trimestre 2011. Au cours de ces trois premiers mois de l’année, l’Empire du milieu a importé pour 1,02 milliards de $ de plus que ce qu’il n’a exporté. Ce chiffre ne s’explique pas par une baisse des exportations mais par une hausse particulièrement spectaculaire des importations qui atteignent un record historique de 400 milliards, soit une hausse de 32.6% par rapport au premier trimestre 2010.

Ces chiffres traduisent en partie la hausse des cours des matières premières comme le pétrole ou le minerai de fer mais aussi l’augmentation du pouvoir d’achat de la classe moyenne chinoise qui consomme de plus en plus volontiers des produits importés d’Occident. La plupart des analystes s’accordent sur l’idée selon laquelle ces évolutions obligeront Pékin à laisser le yuan s’apprécier dans les mois à venir.

Il va sans dire que, pour nous, ce n’est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle; c’est juste une information: si nos entreprises exportatrices ont de bonnes chances de profiter de la croissance de la consommation intérieure chinoise, il est probable que cette hausse de nos exportations s’accompagne d’un renchérissement de nos importations en provenance de l’Atelier du monde.

Le catholique, voilà l’ennemi !

Roland Ries
Le maire de Strasbourg, Roland Ries, rend furieux les cathos.

« Nous servons de la viande halal par respect pour la diversité, mais pas de poisson le vendredi par respect pour la laïcité. » La phrase est prêtée à Roland Ries, sénateur-maire (PS) de Strasbourg, qui aurait répondu ainsi à des parents d’élèves lui demandant pourquoi les restaurants scolaires de sa ville servent de la viande halal, mais ne font pas maigre le vendredi. En moins d’une journée, la saillie du maire de Strasbourg a fait le tour de la cathosphère, suscitant des réactions allant de 1 à 7 sur l’échelle de Hessel.

J’avoue, pour ma part, avoir beaucoup de mal à prêter quelque crédit à la réalité des propos du maire de Strasbourg. Seul un alpiniste aguerri pourrait atteindre un tel Himalaya de la sottise. Or, Roland Ries n’a pas de piolet, mais une agrégation de Lettres. Il connaît le sens des mots.

Au cas où il aurait réellement fait cette réponse déconcertante, on lui conseillera de réviser son catéchisme. La consommation de viande halal n’est pas un trait de la « diversité » culturelle, mais une prescription formelle du Coran tout entière contenue dans la célèbre Sourate La Table. Quant à l’abstinence carnée du vendredi, elle est édictée au canon 1251 du Code de droit canonique : « L’abstinence  de  viande ou d’une autre nourriture, selon les dispositions de la conférence des Évêques, sera observée chaque vendredi de l’année, à moins qu’il ne tombe l’un des jours marqués comme solennité; mais l’abstinence et le jeûne seront observés le Mercredi des Cendres et le Vendredi de la Passion et de la Mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. »

Donc, dans l’un et l’autre cas, nous avons affaire à deux prescriptions religieuses. Se pose alors une question : en quoi l’une menacerait la laïcité, tandis que l’autre serait un hymne irénique à la diversité ? L’islam serait-il plus divers que religieux ? Attention ! Le zemmourisme guette : on vous dit aujourd’hui que les prescriptions alimentaires sont une question de diversité quand elles sont musulmanes, demain on vous chantera que la plupart des musulmans sont arabes ou noirs… Et que faire des coptes, des maronites, des syriaques, des arméniens et des guèzes établis à Strasbourg et qui font maigre le vendredi : ne sont-ils pas aussi « divers » dans leurs provenances et leur pratiques culturelles que le premier musulman venu ?

Pourquoi ce qui est concédé à certains au nom de la « diversité » ne le serait pas à d’autres en vertu du même principe ? C’est que la « diversité » dont il est question n’est pas un principe, mais un strict synonyme d’islam. Toutes les religions menacent la laïcité, à l’exception de la musulmane. Et ça, ça ne fait pas débat, comme on dit à l’UMP.

N’empêche, affirmer que l’abstinence carnée est une menace contre la laïcité : on n’avait pas vu ça depuis le petit père Combes, quand les laïcards se distinguaient chaque vendredi en faisant ostensiblement bombance de gras. Nous en sommes donc revenus à ces temps-là : le catho qui ne mange pas de viande halal le vendredi, voilà l’ennemi !

Toutes ces questions liées à l’islam rendent fou. Parfois par électoralisme, parfois par simple bêtise, elles font perdre à chacun l’usage du sens commun.

Et le sens commun, en matière de laïcité, c’est que la question religieuse n’entre pas dans l’École de la République. Elle n’a pas à y mettre les pieds, ni à y pointer son nez. Rien à cirer que l’on y serve de la viande le vendredi et qu’elle ne soit pas halal ou casher le reste de la semaine : la seule question qui se pose, dans l’École de la République, c’est de savoir si le petit Pierre, le petit Mohammed ou la petite Sarah savent lire, écrire, compter.

Tout le reste n’a aucune importance. Tu manges ce qu’on te sert ! Et si tu n’en veux pas, c’est la même chose. Il y a une bonne raison à cela : la vocation première de l’École, c’est de nourrir ses élèves, mais pas de nourritures terrestres. À la rigueur, on peut leur servir un verre de lait par jour, aux gosses. Mais uniquement parce qu’on est bon et qu’on a gardé par-devers soi un vieux fond mendésiste.

Lorsqu’on a la cervelle tourneboulée par le multiculturalisme, on en vient à servir du halal dans les cantines, du casher et du je-ne-sais-quoi encore. Un jour, c’est les parents d’un petit hindou qui s’indignent que l’on serve du veau aux repas. Le lendemain, c’est un rastafari végétarien qui pleure à côté de son copain taoïste parce qu’il y a de la viande tout court à la cantoche. Et vous finissez avec le rejeton d’une famille pratiquant le cannibalisme rituel ; et là vous ne savez rien dire d’autre que : « Non, ne bouffe pas le cuistot ! Et retire mes doigts de ta bouche. »

J’ai tout lu de Roux, sauf Combaluzier

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L’affaire Zadig & Voltaire c/ Fréderic & Lefebvre, Causeur vous la commentait dès le 4 avril à 14h20, sous la plume de mon amie Muriel Gremillet.

Ce qu’elle ne pouvait pas encore savoir à l’époque, c’est le fameux concours de blagues auquel cette bourde allait donner lieu sur le net. Moi-même, pour vous dire, je n’en ai été averti que par la lecture du Monde magazine.

Dieu sait que je ne ris pas tous les jours à la lecture de cet hebdomadaire. Mais là ça fait cinq jours déjà, et je ne m’en remets pas. C’est un certain Thomas Wieder qui signale opportunément les meilleurs conseils de lecture prodigués à l’apprenti écrivain-ministre par les internautes. Ça va du politique (Le Manifeste du parti communiste de Marks & Spencer) au polar (L’Assassin habite au Century 21) en passant par la philo : Ainsi parlait Zara.

C’est bien simple : je n’avais pas ri d’aussi bon cœur depuis la campagne de Chirac en 95.

Les infortunes de l’ISF

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Finalement, il n’aura pas duré un quinquennat. Le bouclier fiscal vient d’être enterré par le président de la République en même temps que l’annonce d’une réforme de l’ISF. Evidemment, le résultat de la réforme est un peu loin de la promesse faite il y a quelques semaines : un donnant-donnant fiscal. Je supprime le bouclier fiscal (symbole pour la gauche de l’injustice fiscale) mais je supprime aussi l’ISF (symbole de l’impôt idiot et confiscatoire pour la droite) ne sera pas supprimé, mais réservé aux contribuables dont le patrimoine dépasse 1,3 millions d’euros -à condition qu’il ne soient pas assez riches ou assez malins pour y échapper déjà totalement.

L’opposition considère que cette réforme relève du « bricolage », d’autant que les effets sur le budget de l’Etat et sur le patrimoine des Français ne sont pas encore évidents à mesurer. La palme de la réaction hostile revient sans doute à Jean-Luc Mélenchon qui, ce matin sur Canal Plus, a bien sûr fustigé ce remaniement fiscal. Mais au-delà de la seule critique, le Monsieur Plus du Parti de gauche propose lui aussi de remanier l’impôt, mais à sa façon: «Au-delà de 300 000 euros de revenus par an, on prend tout, 100 %! » Voilà une réforme qui aurait au moins le mérite de la clarté.

« La vérité, Marine, c’est bon pour nous ? »

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En mars, nous avons tous été privés d’une des émissions les plus intéressantes et inattendues de l’actualité politique française mais, pour moi comme pour tous les Juifs que je connais, la plus attendue : l’interview de Marine Le Pen sur Radio J. Des voix juives se sont élevées au sein de la « communauté » contre la diffusion d’une parole frontiste sur les ondes israélites de France et la présidente du Front national a été désinvitée. On le regrette amèrement, mais il n’est pas scandaleux qu’une radio privée communautaire refuse de recevoir un homme ou une femme politique.[access capability= »lire_inedits »] Après tout, les Juifs qui financent, qui animent et même ceux qui écoutent Radio J, et le CRIF qui représente tout ce petit monde, font ce qu’ils veulent chez eux, c’est leur droit, contrairement à Michel Drucker ou à Laurent Ruquier qui font ce qu’ils veulent sur une télé de service public qui ne leur appartient pas.

Cette décision m’a mis en colère et, si j’avais eu ma carte au CRIF, je l’aurais découpée devant la caméra de mon portable mais, je le répète, il n’y a là rien de scandaleux : je trouve juste cela indigne. Je précise à l’attention du lecteur qu’il n’y a pas de carte du CRIF et à l’attention du membre d’Égalité et Réconciliation[1. Association animée par Alain Soral] que si, bien sûr, il y en a une, mais qu’elle est secrète et qu’elle donne au porteur des pouvoirs qu’on m’interdit de nommer ici.

Une manifestation dont le mot d’ordre était « Pas une voix juive pour le FN ! » a suivi, organisée par l’UEJF qui s’inquiétait que « certains Juifs puissent être tentés d’adhérer au discours de Marine Le Pen ». Je veux bien qu’on s’inquiète pour moi et même qu’on veuille m’empêcher de céder à la tentation mais, si je ne demande qu’à être convaincu, il me faut un débat et des arguments, pas un refus du dialogue et des mises en garde. Et qu’on ne me parle pas de « vote juif ». Si je n’avais pas prévu, avant cette censure et ces injonctions, de voter FN, je crois bien que je l’aurais décidé après et, même si Moïse était descendu du Sinaï pour me dire « Front national tu ne voteras pas », je l’aurais envoyé voir là-haut si j’y suis. Même le Bon Dieu s’est montré plus libéral que les antifascistes de l’UEJF, avec son arbre de la connaissance et sa pomme, malgré sa crainte « qu’un certain Juif puisse être tenté d’adhérer au discours d’une autre tentatrice ». Le libre-arbitre, ce n’est plus bon pour les Juifs ? Réjouissons-nous que ces jeunes résistants n’aient pas le pouvoir de déclencher le déluge en cas de victoire du Front.
Marine Le Pen s’est exprimée sur cette question dans des termes qui m’auraient convaincu si Moïse m’avait fait douter, expliquant que ce refus de la soumettre à la question n’était ni démocratique, ni républicain. J’ajouterais qu’en plus, ce n’est pas juif.

Il n’est pas démocratique que les représentants d’une communauté tournent le dos à un parti politique qui, à en croire les sondages, emporte l’adhésion d’un électeur sur quatre. Cette posture a fait son temps et on ne peut pas continuer à clamer son attachement à la démocratie et prétendre œuvrer à sa défense quand on refuse d’accueillir la diversité des idées et celles portées, que cela plaise ou non, par des millions d’électeurs et par Marine Le Pen.

Il n’est pas très républicain non plus d’appréhender un débat politique avec un réflexe communautaire. On peut se demander à propos de tout et de n’importe quoi si « c’est bon pour les Juifs » mais, même sur une radio juive, nous sommes les citoyens d’une nation qui mérite qu’on se pose aussi des questions françaises. L’idéal républicain exige que l’on s’engage ou que l’on se prononce en politique dans l’intérêt supérieur de la nation et pas pour défendre les intérêts particuliers de sa classe, de sa corporation ou de sa communauté. Si certains ne peuvent pas s’empêcher de voter juif, qu’ils s’abstiennent de s’en vanter car il n’y a vraiment pas de quoi.

Enfin, ce n’est pas juif de refuser un dialogue. Depuis quand des Juifs renoncent-ils à un exercice dialectique ? Peut-on laisser le soin d’entamer une réflexion sur « Marine Le Pen et la question juive » à des goys qui devront tenter d’y apporter des réponses ou d’y ajouter des questions pendant les cinq mille prochaines années ? Il y a un contentieux entre les Juifs et le Front national à cause des provocations antisémites de Jean-Marie Le Pen et de la complaisance qui existe encore dans ce parti pour le négationnisme. L’occasion a été manquée de régler ce différend incontournable. Si Marine est une néo-nazie qui avance masquée, il n’aurait pas été difficile pour un journaliste malin qui connait Drumont, Maurras et Bernanos, un chercheur de petite bête immonde qui monte, de déjouer la manœuvre. Est-ce juif de se dégonfler devant une femme politique quand on a les moyens de la faire parler ? Si, comme elle le prétend, elle a tourné cette page sombre de l’histoire du FN, qu’on lui demande des gages, des explications, des preuves et qu’un règlement de comptes en règle serve la vérité. Si un média juif, qui est censé s’y connaître en antisémitisme, capable de traquer cette perversion dans les moindres replis des arrière-pensées, entre les lignes et derrière les mots n’est pas foutu de tendre un guet-apens à une supposée fasciste, à quoi sert-il ?

L’antisémitisme du Front national était l’un des arguments du président du CRIF pour justifier le refus de recevoir Marine Le Pen : l’islamophobie était l’autre. Richard Prasquier a repris cette idée brillante, qui depuis a fait son chemin pour accoucher d’une étoile verte dans l’esprit d’Abderrahmane Dahmane, selon laquelle les musulmans aujourd’hui souffrent de la même stigmatisation que les juifs hier. Même ceux qui ne savent pas lire mais qui ont regardé ARTE une ou deux fois au cours des vingt dernières années sentent que la comparaison est déplacée. Sans même parler de Vichy, des lois raciales, du statut des Juifs, des exclusions et des persécutions croissantes jusqu’à la solution finale, le discours anti-juif d’avant-guerre était l’exact opposé des propos actuels du FN, islamophobes ou jugés comme tels. Nos grands-parents auraient accueilli avec bonheur un débat national visant à favoriser l’émergence d’un judaïsme de France. Les ashkénases se seraient peut être méfiés d’une Haute autorité visant à punir la discrimination à l’embauche des Juifs parce que « ces trucs-là, ça finit toujours par nous retomber dessus », mais seraient restés éternellement reconnaissants. La France des années 1930 ne reprochait pas à ses Israélites leur communautarisme, elle était effrayée par leur capacité à s’assimiler un peu trop vite et un peu trop bien. Le monde de la culture, des affaires, de l’enseignement n’était pas très accueillant pour ces métèques qui jouaient le jeu de l’École républicaine, excellaient dans les études, se débrouillaient dans le commerce et occupaient des places enviées. On se demandait s’il était possible qu’un Juif comprît Racine, aujourd’hui, quand des collégiens issus de l’immigration alignent trois vers, ils remportent la palme du festival de Cannes. Le discours le plus républicain dans la France de 2011 serait stigmatisant parce qu’il invite les musulmans à ne pas trop faire bande à part. On regrette que les Juifs, hier, n’aient pas été stigmatisés comme ça.

Malgré ces réalités, des autorités juives, croyant bien faire, se dressent entre le discours nouveau du Front national et leurs ouailles, craignant d’égarer quelques brebis et de faire reprendre du poil à la bête. Marine Le Pen veut réaffirmer que la République ne reconnaît aucune communauté et elle ne se rendra jamais au dîner du CRIF. Je comprends que ça en chagrine certains : pas moi, ni comme Français, ni comme Juif.[/access]

Abattage rituel, le député UMP Nicolas Dhuicq veut une loi

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Trois questions à Nicolas Dhuicq, député UMP de l’Aube et auteur d’une proposition de loi sur l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux[1. Avertissement : Cet entretien a été réalisé par téléphone le 7 mars dernier, soit quatre semaines avant le débat organisé par le l’UMP sur la laïcité].

David Desgouilles – Vous avez déposé en novembre dernier une proposition de loi visant à améliorer l’information du consommateur quant au mode d’abattage des animaux. Elle a été co-signée par 55 collègues de la majorité. En quoi elle consiste t-elle ?

Nicolas Dhuicq – Commençons par le début si vous le voulez bien. Ma prise de conscience sur ce sujet remonte à un jour où je souhaitais acheter, pour déjeuner, un sandwich dans une échoppe du centre-ville de Troyes. Impossible de trouver autre chose que du hallal. J’avais trouvé cela assez étonnant. Ensuite, nous avons assisté à la campagne des militants de la cause animale, notamment Brigitte Bardot, campagne qui alertait l’opinion sur les conditions d’abattage sans étourdissement1. Enfin, il y a eu cette proposition de loi de mon collègue sénateur About (UC). Cette dernière comportait non seulement un étiquetage explicite mais aussi un contrôle des volumes d’animaux abattus sans étourdissement afin de les mettre en adéquation avec les consommateurs. On entrait dans un système de quotas qui ne me convenait guère puisque ce n’est pas la tradition française d’établir des statistiques en fonction de la religion.

En fait, beaucoup de morceaux d’animaux abattus de manière rituelle sont réinjectés dans le circuit normal. Si la filière casher comporte des prescriptions extrêmement précises et compliquées, elle ne connaît pas une grande rentabilité parce qu’il s’agit d’un micro-marché. En revanche, avec la filière halal, les abattoirs gagnent davantage puisqu’on saute l’étape de l’étourdissement. Il y a deux autres différences de taille entre les deux filières : le Grand Rabbin -et lui seul- certifie quatre-vingts sacrificateurs et la rémunération du culte juif est répercutée sur le consommateur en boucherie. En revanche, pour le culte musulman, il n’y a d’une part aucune centralisation, ce qui pose un problème de traçabilité pour les musulmans eux-mêmes mais cela entrave aussi deux fois la laïcité : ce n’est pas le consommateur qui paye le certificat par un surcoût ; c’est l’abattoir qui paye la taxe rémunérant le culte, et donc par extension tous les consommateurs, qu’ils soient musulmans pratiquants ou non. D’autre part, il y a discrimination à l’embauche puisque c’est forcément un musulman qui doit prononcer les phrases rituelles lors de l’abattage de l’animal.
C’est fort de tous ces constats que j’ai décidé de déposer cette proposition d’étiquetage obligatoire du mode d’abattage.

David Desgouilles : Comment votre proposition a t-elle été accueillie ?

Nicolas Dhuicq – On peut parler d’affolement au niveau des autorités religieuses. Le consistoire juif s’est inquiété du fait de la position de « micro-marché » de la filière casher. Quant au CFCM, il l’a davantage été par le danger que pouvait faire coïncider ma proposition de loi avec l’extrême division des pratiques et des « autorités certificatrices » parmi les musulmans.

C’est surtout cette forte inquiétude qui m’a guidé dans mon choix de suspendre ma proposition afin d’auditionner davantage les parties en présence. Il fallait calmer les esprits puisqu’il s’agit d’un sujet technique et complexe, un débat assez compliqué. Mon groupe parlementaire n’a pas été fâché que je suspende mon initiative même s’il est conscient qu’il ne s’agit pas d’un retrait définitif tant ma détermination est grande ; les problèmes soulevés dans mon exposé des motifs, après tout, demeurent.

David Desgouilles : On a l’impression qu’au lieu d’agir et de faire respecter la Loi, les principes laïques, les pouvoirs publics sont davantage occupés à organiser des débats, comme sur l’identité nationale ou en appuyer d’autres, comme celui qu’organise JF Copé sur la Laïcité. Qu’en pensez-vous ?

Nicolas Dhuicq – Dans l’absolu, je suis d’accord avec vous. Le rôle de l’élu, c’est effectivement de décider. Pour autant, je ne jette pas la pierre ni au gouvernement ni à mes collègues. Car nos sociétés occidentales traversent une véritable crise de rapport à l’autorité. Cette dernière étant devenue suspecte par nature, on est entré dans l’ère du tout-participatif.

L’Islande, l’autre pays de la révolution

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Un pays essentiellement connu pour ses grandes blondes, ses fjords, ses sagas, ses geysers et ses aurores boréales ne peut pas être franchement mauvais. J’ai donc pour l’Islande un a priori favorable. Il y a bien sa littérature policière qui, comme celle de tous les pays nordiques, sent le saumon fumé pas frais et la laine mouillée, et ferait passer Derrick pour James Bond, mais bon, on ne va pas chipoter. Je me souviens qu’il y a quelques années, quand on a recensé les armes possédées par des particuliers, on a dû trouver en tout et pour tout une dizaine de fusils de chasse dans ce pays d’un peu plus de 320 000 habitants. Je me souviens aussi que dans les années 1980, ils ont eu une présidente, Vigdis Finnbogadottir, ancienne directrice de troupe de théâtre, qui avait fait ses études universitaires à la Sorbonne, comme n’importe quel chef d’Etat africain, mais que contrairement à un chef d’Etat africain, elle avait été élue au suffrage universel et n’avait pas besoin de l’armée française pour lui expliquer qu’il fallait partir.

Même quand ils font dans la catastrophe naturelle, ces catastrophes naturelles qui sont tout de même autant de rappels de la fragilité et de la vanité de nos civilisations, les Islandais, contrairement aux Japonais ne choisissent pas l’épouvante absolue, radicale et définitive de l’holocauste nucléaire potentiel, mais l’éruption volcanique, certes spectaculaire mais non meurtrière d’Eyjafjöll qui envoya à la fin de l’hiver 2010 un gigantesque nuage de cendres dans l’atmosphère, paralysant ou désorganisant pendant plusieurs semaines le trafic aérien.

Le scénario qui apparaissait alors aux amateurs d’anticipation, pour peu qu’ils aient de l’imagination, c’était un avenir où le mot voyage aurait repris tout son sens, où la lenteur serait redevenue vertu, où le déplacement des populations n’aurait soudain plus été soumis à l’accélération permanente et absurde exigée par le tourisme de masse ou le transport mondialisé des marchandises, quand, sur l’étal d’un vendeur de primeurs, l’oignon de Thaïlande est moins cher que l’oignon bien de chez nous[1. Vu ce dimanche sur un marché lillois]. Ce n’était pas, comme à Fukushima ces jours-ci, l’image d’une humanité en phase terminale, constituée de travailleurs précaires, forcément précaires et désespérément héroïques, gagnant leur vie en la perdant dans les ruines radioactives d’un Prométhée technologique décidément mal enchaîné par des opérateurs privatisés.

Et même quand ils choisissent l’option « révolution » à leur programme d’histoire, ils trouvent le moyen d’être exemplaires, les Islandais. Vous trouvez, avec raison, les révolutions arabes difficilement lisibles. La Tunisie, c’est 89 ou 48 ? L’Egypte, c’est le Portugal de 74 ou le 18 Brumaire ? Bahreïn, c’est une chasse aux chiites initiée par l’Arabie Saoudite, l’URSS écrasant le printemps de Prague ou un peu des deux ? Quant à la Libye, c’est manifestement tout ce qu’on veut mais ça ressemble très moyennement à une révolution. En plus, tout ça, à force, commence à faire beaucoup de morts.

Les Islandais, eux, ont décidé de faire leur révolution sans tuer personne, ce qui ne la rend pas moins efficace. En plus, pour le coup, elle est relativement facile à comprendre puisque son moteur est simple, clair, lumineux : le peuple refuse à répétition, par la voie de référendums, manifestations et occupations des lieux de pouvoir, de payer pour la catastrophe financière de septembre 2008 dont chez eux la principale responsable est la banque Icesave. No, no, no : comme dans une chanson d’Amy Winehouse ou, pour ceux qui préfèrent, de Michel Polnareff.

Evidemment, sur cette révolution islandaise, les médias sont d’une discrétion de violette. Trois cent mille Vikings calmement en colère depuis des mois et déterminés à ne pas se laisser faire, ça pourrait donner des idées. Ailleurs. En Méditerranée, mais sur la côte septentrionale, si vous voyez ce que je veux dire. Dans les pays appelés gentiment PIGS[2. Portugal, Italy, Greece, Spain] du côté de la City.

Bon, dans la vulgate économique dominante, on vous dit que chaque citoyen islandais a une dette de 12 500 euros et que cela représente 40% du PIB, vous vous dites : « C’est pas possible, ils sont Grecs ou quoi ? La retraite à 45 ans, des fonctionnaires partout, un Etat qui s’occupe de tout, soigne, transporte, éduque, et voilà le résultat. La ruine. Puisqu’on vous dit que c’est terminé l’époque de l’Etat providence. Maintenant, il faut des économies ouvertes et des déficits inexistants pour être compétitifs et rassurer les agences de notation. »
Sauf que non.
Si les Islandais doivent tout ça, ce n’est pas de leur faute (en admettant, ce qui est de toute façon bien discutable, que ce soit la faute des Grecs, des Irlandais et des Portugais s’ils se retrouvent dans leur situation), c’est de la faute d’une banque entièrement privée, une banque en ligne, Icesave, qui a perdu 3,9 milliards d’euros en septembre 2008, essentiellement l’épargne de Britanniques et de Néerlandais qui capitalisaient pour leur retraite puisque eux, contrairement à ces bourriques de Français, avaient bien compris à quel point c’était démodé la retraite par répartition.
Les gouvernements britanniques et hollandais se sont donc retournés vers le gouvernement islandais. Comme tout gouvernement moderne de droite, du centre ou de gauche, le gouvernement islandais a été immédiatement capitulard devant le capitalisme et a dans un premier temps accepté de payer ou plutôt de faire payer sa population.
Une population qui vient dimanche 11 avril par référendum pour la deuxième fois de repousser la troisième mouture d’une « loi Icesave » qui prévoyait pourtant d’étaler les paiements.

Un référendum ? Eh oui, en Islande 40 000 signatures et hop, c’est comme en Suisse, le pouvoir est obligé de l’organiser. Les Suisses votent contre les minarets parce qu’ils sont riches et qu’ils n’ont que çà comme problème, les Islandais, eux, votent contre les banquiers parce qu’ils ne sont pas trop pauvres et voudraient bien que ça dure.

À ceux qui trouveraient que le mot révolution est un peu abusif pour qualifier ce qui se passe depuis plusieurs mois du côté de Reykjavik, on rappellera tout de même que les Islandais ont d’abord chassé la droite au pouvoir en assiégeant pacifiquement le palais présidentiel, que la gauche libérale de type strauss-khanien a elle aussi été aimablement renvoyée à ses chères études parce qu’elle entendait, ô surprise, mener la même politique que la droite, qu’un premier référendum imposé par le peuple pour déterminer s’il fallait rembourser ou pas les banques (dont Icesave) a vu une victoire du non par 93% et qu’il a été dans la foulée décidé une nationalisation du secteur du crédit. Pour couronner le tout, le 27 novembre 2010, les Islandais ont élu une Assemblée constituante chargée d’élaborer des lois fondamentales, pour éviter notamment ce genre de mauvaises surprises à l’avenir.

Alors si ce n’est pas une révolution, Sire, qu’est-ce donc ?

Libye : ni BHL, ni Munich

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photo : FightBack

Pas facile de faire entendre une voix qui ne donne ni dans le trémolo martial béhachélien ni dans le chuchotis de couard autarcique, autrement dit une voix qui ose admettre qu’elle ne parle pas au nom de la Raison, de la Morale et du Progrès réunis, mais qui pour autant ne rechigne pas à prendre parti.

Prendre parti dans un conflit qui n’est pas le nôtre, cela suppose une certaine pudeur et un certain style, cela suppose surtout de savoir qui nous sommes, quelles sont nos valeurs et quelle est notre cohérence, une question d’identité en somme, n’ayons pas peur des gros mots. Kadhafi n’est-il donc un dictateur que depuis le début de ce mois ? N’avait-il participé à aucun attentat ni jamais emprisonné aucun opposant du temps où il était reçu, et avec tous les honneurs, en France ? Il ne s’agit pas ici de protéger des civils affolés et des insurgés désorganisés − mais au sein desquels des hommes remarquables existent puisque BHL les a remarqués −, de les soustraire à la folie meurtrière de fous surarmés soutenant le Fou suprême, il ne s’agit pas de laisser tout un peuple mourir sous les balles d’un clan mafieux, il s’agit de comprendre qu’il s’agit là d’une guerre civile, que les « milices » qui soutiennent Kadhafi font partie du peuple libyen, qu’on le veuille ou non, et que ceux qui veulent le renverser ne sont pas nécessairement, par ce simple projet, des démocrates modérés propres sur eux. Le principe des frappes aériennes exclusives est donc au mieux un mensonge, au pire une illusion.

Une fois de plus cependant, sans pudeur et sans style, l’universalisme occidental, drapé dans ses principes intangibles mais n’intervenant jamais que là où ses intérêts économiques sont en péril, vient faire la leçon, comme s’il lui revenait de droit de stopper net, en tous lieux, le sang et les larmes.

Alors, aider à renverser Kadhafi, pourquoi pas, mais pour aider qui ? L’idée que tout peuple soit épris de liberté est une belle idée, mais le fait qu’il puisse devenir républicain ou démocrate parce qu’il s’est libéré de l’oppression n’est qu’une croyance occidentale, voire un leurre savamment entretenu. Il ne suffit pas de renverser les tyrans, il faut encore que le peuple qui y parvient en fasse une histoire personnelle, qu’à travers les mythes, les exploits et les faits ordinaires de sa révolte, il conquière son propre destin, et de massacres en réconciliations, s’arme pour la suite. Il y a diverses façons d’aider celui qui est en train d’écrire son propre récit, mais lui tenir la main en jouant les matamores est une lourde responsabilité qui peut conduire ensuite aux troubles identitaires, au suivisme comme à la rancœur.

Il est pas interdit d’entendre ceux qui, parmi les révoltés libyens, refusent l’aide occidentale ; il n’est pas inutile de comprendre le positionnement de la Ligue arabe ; il n’est pas scandaleux d’écouter l’Allemagne dont la logique n’est pas moins économiste que ceux qui, aujourd’hui, se font les hérauts de ce peuple-là, tout en détournant les yeux d’autres qui, ailleurs, sont tout aussi à feu et à sang. C’est la cohérence qui nous sauvera des pièges conjoints de l’ingérence emphatique et de la faiblesse munichoise. Nous ne sommes pas la source de tous les maux comme tant de professionnels du ressentiment voudraient nous le faire croire, mais nous ne sommes pas davantage la résolution inespérée du moindre conflit.

Comment devenir une voix singulière qui ne serait le porte-parole d’aucune faction ni d’aucun empire, être sans crainte un recours opportun, savoir sans honte se tenir en retrait ? La meilleure façon de trouver sa place est encore de n’avoir plus peur de tenir son rang. Embarrassées et irrésolues, la France comme l’Europe ne savent plus qui elles sont, et de ce fait alternent la frilosité et l’emportement, n’hésitant plus qu’entre deux versions, deux pôles qui les nient : tantôt conglomérats de communautés monades, tantôt championnes de l’universalisme abstrait.

Quand donc mènerons-nous à bien notre propre révolution ?

Notre pain quotidien (12)

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Nous apprenons – stupeur et tremblements ! – que le maire de Bauvin (Pas-de-Calais) a retiré le portrait du président Sarkozy de la salle des mariages de sa mairie à la demande de trois couples qui refusaient de se dire « oui » devant la photo officielle du locataire de l’Elysée. Le maire divers gauche a expliqué sa décision : « C’est leur mariage, on invite qui on veut à son mariage ! » Le portrait du mari de Carla Bruni a donc fini dans un couloir le temps de la cérémonie, loin des clichés considérés comme acceptables de Chirac, VGE, Pompidou et Mitterrand.

L’édile a cependant précisé – pour marquer son attachement aux symboles de la République – qu’il a déjà refusé des demandes jugées « provocantes » comme passer la version reggae de la Marseillaise par Serge Gainsbourg.
Il se confirme donc que l’anti-sarkozysme primaire – comme tout ce qui est primaire… – nous permet d’atteindre très vite les cimes délicieuses du ridicule, et même sa canopée.

Le marinisme est-il un socialisme ?

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FN régionales 2009 affiche de campagne Nord-Pas de Calais

Est-ce du Besancenot mâtiné d’Aubry ? Du Mélenchon nappé de Hollande et d’une larme de Duflot ? Tout le monde l’a remarqué : le discours du Front national a changé. Il a même tellement changé qu’on éprouve une certaine difficulté, au-delà de son étiquette « populiste », à lui trouver un label. L’effet du « ni droite ni gauche », que la patronne du FN brandit comme une bonne blague ? Ou plutôt, la confusion que provoque un message « et droite et gauche » qui synthétise les extrêmes et le milieu avec ?[access capability= »lire_inedits »] Ce qui frappe le plus, quand on écoute Marine Le Pen, ce ne sont pas tant ses sorties sur l’islamisation de la France, les méfaits de l’immigration ou le pourrissement des élites, finalement très convenues, très bonne fille qui veut plaire à son père. Ce qui marque davantage, ce qui sidère même, c’est l’irruption tranquille, aux côtés de l’invariable logomachine extrême-droitiste, de ce qu’on pourrait appeler un bon gros programme de gauche, avec souci des plus démunis, dénonciation des injustices et appels à la protection de l’Etat.

Explorons le programme du parti : on y croise tous les deux paragraphes les termes « iniquité », « inégalité », « injustice sociale », « solidarité », « reconquête sociale », « démocratisation culturelle », « souci du bien public », « droit de regard des représentants de salariés », entre autres notions de la même famille socio-sensible. De tract en tract, le FN s’indigne de la montée du chômage, de la précarisation de l’emploi, de la régression sociale et financière des classes moyennes et populaires, de la diminution des prestations familiales, du caractère prédateur des multinationales de l’alimentation. De meeting en meeting, il appelle à une meilleure formation professionnelle et continue, au développement de la recherche publique, à l’accès de tous à la culture, à l’accès de tous à un Internet rapide, à l’accès de tous à l’École et à l’Université, à la sécurité alimentaire, à l’humanisation du milieu carcéral, à la création d’un revenu parental significatif et identique pour les pères et les mères, etc, etc… Et toujours, pour résoudre les problèmes : la puissance publique. Avec le FN bleu Marine, l’État régulateur et protecteur est partout. Il est derrière les familles, les paysans, les pauvres, les retraités, les étudiants, les artisans, les ouvriers… Avouons que, mis bout à bout, tout ça fait un certain effet.

Un PS à préférence nationale ?

Evidemment, un bon gros discours de gauche n’utilise en principe pas la « préférence nationale » pour parvenir à ses fins, qui plus est en inscrivant ce dogme dans le préambule de la Constitution. En admettant que Mme Le Pen défende un genre de socialisme, l’application de sa doctrine est à destination très limitée. L’égalité, les allocations, la réparation des injustices, la solidarité, la protection de l’État, mais seulement pour les nationaux. S’ils ont un permis de séjour, les résidents étrangers peuvent rester, mais subissent une politique de malus du simple fait de leur non-francité. Ils paieront la Sécurité sociale 35% plus cher que les Français et n’auront aucun droit aux allocations familiales. Quand aux illégaux, leur sort est vite réglé, ils sont tous voués à l’expulsion. S’agirait-il donc d’un socialisme nationaliste, par opposition au socialisme habituel qui se donne une portée universelle ? Mais alors, le FN sous Marine serait-il simplement devenu un PS à préférence nationale ?

Certes non. Derrière l’extrême-droitisme de rigueur, le programme frontiste regorge d’ingrédients associés à la droite classique d’hier et d’aujourd’hui. Le FN décrit une France assaillie par la délinquance, appelle solennellement au retour de l’autorité, porte les valeurs familiales aux nues, promet de déclarer la vie sacrée de la conception à la mort, refuse catégoriquement le mariage homosexuel et l’homoparentalité. Il propose d’abandonner le collège unique, d’obliger les institutions culturelles à toucher un public nombreux, de réinstaurer le service militaire obligatoire, d’abaisser la majorité pénale, d’augmenter massivement le budget de la défense, d’introduire la présomption de légitime défense pour les violences policières. Etc, etc…

Idéologie ramasse-tout

Compter les points entre les versants droite et gauche du nouveau Front national aboutirait sans doute à un match nul. Nous voilà contraint d’aller chercher un oxymore : le FN sous Marine est-il un parti de « droite socialiste » ? Il semble qu’une telle appellation n’a jamais été utilisée par le passé. Par malheur, un groupuscule violemment antisioniste a récemment mis la main sur cette appellation. Malgré l’antisémitisme assumé du père Le Pen, on n’en trouve pas trace dans le programme actuel. Faux-semblant ? Possible mais, en attendant, on ne peut pas ne pas en tenir compte. Essayons « républicain nationaliste socialiste » : c’est l’étiquette que choisit Maurice Barrès pour se présenter à plusieurs élections pendant les années 1890. C’est pas mal, mais là aussi, l’antisémitisme virulent de l’écrivain fait tache, de même que son antiparlementarisme, peu compatible avec un marinisme qui promet de laisser tout son rôle au Parlement. Dernier essai : « nationaliste social » ? Bien sûr, c’est pire. Je me vois déjà traîné devant les tribunaux du politiquement incorrect pour utilisation abusive du cliché fasciste… Non, décidément, rien à faire. Le nouveau parti de Marine Le Pen paraît définitivement innommable.

En attendant qu’on trouve quand même une étiquette valable à cette idéologie ramasse-tout, une question subsidiaire pointe son nez. La plupart des commentateurs expliquent la récente montée du FN par une migration des électeurs UMP. Ils seraient désormais si coutumiers des saillies extrêmes-droitistes de leur parti qu’ils préfèreraient migrer vers un nationalisme de sang plus pur. Mais ces renégats migreraient-ils vers le FN sans son discours social ? Comment expliquer que Marine Le Pen soit en tête parmi les ouvriers qui, en d’autres temps, auraient voté communiste ? Par sa seule aisance dans les bistrots ? Avec son vieux discours de droite nationaliste, le FN tournait généralement autour des 12 %, avec un pic à 16,8 % en 2002. Marine arrive, gauchit la moitié de son discours et hop, la voilà avec des intentions de vote qui dépassent largement 20 % pour la présidentielle et des résultats de cantonales qui, dans certaines zones, chatouillent voire dépassent les 30 % au premier tour. De deux choses l’une : ou les nouveaux électeurs frontistes, qui prennent sans doute son programme social pour du pipeau, viennent subitement de se découvrir une nature profonde d’extrême droite. Ou leur désarroi, leur besoin de justice sociale et de solidarité − on pourrait dire, leur envie de gauche − sont aujourd’hui tels qu’ils se résignent à la préférence nationale comme on accepte un boulot de merde pour nourrir sa famille. En termes de probabilité, je ne vois pas photo.[/access]

Chine : import-export, match nul

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Pour la première fois depuis 7 ans, la Chine affiche une balance commerciale déficitaire au premier trimestre 2011. Au cours de ces trois premiers mois de l’année, l’Empire du milieu a importé pour 1,02 milliards de $ de plus que ce qu’il n’a exporté. Ce chiffre ne s’explique pas par une baisse des exportations mais par une hausse particulièrement spectaculaire des importations qui atteignent un record historique de 400 milliards, soit une hausse de 32.6% par rapport au premier trimestre 2010.

Ces chiffres traduisent en partie la hausse des cours des matières premières comme le pétrole ou le minerai de fer mais aussi l’augmentation du pouvoir d’achat de la classe moyenne chinoise qui consomme de plus en plus volontiers des produits importés d’Occident. La plupart des analystes s’accordent sur l’idée selon laquelle ces évolutions obligeront Pékin à laisser le yuan s’apprécier dans les mois à venir.

Il va sans dire que, pour nous, ce n’est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle; c’est juste une information: si nos entreprises exportatrices ont de bonnes chances de profiter de la croissance de la consommation intérieure chinoise, il est probable que cette hausse de nos exportations s’accompagne d’un renchérissement de nos importations en provenance de l’Atelier du monde.

Le catholique, voilà l’ennemi !

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Roland Ries
Le maire de Strasbourg, Roland Ries, rend furieux les cathos.

« Nous servons de la viande halal par respect pour la diversité, mais pas de poisson le vendredi par respect pour la laïcité. » La phrase est prêtée à Roland Ries, sénateur-maire (PS) de Strasbourg, qui aurait répondu ainsi à des parents d’élèves lui demandant pourquoi les restaurants scolaires de sa ville servent de la viande halal, mais ne font pas maigre le vendredi. En moins d’une journée, la saillie du maire de Strasbourg a fait le tour de la cathosphère, suscitant des réactions allant de 1 à 7 sur l’échelle de Hessel.

J’avoue, pour ma part, avoir beaucoup de mal à prêter quelque crédit à la réalité des propos du maire de Strasbourg. Seul un alpiniste aguerri pourrait atteindre un tel Himalaya de la sottise. Or, Roland Ries n’a pas de piolet, mais une agrégation de Lettres. Il connaît le sens des mots.

Au cas où il aurait réellement fait cette réponse déconcertante, on lui conseillera de réviser son catéchisme. La consommation de viande halal n’est pas un trait de la « diversité » culturelle, mais une prescription formelle du Coran tout entière contenue dans la célèbre Sourate La Table. Quant à l’abstinence carnée du vendredi, elle est édictée au canon 1251 du Code de droit canonique : « L’abstinence  de  viande ou d’une autre nourriture, selon les dispositions de la conférence des Évêques, sera observée chaque vendredi de l’année, à moins qu’il ne tombe l’un des jours marqués comme solennité; mais l’abstinence et le jeûne seront observés le Mercredi des Cendres et le Vendredi de la Passion et de la Mort de Notre Seigneur Jésus-Christ. »

Donc, dans l’un et l’autre cas, nous avons affaire à deux prescriptions religieuses. Se pose alors une question : en quoi l’une menacerait la laïcité, tandis que l’autre serait un hymne irénique à la diversité ? L’islam serait-il plus divers que religieux ? Attention ! Le zemmourisme guette : on vous dit aujourd’hui que les prescriptions alimentaires sont une question de diversité quand elles sont musulmanes, demain on vous chantera que la plupart des musulmans sont arabes ou noirs… Et que faire des coptes, des maronites, des syriaques, des arméniens et des guèzes établis à Strasbourg et qui font maigre le vendredi : ne sont-ils pas aussi « divers » dans leurs provenances et leur pratiques culturelles que le premier musulman venu ?

Pourquoi ce qui est concédé à certains au nom de la « diversité » ne le serait pas à d’autres en vertu du même principe ? C’est que la « diversité » dont il est question n’est pas un principe, mais un strict synonyme d’islam. Toutes les religions menacent la laïcité, à l’exception de la musulmane. Et ça, ça ne fait pas débat, comme on dit à l’UMP.

N’empêche, affirmer que l’abstinence carnée est une menace contre la laïcité : on n’avait pas vu ça depuis le petit père Combes, quand les laïcards se distinguaient chaque vendredi en faisant ostensiblement bombance de gras. Nous en sommes donc revenus à ces temps-là : le catho qui ne mange pas de viande halal le vendredi, voilà l’ennemi !

Toutes ces questions liées à l’islam rendent fou. Parfois par électoralisme, parfois par simple bêtise, elles font perdre à chacun l’usage du sens commun.

Et le sens commun, en matière de laïcité, c’est que la question religieuse n’entre pas dans l’École de la République. Elle n’a pas à y mettre les pieds, ni à y pointer son nez. Rien à cirer que l’on y serve de la viande le vendredi et qu’elle ne soit pas halal ou casher le reste de la semaine : la seule question qui se pose, dans l’École de la République, c’est de savoir si le petit Pierre, le petit Mohammed ou la petite Sarah savent lire, écrire, compter.

Tout le reste n’a aucune importance. Tu manges ce qu’on te sert ! Et si tu n’en veux pas, c’est la même chose. Il y a une bonne raison à cela : la vocation première de l’École, c’est de nourrir ses élèves, mais pas de nourritures terrestres. À la rigueur, on peut leur servir un verre de lait par jour, aux gosses. Mais uniquement parce qu’on est bon et qu’on a gardé par-devers soi un vieux fond mendésiste.

Lorsqu’on a la cervelle tourneboulée par le multiculturalisme, on en vient à servir du halal dans les cantines, du casher et du je-ne-sais-quoi encore. Un jour, c’est les parents d’un petit hindou qui s’indignent que l’on serve du veau aux repas. Le lendemain, c’est un rastafari végétarien qui pleure à côté de son copain taoïste parce qu’il y a de la viande tout court à la cantoche. Et vous finissez avec le rejeton d’une famille pratiquant le cannibalisme rituel ; et là vous ne savez rien dire d’autre que : « Non, ne bouffe pas le cuistot ! Et retire mes doigts de ta bouche. »