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Gulliver à Tottenham

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Ainsi donc, nous aurions à choisir notre camp. D’un côté, ceux qui « excuseraient » les casseurs au nom d’un sociologisme gauchiste primaire, de l’autre, ceux qui attacheraient une très grande importance à qualifier les voyous de voyous. Et avec ça, bonnes gens, nous serions quittes avec cette petite affaire politique – la violence.

J’espère qu’il est encore possible d’échapper à cette opposition. J’espère qu’il est encore possible de critiquer le montage sécuritaire du libéralisme sans être associé, par une sorte de contrecoup automatique, à la gauche bien pensante.

Un romancier devrait nous permettre de renverser les perspectives – son nom est Swift. Il se trouve que cet irlandais en connaît un rayon sur la la violence légale des Anglais. Car la violence, figurez-vous, aime beaucoup la Loi, de sorte que transformer ce couple en antithèse philosophique est d’une rare cocasserie.

On relira à cet effet la grande scène du procès de Gulliver, lui qui fut accusé de destruction de bien public pour avoir pissé dans les appartements de la Reine. Pour ne pas tomber dans le sociologisme primaire, on évitera de rapporter cette conduite inexcusable à ses origines sociales. Par contre, on se demandera comment Gulliver en est venu à faire pipi, et l’on étudiera comment il fut châtié par les plus hautes autorités de l’Etat.

Swift n’était pas un gauchiste, il n’avait pas lu Marx, mais la démonstration demeure. Le libéralisme a besoin d’une violence visible, sauvage, facilement condamnable, et l’infantilisme des casseurs consiste à tomber dans ce piège.

Non seulement l’hypocrisie légaliste ne s’oppose pas à la violence, mais l’une ne va pas sans l’autre. Nous le vérifierons bientôt dans toute l’Europe, lorsque nos leaders n’auront plus rien d’autre à faire, dans un paysage socialement dévasté, que d’incarner la haute et noble figure de la Loi.

Schtroumpfons-nous à la mairie

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Il faut relire L’Étrange réveil du Schtroumpf paresseux : c’est l’histoire d’un Schtroumpf qui devait repeindre un mur et qui s’endort le pinceau à la main. À l’aide d’un subterfuge assez grotesque (suspendre des toiles d’araignée dans sa hutte), ses collègues du village s’appliquent à lui faire croire qu’il a dormi deux cents ans. Choqué, à son réveil, de s’être laissé aller de la sorte, le Schtroumpf paresseux n’a d’autre solution que de courir derrière les autres afin de rattraper le temps perdu. Cette culpabilité s’apparente à celle des socialistes sur la question du mariage homosexuel.

Coupable de s’être laissé endormir par les clichés de la sexualité dominante, le Schtroumpf progressiste entend bien corriger son retard. Le mariage homosexuel a-t-il l’air plus moderne ? Va pour la défense progressiste du mariage homosexuel. Notons que cette défense pourrait très bien se limiter à l’acquisition platement intéressée d’une suite de privilèges, puisque la sexualité minoritaire se révèle être – ô surprise − aussi bourgeoise que la dominante. Encore faut-il que le débat prenne son envol, encore faut-il que cette acquisition ait l’air d’une libération. Ce côté « missionnaire de la dernière heure » est assez agaçant, mais il faut bien comprendre que le Progrès sexuel est l’une des plus belles missions du Schtroumpf progressiste.

Cette avancée du socialisme n’est pas sans conséquence sur la distribution des anathèmes. Face au procès en beaufitude qui lui est fait, je comprends le malaise de l’homo erectus ordinaire et je conçois que son instinct le pousse à défendre, a contrario, la pertinence de l’hétérosexualité.[access capability= »lire_inedits »]

L’abîme qui sépare un homme et une femme : un ravissement pour l’esprit

Pour ma part, je pense qu’il est essentiel de ne pas la défendre. Les partisans de la différence sexuelle doivent s’en tenir au malentendu homme/femme, malentendu que je tiens pour la part la plus précieuse de l’hétérosexualité. Le charme de la vie de couple H/F dérive essentiellement d’un malentendu surmonté. Aussi est-il inutile de le défendre.

S’il est une conquête culturelle en matière de sexualité, c’est bien la reconnaissance de l’abîme qui sépare un homme et une femme. Relativement pénible à vivre, cet abîme est un ravissement pour l’esprit. De Laclos à Lacan, il n’est pas de romancier un tant soit peu réaliste, ni de penseur un tant soit peu conséquent qui ne se soit penché sur cet abîme pour en faire, non pas un fait épisodique, mais un fait de structure. Il s’agit là d’un véritable test en matière de lucidité. Les rêves d’unité auxquels se sentent tenues les institutions religieuses et politiques ne sont que des réponses imaginaires très maladroites à cette différence sexuelle incompréhensible.

Si le malentendu sexuel possède des vertus heuristiques non négligeables, alors l’extension de l’homo est plutôt inquiétante. Je ne doute pas que les homosexuels ne soient capables de se méprendre, au moment de s’unir devant un élu de la République, sur leurs intentions respectives ; qu’on me permette toutefois de supposer que cette incompréhension ne sera jamais aussi parfaite que dans un couple hétérosexuel traditionnel.

Chercher à combler cet abîme est le commencement du mensonge et de la mauvaise poésie. Nos amis progressistes peuvent toujours emprunter le langage du droit pour assurer l’égalité des conditions sexuelles. Il s’agit là d’une équivalence trompeuse, pour ne pas dire conventionnelle, laquelle ne porte aucunement témoignage de leur véritable amitié envers la cause homosexuelle. Souhaitons plutôt aux couples homosexuels d’explorer les recoins du malentendu matrimonial, et ce jusqu’au vertige. C’est la seule égalité sexuelle envisageable.[/access]

Ségolène veut démondialiser le cochon

Le jour où les insulaires célébraient l’ascension de la Vierge Marie, Reine de la Corse, la Madone des sondages de 2007, Ségolène Royal, faisait une apparition sous les yeux médusés des habitants de Sainte-Marie Sicché.

C’est dans ce village à vocation agropastorale, niché en plein parc régional de Corse, que se tenait la cinquième édition de la fiera di i purcaghji, la foire aux cochons, qui faisait pour la première fois[1. Depuis 2006, la foire se tenait en hiver à Frassetu, un des villages de la vallée du Taravu.] quelque peu concurrence au rassemblement des adorateurs de Marie (et à l’ouverture de la chasse, qui contrairement à une légende tenace, n’est pas fixée en l’île au premier janvier pour se clore au 31 décembre).

Que venait donc faire ici la candidate aux primaires socialistes, sous un soleil de plomb ? Qu’allait-elle dire à la Corse et au Monde depuis sa tribune charcutière de Sainte-Marie Sicché ? Quelle mesure anticrise miraculeuse allait-elle dévoiler ?

Las, au moment tellement attendu de son discours, la candidate PS s’est effacée devant la Présidente de la région Poitou-Charentes, la stratégie devant la conviction et les problématiques nationales devant les enjeux locaux.

En effet, chers continentaux, savez-vous, lorsque vous venez en Corse et que vous salivez d’avance à l’idée de déguster de la coppa, du lonzu et du figatellu, que seulement 10% de cette charcuterie « régionale » est produite à partir de porcs nés, élevés et transformés en Corse ?

Autrement dit, vous pensez acheter de la charcuterie locale, vous avez 9 chances sur 10 de manger un porc du continent ou même de Chine puisque faute de signes de qualité et de reconnaissance, la législation actuelle autorise l’appellation « charcuterie corse » pour toute matière première, dès lors qu’elle est transformée en Corse.

En dénonçant cette duperie pour le consommateur et ce boulet pour l’économie corse, bref cette magouille digne de la règle d’or sarkozyste, Ségolène Royal a mis le doigt sur la nécessité de protéger les produits locaux et authentiques et a également entériné le projet de partenariat entre sa région et la Corse (c’est vrai que du beurre des Charentes avec du vrai jambon corse, miam).

Le Président de l’assemblée corse, Dominique Bucchini et le Président de l’AREP, (Association Régionale des Eleveurs de Porcs), Jean-Félix Giorgi ne pouvaient qu’applaudir à ce discours, eux qui viennent de déposer un dossier à l’INAO, (Institut National de l’Origine et de la qualité), afin d’obtenir le Label Rouge Porc fermier, garantissant le caractère corse des produits.

Ségolène est donc partie comme elle est venue, disparition miraculeuse, laissant derrière elle, dans un nuage de poussière mystique, espoirs mesurés et scepticisme raisonné. Le soir, à la terrasse, les Corses se demandaient si Ségolène Royal n’était pas devenue la Madone des Labels. Et ils espèrent qu’une fois passé l’été, elle tiendra ses engagements de batailler en faveur de la vraie charcuterie corse. Cochon qui s’en dédit.

Fête contre fête : flâneries bretonnes

Comme tout un chacun j’étais – encore il y a peu – pourri de préjugés négatifs à l’égard des Bretons qui, à la différence des français, ont un régime alimentaire peu varié, composé de galettes de sarrasin aux saucisses, de poissons absurdes et de gâteaux indigestes du genre kouign-amann… Une amie, originaire de la région, m’a convaincu de me saisir de l’été pour voir de mes propres yeux là où – miraculeusement – finit la terre… afin de me défaire de ces idées reçues.

Naturellement, les premiers jours de ma villégiature, ébloui par le charme discret des jeunes-femmes bretonnes autant que par la sobre majesté des paysages marins, j’en avais oublié que si le Breton n’est pas tout à fait un français à part entière, il peut néanmoins être un « moderne » tout aussi désespérant. C’est dans Ouest-France – et sur la plage – que j’ai appris il y a quelques jours que… « Des fans de musique techno veulent s’inviter au pardon de Pouldouran » ! La France a peur !

Le quotidien régional relayait en ces termes l’inquiétude costarmoricaine : « Une procession religieuse sur fond de musique techno ? C’est ce qui pourrait arriver dimanche prochain au pardon de Pouldouran ». En effet, des DJ locaux s’étaient mis en tête de pirater les fêtes patronales à travers un « apero-mix » pour le moins irritant. Les flyers annonçaient une « fin de week-end sur un ton de house-techno et plus encore ». Il va de soi que les traditions se devaient d’être « bousculées » par les beats tonitruants – et « décalés » ? – de la modernité. « L’initiative – poursuivait le reporter localier – a mis en émoi la communauté paroissiale qui n’a aucune envie d’entendre les cantiques de la procession se faire écraser par des vrombissements drum’n bass de rave-party. Elle vient de manifester publiquement son opposition à cette ‘ingérence non légale dans les fêtes patronales ». L’émotion a été grande à Pouldouran…

Mais finalement, dans cette petite commune du canton de la Roche-Derrien, le week-end n’a pas été gâché par les faiseurs professionnels de bruit… « Prenant acte de l’émotion suscitée par son projet, l’organisateur a préféré y renoncer » (nous dit la presse locale).

Ainsi, et j’ai pu le voir de mes yeux, la fière procession s’est déployée de tout son long, sans accrocs ; et puis on a pu participer à un concours de boules en doublettes, à un festival de « vélos fleuris » ainsi qu’aux c’hoarioù breizh (jeux bretons) avec ar berchenn (perche), ar c’havazh (civière), ar vaz benn (bâton), baquet russe, ar zac’h (sac) et an ael-karr (essieu).

Les défenseurs des fêtes patronales tradis ont réussi à faire entendre leur voix contre-culturelle dans le concert assourdissant du festivisme dopé aux mégawatts… Le Télégramme de Brest précise, après la fête : « Gauthier André a remporté le lever d’essieu, avec 65kg soulevés d’un seul bras. Thierry LeManchec et Mickaël Le Bonniec ont terminé premiers ex æquo, en soulevant une civière de 1.250kg ». Au pays des bouffeurs de galettes, les anticonformistes ne sont pas ceux que l’on croit…

Kadhafi, c’est fini

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Crédit image : People's Open Graphics.

L’opération « Sirène » aura eu raison du tyran aux Amazones. Cette marche des insurgés visait à isoler le colonel Kadhafi jusqu’à sa capitulation. À quatre heures du matin, CNN diffusait des images de liesse populaire, rassemblant des milliers de personnes sur la Place verte, jusque là réservée aux rassemblements du régime.

L’effondrement de l’une des plus anciennes dictatures de la planète marque-t-il pour autant le « dernier acte du drame libyen », comme l’a martialement affirmé un communiqué de l’Otan ? On peut en douter. Les lieux du pouvoir sont pris par la rébellion ou détruits par les bombardements de l’Otan, quelques têtes emblématiques sont tombées dans la nuit, comme celle du chef de la sécurité Mohamed Al Sanousi. Selon la chaîne Al-Jazeera, deux fils du colonel Kadhafi, Saif al-Islam et Al-Saadi, auraient été arrêtés par les insurgés, tandis qu’un troisième, Mohamed, se serait rendu.

Déclenchée samedi soir, la dernière bataille contre les forces fidèles au leader historique de la Grande Jamahiriya a été brève, presque facile. Toute la journée de dimanche, le régime aux abois s’est livré à un invraisemblable numéro de communication, dernier sursaut d’orgueil avant le chant du cygne. Un journaliste de l’AFP présent sur place raconte que les Libyens ont reçu sur leurs portables des messages les appelant « à sortir dans toutes les villes pour éliminer les traîtres et les agents avec des armes et pour les piétiner ». La veille, Mouammar Khadafi exhortait ses partisans à « marcher par millions » pour « libérer les villes détruites » par les « agents de Sarkozy qui veut prendre le pétrole libyen ». De son côté, son fils Seif al-Islam lançait un appel à la rébellion : « Si vous voulez la paix, nous sommes prêts », prévenant « qu’ils n’abandonneraient pas la bataille de Tripoli ». À 23h00, dos au mur, Kadhafi faisait dire à son porte-parole qu’il était prêt à négocier « immédiatement » et « en personne » avec la rébellion. Le cours des événements a balayé cette ultime proposition.

Nul ne se plaindra de la chute de Kadhafi. Restent les questions qu’on est en droit de se poser sur l’implication de l’OTAN dans une guerre civile. Principaux pays engagés, les États-Unis, la France et la Grande Bretagne avaient certes des objectifs fort louables. Et la résolution 1973 du Conseil de Sécurité l’ONU, votée le 18 mars, permettait des interprétations très libres, notamment son paragraphe 4 autorisant « les États Membres […] à prendre toute mesure nécessaire pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen». Dès le mercredi 1er juin, Londres reconnaissait la présence de « conseillers » militaires à Benghazi (siège de la rébellion), tandis que le Guardian révélait que des vétérans des forces spéciales britanniques rémunérés par des pays arabes renseignaient les forces de l’OTAN à Misrata, dans l’ouest libyen. Et même si Paris ne l’a jamais reconnu officiellement, on voit mal comment l’armée française aurait pu livrer des armes aux rebelles sans disposer d’officiers de liaison et d’entraîneurs capables d’enseigner le maniement de ces armes. Cette très libre lecture du texte onusien s’est enfin incarnée hier dans la désormais mythique « Katiba Tripoli », composée de 600 hommes, bi-nationaux pour la plupart, notamment américano-libyens, entraînés en vue de l’assaut final. Selon le journaliste de RFI David Thomson, présent sur place, « un de leurs chefs s’exprimant en anglais a passé la majeure partie de sa vie à Dublin et tous avouent avoir été formés pendant des semaines, par des instructeurs occidentaux dans les montagnes du sud-ouest libyen ».

Peut-être Messieurs Sarkozy, Cameron et Obama avoueront-ils un jour que leur objectif n’était pas seulement de protéger les populations civiles, mais bien de liquider le régime, sinon Kadhafi lui-même. En attendant, « le drame libyen » est très loin d’être fini. En effet, le CNT n’a rien d’un rassemblement de révolutionnaires romantiques. Il s’agit d’une coalition hétéroclite, sans véritable unité politique ni grande structuration. On y trouve des islamistes, des laïcs, une partie de la bourgeoisie commerçante, des ralliés de fraîche date, tous divisés selon de complexes et vieilles lignes de fracture tribales. L’assassinat, le 28 juillet à Benghazi, du général Abdel Fatah Younes, ancien compagnon de Kadhafi rallié à la rébellion, a montré la fragilité de cette alliance des contraires. Sa disparition a donné lieu à une démonstration de force de sa tribu, les Obeidi, l’une des plus puissantes du pays, qui a soupçonné les autres factions du CNT d’en être à l’origine en dépit de la version officielle accusant « un groupe d’hommes armés » à la solde du régime. Cet épisode montre que les rivalités entre clans peuvent déraper en affrontements sanglants au sein du futur pouvoir de transition.

Une guerre civile de six mois ne se termine pas en une nuit, aussi belle soit-elle, tout comme un régime démocratique ne s’installe pas en un claquement de doigt. Le président Obama ne s’y est pas trompé en déclarant tôt ce matin (heure française) que « les États-Unis continueront à travailler avec leurs partenaires pour protéger le peuple libyen et l’assister dans le changement vers la démocratie ».

On peut gager que les Occidentaux sont loin d’avoir quitté le sol libyen sur lequel, officiellement, ils n’ont jamais mis les pieds.

Le Sinaï sans commandement

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Mont Sinaï

Les attentats de jeudi dernier qui ont fait 8 morts dans le sud d’Israël ont révélé au grand jour un fait ignoré des médias, fascinés par la place al-Tahrir : l’Egypte ne contrôle plus le Sinaï. Les tensions entre les Bédouins et l’Etat égyptien ne sont pas nouvelles et les Bédouins qui se partagent la péninsule désertique, du Sinaï, membres d’une dizaine de tribus, ne se sont jamais sentis Egyptiens. Au moment où a éclaté la « Révolution du 25 janvier » le Sinaï était le reflet inversé de l’Egypte « métropolitaine » : à l’ouest du canal de Suez la police tirait sur les manifestants tandis qu’à l’est, les citoyens bédouins tiraient sur les forces de l’ordre. En quelques jours, et avant la chute de Moubarak, ils avaient conquis, en tout cas sur le terrain, leur indépendance vis-à-vis du Caire, chassant à coup de RPG et de kalachnikovs les Egyptiens en uniforme ou les obligeant à s’enfermer dans leurs casernes.

La première victime de la déroute du Caire a été le gazoduc acheminant le gaz égyptien vers Israël et la Jordanie. Depuis six mois, des saboteurs ont fait sauter cinq fois le pipeline – jamais touché sous l’ancien régime – réduisant le volume de gaz acheminé de 80%. Si elles sont pour Israël des désagréments non négligeables, ces attaques déstabilisent plus gravement la Jordanie et son économie. Mais la première cible est l’Etat égyptien, incapable de protéger une installation stratégique qui représente une source de recettes en devises aussi rare que précieuse. Le renforcement depuis février de la présence militaire égyptienne – contraire aux accords de paix avec Israël mais consenti dans ces circonstances – n’a pas non plus permis au Caire de reconquérir la péninsule rebelle.

À la décharge du gouvernement égyptien, la conjugaison d’une forte croissance démographique (la population a été multipliée par 10 en un demi-siècle) et d’une structure socioculturelle tribale fait du Sinaï est une bombe à retardement. L’Egypte, qui a récupéré en 1982, après 15 ans d’occupation israélienne, ce magasin de porcelaine truffé de mines, s’y est comportée comme un éléphant. Le développement galopant de la région a été géré sans le moindre égard pour les susceptibilités et intérêts locaux. Les emplois générés par le développement, notamment dans le tourisme et les services, ont été réservés en priorité aux Egyptiens « de souche », les autochtones ayant été priés de se contenter de miettes et du mépris des fonctionnaires venus du Caire.
Autant dire que pour les Bédouins, l’Egypte est une puissance coloniale qui pille leurs ressources. Aussi la région a-t-elle connu l’enchaînement de la violence et de la répression classique de ce type de conflits, les attaques de postes de police et autres symboles de l’Etat égyptien entraînant une riposte souvent sauvage, comme lorsque le corps de Bédouins tués par la police furent abandonnés dans une déchetterie.

Ecartés des activités légales, les Bédouins se sont spécialisés dans les trafics en tous genres vers Israël et la bande de Gaza. Dans les années 1990, l’une des grandes tribus, les Tarabin, qui essaime jusqu’à Gaza et dans le Neguev israélien, est devenue le pilier du commerce des êtres humains. Après avoir « fourni » Israël en prostituées venues de Russie, ils ont exploité les rêves de malheureux Soudanais qui croyaient arriver…en Terre promise – comme les réfugiés d’Afrique du Nord et de l’Ouest accostant à Lampedusa. Chaque année, plus de 10.000 Soudanais parviennent à franchir la frontière israélo-égyptienne, sans doute grâce aux mêmes complicités que celles dont ont bénéficié les Palestiniens responsables des attentats de jeudi dernier.

Toutefois, depuis l’instauration du blocus israélo-égyptien en 2006, l’essentiel du trafic se concentre vers Gaza, les marchandises acheminées à travers le Sinaï étant ensuite introduites dans le territoire – en partie grâce aux fameux tunnels. Le commerce des armes, qui est le plus lucratif, s’est intensifié après la chute de Moubarak. D’origine iranienne ou libyenne, roquettes, explosifs, armes légères et munitions entrent aisément dans une Egypte ingouvernable pour traverser le Sinaï devenu un Etat dans l’Etat et aboutir dans la bande de Gaza. C’est ainsi que les anciennes roquettes Qassam de fabrication locale ont cédé la place à un armement russe de meilleure qualité. Mais les vaisseaux iraniens ou les convois venus de la « République de Benghazi » livrent aussi bien à leurs clients gazaouites de luxueux « 4×4 ».

Les gardes-frontières égyptiens qui étaient peu soucieux d’empêcher les Palestiniens d’utiliser le Sinaï comme base arrière le sont aussi peu de mettre un terme à ces trafics dont certains bénéficient même s’ils ne sont que le énième chainon d’un système pourri. L’assaut en règle lancé fin juillet par des dizaines de combattants, essentiellement bédouins, contre la caserne de police à el-Ariche (grande ville sur la côte méditerranéenne, non loin de la bande de Gaza), a poussé l’armée à lancer une opération de grande envergure dans le Sinaï. Or, les chances de quelques milliers de soldats égyptiens de reconquérir durablement une péninsule de 60000 km2 sont plutôt faibles. La reconquête de cette « zone tribale », sorte de « Waziristân à l’égyptienne », demanderait des moyens beaucoup plus importants que ceux que l’Egypte peut lui affecter. Si on ajoute à ce tableau l’influence grandissante des Palestiniens de Gaza et des radicaux égyptiens – dont certains, évadés de prison pendant la révolution ont trouvé refuge dans la haute montagne du Sinaï -, on a quelques raisons de craindre le pire.

L’abcès de fixation du Sinaï met en lumière l’inquiétant potentiel centrifuge du « Printemps arabe ». Alors que l’Irak, la Palestine, la Libye, le Yémen et la Syrie ont pris le chemin de la « libanisation », voilà que l’Egypte se montre incapable de faire respecter sa souveraineté sur une des parties les plus sensibles de son territoire. Ceux qui tuent des Israéliens, font sauter le gazoduc et pratiquent le trafic d’armes, de drogues et d’êtres humains, ne mettront probablement pas longtemps à menacer la circulation dans le canal de Suez. L’avenir de l’Egypte ne se joue pas place al-Tahrir mais à l’est de la Mer Rouge.

David Cameron a raison

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Croydon, dans le Sud de Londres, fut un des endroits où les récentes révoltes de la jeunesse connurent leurs formes les plus violentes et où plusieurs morts sont restés sur le carreau.

David Cameron, décidément excellent analyste de sa société, a annoncé que les seuls pillards étaient donc cette jeunesse abandonnée par des familles désocialisées par le chômage de masse et un système d’éducation publique très bien classé par Pisa mais néanmoins en plein naufrage. Et, en aucun cas, les traders qui paradent dans les rues de la City en se goinfrant annuellement de bonus, quelle que soit la conjoncture.

Mais David Cameron a raison : ce ne sont bien que des racailles sans la moindre conscience de classe, cette jeunesse. La meilleure preuve, est qu’un seul magasin de la principale rue commerçante de Croydon n’a pas jugé bon, les jours d’émeutes, de baisser ses rideaux et, de fait, n’a pas été pillé. Ce n’était pas, comme aurait pu le croire l’islamophobe de base, le magasin de burqas ou la boucherie hallal. Non, non, c’était tout simplement…la librairie ! Les émeutiers sont donc bien des brutes incultes, ivres de frustration consumériste qu’il faut châtier sans pitié.

Et tout ira pour le mieux, à nouveau, dans le meilleur des mondes. Jusqu’à la prochaine fois.

TeuGeuVeu areu areu

Si je ne suis guère d’un naturel patient, je goûte assez les salles d’attente et les voitures de transport ferroviaire. On y trouve des denrées si rares : un temps suspendu et d’arbitraires associations de personnes. Lorsqu’ils ne servent pas de prétexte à des rencontres improbables en d’autres circonstances, ces lieux de transit fourmillent de détails propres à amuser l’observateur.

Ce jour d’août, ce n’est pas animé d’un mauvais esprit que je prends place à l’étage d’un TGV. En face de moi, une quinquagénaire avale frénétiquement le contenu d’un sachet de cacahouètes tout en dévorant le magazine Détective. À ses côtés, se trouve une adolescente noire au visage encore poupin, exclusivement vêtue de rose et de noir savamment assortis. La jeune fille est absorbée par l’écoute d’une playlist du Blackberry noir qu’elle a enfoui dans son décolleté rose.

À peine le train a-t-il démarré que j’observe ma voisine d’en face, la quinqua aux cacahouètes. Il y a un lien si évident entre sa voracité à engloutir ces petits fruits secs et celle de son appétit de lecture, que trahit son regard aspirant le sang giclé de dix scènes de crime.

Soudain, une voix voilée d’un léger grésillement prend possession de la voiture. Le speaker souhaite la bienvenue aux passagers, ce qui relève de la courtoisie la plus élémentaire, avant de présenter le personnel de bord : « Nathalie, Mélanie, Fatouma, Béatrice, Didier et Jean-Claude ». Cet égrainement de prénoms me laisse fort perplexe. S’adresser à des inconnus en arborant une familiarité rassurante mais factice : en voilà des manières de colonies de vacances.

Spontanément, je fais un geste pour sommer ma voisine aux allures de friandise d’ôter ses écouteurs et de prêter l’oreille au discours qui semble s’adresser à sa classe d’âge. Intriguée, elle s’exécute tandis que je lui désigne les haut-parleurs avec un sourire complice. Mauvaise pioche, en fait, la logorrhée du type dans le micro nous vise tous. À présent, il nous enjoint même d’adopter « la zen attitude »…

Bien sûr, en usant d’une formule grotesque censée rendre son injonction sympathique, il entend simplement demander aux voyageurs de « rester sages », sans les obliger à tuer leurs égos pour rejoindre la vacuité et l’éveil.

Une formule dont l’antéposition erratique de l’adjectif « zen », d’ailleurs empruntée à la syntaxe anglaise, la fait ressortir pour ce qu’elle est : du dégueulis « globish ». Maigre consolation, je me dis que la langue française ne se salit pas dans cette entreprise d’abrutissement général, contrairement à l’anglais aujourd’hui prédominant.

Il n’empêche ; un certain malaise monte en moi pendant que le Big Brother des chemins de fer continue de moduler sa voix avec enjouement pour suggérer aux passagers de saluer leur voisin ou voisine.

Après nous avoir donné des moniteurs-copains, nous avoir demandé de bien rester sages, on nous enseigne à présent des rudiments de politesse (« Dis bonjour à la dame »). Ne manquent plus que des employés distribuant des kleenex pour moucher les plus morveux d’entre nous.

Un soupir rageur m’échappe.

Supprimer la différence, la déférence et la distance anéantit l’action de la civilisation, qui arrache les individus à l’indifférencié pour en faire des personnes autonomes et affranchies du poids de la tribu ou du magma originel.

Le style de « communication » choisi par la S.N.C.F collabore à un processus d’aliénation qui repose sur l’infantilisation des masses. Bientôt, le maternalisme totalitaire torchera ces foules anonymes et corrigera les éventuels récalcitrants. Le connard jovial au micro s’est révélé parfaitement obscène et son pensum m’a donné une sérieuse envie d’adopter une « kamikaze attitude », bref, de réussir là où Julien Coupat – s’il est jamais prouvé qu’il fut coupable- avait échoué.

Un rire désarme mon irritation croissante. Il provient d’une femme assise non loin de moi, de l’autre côté du couloir, seule contre la fenêtre. Elle ne peut plus s’arrêter de rire.

Le pathétique discours au microphone a provoqué chez elle un irrésistible fou rire. « Le rire, disait Bergson, c’est du mécanique plaqué sur du vivant ». Possible, dans ce qui le déclenche. Mais en tant que réaction instinctive, il peut s’agir de l’inverse. Un rire comme celui-ci, c’est du vivant faisant dérailler la mécanique. Dans son éclat, il disperse toutes les formules infectes qu’on prétend nous administrer.

C’est ce rire qui a résonné en conclusion du discours, le remettant en perspective, révélant aux oreilles de tous qu’il aurait été absurde de le prendre au sérieux.

Grâce au rire de cette passagère, en pleine ère de régression organisée, un jour d’août 2011 dans la voiture 16 du TGV 2949, je peux l’affirmer sereinement : l’honneur fut sauf.

Norvège noire

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Nuit à Oslo.

Sans le massacre perpétré par Anders Behring Breivik, il n’est pas certain que j’aurais eu envie de lire Le Léopard de Jo Nesbo. D’abord parce qu’il s’agit d’un polar scandinave. Norvégien, Nesbo est devenu, en France et ailleurs, une véritable star du genre. Or, pour des raisons qui tiennent plus à ce que l’on pourrait appeler une certaine « érotique littéraire » qui me porte davantage vers l’électricité rageuse et le cynisme désespéré des romans noirs américains et français qu’à l’objectivité critique, je n’ai jamais éprouvé une grande attirance pour ces enquêteurs qui agissent lentement dans une société lente où commander plus d’une bière (hors de prix) dans un bar est déjà en soi vaguement suspect.

Nostalgie de l’Etat Providence

J’ai toujours mis sur le compte d’une nostalgie informulée de l’Etat-Providence ce goût du public pour les Gunnar Staalesen, les Arnaldur Indridason, de même que le succès planétaire de Millenium, la saga de Stieg Larssonn. Il y a sans doute chez le lecteur une complaisance inconsciente et morbide à voir s’effondrer, ou tout au moins se lézarder, dans des fictions blafardes, un modèle qu’ils ont eux-mêmes perdu depuis longtemps en même temps qu’un certain vouloir vivre-ensemble. Oui, je sais l’expression fait toujours rire les beaux esprits. Mais peut-être moins depuis un certain 22 juillet, quand un type avec des initiales qui semblent sortir d’une agence de notation, a expliqué avec une bombe et des armes automatiques ce qu’il en pensait, du vouloir vivre-ensemble.

Plus généralement, le polar scandinave d’aujourd’hui semble avoir oublié les leçons de Maj Sojwall et Per Walhoo. On ne pourra trop conseiller de relire la série consacrée à l’équipe du commissaire Martin Beck écrite dans les années 60 par ce couple de Suédois qui avaient adopté la méthode d’Ed Mc Bain, c’est-à-dire que leur héros n’était pas un seul superflic mais toute l’équipe d’un commissariat de Stockholm. Et ces passionnantes enquêtes rééditées aujourd’hui par les éditions Rivages étaient le prétexte à une critique de gauche du fameux modèle suédois. Oui, il y eut une époque où certains trouvaient que ce pays social-démocrate et profondément égalitaire n’allait ni assez vite ni assez loin.

Mieux que le guide du Routard

C’est aussi pour cela qu’il faut aimer le roman noir, d’ailleurs, et en général la littérature de genre, bonne ou mauvaise : elle est profondément politique, même malgré elle, et elle renseigne mieux que le guide du Routard (ce n’est pas difficile, me direz-vous) sur les mœurs, les paysages, les habitudes, la vie quotidienne…
Alors, pourquoi pas ce gros thriller de Jo Nesbo, Le Léopard, publié au début de l’année, même si ses 760 pages qui vous font risquer l’excédent de bagages à l’aéroport, pour comprendre comment Anders Behring Breivik a pu apparaître dans ce monde-là, à ce moment-là ?
Ce sera toujours moins ennuyeux que les analyses autorisées des spécialistes, ces mêmes spécialistes qui, dans les premières heures, accusèrent évidemment les usual suspects du terrorisme – les musulmans.

Le Léopard
de Nesbo ne raconte rien de très original, en apparence en tout cas. Un tueur en série s’attaque à des jeunes femmes et assassine même une parlementaire qui fait son jogging. On découvre au passage que dans les pays heureux, ceux qui redistribuent très équitablement les richesses produites, les hommes politiques n’ont pas besoin d’une armada de gorilles surarmés pour les protéger.

Les patrons non plus, d’ailleurs : l’enquête sur ce tueur, qui se révèle davantage un assassin rusé masquant un plan concerté derrière une apparente folie, conduit Harry Hole, un flic à la fois usé et tenace, dans la haute société d’Oslo. Ces pages sont tout à fait révélatrices : les Norvégiens riches ne vivent pas dans des quartiers sécurisés, ils ne semblent pas attirés par les grosses cylindrées et n’ont pas besoin d’une domesticité nombreuse. Comme quoi on peut être riche et sujet d’une monarchie pétrolière sans pour autant sombrer dans le bling-bling. On peut même, au contraire, estimer que le comble du luxe est un chalet sans électricité dans une région montagneuse au nom imprononçable qui rend fou les correcteurs orthographiques.

Comme pour marquer le contraste avec la Norvège, Jo Nesbo amène son flic sur une fausse piste au Congo-Zaïre, pays miné par une guerre civile permanente. L’horreur particulièrement élaborée des crimes commis par le tueur qu’il traque lui apparaît alors comme ce qu’elle est : une monstrueuse exception en Norvège qui est la règle ailleurs dans le monde. Hole comprend que ce tueur est un symptôme, voire le signe annonciateur de la généralisation de la guerre de tous et d’une brutalisation[1. On emprunte ce néologisme à l’historiographie récente qui décrit le caractère inédit de la violence durant la Grande Guerre.] toujours plus forte.

Fausses pistes

Ainsi, le principal suspect, ancien mercenaire devenu homme d’affaires, ne peut pas ne pas évoquer prophétiquement la silhouette de Breivik, prédateur dont le mobile peut aussi bien être l’appât du gain que le fantasme d’une invasion « multiculturelle ». Invasion à laquelle Jo Nesbo, qui n’a rien d’un écrivain particulièrement engagé, comme l’était par exemple l’auteur de Millénium et qui décrit minutieusement la Norvège d’aujourd’hui, ne fait pas allusion une seule fois…

Une dernière chose : que le lecteur potentiel ne soit pas affolé par la taille de ce formidable thriller. Le Léopard n’a pas cette manière anglo-saxonne de vouloir faire « gros » donc sérieux en rajoutant artificiellement cent pages sur le fonctionnement d’un sous-marin et cent autres pour décrire l’organigramme de la police ou les différentes façons de chasser le phoque. L’épaisseur est justifiée par une intrigue qui multiplie les fausses pistes jusqu’à la fin, égarant le lecteur dans le monde de plus en plus incertain, voire indécidable qui est devenu le nôtre ici et maintenant.

Le léopard: UNE ENQUETE DE L'INSPECTEUR HARRY HOLE

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Téhéran sur le chemin de Damas

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A mesure que le mouvement de contestation anti-Assad se prolonge en Syrie, l’Iran dirigée d’une main de fer par le Guide suprême Ali Khamenei, se ménage une porte de sortie diplomatique. Officiellement, rien n’a changé : l’alliance entre Damas et Téhéran scellée en 1982 lors d’un voyage de noces qui vit la naissance du bébé Hezbollah, garantit un soutien indéfectible des Mollahs à leurs « frères » arabes syriens.

Incidemment, on constate néanmoins une inflexion de ton dans le traitement médiatique des événements syriens. La presse et la télévision d’Etat iraniennes commencent à faire entendre une petite musique dissonante qui ne se contente plus d’avaliser la répression armée des manifestants syriens. Désormais, la parole est donnée à des journalistes remettant en cause le comportement brutal et strictement sécuritaire de l’appareil d’Etat syrien, et osent même prôner la recherche d’un débouché politique au conflit.

Malin comme un singe, Ali Khamenei a donc décidé de ne plus s’exposer directement dans la défense d’Assad, qu’il arrose quotidiennement de subventions. A Ahmadinejad de s’y coller, quitte à ce que le parasite (perse) meurt avec la bête (syrienne).

Comme quoi, dans l’usage politique des fusibles, notre omni premier ministre Nicolas Sarkozy aurait fort à apprendre d’un petit stage prolongé à Téhéran…

Gulliver à Tottenham

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Ainsi donc, nous aurions à choisir notre camp. D’un côté, ceux qui « excuseraient » les casseurs au nom d’un sociologisme gauchiste primaire, de l’autre, ceux qui attacheraient une très grande importance à qualifier les voyous de voyous. Et avec ça, bonnes gens, nous serions quittes avec cette petite affaire politique – la violence.

J’espère qu’il est encore possible d’échapper à cette opposition. J’espère qu’il est encore possible de critiquer le montage sécuritaire du libéralisme sans être associé, par une sorte de contrecoup automatique, à la gauche bien pensante.

Un romancier devrait nous permettre de renverser les perspectives – son nom est Swift. Il se trouve que cet irlandais en connaît un rayon sur la la violence légale des Anglais. Car la violence, figurez-vous, aime beaucoup la Loi, de sorte que transformer ce couple en antithèse philosophique est d’une rare cocasserie.

On relira à cet effet la grande scène du procès de Gulliver, lui qui fut accusé de destruction de bien public pour avoir pissé dans les appartements de la Reine. Pour ne pas tomber dans le sociologisme primaire, on évitera de rapporter cette conduite inexcusable à ses origines sociales. Par contre, on se demandera comment Gulliver en est venu à faire pipi, et l’on étudiera comment il fut châtié par les plus hautes autorités de l’Etat.

Swift n’était pas un gauchiste, il n’avait pas lu Marx, mais la démonstration demeure. Le libéralisme a besoin d’une violence visible, sauvage, facilement condamnable, et l’infantilisme des casseurs consiste à tomber dans ce piège.

Non seulement l’hypocrisie légaliste ne s’oppose pas à la violence, mais l’une ne va pas sans l’autre. Nous le vérifierons bientôt dans toute l’Europe, lorsque nos leaders n’auront plus rien d’autre à faire, dans un paysage socialement dévasté, que d’incarner la haute et noble figure de la Loi.

Schtroumpfons-nous à la mairie

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Il faut relire L’Étrange réveil du Schtroumpf paresseux : c’est l’histoire d’un Schtroumpf qui devait repeindre un mur et qui s’endort le pinceau à la main. À l’aide d’un subterfuge assez grotesque (suspendre des toiles d’araignée dans sa hutte), ses collègues du village s’appliquent à lui faire croire qu’il a dormi deux cents ans. Choqué, à son réveil, de s’être laissé aller de la sorte, le Schtroumpf paresseux n’a d’autre solution que de courir derrière les autres afin de rattraper le temps perdu. Cette culpabilité s’apparente à celle des socialistes sur la question du mariage homosexuel.

Coupable de s’être laissé endormir par les clichés de la sexualité dominante, le Schtroumpf progressiste entend bien corriger son retard. Le mariage homosexuel a-t-il l’air plus moderne ? Va pour la défense progressiste du mariage homosexuel. Notons que cette défense pourrait très bien se limiter à l’acquisition platement intéressée d’une suite de privilèges, puisque la sexualité minoritaire se révèle être – ô surprise − aussi bourgeoise que la dominante. Encore faut-il que le débat prenne son envol, encore faut-il que cette acquisition ait l’air d’une libération. Ce côté « missionnaire de la dernière heure » est assez agaçant, mais il faut bien comprendre que le Progrès sexuel est l’une des plus belles missions du Schtroumpf progressiste.

Cette avancée du socialisme n’est pas sans conséquence sur la distribution des anathèmes. Face au procès en beaufitude qui lui est fait, je comprends le malaise de l’homo erectus ordinaire et je conçois que son instinct le pousse à défendre, a contrario, la pertinence de l’hétérosexualité.[access capability= »lire_inedits »]

L’abîme qui sépare un homme et une femme : un ravissement pour l’esprit

Pour ma part, je pense qu’il est essentiel de ne pas la défendre. Les partisans de la différence sexuelle doivent s’en tenir au malentendu homme/femme, malentendu que je tiens pour la part la plus précieuse de l’hétérosexualité. Le charme de la vie de couple H/F dérive essentiellement d’un malentendu surmonté. Aussi est-il inutile de le défendre.

S’il est une conquête culturelle en matière de sexualité, c’est bien la reconnaissance de l’abîme qui sépare un homme et une femme. Relativement pénible à vivre, cet abîme est un ravissement pour l’esprit. De Laclos à Lacan, il n’est pas de romancier un tant soit peu réaliste, ni de penseur un tant soit peu conséquent qui ne se soit penché sur cet abîme pour en faire, non pas un fait épisodique, mais un fait de structure. Il s’agit là d’un véritable test en matière de lucidité. Les rêves d’unité auxquels se sentent tenues les institutions religieuses et politiques ne sont que des réponses imaginaires très maladroites à cette différence sexuelle incompréhensible.

Si le malentendu sexuel possède des vertus heuristiques non négligeables, alors l’extension de l’homo est plutôt inquiétante. Je ne doute pas que les homosexuels ne soient capables de se méprendre, au moment de s’unir devant un élu de la République, sur leurs intentions respectives ; qu’on me permette toutefois de supposer que cette incompréhension ne sera jamais aussi parfaite que dans un couple hétérosexuel traditionnel.

Chercher à combler cet abîme est le commencement du mensonge et de la mauvaise poésie. Nos amis progressistes peuvent toujours emprunter le langage du droit pour assurer l’égalité des conditions sexuelles. Il s’agit là d’une équivalence trompeuse, pour ne pas dire conventionnelle, laquelle ne porte aucunement témoignage de leur véritable amitié envers la cause homosexuelle. Souhaitons plutôt aux couples homosexuels d’explorer les recoins du malentendu matrimonial, et ce jusqu’au vertige. C’est la seule égalité sexuelle envisageable.[/access]

Ségolène veut démondialiser le cochon

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Le jour où les insulaires célébraient l’ascension de la Vierge Marie, Reine de la Corse, la Madone des sondages de 2007, Ségolène Royal, faisait une apparition sous les yeux médusés des habitants de Sainte-Marie Sicché.

C’est dans ce village à vocation agropastorale, niché en plein parc régional de Corse, que se tenait la cinquième édition de la fiera di i purcaghji, la foire aux cochons, qui faisait pour la première fois[1. Depuis 2006, la foire se tenait en hiver à Frassetu, un des villages de la vallée du Taravu.] quelque peu concurrence au rassemblement des adorateurs de Marie (et à l’ouverture de la chasse, qui contrairement à une légende tenace, n’est pas fixée en l’île au premier janvier pour se clore au 31 décembre).

Que venait donc faire ici la candidate aux primaires socialistes, sous un soleil de plomb ? Qu’allait-elle dire à la Corse et au Monde depuis sa tribune charcutière de Sainte-Marie Sicché ? Quelle mesure anticrise miraculeuse allait-elle dévoiler ?

Las, au moment tellement attendu de son discours, la candidate PS s’est effacée devant la Présidente de la région Poitou-Charentes, la stratégie devant la conviction et les problématiques nationales devant les enjeux locaux.

En effet, chers continentaux, savez-vous, lorsque vous venez en Corse et que vous salivez d’avance à l’idée de déguster de la coppa, du lonzu et du figatellu, que seulement 10% de cette charcuterie « régionale » est produite à partir de porcs nés, élevés et transformés en Corse ?

Autrement dit, vous pensez acheter de la charcuterie locale, vous avez 9 chances sur 10 de manger un porc du continent ou même de Chine puisque faute de signes de qualité et de reconnaissance, la législation actuelle autorise l’appellation « charcuterie corse » pour toute matière première, dès lors qu’elle est transformée en Corse.

En dénonçant cette duperie pour le consommateur et ce boulet pour l’économie corse, bref cette magouille digne de la règle d’or sarkozyste, Ségolène Royal a mis le doigt sur la nécessité de protéger les produits locaux et authentiques et a également entériné le projet de partenariat entre sa région et la Corse (c’est vrai que du beurre des Charentes avec du vrai jambon corse, miam).

Le Président de l’assemblée corse, Dominique Bucchini et le Président de l’AREP, (Association Régionale des Eleveurs de Porcs), Jean-Félix Giorgi ne pouvaient qu’applaudir à ce discours, eux qui viennent de déposer un dossier à l’INAO, (Institut National de l’Origine et de la qualité), afin d’obtenir le Label Rouge Porc fermier, garantissant le caractère corse des produits.

Ségolène est donc partie comme elle est venue, disparition miraculeuse, laissant derrière elle, dans un nuage de poussière mystique, espoirs mesurés et scepticisme raisonné. Le soir, à la terrasse, les Corses se demandaient si Ségolène Royal n’était pas devenue la Madone des Labels. Et ils espèrent qu’une fois passé l’été, elle tiendra ses engagements de batailler en faveur de la vraie charcuterie corse. Cochon qui s’en dédit.

Fête contre fête : flâneries bretonnes

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Comme tout un chacun j’étais – encore il y a peu – pourri de préjugés négatifs à l’égard des Bretons qui, à la différence des français, ont un régime alimentaire peu varié, composé de galettes de sarrasin aux saucisses, de poissons absurdes et de gâteaux indigestes du genre kouign-amann… Une amie, originaire de la région, m’a convaincu de me saisir de l’été pour voir de mes propres yeux là où – miraculeusement – finit la terre… afin de me défaire de ces idées reçues.

Naturellement, les premiers jours de ma villégiature, ébloui par le charme discret des jeunes-femmes bretonnes autant que par la sobre majesté des paysages marins, j’en avais oublié que si le Breton n’est pas tout à fait un français à part entière, il peut néanmoins être un « moderne » tout aussi désespérant. C’est dans Ouest-France – et sur la plage – que j’ai appris il y a quelques jours que… « Des fans de musique techno veulent s’inviter au pardon de Pouldouran » ! La France a peur !

Le quotidien régional relayait en ces termes l’inquiétude costarmoricaine : « Une procession religieuse sur fond de musique techno ? C’est ce qui pourrait arriver dimanche prochain au pardon de Pouldouran ». En effet, des DJ locaux s’étaient mis en tête de pirater les fêtes patronales à travers un « apero-mix » pour le moins irritant. Les flyers annonçaient une « fin de week-end sur un ton de house-techno et plus encore ». Il va de soi que les traditions se devaient d’être « bousculées » par les beats tonitruants – et « décalés » ? – de la modernité. « L’initiative – poursuivait le reporter localier – a mis en émoi la communauté paroissiale qui n’a aucune envie d’entendre les cantiques de la procession se faire écraser par des vrombissements drum’n bass de rave-party. Elle vient de manifester publiquement son opposition à cette ‘ingérence non légale dans les fêtes patronales ». L’émotion a été grande à Pouldouran…

Mais finalement, dans cette petite commune du canton de la Roche-Derrien, le week-end n’a pas été gâché par les faiseurs professionnels de bruit… « Prenant acte de l’émotion suscitée par son projet, l’organisateur a préféré y renoncer » (nous dit la presse locale).

Ainsi, et j’ai pu le voir de mes yeux, la fière procession s’est déployée de tout son long, sans accrocs ; et puis on a pu participer à un concours de boules en doublettes, à un festival de « vélos fleuris » ainsi qu’aux c’hoarioù breizh (jeux bretons) avec ar berchenn (perche), ar c’havazh (civière), ar vaz benn (bâton), baquet russe, ar zac’h (sac) et an ael-karr (essieu).

Les défenseurs des fêtes patronales tradis ont réussi à faire entendre leur voix contre-culturelle dans le concert assourdissant du festivisme dopé aux mégawatts… Le Télégramme de Brest précise, après la fête : « Gauthier André a remporté le lever d’essieu, avec 65kg soulevés d’un seul bras. Thierry LeManchec et Mickaël Le Bonniec ont terminé premiers ex æquo, en soulevant une civière de 1.250kg ». Au pays des bouffeurs de galettes, les anticonformistes ne sont pas ceux que l’on croit…

Kadhafi, c’est fini

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Crédit image : People's Open Graphics.

L’opération « Sirène » aura eu raison du tyran aux Amazones. Cette marche des insurgés visait à isoler le colonel Kadhafi jusqu’à sa capitulation. À quatre heures du matin, CNN diffusait des images de liesse populaire, rassemblant des milliers de personnes sur la Place verte, jusque là réservée aux rassemblements du régime.

L’effondrement de l’une des plus anciennes dictatures de la planète marque-t-il pour autant le « dernier acte du drame libyen », comme l’a martialement affirmé un communiqué de l’Otan ? On peut en douter. Les lieux du pouvoir sont pris par la rébellion ou détruits par les bombardements de l’Otan, quelques têtes emblématiques sont tombées dans la nuit, comme celle du chef de la sécurité Mohamed Al Sanousi. Selon la chaîne Al-Jazeera, deux fils du colonel Kadhafi, Saif al-Islam et Al-Saadi, auraient été arrêtés par les insurgés, tandis qu’un troisième, Mohamed, se serait rendu.

Déclenchée samedi soir, la dernière bataille contre les forces fidèles au leader historique de la Grande Jamahiriya a été brève, presque facile. Toute la journée de dimanche, le régime aux abois s’est livré à un invraisemblable numéro de communication, dernier sursaut d’orgueil avant le chant du cygne. Un journaliste de l’AFP présent sur place raconte que les Libyens ont reçu sur leurs portables des messages les appelant « à sortir dans toutes les villes pour éliminer les traîtres et les agents avec des armes et pour les piétiner ». La veille, Mouammar Khadafi exhortait ses partisans à « marcher par millions » pour « libérer les villes détruites » par les « agents de Sarkozy qui veut prendre le pétrole libyen ». De son côté, son fils Seif al-Islam lançait un appel à la rébellion : « Si vous voulez la paix, nous sommes prêts », prévenant « qu’ils n’abandonneraient pas la bataille de Tripoli ». À 23h00, dos au mur, Kadhafi faisait dire à son porte-parole qu’il était prêt à négocier « immédiatement » et « en personne » avec la rébellion. Le cours des événements a balayé cette ultime proposition.

Nul ne se plaindra de la chute de Kadhafi. Restent les questions qu’on est en droit de se poser sur l’implication de l’OTAN dans une guerre civile. Principaux pays engagés, les États-Unis, la France et la Grande Bretagne avaient certes des objectifs fort louables. Et la résolution 1973 du Conseil de Sécurité l’ONU, votée le 18 mars, permettait des interprétations très libres, notamment son paragraphe 4 autorisant « les États Membres […] à prendre toute mesure nécessaire pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne, y compris Benghazi, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen». Dès le mercredi 1er juin, Londres reconnaissait la présence de « conseillers » militaires à Benghazi (siège de la rébellion), tandis que le Guardian révélait que des vétérans des forces spéciales britanniques rémunérés par des pays arabes renseignaient les forces de l’OTAN à Misrata, dans l’ouest libyen. Et même si Paris ne l’a jamais reconnu officiellement, on voit mal comment l’armée française aurait pu livrer des armes aux rebelles sans disposer d’officiers de liaison et d’entraîneurs capables d’enseigner le maniement de ces armes. Cette très libre lecture du texte onusien s’est enfin incarnée hier dans la désormais mythique « Katiba Tripoli », composée de 600 hommes, bi-nationaux pour la plupart, notamment américano-libyens, entraînés en vue de l’assaut final. Selon le journaliste de RFI David Thomson, présent sur place, « un de leurs chefs s’exprimant en anglais a passé la majeure partie de sa vie à Dublin et tous avouent avoir été formés pendant des semaines, par des instructeurs occidentaux dans les montagnes du sud-ouest libyen ».

Peut-être Messieurs Sarkozy, Cameron et Obama avoueront-ils un jour que leur objectif n’était pas seulement de protéger les populations civiles, mais bien de liquider le régime, sinon Kadhafi lui-même. En attendant, « le drame libyen » est très loin d’être fini. En effet, le CNT n’a rien d’un rassemblement de révolutionnaires romantiques. Il s’agit d’une coalition hétéroclite, sans véritable unité politique ni grande structuration. On y trouve des islamistes, des laïcs, une partie de la bourgeoisie commerçante, des ralliés de fraîche date, tous divisés selon de complexes et vieilles lignes de fracture tribales. L’assassinat, le 28 juillet à Benghazi, du général Abdel Fatah Younes, ancien compagnon de Kadhafi rallié à la rébellion, a montré la fragilité de cette alliance des contraires. Sa disparition a donné lieu à une démonstration de force de sa tribu, les Obeidi, l’une des plus puissantes du pays, qui a soupçonné les autres factions du CNT d’en être à l’origine en dépit de la version officielle accusant « un groupe d’hommes armés » à la solde du régime. Cet épisode montre que les rivalités entre clans peuvent déraper en affrontements sanglants au sein du futur pouvoir de transition.

Une guerre civile de six mois ne se termine pas en une nuit, aussi belle soit-elle, tout comme un régime démocratique ne s’installe pas en un claquement de doigt. Le président Obama ne s’y est pas trompé en déclarant tôt ce matin (heure française) que « les États-Unis continueront à travailler avec leurs partenaires pour protéger le peuple libyen et l’assister dans le changement vers la démocratie ».

On peut gager que les Occidentaux sont loin d’avoir quitté le sol libyen sur lequel, officiellement, ils n’ont jamais mis les pieds.

Le Sinaï sans commandement

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Mont Sinaï

Les attentats de jeudi dernier qui ont fait 8 morts dans le sud d’Israël ont révélé au grand jour un fait ignoré des médias, fascinés par la place al-Tahrir : l’Egypte ne contrôle plus le Sinaï. Les tensions entre les Bédouins et l’Etat égyptien ne sont pas nouvelles et les Bédouins qui se partagent la péninsule désertique, du Sinaï, membres d’une dizaine de tribus, ne se sont jamais sentis Egyptiens. Au moment où a éclaté la « Révolution du 25 janvier » le Sinaï était le reflet inversé de l’Egypte « métropolitaine » : à l’ouest du canal de Suez la police tirait sur les manifestants tandis qu’à l’est, les citoyens bédouins tiraient sur les forces de l’ordre. En quelques jours, et avant la chute de Moubarak, ils avaient conquis, en tout cas sur le terrain, leur indépendance vis-à-vis du Caire, chassant à coup de RPG et de kalachnikovs les Egyptiens en uniforme ou les obligeant à s’enfermer dans leurs casernes.

La première victime de la déroute du Caire a été le gazoduc acheminant le gaz égyptien vers Israël et la Jordanie. Depuis six mois, des saboteurs ont fait sauter cinq fois le pipeline – jamais touché sous l’ancien régime – réduisant le volume de gaz acheminé de 80%. Si elles sont pour Israël des désagréments non négligeables, ces attaques déstabilisent plus gravement la Jordanie et son économie. Mais la première cible est l’Etat égyptien, incapable de protéger une installation stratégique qui représente une source de recettes en devises aussi rare que précieuse. Le renforcement depuis février de la présence militaire égyptienne – contraire aux accords de paix avec Israël mais consenti dans ces circonstances – n’a pas non plus permis au Caire de reconquérir la péninsule rebelle.

À la décharge du gouvernement égyptien, la conjugaison d’une forte croissance démographique (la population a été multipliée par 10 en un demi-siècle) et d’une structure socioculturelle tribale fait du Sinaï est une bombe à retardement. L’Egypte, qui a récupéré en 1982, après 15 ans d’occupation israélienne, ce magasin de porcelaine truffé de mines, s’y est comportée comme un éléphant. Le développement galopant de la région a été géré sans le moindre égard pour les susceptibilités et intérêts locaux. Les emplois générés par le développement, notamment dans le tourisme et les services, ont été réservés en priorité aux Egyptiens « de souche », les autochtones ayant été priés de se contenter de miettes et du mépris des fonctionnaires venus du Caire.
Autant dire que pour les Bédouins, l’Egypte est une puissance coloniale qui pille leurs ressources. Aussi la région a-t-elle connu l’enchaînement de la violence et de la répression classique de ce type de conflits, les attaques de postes de police et autres symboles de l’Etat égyptien entraînant une riposte souvent sauvage, comme lorsque le corps de Bédouins tués par la police furent abandonnés dans une déchetterie.

Ecartés des activités légales, les Bédouins se sont spécialisés dans les trafics en tous genres vers Israël et la bande de Gaza. Dans les années 1990, l’une des grandes tribus, les Tarabin, qui essaime jusqu’à Gaza et dans le Neguev israélien, est devenue le pilier du commerce des êtres humains. Après avoir « fourni » Israël en prostituées venues de Russie, ils ont exploité les rêves de malheureux Soudanais qui croyaient arriver…en Terre promise – comme les réfugiés d’Afrique du Nord et de l’Ouest accostant à Lampedusa. Chaque année, plus de 10.000 Soudanais parviennent à franchir la frontière israélo-égyptienne, sans doute grâce aux mêmes complicités que celles dont ont bénéficié les Palestiniens responsables des attentats de jeudi dernier.

Toutefois, depuis l’instauration du blocus israélo-égyptien en 2006, l’essentiel du trafic se concentre vers Gaza, les marchandises acheminées à travers le Sinaï étant ensuite introduites dans le territoire – en partie grâce aux fameux tunnels. Le commerce des armes, qui est le plus lucratif, s’est intensifié après la chute de Moubarak. D’origine iranienne ou libyenne, roquettes, explosifs, armes légères et munitions entrent aisément dans une Egypte ingouvernable pour traverser le Sinaï devenu un Etat dans l’Etat et aboutir dans la bande de Gaza. C’est ainsi que les anciennes roquettes Qassam de fabrication locale ont cédé la place à un armement russe de meilleure qualité. Mais les vaisseaux iraniens ou les convois venus de la « République de Benghazi » livrent aussi bien à leurs clients gazaouites de luxueux « 4×4 ».

Les gardes-frontières égyptiens qui étaient peu soucieux d’empêcher les Palestiniens d’utiliser le Sinaï comme base arrière le sont aussi peu de mettre un terme à ces trafics dont certains bénéficient même s’ils ne sont que le énième chainon d’un système pourri. L’assaut en règle lancé fin juillet par des dizaines de combattants, essentiellement bédouins, contre la caserne de police à el-Ariche (grande ville sur la côte méditerranéenne, non loin de la bande de Gaza), a poussé l’armée à lancer une opération de grande envergure dans le Sinaï. Or, les chances de quelques milliers de soldats égyptiens de reconquérir durablement une péninsule de 60000 km2 sont plutôt faibles. La reconquête de cette « zone tribale », sorte de « Waziristân à l’égyptienne », demanderait des moyens beaucoup plus importants que ceux que l’Egypte peut lui affecter. Si on ajoute à ce tableau l’influence grandissante des Palestiniens de Gaza et des radicaux égyptiens – dont certains, évadés de prison pendant la révolution ont trouvé refuge dans la haute montagne du Sinaï -, on a quelques raisons de craindre le pire.

L’abcès de fixation du Sinaï met en lumière l’inquiétant potentiel centrifuge du « Printemps arabe ». Alors que l’Irak, la Palestine, la Libye, le Yémen et la Syrie ont pris le chemin de la « libanisation », voilà que l’Egypte se montre incapable de faire respecter sa souveraineté sur une des parties les plus sensibles de son territoire. Ceux qui tuent des Israéliens, font sauter le gazoduc et pratiquent le trafic d’armes, de drogues et d’êtres humains, ne mettront probablement pas longtemps à menacer la circulation dans le canal de Suez. L’avenir de l’Egypte ne se joue pas place al-Tahrir mais à l’est de la Mer Rouge.

David Cameron a raison

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Croydon, dans le Sud de Londres, fut un des endroits où les récentes révoltes de la jeunesse connurent leurs formes les plus violentes et où plusieurs morts sont restés sur le carreau.

David Cameron, décidément excellent analyste de sa société, a annoncé que les seuls pillards étaient donc cette jeunesse abandonnée par des familles désocialisées par le chômage de masse et un système d’éducation publique très bien classé par Pisa mais néanmoins en plein naufrage. Et, en aucun cas, les traders qui paradent dans les rues de la City en se goinfrant annuellement de bonus, quelle que soit la conjoncture.

Mais David Cameron a raison : ce ne sont bien que des racailles sans la moindre conscience de classe, cette jeunesse. La meilleure preuve, est qu’un seul magasin de la principale rue commerçante de Croydon n’a pas jugé bon, les jours d’émeutes, de baisser ses rideaux et, de fait, n’a pas été pillé. Ce n’était pas, comme aurait pu le croire l’islamophobe de base, le magasin de burqas ou la boucherie hallal. Non, non, c’était tout simplement…la librairie ! Les émeutiers sont donc bien des brutes incultes, ivres de frustration consumériste qu’il faut châtier sans pitié.

Et tout ira pour le mieux, à nouveau, dans le meilleur des mondes. Jusqu’à la prochaine fois.

TeuGeuVeu areu areu

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Si je ne suis guère d’un naturel patient, je goûte assez les salles d’attente et les voitures de transport ferroviaire. On y trouve des denrées si rares : un temps suspendu et d’arbitraires associations de personnes. Lorsqu’ils ne servent pas de prétexte à des rencontres improbables en d’autres circonstances, ces lieux de transit fourmillent de détails propres à amuser l’observateur.

Ce jour d’août, ce n’est pas animé d’un mauvais esprit que je prends place à l’étage d’un TGV. En face de moi, une quinquagénaire avale frénétiquement le contenu d’un sachet de cacahouètes tout en dévorant le magazine Détective. À ses côtés, se trouve une adolescente noire au visage encore poupin, exclusivement vêtue de rose et de noir savamment assortis. La jeune fille est absorbée par l’écoute d’une playlist du Blackberry noir qu’elle a enfoui dans son décolleté rose.

À peine le train a-t-il démarré que j’observe ma voisine d’en face, la quinqua aux cacahouètes. Il y a un lien si évident entre sa voracité à engloutir ces petits fruits secs et celle de son appétit de lecture, que trahit son regard aspirant le sang giclé de dix scènes de crime.

Soudain, une voix voilée d’un léger grésillement prend possession de la voiture. Le speaker souhaite la bienvenue aux passagers, ce qui relève de la courtoisie la plus élémentaire, avant de présenter le personnel de bord : « Nathalie, Mélanie, Fatouma, Béatrice, Didier et Jean-Claude ». Cet égrainement de prénoms me laisse fort perplexe. S’adresser à des inconnus en arborant une familiarité rassurante mais factice : en voilà des manières de colonies de vacances.

Spontanément, je fais un geste pour sommer ma voisine aux allures de friandise d’ôter ses écouteurs et de prêter l’oreille au discours qui semble s’adresser à sa classe d’âge. Intriguée, elle s’exécute tandis que je lui désigne les haut-parleurs avec un sourire complice. Mauvaise pioche, en fait, la logorrhée du type dans le micro nous vise tous. À présent, il nous enjoint même d’adopter « la zen attitude »…

Bien sûr, en usant d’une formule grotesque censée rendre son injonction sympathique, il entend simplement demander aux voyageurs de « rester sages », sans les obliger à tuer leurs égos pour rejoindre la vacuité et l’éveil.

Une formule dont l’antéposition erratique de l’adjectif « zen », d’ailleurs empruntée à la syntaxe anglaise, la fait ressortir pour ce qu’elle est : du dégueulis « globish ». Maigre consolation, je me dis que la langue française ne se salit pas dans cette entreprise d’abrutissement général, contrairement à l’anglais aujourd’hui prédominant.

Il n’empêche ; un certain malaise monte en moi pendant que le Big Brother des chemins de fer continue de moduler sa voix avec enjouement pour suggérer aux passagers de saluer leur voisin ou voisine.

Après nous avoir donné des moniteurs-copains, nous avoir demandé de bien rester sages, on nous enseigne à présent des rudiments de politesse (« Dis bonjour à la dame »). Ne manquent plus que des employés distribuant des kleenex pour moucher les plus morveux d’entre nous.

Un soupir rageur m’échappe.

Supprimer la différence, la déférence et la distance anéantit l’action de la civilisation, qui arrache les individus à l’indifférencié pour en faire des personnes autonomes et affranchies du poids de la tribu ou du magma originel.

Le style de « communication » choisi par la S.N.C.F collabore à un processus d’aliénation qui repose sur l’infantilisation des masses. Bientôt, le maternalisme totalitaire torchera ces foules anonymes et corrigera les éventuels récalcitrants. Le connard jovial au micro s’est révélé parfaitement obscène et son pensum m’a donné une sérieuse envie d’adopter une « kamikaze attitude », bref, de réussir là où Julien Coupat – s’il est jamais prouvé qu’il fut coupable- avait échoué.

Un rire désarme mon irritation croissante. Il provient d’une femme assise non loin de moi, de l’autre côté du couloir, seule contre la fenêtre. Elle ne peut plus s’arrêter de rire.

Le pathétique discours au microphone a provoqué chez elle un irrésistible fou rire. « Le rire, disait Bergson, c’est du mécanique plaqué sur du vivant ». Possible, dans ce qui le déclenche. Mais en tant que réaction instinctive, il peut s’agir de l’inverse. Un rire comme celui-ci, c’est du vivant faisant dérailler la mécanique. Dans son éclat, il disperse toutes les formules infectes qu’on prétend nous administrer.

C’est ce rire qui a résonné en conclusion du discours, le remettant en perspective, révélant aux oreilles de tous qu’il aurait été absurde de le prendre au sérieux.

Grâce au rire de cette passagère, en pleine ère de régression organisée, un jour d’août 2011 dans la voiture 16 du TGV 2949, je peux l’affirmer sereinement : l’honneur fut sauf.

Norvège noire

65
Nuit à Oslo.

Sans le massacre perpétré par Anders Behring Breivik, il n’est pas certain que j’aurais eu envie de lire Le Léopard de Jo Nesbo. D’abord parce qu’il s’agit d’un polar scandinave. Norvégien, Nesbo est devenu, en France et ailleurs, une véritable star du genre. Or, pour des raisons qui tiennent plus à ce que l’on pourrait appeler une certaine « érotique littéraire » qui me porte davantage vers l’électricité rageuse et le cynisme désespéré des romans noirs américains et français qu’à l’objectivité critique, je n’ai jamais éprouvé une grande attirance pour ces enquêteurs qui agissent lentement dans une société lente où commander plus d’une bière (hors de prix) dans un bar est déjà en soi vaguement suspect.

Nostalgie de l’Etat Providence

J’ai toujours mis sur le compte d’une nostalgie informulée de l’Etat-Providence ce goût du public pour les Gunnar Staalesen, les Arnaldur Indridason, de même que le succès planétaire de Millenium, la saga de Stieg Larssonn. Il y a sans doute chez le lecteur une complaisance inconsciente et morbide à voir s’effondrer, ou tout au moins se lézarder, dans des fictions blafardes, un modèle qu’ils ont eux-mêmes perdu depuis longtemps en même temps qu’un certain vouloir vivre-ensemble. Oui, je sais l’expression fait toujours rire les beaux esprits. Mais peut-être moins depuis un certain 22 juillet, quand un type avec des initiales qui semblent sortir d’une agence de notation, a expliqué avec une bombe et des armes automatiques ce qu’il en pensait, du vouloir vivre-ensemble.

Plus généralement, le polar scandinave d’aujourd’hui semble avoir oublié les leçons de Maj Sojwall et Per Walhoo. On ne pourra trop conseiller de relire la série consacrée à l’équipe du commissaire Martin Beck écrite dans les années 60 par ce couple de Suédois qui avaient adopté la méthode d’Ed Mc Bain, c’est-à-dire que leur héros n’était pas un seul superflic mais toute l’équipe d’un commissariat de Stockholm. Et ces passionnantes enquêtes rééditées aujourd’hui par les éditions Rivages étaient le prétexte à une critique de gauche du fameux modèle suédois. Oui, il y eut une époque où certains trouvaient que ce pays social-démocrate et profondément égalitaire n’allait ni assez vite ni assez loin.

Mieux que le guide du Routard

C’est aussi pour cela qu’il faut aimer le roman noir, d’ailleurs, et en général la littérature de genre, bonne ou mauvaise : elle est profondément politique, même malgré elle, et elle renseigne mieux que le guide du Routard (ce n’est pas difficile, me direz-vous) sur les mœurs, les paysages, les habitudes, la vie quotidienne…
Alors, pourquoi pas ce gros thriller de Jo Nesbo, Le Léopard, publié au début de l’année, même si ses 760 pages qui vous font risquer l’excédent de bagages à l’aéroport, pour comprendre comment Anders Behring Breivik a pu apparaître dans ce monde-là, à ce moment-là ?
Ce sera toujours moins ennuyeux que les analyses autorisées des spécialistes, ces mêmes spécialistes qui, dans les premières heures, accusèrent évidemment les usual suspects du terrorisme – les musulmans.

Le Léopard
de Nesbo ne raconte rien de très original, en apparence en tout cas. Un tueur en série s’attaque à des jeunes femmes et assassine même une parlementaire qui fait son jogging. On découvre au passage que dans les pays heureux, ceux qui redistribuent très équitablement les richesses produites, les hommes politiques n’ont pas besoin d’une armada de gorilles surarmés pour les protéger.

Les patrons non plus, d’ailleurs : l’enquête sur ce tueur, qui se révèle davantage un assassin rusé masquant un plan concerté derrière une apparente folie, conduit Harry Hole, un flic à la fois usé et tenace, dans la haute société d’Oslo. Ces pages sont tout à fait révélatrices : les Norvégiens riches ne vivent pas dans des quartiers sécurisés, ils ne semblent pas attirés par les grosses cylindrées et n’ont pas besoin d’une domesticité nombreuse. Comme quoi on peut être riche et sujet d’une monarchie pétrolière sans pour autant sombrer dans le bling-bling. On peut même, au contraire, estimer que le comble du luxe est un chalet sans électricité dans une région montagneuse au nom imprononçable qui rend fou les correcteurs orthographiques.

Comme pour marquer le contraste avec la Norvège, Jo Nesbo amène son flic sur une fausse piste au Congo-Zaïre, pays miné par une guerre civile permanente. L’horreur particulièrement élaborée des crimes commis par le tueur qu’il traque lui apparaît alors comme ce qu’elle est : une monstrueuse exception en Norvège qui est la règle ailleurs dans le monde. Hole comprend que ce tueur est un symptôme, voire le signe annonciateur de la généralisation de la guerre de tous et d’une brutalisation[1. On emprunte ce néologisme à l’historiographie récente qui décrit le caractère inédit de la violence durant la Grande Guerre.] toujours plus forte.

Fausses pistes

Ainsi, le principal suspect, ancien mercenaire devenu homme d’affaires, ne peut pas ne pas évoquer prophétiquement la silhouette de Breivik, prédateur dont le mobile peut aussi bien être l’appât du gain que le fantasme d’une invasion « multiculturelle ». Invasion à laquelle Jo Nesbo, qui n’a rien d’un écrivain particulièrement engagé, comme l’était par exemple l’auteur de Millénium et qui décrit minutieusement la Norvège d’aujourd’hui, ne fait pas allusion une seule fois…

Une dernière chose : que le lecteur potentiel ne soit pas affolé par la taille de ce formidable thriller. Le Léopard n’a pas cette manière anglo-saxonne de vouloir faire « gros » donc sérieux en rajoutant artificiellement cent pages sur le fonctionnement d’un sous-marin et cent autres pour décrire l’organigramme de la police ou les différentes façons de chasser le phoque. L’épaisseur est justifiée par une intrigue qui multiplie les fausses pistes jusqu’à la fin, égarant le lecteur dans le monde de plus en plus incertain, voire indécidable qui est devenu le nôtre ici et maintenant.

Le léopard: UNE ENQUETE DE L'INSPECTEUR HARRY HOLE

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Téhéran sur le chemin de Damas

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A mesure que le mouvement de contestation anti-Assad se prolonge en Syrie, l’Iran dirigée d’une main de fer par le Guide suprême Ali Khamenei, se ménage une porte de sortie diplomatique. Officiellement, rien n’a changé : l’alliance entre Damas et Téhéran scellée en 1982 lors d’un voyage de noces qui vit la naissance du bébé Hezbollah, garantit un soutien indéfectible des Mollahs à leurs « frères » arabes syriens.

Incidemment, on constate néanmoins une inflexion de ton dans le traitement médiatique des événements syriens. La presse et la télévision d’Etat iraniennes commencent à faire entendre une petite musique dissonante qui ne se contente plus d’avaliser la répression armée des manifestants syriens. Désormais, la parole est donnée à des journalistes remettant en cause le comportement brutal et strictement sécuritaire de l’appareil d’Etat syrien, et osent même prôner la recherche d’un débouché politique au conflit.

Malin comme un singe, Ali Khamenei a donc décidé de ne plus s’exposer directement dans la défense d’Assad, qu’il arrose quotidiennement de subventions. A Ahmadinejad de s’y coller, quitte à ce que le parasite (perse) meurt avec la bête (syrienne).

Comme quoi, dans l’usage politique des fusibles, notre omni premier ministre Nicolas Sarkozy aurait fort à apprendre d’un petit stage prolongé à Téhéran…