Accueil Site Page 2815

J’irai voter dans votre circonscription

C’était le lundi 4 juin. Mon esprit, comme celui de tous mes compatriotes, était depuis quelques mois importunément pollué par les élections, au point que j’enviais le sort des étrangers, qui, eux, ont encore la chance de ne pas avoir à professer une opinion politique. Heureusement pour moi, ma conscience s’était depuis quelques jours évadée hors de la zone occupée par la politique dans mon cerveau : j’avais pris congé de mes obligations salariales, et j’étais parti au vert, loin de tout ordinateur et de tout kiosque à journaux.

Mes pensées vaquaient donc, philosophantes, regrettant amèrement que les vacances fussent déjà finies, et qu’il me faille à nouveau supporter l’air vicié de la capitale et de ses vieux souterrains où grincent lamentablement, brinquebalants, les wagons sales de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), dans des couloirs où la crasse seule permet de considérer la réclame omniprésente autrement que comme une atteinte insupportable à la dignité humaine. Au lieu de penser aux déficits publics, je pensais aux charmes des pelouses désertes du parc de Sceaux, et à la sévère magnificence, à l’austère gravité des murailles ruinées de Coucy-le-Château, desquelles on peut admirer la belle plaine picarde, ses riches champs, ses magnifiques forêts, ses villages peuplés de vieillards, et songer qu’autrefois ce pays n’avait pas pour préoccupation principale son pouvoir d’achat. Je ne pensais ni à Strauss-Kahn, ni à Sarkozy, ni au bureaucrate ambitieux que nous venons de choisir sans le vouloir. J’avais oublié que nous étions en campagne pour les élections législatives.

Ca ne devait pas durer.

Quand je sortis du métro, station Victor Hugo, je vis un jeune homme, fort bien fait de sa personne, bien habillé et souriant, ce qui ne dénotait pas dans l’ambiance de ce quartier huppé où j’avais à faire. Le jeune homme, cependant, ne bougeait pas, contrairement à ses semblables, et il ne mendiait pas, contrairement à ces clochards malins qui insultent les passants dans les quartiers riches, et amassent ainsi de coquettes sommes à s’envoyer derrière la cravate. Au contraire, il distribuait de petits prospectus ; manifestement, il s’agissait d’un militant.
Machinalement, je saisis le petit papier, orné de drapeaux tricolores, où dominait le bleu ciel. Alors, mon esprit oublia le château de Coucy, les champs céréaliers et l’architecture gothique, happé par la campagne législative. De philosophe, je redevins citoyen. Avant que j’eusse eu le temps de lire une phrase de ce prospectus, le jeune homme, fier, me présenta, d’un mouvement de la main, un personnage qui se tenait à ses côtés.
L’individu était impressionnant. Le ton de sa voix et de son costume étaient en accord pour célébrer la puissance et la noblesse de leur propriétaire qui, afin de ne pas dérouter l’électeur, s’était vêtu d’un camaïeu de bleus variés exprimant toutes les nuances politiques de la droite. Le visage du personnage était à l’avenant. Il respirait le respect envers autrui comme envers lui-même. Une peau légèrement bronzée, une quantité respectable de rides, un sourire intelligent et repu, témoignaient que l’on avait affaire à un notable de vieille souche, à une sacrée bestiole.

Poussé par la passion politique qui m’habite, je voulais lui poser des questions, parce que j’ai des questions à poser aux hommes politiques : je suis informé et scandalisé, je suis outré par un tas de choses, comme la politique étrangère et l’éducation nationale, par exemple, sujets sur lesquels le pouvoir devrait assurément me consulter plus souvent, car je professe là des opinions à la fois tranchées, éclairées et justes.
Mais je n’avais jamais vu de si près un vrai homme politique comme il y en a à la télévision, si bien que j’ai perdu tous mes moyens. Soudain, le gouffre de la fracture sociale m’est apparu dans toute son abyssale profondeur. Bien que mon corps n’ait été séparé de celui de l’homme politique que par quelques décimètres d’air pollué, et que ma main ait touché la sienne qu’il m’avait tendue, je ressentis qu’il y avait plusieurs mondes entre nous, plusieurs guichets, eût dit Péguy.

Ce fut donc en vain que je cherchai quoi lui demander, craignant légitimement de ne pas être à la hauteur. En outre, je sentais bien que le désordre de ma coiffure, la coupe dilettante de ma barbe et les froissures de mon habit se liguaient en quelque sorte contre moi, tout cela signifiant que je servais ; quand tout, dans l’allure et les manières de mon interlocuteur, signifiait que lui, il était servi.
C’est donc lui qui prit la parole. Il me demanda, d’un ton ferme, engageant et suave comme un uniforme d’officier d’ancien régime, si je votais là, c’est-à-dire dans la quatrième circonscription électorale de Paris, qui réunit les deux parties les plus chics des deux arrondissements les plus nobles de la capitale. Il faut le comprendre : alerté par mon allure bizarre (j’avais en outre un énorme sac-à-dos sur les épaules) il voulait savoir s’il valait la peine d’engager la conversation avec moi.

Je le regrette, mais deux influences se conjuguèrent alors pour m’incliner à lui dire que non : tout d’abord l’esprit de facilité, ensuite l’esprit d’honnêteté, et enfin la certitude qu’une conversation avec un tel individu dans de telles conditions serait vaine et ennuyeuse.
Mieux valait s’esquiver. Je lui expliquai en quelques mots que je ne votais pas là, mais dans le quatorzième arrondissement.

C’est alors que l’esprit de vérité investit M. Debré. Je ne sais s’il avait bu et si l’on doit sa réponse à l’esprit véridique du vin, toujours est-il qu’il répondit, de sa voix toujours aussi suave, élégante et rassurante, sur le ton d’un prince de sang s’adressant à un petit nobliau de Bretagne : “Ce n’est déjà pas si mal”.

Dieu soit loué, me suis-je alors dit : je n’habite pas le neuf-trois, mais le sept-cinq-zéro-un-quatre ! Je sais maintenant que les êtres particuliers qui habitent l’Ouest parisien me considérent comme un être inférieur, certes, mais pas absolument déchu. Nous pouvons communiquer d’une certaine manière. Bien que rouillé, l’ascenseur social pourrait me propulser vers les nues où siège le pouvoir. J’habite une sorte de purgatoire propret que n’atteignent guère les effluves nauséeux de l’enfer banlieusard. Et j’ai passé mon chemin, me promettant de lire le prospectus bleu, qui, je ne sais pourquoi, s’est depuis perdu je ne sais où…

*Photo : UMP photos

Buzzons, buzzons nos joyeux compagnons

0

Les plumes de Causeur seront à l’honneur pour la rentrée de septembre. On y reviendra mais sachez d’ores et déjà qu’un roman de Benoît Duteurtre est prévu fin août chez Fayard. A nous deux Paris ! poursuivra sa veine « roman d’apprentissage » que l’on avait pu déjà apprécier dans L’été 76 dont il a été rendu compte ici et restituera Rouen et Paris au début des années 80.

Il faut signaler également Un week-end en famille de François Marchand, au Cherche-Midi. Quand il ne joue pas aux échecs et n’écrit pas, trop rarement, d’acides chroniques pour Causeur, François Marchand est le spécialiste du roman court, aussi drôle que méchant. Un week-end en famille plaira beaucoup : c’est une variante moderne de Fantasia chez les ploucs où la première visite du narrateur en train de sombrer dans la psychose chez sa belle-famille, dans la région imaginaire de la Samouse, tourne au jeu de massacre.

Pour finir, provisoirement, il faut signaler la sortie d’Une âme damnée : Paul Gégauff l’essai biographique d’Arnaud Le Guern sur le scénariste préféré de Chabrol mais qui travailla aussi pour Godard ou le Barbet Schroeder de More, excellent écrivain et amateur de femmes qui fut assassiné par la sienne, en Norvège, pendant la nuit de réveillon 1983.

Bref, rien que de l’infréquentable pur sucre avec du style, de l’ironie et de la nostalgie. De la littérature, quoi.

Cherchez le blond

Tout comme Jacques de Guillebon, qui nous l’explique avec un humour féroce, je suis un vaincu. Père de deux blonds, dont une blonde, je n’ai guère que l’admiration des coiffeuses pour supporter cette couleur médiatiquement risible et politiquement dangereuse, dont la gauche éclairée et humaniste a légitimement honte. Ancien blond moi-même (tirant désormais, ne serait-ce que par décence, vers le châtain foncé), je subis depuis des années ce nouveau catéchisme, qui après des siècles de délire manichéen voyant l’innocence ou la pureté alliées à la blondeur, rattache enfin cette couleur à la bêtise la plus noire ou au nazisme le plus brun.

Cela fait des décennies en effet qu’au cinéma, plus le SS est blond et plus sa cruauté ne saurait faire de doute, comme cela fait bien longtemps, dans les cours d’école et sur plateaux de télévision, que la blonde est une sotte qui ferme les yeux pour éteindre la lumière. Il y a encore des gens aujourd’hui pour ignorer que Marilyn Monroe était une écervelée (et qui lui trouvent même une finesse d’esprit peu commune face à ce monde qui la rendait malade), mais on ne compte plus les citoyens avertis qui ont bien compris que lorsque Jean-Marie le Pen a commencé à se teindre en blond, au milieu des années 80, ce n’était pas pour cacher ses cheveux blancs mais bien par adhésion sans réserve à l’hitlérisme.

Ce n’est quand même pas un hasard si, dangereuse chez Hitchcock, Argento et de Palma, ou bien gentiment stupide de Jayne Mansfield à Paris Hilton, la blonde de cinéma oscille invariablement entre aimable crétinerie et monstruosité cachée ; ce qui fait qu’elle n’a rien à envier au blond, qui, des frasques de Pierre Richard avec sa chaussure noire jusqu’aux inquiétants garçonnets du Ruban blanc, n’a aucune raison d’être mieux loti. Quant aux reines des films historiques, contrairement à l’imagerie médiévale qui les montraient invariablement blondes, celles-ci sont désormais brunes, ce progrès incontestable permettant la subversion capillaire : lorsque l’une d’entre elles conserve cette couleur absolument disqualifiée, c’est justement la preuve de sa noirceur, comme Charlize Theron dans le rôle de la méchante reine de Blanche-Neige nous le prouve sur tous les écrans.
D’ailleurs dans n’importe quelle série policière, il suffit de chercher le blond pour trouver le coupable, de la même façon que dans toute émission de télé-réalité, la palme de la plus conne revient toujours à la plus blonde. Il s’agit bel et bien, en s’esclaffant ou en frissonnant, doctement ou à grands renforts de second degré, de dénigrer celui ou celle qui se permet de rester blond en dépit du bon sens, comme dans le délicieux sketch de Gad Elmaleh, où « le Blond » prétend incarner l’élégance et le succès facile, alors qu’il s’avère surtout suffisant et incapable de rire de lui-même ; comme dans cette merveilleuse chanson de Lio où celle-ci affirme avec talent que les brunes « ont bien plus d’idées que les peroxydées » et « bien plus d’éclat que ces pauvres filles-là ».

La futilité de ce sujet n’est bien sur qu’apparente. Il y a sans doute dans cette attitude vis-à-vis du blond un mélange de refoulé lié à tout ce que le siècle passé a charrié de scientisme sanguinaire, de complexes plus ou moins fantaisistes ralliés sous la bannière de l’anti-occidentalisme pop, de haine de soi d’une gauche antiraciste et vertueuse, qui ne sait comment articuler son inconscient ethnocentrique à ses velléités universalistes. Mais il y a surtout dans ces divers dénigrements des blondes et des blonds, qui ne représentent guère que 10% de la population d’Europe de l’Ouest, une illustration parmi d’autres du totalitarisme de la modernité, qui a toujours besoin d’en découdre avec le détail battant en brèche l’homogénéisation, qui veut toujours éradiquer ce qui rechigne à s’aligner, qui tient à assurer partout l’idéologie du Même, celle-ci se nourrissant de la folklorisation des différences sous l’appellation rassurante de diversité, c’est-à-dire d’un vivre-ensemble de supermarché. Le blond, ne serait-ce que sur le plan génétique où son gène récessif en remontre aux allèles dominants, est une sorte d’offense à tout qui partout ailleurs s’égalise. Il est la persistance archaïque d’un monde différencié plutôt que métissé, gage d’une pensée plurielle et non unique, en complète contradiction avec les actuelles tentations globalitaires.

Autant dire qu’il est condamné.

Jose Maria Sert, pas très catholique ?

27

Que dirait José Maria Sert à ce ministre intègre de la critique gourmée, Philippe Dagen, qui l’accable aujourd’hui ? J’espère qu’il répondrait simplement : « J’ai vécu ! » puis que, l’observant à la dérobée, mais souriant tout de même, il ajouterait cette précision : « Et sur un grand pied ! » Car il fut riche et prodigue.

Le Petit Palais, une fois de plus, a fait le choix de l’audace et de l’intelligence. Après le choc pictural que représenta Jean-Louis Forain, il nous offre José Maria Sert. Et voilà qu’un censeur du dernier académisme en vigueur, assis dans la tribune de l’art officiel, fait connaître son courroux : cette manifestation consacrerait un artiste médiocre et un mondain inutile – et en prime un salaud ! Étrange hargne s’agissant d’un homme supérieurement doué tant pour le dessin que pour le bonheur.

José Maria Sert est né catalan, à Barcelone, en 1876, dans une famille aisée. En 1899, il vient à Paris qui restera son havre quand il arpentera la planète. Enfant, il n’a manqué de rien ; adulte, les milliardaires éclairés et autres « heureux du monde »[1. Chez les heureux du monde est le titre français d’un livre magnifique d’Edith Wharton.] lui commandent des décors, facturés à prix d’or. Il aime la belle vie, les palaces, les femmes, la compagnie des gens spirituels et gais, les écrivains, les excentriques. On ne lui connaît pas ces passions mauvaises que sont l’aigreur, la jalousie, la délation. Bref, son existence fut extravagante, toute de sensualité, vouée au plaisir et au travail. Est-ce assez dire qu’il fut catholique, espagnol et catalan par sa langue, par l’excès, la munificence de ses jours, et méditerranéen encore, par le goût du rite et de la mise en scène « sang et or ». Le catholicisme est la religion de l’incarnation ; ses représentations des saints et des martyrs se confondent souvent avec les postures de l’extase amoureuse…

Reste à comprendre pourquoi M. Dagen, du journal Le Monde, après une allusion méprisante à son œuvre, se contente d’un rappel biographique univoque de l’homme pour condamner définitivement l’artiste.[access capability= »lire_inedits »] Pour quel motif extra-esthétique interdit-il à ses lecteurs de se rendre au Petit Palais ? Depuis quand juge-t-on de la qualité d’un peintre à ses égarements politiques ? M. Dagen croit habile de préciser qu’au moment où Sert peint « une allégorie de la défense de l’Alcazar, haut fait des troupes nationalistes durant la guerre civile […] Claudel écrit son inoubliable Ode au maréchal Pétain, publiée dans Le Figaro du 10 mai 1941. Évidemment, voilà qui crée des liens. » Vychinsky[2. Andreï Ianourievitch Vychinsky (1883-1954) fut l’implacable procureur général des tristement célèbres « procès de Moscou ».] goûtait ces télescopages de calendrier, lorsqu’il voulait envoyer un prévenu au bagne ou au cimetière. On commence par moquer un entrepreneur en badigeon, et l’on termine sur un maréchaliste, complice de crimes de guerre. Nous avons, en France, une sorte de tribunal permanent, où siègent de vigilants juges instructeurs toujours énervés, à la manière d’un Didier Daeninckx qui dénonce plus vite que son ombre.

José Maria Sert consentit, non sans hésitation, aux moyens brutaux mis en œuvre par un général nationaliste, que vomit littéralement le grand Bernanos[3. Dans Les Grands cimetières sous la lune, Georges Bernanos, qui vitupère « la terreur cléricale », l’alliance du sabre franquiste et du goupillon catholique, écrit : « La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. »]. L’Espagne était alors le théâtre d’atrocités, perpétrées par les deux camps avec une fureur et une cruauté qui étonnèrent le monde : éventrations, égorgements, émasculations, viols, assassinats de toutes les façons. Sert vit dans le « Caudillo de España por la Gracia de Dios » le sauveur de l’Espagne : il fallait, hélas, choisir son camp ! Sur ce contexte historique, l’exposition ne cache rien, n’enjolive rien[4. Un détail a échappé à son redoutable contempteur : Sert se désola sincèrement de n’avoir pu obtenir la libération du tendre Max Jacob, pour laquelle Jean Cocteau − dénoncé, lui aussi, par M. Dagen − n’a pas ménagé ses efforts.]. Un détail a échappé à son redoutable contempteur : Sert se désola sincèrement de n’avoir pu obtenir la libération du tendre Max Jacob, pour laquelle Jean Cocteau − dénoncé, lui aussi, par M. Dagen − n’a pas ménagé ses efforts.]. La guerre civile déchira les familles et suscita un affreux carnage « intestin », auquel les nazis contribuèrent par le bombardement de Guernica, considéré, à juste titre, comme un acte de terrorisme d’État. Pour ma part, je ne crois pas que Sert se soit réjoui de ces événements.

Au reste, Picasso l’estimait beaucoup, tout comme Cocteau, Winnaretta de Polignac, John D. Rockefeller et le baron Robert de Rothschild. Commerçant habile, disposant d’un atelier parisien parfaitement organisé, il n’a jamais cessé de travailler, vendant très cher son savoir-faire de décorateur aux privilégiés de la fortune. Rappelons que la mondanité parisienne, alors cosmopolite par vocation, formait la plus éclairée et la plus perspicace réunion de portefeuilles boursiers et de comptes bancaires qui se pût imaginer. L’anecdote suivante nous fait mieux imaginer ce que nous avons perdu: le 15 mai 1920, après la première de Pulcinella, le prince Firouz, attaché d’ambassade de Perse à Paris, recevait chez lui Serge de Diaghilev, Misia et José Maria Sert, la princesse Murat, Igor Stravinsky, Pablo Picasso et madame, née Olga Khoklova, Francis Poulenc tout jeune, le comte et la comtesse Étienne de Beaumont, Lucien Daudet, Jean Cocteau et Raymond Radiguet… Imagine-ton, aujourd’hui, les soirées de l’ambassadeur d’Iran ?
José-Maria Sert n’est évidemment pas un artiste majeur, ni même mineur : il est à part. Il n’était pas un visionnaire portant en lui un monde neuf, bouleversant, qu’il se serait efforcé d’imposer ou, tout au moins, de faire partager. Il n’eut d’autre ambition que de vivre. Surdoué, nourri de culture classique, sa « manière » de peintre lui fermait par avance les portes de l’histoire de l’art, mais il ne s’en souciait pas. De son vivant, il était déjà une exception chatoyante, un mirage des temps perdus, l’ultime signal d’une étoile éteinte depuis longtemps.

Il voulait en mettre plein la vue, en donner pour leur argent à ses commanditaires généreux[5. On pourra admirer in situ, au musée Carnavalet, à Paris, le décor de José Maria Sert pour la salle de bal de l’hôtel particulier du baron de Wendel, lyrique absolument, délirant et parfaitement contrôlé, de facture plutôt art déco. Contrairement à ce que prétend M. Dagen, le Petit Palais est tout à fait indiqué pour accueillir les productions hors normes de Sert, par sa destination première − il était voué aux arts décoratifs lors de l’Exposition universelle de 1900 −, et par les proportions de ses salles. Tout de même, cet homme peignait un paravent, destiné au boudoir de la reine d’Espagne, une huile sur étain et bois, de 2,75 m x 4 m !]. Homme des compositions « titanesques » (il embellit le Waldorf Astoria et la salle de conseil de la fameuse Société des nations, à Genève), il tenait enfermé dans sa palette le génie de la grande peinture ancienne, dont il maîtrisait à la perfection les codes. Mais si tous les maîtres gisaient en lui, il développa sa puissante originalité, ainsi que sa modernité. Bref, Sert est un artiste. Et c’est bien ce qui fonde la nécessité de la présente exposition.
Ses vastes compositions, ses méthodes de travail font l’objet d’une remarquable démonstration : procédé d’agrandissement, figurines en bois animées, modèles humains photographiés sous tous les angles, recherche de l’effet dramatique, de la contorsion compliquée ou très aimable… Les femmes, en particulier, y sont supérieurement traitées ; il leur donne d’ailleurs les traits, l’allure des Parisiennes de son temps. Elles administrent un monde factice, ensorcelé de leur chair comme de leur parole, et semblent naturellement comblées de tant de dons pour la volupté, si complètement organisées, appareillées pour la séduction, qu’on ne leur imagine pas d’autre occupation terrestre que celle de l’amour au milieu de la plus brillante société. On comprendra mieux tout cela en admirant les panneaux du paravent monumental, Les Quatre saisons, que lui commanda Arthur « Boy » Capel, le grand amour de Coco Chanel.

Nombre de ses décors ont disparu ou sont invisibles au commun des mortels. Allez donc vous émerveiller au Petit Palais, consentez à cet enchantement, courez au spectacle de la profusion des couleurs, des corps, des matières, jouissez de cette démesure décorative ! N’écoutez pas les censeurs ! Enivrez-vous de la fantaisie de José Maria l’enchanteur.

Exposition José Maria Sert, Le Titan à l’œuvre (1874-1945), Petit Palais, jusqu’au 5 août.

« Non content d’être franquiste, Sert était riche. On ne le lui pardonne pas ».

Pilar Saez Lacave, est, avec Susanna Gallego Cuesta, commissaire de cette exposition qui interroge les choix de la postérité.

Patrick Mandon. Rassurez-nous : avec cette exposition, vous n’avez pas tenté de réhabiliter le franquisme ?
Franco est mort et, Dieu merci, l’Espagne est une démocratie ! Sert était un opportuniste ; il a travaillé pour la monarchie, pour la République. Il jouissait d’un énorme prestige, et il s’en servait pour prendre des commandes. S’il se place toujours du côté du vainqueur, c’est qu’il désire plus que tout poursuivre son travail ! Ce qu’a compris ce grand bourgeois catholique de la politique espagnole tient en quelques faits : aux premiers jours de la guerre, on a mis le feu à la cathédrale de Vic, qu’il avait décorée − l’œuvre de sa vie −, et on a tué nombre de ses amis, dont Jaume Serra, le chanoine, très âgé, qui l’avait toujours soutenu. Pourtant, il hésite un long moment avant de prendre position en faveur des nationalistes.

Mais Sert n’était-il pas, de son vivant, un éblouissant anachronisme ?
C’était peut-être sa qualité ! Il arrive très jeune à Paris, mais il n’est pas affecté par les transformations radicales qui, progressivement, vont bouleverser l’art en général et la peinture en particulier. Ses références sont wagnériennes, elles lui sont transmises par Vincent d’Indy et par Albéniz. Voilà son avant-garde ! Pour la peinture, il regarde d’abord vers Maurice Denis et Gauguin, c’est-à-dire vers la couleur comme élément de la composition, plus que vers la forme, mais il constate que ce n’est pas sa voie. Finalement, il écoute sa nature, qui le porte vers la toile tridimensionnelle, les grandes surfaces, l’exubérance, la Renaissance et le Baroque italiens. Il a ignoré les modes, les tendances. Mais je crois aussi que son art a épousé d’une certaine façon son époque.

Que nous apprend une telle exposition ?
Ce qui est intéressant chez Sert, et ce que n’a pas vu M. Dagen, c’est qu’il nous conduit à nous interroger : sur l’évolution du goût, par exemple. Comment recevons-nous, aujourd’hui une telle peinture ? En son temps, Sert était considéré comme un grand artiste. Immédiatement après sa mort, il est tombé dans l’oubli. Quels sont les traits sur lesquels nous bâtissons notre passé ? Pourquoi conservons-nous celui-ci, et ignorons-nous cet autre ? Qu’est ce qui fonde le jugement de la postérité ? Ce sont ces questions que nous avons voulu poser. Alors oui, ses choix politiques l’ont grandement desservi, de même que sa prédilection pour une clientèle fortunée et sa propre réussite matérielle. C’est aussi cela qu’on ne lui pardonne pas. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Sert, l’idée d’une telle exposition, à Paris, était insoutenable ; or, elle se tient au Petit Palais ! Laissons les générations nouvelles définir leurs propres critères de sélection et forger leur propre goût.[/access]

Parité parfaite

Une fillette est morte, dans la nuit du 6 au 7 août 2009. La mère a d’abord déclaré la disparition de l’enfant, laissant croire à un enlèvement. Puis, très vite, les enquêteurs ont découvert l’affreuse vérité. À la fin, la petite fille ne fut plus qu’un tas de secrets atroces, un amas d’os brisés, de chairs meurtries, placé dans un sac poubelle, puis coulé dans du béton. Huit ans d’âge, six ans de calvaire, six longues années d’un tourment imaginé par son père et par sa mère, unis dans une sorte de commun accord de la perversité ménagère et du crime à domicile : les psychiatres lèveront le voile malpropre et rapiécé, derrière quoi, prétendent-ils, gît le mystère du mal. Son passage parmi nous ne lui aura été que douleur et effroi. Elle s’appelait Marina. Elle connut plus de stations que le Christ dans sa Passion, avant de parvenir à sa « Place du crâne », un soir où ses géniteurs s’acharnèrent sur elle avec plus de violence et moins de précision que d’habitude.

« Des fois Marina dormait dans le sous-sol […] des claques, des coups de pied, des coups de ceinture, des coups de poing. Elle avait du scotch sur elle quand elle était au coin […]et aussi une fois sur sa bouche parce qu’elle pleurait » […] elle se faisait taper plus, encore plus […] dans le bain, ils la prenaient par le cou et lui mettaient la tête dans l’eau » ».

La mère : Elle était sale, elle se pissait dessus, vous comprenez, ça m’énervait.
Le père (avec un geste de la main et une mine dégoûtée) : J’aimais pas, moi non plus.
Le président : Et que faisiez-vous pour la punir ?
La mère : Ah ben, ça dépendait ! D’abord, une rouste…
Le père : Ah ça, la rouste, c’était obligé, hein ! Quand on était ensemble, on s’la prenait à deux. Une torgnole pour papa, un coup de pied pour maman, chacun son tour, pas d’jaloux !
La mère : Ou alors, quand ça s’passait qu’mon mari était pas là, quand il rentrait, j’lui disais, et il descendait à la cave, où que j’l’attachais. Et puis, là, il lui foutait sa raclée ! (Elle rit soudain, se tournant vers l’homme) : Même qu’un soir, j’ai cru qu’elle était morte. Elle bougeait plus, tu t’souviens ?
Le père : C’est vrai, m’sieur l’président, c’te fois-là, j’y étais allé un peu fort, alors la môme, elle s’était évanouie. Mais bon, j’lai mise sous la douche froide, et elle est revenue à elle.
Le président : L’eau froide, vous en faisiez souvent usage, apparemment. D’après le rapport d’expertise, vous avez essayé de la noyer.
La mère : Ah non, m’sieur l’président, c’est pas d’ça qu’elle est morte, la gosse ! C’est vrai qu’on lui a fait boire la tasse, le jour où qu’elle est morte, mais ça l’a pas tuée. J’vais vous expliquer : on l’avait attachée, comme souvent, à la cave, avec des sangles, pour pas qu’elle chaparde de la nourriture, c’est qu’elle était voleuse, la petite, hein !
Le père : Pour ça oui ! Elle avait toujours faim !
Le président : Vous la priviez de nourriture ; parfois pendant trois jours.
La mère : Oh, oui, mais pas souvent, peut-être une dizaine de fois en huit ans ! Et c’était seulement après une grosse bêtise.
Le père : Ah non, j’m’excuse, m’sieur l’président, c’est plus que dix fois ; j’dirais au moins une fois par mois.
La mère : Tu crois ? Oh, j’me souviens plus ! On lui a fait tellement d’choses (bref sourire désabusé)!

«“ [Ma mère la forçait à] boire du vinaigre, du sel, elle devait manger les restes avec beaucoup de sel […] un verre, plein [de vinaigre]” » [1. Déposition vidéo du demi-frère de Marina.]

Le président : Qu’appelez-vous “une grosse bêtise”
La mère : Oh ben, un coup c’était la nourriture, l’aut’coup c’était sa robe tachée, une aut’fois, c’était qu’elle faisait du bruit dans la cave, qu’elle pleurait trop fort par exemple !
Le père : Ah ça, ma femme, elle supporte pas le bruit !
Le président : Quand votre fille régurgitait sa nourriture, vous la contraigniez, sous les coups, à absorber son vomi.
Le père et la mère se regardent, se tournent vers leur avocat, incrédules.
L’avocat : M. le président, mes clients n’ont pas compris la question, puis-je la leur expliquer ?
Le président : Inutile maître, je m’en charge ! Quand votre enfant vomissait, vous la forciez à manger son vomi.
La mère : Ah d’accord ! Oui, m’sieur l’président, encore un truc qu’on avait décidé ensemble, mon mari et moi : c’était pour lui apprendre à rien perdre, si vous voulez, pour la dresser, quoi !
Le président : Et le vinaigre que vous lui faisiez boire ?
Le père : Ah, ça, c’était carrément pour la punir, quand elle avait fait une petite bêtise. Le vinaigre, c’est pas méchant, on en met bien dans la salade (ils rient ensemble).
Le président : Allez-vous cesser !
Ils se figent, inquiets.
Le président : Vous la lanciez contre le mur, n’est-ce pas ? Vous faisiez cela souvent ?
La mère : Encore assez, m’sieur l’président. C’était pour rigoler, notez bien ; on avait appelé ça « la balle au bond ». On n’y allait pas trop fort, quand même, hein ! Et pourtant, elle avait la tête dure, j’peux vous l’dire. Elle écoutait jamais, elle obéissait pas : une vraie mule !
Le président : Elle avait beaucoup changé, physiquement, vous pouvez nous dire pourquoi, selon vous.
La mère : Ah ben, forcément, M. le président, à force qu’on la tabassait, son visage il avait gonflé. Mon mari, il l’appelait l’boxeur, parc’qu’il disait qu’elle avait une tête de boxeur après un combat !
Le père : Remarquez bien m’sieur l’président, que j’y allais pas trop fort, j’m’ajustais sur les coups d’ma femme.
La mère : C’est vrai. Toujours à part égale : j’y mettais un’gifle, il y mettait un’gifle, j’y envoyais mon poing, il la boxait.
Le père : Même que, souvent, c’est toi qui tapais le plus fort.
La mère : C’est vrai que j’y allais pas d’main morte, mais elle m’énervait tellement ! Et puis, y avait aut’chose.
Le président : Il y avait quoi ?
La mère : J’sais pas comment dire ; quand j’lui tapais d’ssus, et qu’elle criait, ou même quand elle avait peur, avant qu’on la tabasse, je r’sentais une drôle d’impression. J’pourrais pas vous espliquer, mais c’était… agréable. Enfin, si vous préférez, ça m’faisait plaisir de la voir dans c’tétat, entièrement à ma merci…
Le père, l’interrompant : … À not’merci ! Pareil, m’sieur l’président, je r’sentais une boule, ça m’excitait d’la voir s’affoler la môme.
La mère : Et puis, quand elle nous implorait, ça me rendait comme folle. J’avais envie de lui faire encore plus peur, de la frapper encore plus fort ! J’peux pas vous espliquer… Tenez, rien que d’vous en parler, j’en ai la chair de poule !

« “Marina a eu un stress intense depuis le milieu d’après-midi du 6 août”, a expliqué l’experte, Caroline Rambaud, devant la cour après analyse des résidus alimentaires retrouvés dans son estomac et ses poumons.
“La digestion s’arrête dès qu’il y a un stress important de l’organisme”, a-t-elle précisé. Le soir, nue et placée dans un bain froid, la fillette, entre autres coups, a reçu de son père une claque assez forte pour projeter sa tête sur le rebord de la baignoire et y faire un éclat, provoquant un “hématome sous-dural aigü” […] Ce sera cet hématome, cumulé aux scènes d’asphyxie en plongeant la tête de la petite fille sous l’eau à plusieurs reprises, le tout aggravé par l’hypothermie, qui vont causer sa mort, selon l’experte[2. Déposition de l’experte en anatomopathologie, AFP, 20 juin.]. »

*Photo : hello miss.quito

Bienvenue en Normalie !

Hypocrite comme un journaliste. Ou comme un politologue. Ou comme un élu. Il était assez amusant, le 18 juin, d’entendre les invités d’Yves Calvi sur France 2 commenter le tweetgate avec des accents de vierges éplorées. De Florian Philippot, lieutenant de Marine Le Pen, à Vanessa Schneider, journaliste au Monde, en passant par Dominique Reynié, politologue et débiteur d’affirmations qui ne mangent pas de pain, ce fut un festival de mines outrées et de grands mots.
Comme chacun sait, et comme cela fut abondamment répété, ces histoires d’alcôve n’intéressent pas nos concitoyens. Comme dirait Audrey Pulvar, faudrait pas me prendre pour un jambon ! Ce serait donc par pur masochisme que Le Monde a consacré trois pages à la tragédie politico-amoureuse du Président normal, et que tous les hebdos (à l’exception de Paris Match…) ont changé leur « une » in extremis ? « Les Français, osa encore la consœur, ne supportent pas ce mélange public privé. » Je ne sais pas s’ils supportent, mais ils adorent.

Bien entendu, les estimables personnalités réunies sur le plateau se sont, comme vous et moi et des millions de Français, passionnées pour le duel de chipies qui a pimenté la bataille politique de La Rochelle. Tout simplement parce que, depuis nos rois et reines jusqu’à Nicolas Sarkozy, l’intrusion des passions dans la raison politique intrigue et fascine. Sexe et pouvoir, c’est la grande affaire de l’humanité. Des flots d’encre ayant coulé sous les ponts, on ne reviendra pas sur ce que l’affaire nous a appris de la douceur féminine et de la personnalité de la Première Girl Friend – qui, cherchant un nom pour sa non-fonction, avait retenu, parmi toutes les propositions, « Atout Cœur » et « Première Journaliste ». Et pourquoi pas Informator ? Cet édifiant épisode jette en revanche un éclairage nouveau sur la normalité présidentielle. Oui, François Hollande est normal, trop normal, comme l’annonce notre « une », concoctée par François Miclo avec l’aimable collaboration de Raymond Depardon.

Mais plus le Président répète, sur le mode de la dénégation, qu’il n’est pas Nicolas Sarkozy, plus ce qu’il a en commun avec son prédécesseur apparaît de façon éclatante : ces hommes radicalement différents sont précisément des hommes normaux, peut-être même ordinaires – si on veut être cruel comme Gérard Pussey, écrivain dont je salue l’arrivée dans ce salon. Exceptionnellement doués sans doute, courageux assurément, mais aussi lâches que n’importe lequel de leurs congénères quand il s’agit d’affronter une larme, une bouderie ou une colère de femme – et ne parlons pas de deux. Pour la résacralisation du pouvoir, vous repasserez. Ou pas.

Si le Président est normal, le fond de l’air est désespérément banal. On espérait une bataille d’idées entre la gauche Terra Nova, multiculturelle et antifasciste, et la gauche républicaine attachée à la nation. On dirait que, au moins dans les discours, la première a déjà gagné et que nous sommes condamnés à revoir un film que nous connaissons par cœur, sempiternelle variation sur un scénario éculé, Marine Le Pen ayant simplement remplacé son père dans le rôle du Dr No. Pour le reste, les mêmes injonctions moralisantes des valeureux résistants enfin sortis de la clandestinité à laquelle la répression policière les avait condamnés[1. Je rigole, mais fabriquer Marianne et Mediapart dans une cave, ce n’était pas marrant tous les jours.], les mêmes niaiseries sirupeuses, les mêmes listes d’idiots utiles et d’alliés objectifs, les mêmes excommunications – et les mêmes médias, qui trouveront dans ce vieux filon une précieuse opportunité de reconversion de leur obsession sarkozyste – seront mobilisés en vue des mêmes fins : renvoyer à la niche ces classes populaires qui résistent avec entêtement aux joies de l’avenir radieux et sans frontières dans lequel elles sont priées de disparaître.

Au PS comme à l’UMP on semble donc avoir fermé avec soulagement le livre du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises », qui a fait office d’évangile pendant ces quelques mois où personne n’avait de mots assez doux pour ces prolos sans lesquels nul ne gagne une élection. Du reste, dans l’entretien qu’il nous a accordé, Guilluy explique qu’après une présidentielle qui avait mobilisé ces catégories, les législatives ont été une élection sans le peuple. Retour à la normale : après avoir juré que cette fois on les avait compris, on s’est empressé, une fois le dernier bureau de vote fermé, de dénoncer leur esprit étroit, imperméable aux joies du métissage.

Les commentateurs ont donc unanimement et bruyamment décrété que le résultat des législatives confirmait l’échec de la « stratégie Buisson ». À les entendre, nous aurions subitement retrouvé nos « valeurs » que ce salaud de Sarkozy avait cachées on ne sait où, sans doute dans le même coffre que l’argent qu’il piquait aux pauvres pour le donner aux riches. Maintenant qu’il a cessé de diviser les Français, nous pouvons à nouveau nous aimer les uns les autres – il faudra le dire aux Parisiens qui empruntent la ligne 1 aux heures de pointe, certains ne doivent pas être au courant.

Les chers confrères vont un peu vite en besogne pour décréter que la « droitisation ne paie pas » – sachant qu’ils qualifient de droitisation toute tentative pour répondre aux angoisses exprimées par les classes populaires sur l’immigration et la sécurité. Claude Guéant n’a pas été défait par un tenant de la droite dite « humaniste » (l’humanisme en question consistant paradoxalement à s’asseoir sur les attentes d’une partie des citoyens), mais par un dissident mieux implanté que lui. Et parmi les battus, figurent également François Goulard, Hervé de Charette ou Laurent Hénart, qui ne sont pas, que l’on sache, des représentants de la droite inhumaine et buissonnière.

En réalité, si on place à part l’ouest de la France, qui a peut-être rejoint le camp de ceux qui imaginent pouvoir un jour faire partie des gagnants de la mondialisation, on a plutôt l’impression que si la « stratégie Buisson » a été sanctionnée, ce n’est pas à cause de Buisson, mais parce qu’il était trop évident qu’il s’agissait d’une stratégie. Convaincus que Nicolas Sarkozy, malgré ses discours musclés, ne ferait pas mieux que François Hollande sur les terrains qui les préoccupent, nombre d’électeurs se sont dit : « à tout prendre, autant avoir la retraite à 60 ans. »

La gauche n’ayant aucun autre horizon à proposer que le libre-échangisme et la réduction des déficits – c’est-à-dire la politique menée par Sarkozy –, elle a tout intérêt à camper sur sa supériorité morale. Aussi a-t-elle promptement commencé, notamment par le truchement de Najet Vallaud-Belkacem, professionnelle du fronçage de sourcil à visage humain, à déplorer la porosité, les passerelles, les compromissions entre UMP et FN – l’inénarrable Olivier Ferrand de Terra Nova ayant déjà dressé la liste des agents doubles, dans laquelle figure évidemment votre servante, ainsi que les suspects habituels. À l’UMP, certains, à commencer par Alain Juppé et François Fillon, ont compris qu’ils tenaient là leur seule chance de faire passer une bataille de chiffonniers pour un noble affrontement idéologique. Jambons, vous-mêmes !

En vérité, on voit mal pourquoi il faudrait partager les valeurs du Front national pour comprendre que son succès n’est pas dû à la méchanceté ou au racisme des Français, mais au fait que beaucoup le tiennent – à tort, à mon humble avis – pour le seul parti capable de défendre avec fermeté ce qui leur importe : une justice qui condamne les voyous, une immigration qui s’adapte à la tradition nationale, un système social supporté par tous. Personne ne leur rendra confiance en leur répétant qu’il faut aimer l’autre et que la différence est une source de richesses. Dans ces conditions, comme le montre Daoud Boughezala, il est absurde de poser en termes moraux et sentimentaux la question d’une éventuelle et future alliance entre l’UMP et le FN.

Le jour où les électeurs frontistes auront la conviction que la droite « classique » est capable d’entendre leurs inquiétudes et d’y répondre, le Front national n’aura plus de raison d’exister (on l’a vu en 2007). Et la gauche devra se trouver un nouvel épouvantail. Malheureusement, il semble que ce ne soit pas pour demain. Bienvenue dans le quinquennat anti-Le Pen.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 48 de Causeur magazine consacré aux débuts de la présidence « normale ». Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Si Versailles nous était à nouveau conté

Le château de Versailles est une grande bâtisse perdue dans la banlieue parisienne, qui a jadis servi de terrain de jeu à Molière pour y représenter ses pièces de théâtre espiègles – devant la cour blasée d’un monarque ténébreux qui se réveillait chaque matin comme un soleil pour dominer le monde, avec une satisfaction de droit divin. Le château de Versailles comporte de nombreuses pièces indispensables, dotées de passages secrets, et d’une somptueuse Galerie des glaces qui fait la gloire de l’Hexagone dans le monde entier, à l’instar de la potée auvergnate et de Michel Houellebecq.

Longtemps les instituteurs ont accompagné les écoliers dans ces édifiants dédales d’Ancien Régime, ainsi que dans les allées du parc, où la biche vit en bonne intelligence avec le lièvre, autant que la poule d’eau avec le touriste japonais. Longtemps ce haut lieu d’histoire a suscité l’admiration des masses et la joie des esthètes… C’était avant que des fonctionnaires épris de modernité se mettent en tête – pour d’obscures raisons – de faire pénétrer dans ce sanctuaire de classicisme d’épaisses touches d’art contemporain. On se souvient que dès 2008, Jean-Jacques Aillagon, alors président du site du château, invita l’artiste Jeff Koons à présenter de manière temporaire ses œuvres monumentales en plastique rose dans les murs de Versailles. On se souvient aussi de l’émoi suscité par les créations envahissantes du japonais Murakami. Cette année, ce sont les œuvres d’une certaine Joana Vasconcelos qui sont présentées. La jeune artiste portugaise propose « une réflexion sur la place des femmes dans un lieu du pouvoir absolu » (dixit l’indispensable ministre Aurélie Filippetti) ; c’est-à-dire qu’elle expose çà et là dans le château des horreurs monumentales prétendument féministes, telles qu’une paire d’escarpins géants, faits de casseroles et de couverts en inox, ou qu’un « Lilicoptère », hélicoptère recouvert de feuilles d’or et orné de plumes d’autruche colorées – œuvre qui a tiré ce commentaire digne de Malraux à Mme Filippetti : « Cet engin pourrait être celui de Lady Gaga ». Dont acte.

L’artiste – nous rapporte l’AFP – a cependant regretté amèrement qu’une de ses œuvres, un lustre fait de milliers de tampons hygiéniques, considérée comme une pièce « majeure » de son travail, ne soit pas exposée dans les galeries de Versailles. « C’est très décevant », a-t-elle déclaré. Décevant. On ne saurait mieux dire. Dommage que Sacha Guitry soit mort (mais est-il vraiment mort ?), il aurait pu agrémenter avec bénéfice sa fresque versaillaise de ce moment authentiquement tragique.

N’abandonnons pas Chalghoumi et Sansal !

Ça sent déjà le propre. Nicolas Sarkozy a « dégagé », dit-on élégamment. La République était « salie », il s’agit de la nettoyer − au karcher, bien entendu. Quelques épurateurs de bas étage ont donc entrepris d’assainir l’atmosphère et les esprits, infectés depuis cinq ans par une islamophobie venue d’en haut et propagée par une camarilla d’éditorialistes et intellectuels à la solde de l’ancien pouvoir. Zemmour, par exemple, dont Dominique Sopo, le patron de SOS Racisme, a déclaré dans Le Monde qu’il ne voulait plus l’entendre, alors qu’attend-on ? Le changement, c’est tout de suite ou c’est maintenant ?

Tout leur est bon pour attaquer l’islam. Quand un fou isolé, sans doute poussé à bout par l’humiliation et la pauvreté, assassine sept personnes, ils dénoncent les extrémistes ou les islamistes et jurent qu’ils n’ont rien contre les musulmans, mais cela ne trompe personne : ils sont racistes et islamophobes. En revanche, ils hurlent à l’antisémitisme dès que des gamins un peu turbulents disent des bêtises sur Hitler ou célèbrent comme un héros l’assassin fou et isolé.

Leur tour viendra. Mais l’urgence, c’est de désigner les ennemis de l’intérieur. Depuis longtemps, des fanatiques de la justice et de la tolérance ont dans leur viseur Hassen Chalghoumi, président de l’association culturelle des musulmans de Drancy, que certains, sans doute des gamins turbulents, ont baptisé « l’imam des juifs ».
Ils avaient déjà tenté de l’expulser manu militari de la mosquée qu’il occupe indûment, qui fut placée sous protection policière – preuve qu’il roulait pour Sarkozy. Une petite troupe de « militants et intellectuels » (militants, c’est certain) a publié le 9 juin sur internet une pétition réclamant sa démission. Ils reprochent à Chalghoumi d’avoir approuvé « la loi liberticide interdisant le port du voile intégral en France » et de s’être alarmé, après les élections en Tunisie, « de la volonté d’Ennahda d’imposer la charia ». En clair, ces défenseurs d’un « islam empreint des valeurs de dignité, d’éthique, de justice et de liberté » ne digèrent pas que l’imam de Drancy soit modéré. Et républicain. Mais surtout, il a commis, et par deux fois, une faute plus grave encore: « En collaboration avec le CRIF, il va parader en Israël où il apparaît notamment au côté de Caroline Fourest, Élisabeth Levy et Alain Finkielkraut, personnalités dont les prises de position à caractère islamophobe ne sont plus à démontrer ». Pourquoi démontrer quand on peut calomnier ?

Hassen Chalghoumi, votre servante et une cohorte d’intellectuels français et israéliens – chrétiens, juifs, musulmans et athées − ont effectivement participé du 5 au 7 juin à un forum intitulé « Démocratie et religion », organisé par Olivier Rubinstein, directeur de l’Institut français d’Israël[1. Curieusement, le correspondant du Monde n’a pas remarqué que parmi les participants invités à plancher sur la difficile équation d’un « Etat juif et démocratique », figuraient nombre d’Arabes, chrétiens et musulmans: « Mais bien sûr que la religion est politique ! », Laurent Zecchini, Le Monde, 17 juin 2012.]. Le CRIF n’avait rien à voir avec cette manifestation, et n’y était pas invité, mais pourquoi se priver quand quatre lettres suffisent à déclencher la machine à fantasmes ? Au cours des débats, l’imam de Drancy a plaidé pour une stricte séparation de la religion et de la politique. Durant son séjour, il a rencontré des dignitaires musulmans israéliens et des responsables palestiniens, notamment le ministre des Affaires religieuses, qui s’est dit inquiet de voir la cause palestinienne instrumentalisée par n’importe qui. Pendant ce temps, en France, un torrent de menaces et d’injures se déversait sur lui.

Qu’on ne croie pas que ces « militants et intellectuels » soient antisémites. Ils n’aiment pas les sionistes et ceux qui leur parlent, c’est tout autre chose. Certes, les grandes boutiques antiracistes ne sont pas de la partie. À l’exception de Rokhaya Diallo, qui officie sur RTL et Canal+, les signataires appartiennent à la frange extrême et marginale du lobby de la « diversité » et de l’islam militant : Indigènes de la République, oumma.com. Peut-être est-ce leur faire beaucoup d’honneur que de commenter leur prose glaçante – encore qu’on aimerait être sûr que leur influence soit nulle. L’ennui, c’est que ces obscurs tacherons de la haine ont des jumeaux dans les plus hautes sphères, comme l’a montré l’affaire Boualem Sansal. Cette année, le jury du Prix du roman arabe, parrainé par l’Institut du Monde arabe et le Conseil des ambassadeurs arabes en France (mécène de la distinction, dotée de 15.000 €) a honoré cet écrivain, qui dit ne pas se considérer comme musulman, mais persiste à vivre dans son pays, l’Algérie. Et voilà que ce traître se rend, lui aussi, en Israël, à l’invitation du Festival du livre de Jérusalem. Les excellences ont vu rouge et sommé le jury, où siègent notamment la courageuse intellectuelle tunisienne Hélé Beji et Olivier Poivre d’Arvor, de désigner un lauréat plus convenable. Les jurés ont sauvé l’honneur en démissionnant en bloc. Sansal a eu le prix, pas l’argent.

Aller en Israël, tel est le crime le plus impardonnable, dont les coupables doivent être pestiférés. Ainsi voit-on s’affirmer, de nos banlieues aux capitales arabes, une fraternité de la haine. Or, dans le tourbillon de nos occupations, nous laissons trop souvent seuls en première ligne ceux qui risquent leur tranquillité, et parfois leur vie, pour défendre une autre vision de l’islam et de l’humanité. Tant qu’il y aura des Hélé Béji, des Hassen Chalghoumi, des Boualem Sansal et tant d’autres, célèbres et anonymes, je résisterai à la tentation de l’islamophobie. Mais en relisant la pétition signée par certains de mes concitoyens, je me dis qu’il y a des gens avec qui on n’a pas envie de vivre-ensemble.

Cet article en accès libre est l’éditorial du numéro 48 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Expertisons les experts

57

Quand j’étais enfant, « amoureux de cartes et d’estampes », le monde était simple et la carte de l’Europe aussi. Il y avait un côté tout bleu, à l’Ouest. C’était nous, les bons. On avait la démocratie, le plein emploi ou presque, la liberté d’expression, le multipartisme, la libre entreprise et tout le toutim.

A l’Est, c’était tout rouge. Les communistes, les mauvais, avec l’URSS gigantesque qui les surveillait de près. Eux, ils avaient des vraies dictatures. Ces hypocrites les appelaient républiques populaires ou démocratiques et elles étaient, il faut bien le dire, assez peu démocratiques et assez peu populaires.

Les communistes avaient aussi le plein emploi mais on nous expliquait que c’était pas du jeu, qu’ils étaient à trois à tondre la pelouse d’un jardin public. En plus, ils ne pouvaient pas dire ce qu’ils voulaient, lisaient un seul journal et ne votaient jamais. Comme le dit fort justement Jean Dujardin dans OSS 117 : Rio ne répond plus à une jolie agente du Mossad qui ose lui faire remarquer en 1967 que le Brésil est une dictature : « Une dictature, comme vous y allez ! Vous êtes bien sympathique, Dolorès, mais épargnez-moi vos analyses politiques… Savez-vous seulement ce qu’est une dictature ? Une dictature c’est quand les gens sont communistes, déjà. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. C’est ça, une dictature, Dolorès. »
Ce à quoi Dolorès répond : « – D’accord. Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète et une seule chaîne de télévision dont toute l’information est contrôlée par l’État ?
– J’appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n’importe laquelle ; la France du général de Gaulle. »

Passons sur ce scandaleux relativisme et arrivons à la chute du Mur. Elle fut une bénédiction, on nous convainquit même qu’elle marquait la fin de l’Histoire. La liste des capitales à apprendre par cœur augmenta alors que des pays disparaissaient du dictionnaire comme la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ou l’URSS en s’éparpillant façon puzzle de façon plus ou moins sanglante.

Aujourd’hui, quand on nous présente une carte de l’Union européenne dans les journaux, on se contente d’indiquer, après chaque élection chez l’un ou chez l’autre, le rapport de force droite/gauche sur le continent.
En bleu, les pays de droite. En rose les pays de gauche. Et des dégradés de bleu pour les pays gouvernant avec de grandes coalitions. Il n’y a évidemment aucune tâche rouge. Même la Grèce a rassuré tout le monde puisqu’elle a cédé à l’amicale pression des journaux, des télés, du FMI, de la Commission, de la BCE, de Berlin, de Londres, de Paris pour élire le Bon, le Beau, le Bien et la Raison réunis.
Les Echos ont ainsi, dans leur édition du 19 juin, publié une de ces cartes pour rassurer leurs lecteurs après la victoire totale et anxiogène du PS français aux législatives. La carte était titrée : La gauche, largement minoritaire en Europe. Ouf. Et effectivement, à part la France, la Belgique, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie, le Danemark et Chypre, que du bleu plus ou moins foncé. Le moins foncé indiquait que si par hasard, il y avait des partageux au gouvernement, ils étaient bien contrôlés par les autres, qu’il ne fallait donc pas se faire de souci.

D’ailleurs, la légende de la carte expliquait très bien tout ça. Sauf qu’une nouvelle couleur était apparue. Une espèce de mauve qui n’existait pas auparavant, même avant la chute du Mur, et qui recouvrait la Grèce et l’Italie. Alors, quels sont ces pays ni de gauche ni de droite ? Figurez-vous qu’ils sont dirigés par « des gouvernements d’experts ». Eh, oui, des gouvernements d’experts…
Un expert n’est ni de droite, ni de gauche, il est un expert. Peu importe que ses analyses soient en général celles de la droite, son caractère d’expert lui confère une supériorité ontologique. Autrefois, un expert se contentait d’expertiser, maintenant il gouverne. Certes, il est moyennement élu par le peuple mais comme c’est un expert, on ne va pas l’embêter avec des broutilles qui prennent du temps et de l’argent. Alors qu’il suffit de mettre the right man in the right place. Comme Mario Monti en Italie ou Venizelos en Grèce qui furent experts chez Goldman Sachs. Banque dont on sait à quel point elle montra son excellence dans la gestion de la crise de 2008 et la création de produits financiers dérivés qui obligèrent le gouvernement US et la Fed à un renflouement financé par les milliards de dollars des contribuables. Mais foin de mauvaises querelles !

Cette carte des Echos est des plus encourageantes. A quoi bon continuer à diviser les Etats en droite et gauche alors qu’ils appliquent la politique des experts ? Pourquoi ne pas nommer directement des experts à la tête des Etats ? Et d’ailleurs, pourquoi des Etats, des nations, toutes ces antiquailles qui encombraient les cartes d’antan alors qu’on on pourrait les remplacer par des entités administratives et commerciales, sans racines, sans histoire, dans l’heureuse apesanteur d’un marché devenu l’horizon radieux et indépassable de l’humanité ? Oui, pourquoi ?

*Photo : edoardo.baraldi

Egypte : le non-coup d’Etat permanent

14

Le 17 Juin, le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) égyptien promulguait unilatéralement  une série d’amendements constitutionnels. Aussi bien les commentateurs locaux que les journalistes étrangers ont-ils parlé de coup d’Etat. Anticipant l’élection du Frère Musulman Mohamed Morsi à la présidence de la République, l’armée aurait ainsi préalablement dépouillé la fonction présidentielle. Cependant, après revisionnage des épisodes du feuilleton égyptien et analyse des amendements constitutionnels, l’idée d’un coup d’Etat ne paraît pas valable.

Il s’agit plutôt d’un basculement : le pouvoir législatif se militarise alors que l’exécutif se civilise. Il n’est pas acquis que la clique du Maréchal Tantawi y gagne au change. Les pouvoirs du nouveau président déborderont en effet largement de la marge protocolaire : il nommera le Premier ministre, le gouvernement et les hauts fonctionnaires, représentera l’Etat à l’étranger et disposera d’un droit de veto sur les lois. Quant au gouvernement, en plus des classiques prérogatives ministérielles, il partagera l’initiative législative avec le CSFA. Dans la configuration politique précédente, c’est justement grâce à cette maîtrise de l’exécutif que l’armée était parvenue à anesthésier le parlement, bien aidée, il est vrai, par l’incompétence des Frères.

A la lecture du texte, les préoccupations des militaires semblent plus corporatistes et stratégiques qu’hégémoniques. L’armée verrouille le domaine de la Défense : elle s’accapare le Ministère et la nomination des hauts gradés, et s’arroge le dernier mot en cas de déclaration de guerre.

Concernant la rédaction de la constitution, l’armée s’attribue le droit de nommer la constituante, au cas où la Chambre ne parviendrait pas à un accord. En outre, si un article contrevient aux principes généraux des constitutions précédentes, les militaires peuvent suspendre le processus constituant. Toutefois, ces prérogatives sont contrebalancées par la nécessité de ratifier le document par référendum et le droit de suspension octroyé au président de la République.

Dans cette configuration, c’est à la Haute Cour Constitutionnelle qu’échoit la clé du processus constituant : elle tranchera les litiges soulevés par le président de la République et le CSFA. Certes, de sérieux doutent planent sur son impartialité après les arrêts du 14 Juin qui ont abouti à la dissolution du Parlement dominé par les Frères Musulmans, et à la confirmation de la participation au second tour de l’élection présidentielle du général Ahmed Chafiq, ultime Premier ministre de l’ère Moubarak. A cette époque, l’indépendance de la Cour avait été remarquée, avant qu’une purge la replace dans le giron du raïs en 2009.

Dans les prochaines heures, la Haute Commission électorale – dont la composition reproduit grosso modo celle de la juridiction constitutionnelle – rendra son avis sur les résultats de l’élection présidentielle. Déjà, les médias et l’équipe de campagne de Morsi annoncent le succès final de leur candidat tandis que la rumeur populaire et les partisans de Chafiq prédisent la victoire du général.

Les commentateurs verraient dans cette dernière hypothèse la confirmation du coup d’Etat militaire. Cela occulterait le fait que l’armée dirige le pays depuis la Révolution du 25 Janvier, l’élection de Chafik ne faisant que- brutalement- confirmer son emprise sur le sommet de l’Etat.

Mais si Morsi était proclamé président, on pourrait alors interpréter la dissolution du parlement et la promulgation des amendements constitutionnels comme un rééquilibrage musclé, destiné à prévenir la domination de la Confrérie sur la vie politique égyptienne et à protéger les plates-bandes de l’armée.

Un scénario plus fantaisiste verrait Moubarak revenir de sa fausse mort puis apparaître lévitant au-dessus de la Place Tahrir : il guérirait tous les maux de la société égyptienne grâce à l’émanation d’une lumière céleste. Au vu de la partouze médiatique actuelle, l’idée n’est plus si improbable au Caire…

*Photo : turtle5001tw

J’irai voter dans votre circonscription

6

C’était le lundi 4 juin. Mon esprit, comme celui de tous mes compatriotes, était depuis quelques mois importunément pollué par les élections, au point que j’enviais le sort des étrangers, qui, eux, ont encore la chance de ne pas avoir à professer une opinion politique. Heureusement pour moi, ma conscience s’était depuis quelques jours évadée hors de la zone occupée par la politique dans mon cerveau : j’avais pris congé de mes obligations salariales, et j’étais parti au vert, loin de tout ordinateur et de tout kiosque à journaux.

Mes pensées vaquaient donc, philosophantes, regrettant amèrement que les vacances fussent déjà finies, et qu’il me faille à nouveau supporter l’air vicié de la capitale et de ses vieux souterrains où grincent lamentablement, brinquebalants, les wagons sales de la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), dans des couloirs où la crasse seule permet de considérer la réclame omniprésente autrement que comme une atteinte insupportable à la dignité humaine. Au lieu de penser aux déficits publics, je pensais aux charmes des pelouses désertes du parc de Sceaux, et à la sévère magnificence, à l’austère gravité des murailles ruinées de Coucy-le-Château, desquelles on peut admirer la belle plaine picarde, ses riches champs, ses magnifiques forêts, ses villages peuplés de vieillards, et songer qu’autrefois ce pays n’avait pas pour préoccupation principale son pouvoir d’achat. Je ne pensais ni à Strauss-Kahn, ni à Sarkozy, ni au bureaucrate ambitieux que nous venons de choisir sans le vouloir. J’avais oublié que nous étions en campagne pour les élections législatives.

Ca ne devait pas durer.

Quand je sortis du métro, station Victor Hugo, je vis un jeune homme, fort bien fait de sa personne, bien habillé et souriant, ce qui ne dénotait pas dans l’ambiance de ce quartier huppé où j’avais à faire. Le jeune homme, cependant, ne bougeait pas, contrairement à ses semblables, et il ne mendiait pas, contrairement à ces clochards malins qui insultent les passants dans les quartiers riches, et amassent ainsi de coquettes sommes à s’envoyer derrière la cravate. Au contraire, il distribuait de petits prospectus ; manifestement, il s’agissait d’un militant.
Machinalement, je saisis le petit papier, orné de drapeaux tricolores, où dominait le bleu ciel. Alors, mon esprit oublia le château de Coucy, les champs céréaliers et l’architecture gothique, happé par la campagne législative. De philosophe, je redevins citoyen. Avant que j’eusse eu le temps de lire une phrase de ce prospectus, le jeune homme, fier, me présenta, d’un mouvement de la main, un personnage qui se tenait à ses côtés.
L’individu était impressionnant. Le ton de sa voix et de son costume étaient en accord pour célébrer la puissance et la noblesse de leur propriétaire qui, afin de ne pas dérouter l’électeur, s’était vêtu d’un camaïeu de bleus variés exprimant toutes les nuances politiques de la droite. Le visage du personnage était à l’avenant. Il respirait le respect envers autrui comme envers lui-même. Une peau légèrement bronzée, une quantité respectable de rides, un sourire intelligent et repu, témoignaient que l’on avait affaire à un notable de vieille souche, à une sacrée bestiole.

Poussé par la passion politique qui m’habite, je voulais lui poser des questions, parce que j’ai des questions à poser aux hommes politiques : je suis informé et scandalisé, je suis outré par un tas de choses, comme la politique étrangère et l’éducation nationale, par exemple, sujets sur lesquels le pouvoir devrait assurément me consulter plus souvent, car je professe là des opinions à la fois tranchées, éclairées et justes.
Mais je n’avais jamais vu de si près un vrai homme politique comme il y en a à la télévision, si bien que j’ai perdu tous mes moyens. Soudain, le gouffre de la fracture sociale m’est apparu dans toute son abyssale profondeur. Bien que mon corps n’ait été séparé de celui de l’homme politique que par quelques décimètres d’air pollué, et que ma main ait touché la sienne qu’il m’avait tendue, je ressentis qu’il y avait plusieurs mondes entre nous, plusieurs guichets, eût dit Péguy.

Ce fut donc en vain que je cherchai quoi lui demander, craignant légitimement de ne pas être à la hauteur. En outre, je sentais bien que le désordre de ma coiffure, la coupe dilettante de ma barbe et les froissures de mon habit se liguaient en quelque sorte contre moi, tout cela signifiant que je servais ; quand tout, dans l’allure et les manières de mon interlocuteur, signifiait que lui, il était servi.
C’est donc lui qui prit la parole. Il me demanda, d’un ton ferme, engageant et suave comme un uniforme d’officier d’ancien régime, si je votais là, c’est-à-dire dans la quatrième circonscription électorale de Paris, qui réunit les deux parties les plus chics des deux arrondissements les plus nobles de la capitale. Il faut le comprendre : alerté par mon allure bizarre (j’avais en outre un énorme sac-à-dos sur les épaules) il voulait savoir s’il valait la peine d’engager la conversation avec moi.

Je le regrette, mais deux influences se conjuguèrent alors pour m’incliner à lui dire que non : tout d’abord l’esprit de facilité, ensuite l’esprit d’honnêteté, et enfin la certitude qu’une conversation avec un tel individu dans de telles conditions serait vaine et ennuyeuse.
Mieux valait s’esquiver. Je lui expliquai en quelques mots que je ne votais pas là, mais dans le quatorzième arrondissement.

C’est alors que l’esprit de vérité investit M. Debré. Je ne sais s’il avait bu et si l’on doit sa réponse à l’esprit véridique du vin, toujours est-il qu’il répondit, de sa voix toujours aussi suave, élégante et rassurante, sur le ton d’un prince de sang s’adressant à un petit nobliau de Bretagne : “Ce n’est déjà pas si mal”.

Dieu soit loué, me suis-je alors dit : je n’habite pas le neuf-trois, mais le sept-cinq-zéro-un-quatre ! Je sais maintenant que les êtres particuliers qui habitent l’Ouest parisien me considérent comme un être inférieur, certes, mais pas absolument déchu. Nous pouvons communiquer d’une certaine manière. Bien que rouillé, l’ascenseur social pourrait me propulser vers les nues où siège le pouvoir. J’habite une sorte de purgatoire propret que n’atteignent guère les effluves nauséeux de l’enfer banlieusard. Et j’ai passé mon chemin, me promettant de lire le prospectus bleu, qui, je ne sais pourquoi, s’est depuis perdu je ne sais où…

*Photo : UMP photos

Buzzons, buzzons nos joyeux compagnons

0

Les plumes de Causeur seront à l’honneur pour la rentrée de septembre. On y reviendra mais sachez d’ores et déjà qu’un roman de Benoît Duteurtre est prévu fin août chez Fayard. A nous deux Paris ! poursuivra sa veine « roman d’apprentissage » que l’on avait pu déjà apprécier dans L’été 76 dont il a été rendu compte ici et restituera Rouen et Paris au début des années 80.

Il faut signaler également Un week-end en famille de François Marchand, au Cherche-Midi. Quand il ne joue pas aux échecs et n’écrit pas, trop rarement, d’acides chroniques pour Causeur, François Marchand est le spécialiste du roman court, aussi drôle que méchant. Un week-end en famille plaira beaucoup : c’est une variante moderne de Fantasia chez les ploucs où la première visite du narrateur en train de sombrer dans la psychose chez sa belle-famille, dans la région imaginaire de la Samouse, tourne au jeu de massacre.

Pour finir, provisoirement, il faut signaler la sortie d’Une âme damnée : Paul Gégauff l’essai biographique d’Arnaud Le Guern sur le scénariste préféré de Chabrol mais qui travailla aussi pour Godard ou le Barbet Schroeder de More, excellent écrivain et amateur de femmes qui fut assassiné par la sienne, en Norvège, pendant la nuit de réveillon 1983.

Bref, rien que de l’infréquentable pur sucre avec du style, de l’ironie et de la nostalgie. De la littérature, quoi.

Cherchez le blond

3

Tout comme Jacques de Guillebon, qui nous l’explique avec un humour féroce, je suis un vaincu. Père de deux blonds, dont une blonde, je n’ai guère que l’admiration des coiffeuses pour supporter cette couleur médiatiquement risible et politiquement dangereuse, dont la gauche éclairée et humaniste a légitimement honte. Ancien blond moi-même (tirant désormais, ne serait-ce que par décence, vers le châtain foncé), je subis depuis des années ce nouveau catéchisme, qui après des siècles de délire manichéen voyant l’innocence ou la pureté alliées à la blondeur, rattache enfin cette couleur à la bêtise la plus noire ou au nazisme le plus brun.

Cela fait des décennies en effet qu’au cinéma, plus le SS est blond et plus sa cruauté ne saurait faire de doute, comme cela fait bien longtemps, dans les cours d’école et sur plateaux de télévision, que la blonde est une sotte qui ferme les yeux pour éteindre la lumière. Il y a encore des gens aujourd’hui pour ignorer que Marilyn Monroe était une écervelée (et qui lui trouvent même une finesse d’esprit peu commune face à ce monde qui la rendait malade), mais on ne compte plus les citoyens avertis qui ont bien compris que lorsque Jean-Marie le Pen a commencé à se teindre en blond, au milieu des années 80, ce n’était pas pour cacher ses cheveux blancs mais bien par adhésion sans réserve à l’hitlérisme.

Ce n’est quand même pas un hasard si, dangereuse chez Hitchcock, Argento et de Palma, ou bien gentiment stupide de Jayne Mansfield à Paris Hilton, la blonde de cinéma oscille invariablement entre aimable crétinerie et monstruosité cachée ; ce qui fait qu’elle n’a rien à envier au blond, qui, des frasques de Pierre Richard avec sa chaussure noire jusqu’aux inquiétants garçonnets du Ruban blanc, n’a aucune raison d’être mieux loti. Quant aux reines des films historiques, contrairement à l’imagerie médiévale qui les montraient invariablement blondes, celles-ci sont désormais brunes, ce progrès incontestable permettant la subversion capillaire : lorsque l’une d’entre elles conserve cette couleur absolument disqualifiée, c’est justement la preuve de sa noirceur, comme Charlize Theron dans le rôle de la méchante reine de Blanche-Neige nous le prouve sur tous les écrans.
D’ailleurs dans n’importe quelle série policière, il suffit de chercher le blond pour trouver le coupable, de la même façon que dans toute émission de télé-réalité, la palme de la plus conne revient toujours à la plus blonde. Il s’agit bel et bien, en s’esclaffant ou en frissonnant, doctement ou à grands renforts de second degré, de dénigrer celui ou celle qui se permet de rester blond en dépit du bon sens, comme dans le délicieux sketch de Gad Elmaleh, où « le Blond » prétend incarner l’élégance et le succès facile, alors qu’il s’avère surtout suffisant et incapable de rire de lui-même ; comme dans cette merveilleuse chanson de Lio où celle-ci affirme avec talent que les brunes « ont bien plus d’idées que les peroxydées » et « bien plus d’éclat que ces pauvres filles-là ».

La futilité de ce sujet n’est bien sur qu’apparente. Il y a sans doute dans cette attitude vis-à-vis du blond un mélange de refoulé lié à tout ce que le siècle passé a charrié de scientisme sanguinaire, de complexes plus ou moins fantaisistes ralliés sous la bannière de l’anti-occidentalisme pop, de haine de soi d’une gauche antiraciste et vertueuse, qui ne sait comment articuler son inconscient ethnocentrique à ses velléités universalistes. Mais il y a surtout dans ces divers dénigrements des blondes et des blonds, qui ne représentent guère que 10% de la population d’Europe de l’Ouest, une illustration parmi d’autres du totalitarisme de la modernité, qui a toujours besoin d’en découdre avec le détail battant en brèche l’homogénéisation, qui veut toujours éradiquer ce qui rechigne à s’aligner, qui tient à assurer partout l’idéologie du Même, celle-ci se nourrissant de la folklorisation des différences sous l’appellation rassurante de diversité, c’est-à-dire d’un vivre-ensemble de supermarché. Le blond, ne serait-ce que sur le plan génétique où son gène récessif en remontre aux allèles dominants, est une sorte d’offense à tout qui partout ailleurs s’égalise. Il est la persistance archaïque d’un monde différencié plutôt que métissé, gage d’une pensée plurielle et non unique, en complète contradiction avec les actuelles tentations globalitaires.

Autant dire qu’il est condamné.

Jose Maria Sert, pas très catholique ?

27

Que dirait José Maria Sert à ce ministre intègre de la critique gourmée, Philippe Dagen, qui l’accable aujourd’hui ? J’espère qu’il répondrait simplement : « J’ai vécu ! » puis que, l’observant à la dérobée, mais souriant tout de même, il ajouterait cette précision : « Et sur un grand pied ! » Car il fut riche et prodigue.

Le Petit Palais, une fois de plus, a fait le choix de l’audace et de l’intelligence. Après le choc pictural que représenta Jean-Louis Forain, il nous offre José Maria Sert. Et voilà qu’un censeur du dernier académisme en vigueur, assis dans la tribune de l’art officiel, fait connaître son courroux : cette manifestation consacrerait un artiste médiocre et un mondain inutile – et en prime un salaud ! Étrange hargne s’agissant d’un homme supérieurement doué tant pour le dessin que pour le bonheur.

José Maria Sert est né catalan, à Barcelone, en 1876, dans une famille aisée. En 1899, il vient à Paris qui restera son havre quand il arpentera la planète. Enfant, il n’a manqué de rien ; adulte, les milliardaires éclairés et autres « heureux du monde »[1. Chez les heureux du monde est le titre français d’un livre magnifique d’Edith Wharton.] lui commandent des décors, facturés à prix d’or. Il aime la belle vie, les palaces, les femmes, la compagnie des gens spirituels et gais, les écrivains, les excentriques. On ne lui connaît pas ces passions mauvaises que sont l’aigreur, la jalousie, la délation. Bref, son existence fut extravagante, toute de sensualité, vouée au plaisir et au travail. Est-ce assez dire qu’il fut catholique, espagnol et catalan par sa langue, par l’excès, la munificence de ses jours, et méditerranéen encore, par le goût du rite et de la mise en scène « sang et or ». Le catholicisme est la religion de l’incarnation ; ses représentations des saints et des martyrs se confondent souvent avec les postures de l’extase amoureuse…

Reste à comprendre pourquoi M. Dagen, du journal Le Monde, après une allusion méprisante à son œuvre, se contente d’un rappel biographique univoque de l’homme pour condamner définitivement l’artiste.[access capability= »lire_inedits »] Pour quel motif extra-esthétique interdit-il à ses lecteurs de se rendre au Petit Palais ? Depuis quand juge-t-on de la qualité d’un peintre à ses égarements politiques ? M. Dagen croit habile de préciser qu’au moment où Sert peint « une allégorie de la défense de l’Alcazar, haut fait des troupes nationalistes durant la guerre civile […] Claudel écrit son inoubliable Ode au maréchal Pétain, publiée dans Le Figaro du 10 mai 1941. Évidemment, voilà qui crée des liens. » Vychinsky[2. Andreï Ianourievitch Vychinsky (1883-1954) fut l’implacable procureur général des tristement célèbres « procès de Moscou ».] goûtait ces télescopages de calendrier, lorsqu’il voulait envoyer un prévenu au bagne ou au cimetière. On commence par moquer un entrepreneur en badigeon, et l’on termine sur un maréchaliste, complice de crimes de guerre. Nous avons, en France, une sorte de tribunal permanent, où siègent de vigilants juges instructeurs toujours énervés, à la manière d’un Didier Daeninckx qui dénonce plus vite que son ombre.

José Maria Sert consentit, non sans hésitation, aux moyens brutaux mis en œuvre par un général nationaliste, que vomit littéralement le grand Bernanos[3. Dans Les Grands cimetières sous la lune, Georges Bernanos, qui vitupère « la terreur cléricale », l’alliance du sabre franquiste et du goupillon catholique, écrit : « La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. »]. L’Espagne était alors le théâtre d’atrocités, perpétrées par les deux camps avec une fureur et une cruauté qui étonnèrent le monde : éventrations, égorgements, émasculations, viols, assassinats de toutes les façons. Sert vit dans le « Caudillo de España por la Gracia de Dios » le sauveur de l’Espagne : il fallait, hélas, choisir son camp ! Sur ce contexte historique, l’exposition ne cache rien, n’enjolive rien[4. Un détail a échappé à son redoutable contempteur : Sert se désola sincèrement de n’avoir pu obtenir la libération du tendre Max Jacob, pour laquelle Jean Cocteau − dénoncé, lui aussi, par M. Dagen − n’a pas ménagé ses efforts.]. Un détail a échappé à son redoutable contempteur : Sert se désola sincèrement de n’avoir pu obtenir la libération du tendre Max Jacob, pour laquelle Jean Cocteau − dénoncé, lui aussi, par M. Dagen − n’a pas ménagé ses efforts.]. La guerre civile déchira les familles et suscita un affreux carnage « intestin », auquel les nazis contribuèrent par le bombardement de Guernica, considéré, à juste titre, comme un acte de terrorisme d’État. Pour ma part, je ne crois pas que Sert se soit réjoui de ces événements.

Au reste, Picasso l’estimait beaucoup, tout comme Cocteau, Winnaretta de Polignac, John D. Rockefeller et le baron Robert de Rothschild. Commerçant habile, disposant d’un atelier parisien parfaitement organisé, il n’a jamais cessé de travailler, vendant très cher son savoir-faire de décorateur aux privilégiés de la fortune. Rappelons que la mondanité parisienne, alors cosmopolite par vocation, formait la plus éclairée et la plus perspicace réunion de portefeuilles boursiers et de comptes bancaires qui se pût imaginer. L’anecdote suivante nous fait mieux imaginer ce que nous avons perdu: le 15 mai 1920, après la première de Pulcinella, le prince Firouz, attaché d’ambassade de Perse à Paris, recevait chez lui Serge de Diaghilev, Misia et José Maria Sert, la princesse Murat, Igor Stravinsky, Pablo Picasso et madame, née Olga Khoklova, Francis Poulenc tout jeune, le comte et la comtesse Étienne de Beaumont, Lucien Daudet, Jean Cocteau et Raymond Radiguet… Imagine-ton, aujourd’hui, les soirées de l’ambassadeur d’Iran ?
José-Maria Sert n’est évidemment pas un artiste majeur, ni même mineur : il est à part. Il n’était pas un visionnaire portant en lui un monde neuf, bouleversant, qu’il se serait efforcé d’imposer ou, tout au moins, de faire partager. Il n’eut d’autre ambition que de vivre. Surdoué, nourri de culture classique, sa « manière » de peintre lui fermait par avance les portes de l’histoire de l’art, mais il ne s’en souciait pas. De son vivant, il était déjà une exception chatoyante, un mirage des temps perdus, l’ultime signal d’une étoile éteinte depuis longtemps.

Il voulait en mettre plein la vue, en donner pour leur argent à ses commanditaires généreux[5. On pourra admirer in situ, au musée Carnavalet, à Paris, le décor de José Maria Sert pour la salle de bal de l’hôtel particulier du baron de Wendel, lyrique absolument, délirant et parfaitement contrôlé, de facture plutôt art déco. Contrairement à ce que prétend M. Dagen, le Petit Palais est tout à fait indiqué pour accueillir les productions hors normes de Sert, par sa destination première − il était voué aux arts décoratifs lors de l’Exposition universelle de 1900 −, et par les proportions de ses salles. Tout de même, cet homme peignait un paravent, destiné au boudoir de la reine d’Espagne, une huile sur étain et bois, de 2,75 m x 4 m !]. Homme des compositions « titanesques » (il embellit le Waldorf Astoria et la salle de conseil de la fameuse Société des nations, à Genève), il tenait enfermé dans sa palette le génie de la grande peinture ancienne, dont il maîtrisait à la perfection les codes. Mais si tous les maîtres gisaient en lui, il développa sa puissante originalité, ainsi que sa modernité. Bref, Sert est un artiste. Et c’est bien ce qui fonde la nécessité de la présente exposition.
Ses vastes compositions, ses méthodes de travail font l’objet d’une remarquable démonstration : procédé d’agrandissement, figurines en bois animées, modèles humains photographiés sous tous les angles, recherche de l’effet dramatique, de la contorsion compliquée ou très aimable… Les femmes, en particulier, y sont supérieurement traitées ; il leur donne d’ailleurs les traits, l’allure des Parisiennes de son temps. Elles administrent un monde factice, ensorcelé de leur chair comme de leur parole, et semblent naturellement comblées de tant de dons pour la volupté, si complètement organisées, appareillées pour la séduction, qu’on ne leur imagine pas d’autre occupation terrestre que celle de l’amour au milieu de la plus brillante société. On comprendra mieux tout cela en admirant les panneaux du paravent monumental, Les Quatre saisons, que lui commanda Arthur « Boy » Capel, le grand amour de Coco Chanel.

Nombre de ses décors ont disparu ou sont invisibles au commun des mortels. Allez donc vous émerveiller au Petit Palais, consentez à cet enchantement, courez au spectacle de la profusion des couleurs, des corps, des matières, jouissez de cette démesure décorative ! N’écoutez pas les censeurs ! Enivrez-vous de la fantaisie de José Maria l’enchanteur.

Exposition José Maria Sert, Le Titan à l’œuvre (1874-1945), Petit Palais, jusqu’au 5 août.

« Non content d’être franquiste, Sert était riche. On ne le lui pardonne pas ».

Pilar Saez Lacave, est, avec Susanna Gallego Cuesta, commissaire de cette exposition qui interroge les choix de la postérité.

Patrick Mandon. Rassurez-nous : avec cette exposition, vous n’avez pas tenté de réhabiliter le franquisme ?
Franco est mort et, Dieu merci, l’Espagne est une démocratie ! Sert était un opportuniste ; il a travaillé pour la monarchie, pour la République. Il jouissait d’un énorme prestige, et il s’en servait pour prendre des commandes. S’il se place toujours du côté du vainqueur, c’est qu’il désire plus que tout poursuivre son travail ! Ce qu’a compris ce grand bourgeois catholique de la politique espagnole tient en quelques faits : aux premiers jours de la guerre, on a mis le feu à la cathédrale de Vic, qu’il avait décorée − l’œuvre de sa vie −, et on a tué nombre de ses amis, dont Jaume Serra, le chanoine, très âgé, qui l’avait toujours soutenu. Pourtant, il hésite un long moment avant de prendre position en faveur des nationalistes.

Mais Sert n’était-il pas, de son vivant, un éblouissant anachronisme ?
C’était peut-être sa qualité ! Il arrive très jeune à Paris, mais il n’est pas affecté par les transformations radicales qui, progressivement, vont bouleverser l’art en général et la peinture en particulier. Ses références sont wagnériennes, elles lui sont transmises par Vincent d’Indy et par Albéniz. Voilà son avant-garde ! Pour la peinture, il regarde d’abord vers Maurice Denis et Gauguin, c’est-à-dire vers la couleur comme élément de la composition, plus que vers la forme, mais il constate que ce n’est pas sa voie. Finalement, il écoute sa nature, qui le porte vers la toile tridimensionnelle, les grandes surfaces, l’exubérance, la Renaissance et le Baroque italiens. Il a ignoré les modes, les tendances. Mais je crois aussi que son art a épousé d’une certaine façon son époque.

Que nous apprend une telle exposition ?
Ce qui est intéressant chez Sert, et ce que n’a pas vu M. Dagen, c’est qu’il nous conduit à nous interroger : sur l’évolution du goût, par exemple. Comment recevons-nous, aujourd’hui une telle peinture ? En son temps, Sert était considéré comme un grand artiste. Immédiatement après sa mort, il est tombé dans l’oubli. Quels sont les traits sur lesquels nous bâtissons notre passé ? Pourquoi conservons-nous celui-ci, et ignorons-nous cet autre ? Qu’est ce qui fonde le jugement de la postérité ? Ce sont ces questions que nous avons voulu poser. Alors oui, ses choix politiques l’ont grandement desservi, de même que sa prédilection pour une clientèle fortunée et sa propre réussite matérielle. C’est aussi cela qu’on ne lui pardonne pas. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Sert, l’idée d’une telle exposition, à Paris, était insoutenable ; or, elle se tient au Petit Palais ! Laissons les générations nouvelles définir leurs propres critères de sélection et forger leur propre goût.[/access]

Parité parfaite

72

Une fillette est morte, dans la nuit du 6 au 7 août 2009. La mère a d’abord déclaré la disparition de l’enfant, laissant croire à un enlèvement. Puis, très vite, les enquêteurs ont découvert l’affreuse vérité. À la fin, la petite fille ne fut plus qu’un tas de secrets atroces, un amas d’os brisés, de chairs meurtries, placé dans un sac poubelle, puis coulé dans du béton. Huit ans d’âge, six ans de calvaire, six longues années d’un tourment imaginé par son père et par sa mère, unis dans une sorte de commun accord de la perversité ménagère et du crime à domicile : les psychiatres lèveront le voile malpropre et rapiécé, derrière quoi, prétendent-ils, gît le mystère du mal. Son passage parmi nous ne lui aura été que douleur et effroi. Elle s’appelait Marina. Elle connut plus de stations que le Christ dans sa Passion, avant de parvenir à sa « Place du crâne », un soir où ses géniteurs s’acharnèrent sur elle avec plus de violence et moins de précision que d’habitude.

« Des fois Marina dormait dans le sous-sol […] des claques, des coups de pied, des coups de ceinture, des coups de poing. Elle avait du scotch sur elle quand elle était au coin […]et aussi une fois sur sa bouche parce qu’elle pleurait » […] elle se faisait taper plus, encore plus […] dans le bain, ils la prenaient par le cou et lui mettaient la tête dans l’eau » ».

La mère : Elle était sale, elle se pissait dessus, vous comprenez, ça m’énervait.
Le père (avec un geste de la main et une mine dégoûtée) : J’aimais pas, moi non plus.
Le président : Et que faisiez-vous pour la punir ?
La mère : Ah ben, ça dépendait ! D’abord, une rouste…
Le père : Ah ça, la rouste, c’était obligé, hein ! Quand on était ensemble, on s’la prenait à deux. Une torgnole pour papa, un coup de pied pour maman, chacun son tour, pas d’jaloux !
La mère : Ou alors, quand ça s’passait qu’mon mari était pas là, quand il rentrait, j’lui disais, et il descendait à la cave, où que j’l’attachais. Et puis, là, il lui foutait sa raclée ! (Elle rit soudain, se tournant vers l’homme) : Même qu’un soir, j’ai cru qu’elle était morte. Elle bougeait plus, tu t’souviens ?
Le père : C’est vrai, m’sieur l’président, c’te fois-là, j’y étais allé un peu fort, alors la môme, elle s’était évanouie. Mais bon, j’lai mise sous la douche froide, et elle est revenue à elle.
Le président : L’eau froide, vous en faisiez souvent usage, apparemment. D’après le rapport d’expertise, vous avez essayé de la noyer.
La mère : Ah non, m’sieur l’président, c’est pas d’ça qu’elle est morte, la gosse ! C’est vrai qu’on lui a fait boire la tasse, le jour où qu’elle est morte, mais ça l’a pas tuée. J’vais vous expliquer : on l’avait attachée, comme souvent, à la cave, avec des sangles, pour pas qu’elle chaparde de la nourriture, c’est qu’elle était voleuse, la petite, hein !
Le père : Pour ça oui ! Elle avait toujours faim !
Le président : Vous la priviez de nourriture ; parfois pendant trois jours.
La mère : Oh, oui, mais pas souvent, peut-être une dizaine de fois en huit ans ! Et c’était seulement après une grosse bêtise.
Le père : Ah non, j’m’excuse, m’sieur l’président, c’est plus que dix fois ; j’dirais au moins une fois par mois.
La mère : Tu crois ? Oh, j’me souviens plus ! On lui a fait tellement d’choses (bref sourire désabusé)!

«“ [Ma mère la forçait à] boire du vinaigre, du sel, elle devait manger les restes avec beaucoup de sel […] un verre, plein [de vinaigre]” » [1. Déposition vidéo du demi-frère de Marina.]

Le président : Qu’appelez-vous “une grosse bêtise”
La mère : Oh ben, un coup c’était la nourriture, l’aut’coup c’était sa robe tachée, une aut’fois, c’était qu’elle faisait du bruit dans la cave, qu’elle pleurait trop fort par exemple !
Le père : Ah ça, ma femme, elle supporte pas le bruit !
Le président : Quand votre fille régurgitait sa nourriture, vous la contraigniez, sous les coups, à absorber son vomi.
Le père et la mère se regardent, se tournent vers leur avocat, incrédules.
L’avocat : M. le président, mes clients n’ont pas compris la question, puis-je la leur expliquer ?
Le président : Inutile maître, je m’en charge ! Quand votre enfant vomissait, vous la forciez à manger son vomi.
La mère : Ah d’accord ! Oui, m’sieur l’président, encore un truc qu’on avait décidé ensemble, mon mari et moi : c’était pour lui apprendre à rien perdre, si vous voulez, pour la dresser, quoi !
Le président : Et le vinaigre que vous lui faisiez boire ?
Le père : Ah, ça, c’était carrément pour la punir, quand elle avait fait une petite bêtise. Le vinaigre, c’est pas méchant, on en met bien dans la salade (ils rient ensemble).
Le président : Allez-vous cesser !
Ils se figent, inquiets.
Le président : Vous la lanciez contre le mur, n’est-ce pas ? Vous faisiez cela souvent ?
La mère : Encore assez, m’sieur l’président. C’était pour rigoler, notez bien ; on avait appelé ça « la balle au bond ». On n’y allait pas trop fort, quand même, hein ! Et pourtant, elle avait la tête dure, j’peux vous l’dire. Elle écoutait jamais, elle obéissait pas : une vraie mule !
Le président : Elle avait beaucoup changé, physiquement, vous pouvez nous dire pourquoi, selon vous.
La mère : Ah ben, forcément, M. le président, à force qu’on la tabassait, son visage il avait gonflé. Mon mari, il l’appelait l’boxeur, parc’qu’il disait qu’elle avait une tête de boxeur après un combat !
Le père : Remarquez bien m’sieur l’président, que j’y allais pas trop fort, j’m’ajustais sur les coups d’ma femme.
La mère : C’est vrai. Toujours à part égale : j’y mettais un’gifle, il y mettait un’gifle, j’y envoyais mon poing, il la boxait.
Le père : Même que, souvent, c’est toi qui tapais le plus fort.
La mère : C’est vrai que j’y allais pas d’main morte, mais elle m’énervait tellement ! Et puis, y avait aut’chose.
Le président : Il y avait quoi ?
La mère : J’sais pas comment dire ; quand j’lui tapais d’ssus, et qu’elle criait, ou même quand elle avait peur, avant qu’on la tabasse, je r’sentais une drôle d’impression. J’pourrais pas vous espliquer, mais c’était… agréable. Enfin, si vous préférez, ça m’faisait plaisir de la voir dans c’tétat, entièrement à ma merci…
Le père, l’interrompant : … À not’merci ! Pareil, m’sieur l’président, je r’sentais une boule, ça m’excitait d’la voir s’affoler la môme.
La mère : Et puis, quand elle nous implorait, ça me rendait comme folle. J’avais envie de lui faire encore plus peur, de la frapper encore plus fort ! J’peux pas vous espliquer… Tenez, rien que d’vous en parler, j’en ai la chair de poule !

« “Marina a eu un stress intense depuis le milieu d’après-midi du 6 août”, a expliqué l’experte, Caroline Rambaud, devant la cour après analyse des résidus alimentaires retrouvés dans son estomac et ses poumons.
“La digestion s’arrête dès qu’il y a un stress important de l’organisme”, a-t-elle précisé. Le soir, nue et placée dans un bain froid, la fillette, entre autres coups, a reçu de son père une claque assez forte pour projeter sa tête sur le rebord de la baignoire et y faire un éclat, provoquant un “hématome sous-dural aigü” […] Ce sera cet hématome, cumulé aux scènes d’asphyxie en plongeant la tête de la petite fille sous l’eau à plusieurs reprises, le tout aggravé par l’hypothermie, qui vont causer sa mort, selon l’experte[2. Déposition de l’experte en anatomopathologie, AFP, 20 juin.]. »

*Photo : hello miss.quito

Bienvenue en Normalie !

170

Hypocrite comme un journaliste. Ou comme un politologue. Ou comme un élu. Il était assez amusant, le 18 juin, d’entendre les invités d’Yves Calvi sur France 2 commenter le tweetgate avec des accents de vierges éplorées. De Florian Philippot, lieutenant de Marine Le Pen, à Vanessa Schneider, journaliste au Monde, en passant par Dominique Reynié, politologue et débiteur d’affirmations qui ne mangent pas de pain, ce fut un festival de mines outrées et de grands mots.
Comme chacun sait, et comme cela fut abondamment répété, ces histoires d’alcôve n’intéressent pas nos concitoyens. Comme dirait Audrey Pulvar, faudrait pas me prendre pour un jambon ! Ce serait donc par pur masochisme que Le Monde a consacré trois pages à la tragédie politico-amoureuse du Président normal, et que tous les hebdos (à l’exception de Paris Match…) ont changé leur « une » in extremis ? « Les Français, osa encore la consœur, ne supportent pas ce mélange public privé. » Je ne sais pas s’ils supportent, mais ils adorent.

Bien entendu, les estimables personnalités réunies sur le plateau se sont, comme vous et moi et des millions de Français, passionnées pour le duel de chipies qui a pimenté la bataille politique de La Rochelle. Tout simplement parce que, depuis nos rois et reines jusqu’à Nicolas Sarkozy, l’intrusion des passions dans la raison politique intrigue et fascine. Sexe et pouvoir, c’est la grande affaire de l’humanité. Des flots d’encre ayant coulé sous les ponts, on ne reviendra pas sur ce que l’affaire nous a appris de la douceur féminine et de la personnalité de la Première Girl Friend – qui, cherchant un nom pour sa non-fonction, avait retenu, parmi toutes les propositions, « Atout Cœur » et « Première Journaliste ». Et pourquoi pas Informator ? Cet édifiant épisode jette en revanche un éclairage nouveau sur la normalité présidentielle. Oui, François Hollande est normal, trop normal, comme l’annonce notre « une », concoctée par François Miclo avec l’aimable collaboration de Raymond Depardon.

Mais plus le Président répète, sur le mode de la dénégation, qu’il n’est pas Nicolas Sarkozy, plus ce qu’il a en commun avec son prédécesseur apparaît de façon éclatante : ces hommes radicalement différents sont précisément des hommes normaux, peut-être même ordinaires – si on veut être cruel comme Gérard Pussey, écrivain dont je salue l’arrivée dans ce salon. Exceptionnellement doués sans doute, courageux assurément, mais aussi lâches que n’importe lequel de leurs congénères quand il s’agit d’affronter une larme, une bouderie ou une colère de femme – et ne parlons pas de deux. Pour la résacralisation du pouvoir, vous repasserez. Ou pas.

Si le Président est normal, le fond de l’air est désespérément banal. On espérait une bataille d’idées entre la gauche Terra Nova, multiculturelle et antifasciste, et la gauche républicaine attachée à la nation. On dirait que, au moins dans les discours, la première a déjà gagné et que nous sommes condamnés à revoir un film que nous connaissons par cœur, sempiternelle variation sur un scénario éculé, Marine Le Pen ayant simplement remplacé son père dans le rôle du Dr No. Pour le reste, les mêmes injonctions moralisantes des valeureux résistants enfin sortis de la clandestinité à laquelle la répression policière les avait condamnés[1. Je rigole, mais fabriquer Marianne et Mediapart dans une cave, ce n’était pas marrant tous les jours.], les mêmes niaiseries sirupeuses, les mêmes listes d’idiots utiles et d’alliés objectifs, les mêmes excommunications – et les mêmes médias, qui trouveront dans ce vieux filon une précieuse opportunité de reconversion de leur obsession sarkozyste – seront mobilisés en vue des mêmes fins : renvoyer à la niche ces classes populaires qui résistent avec entêtement aux joies de l’avenir radieux et sans frontières dans lequel elles sont priées de disparaître.

Au PS comme à l’UMP on semble donc avoir fermé avec soulagement le livre du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises », qui a fait office d’évangile pendant ces quelques mois où personne n’avait de mots assez doux pour ces prolos sans lesquels nul ne gagne une élection. Du reste, dans l’entretien qu’il nous a accordé, Guilluy explique qu’après une présidentielle qui avait mobilisé ces catégories, les législatives ont été une élection sans le peuple. Retour à la normale : après avoir juré que cette fois on les avait compris, on s’est empressé, une fois le dernier bureau de vote fermé, de dénoncer leur esprit étroit, imperméable aux joies du métissage.

Les commentateurs ont donc unanimement et bruyamment décrété que le résultat des législatives confirmait l’échec de la « stratégie Buisson ». À les entendre, nous aurions subitement retrouvé nos « valeurs » que ce salaud de Sarkozy avait cachées on ne sait où, sans doute dans le même coffre que l’argent qu’il piquait aux pauvres pour le donner aux riches. Maintenant qu’il a cessé de diviser les Français, nous pouvons à nouveau nous aimer les uns les autres – il faudra le dire aux Parisiens qui empruntent la ligne 1 aux heures de pointe, certains ne doivent pas être au courant.

Les chers confrères vont un peu vite en besogne pour décréter que la « droitisation ne paie pas » – sachant qu’ils qualifient de droitisation toute tentative pour répondre aux angoisses exprimées par les classes populaires sur l’immigration et la sécurité. Claude Guéant n’a pas été défait par un tenant de la droite dite « humaniste » (l’humanisme en question consistant paradoxalement à s’asseoir sur les attentes d’une partie des citoyens), mais par un dissident mieux implanté que lui. Et parmi les battus, figurent également François Goulard, Hervé de Charette ou Laurent Hénart, qui ne sont pas, que l’on sache, des représentants de la droite inhumaine et buissonnière.

En réalité, si on place à part l’ouest de la France, qui a peut-être rejoint le camp de ceux qui imaginent pouvoir un jour faire partie des gagnants de la mondialisation, on a plutôt l’impression que si la « stratégie Buisson » a été sanctionnée, ce n’est pas à cause de Buisson, mais parce qu’il était trop évident qu’il s’agissait d’une stratégie. Convaincus que Nicolas Sarkozy, malgré ses discours musclés, ne ferait pas mieux que François Hollande sur les terrains qui les préoccupent, nombre d’électeurs se sont dit : « à tout prendre, autant avoir la retraite à 60 ans. »

La gauche n’ayant aucun autre horizon à proposer que le libre-échangisme et la réduction des déficits – c’est-à-dire la politique menée par Sarkozy –, elle a tout intérêt à camper sur sa supériorité morale. Aussi a-t-elle promptement commencé, notamment par le truchement de Najet Vallaud-Belkacem, professionnelle du fronçage de sourcil à visage humain, à déplorer la porosité, les passerelles, les compromissions entre UMP et FN – l’inénarrable Olivier Ferrand de Terra Nova ayant déjà dressé la liste des agents doubles, dans laquelle figure évidemment votre servante, ainsi que les suspects habituels. À l’UMP, certains, à commencer par Alain Juppé et François Fillon, ont compris qu’ils tenaient là leur seule chance de faire passer une bataille de chiffonniers pour un noble affrontement idéologique. Jambons, vous-mêmes !

En vérité, on voit mal pourquoi il faudrait partager les valeurs du Front national pour comprendre que son succès n’est pas dû à la méchanceté ou au racisme des Français, mais au fait que beaucoup le tiennent – à tort, à mon humble avis – pour le seul parti capable de défendre avec fermeté ce qui leur importe : une justice qui condamne les voyous, une immigration qui s’adapte à la tradition nationale, un système social supporté par tous. Personne ne leur rendra confiance en leur répétant qu’il faut aimer l’autre et que la différence est une source de richesses. Dans ces conditions, comme le montre Daoud Boughezala, il est absurde de poser en termes moraux et sentimentaux la question d’une éventuelle et future alliance entre l’UMP et le FN.

Le jour où les électeurs frontistes auront la conviction que la droite « classique » est capable d’entendre leurs inquiétudes et d’y répondre, le Front national n’aura plus de raison d’exister (on l’a vu en 2007). Et la gauche devra se trouver un nouvel épouvantail. Malheureusement, il semble que ce ne soit pas pour demain. Bienvenue dans le quinquennat anti-Le Pen.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 48 de Causeur magazine consacré aux débuts de la présidence « normale ». Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Si Versailles nous était à nouveau conté

8

Le château de Versailles est une grande bâtisse perdue dans la banlieue parisienne, qui a jadis servi de terrain de jeu à Molière pour y représenter ses pièces de théâtre espiègles – devant la cour blasée d’un monarque ténébreux qui se réveillait chaque matin comme un soleil pour dominer le monde, avec une satisfaction de droit divin. Le château de Versailles comporte de nombreuses pièces indispensables, dotées de passages secrets, et d’une somptueuse Galerie des glaces qui fait la gloire de l’Hexagone dans le monde entier, à l’instar de la potée auvergnate et de Michel Houellebecq.

Longtemps les instituteurs ont accompagné les écoliers dans ces édifiants dédales d’Ancien Régime, ainsi que dans les allées du parc, où la biche vit en bonne intelligence avec le lièvre, autant que la poule d’eau avec le touriste japonais. Longtemps ce haut lieu d’histoire a suscité l’admiration des masses et la joie des esthètes… C’était avant que des fonctionnaires épris de modernité se mettent en tête – pour d’obscures raisons – de faire pénétrer dans ce sanctuaire de classicisme d’épaisses touches d’art contemporain. On se souvient que dès 2008, Jean-Jacques Aillagon, alors président du site du château, invita l’artiste Jeff Koons à présenter de manière temporaire ses œuvres monumentales en plastique rose dans les murs de Versailles. On se souvient aussi de l’émoi suscité par les créations envahissantes du japonais Murakami. Cette année, ce sont les œuvres d’une certaine Joana Vasconcelos qui sont présentées. La jeune artiste portugaise propose « une réflexion sur la place des femmes dans un lieu du pouvoir absolu » (dixit l’indispensable ministre Aurélie Filippetti) ; c’est-à-dire qu’elle expose çà et là dans le château des horreurs monumentales prétendument féministes, telles qu’une paire d’escarpins géants, faits de casseroles et de couverts en inox, ou qu’un « Lilicoptère », hélicoptère recouvert de feuilles d’or et orné de plumes d’autruche colorées – œuvre qui a tiré ce commentaire digne de Malraux à Mme Filippetti : « Cet engin pourrait être celui de Lady Gaga ». Dont acte.

L’artiste – nous rapporte l’AFP – a cependant regretté amèrement qu’une de ses œuvres, un lustre fait de milliers de tampons hygiéniques, considérée comme une pièce « majeure » de son travail, ne soit pas exposée dans les galeries de Versailles. « C’est très décevant », a-t-elle déclaré. Décevant. On ne saurait mieux dire. Dommage que Sacha Guitry soit mort (mais est-il vraiment mort ?), il aurait pu agrémenter avec bénéfice sa fresque versaillaise de ce moment authentiquement tragique.

N’abandonnons pas Chalghoumi et Sansal !

46

Ça sent déjà le propre. Nicolas Sarkozy a « dégagé », dit-on élégamment. La République était « salie », il s’agit de la nettoyer − au karcher, bien entendu. Quelques épurateurs de bas étage ont donc entrepris d’assainir l’atmosphère et les esprits, infectés depuis cinq ans par une islamophobie venue d’en haut et propagée par une camarilla d’éditorialistes et intellectuels à la solde de l’ancien pouvoir. Zemmour, par exemple, dont Dominique Sopo, le patron de SOS Racisme, a déclaré dans Le Monde qu’il ne voulait plus l’entendre, alors qu’attend-on ? Le changement, c’est tout de suite ou c’est maintenant ?

Tout leur est bon pour attaquer l’islam. Quand un fou isolé, sans doute poussé à bout par l’humiliation et la pauvreté, assassine sept personnes, ils dénoncent les extrémistes ou les islamistes et jurent qu’ils n’ont rien contre les musulmans, mais cela ne trompe personne : ils sont racistes et islamophobes. En revanche, ils hurlent à l’antisémitisme dès que des gamins un peu turbulents disent des bêtises sur Hitler ou célèbrent comme un héros l’assassin fou et isolé.

Leur tour viendra. Mais l’urgence, c’est de désigner les ennemis de l’intérieur. Depuis longtemps, des fanatiques de la justice et de la tolérance ont dans leur viseur Hassen Chalghoumi, président de l’association culturelle des musulmans de Drancy, que certains, sans doute des gamins turbulents, ont baptisé « l’imam des juifs ».
Ils avaient déjà tenté de l’expulser manu militari de la mosquée qu’il occupe indûment, qui fut placée sous protection policière – preuve qu’il roulait pour Sarkozy. Une petite troupe de « militants et intellectuels » (militants, c’est certain) a publié le 9 juin sur internet une pétition réclamant sa démission. Ils reprochent à Chalghoumi d’avoir approuvé « la loi liberticide interdisant le port du voile intégral en France » et de s’être alarmé, après les élections en Tunisie, « de la volonté d’Ennahda d’imposer la charia ». En clair, ces défenseurs d’un « islam empreint des valeurs de dignité, d’éthique, de justice et de liberté » ne digèrent pas que l’imam de Drancy soit modéré. Et républicain. Mais surtout, il a commis, et par deux fois, une faute plus grave encore: « En collaboration avec le CRIF, il va parader en Israël où il apparaît notamment au côté de Caroline Fourest, Élisabeth Levy et Alain Finkielkraut, personnalités dont les prises de position à caractère islamophobe ne sont plus à démontrer ». Pourquoi démontrer quand on peut calomnier ?

Hassen Chalghoumi, votre servante et une cohorte d’intellectuels français et israéliens – chrétiens, juifs, musulmans et athées − ont effectivement participé du 5 au 7 juin à un forum intitulé « Démocratie et religion », organisé par Olivier Rubinstein, directeur de l’Institut français d’Israël[1. Curieusement, le correspondant du Monde n’a pas remarqué que parmi les participants invités à plancher sur la difficile équation d’un « Etat juif et démocratique », figuraient nombre d’Arabes, chrétiens et musulmans: « Mais bien sûr que la religion est politique ! », Laurent Zecchini, Le Monde, 17 juin 2012.]. Le CRIF n’avait rien à voir avec cette manifestation, et n’y était pas invité, mais pourquoi se priver quand quatre lettres suffisent à déclencher la machine à fantasmes ? Au cours des débats, l’imam de Drancy a plaidé pour une stricte séparation de la religion et de la politique. Durant son séjour, il a rencontré des dignitaires musulmans israéliens et des responsables palestiniens, notamment le ministre des Affaires religieuses, qui s’est dit inquiet de voir la cause palestinienne instrumentalisée par n’importe qui. Pendant ce temps, en France, un torrent de menaces et d’injures se déversait sur lui.

Qu’on ne croie pas que ces « militants et intellectuels » soient antisémites. Ils n’aiment pas les sionistes et ceux qui leur parlent, c’est tout autre chose. Certes, les grandes boutiques antiracistes ne sont pas de la partie. À l’exception de Rokhaya Diallo, qui officie sur RTL et Canal+, les signataires appartiennent à la frange extrême et marginale du lobby de la « diversité » et de l’islam militant : Indigènes de la République, oumma.com. Peut-être est-ce leur faire beaucoup d’honneur que de commenter leur prose glaçante – encore qu’on aimerait être sûr que leur influence soit nulle. L’ennui, c’est que ces obscurs tacherons de la haine ont des jumeaux dans les plus hautes sphères, comme l’a montré l’affaire Boualem Sansal. Cette année, le jury du Prix du roman arabe, parrainé par l’Institut du Monde arabe et le Conseil des ambassadeurs arabes en France (mécène de la distinction, dotée de 15.000 €) a honoré cet écrivain, qui dit ne pas se considérer comme musulman, mais persiste à vivre dans son pays, l’Algérie. Et voilà que ce traître se rend, lui aussi, en Israël, à l’invitation du Festival du livre de Jérusalem. Les excellences ont vu rouge et sommé le jury, où siègent notamment la courageuse intellectuelle tunisienne Hélé Beji et Olivier Poivre d’Arvor, de désigner un lauréat plus convenable. Les jurés ont sauvé l’honneur en démissionnant en bloc. Sansal a eu le prix, pas l’argent.

Aller en Israël, tel est le crime le plus impardonnable, dont les coupables doivent être pestiférés. Ainsi voit-on s’affirmer, de nos banlieues aux capitales arabes, une fraternité de la haine. Or, dans le tourbillon de nos occupations, nous laissons trop souvent seuls en première ligne ceux qui risquent leur tranquillité, et parfois leur vie, pour défendre une autre vision de l’islam et de l’humanité. Tant qu’il y aura des Hélé Béji, des Hassen Chalghoumi, des Boualem Sansal et tant d’autres, célèbres et anonymes, je résisterai à la tentation de l’islamophobie. Mais en relisant la pétition signée par certains de mes concitoyens, je me dis qu’il y a des gens avec qui on n’a pas envie de vivre-ensemble.

Cet article en accès libre est l’éditorial du numéro 48 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Expertisons les experts

57

Quand j’étais enfant, « amoureux de cartes et d’estampes », le monde était simple et la carte de l’Europe aussi. Il y avait un côté tout bleu, à l’Ouest. C’était nous, les bons. On avait la démocratie, le plein emploi ou presque, la liberté d’expression, le multipartisme, la libre entreprise et tout le toutim.

A l’Est, c’était tout rouge. Les communistes, les mauvais, avec l’URSS gigantesque qui les surveillait de près. Eux, ils avaient des vraies dictatures. Ces hypocrites les appelaient républiques populaires ou démocratiques et elles étaient, il faut bien le dire, assez peu démocratiques et assez peu populaires.

Les communistes avaient aussi le plein emploi mais on nous expliquait que c’était pas du jeu, qu’ils étaient à trois à tondre la pelouse d’un jardin public. En plus, ils ne pouvaient pas dire ce qu’ils voulaient, lisaient un seul journal et ne votaient jamais. Comme le dit fort justement Jean Dujardin dans OSS 117 : Rio ne répond plus à une jolie agente du Mossad qui ose lui faire remarquer en 1967 que le Brésil est une dictature : « Une dictature, comme vous y allez ! Vous êtes bien sympathique, Dolorès, mais épargnez-moi vos analyses politiques… Savez-vous seulement ce qu’est une dictature ? Une dictature c’est quand les gens sont communistes, déjà. Qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. C’est ça, une dictature, Dolorès. »
Ce à quoi Dolorès répond : « – D’accord. Et comment vous appelez un pays qui a comme président un militaire avec les pleins pouvoirs, une police secrète et une seule chaîne de télévision dont toute l’information est contrôlée par l’État ?
– J’appelle ça la France, mademoiselle. Et pas n’importe laquelle ; la France du général de Gaulle. »

Passons sur ce scandaleux relativisme et arrivons à la chute du Mur. Elle fut une bénédiction, on nous convainquit même qu’elle marquait la fin de l’Histoire. La liste des capitales à apprendre par cœur augmenta alors que des pays disparaissaient du dictionnaire comme la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie ou l’URSS en s’éparpillant façon puzzle de façon plus ou moins sanglante.

Aujourd’hui, quand on nous présente une carte de l’Union européenne dans les journaux, on se contente d’indiquer, après chaque élection chez l’un ou chez l’autre, le rapport de force droite/gauche sur le continent.
En bleu, les pays de droite. En rose les pays de gauche. Et des dégradés de bleu pour les pays gouvernant avec de grandes coalitions. Il n’y a évidemment aucune tâche rouge. Même la Grèce a rassuré tout le monde puisqu’elle a cédé à l’amicale pression des journaux, des télés, du FMI, de la Commission, de la BCE, de Berlin, de Londres, de Paris pour élire le Bon, le Beau, le Bien et la Raison réunis.
Les Echos ont ainsi, dans leur édition du 19 juin, publié une de ces cartes pour rassurer leurs lecteurs après la victoire totale et anxiogène du PS français aux législatives. La carte était titrée : La gauche, largement minoritaire en Europe. Ouf. Et effectivement, à part la France, la Belgique, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie, le Danemark et Chypre, que du bleu plus ou moins foncé. Le moins foncé indiquait que si par hasard, il y avait des partageux au gouvernement, ils étaient bien contrôlés par les autres, qu’il ne fallait donc pas se faire de souci.

D’ailleurs, la légende de la carte expliquait très bien tout ça. Sauf qu’une nouvelle couleur était apparue. Une espèce de mauve qui n’existait pas auparavant, même avant la chute du Mur, et qui recouvrait la Grèce et l’Italie. Alors, quels sont ces pays ni de gauche ni de droite ? Figurez-vous qu’ils sont dirigés par « des gouvernements d’experts ». Eh, oui, des gouvernements d’experts…
Un expert n’est ni de droite, ni de gauche, il est un expert. Peu importe que ses analyses soient en général celles de la droite, son caractère d’expert lui confère une supériorité ontologique. Autrefois, un expert se contentait d’expertiser, maintenant il gouverne. Certes, il est moyennement élu par le peuple mais comme c’est un expert, on ne va pas l’embêter avec des broutilles qui prennent du temps et de l’argent. Alors qu’il suffit de mettre the right man in the right place. Comme Mario Monti en Italie ou Venizelos en Grèce qui furent experts chez Goldman Sachs. Banque dont on sait à quel point elle montra son excellence dans la gestion de la crise de 2008 et la création de produits financiers dérivés qui obligèrent le gouvernement US et la Fed à un renflouement financé par les milliards de dollars des contribuables. Mais foin de mauvaises querelles !

Cette carte des Echos est des plus encourageantes. A quoi bon continuer à diviser les Etats en droite et gauche alors qu’ils appliquent la politique des experts ? Pourquoi ne pas nommer directement des experts à la tête des Etats ? Et d’ailleurs, pourquoi des Etats, des nations, toutes ces antiquailles qui encombraient les cartes d’antan alors qu’on on pourrait les remplacer par des entités administratives et commerciales, sans racines, sans histoire, dans l’heureuse apesanteur d’un marché devenu l’horizon radieux et indépassable de l’humanité ? Oui, pourquoi ?

*Photo : edoardo.baraldi

Egypte : le non-coup d’Etat permanent

14

Le 17 Juin, le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) égyptien promulguait unilatéralement  une série d’amendements constitutionnels. Aussi bien les commentateurs locaux que les journalistes étrangers ont-ils parlé de coup d’Etat. Anticipant l’élection du Frère Musulman Mohamed Morsi à la présidence de la République, l’armée aurait ainsi préalablement dépouillé la fonction présidentielle. Cependant, après revisionnage des épisodes du feuilleton égyptien et analyse des amendements constitutionnels, l’idée d’un coup d’Etat ne paraît pas valable.

Il s’agit plutôt d’un basculement : le pouvoir législatif se militarise alors que l’exécutif se civilise. Il n’est pas acquis que la clique du Maréchal Tantawi y gagne au change. Les pouvoirs du nouveau président déborderont en effet largement de la marge protocolaire : il nommera le Premier ministre, le gouvernement et les hauts fonctionnaires, représentera l’Etat à l’étranger et disposera d’un droit de veto sur les lois. Quant au gouvernement, en plus des classiques prérogatives ministérielles, il partagera l’initiative législative avec le CSFA. Dans la configuration politique précédente, c’est justement grâce à cette maîtrise de l’exécutif que l’armée était parvenue à anesthésier le parlement, bien aidée, il est vrai, par l’incompétence des Frères.

A la lecture du texte, les préoccupations des militaires semblent plus corporatistes et stratégiques qu’hégémoniques. L’armée verrouille le domaine de la Défense : elle s’accapare le Ministère et la nomination des hauts gradés, et s’arroge le dernier mot en cas de déclaration de guerre.

Concernant la rédaction de la constitution, l’armée s’attribue le droit de nommer la constituante, au cas où la Chambre ne parviendrait pas à un accord. En outre, si un article contrevient aux principes généraux des constitutions précédentes, les militaires peuvent suspendre le processus constituant. Toutefois, ces prérogatives sont contrebalancées par la nécessité de ratifier le document par référendum et le droit de suspension octroyé au président de la République.

Dans cette configuration, c’est à la Haute Cour Constitutionnelle qu’échoit la clé du processus constituant : elle tranchera les litiges soulevés par le président de la République et le CSFA. Certes, de sérieux doutent planent sur son impartialité après les arrêts du 14 Juin qui ont abouti à la dissolution du Parlement dominé par les Frères Musulmans, et à la confirmation de la participation au second tour de l’élection présidentielle du général Ahmed Chafiq, ultime Premier ministre de l’ère Moubarak. A cette époque, l’indépendance de la Cour avait été remarquée, avant qu’une purge la replace dans le giron du raïs en 2009.

Dans les prochaines heures, la Haute Commission électorale – dont la composition reproduit grosso modo celle de la juridiction constitutionnelle – rendra son avis sur les résultats de l’élection présidentielle. Déjà, les médias et l’équipe de campagne de Morsi annoncent le succès final de leur candidat tandis que la rumeur populaire et les partisans de Chafiq prédisent la victoire du général.

Les commentateurs verraient dans cette dernière hypothèse la confirmation du coup d’Etat militaire. Cela occulterait le fait que l’armée dirige le pays depuis la Révolution du 25 Janvier, l’élection de Chafik ne faisant que- brutalement- confirmer son emprise sur le sommet de l’Etat.

Mais si Morsi était proclamé président, on pourrait alors interpréter la dissolution du parlement et la promulgation des amendements constitutionnels comme un rééquilibrage musclé, destiné à prévenir la domination de la Confrérie sur la vie politique égyptienne et à protéger les plates-bandes de l’armée.

Un scénario plus fantaisiste verrait Moubarak revenir de sa fausse mort puis apparaître lévitant au-dessus de la Place Tahrir : il guérirait tous les maux de la société égyptienne grâce à l’émanation d’une lumière céleste. Au vu de la partouze médiatique actuelle, l’idée n’est plus si improbable au Caire…

*Photo : turtle5001tw