Je découvre, comme beaucoup de Français, cet étrange Monsieur Bourgi, qui affirme connaître mille petits secrets honteux des alcôves du pouvoir et se répand partout pour soulager sa « conscience ». On imagine qu’il devait en avoir une robuste, de conscience, pour avoir accepté de participer à ce qu’il a décrit à Laurent Valdiguié avec un sacré luxe de détails dans les colonnes du JDD !

Alors, quel crédit accorder aux déclarations de ce bien tardif repenti autoproclamé ? En droit, aucun, et pour une bonne et simple raison : il n’existe aucun système d’accusé de réception à « la valise de billets ». J’ai eu beau chercher dans les archives, ni la Poste, ni l’Office des malversations, ni le Bureau des rétro-commissions et encore moins l’Association des anciens corrompus n’a jamais tenu de fichier qui puisse alléguer les dires de monsieur Bourgi. C’est bien dommage. La corruption devrait se faire dans la transparence, avec procès-verbaux et communiqués de presse, les Bourgi du monde entier auraient ainsi une soupape de sécurité en cas de « crise de conscience ».

N’empêche que nous en sommes là. On a un Bourgi très tracassé dans les pattes, se flagellant en place publique, racontant à qui veut bien l’entendre que les belles lois votées à l’unanimité sur le financement de la vie politique à partir de la fin des années 80 ont été prises par dessus la jambe. Mais, miracle !, il en faut en ce bas monde, tout s’est arrêté en 2007. Ouf ! Nicolas Sarkozy, l’homme de la « République irréprochable » qui mit fin à « la Françafrique » pour mieux faire « entrer » l’Afrique « dans l’histoire ». Pas le style à s’encombrer de valises à fric.

En prétendant épargner le Président qui lui épingla la Légion d’honneur au revers, et en jurant qu’ « il n’est mandaté par personne », l’habile Bourgi ne fait que jeter le soupçon sur le locataire actuel de l’Élysée. Il n’a en effet échappé à personne que la « rupture » promise par le candidat Sarkozy sur les rapports entre Paris et les capitales des ex-colonies françaises d’Afrique noire a fait long feu. Tout aurait continué comme avant, mais sans les valises ?

Nous avons là un bien curieux personnage. Il est de notoriété publique, ce fut raconté dans mille livres et articles de presse, que les générosités de potentats africains subsahariens à destination des appareils politiques français furent institutionnalisées dès l’après-guerre. Notre impérialisme bien huilé avait même une entreprise, Elf, qui servit de pipeline à millions en la matière. Les juges Éva Joly et Éric Halphen auraient rêvé que quelqu’un leur racontât – avec procès-verbal – ce que le taiseux d’alors prend un plaisir non dissimulé à révéler aujourd’hui. Une question s’impose – que d’ailleurs tout le monde a posée : pourquoi diable vider maintenant des valises si bien fournies ?

Là, on se perd en conjectures. Heureusement notre conscience malheureuse donne des pistes. Il a décidé de parler parce que « les commentaires » de Dominique de Villepin sur l’enquête de Pierre Péan, La République des mallettes, l’exaspéraient. Explication : Bourgi fut l’intime de Villepin, avant de passer avec armes et bagages chez Sarkozy. Pourquoi ? Car Villepin l’inhumain l’a « chassé » en 2005, quand il est devenu Premier ministre. Et ce n’est pas tout : « Alain Juppé m’a fait enlever de la liste des invités pour l’intronisation de Ouattara ». Fichtre ! L’Afrique a changé, les pays de l’ex chasse-gardée française ont désormais d’autres interlocuteurs, en particulier la Chine, et la diplomatie « à papa » de l’époque du « maître » de sieur Bourgi, Jacques Foccart, et du Général, n’est plus vraiment adaptée…Alors, le courtisan humilié se venge.

Bilan de l’opération ? Pour l’instant le Parquet n’a pas jugé opportun d’ouvrir une information judiciaire sur la seule base de ces pétaradantes déclarations à la presse. Le président du Sénat Gérard Larcher ainsi que le député socialiste Manuel Valls ont demandé l’ouverture d’une enquête parlementaire. Monsieur Chirac et son ancien Premier ministre ont décidé de porter plainte pour diffamation. Robert Bourgi sera donc entendu mais ne pourra apporter aucune preuve à l’appui de ses accusations. Et il serait étonnant qu’il puisse citer des témoins. Cette surprenante affaire risque donc de se réduire aux états d’âme d’un homme du passé marri que les affaires du monde se fassent désormais sans lui. Tout ça pour ça.

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