L’existence des hommes politiques est un constant sujet d’étonnement. Comment peut-on vouloir le bien de la communauté dans son ensemble ? Il est incroyable que la lecture de Molière, de Nietzsche ou de Freud n’ait jamais découragé personne de se présenter devant les autres comme un homme de bonne volonté, ou, ce qui n’est pas mieux, comme un humaniste. Prenez le sexe, juste pour rire.

La dernière bienveillance à la mode consiste à baliser scientifiquement l’orientation sexuelle des enfants. D’un côté, des députés de droite entendent rappeler l’existence irréfutable de la division sexuelle afin de fournir des repères solides aux écoliers. De l’autre, des sociologues veulent nous libérer de ces clichés naturalistes afin de préserver la liberté humaine. Comme le sociologue de gauche perçoit des relents de pétainisme dans les arguments du député de droite, la discussion évolue dans le mauvais sens. Soudain, le sociologue de gauche regarde le député de droite de travers. Le député de droite se sent alors obligé d’ajouter, main sur le cœur, qu’il abhorre sincèrement l’homophobie, qu’il n’a rien contre les homosexuels, et même qu’il aimerait son fils comme sa fille si par malheur celui-ci devait naître homosexuel. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer.

La seule chose que nos débatteurs ne diront jamais est qu’il est impossible de se faire une certaine idée de la jouissance sans vouloir l’étendre à tous les autres. Inutile de jouer au plus fin, au plus tolérant, au plus démocratique. Le débat public est incompatible avec la vérité sexuelle. Dites à un pervers que sa perversion n’est pas normale, et il le vivra comme une déchirure ; approuvez sa perversion publiquement, et il vous saluera comme un frère. Rien n’est plus agréable que d’étendre sa folie aux autres, c’est même ce qu’on appelle, en politique, avoir des convictions.

Nos débatteurs ont donc des convictions. Chacun entend défendre sa conception de la société démocratique, et, bien sûr, respecter la sexualité des autres. Dans cette compétition au plus tolérant, on dira que le sociologue de gauche est le plus ouvert, puisqu’il ne semble pas avoir d’idées préconçues et qu’il entend maintenir le choix sexuel dans la sphère privée. Mais, outre que le désir sexuel se moque pas mal de respecter la sphère privée (d’où la fascination jamais démentie pour la vie sexuelle des puissants), cette manière de reléguer le sexe dans l’intime n’est pas moins normative. C’est l’espoir fou auquel s’accroche l’optimiste moderne : qu’une opposition de type privé/public permette à chacun de vivre sa sexualité en paix, comme s’il suffisait de refermer la porte de l’animalerie pour que les cochons soient bien gardés…

L’homme bienveillant du XXIème siècle ne veut pas simplement jouir à l’abri des regards, il veut encore que tous les hommes puissent faire de même pour avoir l’impression de vivre dans une société normale.
Ainsi va le monde dans la Science de la vie et de la terre. Tant qu’il y aura des députés pour s’occuper scientifiquement de la différence sexuelle, tant qu’il y aura des sociologues pour débattre en public, on peut être certain que l’on n’avancera pas d’un pouce.

Le seul endroit où l’on apprend quelque chose d’intéressant sur la sexualité s’appelle un livre. Lolita, Les Liaisons dangereuses, Ma vie d’homme, voilà des repères sexuels qui tiennent la route. C’est quand même autre chose que toutes ces directives académiques qui disparaissent d’une année sur l’autre, non ? Les écrivains sont les seuls à aider les autres parce qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes. La littérature est la seule médecine sociale parce qu’elle ne prescrit rien. Il est vrai que cette volonté de ne pas améliorer la société demande un certain courage.

On ne naît pas amoral, on le devient.

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