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Exclusif : Guéant réintègre d’office Pierre Charon dans les rangs de l’UMP

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À peine commencé, il semble que le feuilleton Charon soit déjà fini. En effet, une semaine à peine après l’avoir exclu des rangs du parti présidentiel, Jean-François Copé vient de donner son feu vert pour sa réintégration, selon nos confrères du Figaro, qu’on peut soupçonner, sans vouloir les vexer, d’être généralement bien informés sur la fiabilité de ce genre de rumeurs.

Rappelons que Pierre Charon avait été viré du parti pour avoir maintenu une liste dissidente à Paris contre Chantal Jouanno aux sénatoriales –et surtout contre François Fillon, disent les mauvaises langues. Et que ladite liste avait fait un carton dimanche dernier, privant l’UMP officielle d’un tiers des voix qu’elle escomptait et offrant à l’ami Charon le fauteuil au Luxembourg dont le Premier ministre et sa ministre des Sports entendaient le priver.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que ni Claude Guéant, ni Gérard Larcher n’ont attendu l’autorisation de Copé –et encore moins celle de Fillon- pour remettre le mouton noir (de surcroit soupçonné par dame Chantal de comportement «sexiste») sur la photo de famille. En effet dès dimanche soir, le ministre de l’Intérieur comptabilisait l’exclu dans les rangs de l’UMP, et non pas dans les statistiques des «Divers droite», ou dans celle des «Majorité présidentielle», où il aurait logiquement eu sa place.

Une interprétation des résultats audacieuse, mais prémonitoire qu’on s’est précipité d’avaliser sur le site officiel du Sénat. Si ça se trouve, Gérard Larcher, qui ne désespère de rien, aimerait bien se faire quelques nouveaux amis d’ici le vote de samedi prochain pour la présidence du Sénat …

Émeutes or not émeutes ?

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Photo : StuartBannocks.

Les Britanniques ne savent toujours pas ce qui les a frappés, sans prévenir, durant les nuits du 6 au 9 août. En tout cas, ils ne savent pas comment le nommer. Dans un premier temps, le terme « émeutes », dont on a immédiatement affublé les scènes de violence urbaine qui passaient en boucle sur BBC News, a été bien utile. Mais aujourd’hui tout le monde se dispute sur leur qualification, donc sur leur véritable nature exacte. Des participants actifs aux spectateurs ébaubis, des travaillistes aux conservateurs, des tabloïds comme le Daily Mail aux journaux dits « sérieux », comme The Financial Times, tous se lancent à la figure litotes, bons mots et tautologies. Quand on ne trouve pas les mots, c’est qu’il y a un hic. Vous vous souvenez de la guerre d’Algérie qui n’en était pas une ? À la réalité, le gouvernement français préférait l’illusion et parlait alors d’« événements ».

Quatre mois ferme pour une bouteille d’eau volée

Revenons à la Grande-Bretagne et, tout d’abord, sur le premier terme, « émeutes ». Aucun des 2000 jeunes gens condamnés par la justice de Sa Majesté ne l’a été pour fait d’émeutes[access capability= »lire_inedits »], délit très précisément répertorié par le système judiciaire britannique et faisant l’objet d’un Riot Act. L’écrasante majorité des délits et crimes reprochés à ces non-émeutiers relève du vol, recel, cambriolage, vol avec violence, violence ayant entraîné la mort et incendie volontaire. Ce qui sert, bien-sûr, les conservateurs. Ceux-ci refusent en effet de voir dans ce que nous nommerons, pour le moment, les « nuits d’août 2011 », autre chose que les résultats de quatorze ans de blairisme. Pour eux, la société est « cassée », la famille « atomisée » et ces jeunes, des délinquants purs et simples qu’il faut mater. D’où la grande sévérité des peines prononcées par les tribunaux, sur le conseil pressant du gouvernement. Deux jeunes gens ont ainsi écopé de quatre ans de prison ferme pour avoir créé deux pages sur Facebook incitant leurs 400 « amis » à tout casser dans leur petite ville d’origine. À l’heure et à l’endroit du rendez-vous fixé pour le cassage général (devant un McDonald), ils étaient seuls, avec les bobbies comme seuls « amis ». Un autre, pour avoir volé une bouteille d’eau minérale à 1 euro, a écopé de quatre mois ferme. Ça leur apprendra.

« Shopping avec violence »

Admettons-le : les faits ne donnent pas tort aux conservateurs. À gauche, on crie au malentendu, c’est de bonne guerre : bien sûr qu’il s’agit d’émeutes, bien sûr qu’elles ont des raisons politiques puisqu’elles sont le résultat des coupes budgétaires et du désengagement de l’État. Gary Younge, du Guardian, argumente ainsi, sur le fil du rasoir sémantique, que « le pillage n’est pas du vol à la tire, mais un acte politique ». Sauf que les pilleurs n’ont ciblé que des magasins de vêtements de sport et de matériel électronique. La seule boutique épargnée dans la rue centrale de Clapham est… la librairie Waterstone. Dommage, c’est sans doute le seul endroit où ces jeunes « émeutiers » auraient pu trouver un sens à leur colère. Comme nous sommes en Angleterre, ironie et sarcasme ne sont jamais loin. Robin Lustig de la BBC, a livré sa définition favorite des événements : « Shopping avec violence ».
Comme le dit Harry Eyres, dans The Financial Times, si cette forme d’émeute est pour le moins « inarticulée », le séjour en prison de ces quelques 2000 jeunes gens les aidera peut-être à transformer leur colère en engagement. Who knows ? Rendez-vous donc aux prochaines… émeutes. Peut-être saura-t-on alors de quoi cette violence est le nom.[/access]

« En Europe, nous sommes à la fois naïfs et dogmatiques »

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Crédits photo : © philippe grangeaud / solfé communications

David Desgouilles : Imaginons que vous soyez président en mai 2012. Je suppose que vous présentez votre projet de démondialisation à Angela Merkel. Comme le conseille Emmanuel Todd depuis quelques années, vous suggérez à l’Allemagne de prendre la tête d’un protectionnisme européen. Que faites-vous si Angela Merkel vous oppose un « nein » ferme et définitif ?

Arnaud Montebourg – La question du débat avec l’Allemagne est au cœur de mon livre Votez pour la démondialisation !. Le « nein », comme vous dites, ne peut pas être et ne sera pas ferme et définitif. C’est une vision erronée de l’histoire de considérer les choses comme immuables. Il n’y a pas de fatalité ni en politique ni en histoire. Les Allemands ont accepté de violer le TCE sur la monétisation de la dette, le traité de Schengen a été réformé en 48h sous la pression de 5000 migrants tunisiens.
Pour ma part, je refuse d’adopter une vision béate des relations franco-allemandes. Bien souvent, en France, nous oscillons entre le déni des problèmes que nous avons avec l’Allemagne et l’idée que l’Allemagne serait par essence dangereuse. Je ne partage aucun de ces deux points de vue. Je ne crois pas à la pensée de Bainville. Une Allemagne faible ne fait pas forcément les affaires de la France. Mais une France faible ne fait assurément pas les affaires de l’Europe.
Aussi je propose d’engager un dialogue franc avec les responsables allemands. Il faut parler de l’avenir de l’euro, placé en pilotage automatique en pleine tempête économique. Il faut parler du libre-échange, qui casse le tissu industriel, ruine les classes populaires et nous appauvrit. Il faut parvenir à mettre un pilote dans l’avion de l’euro. Il faut aussi parler de la manière dont nous allons mettre en place un protectionnisme écologique, partagé avec les pays du Nord et du Sud, et réciproque avec les grandes nations mercantiles du monde. Il nous faut convaincre l’Allemagne que son attitude actuelle n’est pas un « modèle », ni pour elle ni pour l’Europe.

DD : Le thème de la démondialisation a été importé en France grâce à Jaques Sapir. Emmanuel Todd signe quant à lui la préface de votre livre. Partagez-vous les analyses de ces deux intellectuels quant à l’implosion imminente de la zone euro ?

AM – La démondialisation est un concept inventé au Sud, par un philosophe phillipin, Walden Bello, qui est aujourd’hui député dans son pays. C’est un concept qui vise à réorganiser l’économie mondiale en grandes zones régionales et à modérer un système économique devenu extrémiste. Certains continents s’organisent déjà : l’Amérique latine avec le Mercosur notamment. C’est donc un projet de régionalisation de l’économie mondiale, de rapprochement de la production du lieu de consommation, de regain démocratique également puisqu’il s’agit de redonner du poids au politique face à l’économie.
Vous évoquez la question de l’euro. Je ne souhaite évidemment pas l’implosion de la zone euro, car je ne souhaite pas le chaos. Mais la situation est sérieuse, très sérieuse. L’Euro est effectivement menacé. Menacé par les marchés, menacé aussi par le dogmatisme de la BCE. Le vrai problème de l’euro c’est la BCE ! C’est le non pilotage d’une monnaie unique qui pourrait accroitre la force économique du continent, à l’intérieur et à l’extérieur. Nous avons besoin de l’euro à condition qu’il ne serve pas la politique du patronat allemand. L’euro a besoin d’un gouvernement économique. La Fed n’est pas, aux Etats-Unis, indépendante du pouvoir politique. La Fed n’a pas non plus, dans ses objectifs, que la lutte contre l’inflation. En Europe, nous sommes à la fois naïfs et dogmatiques, sans doute même naïfs parce qu’idéologues. La gestion du yuan est aussi une gestion politique.
Comme Emmanuel Todd je suis convaincu que pour sauver l’euro, il faut adopter un protectionnisme européen. Ce protectionnisme européen est, dans mon projet, industriel, écologique et social. Il vise à stabiliser les choses, à remettre de la cohérence dans un univers instable et périlleux.

DD : Pouvez-vous expliquer en quoi consiste le capitalisme coopératif que vous appelez de vos vœux ?

AM : Pour le résumer en une phrase, le capitalisme coopératif c’est la préférence pour les salariés et non pour les actionnaires. Dans ce système les salariés travaillent pour eux-mêmes et non pour des actionnaires anonymes, éloignés de la production et indifférent au devenir industriel des villes et régions concernées. Les entreprises coopératives ont beaucoup mieux résisté à la crise que les autres : c’est une raison de les soutenir et d’aider ce secteur à se développer. Je propose de créer un fonds souverain coopératif capable de piloter la mutation vers l’organisation coopérative des entreprises ou encore de réserver des marchés publics au système coopératif. Le capitalisme coopératif c’est la préférence pour l’humain quand le capitalisme financier privilégie l’argent.

DD : Comment voyez-vous nos relations avec les pays émergents, et en premier lieu avec Pékin ? Les dirigeants chinois ne doivent pas voir d’un bon œil certaines tentations protectionnistes en Europe. Comment éviter que l’axe Washington-Pékin, que l’on a entrevu à la conférence de Copenhague sur le climat, ne se reforme pour contrecarrer votre projet de démondialisation ?

AM : La Chine est une grande puissance qui s’est sentie humiliée. On sous-estime, parce que nos manuels d’histoire ne l’enseignent plus, les deux guerres de l’Opium et le sac du Palais d’été en 1860. Il s’en est suivi une mise en coupe réglée de la Chine par les pays européens et l’Amérique. Le siècle suivant à été celui des seigneurs de la guerre, de l’invasion japonaise etc… La Chine a retrouvé la maitrise de son destin avec Mao en 1949. Ensuite Deng Xiaoping l’a dotée d’un projet économique visant à lui donner une puissance retrouvée. Economique d’abord, politique ensuite, militaire peut-être demain, sa puissance est réelle.
Mais il ne faut pas imaginer que la Chine est hégémonique et qu’on ne peut lui résister. La Chine doit développer son marché intérieur et elle dépend au plus haut point de nos marchés. Sa fameuse classe moyenne se chiffre davantage à 80 millions de personnes qu’à 400 millions. Il faut donc prendre conscience que l’Europe peut tenir tête à la Chine et l’inciter à réorienter sa politique, à développer son marché intérieur. Pour cela il faut casser le lien qui unit la grande distribution occidentale (Wal Mart aux USA), les places financières et le PCC.
On parle beaucoup du G8 en ce moment mais pas assez du G2 et du jeu connivent entre le Parti Communiste Chinois et Wall Street, entre la Cité Interdite et le Capitole américain où sévit un fort lobby pro-chinois. Le dialogue avec l’Allemagne doit permettre de bâtir une Europe autonome, non-alignée. La France, en tout cas, sera, si je suis élu, en avant-garde dans ce combat.

Franck Ribéry regrette-t-il Kadhafi ?

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Le footballeur Franck Ribéry, fameux à divers titres, vient de nous donner des idées de prénom. Lors d’une interview donnée la semaine dernière au site du quotidien bavarois Tageszeitung, il a annoncé qu’il avait décidé d’appeler son premier fils « Saïf al-Islam » : c’est une manière délicate de montrer qu’il s’intéresse à l’actualité scientifique et politique internationale. Sans doute est-ce un hommage au docteur de la London School of Economics, Saïf al-Islam Kadhafi, actuellement en fuite avec son père : c’est effectivement le moment de lui faire un petit signe amical.

En outre ce prénom, pour l’instant encore trop peu répandu en France, a une signification éminemment pacifique : « le glaive de l’islam ». On peut imaginer toutes sortes de prénoms qui sont également promis à un bel avenir : « sabre de la chrétienté », « épée du judaïsme », « kriss du bouddhisme », « cimeterre du protestantisme » ou, pourquoi pas, « canif de la laïcité ».

La loi du 8 janvier 1993 oblige l’officier d’état civil à porter sur l’acte de naissance les prénoms choisis par les parents : nous espérons que le procureur de la République n’aura pas la mauvaise idée de contester le choix d’un tel prénom, élégant, facile à porter pour un enfant, et qui permet d’améliorer le « vivre ensemble ».

Le retour du refoulé jacobin

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Le Sénat, Crédits photo : Augustin Rouchon.

L’ami Marc Cohen a beau trouver que la victoire de la gauche aux élections sénatoriales ne change pas grand-chose à la situation politique du moment, il faudrait nuancer ce constat.
De l’aveu même de Gérard Larcher désormais crispé sur son perchoir éjectable et obligé de miser sur des combinazione qui fleurent bon la politique oldschool pour espérer garder la présidence de la Haute Assemblée, l’ampleur de la défaite de la droite a surpris tout le monde. Pour l’UMP, quoiqu’on en dise, ce n’est pas bon signe de prendre une balle dans le genou juste avant d’entamer le sprint présidentiel.

Mais nous voudrions plutôt insister sur la tendance lourde que représente cette victoire de la gauche : celle d’un inconscient jacobin typiquement français porteur d’une certaine conception de l’État-nation qui ne veut pas mourir. C’est d’autant plus paradoxal que le Sénat est classiquement présenté comme la chambre girondine par excellence, l’assemblée des territoires, le triomphe de l’élu local contre le national, du rural contre l’urbain et le laboratoire de toutes les décentralisations.

Que cette dernière se soit la plupart du temps traduite par des transferts de compétences qui sont en fait des transferts de dépense explique la régularité de métronome avec laquelle la gauche gagne la plupart des élections locales. Et l’élection d’un sénateur est, au bout du compte une élection locale.
Seulement, l’erreur serait de croire que l’élu local, maire, conseiller général ou régional est un girondin par essence. En France, personne n’est girondin, comme d’ailleurs personne n’est vraiment libéral, sauf pour le voisin ou pour faire moderne. On se souvient de l’époque où, alors qu’il était maire de Redon, Alain Madelin, le héraut du libéralisme, s’était révélé un des plus grands demandeurs de subventions pour ses administrés, en quoi d’ailleurs il faisait le job pour lequel il avait été élu. Simplement, en France, celui qui affirme son amour d’un État minimal et décentralisé redevient un jacobin pur jus lorsqu’il se confronte aux réalités du terrain.

Pour avoir fait partie des 71 890 grands électeurs[1. Vote obligatoire et amende de 100 euros si on ne se dérange pas pour mettre son bulletin dans l’urne, on ferait bien de s’en inspirer pour toutes les élections, ça nous éviterait des taux d’abstention proprement honteux dans une démocratie.], votre serviteur a pu observer ce phénomène in vivo. Dans le Nord, deux sénateurs communistes ont été élus, ce qui n’était pas évident, voire tient du miracle, en ce qui concerne Michèle Demessine, ancienne ministre du tourisme, sortante et deuxième sur la liste. Le PCF affrontant la liste dissidente d’un autre communiste sortant, Ivan Renar, le siège de Michèle Demessine était pratiquement perdu d’avance au profit du Parti Socialiste. Michèle Demessine l’a sauvé à quelques voix près. Précisons que les bulletins qui ont fait la différence ne viennent pas des grands électeurs dissidents pris d’un remords de dernière minute ou de grands électeurs de gauche qui auraient voulu bouder le PS dans un département où son comportement oscille en permanence entre l’hégémonie et l’arrogance.

En bonne logique électorale, il ne reste donc qu’une seule possibilité : après une campagne de fond, la liste communiste a attiré les suffrages de maires de petites communes rurales, non-inscrits, c’est-à-dire la plupart du temps, acquis à la droite, voire très conservateurs.

Il semble bien que ce phénomène se soit reproduit un peu partout en France. Vous avez beau vous déclarer sarkozyste, quand vous voyez que votre commune n’a plus de bureau de poste ou qu’il n’ouvre plus qu’une une fois par semaine, quand vous constatez que votre école primaire perd une classe ou est menacée de fermeture, quand vous êtes obligé pour faire face à vos dépenses d’emprunter auprès des banques et, comme l’a récemment révélé Libération que cet emprunt peut-être un emprunt toxique qui risque de vous mettre en faillite avec la tutelle humiliante de la Préfecture au bout du chemin, votre enthousiasme pour la majorité présidentielle et la marche en avant de la modernisation économique se tempère fortement.

D’ailleurs, la révolte des élus de base n’a pas seulement profité à la gauche. L’AFP indiquait hier soir que sur trente départements concernés par le scrutin, sans même compter l’Ile-de-France, le Front National qui n’a pourtant aucune chance dans ce type d’élection, avait triplé son score en passant de 300 voix de grands électeurs à plus de 1000. Il est difficile de pas voir là un des effets du nouveau discours social de Marine Le Pen, célébrant les vertus protectrices d’un État qui ne cesse de se décharger de responsabilités aussi lourdes que le RSA ou l’entretien des routes nationales sur des collectivités locales exsangues qui restent les derniers remparts bien effrités entre la mondialisation sans partage et le citoyen.

Finalement, cette victoire de la gauche est celle du conservatisme. En lui donnant la majorité, le Sénat reste fidèle à sa vocation de ralentisseur des excès d’un gouvernement aux décisions de plus en plus idéologiques.

On connaît la maxime célèbre de Tancrède dans Le Guépard, voulant convaincre le Prince Salina de se rallier à l’unité italienne : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
Aujourd’hui, c’est la gauche qui paraît, même aux yeux des élus de droite, être la seule en mesure de sauver le monde d’avant : celui d’une France qui a toujours eu la belle passion de l’égalité, jusque dans ses plus petits villages.

Le Sénat à gauche : une « première » déjà vue sous la Vème République

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Bien sûr, il n’est pas répréhensible de communier dans la joie l’espace d’une soirée. On le concèdera volontiers aux socialistes et affiliés. Il est légitime que la bascule à gauche du Sénat – qui offre à celle-ci la majorité absolue – leur donne du baume au cœur. En cette période de primaires, c’est même fort bienvenu, alors qu’une ambiance de Nouvelle Guerre des boutons semblait s’installer entre les différentes écuries.

Peut-être faut-il toutefois nuancer l’ivresse de la victoire, en commençant tout d’abord par corriger une erreur. En effet, contrairement à ce que l’on entendit en boucle en cette soirée du 24 septembre, le Sénat n’était pas à droite depuis 1958. C’est le journaliste politique Laurent de Boissieu qui nous le rappelle en ces termes: « de 1959 à 1968 le président du Sénat est à gauche. Il s’agit de Gaston Monnerville, membre du Parti Républicain Radical et Radical-Socialiste (PRRRS). Ce parti a ensuite dérivé au centre puis à droite (…) mais il était sans conteste à gauche dans les années soixante ».

Au-delà de cet erratum, et face aux saillies autosatisfaites de certains représentants de la socialosphère, il convient par ailleurs de tempérer l’enthousiasme. Certes, pour Harlem Désir, la bascule du Sénat est « un signe très fort pour 2012. Un présage de changement ». Mais présages et sondages ne sont les deux mamelles de rien du tout, et ce ne sont pas eux qui font une élection. Anasognosiques exceptés, les « oui-ouistes » du référendum de 2005, relatif au traité constitutionnel européen (TCE), peuvent en témoigner.

Par ailleurs, la couleur de la deuxième chambre ne semble avoir qu’assez peu de conséquences sur le résultat des élections présidentielles. Car, aussi vrai que Gaston Monnerville était de gauche, le Sénat était à droite en 1981, comme en 1988. Pour 2012, donc, rien n’est gagné. Cela a beau être un truisme, il semble valoir d’être rappelé.

Enfin, la blogosphère a résonné, durant toute une soirée, de slogans gentiment candides tels que « bascule du Sénat, première victime : la règle d’or ! ». Certes, cela se conçoit si l’on considère que ladite règle doit être constitutionnalisée ou n’être point. Mais d’aucuns ont proposé, souvenez-vous, de l’inscrire dans la loi dès après 2012.

Ne sont-ce pas ceux-là mêmes, chers camarades, qui briguent vos suffrages ?

« La police de la pensée française a la matraque facile »

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Crédits photo : Alexandre López Conesa

Michel Onfray ne fait pas exactement partie de la « petite corporation philosophique du moment », comme il dit. Aussi connaît-on généralement mieux sa pensée qu’on ne la comprend. C’est même pour ça que Causeur a pensé à lui causer.

Basile de Koch : J’ai lu que vous étiez « l’hédoniste du XXIe siècle ». Vous êtes si seul que ça ?
Michel Onfray : Je ne sais pas où vous avez lu ça, mais il ne me viendrait pas à l’idée de faire de moi « l’hédoniste du XXIe siècle » ! D’abord parce qu’il y a quelque arrogance à se croire unique sur ce terrain-là, ensuite parce que le XXIe siècle commence à peine. On en reparlera dans quatre vingt-neuf ans si vous le voulez bien… Ceci étant dit, dans la petite corporation du moment, un philosophe hédoniste et libertaire n’est pas une denrée très commune.

BDK : L’hédonisme est une morale – que vous définissez en citant Chamfort : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne. » Mais pas question, apparemment, de « faire le bien » autour de soi, à force de dépassement et de sacrifice. Pourquoi ? Ça fait déjà partie de la « culture de mort » ?
Je cite en effet souvent cette phrase, mais l’utilisation du mot « jouir » est problématique : nous sommes formatés à penser la jouissance en termes sexuels et non ontologiques, excusez le gros mot, je vous vois froncer les sourcils… Dès lors, jouir d’un paysage, d’un bon état de santé, d’une sérénité parce qu’on aura évité une souffrance, sont des considérations qui passent au second plan.
La jouissance est accessoirement sexuelle, car elle est aussi et surtout celle de l’âme matérielle à laquelle je crois[access capability= »lire_inedits »] : en néo-épicurien que je tâche d’être, je sais qu’il y a une jouissance à renoncer à certaines jouissances, parce qu’on sait qu’on les paiera trop cher en déplaisir. L’ascèse, le renoncement, la souffrance et autres modalités du renoncement peuvent dès lors trouver leur place dans cet hédonisme comme occasion d’éviter de plus grandes souffrances, de plus grandes ascèses, de plus grandes douleurs…

BDK : L’hédonisme est-il compatible avec l’engagement (monastique, résistant, voire sartrien) ?
Il est même tellement compatible que je ne vois pas d’hédonisme sans militantisme hédoniste ! J’eus un temps − je sais que la confidence vous plaira − envie de devenir moine mais, comme je n’avais pas la foi, je trouvais la chose un peu difficile à réaliser… J’étais adolescent et vivre pour un idéal, dans la lecture et la méditation, placer toute son existence sous le signe d’une cause spirituelle me ravissait… Il me semble que mon existence m’a permis un bon compromis sur ce terrain-là : l’essai d’une vie philosophique est une expérience spirituelle intense. Pour l’engagement sartrien, vous me permettrez de sourire… Je travaille à un gros livre sur Camus, et je découvre sur l’engagement de Sartre des choses assez pitoyables, notamment pendant l’Occupation. On en reparlera assez probablement lors de la parution de mon livre en janvier…

BDK : Philosophiquement, si j’ai bien compris, vous êtes un matérialiste existentialiste hédoniste. Je l’ai dit dans le bon ordre ?

Tiercé à peine gagnant, car « existentialiste » est par trop connoté Sartre, sartrien, Saint-Germain-des-Prés et années d’après-guerre… « Existentiel », je préfère si l’on prend soin de dire ce que l’on entend par là : soucieux d’effets pratiques pour la philosophie que je développe… Mais on peut ajouter à votre tiercé de quoi faire un quinté avec : athée et libertaire…

BDK : Puisque tout le monde a un peu oublié Aristippe de Cyrène (y compris les deux « p »), pourriez-vous résumer l’hédonisme avant que je ne le fasse ?
Faites, faites… Pour ma part, je dirai que l’hédonisme est la philosophie qui fait du plaisir le souverain bien, autrement dit l’idéal à rechercher pour soi et pour autrui. En deux mots, donc… Parce qu’il faudrait ensuite s’entendre sur ce que l’on entend par plaisir, puisque celui de l’un est parfois le contraire de celui de l’autre. Par exemple, le plaisir du sadique, celui du masochiste, voire du chrétien… Voyez qu’il y a matière à débat…

BDK : Précisément, l’appétit pour la vie, tout le monde comprend ; mais l’ascèse qu’il impose, c’est moins évident. Ça peut même faire retomber l’ardeur des néophytes en hédonisme…
Oui, en effet, comme l’apprentissage d’une langue ou la maîtrise d’un instrument de musique… Je déplore, dans cette époque, l’absence de goût pour l’effort et l’envie d’avoir tout, tout de suite, sans travail : on ne parle pas le chinois, on ne joue pas une sonate de Scriabine après un mois de travail… Même chose pour la philosophie, qu’une tendance lourde de notre époque libérale présente dans de petits fascicules rédigés par des normaliens comme un jeu d’enfant à la portée du premier venu qui aura acheté, surtout, et lu accessoirement, leurs conseils philosophants… La pratique de la philosophie est une ascèse dont la durée se confond avec la vie entière. Allez le demander aux philosophes de l’Antiquité qui ont ma faveur…

BDK : Reconnaissez quand même que si, pour profiter intelligemment de tous les plaisirs, il faut d’abord avoir compris le monde entier et soi-même, il y a de quoi en décourager plus d’un…
Oui, le découragement fait partie de l’initiation. Il sélectionne ceux qui sont faits pour, et les autres…

BDK : À ce propos, comment vous situez-vous dans le débat entre John Stuart Mill et Jeremy Bentham, auquel le premier reprochait de n’avoir pas hiérarchisé les plaisirs ?
Bonne question, parce qu’elle est la question centrale de l’hédonisme. Bentham pensait que tous les plaisirs se valent parce qu’ils sont plaisirs. Pour Mill, certains étaient meilleurs que d’autres. On connaît son idée selon laquelle il vaut mieux un homme insatisfait qu’un pourceau satisfait, autrement dit : un Socrate malheureux plutôt qu’un imbécile heureux. Je crois, en effet, que les plaisirs se hiérarchisent. Non pas selon l’ordre des raisons sociales, qui impose qu’on préfère le plaisir d’une sonate de Webern à un match de football, jugement de goût sociologique et politique, mais selon l’ordre des raisons éthiques : un plaisir est d’autant plus grand que, négativement, il ne se paie pas d’un déplaisir pour autrui ou pour soi ou que, positivement, il se paie d’une grande jubilation pour l’autre.

BDK : Pour vous, les religions n’engendrent qu’aliénations et douleurs… Mais vous appelez à une « sculpture de soi » qui n’a pas l’air non plus d’être une partie de pique-nique…
Certes, certes, et je vous rends grâce d’avoir compris que l’hédonisme n’est pas avachissement mais tension, qu’il n’est pas amollissement mais ascèse ! Mais la différence entre la religion et la philosophie, c’est que la première invite à l’ascèse pour un bénéfice post-mortem et la seconde pour un bénéfice du vivant du futur trépassé… Ce qui change tout pour qui, comme moi, ne croit pas aux fictions des arrière-mondes…

BDK : C’est pas un peu caricatural, cette opposition entre « réel » et « mythe », goût de vivre et pulsion de mort ?
Toute pensée binaire court le risque du manichéisme, vous avez raison, mais quelle pensée ne l’est pas par facilité de langage ? De fait, le réel est plus compliqué que ce que les mots veulent bien dire, mais nous sommes réduits à l’expédient du langage, du moins quand on est philosophe. Votre question n’aurait aucun sens pour un compositeur, un peintre ou un cinéaste. Pour ma part, formé à la rhétorique occidentale, je crois qu’une opposition entre « réel » et « mythe » peut être opératoire si l’on veut pouvoir parler ensuite de vérité, d’erreur, d’illusion, de légende, de certitude…

BDK : Au fond, est-ce que vous n’avez pas une posture « aristocratique » − plus difficile à tenir que celle d’un agnostique normal, ou même d’un catho moyen ?
Va pour la position aristocratique si vous prenez soin de préciser que ma proposition est radicalement démocratique (c’est le sens des universités populaires, du bénévolat et de la gratuité, mais aussi des interventions militantes dans les médias) et qu’en même temps, je n’ignore pas que cette proposition démocratique produira des effets aristocratiques impossibles à mesurer mais qui iront d’un effet nul à un effet de conversion existentielle. Je reçois une centaine de messages par jour, mails et lettres confondus : beaucoup me rapportent le type d’effet produit sur eux par le discours démocratique qui est le mien.

BDK : Pour vous, la vie, l’amour et même le paradis sont à construire ici et maintenant. Mais quid des gens qui ne se sentent pas de construire, encore moins de s’« auto-sculpter » ?
Je viens d’un milieu pauvre : je l’ai souvent dit, trop peut-être même. Je sais donc que nombre de personnes sont exclues de tout par cette société brutale et violente dans laquelle le marché fait la loi : dignité, honneur, humanité, estime de soi, pouvoir d’achat, culture… tout leur est interdit. Comment ce peuple-là pourrait-il vouloir ce dont il n’entend jamais parler : un supplément d’âme, un salut par la philosophie qui pourrait donner du sens à la vie ? Je ne ménage pas, pour ma part, les efforts en direction des plus démunis et, je me répète, c’est le sens de ma présence calculée dans les médias : ni trop ni trop peu, juste ce qu’il faut pour faire savoir à ce public populaire qui n’entre jamais dans une librairie qu’il existe une façon de voir, de penser et de concevoir le monde qui sort des chemins habituels.

BDK : La neuvième voie de l’Octuple Chemin ? Plus sérieusement, hédonisme et bouddhisme sont-ils compatibles ?
Il faudrait s’entendre sur une définition du bouddhisme. À l’origine, Bouddha est un sage, un philosophe qui propose une sagesse existentielle, comme Pyrrhon en Grèce. Ensuite, des disciples s’emparent de ses paroles, puisqu’il n’a rien écrit, et une religion se cristallise à partir de cette sagesse immanente. Celle-ci prend ensuite des formes diverses et multiples suivant les pays dans lesquels elle s’installe. Qu’il y ait un hédonisme bouddhiste philosophique avec Bouddha lui-même, c’est sans conteste.
Ensuite, votre question s’inscrit dans un débat plus large entre hédonisme et religion. Je crois, pour ma part, qu’il y a toujours incompatibilité puisque la religion propose un salut dans l’au-delà et la philosophie dans l’ici-bas. Dès lors, un bonheur après la mort est une escroquerie métaphysique !

BDK : À vous en croire, votre courant de pensée serait muselé depuis quelque quatre mille ans par l’idéalisme platonico-christiano-allemand. Ce ne serait pas du conspirationnisme, ça ?
Juste une précision : depuis mille cinq cents ans seulement… Depuis, en gros, la christianisation de l’Empire romain… La conspiration est un fantasme. La mobilisation de l’institution universitaire depuis le Moyen-Âge pour imposer une ligne philosophique officielle et pour écarter ce qui n’obéit pas à cette ligne est une vérité que je tâche de démontrer depuis neuf ans dans mon séminaire de contre-histoire de la philosophie à l’université populaire de Caen. J’étaye cette thèse avec sérieux et documentation, mes cours en témoignent. J’ai publié depuis 2002 plus de 200 CD audio chez Frémeaux sous forme de 16 coffrets, mon cours est diffusé sur France-Culture tous les étés, Grasset a publié six volumes, un septième va paraître en octobre, il y en aura plus d’une dizaine : mes arguments sont publics, vérifiables et fondés. Je ne crois pas que des éditeurs sérieux comme Frémeaux pour le sonore, Grasset pour le papier, publieraient ces travaux s’ils étaient conspirationnistes ni que France-Culture diffuserait mes séminaires s’ils étaient scientifiquement infondés…

BDK : D’ailleurs, votre Traité d’athéologie a été un vrai triomphe en librairie, sans susciter trop de vagues et même pas de fatwa !
Je ne vous donnerai pas le détail, mais les menaces de mort n’ont pas manqué… aujourd’hui encore…

BDK : Votre pavé anti-freudien a quand même été plus controversé…Un pamphlet sur la religion comme outil de domination et d’aliénation (mentale), c’est plus facile à vendre qu’une charge contre les « affabulations » de Freud – cette « idole » qui, dans les milieux autorisés, a gardé plus de fans que Dieu…
Je ne cherche pas à savoir ce qui est facile à vendre… Une contre-histoire de la philosophie dans laquelle je parle des gnostiques du IIe siècle après JC ou de la philosophie de Jean-Marie Guyau n’est pas a priori facile à vendre… Le Traité d’athéologie et Le Crépuscule d’une idole sont détachés de mon travail de contre-histoire : en travaillant sur le passage du paganisme au christianisme, en 2003, puis, en 2009, sur la naissance de la psychanalyse, j’ai découvert, en ne me contentant pas des légendes, que le christianisme et le freudisme reposaient tous les deux sur un paquet de mensonges, de légendes, d’affabulations historiques qui méritaient un livre chaque fois. Je n’avais pas le best-seller en ligne de mire.

BDK : En tant qu’athée, que pensez-vous d’un Zemmour qui défend le catholicisme sans prétendre y croire ? C’est un créneau, d’après vous, ou le mec est illuminé ?
Je suis pour le débat, l’échange, la conversation, en lieu et place de l’insulte qui triomphe aujourd’hui parce qu’elle est plus vendable dans le marché des idées et le spectacle qui l’accompagne : on scotche plus facilement son lectorat dans un journal ou dans des revues, ses auditeurs dans une station de radio ou ses téléspectateurs sur une chaîne de télévision avec l’insulte, le mépris, l’agressivité, la mauvaise foi, qu’avec des arguments respectueux du travail d’autrui. Éric Zemmour défend une vision du monde qui n’est majoritairement pas la mienne, mais il est véritablement cultivé, capable d’échanges dignes de ce nom. Défendre le christianisme sans croire en Dieu est une position philosophique et politique ancienne, elle va de Maurras à Debray en passant par Zemmour (et je souhaiterais qu’on ne voie pas dans la citation de Maurras, que tout le monde connaît de nom sans jamais en avoir lu une ligne, une occasion de mépris de ma part). Cette position mérite moins l’insulte que l’examen. Zemmour n’est pas dans le créneau : il n’est pas un illuminé, mais quelqu’un qui pense en-dehors des clous, et la police de la pensée française a la matraque facile ; le passage à tabac fait partie de ses mœurs.

BDK : Qui dit Zemmour dit politique : où en êtes-vous dans ce bourbier ? Capitaliste libertin-libertaire ? Ca existe ?
« Bourbier », vous avez bien raison… Je suis sur des positions antilibérales de gauche. Mon idéal est une République libertaire sur le principe proudhonien du mutualisme, de la coopération, de la fédération. Mais le réel est loin de cet idéal. Dès lors, soit on campe sur l’Aventin et l’on ne se salit pas les mains, à la façon d’un Alain Badiou qui attend la révolution maoïste pour après-demain et, de ce fait, ne vote pas aujourd’hui pour le moindre mal, en permettant parfois le pire contre lequel il s’insurge pourtant sur le papier. Soit on choisit le moindre mal en sachant que ça ne suffit pas pour faire le bien, et l’on se compromet avec tel ou tel… Ce qui est mon cas, car je préfère une politique qui soutient l’avortement, la contraception, l’abolition de la peine de mort, le mariage des homosexuels, la réduction du temps de travail, à un gouvernement qui s’y oppose…

BDK : Mais en pratique, aux élections, vous avez parfois du mal à choisir le moindre mal. En 2007, par exemple, entre deux votes Besancenot, vous avez quand même signé une pétition pour la candidature de José Bové, vous, le nucléaire transgénique !
De fait, je regrette bien d’avoir cru deux menteurs et de les avoir soutenus publiquement : l’un qui promettait, en célébrant Louise Michel dans Libération, de dépasser la secte trotskyste dont il était alors le porte-parole au profit d’une fédération des gauches antilibérales, écologistes, féministes, altermondialistes, libertaires, mouvementistes et qui, de fait, s’est contenté de repeindre la façade d’une vieille boutique sectaire en changeant le nom et en remplaçant la faucille et le marteau par un mégaphone (c’est tout dire de l’idéal que se propose ce Nouveau parti anticapitaliste…). L’autre parce qu’il se proposait d’unir les gauches antilibérales sous son nom, jouant de l’idée qu’avec son patronyme et sa moustache, il fédérerait plus facilement que les gens d’appareil les diversités antilibérales avant, une fois obtenues les 500 signatures, de faire un cavalier seul ahurissant, allant même jusqu’à refuser alors l’union que lui proposait Besancenot… Je reste fidèle à ce qui m’animait alors et qui m’anime toujours et qui justifiait sur le moment ces deux choix devenus malheureux à cause de la rouerie de Besancenot et de José Bové : la gauche antilibérale.

BDK : D’ailleurs, pour 2012, vous avez déjà annoncé votre choix : « la gauche antilibérale la plus unitaire possible ». Alors, c’est Mélenchon dès le premier tour ?
Malheureusement, oui… Mais pas Mélenchon, ni Laurent, mais le Front de gauche qui est plus que la somme de ces deux-là. Mélenchon affirmant, le 5 janvier sur France-Inter, que Cuba n’est pas une dictature, je ne peux pas… Laurent, quant à lui, incarne un Parti qui n’a jamais fait l’autocritique de ce qu’il fut pendant un siècle, j’ai du mal également…

BDK : Et si, par un miracle laïque, Mélenchon est élu, vous préférez l’Éducation ou la Culture ?
Vous pensez bien qu’avec ce que je viens de vous dire et ce que tous les deux savent de moi, un poste de ministre serait vraiment la dernière chose qu’on me proposerait ! Et ce serait d’ailleurs la première chose que je refuserais…

BDK : Et sinon, entre Hollande et Aubry, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ?
Absolument, c’est bonnet mâle et bonnet femelle….

BDK : Revenons donc à l’essentiel… Quel message avez-vous voulu faire passer en préfaçant La Fabuleuse histoire des légumes d’Évelyne Bloch-Dano (Grasset, 2008) ?
Que l’Université populaire de Caen, celle du goût d’Argentan aussi, n’existent que par l’amitié et que l’amitié se célèbre par des actes, une préface étant l’un d’entre eux. Pour le message, je vous renvoie à la lecture de mon texte : il montre qu’il n’y a pas des sujets philosophiques et des sujets qui ne le seraient pas, mais seulement des traitements philosophiques de tous les sujets possibles – dont la table… Idée nietzschéenne…

BDK : On a déjà vu des intellectuels changer radicalement d’idées. Est-ce que ça peut vous arriver ? Un nouvel hapax existentiel[1. « Hapax existentiel », selon Wikipédia (qui est quand même le plus beau fruit de l’arbre Internet) : « Notion introduite par Vladimir Jankélévitch », désignant « un événement unique dans ses aspects constituants (haeccité, temps) qui fait naître brusquement et nécessairement un chemin de vie et de pensée original et personnel ». Jankélévitch, précise mon encyclopédie préférée, citait notamment « l’incomparable hapax » que constitue la perte de l’enfant pour la mère.]?
Tout à fait… La mort de mon père dans mes bras, il y a un an et demi, debout, droit, foudroyé comme un chêne, à minuit passé, sous un ciel bas, sans étoiles, alors que nous venions de parler de l’étoile polaire qui nous réunissait depuis mon enfance, m’a conduit sur des territoires philosophiques dont je vous donnerai des nouvelles un jour… Mais ne vous réjouissez pas trop vite : je ne crois toujours pas en Dieu…[/access]

Manifeste hédoniste

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Sénatoriales, ça changera quoi ?

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Gérard Larchet et Jean-Pierre Bel. Crédits image : Daniel Fouray

Faut-il croire, comme Jean-Pierre Bel, actuel président du groupe socialiste à la Chambre haute, et futur Président probable de cette assemblée, que « ce 25 septembre restera dans l’Histoire de France » ? Disons-le tout net, cet enthousiasme du sénateur de l’Ariège, quoique bien compréhensible, mérite d’être tempéré.

Certes, il s’agit d’une mauvaise nouvelle pour l’UMP et pour Nicolas Sarkozy. Mais il ne faudrait pas confondre mauvaise nouvelle et mauvaise surprise : le vrai scoop aurait été que la droite maintienne ses positions, alors que depuis 2007 la gauche a raflé les cantonales, municipales et régionales, et que ce sont justement les grands électeurs issus de ces trois scrutins qui étaient appelés aux urnes hier.

Pour autant, cette poussée aux élections locales n’explique pas entièrement ce basculement à gauche, pas plus que les divisions de la droite, qui bien souvent ne changent pas grand chose à la donne. Ainsi, à Paris, le siège perdu par l’UMP va directement à… Pierre Charon, désormais « divers droite », et ne profite donc pas à la gauche. En revanche, il est fort possible qu’un certain nombre de grands électeurs des communes rurales, non affiliés à un camp ou à l’autre, ait choisi, après hésitations, de voter pour la gauche, et ce pour des raisons diverses : mécontentement politique « généraliste » vis-à-vis du président et de l’UMP, mécontentement politique, plus catégoriel cette fois, vis-à-vis de la réforme des collectivités locales menée à marche forcée par Nicolas Sarkozy, et peut-être aussi, prudence légendaire des notables qui font l’élection et qui, anticipant, au vu des sondages, une défaite du président sortant en 2012, préfèrent ne pas insulter l’avenir.

Cela dit, ce résultat désagréable ne signe pas plus la fin des haricots pour les perdants qu’il ne présage de mois cauchemardesques à venir pour l’Elysée. D’ores et déjà, le PS a laissé entendre que tout en jouant son rôle d’opposant, la nouvelle majorité ne ferait pas d’«obstruction» sur les deux textes stratégiques à venir, à savoir le Budget et la Loi de financement de la Sécu. Cette stratégie est marquée au sceau du bon sens : en période de crise mondiale, la gauche n’a pas du tout intérêt à apparaître comme voulant bloquer, ou même affaiblir, les institutions. En attendant, cette posture raisonnable pourrait bien faire les affaires du président-candidat Sarkozy.

Quant à la Règle d’or, n’en déplaise à François Hollande, qui juge que la victoire d’hier l’a rendue caduque, elle était déjà enterrée depuis plusieurs semaines, faute de majorité des deux tiers pour la voter en Congrès. On ne le répétera d’ailleurs jamais assez, il est assez plaisant de voir le favori des sondages socialistes se réjouir de ce résultat, alors qu’il a nommément approuvé le principe de cette même Règle d’or. S’il est finalement candidat à la présidentielle, un mot d’esprit, ou deux ou trois, ne suffiront pas à le dégager des dents du piège à loups où Nicolas Sarkozy l’a coincé…

Le Sénat sera donc à gauche, sauf hold-up, pas totalement impossible de Gérard Larcher sur le « troisième tour » de samedi prochain, mais il nous semble que le cœur n’est plus aux exercices de haute voltige. Non seulement « ce changement historique » ne dit pour ainsi dire rien de la vraie élection, celle de l’an prochain, mais en plus, il ne l’influencera pas, le PS n’ayant ni les moyens, ni le souhait de faire dans les mois qui viennent du Luxembourg un bunker de résistance au sarkozysme, un peu à la façon de ce qu’il fut sous le premier septennat mitterrandien. En fait une telle conjecture ne pourrait advenir que si le Président actuel (celui de la République) était réélu. Jean-Pierre Bel, Catherine Tasca et David Assouline auraient alors cinq ans pour faire de leur boutique un lieu nettement plus ambiancé que le Palais-Bourbon.

En revanche, si comme le souhaitent les vainqueurs de ce dimanche, la gauche emporte la présidentielle et les législatives qui vont avec, personne n’entendra plus jamais parler du Sénat, sauf pour la prochaine expo de peinture au Musée du Luxembourg…

La StarAc en version somalienne, ça pulse !

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C’est la BBC qui nous l’apprend : des enfants somaliens ont reçu des armes, de l’argent et des livres religieux après avoir remporté un concours à la radio.

Ce concours s’est déroulé sur les ondes de la radio Andulus, à l’occasion des festivités du Ramadan. De très jeunes garçons y étaient invités à réciter des versets du Coran sans commettre d’erreurs. Le gagnant a reçu pour son premier prix un fusil d’assaut AK-47 et l’équivalent de 500 Euros. Pas chiens, les organisateurs ont également remis la même Kalachnikov à son dauphin, assortie cette fois d’un chèque de 350 euros. Le candidat arrivé en troisième position a dû se contenter de deux grenades à main et d’environ 300 euros – ce qui est là-bas une somme largement suffisante pour acheter une kalach, et même un certain nombre de cartouches…

« Les jeunes doivent se servir d’une main pour l’éducation et de l’autre pour tenir un fusil dans le but de défendre l’islam », a déclaré, toujours d’après la BBC, un haut responsable du groupe islamiste al-Shabbab, Mukhtar Robow, lors de la cérémonie qui s’est déroulée à Elasha, à 20 km de Mogadiscio. D’ailleurs, tous les gagnants ont également reçu des livres religieux, sans doute pour savoir comment faire bon usage de leurs joujoux…

La philo vulgarisée

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G.W.F Hegel, illustration : Ufuk Sucsuzer

Encourageant les gens à se montrer « décomplexés » en n’importe quel domaine, notre époque favorise chaque fois plus l’exhibition de ridicules qui, il n’y pas si longtemps, respectaient une invisibilité de bon aloi. Parmi les ridicules en question, figure en bonne place la vulgarisation de la philosophie. Mais qui le voit ? L’idée de populariser une discipline d’accès difficile semble des plus louables. Quant aux professeurs de philosophie auteurs d’encyclopédies parascolaires illustrées de bandes dessinées, les gazetiers les saluent comme de généreux pédagogues — ayant, comme ils disent, un grand « sens du partage ».

Grâce à ses nouveaux « passeurs », la philosophie s’évade enfin des sanctuaires du lycée, de l’université, des grandes écoles, et perd sa désastreuse image de matière compliquée auprès du grand public. Ludique, rigolote et colorée, la voilà à la portée des nuls, des déshérités de la culture, des mal lotis de la dialectique.

Un énième produit de ce genre vient de paraître : La planète des sages, commis par un duo de comiques du concept — Charles Pépin pour les notices didactiques et Jul pour les dessins. Cela se présente comme un dictionnaire des grands noms des philosophies occidentale et orientale. Pour juger du niveau de l’entreprise, le mieux est de laisser parler Pépin : « Dans le cas de Hegel, le dessin de Jul met en scène un ado qui s’en va taper sur Hegel au lieu d’aller taper sur Google… En fait, tous les philosophes qui sont venus après Hegel (l’existentialisme de Sartre, la déconstruction jusqu’à la phénoménologie) sont des gens qui n’avaient qu’une seule idée en tête, c’était de taper sur Hegel. Je trouve que le dessin met très bien en relief cet aspect et au delà de l’humour, partir du dessin m’a permis de vivre une expérience nouvelle très riche. » Parions que dans la prochaine édition « audio » on entendra des rires enregistrés.

À propos de déconstruction, je m’en permettrais une petite au passage. La saison est au « décalage ». Un spécialiste de philosophie qui fait appel à un dessinateur afin de faciliter la compréhension de Hegel est, dit-on, un « philosophe décalé ». Je dirais quant à moi qu’il s’agit d’un démagogue et un pédant.

Démagogue car tout spécialiste de philosophie sait bien que son enseignement n’est pas impopulaire parce que difficile, mais qu’il est difficile parce qu’impopulaire tant il demande des efforts de lecture et de relecture. Pédant, car que ce soit sous forme d’albums illustrés ou autre « supports» graphiques, vulgariser des pensées complexes en prenant des mines de potache attardé, n’est encore qu’une manière de ramener sa science et une occasion d’étaler ses diplômes — comme Pépin ne manque jamais de le faire à chaque émission de promotion.

*Nihiliste balnéaire, surfeur émérite, Frédéric Schiffter a reçu le prix Décembre pour Philosophie sentimentale (Flammarion)

Philosophie sentimentale

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Exclusif : Guéant réintègre d’office Pierre Charon dans les rangs de l’UMP

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À peine commencé, il semble que le feuilleton Charon soit déjà fini. En effet, une semaine à peine après l’avoir exclu des rangs du parti présidentiel, Jean-François Copé vient de donner son feu vert pour sa réintégration, selon nos confrères du Figaro, qu’on peut soupçonner, sans vouloir les vexer, d’être généralement bien informés sur la fiabilité de ce genre de rumeurs.

Rappelons que Pierre Charon avait été viré du parti pour avoir maintenu une liste dissidente à Paris contre Chantal Jouanno aux sénatoriales –et surtout contre François Fillon, disent les mauvaises langues. Et que ladite liste avait fait un carton dimanche dernier, privant l’UMP officielle d’un tiers des voix qu’elle escomptait et offrant à l’ami Charon le fauteuil au Luxembourg dont le Premier ministre et sa ministre des Sports entendaient le priver.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que ni Claude Guéant, ni Gérard Larcher n’ont attendu l’autorisation de Copé –et encore moins celle de Fillon- pour remettre le mouton noir (de surcroit soupçonné par dame Chantal de comportement «sexiste») sur la photo de famille. En effet dès dimanche soir, le ministre de l’Intérieur comptabilisait l’exclu dans les rangs de l’UMP, et non pas dans les statistiques des «Divers droite», ou dans celle des «Majorité présidentielle», où il aurait logiquement eu sa place.

Une interprétation des résultats audacieuse, mais prémonitoire qu’on s’est précipité d’avaliser sur le site officiel du Sénat. Si ça se trouve, Gérard Larcher, qui ne désespère de rien, aimerait bien se faire quelques nouveaux amis d’ici le vote de samedi prochain pour la présidence du Sénat …

Émeutes or not émeutes ?

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Photo : StuartBannocks.

Les Britanniques ne savent toujours pas ce qui les a frappés, sans prévenir, durant les nuits du 6 au 9 août. En tout cas, ils ne savent pas comment le nommer. Dans un premier temps, le terme « émeutes », dont on a immédiatement affublé les scènes de violence urbaine qui passaient en boucle sur BBC News, a été bien utile. Mais aujourd’hui tout le monde se dispute sur leur qualification, donc sur leur véritable nature exacte. Des participants actifs aux spectateurs ébaubis, des travaillistes aux conservateurs, des tabloïds comme le Daily Mail aux journaux dits « sérieux », comme The Financial Times, tous se lancent à la figure litotes, bons mots et tautologies. Quand on ne trouve pas les mots, c’est qu’il y a un hic. Vous vous souvenez de la guerre d’Algérie qui n’en était pas une ? À la réalité, le gouvernement français préférait l’illusion et parlait alors d’« événements ».

Quatre mois ferme pour une bouteille d’eau volée

Revenons à la Grande-Bretagne et, tout d’abord, sur le premier terme, « émeutes ». Aucun des 2000 jeunes gens condamnés par la justice de Sa Majesté ne l’a été pour fait d’émeutes[access capability= »lire_inedits »], délit très précisément répertorié par le système judiciaire britannique et faisant l’objet d’un Riot Act. L’écrasante majorité des délits et crimes reprochés à ces non-émeutiers relève du vol, recel, cambriolage, vol avec violence, violence ayant entraîné la mort et incendie volontaire. Ce qui sert, bien-sûr, les conservateurs. Ceux-ci refusent en effet de voir dans ce que nous nommerons, pour le moment, les « nuits d’août 2011 », autre chose que les résultats de quatorze ans de blairisme. Pour eux, la société est « cassée », la famille « atomisée » et ces jeunes, des délinquants purs et simples qu’il faut mater. D’où la grande sévérité des peines prononcées par les tribunaux, sur le conseil pressant du gouvernement. Deux jeunes gens ont ainsi écopé de quatre ans de prison ferme pour avoir créé deux pages sur Facebook incitant leurs 400 « amis » à tout casser dans leur petite ville d’origine. À l’heure et à l’endroit du rendez-vous fixé pour le cassage général (devant un McDonald), ils étaient seuls, avec les bobbies comme seuls « amis ». Un autre, pour avoir volé une bouteille d’eau minérale à 1 euro, a écopé de quatre mois ferme. Ça leur apprendra.

« Shopping avec violence »

Admettons-le : les faits ne donnent pas tort aux conservateurs. À gauche, on crie au malentendu, c’est de bonne guerre : bien sûr qu’il s’agit d’émeutes, bien sûr qu’elles ont des raisons politiques puisqu’elles sont le résultat des coupes budgétaires et du désengagement de l’État. Gary Younge, du Guardian, argumente ainsi, sur le fil du rasoir sémantique, que « le pillage n’est pas du vol à la tire, mais un acte politique ». Sauf que les pilleurs n’ont ciblé que des magasins de vêtements de sport et de matériel électronique. La seule boutique épargnée dans la rue centrale de Clapham est… la librairie Waterstone. Dommage, c’est sans doute le seul endroit où ces jeunes « émeutiers » auraient pu trouver un sens à leur colère. Comme nous sommes en Angleterre, ironie et sarcasme ne sont jamais loin. Robin Lustig de la BBC, a livré sa définition favorite des événements : « Shopping avec violence ».
Comme le dit Harry Eyres, dans The Financial Times, si cette forme d’émeute est pour le moins « inarticulée », le séjour en prison de ces quelques 2000 jeunes gens les aidera peut-être à transformer leur colère en engagement. Who knows ? Rendez-vous donc aux prochaines… émeutes. Peut-être saura-t-on alors de quoi cette violence est le nom.[/access]

« En Europe, nous sommes à la fois naïfs et dogmatiques »

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Crédits photo : © philippe grangeaud / solfé communications

David Desgouilles : Imaginons que vous soyez président en mai 2012. Je suppose que vous présentez votre projet de démondialisation à Angela Merkel. Comme le conseille Emmanuel Todd depuis quelques années, vous suggérez à l’Allemagne de prendre la tête d’un protectionnisme européen. Que faites-vous si Angela Merkel vous oppose un « nein » ferme et définitif ?

Arnaud Montebourg – La question du débat avec l’Allemagne est au cœur de mon livre Votez pour la démondialisation !. Le « nein », comme vous dites, ne peut pas être et ne sera pas ferme et définitif. C’est une vision erronée de l’histoire de considérer les choses comme immuables. Il n’y a pas de fatalité ni en politique ni en histoire. Les Allemands ont accepté de violer le TCE sur la monétisation de la dette, le traité de Schengen a été réformé en 48h sous la pression de 5000 migrants tunisiens.
Pour ma part, je refuse d’adopter une vision béate des relations franco-allemandes. Bien souvent, en France, nous oscillons entre le déni des problèmes que nous avons avec l’Allemagne et l’idée que l’Allemagne serait par essence dangereuse. Je ne partage aucun de ces deux points de vue. Je ne crois pas à la pensée de Bainville. Une Allemagne faible ne fait pas forcément les affaires de la France. Mais une France faible ne fait assurément pas les affaires de l’Europe.
Aussi je propose d’engager un dialogue franc avec les responsables allemands. Il faut parler de l’avenir de l’euro, placé en pilotage automatique en pleine tempête économique. Il faut parler du libre-échange, qui casse le tissu industriel, ruine les classes populaires et nous appauvrit. Il faut parvenir à mettre un pilote dans l’avion de l’euro. Il faut aussi parler de la manière dont nous allons mettre en place un protectionnisme écologique, partagé avec les pays du Nord et du Sud, et réciproque avec les grandes nations mercantiles du monde. Il nous faut convaincre l’Allemagne que son attitude actuelle n’est pas un « modèle », ni pour elle ni pour l’Europe.

DD : Le thème de la démondialisation a été importé en France grâce à Jaques Sapir. Emmanuel Todd signe quant à lui la préface de votre livre. Partagez-vous les analyses de ces deux intellectuels quant à l’implosion imminente de la zone euro ?

AM – La démondialisation est un concept inventé au Sud, par un philosophe phillipin, Walden Bello, qui est aujourd’hui député dans son pays. C’est un concept qui vise à réorganiser l’économie mondiale en grandes zones régionales et à modérer un système économique devenu extrémiste. Certains continents s’organisent déjà : l’Amérique latine avec le Mercosur notamment. C’est donc un projet de régionalisation de l’économie mondiale, de rapprochement de la production du lieu de consommation, de regain démocratique également puisqu’il s’agit de redonner du poids au politique face à l’économie.
Vous évoquez la question de l’euro. Je ne souhaite évidemment pas l’implosion de la zone euro, car je ne souhaite pas le chaos. Mais la situation est sérieuse, très sérieuse. L’Euro est effectivement menacé. Menacé par les marchés, menacé aussi par le dogmatisme de la BCE. Le vrai problème de l’euro c’est la BCE ! C’est le non pilotage d’une monnaie unique qui pourrait accroitre la force économique du continent, à l’intérieur et à l’extérieur. Nous avons besoin de l’euro à condition qu’il ne serve pas la politique du patronat allemand. L’euro a besoin d’un gouvernement économique. La Fed n’est pas, aux Etats-Unis, indépendante du pouvoir politique. La Fed n’a pas non plus, dans ses objectifs, que la lutte contre l’inflation. En Europe, nous sommes à la fois naïfs et dogmatiques, sans doute même naïfs parce qu’idéologues. La gestion du yuan est aussi une gestion politique.
Comme Emmanuel Todd je suis convaincu que pour sauver l’euro, il faut adopter un protectionnisme européen. Ce protectionnisme européen est, dans mon projet, industriel, écologique et social. Il vise à stabiliser les choses, à remettre de la cohérence dans un univers instable et périlleux.

DD : Pouvez-vous expliquer en quoi consiste le capitalisme coopératif que vous appelez de vos vœux ?

AM : Pour le résumer en une phrase, le capitalisme coopératif c’est la préférence pour les salariés et non pour les actionnaires. Dans ce système les salariés travaillent pour eux-mêmes et non pour des actionnaires anonymes, éloignés de la production et indifférent au devenir industriel des villes et régions concernées. Les entreprises coopératives ont beaucoup mieux résisté à la crise que les autres : c’est une raison de les soutenir et d’aider ce secteur à se développer. Je propose de créer un fonds souverain coopératif capable de piloter la mutation vers l’organisation coopérative des entreprises ou encore de réserver des marchés publics au système coopératif. Le capitalisme coopératif c’est la préférence pour l’humain quand le capitalisme financier privilégie l’argent.

DD : Comment voyez-vous nos relations avec les pays émergents, et en premier lieu avec Pékin ? Les dirigeants chinois ne doivent pas voir d’un bon œil certaines tentations protectionnistes en Europe. Comment éviter que l’axe Washington-Pékin, que l’on a entrevu à la conférence de Copenhague sur le climat, ne se reforme pour contrecarrer votre projet de démondialisation ?

AM : La Chine est une grande puissance qui s’est sentie humiliée. On sous-estime, parce que nos manuels d’histoire ne l’enseignent plus, les deux guerres de l’Opium et le sac du Palais d’été en 1860. Il s’en est suivi une mise en coupe réglée de la Chine par les pays européens et l’Amérique. Le siècle suivant à été celui des seigneurs de la guerre, de l’invasion japonaise etc… La Chine a retrouvé la maitrise de son destin avec Mao en 1949. Ensuite Deng Xiaoping l’a dotée d’un projet économique visant à lui donner une puissance retrouvée. Economique d’abord, politique ensuite, militaire peut-être demain, sa puissance est réelle.
Mais il ne faut pas imaginer que la Chine est hégémonique et qu’on ne peut lui résister. La Chine doit développer son marché intérieur et elle dépend au plus haut point de nos marchés. Sa fameuse classe moyenne se chiffre davantage à 80 millions de personnes qu’à 400 millions. Il faut donc prendre conscience que l’Europe peut tenir tête à la Chine et l’inciter à réorienter sa politique, à développer son marché intérieur. Pour cela il faut casser le lien qui unit la grande distribution occidentale (Wal Mart aux USA), les places financières et le PCC.
On parle beaucoup du G8 en ce moment mais pas assez du G2 et du jeu connivent entre le Parti Communiste Chinois et Wall Street, entre la Cité Interdite et le Capitole américain où sévit un fort lobby pro-chinois. Le dialogue avec l’Allemagne doit permettre de bâtir une Europe autonome, non-alignée. La France, en tout cas, sera, si je suis élu, en avant-garde dans ce combat.

Franck Ribéry regrette-t-il Kadhafi ?

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Le footballeur Franck Ribéry, fameux à divers titres, vient de nous donner des idées de prénom. Lors d’une interview donnée la semaine dernière au site du quotidien bavarois Tageszeitung, il a annoncé qu’il avait décidé d’appeler son premier fils « Saïf al-Islam » : c’est une manière délicate de montrer qu’il s’intéresse à l’actualité scientifique et politique internationale. Sans doute est-ce un hommage au docteur de la London School of Economics, Saïf al-Islam Kadhafi, actuellement en fuite avec son père : c’est effectivement le moment de lui faire un petit signe amical.

En outre ce prénom, pour l’instant encore trop peu répandu en France, a une signification éminemment pacifique : « le glaive de l’islam ». On peut imaginer toutes sortes de prénoms qui sont également promis à un bel avenir : « sabre de la chrétienté », « épée du judaïsme », « kriss du bouddhisme », « cimeterre du protestantisme » ou, pourquoi pas, « canif de la laïcité ».

La loi du 8 janvier 1993 oblige l’officier d’état civil à porter sur l’acte de naissance les prénoms choisis par les parents : nous espérons que le procureur de la République n’aura pas la mauvaise idée de contester le choix d’un tel prénom, élégant, facile à porter pour un enfant, et qui permet d’améliorer le « vivre ensemble ».

Le retour du refoulé jacobin

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Le Sénat, Crédits photo : Augustin Rouchon.

L’ami Marc Cohen a beau trouver que la victoire de la gauche aux élections sénatoriales ne change pas grand-chose à la situation politique du moment, il faudrait nuancer ce constat.
De l’aveu même de Gérard Larcher désormais crispé sur son perchoir éjectable et obligé de miser sur des combinazione qui fleurent bon la politique oldschool pour espérer garder la présidence de la Haute Assemblée, l’ampleur de la défaite de la droite a surpris tout le monde. Pour l’UMP, quoiqu’on en dise, ce n’est pas bon signe de prendre une balle dans le genou juste avant d’entamer le sprint présidentiel.

Mais nous voudrions plutôt insister sur la tendance lourde que représente cette victoire de la gauche : celle d’un inconscient jacobin typiquement français porteur d’une certaine conception de l’État-nation qui ne veut pas mourir. C’est d’autant plus paradoxal que le Sénat est classiquement présenté comme la chambre girondine par excellence, l’assemblée des territoires, le triomphe de l’élu local contre le national, du rural contre l’urbain et le laboratoire de toutes les décentralisations.

Que cette dernière se soit la plupart du temps traduite par des transferts de compétences qui sont en fait des transferts de dépense explique la régularité de métronome avec laquelle la gauche gagne la plupart des élections locales. Et l’élection d’un sénateur est, au bout du compte une élection locale.
Seulement, l’erreur serait de croire que l’élu local, maire, conseiller général ou régional est un girondin par essence. En France, personne n’est girondin, comme d’ailleurs personne n’est vraiment libéral, sauf pour le voisin ou pour faire moderne. On se souvient de l’époque où, alors qu’il était maire de Redon, Alain Madelin, le héraut du libéralisme, s’était révélé un des plus grands demandeurs de subventions pour ses administrés, en quoi d’ailleurs il faisait le job pour lequel il avait été élu. Simplement, en France, celui qui affirme son amour d’un État minimal et décentralisé redevient un jacobin pur jus lorsqu’il se confronte aux réalités du terrain.

Pour avoir fait partie des 71 890 grands électeurs[1. Vote obligatoire et amende de 100 euros si on ne se dérange pas pour mettre son bulletin dans l’urne, on ferait bien de s’en inspirer pour toutes les élections, ça nous éviterait des taux d’abstention proprement honteux dans une démocratie.], votre serviteur a pu observer ce phénomène in vivo. Dans le Nord, deux sénateurs communistes ont été élus, ce qui n’était pas évident, voire tient du miracle, en ce qui concerne Michèle Demessine, ancienne ministre du tourisme, sortante et deuxième sur la liste. Le PCF affrontant la liste dissidente d’un autre communiste sortant, Ivan Renar, le siège de Michèle Demessine était pratiquement perdu d’avance au profit du Parti Socialiste. Michèle Demessine l’a sauvé à quelques voix près. Précisons que les bulletins qui ont fait la différence ne viennent pas des grands électeurs dissidents pris d’un remords de dernière minute ou de grands électeurs de gauche qui auraient voulu bouder le PS dans un département où son comportement oscille en permanence entre l’hégémonie et l’arrogance.

En bonne logique électorale, il ne reste donc qu’une seule possibilité : après une campagne de fond, la liste communiste a attiré les suffrages de maires de petites communes rurales, non-inscrits, c’est-à-dire la plupart du temps, acquis à la droite, voire très conservateurs.

Il semble bien que ce phénomène se soit reproduit un peu partout en France. Vous avez beau vous déclarer sarkozyste, quand vous voyez que votre commune n’a plus de bureau de poste ou qu’il n’ouvre plus qu’une une fois par semaine, quand vous constatez que votre école primaire perd une classe ou est menacée de fermeture, quand vous êtes obligé pour faire face à vos dépenses d’emprunter auprès des banques et, comme l’a récemment révélé Libération que cet emprunt peut-être un emprunt toxique qui risque de vous mettre en faillite avec la tutelle humiliante de la Préfecture au bout du chemin, votre enthousiasme pour la majorité présidentielle et la marche en avant de la modernisation économique se tempère fortement.

D’ailleurs, la révolte des élus de base n’a pas seulement profité à la gauche. L’AFP indiquait hier soir que sur trente départements concernés par le scrutin, sans même compter l’Ile-de-France, le Front National qui n’a pourtant aucune chance dans ce type d’élection, avait triplé son score en passant de 300 voix de grands électeurs à plus de 1000. Il est difficile de pas voir là un des effets du nouveau discours social de Marine Le Pen, célébrant les vertus protectrices d’un État qui ne cesse de se décharger de responsabilités aussi lourdes que le RSA ou l’entretien des routes nationales sur des collectivités locales exsangues qui restent les derniers remparts bien effrités entre la mondialisation sans partage et le citoyen.

Finalement, cette victoire de la gauche est celle du conservatisme. En lui donnant la majorité, le Sénat reste fidèle à sa vocation de ralentisseur des excès d’un gouvernement aux décisions de plus en plus idéologiques.

On connaît la maxime célèbre de Tancrède dans Le Guépard, voulant convaincre le Prince Salina de se rallier à l’unité italienne : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
Aujourd’hui, c’est la gauche qui paraît, même aux yeux des élus de droite, être la seule en mesure de sauver le monde d’avant : celui d’une France qui a toujours eu la belle passion de l’égalité, jusque dans ses plus petits villages.

Le Sénat à gauche : une « première » déjà vue sous la Vème République

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Bien sûr, il n’est pas répréhensible de communier dans la joie l’espace d’une soirée. On le concèdera volontiers aux socialistes et affiliés. Il est légitime que la bascule à gauche du Sénat – qui offre à celle-ci la majorité absolue – leur donne du baume au cœur. En cette période de primaires, c’est même fort bienvenu, alors qu’une ambiance de Nouvelle Guerre des boutons semblait s’installer entre les différentes écuries.

Peut-être faut-il toutefois nuancer l’ivresse de la victoire, en commençant tout d’abord par corriger une erreur. En effet, contrairement à ce que l’on entendit en boucle en cette soirée du 24 septembre, le Sénat n’était pas à droite depuis 1958. C’est le journaliste politique Laurent de Boissieu qui nous le rappelle en ces termes: « de 1959 à 1968 le président du Sénat est à gauche. Il s’agit de Gaston Monnerville, membre du Parti Républicain Radical et Radical-Socialiste (PRRRS). Ce parti a ensuite dérivé au centre puis à droite (…) mais il était sans conteste à gauche dans les années soixante ».

Au-delà de cet erratum, et face aux saillies autosatisfaites de certains représentants de la socialosphère, il convient par ailleurs de tempérer l’enthousiasme. Certes, pour Harlem Désir, la bascule du Sénat est « un signe très fort pour 2012. Un présage de changement ». Mais présages et sondages ne sont les deux mamelles de rien du tout, et ce ne sont pas eux qui font une élection. Anasognosiques exceptés, les « oui-ouistes » du référendum de 2005, relatif au traité constitutionnel européen (TCE), peuvent en témoigner.

Par ailleurs, la couleur de la deuxième chambre ne semble avoir qu’assez peu de conséquences sur le résultat des élections présidentielles. Car, aussi vrai que Gaston Monnerville était de gauche, le Sénat était à droite en 1981, comme en 1988. Pour 2012, donc, rien n’est gagné. Cela a beau être un truisme, il semble valoir d’être rappelé.

Enfin, la blogosphère a résonné, durant toute une soirée, de slogans gentiment candides tels que « bascule du Sénat, première victime : la règle d’or ! ». Certes, cela se conçoit si l’on considère que ladite règle doit être constitutionnalisée ou n’être point. Mais d’aucuns ont proposé, souvenez-vous, de l’inscrire dans la loi dès après 2012.

Ne sont-ce pas ceux-là mêmes, chers camarades, qui briguent vos suffrages ?

« La police de la pensée française a la matraque facile »

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Crédits photo : Alexandre López Conesa

Michel Onfray ne fait pas exactement partie de la « petite corporation philosophique du moment », comme il dit. Aussi connaît-on généralement mieux sa pensée qu’on ne la comprend. C’est même pour ça que Causeur a pensé à lui causer.

Basile de Koch : J’ai lu que vous étiez « l’hédoniste du XXIe siècle ». Vous êtes si seul que ça ?
Michel Onfray : Je ne sais pas où vous avez lu ça, mais il ne me viendrait pas à l’idée de faire de moi « l’hédoniste du XXIe siècle » ! D’abord parce qu’il y a quelque arrogance à se croire unique sur ce terrain-là, ensuite parce que le XXIe siècle commence à peine. On en reparlera dans quatre vingt-neuf ans si vous le voulez bien… Ceci étant dit, dans la petite corporation du moment, un philosophe hédoniste et libertaire n’est pas une denrée très commune.

BDK : L’hédonisme est une morale – que vous définissez en citant Chamfort : « Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne. » Mais pas question, apparemment, de « faire le bien » autour de soi, à force de dépassement et de sacrifice. Pourquoi ? Ça fait déjà partie de la « culture de mort » ?
Je cite en effet souvent cette phrase, mais l’utilisation du mot « jouir » est problématique : nous sommes formatés à penser la jouissance en termes sexuels et non ontologiques, excusez le gros mot, je vous vois froncer les sourcils… Dès lors, jouir d’un paysage, d’un bon état de santé, d’une sérénité parce qu’on aura évité une souffrance, sont des considérations qui passent au second plan.
La jouissance est accessoirement sexuelle, car elle est aussi et surtout celle de l’âme matérielle à laquelle je crois[access capability= »lire_inedits »] : en néo-épicurien que je tâche d’être, je sais qu’il y a une jouissance à renoncer à certaines jouissances, parce qu’on sait qu’on les paiera trop cher en déplaisir. L’ascèse, le renoncement, la souffrance et autres modalités du renoncement peuvent dès lors trouver leur place dans cet hédonisme comme occasion d’éviter de plus grandes souffrances, de plus grandes ascèses, de plus grandes douleurs…

BDK : L’hédonisme est-il compatible avec l’engagement (monastique, résistant, voire sartrien) ?
Il est même tellement compatible que je ne vois pas d’hédonisme sans militantisme hédoniste ! J’eus un temps − je sais que la confidence vous plaira − envie de devenir moine mais, comme je n’avais pas la foi, je trouvais la chose un peu difficile à réaliser… J’étais adolescent et vivre pour un idéal, dans la lecture et la méditation, placer toute son existence sous le signe d’une cause spirituelle me ravissait… Il me semble que mon existence m’a permis un bon compromis sur ce terrain-là : l’essai d’une vie philosophique est une expérience spirituelle intense. Pour l’engagement sartrien, vous me permettrez de sourire… Je travaille à un gros livre sur Camus, et je découvre sur l’engagement de Sartre des choses assez pitoyables, notamment pendant l’Occupation. On en reparlera assez probablement lors de la parution de mon livre en janvier…

BDK : Philosophiquement, si j’ai bien compris, vous êtes un matérialiste existentialiste hédoniste. Je l’ai dit dans le bon ordre ?

Tiercé à peine gagnant, car « existentialiste » est par trop connoté Sartre, sartrien, Saint-Germain-des-Prés et années d’après-guerre… « Existentiel », je préfère si l’on prend soin de dire ce que l’on entend par là : soucieux d’effets pratiques pour la philosophie que je développe… Mais on peut ajouter à votre tiercé de quoi faire un quinté avec : athée et libertaire…

BDK : Puisque tout le monde a un peu oublié Aristippe de Cyrène (y compris les deux « p »), pourriez-vous résumer l’hédonisme avant que je ne le fasse ?
Faites, faites… Pour ma part, je dirai que l’hédonisme est la philosophie qui fait du plaisir le souverain bien, autrement dit l’idéal à rechercher pour soi et pour autrui. En deux mots, donc… Parce qu’il faudrait ensuite s’entendre sur ce que l’on entend par plaisir, puisque celui de l’un est parfois le contraire de celui de l’autre. Par exemple, le plaisir du sadique, celui du masochiste, voire du chrétien… Voyez qu’il y a matière à débat…

BDK : Précisément, l’appétit pour la vie, tout le monde comprend ; mais l’ascèse qu’il impose, c’est moins évident. Ça peut même faire retomber l’ardeur des néophytes en hédonisme…
Oui, en effet, comme l’apprentissage d’une langue ou la maîtrise d’un instrument de musique… Je déplore, dans cette époque, l’absence de goût pour l’effort et l’envie d’avoir tout, tout de suite, sans travail : on ne parle pas le chinois, on ne joue pas une sonate de Scriabine après un mois de travail… Même chose pour la philosophie, qu’une tendance lourde de notre époque libérale présente dans de petits fascicules rédigés par des normaliens comme un jeu d’enfant à la portée du premier venu qui aura acheté, surtout, et lu accessoirement, leurs conseils philosophants… La pratique de la philosophie est une ascèse dont la durée se confond avec la vie entière. Allez le demander aux philosophes de l’Antiquité qui ont ma faveur…

BDK : Reconnaissez quand même que si, pour profiter intelligemment de tous les plaisirs, il faut d’abord avoir compris le monde entier et soi-même, il y a de quoi en décourager plus d’un…
Oui, le découragement fait partie de l’initiation. Il sélectionne ceux qui sont faits pour, et les autres…

BDK : À ce propos, comment vous situez-vous dans le débat entre John Stuart Mill et Jeremy Bentham, auquel le premier reprochait de n’avoir pas hiérarchisé les plaisirs ?
Bonne question, parce qu’elle est la question centrale de l’hédonisme. Bentham pensait que tous les plaisirs se valent parce qu’ils sont plaisirs. Pour Mill, certains étaient meilleurs que d’autres. On connaît son idée selon laquelle il vaut mieux un homme insatisfait qu’un pourceau satisfait, autrement dit : un Socrate malheureux plutôt qu’un imbécile heureux. Je crois, en effet, que les plaisirs se hiérarchisent. Non pas selon l’ordre des raisons sociales, qui impose qu’on préfère le plaisir d’une sonate de Webern à un match de football, jugement de goût sociologique et politique, mais selon l’ordre des raisons éthiques : un plaisir est d’autant plus grand que, négativement, il ne se paie pas d’un déplaisir pour autrui ou pour soi ou que, positivement, il se paie d’une grande jubilation pour l’autre.

BDK : Pour vous, les religions n’engendrent qu’aliénations et douleurs… Mais vous appelez à une « sculpture de soi » qui n’a pas l’air non plus d’être une partie de pique-nique…
Certes, certes, et je vous rends grâce d’avoir compris que l’hédonisme n’est pas avachissement mais tension, qu’il n’est pas amollissement mais ascèse ! Mais la différence entre la religion et la philosophie, c’est que la première invite à l’ascèse pour un bénéfice post-mortem et la seconde pour un bénéfice du vivant du futur trépassé… Ce qui change tout pour qui, comme moi, ne croit pas aux fictions des arrière-mondes…

BDK : C’est pas un peu caricatural, cette opposition entre « réel » et « mythe », goût de vivre et pulsion de mort ?
Toute pensée binaire court le risque du manichéisme, vous avez raison, mais quelle pensée ne l’est pas par facilité de langage ? De fait, le réel est plus compliqué que ce que les mots veulent bien dire, mais nous sommes réduits à l’expédient du langage, du moins quand on est philosophe. Votre question n’aurait aucun sens pour un compositeur, un peintre ou un cinéaste. Pour ma part, formé à la rhétorique occidentale, je crois qu’une opposition entre « réel » et « mythe » peut être opératoire si l’on veut pouvoir parler ensuite de vérité, d’erreur, d’illusion, de légende, de certitude…

BDK : Au fond, est-ce que vous n’avez pas une posture « aristocratique » − plus difficile à tenir que celle d’un agnostique normal, ou même d’un catho moyen ?
Va pour la position aristocratique si vous prenez soin de préciser que ma proposition est radicalement démocratique (c’est le sens des universités populaires, du bénévolat et de la gratuité, mais aussi des interventions militantes dans les médias) et qu’en même temps, je n’ignore pas que cette proposition démocratique produira des effets aristocratiques impossibles à mesurer mais qui iront d’un effet nul à un effet de conversion existentielle. Je reçois une centaine de messages par jour, mails et lettres confondus : beaucoup me rapportent le type d’effet produit sur eux par le discours démocratique qui est le mien.

BDK : Pour vous, la vie, l’amour et même le paradis sont à construire ici et maintenant. Mais quid des gens qui ne se sentent pas de construire, encore moins de s’« auto-sculpter » ?
Je viens d’un milieu pauvre : je l’ai souvent dit, trop peut-être même. Je sais donc que nombre de personnes sont exclues de tout par cette société brutale et violente dans laquelle le marché fait la loi : dignité, honneur, humanité, estime de soi, pouvoir d’achat, culture… tout leur est interdit. Comment ce peuple-là pourrait-il vouloir ce dont il n’entend jamais parler : un supplément d’âme, un salut par la philosophie qui pourrait donner du sens à la vie ? Je ne ménage pas, pour ma part, les efforts en direction des plus démunis et, je me répète, c’est le sens de ma présence calculée dans les médias : ni trop ni trop peu, juste ce qu’il faut pour faire savoir à ce public populaire qui n’entre jamais dans une librairie qu’il existe une façon de voir, de penser et de concevoir le monde qui sort des chemins habituels.

BDK : La neuvième voie de l’Octuple Chemin ? Plus sérieusement, hédonisme et bouddhisme sont-ils compatibles ?
Il faudrait s’entendre sur une définition du bouddhisme. À l’origine, Bouddha est un sage, un philosophe qui propose une sagesse existentielle, comme Pyrrhon en Grèce. Ensuite, des disciples s’emparent de ses paroles, puisqu’il n’a rien écrit, et une religion se cristallise à partir de cette sagesse immanente. Celle-ci prend ensuite des formes diverses et multiples suivant les pays dans lesquels elle s’installe. Qu’il y ait un hédonisme bouddhiste philosophique avec Bouddha lui-même, c’est sans conteste.
Ensuite, votre question s’inscrit dans un débat plus large entre hédonisme et religion. Je crois, pour ma part, qu’il y a toujours incompatibilité puisque la religion propose un salut dans l’au-delà et la philosophie dans l’ici-bas. Dès lors, un bonheur après la mort est une escroquerie métaphysique !

BDK : À vous en croire, votre courant de pensée serait muselé depuis quelque quatre mille ans par l’idéalisme platonico-christiano-allemand. Ce ne serait pas du conspirationnisme, ça ?
Juste une précision : depuis mille cinq cents ans seulement… Depuis, en gros, la christianisation de l’Empire romain… La conspiration est un fantasme. La mobilisation de l’institution universitaire depuis le Moyen-Âge pour imposer une ligne philosophique officielle et pour écarter ce qui n’obéit pas à cette ligne est une vérité que je tâche de démontrer depuis neuf ans dans mon séminaire de contre-histoire de la philosophie à l’université populaire de Caen. J’étaye cette thèse avec sérieux et documentation, mes cours en témoignent. J’ai publié depuis 2002 plus de 200 CD audio chez Frémeaux sous forme de 16 coffrets, mon cours est diffusé sur France-Culture tous les étés, Grasset a publié six volumes, un septième va paraître en octobre, il y en aura plus d’une dizaine : mes arguments sont publics, vérifiables et fondés. Je ne crois pas que des éditeurs sérieux comme Frémeaux pour le sonore, Grasset pour le papier, publieraient ces travaux s’ils étaient conspirationnistes ni que France-Culture diffuserait mes séminaires s’ils étaient scientifiquement infondés…

BDK : D’ailleurs, votre Traité d’athéologie a été un vrai triomphe en librairie, sans susciter trop de vagues et même pas de fatwa !
Je ne vous donnerai pas le détail, mais les menaces de mort n’ont pas manqué… aujourd’hui encore…

BDK : Votre pavé anti-freudien a quand même été plus controversé…Un pamphlet sur la religion comme outil de domination et d’aliénation (mentale), c’est plus facile à vendre qu’une charge contre les « affabulations » de Freud – cette « idole » qui, dans les milieux autorisés, a gardé plus de fans que Dieu…
Je ne cherche pas à savoir ce qui est facile à vendre… Une contre-histoire de la philosophie dans laquelle je parle des gnostiques du IIe siècle après JC ou de la philosophie de Jean-Marie Guyau n’est pas a priori facile à vendre… Le Traité d’athéologie et Le Crépuscule d’une idole sont détachés de mon travail de contre-histoire : en travaillant sur le passage du paganisme au christianisme, en 2003, puis, en 2009, sur la naissance de la psychanalyse, j’ai découvert, en ne me contentant pas des légendes, que le christianisme et le freudisme reposaient tous les deux sur un paquet de mensonges, de légendes, d’affabulations historiques qui méritaient un livre chaque fois. Je n’avais pas le best-seller en ligne de mire.

BDK : En tant qu’athée, que pensez-vous d’un Zemmour qui défend le catholicisme sans prétendre y croire ? C’est un créneau, d’après vous, ou le mec est illuminé ?
Je suis pour le débat, l’échange, la conversation, en lieu et place de l’insulte qui triomphe aujourd’hui parce qu’elle est plus vendable dans le marché des idées et le spectacle qui l’accompagne : on scotche plus facilement son lectorat dans un journal ou dans des revues, ses auditeurs dans une station de radio ou ses téléspectateurs sur une chaîne de télévision avec l’insulte, le mépris, l’agressivité, la mauvaise foi, qu’avec des arguments respectueux du travail d’autrui. Éric Zemmour défend une vision du monde qui n’est majoritairement pas la mienne, mais il est véritablement cultivé, capable d’échanges dignes de ce nom. Défendre le christianisme sans croire en Dieu est une position philosophique et politique ancienne, elle va de Maurras à Debray en passant par Zemmour (et je souhaiterais qu’on ne voie pas dans la citation de Maurras, que tout le monde connaît de nom sans jamais en avoir lu une ligne, une occasion de mépris de ma part). Cette position mérite moins l’insulte que l’examen. Zemmour n’est pas dans le créneau : il n’est pas un illuminé, mais quelqu’un qui pense en-dehors des clous, et la police de la pensée française a la matraque facile ; le passage à tabac fait partie de ses mœurs.

BDK : Qui dit Zemmour dit politique : où en êtes-vous dans ce bourbier ? Capitaliste libertin-libertaire ? Ca existe ?
« Bourbier », vous avez bien raison… Je suis sur des positions antilibérales de gauche. Mon idéal est une République libertaire sur le principe proudhonien du mutualisme, de la coopération, de la fédération. Mais le réel est loin de cet idéal. Dès lors, soit on campe sur l’Aventin et l’on ne se salit pas les mains, à la façon d’un Alain Badiou qui attend la révolution maoïste pour après-demain et, de ce fait, ne vote pas aujourd’hui pour le moindre mal, en permettant parfois le pire contre lequel il s’insurge pourtant sur le papier. Soit on choisit le moindre mal en sachant que ça ne suffit pas pour faire le bien, et l’on se compromet avec tel ou tel… Ce qui est mon cas, car je préfère une politique qui soutient l’avortement, la contraception, l’abolition de la peine de mort, le mariage des homosexuels, la réduction du temps de travail, à un gouvernement qui s’y oppose…

BDK : Mais en pratique, aux élections, vous avez parfois du mal à choisir le moindre mal. En 2007, par exemple, entre deux votes Besancenot, vous avez quand même signé une pétition pour la candidature de José Bové, vous, le nucléaire transgénique !
De fait, je regrette bien d’avoir cru deux menteurs et de les avoir soutenus publiquement : l’un qui promettait, en célébrant Louise Michel dans Libération, de dépasser la secte trotskyste dont il était alors le porte-parole au profit d’une fédération des gauches antilibérales, écologistes, féministes, altermondialistes, libertaires, mouvementistes et qui, de fait, s’est contenté de repeindre la façade d’une vieille boutique sectaire en changeant le nom et en remplaçant la faucille et le marteau par un mégaphone (c’est tout dire de l’idéal que se propose ce Nouveau parti anticapitaliste…). L’autre parce qu’il se proposait d’unir les gauches antilibérales sous son nom, jouant de l’idée qu’avec son patronyme et sa moustache, il fédérerait plus facilement que les gens d’appareil les diversités antilibérales avant, une fois obtenues les 500 signatures, de faire un cavalier seul ahurissant, allant même jusqu’à refuser alors l’union que lui proposait Besancenot… Je reste fidèle à ce qui m’animait alors et qui m’anime toujours et qui justifiait sur le moment ces deux choix devenus malheureux à cause de la rouerie de Besancenot et de José Bové : la gauche antilibérale.

BDK : D’ailleurs, pour 2012, vous avez déjà annoncé votre choix : « la gauche antilibérale la plus unitaire possible ». Alors, c’est Mélenchon dès le premier tour ?
Malheureusement, oui… Mais pas Mélenchon, ni Laurent, mais le Front de gauche qui est plus que la somme de ces deux-là. Mélenchon affirmant, le 5 janvier sur France-Inter, que Cuba n’est pas une dictature, je ne peux pas… Laurent, quant à lui, incarne un Parti qui n’a jamais fait l’autocritique de ce qu’il fut pendant un siècle, j’ai du mal également…

BDK : Et si, par un miracle laïque, Mélenchon est élu, vous préférez l’Éducation ou la Culture ?
Vous pensez bien qu’avec ce que je viens de vous dire et ce que tous les deux savent de moi, un poste de ministre serait vraiment la dernière chose qu’on me proposerait ! Et ce serait d’ailleurs la première chose que je refuserais…

BDK : Et sinon, entre Hollande et Aubry, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ?
Absolument, c’est bonnet mâle et bonnet femelle….

BDK : Revenons donc à l’essentiel… Quel message avez-vous voulu faire passer en préfaçant La Fabuleuse histoire des légumes d’Évelyne Bloch-Dano (Grasset, 2008) ?
Que l’Université populaire de Caen, celle du goût d’Argentan aussi, n’existent que par l’amitié et que l’amitié se célèbre par des actes, une préface étant l’un d’entre eux. Pour le message, je vous renvoie à la lecture de mon texte : il montre qu’il n’y a pas des sujets philosophiques et des sujets qui ne le seraient pas, mais seulement des traitements philosophiques de tous les sujets possibles – dont la table… Idée nietzschéenne…

BDK : On a déjà vu des intellectuels changer radicalement d’idées. Est-ce que ça peut vous arriver ? Un nouvel hapax existentiel[1. « Hapax existentiel », selon Wikipédia (qui est quand même le plus beau fruit de l’arbre Internet) : « Notion introduite par Vladimir Jankélévitch », désignant « un événement unique dans ses aspects constituants (haeccité, temps) qui fait naître brusquement et nécessairement un chemin de vie et de pensée original et personnel ». Jankélévitch, précise mon encyclopédie préférée, citait notamment « l’incomparable hapax » que constitue la perte de l’enfant pour la mère.]?
Tout à fait… La mort de mon père dans mes bras, il y a un an et demi, debout, droit, foudroyé comme un chêne, à minuit passé, sous un ciel bas, sans étoiles, alors que nous venions de parler de l’étoile polaire qui nous réunissait depuis mon enfance, m’a conduit sur des territoires philosophiques dont je vous donnerai des nouvelles un jour… Mais ne vous réjouissez pas trop vite : je ne crois toujours pas en Dieu…[/access]

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Sénatoriales, ça changera quoi ?

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Gérard Larchet et Jean-Pierre Bel. Crédits image : Daniel Fouray

Faut-il croire, comme Jean-Pierre Bel, actuel président du groupe socialiste à la Chambre haute, et futur Président probable de cette assemblée, que « ce 25 septembre restera dans l’Histoire de France » ? Disons-le tout net, cet enthousiasme du sénateur de l’Ariège, quoique bien compréhensible, mérite d’être tempéré.

Certes, il s’agit d’une mauvaise nouvelle pour l’UMP et pour Nicolas Sarkozy. Mais il ne faudrait pas confondre mauvaise nouvelle et mauvaise surprise : le vrai scoop aurait été que la droite maintienne ses positions, alors que depuis 2007 la gauche a raflé les cantonales, municipales et régionales, et que ce sont justement les grands électeurs issus de ces trois scrutins qui étaient appelés aux urnes hier.

Pour autant, cette poussée aux élections locales n’explique pas entièrement ce basculement à gauche, pas plus que les divisions de la droite, qui bien souvent ne changent pas grand chose à la donne. Ainsi, à Paris, le siège perdu par l’UMP va directement à… Pierre Charon, désormais « divers droite », et ne profite donc pas à la gauche. En revanche, il est fort possible qu’un certain nombre de grands électeurs des communes rurales, non affiliés à un camp ou à l’autre, ait choisi, après hésitations, de voter pour la gauche, et ce pour des raisons diverses : mécontentement politique « généraliste » vis-à-vis du président et de l’UMP, mécontentement politique, plus catégoriel cette fois, vis-à-vis de la réforme des collectivités locales menée à marche forcée par Nicolas Sarkozy, et peut-être aussi, prudence légendaire des notables qui font l’élection et qui, anticipant, au vu des sondages, une défaite du président sortant en 2012, préfèrent ne pas insulter l’avenir.

Cela dit, ce résultat désagréable ne signe pas plus la fin des haricots pour les perdants qu’il ne présage de mois cauchemardesques à venir pour l’Elysée. D’ores et déjà, le PS a laissé entendre que tout en jouant son rôle d’opposant, la nouvelle majorité ne ferait pas d’«obstruction» sur les deux textes stratégiques à venir, à savoir le Budget et la Loi de financement de la Sécu. Cette stratégie est marquée au sceau du bon sens : en période de crise mondiale, la gauche n’a pas du tout intérêt à apparaître comme voulant bloquer, ou même affaiblir, les institutions. En attendant, cette posture raisonnable pourrait bien faire les affaires du président-candidat Sarkozy.

Quant à la Règle d’or, n’en déplaise à François Hollande, qui juge que la victoire d’hier l’a rendue caduque, elle était déjà enterrée depuis plusieurs semaines, faute de majorité des deux tiers pour la voter en Congrès. On ne le répétera d’ailleurs jamais assez, il est assez plaisant de voir le favori des sondages socialistes se réjouir de ce résultat, alors qu’il a nommément approuvé le principe de cette même Règle d’or. S’il est finalement candidat à la présidentielle, un mot d’esprit, ou deux ou trois, ne suffiront pas à le dégager des dents du piège à loups où Nicolas Sarkozy l’a coincé…

Le Sénat sera donc à gauche, sauf hold-up, pas totalement impossible de Gérard Larcher sur le « troisième tour » de samedi prochain, mais il nous semble que le cœur n’est plus aux exercices de haute voltige. Non seulement « ce changement historique » ne dit pour ainsi dire rien de la vraie élection, celle de l’an prochain, mais en plus, il ne l’influencera pas, le PS n’ayant ni les moyens, ni le souhait de faire dans les mois qui viennent du Luxembourg un bunker de résistance au sarkozysme, un peu à la façon de ce qu’il fut sous le premier septennat mitterrandien. En fait une telle conjecture ne pourrait advenir que si le Président actuel (celui de la République) était réélu. Jean-Pierre Bel, Catherine Tasca et David Assouline auraient alors cinq ans pour faire de leur boutique un lieu nettement plus ambiancé que le Palais-Bourbon.

En revanche, si comme le souhaitent les vainqueurs de ce dimanche, la gauche emporte la présidentielle et les législatives qui vont avec, personne n’entendra plus jamais parler du Sénat, sauf pour la prochaine expo de peinture au Musée du Luxembourg…

La StarAc en version somalienne, ça pulse !

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C’est la BBC qui nous l’apprend : des enfants somaliens ont reçu des armes, de l’argent et des livres religieux après avoir remporté un concours à la radio.

Ce concours s’est déroulé sur les ondes de la radio Andulus, à l’occasion des festivités du Ramadan. De très jeunes garçons y étaient invités à réciter des versets du Coran sans commettre d’erreurs. Le gagnant a reçu pour son premier prix un fusil d’assaut AK-47 et l’équivalent de 500 Euros. Pas chiens, les organisateurs ont également remis la même Kalachnikov à son dauphin, assortie cette fois d’un chèque de 350 euros. Le candidat arrivé en troisième position a dû se contenter de deux grenades à main et d’environ 300 euros – ce qui est là-bas une somme largement suffisante pour acheter une kalach, et même un certain nombre de cartouches…

« Les jeunes doivent se servir d’une main pour l’éducation et de l’autre pour tenir un fusil dans le but de défendre l’islam », a déclaré, toujours d’après la BBC, un haut responsable du groupe islamiste al-Shabbab, Mukhtar Robow, lors de la cérémonie qui s’est déroulée à Elasha, à 20 km de Mogadiscio. D’ailleurs, tous les gagnants ont également reçu des livres religieux, sans doute pour savoir comment faire bon usage de leurs joujoux…

La philo vulgarisée

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G.W.F Hegel, illustration : Ufuk Sucsuzer

Encourageant les gens à se montrer « décomplexés » en n’importe quel domaine, notre époque favorise chaque fois plus l’exhibition de ridicules qui, il n’y pas si longtemps, respectaient une invisibilité de bon aloi. Parmi les ridicules en question, figure en bonne place la vulgarisation de la philosophie. Mais qui le voit ? L’idée de populariser une discipline d’accès difficile semble des plus louables. Quant aux professeurs de philosophie auteurs d’encyclopédies parascolaires illustrées de bandes dessinées, les gazetiers les saluent comme de généreux pédagogues — ayant, comme ils disent, un grand « sens du partage ».

Grâce à ses nouveaux « passeurs », la philosophie s’évade enfin des sanctuaires du lycée, de l’université, des grandes écoles, et perd sa désastreuse image de matière compliquée auprès du grand public. Ludique, rigolote et colorée, la voilà à la portée des nuls, des déshérités de la culture, des mal lotis de la dialectique.

Un énième produit de ce genre vient de paraître : La planète des sages, commis par un duo de comiques du concept — Charles Pépin pour les notices didactiques et Jul pour les dessins. Cela se présente comme un dictionnaire des grands noms des philosophies occidentale et orientale. Pour juger du niveau de l’entreprise, le mieux est de laisser parler Pépin : « Dans le cas de Hegel, le dessin de Jul met en scène un ado qui s’en va taper sur Hegel au lieu d’aller taper sur Google… En fait, tous les philosophes qui sont venus après Hegel (l’existentialisme de Sartre, la déconstruction jusqu’à la phénoménologie) sont des gens qui n’avaient qu’une seule idée en tête, c’était de taper sur Hegel. Je trouve que le dessin met très bien en relief cet aspect et au delà de l’humour, partir du dessin m’a permis de vivre une expérience nouvelle très riche. » Parions que dans la prochaine édition « audio » on entendra des rires enregistrés.

À propos de déconstruction, je m’en permettrais une petite au passage. La saison est au « décalage ». Un spécialiste de philosophie qui fait appel à un dessinateur afin de faciliter la compréhension de Hegel est, dit-on, un « philosophe décalé ». Je dirais quant à moi qu’il s’agit d’un démagogue et un pédant.

Démagogue car tout spécialiste de philosophie sait bien que son enseignement n’est pas impopulaire parce que difficile, mais qu’il est difficile parce qu’impopulaire tant il demande des efforts de lecture et de relecture. Pédant, car que ce soit sous forme d’albums illustrés ou autre « supports» graphiques, vulgariser des pensées complexes en prenant des mines de potache attardé, n’est encore qu’une manière de ramener sa science et une occasion d’étaler ses diplômes — comme Pépin ne manque jamais de le faire à chaque émission de promotion.

*Nihiliste balnéaire, surfeur émérite, Frédéric Schiffter a reçu le prix Décembre pour Philosophie sentimentale (Flammarion)

Philosophie sentimentale

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