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La seiche, meilleure amie de l’homme ?

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Je devrais faire plus attention aux animaux. En tout cas autrement que sous un angle alimentaire, voire gastronomique. Ainsi, à la question « Quel est votre oiseau préféré ? », la première fois que l’on m’a soumis au questionnaire de Proust, j’ai spontanément répondu : « Le poulet, parce que c’est bon. » Et si on m’avait demandé ce que je pensais encore hier de la seiche, par exemple, j’aurais dit : « Cuites au vin blanc avec de l’ail, c’est quand même quelque chose, surtout si tu accompagnes ça avec une bouteille d’Analepse de Jean-Christophe Comor. »

Mais tout ça, c’était avant que je prenne connaissance d’une étude de chercheurs australiens sur la seiche. Contrairement à ce que l’on croit, les Australiens ne passent pas leur vie à faire du surf ou à être les derniers universitaires à prendre au sérieux le Nouveau Roman. Les Australiens ont aussi des chercheurs qui se penchent sur des sujets aussi décisifs que la seiche[1. Essayez de prononcez la phrase précédente à toute vitesse et sans bafouiller, pour voir !]. Le professeur Culum Brown et son équipe de la Macquarie University viennent de publier leurs conclusions sur le comportement de certaines seiches. Une attitude riche d’enseignements pour ceux qui comprennent à quel point nous sommes enfermés dans les notions hétéro-fascistes de genre et autres vieilleries patriarcales qui bloquent notre avenir radieux vers une post-humanité débarrassée des tabous archaïques.

Quelles sont les découvertes de monsieur Brown ? Pour commencer, la seiche adore se travestir. On sera d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas eu de char pour les seiches à la dernière Gay Pride. Cette absence s’explique sans doute par le fait que si la seiche mâle se travestit, c’est pour mieux séduire la femelle. La femelle seiche serait-elle lesbienne ? Pas forcément, ou en tout cas l’étude de Culum Brown ne le précise pas. En revanche, le but de la manip masculine est clairement expliqué. Le mâle se déguise en femelle d’abord pour éloigner d’autres mâles un peu stupides qui pensent qu’ils ont à faire à deux filles ensemble et pas à un mâle faisant son affaire à une femelle, ce qui le rend toujours terriblement jaloux. Il faudra penser à vérifier si ce cas de figure charmant n’est pas évoqué dans les Mémoires de Casanova, une excellente lecture de vacances qui pimentera vos ébats de manière beaucoup plus imaginative que les tristes suppléments à découper des magazines féminins.

On apprend aussi que les seiches sont de la même famille que les escargots, ces hermaphrodites assumés, mais d’après Culum Brown, elles sont beaucoup plus intelligentes. Cela se voit à leur art consommé du camouflage. Les seiches, comme les amateurs de spaghettis à l’encre le savent depuis longtemps, laissent derrière elles un nuage noir pour masquer leur fuite. Mais ce n’est pas tout. Culum Brown montre, avec cette affaire de travestissement, que le camouflage sert aussi à tromper sa propre espèce, ce qui n’est pas si fréquent dans le règne animal et la rapproche incontestablement du genre humain.
Il faut dire que les seiches ont une vie courte, qu’il y a plus de mâles que de femelles et qu’il ne faut pas qu’ils ratent leur coup, si je puis dire, car ce pourrait bien être le seul. Une compétition féroce, donc et aurait dit Houellebecq, une extension du domaine de la lutte à tous les domaines de la vie y compris la sexualité.

Dernière question, peut-on appliquer ces récentes révélations dans le domaine politique ? On sait depuis longtemps que l’art de la dissimulation poussé à l’extrême est une des bases du métier. Mais, jusqu’à une date récente, aucun politique n’avait réussi à se faire passer pour le contraire de ce qu’il est, histoire de continuer à séduire les électeurs de son camp et de faire croire au camp adverse qu’il y a vraiment une différence. Pourtant, depuis le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault, on a l’impression qu’un des enjeux du quinquennat à venir va être de camoufler une classique politique de droite (austérité à tout crin dans l’unique but de rembourser la dette) sous des oripeaux socialistes.

Que le gouvernement sache, cependant, que d’après l’étude du professeur Culum Brown, la seiche qui joue au petit jeu du travestissement ne réussit que dans 40% des cas…

*Photo : richard ling

La guerre en noir et blanc de BHL

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De son équipée en Libye, Bernard-Henri Lévy a tiré un film, Le Serment de Tobrouk, présenté hors-compétition au Festival de Cannes et sorti début juin sur nos écrans. Immédiatement, les pourfendeurs pavloviens du « béhachélisme » se sont jetés à bras raccourcis sur leur cible favorite. Mais par un singulier effet miroir, leur croisade morale contre le « devoir d’ingérence » reproduit trop souvent les accents lénifiants du droit-de-l’hommisme qu’ils prétendent fustiger. Peu critiquent Le Serment de Tobrouk d’un strict point de vue politique : BHL serait égotiste, narcissique, taquin ou faussement ému, indécemment chic dans les dunes du djebel Nafussa, impudemment sarkozyste pour un homme de gauche… En résumé, BHL est BHL, voilà ce que ses ennemis ne lui pardonnent pas.

Ayant déjà expliqué tout le mal que je pensais de l’intervention otanienne en Libye, je me sens parfaitement à l’aise pour aborder le film de BHL sans être soupçonné de connivence avec son auteur. Rappelons que Le Serment de Tobrouk se présente comme la narration rigoureuse de la médiation qu’assura BHL, sans aucun mandat officiel, entre le Conseil national de transition libyen et les grandes puissances occidentales, jusqu’à la chute finale de Kadhafi permise par les bombardements de l’OTAN.

Après l’avoir vu, j’avoue ne pas comprendre que ce documentaire trop long et bavard déplaise tant aux adversaires de l’opération libyenne. Avec un effort intellectuel modéré, ils y trouveraient pourtant toutes les clés permettant de déconstruire point par point l’imaginaire fantasmagorique de Bernard-Henri Lévy.[access capability= »lire_inedits »]
Car il s’agit bien d’un imaginaire, d’une mythologie inconsciente porteuse de l’universelle panacée de la liberté à portée d’obus. Le Serment de Tobrouk doit être vu pour ce qu’il est : un manifeste vidéo dans lequel BHL exprime la quintessence de sa weltanschauung (vision du monde) humaniste. Délivré de ses appartenances ethniques, religieuses et culturelles, l’homme universel communie dans la célébration de la démocratie, pensée comme l’envers des massacres de vieux despotes. Dans le rôle du tyran sanguinaire, Kadhafi paraît plus que crédible, lui qui fut à la vie comme à la scène aussi caricatural et assassin que le personnage de dictateur levantin de Sacha Baron Cohen.

Tout au long du film, Bernard Henri-Lévy exhume des images d’archives de la guerre d’Espagne et du « serment du Koufra », ville libyenne où Leclerc et ses hommes jurèrent de ne pas baisser les armes avant d’avoir libéré Strasbourg. Mélange de Malraux et du général de Hauteclocque, Bernard-Henri Lévy recycle ses vieux mythes idiosyncrasiques pour défendre sa conception du monde ritualisée − le noyau du CNT jurant fidélité à la démocratie devant les tombes des soldats français de Tobrouk. Il y aurait les assassins, sinistre catégorie dans laquelle Kadhafi émarge incontestablement, leurs victimes « résistantes » et une troisième cohorte constituée de « salauds » sartriens et de « ricaneurs ». Cette dernière engeance forme un improbable aréopage unissant, dans un même refus de l’engagement occidental en Tripolitaine, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Alain Juppé (qui occupait alors la fonction de ministre des Affaires étrangères, excusez du peu) et… Rony Brauman, humanitaire trop « réaliste » pour appartenir au corps des élus.

Les enfants prodigues de la Providence, ce sont bien sûr les « Libyens libres », comme les baptise au débotté Gilles Hertzog : Mahmoud Jibril-Jean Moulin, même combat. Vu à travers ce prisme, le monde arabe gagne indubitablement en clarté. Calquer les catégories de la France libre, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne sur une Libye qui n’est pas encore une nation révèle un biais occidentaliste porteur de nombreuses contradictions. Le war building reprend ainsi les apories du state building des grandes institutions internationales ; aussi adapté aux particularités locales qu’un meuble Ikea sied à un salon Empire, la guerre en kit confronte notre héros aux affres de la Libye compliquée. Comme Paul Wolfowitz et Richard Perle au département d’État américain naguère, Lévy se fourvoie en postulant l’existence d’une société civile libyenne − qu’il confond implicitement avec le conseil tribal tenant lieu de proto-État post-kadhafiste. Or, ne pas désespérer Benghazi en évitant un massacre était une chose, outrepasser le mandat de l’ONU en prétendant installer une « démocratie sans démocrates » − selon la cruelle formule de Ghassan Salamé − en fut une autre. Cette illusion néo-conservatrice fait fi des spécificités nationales tant en Libye qu’aujourd’hui en Syrie, où BHL presse François Hollande d’intervenir.

Il faut cependant reconnaître à BHL une certaine honnêteté intellectuelle qui éclaire les impensés de sa praxis. Au fil de ses tribulations libyennes, BHL découvre en effet certains dessous peu reluisants de ses alliés « résistants » : l’attachement à la charia, le peu de cas qu’ils font de la condition féminine, la mise en scène macabre du meurtre de Kadhafi, mais surtout une révélation fracassante qui fait tout l’intérêt du Serment de Tobrouk. Parmi les papiers amoncelés sur le bureau de l’ancien chef des services de sécurité libyens, une note de synthèse retranscrit une réflexion du sommet du pouvoir kadhafiste qui cherchait à endiguer la révolte en déstabilisant les pays limitrophes. C’est ici qu’intervient LE scoop du film : alors que Kadhafi envisageait un repli au Tchad, le CNT était armé par le Soudan d’Omar Al-Bachir, personnage peu reluisant visé par des mandats d’arrêt internationaux pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Notre philosophe conclut lapidairement que rien n’est simple. Nous lui concéderons volontiers que la complexité du grand jeu régional échappe aux schémas moraux dont il a coutume d’affubler ses contradicteurs. Hélas, la déstabilisation de l’Afrique sahélienne, la constitution d’un État sécessionniste touareg sur les décombres du Mali et le regain de vigueur d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ne font l’objet d’aucun développement du Serment.

Pour un peu, nous sentirions presque de la candeur dans le dialogue final que BHL noue avec des djihadistes « révolutionnaires » libyens réputés proches d’Al-Qaïda : faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ces derniers lui pardonnent sa judaïté au nom de la lutte contre l’ennemi commun kadhafiste.

Du Bangladesh à la Bosnie, Bernard-Henri Lévy aura usé ses chemises à répandre ses principes globaux dans un monde perclus par les frontières. Le Serment de Tobrouk est avant tout le journal d’un homme pressé, sans doute trop pour comprendre les subtilités de l’Orient compliqué.[/access]

*Photo : http://www.bernard-henri-levy.com

Brasse coulée en Corée du Nord pour fillette déboussolée

A l’instar des Galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose en Corée du Nord. Pas plus tard que la semaine dernière, nous apprenions par diverses sources proches du dossier que le nouveau leader joufflu Kim Jong-Un avait autorisé le port des chaussures à talons compensés et des boucles d’oreilles. Nous apprenions également que le digne fils du grand et regretté Kim Jong-Il encourageait avec insistance son peuple à la consommation du « hamburger frites » – dans un pays qu’il aimerait transformer en « paradis des enfants ». Si Ronald, le clown boursouflé, et toutes les autres mascottes de la Mc Donald’s Company restent pour l’instant à la frontière, l’esprit Happy Meal est là. Une information somme toute peu étonnante, qui est à rapprocher de la grande offensive de communication ridicule lancée par Kim Jong-un il y a quelques mois visant à promouvoir les parcs d’attractions pour le divertissement populaire des masses. Une initiative qui lui permettra de s’assurer une bonne place dans l’histoire internationale du grotesque.

Dans le même temps, l’AFP nous rapportait une désolante fable propagandiste, dont seule la Corée du Nord a le secret. C’est l’histoire exotique d’une fillette qui est morte noyée pour avoir voulu sauver du torrent les portraits des chers leaders de son pays adoré. On apprend ainsi que « Han Hyon-Gyong, 14 ans, a reçu à titre posthume la décoration Honneur de la jeunesse Kim Jong-Il (nom du précédent dirigeant, mort en décembre 2011) et que son école portera son nom » Ses parents, ses professeurs ainsi que quelques cadres locaux du parti ont été récompensés dans la foulée. « L’adolescente est morte le 11 juin dans la province du Hamkyong du sud (est), alors qu’elle tentait de sortir de sa maison inondée les portraits des deux anciens dirigeants. Selon le journal officiel, Han Hyon-Gyong maintenait au-dessus de sa tête les portraits enveloppés dans du plastique lorsqu’elle a été emportée par les flots. » L’AFP précise que les médias officiels rapportent régulièrement des histoires édifiantes de coréens qui sont prêts à donner leur vie (ou celles de leurs proches…) pour sauver les portraits sacrés des « Kim » des périls les plus divers.

On aimerait rire de bon cœur de toutes ces pitreries dictatoriales exotiques et du tour bouffon que prend systématiquement le culte de la personnalité dans ce pays maudit, mais ce serait oublier que nous ne sommes pas dans un film de Sacha Baron Cohen, mais dans la vie réelle. Les historiens nous diront peut-être un jour quel fut le destin véritable de la jeune Han Hyon-Gyong, et ce qu’elle cherchait à sauver des eaux… simplement sa vie ?

PS-UMP : Indignés contre Affranchis

Convenez qu’il en faut du courage pour parfois s’opposer. C’est d’ailleurs toujours en s’opposant qu’on obtient ses lettres de noblesse. Il n’est qu’à regarder l’attribution des prix Nobel de la Paix pour constater que l’heureux lauréat est moins « un partisan de » qu’ « un opposant à ». C’est la même chose en Libye, en Egypte, en Tunisie, et en Syrie. Il y a ceux qui sont pour les régimes d’avant et ceux qui s’opposent à ces mêmes régimes. Les premiers sont bien souvent des tortionnaires, les seconds des héros. Ainsi va la doctrine négativiste du XXIème siècle. Il faut rendre grâce à Stéphane Hessel. S’il n’a pas inventé l’opposition, il a du moins su la théoriser et l’essaimer aux quatre coins de la planète. On s’indignera tour à tour contre la pollution, les guerres, l’injustice, la finance mondialisée, ou le racisme. Mais dans le même temps on ne célèbrera pas les efforts immenses en faveur de l’écologie, de la paix, de la justice, d’une meilleure répartition des richesses et de l’accueil de la diversité. Parce que, dans ce cas, l’indignation n’aurait plus aucun sens.

A ce petit jeu là, la gauche excelle. Dans une Vème république longtemps acquise à la droite, l’opposition est devenue sa marque de fabrique. Il ne lui manquait qu’un slogan pour parachever sa fière posture, l’ambassadeur Hessel le lui a offert. De l’autre côté, la droite rumine et baisse la tête. Elle a bien du mal à s’indigner. Rien d’étonnant après tout. Lorsque l’on partage avec sa rivale l’ensemble des idées sur l’économie de marché –donc sur tout le reste-, encore faut-il préserver l’apparence d’une certaine divergence idéologique, au risque, dans le cas contraire, de ramener le PS et l’UMP à une simple équation sans variables. Mais mimétisme oblige, la droite doit trouver le pendant de l’indignation sans paraître vouloir singer la gauche.

C’est à nos confrères du Point que les ténors de l’UMP vont devoir rendre grâce. En une de son dernier numéro, l’hebdomadaire évoque la guerre de succession que la droite traverse actuellement et met en exergue un titre au moins aussi racoleur que celui des Indignés : « Les affranchis ». Ils sont neuf, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils ont tous été ministres et composeront désormais sans Nicolas Sarkozy. Ils ont en commun d’être pro-européens, hostiles aux alliances avec le Front National et de vouloir conjuguer la réduction des déficits avec un minimum de générosité sociale. Ils sont « gaullistes, humanistes, réalistes, audacieux, à l’écoute d’électeurs déboussolés ». L’histoire ne raconte pas la suite mais gageons qu’ils pourraient être résolument républicains, attachés à la liberté, l’égalité, la fraternité ; qu’ils sont résignés à tout faire pour affranchir le monde des atrocités de la pollution, des guerres, de l’injustice, de la finance mondialisée ou du racisme. Soyons encore plus fous : pourquoi ne croiraient-ils pas fondamentalement à l’éducation, à la laïcité et à la magie du « vivre ensemble » ?

L’histoire de France aura engendré bien des ordres. Il y a eu ceux qui priaient, ceux qui combattaient et ceux qui travaillaient. Puis il y a eu les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires ; les bonapartistes, les légitimistes, les orléanistes ; les républicains et les hussards. Dans ce début de siècle hanté par le spectre d’une résurgence du Front National, la société propose désormais de s’indigner ou de s’affranchir. Un choix d’autant plus aisé que l’indignation et l’affranchissement sont les deux faces d’une même médaille moralisante. Verlaine leur aurait déclamé avec jouissance : Les Déjàs sont les Encors !/ Les Jamais sont les Toujours !/ Les Toujours sont les Jamais !/ Les Encors sont les Déjàs !

*Photo : Le Point

Irlande, le laboratoire de la méthode Merkel

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Son absence aura été de courte durée : presque deux ans après en avoir été bannie, l’Irlande revient aujourd’hui sur le marché de la dette. Selon la NTMA, l’agence de la dette du pays, Dublin va essayer de lever 500 millions d’euros en échange de bons du Trésor à trois mois. Certes, il s’agit d’une émission de court terme mais son importance dépasse largement son échéance et la (modeste) somme en question. Car cet événement révèle surtout le retour en grâce de l’Irlande auprès des investisseurs et le refinancement normal de sa dette sur le marché des capitaux.

L’Irlande entame doucement son retour sur le marché car elle a un peu de temps devant elle. Jusqu’à la fin 2013, ses besoins de financement sont assurés par le plan d’aide international mis sur pied en 2010. Dublin se projette donc vers 2014, première année où elle devra de nouveau se financer de manière autonome.

Rappelons qu’après l’éclatement de sa bulle immobilière en 2008, le secteur bancaire irlandais a frisé l’écroulement, risquant d’emporter avec lui l’économie nationale toute entière. Le gouvernement fut alors obligé de renflouer les banques en urgence puis de nationaliser leurs dettes, ce qui fit culminer le déficit public irlandais à 32% du PIB.

Pour affronter cette faillite de fait, l’Irlande avait sollicité une aide de 85 milliards d’euros auprès de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI). Cet appel au secours était la conséquence de l’incapacité du pays de se financer à un prix raisonnable; et c’est à partir de ce moment-là que l’Irlande fut de facto exclue des marchés financiers. En novembre 2010, cette aide lui fut donc accordée en contrepartie d’une sévère cure d’austérité, réduisant les dépenses publiques de 11.5% entre 2008 et 2011.

Concrètement, l’enveloppe consacrée aux prestations sociales a été rognée de 5%, les effectifs de la fonction publique allégés de 20 000 postes, obligeant certains employés du secteur de la santé à traiter 30% de patients supplémentaires chaque jour ! Dans le même temps, le taux de chômage décollait, passant de 4.2% juste avant le déclenchement de la crise en 2007 à presque 14.4% aujourd’hui. Le pays s’est donc plié à la discipline budgétaire, a respecté ses engagements vis-à-vis de ses créanciers (le FMI et l’Union européenne), lesquels lui adressent régulièrement des satisfecit pour son application zélée du programme de redressement économique.

Au-delà de ces « bonnes notes », le chômage semble stabilisé voire en légère baisse et une nette amélioration sur le front de l’emploi est attendue pour 2013. La croissance du PIB reste molle mais l’ensemble des indicateurs rassurent les investisseurs privés au point d’envisager un retour plus tôt que prévu sur les marchés. Dix ans après son plan de redressement, l’Argentine, pour citer un modèle économique alternatif, ne peut que rêver du retour en grâce irlandais.

Pourtant, les Irlandais ont fait le contraire de ce que préconise la gauche française en termes de relance par la demande et de gestion de la dette. Ceci dit, la question n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort mais de faire de l’économie et de la politique. La vérité est qu’il n’y a pas de réelle alternative à la politique que pratiquait le tandem Sarkozy-Fillon. On peut faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais quoiqu’en disent nos actuels gouvernants, les marges de manœuvre restent extrêmement réduites. Une autre politique économique n’existe pas, au moins aujourd’hui ou dans un avenir proche. Et plus tôt on le reconnait, mieux c’est.

*Photo : dullhunk

Et la « gauche » devint anti-laïque…

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Si l’idée de gauche a encore un intérêt, c’est de définir le mouvement d’émancipation qui promeut l’égale liberté de tous. Mais on dirait que, pour certaines forces de gauche, cet idéal d’émancipation peut aujourd’hui se dispenser de critiquer les prétentions politiques de la religion, voire les exploiter. Faire de l’agit-prop en mobilisant les tendances théologico-politiques de notre temps est plus facile que traiter la question sociale (pour la gauche sociale-libérale) ou travailler sérieusement à rompre avec le capitalisme (cas d’une gauche ultra). En acceptant ces revendications religieuses, qui sont des produits culturels du capitalisme tardif, ces gauches anti-laïques sont faussement subversives et peut-être dangereuses. Cette hypothèse se vérifie aussi bien en Orient, comme le montre l’expérience irano-libanaise, qu’en Occident.[access capability= »lire_inedits »]

En Iran, aujourd’hui, le « Guide de la Révolution » dispose d’un droit de veto, conformément au principe du chiisme politique − velayat-e-faqih − ou « gouvernorat du juriste théologien », qui ne pourra prendre fin qu’avec le retour de l’imam caché. Un des meilleurs spécialistes de l’Iran contemporain, Yann Richard, peu suspect d’une hostilité de principe envers la République islamique, écrit : « Si le Parlement de Téhéran est un lieu de débats […] il ne peut modifier sérieusement les orientations du régime » (L’Iran, La Martinière, 2006). Dans ce contexte, ni les luttes de factions, ni la pratique de l’alternance ne suffisent à définir une démocratie réelle. Il est donc logique que la gauche laïque iranienne, quasiment exterminée durant les années 1980 par la contre-révolution islamiste, tienne aujourd’hui un discours ouvertement anticlérical et parfois antireligieux : rappelons que l’islam politique d’État a liquidé ses opposants par dizaines de milliers, jusque dans les prisons. Or, après un début d’institutionnalisation qui avait suivi la phase inaugurale, aussi terroriste que belliciste, l’année 2009 a été marquée par un renouveau du despotisme qui, en rappelant la vraie nature de la République islamique d’Iran, éclaire le soutien que lui apportent des États et des individus.

Dans le monde arabe, les causes du revival théologico-politique sont connues : délitement de l’idéal laïque associé à l’échec des régimes modernisateurs, occupation continuée des territoires palestiniens et retour d’un impérialisme américain direct durant les années 1990. En 2006, le « Congrès de Beyrouth » qui prétendait fédérer la résistance contre Israël offrit un spectacle médiatique révélateur : des militants « de gauche » venus du monde entier s’affichant sans états d’âme avec les responsables de la branche libanaise du Hezbollah. Que celui-ci ait interdit à une association homosexuelle de participer à la réunion ne semble avoir gêné personne. Derrière la communion anti-impérialiste et antisioniste perçait la soumission de l’ultra-gauche présente aux thèses islamistes, dérive notamment incarnée par Michèle Sibony qui rendit compte de l’événement dans le périodique suisse SolidaritéS (7/12/2006). Dans un article intitulé « Pour la paix, des juifs à Beyrouth », elle écrivait : « Il y a des points communs entre des partis de la résistance musulmane et ceux de la gauche traditionnelle, il y a des idées, des analyses communes, y a-t-il déjà un langage commun ? Je ne le crois pas et il se pourrait que notre travail ici soit de créer ce langage commun, de définir et d’affiner des concepts qui puissent être reconnus communs : le droit à la résistance, les droits civiques, les droits des femmes, les droits des minorités, les projets de société. Il me semble important de travailler ici et ensemble à l’élaboration de ce langage commun de la résistance commune pour pouvoir l’opposer à celui, diviseur, conquérant et ravageur, du choc des civilisations. »

Le Hezbollah libanais fascine, à droite comme à gauche, en particulier depuis l’échec d’Israël au Liban, en juillet 2006, qui a décuplé l’autorité de son chef, Hassan Nasrallah, parfois assimilé à un nouveau Saladin. Or, ce parti prétendument libanais reconnaît l’autorité du « Guide de la Révolution ». Son chef s’en est expliqué dans une interview accordée à Alain Gresh en 2007 : « Le velayat-e-faqih, c’est l’allégeance à un homme, pas à un pays. Aujourd’hui, le velayat-e-faqih est iranien, hier il était irakien, et demain il sera peut-être libanais. » C’est précisément ce lien de vassalité qui devrait poser un problème à la gauche, au sens classique du terme, dès lors que celle-ci fait prévaloir les liens politiques sur les liens personnels. Malheureusement, l’infinie complaisance de Gresh ne lui a pas permis d’aborder ce genre de questions…

Que l’aveu de Nasrallah n’ait posé aucun problème au Parti communiste libanais en dit long sur la déréliction de celui-ci ou de ses vestiges : tous ceux qui, à l’image de son théoricien Mahdi Amil ou du journaliste Samir Kassir, refusaient de cautionner la férule des islamo-nationalistes ont été assassinés ou contraints à l’exil. Il faut donc se demander comment le Hezbollah a pu s’arroger le monopole de la résistance libanaise à Israël. La réponse est simple : grâce au soutien de la Syrie et de l’Iran, il a méthodiquement affaibli l’État libanais, ce qui lui a permis de se doter d’une milice surarmée. Aveuglée par son anti-étatisme obsessionnel, l’ultragauche ne comprend rien à ce type de situation. Dans L’Insurrection qui vient, le « Comité invisible » (tout un programme !), conjuguant naïveté et radicalisme d’opérette, s’appuie sur le cas du Hezbollah pour affirmer que les « partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer la faiblesse de l’État ». En réalité, avant d’en être le bénéficiaire, le Hezbollah est l’un des principaux responsables du délitement de l’Etat libanais.

La gauche occidentale et la question laïque

Les nombreux ralliements à l’islam politique dans le monde arabo-musulman ont posé un problème sérieux aux gauches européennes qui, négligeant un prolétariat tenté par la droite, voire par l’extrême droite, avaient érigé les populations immigrées d’Occident en nouvelle classe dominée, donc en nouveau terrain de chasse politique. Redoutant de froisser la religiosité, supposée ou réelle, des migrants ou de leurs enfants, elles ont sacrifié leur rêve laïque sur l’autel de la lutte des peuples contre le Capital, quitte à tolérer l’intolérable − au nom de la tolérance, cela va sans dire. Le prestige de régimes latino-américains tels celui de Chavez au Venezuela, grand allié de l’Iran, a conféré à cette bouillie idéologique un parfum de romantisme révolutionnaire.

On a donc assisté à l’émergence en Europe d’un néo-gauchisme qui aboutit à un ethnocentrisme paradoxal : non seulement cette gauche radicale européenne a renoncé, chez elle, à défendre la laïcité, mais elle s’autorise à donner des leçons à la gauche laïque en Orient qu’elle soupçonne d’être soumise aux puissances impérialistes. En réalité, en Orient comme en Occident, on assiste à la montée en puissance des appartenances ethniques, religieuses ou autres: les « sociétés civiles » sont parfois bien moins libérales que les Etats.

La crise d’une civilisation libérale incapable de produire un bien commun et la déroute des religions de l’avenir expliquent le succès de cette gauche qui conjugue nostalgie de l’origine et quête de la transcendance. Mais le plus inquiétant est son pouvoir d’intimidation : la passivité gênée des pouvoirs politiques occidentaux dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » laisse penser que Salman Rushdie ne bénéficierait pas aujourd’hui de la protection qui lui fut accordée (à ce sujet, voir l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. La cause palestinienne n’a malheureusement pas échappé à cette préemption du politique par le religieux. Ainsi
Michael Warschawski et quelques autres écrivent-ils ces phrases incroyables dans une pétition contre les caricatures de Mahomet : « Les musulmans n’ont jamais blâmé Jésus-Christ pour les nombreuses atrocités qui ont été commises dans le monde entier au nom du christianisme […] Nous appelons à une présentation sérieuse du Prophète de l’islam par l’Occident. » Que des défenseurs d’une cause nationale légitime en soient arrivés à penser un conflit politique en termes de choc des religions ou des civilisations a de quoi déprimer ou effrayer.

Il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras devant ces nouvelles gauches qui instrumentalisent la religion, que ce soit au nom des déshérités ou sous l’étendard de la tolérance. Car sans la laïcité, la tolérance n’est que l’autre nom d’un laisser-faire qui aboutit forcément à la domination de la majorité sur la minorité. Face à l’alliance de l’obscurantisme et d’un progressisme dévoyé, il est urgent, dans nos pays comme dans le monde arabe, d’œuvrer à la renaissance d’une gauche de la Raison.

Les évolutions sociales et politiques, en Occident comme en Orient, sont assez défavorables, à court terme, à la laïcité. En France, celle-ci est devenu un ciment fragile de cet alliage politique improbable de la « gauche ». La défaite provisoire de la gauche laïque en Orient doit ainsi nous inciter à défendre plus que jamais ce trésor qu’est la laïcité contre les tentatives visant à utiliser politiquement le religieux ou à sacraliser des causes proprement politiques. Il est toutefois probable, qu’à long terme, l’islam politique ne séduira pas les masses, à l’image du soviétisme du siècle passé. Les révolutions arabes contemporaines et l’évolution de la société iranienne pourraient surprendre plus d’un sceptique. Mais, pour l’heure, il reste beaucoup à faire pour que l’idéal de l’émancipation, entendue comme capacité de chacun d’entre nous à modeler son destin singulier, ne soit plus assimilée à une « ruse de l’impérialisme ».

Pour être efficace, le combat pour la laïcité doit être aussi une lutte pour l’avènement d’une société post-capitaliste, c’est-à-dire d’une société qui aura dépassé le libéralisme réellement existant et institué une économie du Bien Commun. Mais, en aucun cas, comme le font les gauches irrationnelles, on ne saurait contester la légitimité des institutions laïques d’une république, tout imparfaite soit-elle, au nom de lendemains qui chantent. La voie du socialisme de la liberté est dans le chemin qui y mène, comme le montre, a contrario, la catastrophe des « socialismes réels » du siècle passé.[/access]

*Photo : http://oforchristsakes.wordpress.com

Lyon : agression antisémite contre un élève d’Ozar Hatorah

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C’est le ministère de l’Intérieur qui vient de l’annoncer : un élève du lycée juif toulousain Ozar Hatorah – celui-là même, donc, où Merah a perpétré son massacre d’enfants- a été victime d’une agression antisémite dans un train reliant Lyon à Toulouse. Les deux coupables présumés sont en garde à vue à Lyon.

Le jeune homme souffre d’une interruption temporaire de travail de huit jours. Il a déposé plainte dans la nuit au commissariat de Lyon et « les identités des deux agresseurs sont connues grâce à l’action en gare de la police ferroviaire », précise le ministère de l’Intérieur. D’après les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent aurait été pris à partie dans un compartiment après que les deux suspects ont remarqué une chaîne à son cou.

« Un adolescent de 17 ans portant un signe religieux distinctif et par ailleurs scolarisé à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, a été pris à partie et insulté par deux individus. L’adolescent a ensuite été agressé au niveau de la plate-forme des toilettes par ces deux mêmes individus qui l’ont roué de coups », rapporte ainsi le ministère.

« Seule l’intervention d’un passager et des contrôleurs de la SNCF a pu mettre un terme aux violences », poursuit le ministère qui juge que « ces actes d’une extrême violence sont inadmissibles ». Le porte-parole de Manuel Valls a à cette occasion réaffirmé sa volonté de « combattre toutes les résurgences de ce mal profond qu’est l’antisémitisme ».

Ce que le ministère ne rappelle pas, en revanche, c’est qu’après l’agression antisémite dont avaient été victimes, il y a un mois, trois jeunes juifs à Villeurbanne, près de Lyon, les coupables, tous issus des « quartiers sensibles » avaient été remis en liberté à l’issue de leur garde à vue, contre l’avis du parquet…

En ira-t-il de même cette fois ?

*Photo : Fabien Perissinotto

Face à Ayrault, une droite sous influence

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Le comportement des députés de droite lors de la déclaration de politique générale de Jean-Marc Ayrault (lazzis, grimaces, bras levés au ciel etc.) était sans doute destiné à montrer aux Français que, loin d’être abattue, la nouvelle opposition allait mener la vie dure au nouveau pouvoir. On peut douter que le spectacle de cette agitation à l’écoute d’un discours catalogue sans surprise et dénué du moindre lyrisme, ait fait marquer des points pour l’UMP et ses alliés dans une opinion encore bienveillante envers le président de la République et son Premier ministre. En se montrant collectivement agressive pour la galerie, cette droite parlementaire voulait également démontrer que « la guerre des chefs » pour la présidence de l’UMP déclenchée dès le lendemain de la défaite électorale du 17 juin n’entamait en rien sa cohésion face à la gauche victorieuse. Elle se voulait ainsi la digne héritière de ces gaullistes historiques qui, selon l’expression du regretté Robert-André Vivien[1. Robert-André Vivien (1923-1995) député gaulliste du Val-de-Marne de 1962 à 1995. Il était célèbre pour la qualité de ses interruptions des orateurs à l’Assemblée nationale], étaient tels une meute de loups, qui se déchirent entre eux, mais chassent en  meute. Un chahut collectif peut, certes, faire oublier un instant les tensions, rivalités, inimitiés qui font l’ordinaire de la vie d’une classe de collège comme celle d’un parti politique, mais il ne saurait tenir lieu de discours destiné à gagner la confiance du peuple.

Dans ce domaine, c’est plutôt la cacophonie qui règne, car les principaux dirigeants de l’UMP se déchirent sur le passé récent, notamment sur la manière dont a été menée la campagne de Nicolas Sarkozy. A la différence du débat au sein du PS lors des primaires, qui portait sur des choix d’avenir, celui qui s’ouvre pour l’élection du président de l’UMP se limite, pour l’instant, à un règlement de comptes entre ceux qui assument la ligne suivie lors de la campagne présidentielle (Jean-François Copé) et ceux qui dénoncent aujourd’hui la prétendue « droitisation » de cette campagne incarnée par le sulfureux conseiller Patrick Buisson (NKM, Roselyne Bachelot, Chantal Jouanno). François Fillon reste prudemment hors de cette polémique, mais n’interdit pas à ses partisans d’y mettre leur grain de sel. Quant à Alain Juppé, sa posture de vieux sage qui garderait la maison jusqu’à la désignation du candidat à la présidentielle de 2017 le contraint à tenir un discours rassembleur pour ne vexer personne.

Ce type d’affrontement n’est pas de nature à doter la droite française d’un corpus idéologique et programmatique se fondant sur une analyse approfondie du quinquennat écoulé, de ses réussites (oui, elles existent) et de ses échecs. On observe, pour l’instant, aucune autonomie de pensée dans cette droite déboussolée, sommée chaque jour de s’expliquer sur des thèmes que lui impose la gauche politique et médiatique comme la « droitisation » de l’UMP et la tentation d’alliance avec le Front National. Lancer, comme le propose J.F. Copé, un débat sur les «  valeurs » de la droite républicaine, c’est aussi céder aux pressions de cette même gauche qui met constamment en cause la vertu républicaine de l’autre camp.

D’ailleurs, pourquoi un parti politique devrait-il être producteur de valeurs qui le distinguent des autres ? La droite, comme la gauche, rassemblent des individus dont les convictions éthiques peuvent diverger sur des questions dites « sociétales» (avortement, mariage gay, euthanasie). S’il s’agit de s’approprier de manière partisane un patrimoine commun (la Nation, le drapeau, la laïcité etc.), il faut que soit déniée au camp d’en face la légitimité à les incarner, donc à transformer l’adversaire politique en ennemi à abattre. Ce que la gauche a parfaitement su faire en utilisant à son profit l’antisarkozysme viscéral distillé pendant cinq ans par une classe politico-médiatique majoritairement acquise à cette cause.

La droite ne reviendra pas au pouvoir parce qu’elle aura mis en ordre ses « valeurs ». Le peuple ne veut pas d’un pouvoir qui vous fasse la morale, mais d’un gouvernement qui agisse avec lucidité et compétence dans une époque où les idéologies d’hier ne sont d’aucune utilité pour naviguer en temps de crise.

Traditionnellement, la droite était créditée d’une plus grande compétence économique que la gauche, réputée dépensière. On lui faisait également plus confiance sur les questions de sécurité face à une gauche supposée laxiste dans ce domaine.

Or, aujourd’hui cet avantage  n’est plus aussi évident, car la gauche a tiré les leçons du 21 avril 2002. Le programme économique de François Hollande peut être qualifié de « blairiste », même si ce terme est rejeté avec horreur sur les bancs socialistes. L’orientation donnée par Manuel Valls au ministère de l’Intérieur ne laisse pas beaucoup de champ à une critique de la permissivité d’une gauche inspirée par les sociologues habituels de la culture de l’excuse.

La droite devrait donc se soucier prioritairement de reconquérir ce capital de confiance dans ces deux domaines essentiels. Comment ? En ne se laissant pas intimider par les anathèmes de la gauche : non, le libéralisme n’est pas un gros mot et la droite serait dans son rôle en proposant plus de liberté et moins de contraintes aux acteurs de l’économie nationale. Le discrédit dont souffre actuellement ce terme dans l’opinion à la suite de la crise des subprimes aux Etats-Unis ne pourra éternellement masquer que le libéralisme est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres, pour assurer le bien-être matériel des populations des pays avancés.

Elle doit également articuler un discours répondant à cette « insécurité culturelle » [2. Expression inventée par le politologue Laurent Bouvet.] ressentie par bon nombre de Français de toutes origines devant les formes prises par cette fameuse « diversité » des composantes de la société française. La présence de plus en plus visible d’un mode de vie islamiste dans nos villes inquiète, et faute d’une réponse adaptée à la complexité du problème, on laisse le champ libre aux démagogues. L’affirmation républicaine, le refus des quotas, l’affirmation des limites à ne pas franchir dans la « différenciation » pourraient constituer les piliers d’un discours de droite crédible sur cette question.

Le futur chef de la droite, quel qu’il soit, ne pourra pas faire l’économie de ce qui fait l’honneur de la politique : mettre des idées en mouvement dans la société, et se donner les moyens de les mettre en œuvre.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

France-Hongrie : le match !

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Le football étant d’actualité, l’idée me vient d’imaginer un match France-Hongrie. En l’état actuel, je crois bien que même les Hongrois pourraient nous battre, ce qui n’est pas peu dire…

Qu’en serait-il, si nous organisions une compétition entre les équipes entraînées par les couples Hollande-Ayrault et Orbán-Matolcsy[1. György Matolcsy est le ministre de l’économie hongrois.] ?

J’apprends que le pouvoir d’achat des Francais a baissé de 1,2% en un an, un record depuis 1984 (1,9%). Voilà qui n’est certes pas brillant. Et en Hongrie ? Il a fléchi de près de 4% cette année (pour un salaire net moyen de 520 euros). Alors que le taux inférieur de TVA est passé en France, sous un flot de protestations, de 5,5% à 7% (sauf gaz et électricité), il est en Hongrie d’au moins 18% sur les produits alimentaires de base et le chauffage urbain… mais de 27% sur le gaz, l’électricité, l’eau et le téléphone !

Ce taux de 27% est le plus élevé d’Europe. Pour un salaire brut minimum de 1 400 euros en France contre 300 euros en Hongrie. Sans parler des indemnités chômage limitées à 3 mois, des pensions d’invalidité sucrées par dizaines de milliers (ramenées en moyenne de 80 000 à 28 000 forints, autrement dit de 280 à 100 euros par mois).

Nous pourrions continuer longtemps ce petit jeu. Si j’insiste un peu lourdement, c’est que le ministre de l’Economie nationale György Matolcsy répète que la Hongrie est à la pointe de l’Europe et se sort de la crise alors que les autres pays y resteraient empêtrés.

Au-delà de ces chiffres, sur lesquels on pourrait débattre à l’infini, ce qui m’interpelle est ce dogme sans cesse martelé par Viktor Orbán selon lequel ce n’est pas sur les revenus, mais sur la consommation (produits et services) qu’il convient de taxer la population. Ceci au nom d’un principe d’égalité et de justice.

Un contresens. Qui va d’ailleurs contre la tendance générale en Europe. Je sais que le gouvernement Ayraut prépare une série de nouvelles taxes qui risque d’être douloureuse. Malgré tout, l’impôt français sur le revenu reste réparti sur une série de tranches et de taux bien affinés.

Alors que le Premier ministre français annonce la création d’une tranche supplémentaire à 45%, son homologue hongrois défend le principe d’une seule tranche pour tous: 16%, point à la ligne !

Résultat : le budget de la Hongrie perd chaque année 500 milliards de forints, au profit de 20% de privilégiés (revenus supérieurs qui voient leur impôt diminuer de moitié), de 20% aux revenus moyens-supérieurs inchangés, les 60% restants de couches moyennes et basses étant davantage imposés. Tout cela alors que 37% des Hongrois vivent en dessous du minimum vital !

D’un autre côté, le gouvernement hongrois multiplie à l’infini les taxes sur les produits et services les plus divers. 28 en deux ans! Les deux dernières trouvailles : un impôt « sur les transactions » et une taxe sur les communications téléphoniques. Prétendument inspirée de la taxe Tobin, la taxe sur les transactions en trahit l’esprit, car au lieu de s’attaquer à spéculation, elle s’en prend directement aux ménages et aux entreprises: 0,1% sur tous les mouvements de fonds : virements bancaires, retraits en billetterie, voire réglement des factures à la Poste. Inutile de vous faire un dessin, vous en mesurez certainement les conséquences (renforcement de l’économie souterraine, surcoût de gestion pour les banques. Rentrée prévue: entre 50 et 100 millards de forints, soit une cagnotte de cinq à dix fois inférieure à la perte générée par l’introduction du taux unique sur les revenus. Un autre impôt sera prélevé sur l’ensemble des communications téléphoniques (fixes et mobiles, SMS inclus) qui devrait rapporter entre 30 et 50 milliards de forints. Pour des communications déjà frappées d’une TVA de 27%. Et ainsi de suite. Nous pourrions prolonger la liste, avec certaines taxes des plus saugrenues.

A la décharge du gouvernement Orbán, il envisage de scinder la TVA en cinq taux au lieu de deux, s’échelonnant de 5% à 30%, ce qui assurerait un partage de l’impôt plus affiné donc plus juste. Seul hic : Bruxelles l’interdit.

Il n’empêche, Orbán s’acharne à défendre le taux d’imposition unique sur les revenus. Plus qu’une question idéologique, j’y vois le signe d’un entêtement intraitable. Les grands hommes d’Etat savent reconnaître certaines de leurs erreurs. Orbán est assurément un politicien habile… mais un grand homme d’Etat ? Cela reste à prouver.

L’assimilationnisme républicain a vécu

Pour vous, un autre enseignement de l’élection présidentielle est que Marine Le Pen grignote une partie d’un électorat autrefois considéré comme acquis à la gauche : les fonctionnaires. Quelle est l’étendue du phénomène et comment l’expliquez-vous ?

L’explication est simple : le Front national a une sociologie de gauche ! Ce fait s’est encore confirmé et précisé au premier tour de la présidentielle, avec un important vote Marine Le Pen en provenance de la fonction publique. Pour l’essentiel, il s’agit de fonctionnaires de catégories B et surtout C, c’est-à-dire ceux qui, tout en restant protégés par leur statut, subissent objectivement une dégradation de leur niveau de vie, due essentiellement au renchérissement du foncier et à la hausse du prix de l’énergie, et dont les enfants sont confrontés à l’absence de perspective et d’espoir d’ascension sociale. Si on ajoute le fait que ces petits fonctionnaires occupent généralement des postes en contact direct avec le public et qu’ils habitent des quartiers où la vie s’est dégradée, on peut comprendre pourquoi, comme l’ensemble de l’électorat frontiste, ils sont sensibles aux thématiques d’immigration et d’insécurité.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque vous évoquez les quartiers populaires et la mixité sociale, rappelons que votre diagnostic est sans appel : la ghettoïsation et le séparatisme ethnique seraient déjà à l’œuvre…

Attention, dans Fractures françaises[1. Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010. Voir également : « Le prolo n’existe plus », entretien avec Christophe Guilluy, Causeur Magazine n°35, mai 2011.], j’essaie de montrer que les causes du séparatisme sont multiples et obéissent à plusieurs logiques − économique, foncière, sociale et, finalement, culturelle. Dans ce contexte, la question cruciale est celle de l’instabilité démographique. Nous sommes à l’ère de minorités et de majorités relatives variant dans le temps et dans l’espace à l’intérieur d’une société multiculturelle. Devenir « minoritaire » dans son immeuble ou son quartier est parfois inévitable. Quand on ne jouit pas de revenus suffisants pour envisager un déménagement, cette instabilité démographique peut être très anxiogène. L’ampleur du vote FN en Seine-et-Marne, y compris dans des communes sans immigrés, est directement liée à ce type de situation. Un grand nombre des habitants des quartiers pavillonnaires seine-et-marnais se sont installés dans ces secteurs après avoir quitté les logements sociaux qu’ils occupaient en Seine-Saint-Denis dans les années 1980-1990. Aujourd’hui, alors que les populations d’origine étrangère acquièrent des maisons individuelles, ils craignent à nouveau d’être rattrapés par cette réalité.

Cela prouve-t-il que la cohabitation est problématique, même quand les immigrés extra-européens sont minoritaires ? Et faut-il en conclure que les Français sont de plus en plus racistes et pas seulement heurtés par les pratiques et les modes de vie qui leur semblent étrangers à la tradition nationale ?

Dans une société multiculturelle, « l’autre » ne devient pas « soi ». Dans ce contexte la question de l’instabilité démographique devient essentielle. « Vais-je continuer à vivre dans un environnement « familier » ?» C’est ça la question que se posent bon nombre de Français, surtout quand ils n’ont pas les moyens de se protéger derrière des « frontières culturelles » invisibles, que les bobos érigent, par exemple, en contournant la carte scolaire. En réalité, plus que le racisme, c’est l’absence de discours clair sur la question de la régulation des flux migratoires, et donc la peur de devenir minoritaire, qui explique que le rejet de l’immigration progresse.

En tout cas, le séparatisme peut parfois sembler préférable à un « métissage » qui ne marche pas : l’îlot chinois du 13e arrondissement de Paris reste relativement paisible, alors que Chinois et Maghrébins s’affrontent à Belleville…

À Belleville, les tensions entre Chinois et Maghrébins résultent des agressions dont les Asiatiques sont victimes, phénomène qui est d’ailleurs observé dans l’ensemble de la région. Cela explique pourquoi, il y a deux ans, la manifestation organisée à Belleville par les Chinois du quartier avait attiré des Asiatiques du 13e arrondissement, mais aussi ceux de toute la région parisienne.

Cela ne prouve-t-il pas l’existence d’un communautarisme viable que vous semblez refuser au nom d’une vision surannée de la République, en vous accrochant au modèle assimilationniste républicain, dont vous êtes pourtant bien obligé de constater l’obsolescence ?

S’il a jadis prouvé son efficacité, l’assimilationnisme républicain a vécu. C’est triste, mais c’est ainsi ! Qu’on le veuille ou non, nous vivons aujourd’hui dans une société multiculturelle. Et s’il ne s’agit pas encore de communautarisme à l’anglo-saxonne, les questions d’origine ethnique et de différences culturelles sont néanmoins de plus en plus prégnantes. Il n’est donc plus temps de se demander si on peut revenir à l’assimilation : cette page est définitivement tournée ! Aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir si la République est encore capable d’imposer la neutralité dans la sphère publique et d’empêcher les débordements identitaires dans les services publics. C’est-à-dire de sauver ce qui peut encore l’être.[/access]

 

*Photo : siobh.ie

La seiche, meilleure amie de l’homme ?

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Je devrais faire plus attention aux animaux. En tout cas autrement que sous un angle alimentaire, voire gastronomique. Ainsi, à la question « Quel est votre oiseau préféré ? », la première fois que l’on m’a soumis au questionnaire de Proust, j’ai spontanément répondu : « Le poulet, parce que c’est bon. » Et si on m’avait demandé ce que je pensais encore hier de la seiche, par exemple, j’aurais dit : « Cuites au vin blanc avec de l’ail, c’est quand même quelque chose, surtout si tu accompagnes ça avec une bouteille d’Analepse de Jean-Christophe Comor. »

Mais tout ça, c’était avant que je prenne connaissance d’une étude de chercheurs australiens sur la seiche. Contrairement à ce que l’on croit, les Australiens ne passent pas leur vie à faire du surf ou à être les derniers universitaires à prendre au sérieux le Nouveau Roman. Les Australiens ont aussi des chercheurs qui se penchent sur des sujets aussi décisifs que la seiche[1. Essayez de prononcez la phrase précédente à toute vitesse et sans bafouiller, pour voir !]. Le professeur Culum Brown et son équipe de la Macquarie University viennent de publier leurs conclusions sur le comportement de certaines seiches. Une attitude riche d’enseignements pour ceux qui comprennent à quel point nous sommes enfermés dans les notions hétéro-fascistes de genre et autres vieilleries patriarcales qui bloquent notre avenir radieux vers une post-humanité débarrassée des tabous archaïques.

Quelles sont les découvertes de monsieur Brown ? Pour commencer, la seiche adore se travestir. On sera d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas eu de char pour les seiches à la dernière Gay Pride. Cette absence s’explique sans doute par le fait que si la seiche mâle se travestit, c’est pour mieux séduire la femelle. La femelle seiche serait-elle lesbienne ? Pas forcément, ou en tout cas l’étude de Culum Brown ne le précise pas. En revanche, le but de la manip masculine est clairement expliqué. Le mâle se déguise en femelle d’abord pour éloigner d’autres mâles un peu stupides qui pensent qu’ils ont à faire à deux filles ensemble et pas à un mâle faisant son affaire à une femelle, ce qui le rend toujours terriblement jaloux. Il faudra penser à vérifier si ce cas de figure charmant n’est pas évoqué dans les Mémoires de Casanova, une excellente lecture de vacances qui pimentera vos ébats de manière beaucoup plus imaginative que les tristes suppléments à découper des magazines féminins.

On apprend aussi que les seiches sont de la même famille que les escargots, ces hermaphrodites assumés, mais d’après Culum Brown, elles sont beaucoup plus intelligentes. Cela se voit à leur art consommé du camouflage. Les seiches, comme les amateurs de spaghettis à l’encre le savent depuis longtemps, laissent derrière elles un nuage noir pour masquer leur fuite. Mais ce n’est pas tout. Culum Brown montre, avec cette affaire de travestissement, que le camouflage sert aussi à tromper sa propre espèce, ce qui n’est pas si fréquent dans le règne animal et la rapproche incontestablement du genre humain.
Il faut dire que les seiches ont une vie courte, qu’il y a plus de mâles que de femelles et qu’il ne faut pas qu’ils ratent leur coup, si je puis dire, car ce pourrait bien être le seul. Une compétition féroce, donc et aurait dit Houellebecq, une extension du domaine de la lutte à tous les domaines de la vie y compris la sexualité.

Dernière question, peut-on appliquer ces récentes révélations dans le domaine politique ? On sait depuis longtemps que l’art de la dissimulation poussé à l’extrême est une des bases du métier. Mais, jusqu’à une date récente, aucun politique n’avait réussi à se faire passer pour le contraire de ce qu’il est, histoire de continuer à séduire les électeurs de son camp et de faire croire au camp adverse qu’il y a vraiment une différence. Pourtant, depuis le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault, on a l’impression qu’un des enjeux du quinquennat à venir va être de camoufler une classique politique de droite (austérité à tout crin dans l’unique but de rembourser la dette) sous des oripeaux socialistes.

Que le gouvernement sache, cependant, que d’après l’étude du professeur Culum Brown, la seiche qui joue au petit jeu du travestissement ne réussit que dans 40% des cas…

*Photo : richard ling

La guerre en noir et blanc de BHL

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De son équipée en Libye, Bernard-Henri Lévy a tiré un film, Le Serment de Tobrouk, présenté hors-compétition au Festival de Cannes et sorti début juin sur nos écrans. Immédiatement, les pourfendeurs pavloviens du « béhachélisme » se sont jetés à bras raccourcis sur leur cible favorite. Mais par un singulier effet miroir, leur croisade morale contre le « devoir d’ingérence » reproduit trop souvent les accents lénifiants du droit-de-l’hommisme qu’ils prétendent fustiger. Peu critiquent Le Serment de Tobrouk d’un strict point de vue politique : BHL serait égotiste, narcissique, taquin ou faussement ému, indécemment chic dans les dunes du djebel Nafussa, impudemment sarkozyste pour un homme de gauche… En résumé, BHL est BHL, voilà ce que ses ennemis ne lui pardonnent pas.

Ayant déjà expliqué tout le mal que je pensais de l’intervention otanienne en Libye, je me sens parfaitement à l’aise pour aborder le film de BHL sans être soupçonné de connivence avec son auteur. Rappelons que Le Serment de Tobrouk se présente comme la narration rigoureuse de la médiation qu’assura BHL, sans aucun mandat officiel, entre le Conseil national de transition libyen et les grandes puissances occidentales, jusqu’à la chute finale de Kadhafi permise par les bombardements de l’OTAN.

Après l’avoir vu, j’avoue ne pas comprendre que ce documentaire trop long et bavard déplaise tant aux adversaires de l’opération libyenne. Avec un effort intellectuel modéré, ils y trouveraient pourtant toutes les clés permettant de déconstruire point par point l’imaginaire fantasmagorique de Bernard-Henri Lévy.[access capability= »lire_inedits »]
Car il s’agit bien d’un imaginaire, d’une mythologie inconsciente porteuse de l’universelle panacée de la liberté à portée d’obus. Le Serment de Tobrouk doit être vu pour ce qu’il est : un manifeste vidéo dans lequel BHL exprime la quintessence de sa weltanschauung (vision du monde) humaniste. Délivré de ses appartenances ethniques, religieuses et culturelles, l’homme universel communie dans la célébration de la démocratie, pensée comme l’envers des massacres de vieux despotes. Dans le rôle du tyran sanguinaire, Kadhafi paraît plus que crédible, lui qui fut à la vie comme à la scène aussi caricatural et assassin que le personnage de dictateur levantin de Sacha Baron Cohen.

Tout au long du film, Bernard Henri-Lévy exhume des images d’archives de la guerre d’Espagne et du « serment du Koufra », ville libyenne où Leclerc et ses hommes jurèrent de ne pas baisser les armes avant d’avoir libéré Strasbourg. Mélange de Malraux et du général de Hauteclocque, Bernard-Henri Lévy recycle ses vieux mythes idiosyncrasiques pour défendre sa conception du monde ritualisée − le noyau du CNT jurant fidélité à la démocratie devant les tombes des soldats français de Tobrouk. Il y aurait les assassins, sinistre catégorie dans laquelle Kadhafi émarge incontestablement, leurs victimes « résistantes » et une troisième cohorte constituée de « salauds » sartriens et de « ricaneurs ». Cette dernière engeance forme un improbable aréopage unissant, dans un même refus de l’engagement occidental en Tripolitaine, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Alain Juppé (qui occupait alors la fonction de ministre des Affaires étrangères, excusez du peu) et… Rony Brauman, humanitaire trop « réaliste » pour appartenir au corps des élus.

Les enfants prodigues de la Providence, ce sont bien sûr les « Libyens libres », comme les baptise au débotté Gilles Hertzog : Mahmoud Jibril-Jean Moulin, même combat. Vu à travers ce prisme, le monde arabe gagne indubitablement en clarté. Calquer les catégories de la France libre, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne sur une Libye qui n’est pas encore une nation révèle un biais occidentaliste porteur de nombreuses contradictions. Le war building reprend ainsi les apories du state building des grandes institutions internationales ; aussi adapté aux particularités locales qu’un meuble Ikea sied à un salon Empire, la guerre en kit confronte notre héros aux affres de la Libye compliquée. Comme Paul Wolfowitz et Richard Perle au département d’État américain naguère, Lévy se fourvoie en postulant l’existence d’une société civile libyenne − qu’il confond implicitement avec le conseil tribal tenant lieu de proto-État post-kadhafiste. Or, ne pas désespérer Benghazi en évitant un massacre était une chose, outrepasser le mandat de l’ONU en prétendant installer une « démocratie sans démocrates » − selon la cruelle formule de Ghassan Salamé − en fut une autre. Cette illusion néo-conservatrice fait fi des spécificités nationales tant en Libye qu’aujourd’hui en Syrie, où BHL presse François Hollande d’intervenir.

Il faut cependant reconnaître à BHL une certaine honnêteté intellectuelle qui éclaire les impensés de sa praxis. Au fil de ses tribulations libyennes, BHL découvre en effet certains dessous peu reluisants de ses alliés « résistants » : l’attachement à la charia, le peu de cas qu’ils font de la condition féminine, la mise en scène macabre du meurtre de Kadhafi, mais surtout une révélation fracassante qui fait tout l’intérêt du Serment de Tobrouk. Parmi les papiers amoncelés sur le bureau de l’ancien chef des services de sécurité libyens, une note de synthèse retranscrit une réflexion du sommet du pouvoir kadhafiste qui cherchait à endiguer la révolte en déstabilisant les pays limitrophes. C’est ici qu’intervient LE scoop du film : alors que Kadhafi envisageait un repli au Tchad, le CNT était armé par le Soudan d’Omar Al-Bachir, personnage peu reluisant visé par des mandats d’arrêt internationaux pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Notre philosophe conclut lapidairement que rien n’est simple. Nous lui concéderons volontiers que la complexité du grand jeu régional échappe aux schémas moraux dont il a coutume d’affubler ses contradicteurs. Hélas, la déstabilisation de l’Afrique sahélienne, la constitution d’un État sécessionniste touareg sur les décombres du Mali et le regain de vigueur d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ne font l’objet d’aucun développement du Serment.

Pour un peu, nous sentirions presque de la candeur dans le dialogue final que BHL noue avec des djihadistes « révolutionnaires » libyens réputés proches d’Al-Qaïda : faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ces derniers lui pardonnent sa judaïté au nom de la lutte contre l’ennemi commun kadhafiste.

Du Bangladesh à la Bosnie, Bernard-Henri Lévy aura usé ses chemises à répandre ses principes globaux dans un monde perclus par les frontières. Le Serment de Tobrouk est avant tout le journal d’un homme pressé, sans doute trop pour comprendre les subtilités de l’Orient compliqué.[/access]

*Photo : http://www.bernard-henri-levy.com

Brasse coulée en Corée du Nord pour fillette déboussolée

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A l’instar des Galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose en Corée du Nord. Pas plus tard que la semaine dernière, nous apprenions par diverses sources proches du dossier que le nouveau leader joufflu Kim Jong-Un avait autorisé le port des chaussures à talons compensés et des boucles d’oreilles. Nous apprenions également que le digne fils du grand et regretté Kim Jong-Il encourageait avec insistance son peuple à la consommation du « hamburger frites » – dans un pays qu’il aimerait transformer en « paradis des enfants ». Si Ronald, le clown boursouflé, et toutes les autres mascottes de la Mc Donald’s Company restent pour l’instant à la frontière, l’esprit Happy Meal est là. Une information somme toute peu étonnante, qui est à rapprocher de la grande offensive de communication ridicule lancée par Kim Jong-un il y a quelques mois visant à promouvoir les parcs d’attractions pour le divertissement populaire des masses. Une initiative qui lui permettra de s’assurer une bonne place dans l’histoire internationale du grotesque.

Dans le même temps, l’AFP nous rapportait une désolante fable propagandiste, dont seule la Corée du Nord a le secret. C’est l’histoire exotique d’une fillette qui est morte noyée pour avoir voulu sauver du torrent les portraits des chers leaders de son pays adoré. On apprend ainsi que « Han Hyon-Gyong, 14 ans, a reçu à titre posthume la décoration Honneur de la jeunesse Kim Jong-Il (nom du précédent dirigeant, mort en décembre 2011) et que son école portera son nom » Ses parents, ses professeurs ainsi que quelques cadres locaux du parti ont été récompensés dans la foulée. « L’adolescente est morte le 11 juin dans la province du Hamkyong du sud (est), alors qu’elle tentait de sortir de sa maison inondée les portraits des deux anciens dirigeants. Selon le journal officiel, Han Hyon-Gyong maintenait au-dessus de sa tête les portraits enveloppés dans du plastique lorsqu’elle a été emportée par les flots. » L’AFP précise que les médias officiels rapportent régulièrement des histoires édifiantes de coréens qui sont prêts à donner leur vie (ou celles de leurs proches…) pour sauver les portraits sacrés des « Kim » des périls les plus divers.

On aimerait rire de bon cœur de toutes ces pitreries dictatoriales exotiques et du tour bouffon que prend systématiquement le culte de la personnalité dans ce pays maudit, mais ce serait oublier que nous ne sommes pas dans un film de Sacha Baron Cohen, mais dans la vie réelle. Les historiens nous diront peut-être un jour quel fut le destin véritable de la jeune Han Hyon-Gyong, et ce qu’elle cherchait à sauver des eaux… simplement sa vie ?

PS-UMP : Indignés contre Affranchis

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Convenez qu’il en faut du courage pour parfois s’opposer. C’est d’ailleurs toujours en s’opposant qu’on obtient ses lettres de noblesse. Il n’est qu’à regarder l’attribution des prix Nobel de la Paix pour constater que l’heureux lauréat est moins « un partisan de » qu’ « un opposant à ». C’est la même chose en Libye, en Egypte, en Tunisie, et en Syrie. Il y a ceux qui sont pour les régimes d’avant et ceux qui s’opposent à ces mêmes régimes. Les premiers sont bien souvent des tortionnaires, les seconds des héros. Ainsi va la doctrine négativiste du XXIème siècle. Il faut rendre grâce à Stéphane Hessel. S’il n’a pas inventé l’opposition, il a du moins su la théoriser et l’essaimer aux quatre coins de la planète. On s’indignera tour à tour contre la pollution, les guerres, l’injustice, la finance mondialisée, ou le racisme. Mais dans le même temps on ne célèbrera pas les efforts immenses en faveur de l’écologie, de la paix, de la justice, d’une meilleure répartition des richesses et de l’accueil de la diversité. Parce que, dans ce cas, l’indignation n’aurait plus aucun sens.

A ce petit jeu là, la gauche excelle. Dans une Vème république longtemps acquise à la droite, l’opposition est devenue sa marque de fabrique. Il ne lui manquait qu’un slogan pour parachever sa fière posture, l’ambassadeur Hessel le lui a offert. De l’autre côté, la droite rumine et baisse la tête. Elle a bien du mal à s’indigner. Rien d’étonnant après tout. Lorsque l’on partage avec sa rivale l’ensemble des idées sur l’économie de marché –donc sur tout le reste-, encore faut-il préserver l’apparence d’une certaine divergence idéologique, au risque, dans le cas contraire, de ramener le PS et l’UMP à une simple équation sans variables. Mais mimétisme oblige, la droite doit trouver le pendant de l’indignation sans paraître vouloir singer la gauche.

C’est à nos confrères du Point que les ténors de l’UMP vont devoir rendre grâce. En une de son dernier numéro, l’hebdomadaire évoque la guerre de succession que la droite traverse actuellement et met en exergue un titre au moins aussi racoleur que celui des Indignés : « Les affranchis ». Ils sont neuf, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils ont tous été ministres et composeront désormais sans Nicolas Sarkozy. Ils ont en commun d’être pro-européens, hostiles aux alliances avec le Front National et de vouloir conjuguer la réduction des déficits avec un minimum de générosité sociale. Ils sont « gaullistes, humanistes, réalistes, audacieux, à l’écoute d’électeurs déboussolés ». L’histoire ne raconte pas la suite mais gageons qu’ils pourraient être résolument républicains, attachés à la liberté, l’égalité, la fraternité ; qu’ils sont résignés à tout faire pour affranchir le monde des atrocités de la pollution, des guerres, de l’injustice, de la finance mondialisée ou du racisme. Soyons encore plus fous : pourquoi ne croiraient-ils pas fondamentalement à l’éducation, à la laïcité et à la magie du « vivre ensemble » ?

L’histoire de France aura engendré bien des ordres. Il y a eu ceux qui priaient, ceux qui combattaient et ceux qui travaillaient. Puis il y a eu les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires ; les bonapartistes, les légitimistes, les orléanistes ; les républicains et les hussards. Dans ce début de siècle hanté par le spectre d’une résurgence du Front National, la société propose désormais de s’indigner ou de s’affranchir. Un choix d’autant plus aisé que l’indignation et l’affranchissement sont les deux faces d’une même médaille moralisante. Verlaine leur aurait déclamé avec jouissance : Les Déjàs sont les Encors !/ Les Jamais sont les Toujours !/ Les Toujours sont les Jamais !/ Les Encors sont les Déjàs !

*Photo : Le Point

Irlande, le laboratoire de la méthode Merkel

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Son absence aura été de courte durée : presque deux ans après en avoir été bannie, l’Irlande revient aujourd’hui sur le marché de la dette. Selon la NTMA, l’agence de la dette du pays, Dublin va essayer de lever 500 millions d’euros en échange de bons du Trésor à trois mois. Certes, il s’agit d’une émission de court terme mais son importance dépasse largement son échéance et la (modeste) somme en question. Car cet événement révèle surtout le retour en grâce de l’Irlande auprès des investisseurs et le refinancement normal de sa dette sur le marché des capitaux.

L’Irlande entame doucement son retour sur le marché car elle a un peu de temps devant elle. Jusqu’à la fin 2013, ses besoins de financement sont assurés par le plan d’aide international mis sur pied en 2010. Dublin se projette donc vers 2014, première année où elle devra de nouveau se financer de manière autonome.

Rappelons qu’après l’éclatement de sa bulle immobilière en 2008, le secteur bancaire irlandais a frisé l’écroulement, risquant d’emporter avec lui l’économie nationale toute entière. Le gouvernement fut alors obligé de renflouer les banques en urgence puis de nationaliser leurs dettes, ce qui fit culminer le déficit public irlandais à 32% du PIB.

Pour affronter cette faillite de fait, l’Irlande avait sollicité une aide de 85 milliards d’euros auprès de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI). Cet appel au secours était la conséquence de l’incapacité du pays de se financer à un prix raisonnable; et c’est à partir de ce moment-là que l’Irlande fut de facto exclue des marchés financiers. En novembre 2010, cette aide lui fut donc accordée en contrepartie d’une sévère cure d’austérité, réduisant les dépenses publiques de 11.5% entre 2008 et 2011.

Concrètement, l’enveloppe consacrée aux prestations sociales a été rognée de 5%, les effectifs de la fonction publique allégés de 20 000 postes, obligeant certains employés du secteur de la santé à traiter 30% de patients supplémentaires chaque jour ! Dans le même temps, le taux de chômage décollait, passant de 4.2% juste avant le déclenchement de la crise en 2007 à presque 14.4% aujourd’hui. Le pays s’est donc plié à la discipline budgétaire, a respecté ses engagements vis-à-vis de ses créanciers (le FMI et l’Union européenne), lesquels lui adressent régulièrement des satisfecit pour son application zélée du programme de redressement économique.

Au-delà de ces « bonnes notes », le chômage semble stabilisé voire en légère baisse et une nette amélioration sur le front de l’emploi est attendue pour 2013. La croissance du PIB reste molle mais l’ensemble des indicateurs rassurent les investisseurs privés au point d’envisager un retour plus tôt que prévu sur les marchés. Dix ans après son plan de redressement, l’Argentine, pour citer un modèle économique alternatif, ne peut que rêver du retour en grâce irlandais.

Pourtant, les Irlandais ont fait le contraire de ce que préconise la gauche française en termes de relance par la demande et de gestion de la dette. Ceci dit, la question n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort mais de faire de l’économie et de la politique. La vérité est qu’il n’y a pas de réelle alternative à la politique que pratiquait le tandem Sarkozy-Fillon. On peut faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais quoiqu’en disent nos actuels gouvernants, les marges de manœuvre restent extrêmement réduites. Une autre politique économique n’existe pas, au moins aujourd’hui ou dans un avenir proche. Et plus tôt on le reconnait, mieux c’est.

*Photo : dullhunk

Et la « gauche » devint anti-laïque…

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Si l’idée de gauche a encore un intérêt, c’est de définir le mouvement d’émancipation qui promeut l’égale liberté de tous. Mais on dirait que, pour certaines forces de gauche, cet idéal d’émancipation peut aujourd’hui se dispenser de critiquer les prétentions politiques de la religion, voire les exploiter. Faire de l’agit-prop en mobilisant les tendances théologico-politiques de notre temps est plus facile que traiter la question sociale (pour la gauche sociale-libérale) ou travailler sérieusement à rompre avec le capitalisme (cas d’une gauche ultra). En acceptant ces revendications religieuses, qui sont des produits culturels du capitalisme tardif, ces gauches anti-laïques sont faussement subversives et peut-être dangereuses. Cette hypothèse se vérifie aussi bien en Orient, comme le montre l’expérience irano-libanaise, qu’en Occident.[access capability= »lire_inedits »]

En Iran, aujourd’hui, le « Guide de la Révolution » dispose d’un droit de veto, conformément au principe du chiisme politique − velayat-e-faqih − ou « gouvernorat du juriste théologien », qui ne pourra prendre fin qu’avec le retour de l’imam caché. Un des meilleurs spécialistes de l’Iran contemporain, Yann Richard, peu suspect d’une hostilité de principe envers la République islamique, écrit : « Si le Parlement de Téhéran est un lieu de débats […] il ne peut modifier sérieusement les orientations du régime » (L’Iran, La Martinière, 2006). Dans ce contexte, ni les luttes de factions, ni la pratique de l’alternance ne suffisent à définir une démocratie réelle. Il est donc logique que la gauche laïque iranienne, quasiment exterminée durant les années 1980 par la contre-révolution islamiste, tienne aujourd’hui un discours ouvertement anticlérical et parfois antireligieux : rappelons que l’islam politique d’État a liquidé ses opposants par dizaines de milliers, jusque dans les prisons. Or, après un début d’institutionnalisation qui avait suivi la phase inaugurale, aussi terroriste que belliciste, l’année 2009 a été marquée par un renouveau du despotisme qui, en rappelant la vraie nature de la République islamique d’Iran, éclaire le soutien que lui apportent des États et des individus.

Dans le monde arabe, les causes du revival théologico-politique sont connues : délitement de l’idéal laïque associé à l’échec des régimes modernisateurs, occupation continuée des territoires palestiniens et retour d’un impérialisme américain direct durant les années 1990. En 2006, le « Congrès de Beyrouth » qui prétendait fédérer la résistance contre Israël offrit un spectacle médiatique révélateur : des militants « de gauche » venus du monde entier s’affichant sans états d’âme avec les responsables de la branche libanaise du Hezbollah. Que celui-ci ait interdit à une association homosexuelle de participer à la réunion ne semble avoir gêné personne. Derrière la communion anti-impérialiste et antisioniste perçait la soumission de l’ultra-gauche présente aux thèses islamistes, dérive notamment incarnée par Michèle Sibony qui rendit compte de l’événement dans le périodique suisse SolidaritéS (7/12/2006). Dans un article intitulé « Pour la paix, des juifs à Beyrouth », elle écrivait : « Il y a des points communs entre des partis de la résistance musulmane et ceux de la gauche traditionnelle, il y a des idées, des analyses communes, y a-t-il déjà un langage commun ? Je ne le crois pas et il se pourrait que notre travail ici soit de créer ce langage commun, de définir et d’affiner des concepts qui puissent être reconnus communs : le droit à la résistance, les droits civiques, les droits des femmes, les droits des minorités, les projets de société. Il me semble important de travailler ici et ensemble à l’élaboration de ce langage commun de la résistance commune pour pouvoir l’opposer à celui, diviseur, conquérant et ravageur, du choc des civilisations. »

Le Hezbollah libanais fascine, à droite comme à gauche, en particulier depuis l’échec d’Israël au Liban, en juillet 2006, qui a décuplé l’autorité de son chef, Hassan Nasrallah, parfois assimilé à un nouveau Saladin. Or, ce parti prétendument libanais reconnaît l’autorité du « Guide de la Révolution ». Son chef s’en est expliqué dans une interview accordée à Alain Gresh en 2007 : « Le velayat-e-faqih, c’est l’allégeance à un homme, pas à un pays. Aujourd’hui, le velayat-e-faqih est iranien, hier il était irakien, et demain il sera peut-être libanais. » C’est précisément ce lien de vassalité qui devrait poser un problème à la gauche, au sens classique du terme, dès lors que celle-ci fait prévaloir les liens politiques sur les liens personnels. Malheureusement, l’infinie complaisance de Gresh ne lui a pas permis d’aborder ce genre de questions…

Que l’aveu de Nasrallah n’ait posé aucun problème au Parti communiste libanais en dit long sur la déréliction de celui-ci ou de ses vestiges : tous ceux qui, à l’image de son théoricien Mahdi Amil ou du journaliste Samir Kassir, refusaient de cautionner la férule des islamo-nationalistes ont été assassinés ou contraints à l’exil. Il faut donc se demander comment le Hezbollah a pu s’arroger le monopole de la résistance libanaise à Israël. La réponse est simple : grâce au soutien de la Syrie et de l’Iran, il a méthodiquement affaibli l’État libanais, ce qui lui a permis de se doter d’une milice surarmée. Aveuglée par son anti-étatisme obsessionnel, l’ultragauche ne comprend rien à ce type de situation. Dans L’Insurrection qui vient, le « Comité invisible » (tout un programme !), conjuguant naïveté et radicalisme d’opérette, s’appuie sur le cas du Hezbollah pour affirmer que les « partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer la faiblesse de l’État ». En réalité, avant d’en être le bénéficiaire, le Hezbollah est l’un des principaux responsables du délitement de l’Etat libanais.

La gauche occidentale et la question laïque

Les nombreux ralliements à l’islam politique dans le monde arabo-musulman ont posé un problème sérieux aux gauches européennes qui, négligeant un prolétariat tenté par la droite, voire par l’extrême droite, avaient érigé les populations immigrées d’Occident en nouvelle classe dominée, donc en nouveau terrain de chasse politique. Redoutant de froisser la religiosité, supposée ou réelle, des migrants ou de leurs enfants, elles ont sacrifié leur rêve laïque sur l’autel de la lutte des peuples contre le Capital, quitte à tolérer l’intolérable − au nom de la tolérance, cela va sans dire. Le prestige de régimes latino-américains tels celui de Chavez au Venezuela, grand allié de l’Iran, a conféré à cette bouillie idéologique un parfum de romantisme révolutionnaire.

On a donc assisté à l’émergence en Europe d’un néo-gauchisme qui aboutit à un ethnocentrisme paradoxal : non seulement cette gauche radicale européenne a renoncé, chez elle, à défendre la laïcité, mais elle s’autorise à donner des leçons à la gauche laïque en Orient qu’elle soupçonne d’être soumise aux puissances impérialistes. En réalité, en Orient comme en Occident, on assiste à la montée en puissance des appartenances ethniques, religieuses ou autres: les « sociétés civiles » sont parfois bien moins libérales que les Etats.

La crise d’une civilisation libérale incapable de produire un bien commun et la déroute des religions de l’avenir expliquent le succès de cette gauche qui conjugue nostalgie de l’origine et quête de la transcendance. Mais le plus inquiétant est son pouvoir d’intimidation : la passivité gênée des pouvoirs politiques occidentaux dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » laisse penser que Salman Rushdie ne bénéficierait pas aujourd’hui de la protection qui lui fut accordée (à ce sujet, voir l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. La cause palestinienne n’a malheureusement pas échappé à cette préemption du politique par le religieux. Ainsi
Michael Warschawski et quelques autres écrivent-ils ces phrases incroyables dans une pétition contre les caricatures de Mahomet : « Les musulmans n’ont jamais blâmé Jésus-Christ pour les nombreuses atrocités qui ont été commises dans le monde entier au nom du christianisme […] Nous appelons à une présentation sérieuse du Prophète de l’islam par l’Occident. » Que des défenseurs d’une cause nationale légitime en soient arrivés à penser un conflit politique en termes de choc des religions ou des civilisations a de quoi déprimer ou effrayer.

Il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras devant ces nouvelles gauches qui instrumentalisent la religion, que ce soit au nom des déshérités ou sous l’étendard de la tolérance. Car sans la laïcité, la tolérance n’est que l’autre nom d’un laisser-faire qui aboutit forcément à la domination de la majorité sur la minorité. Face à l’alliance de l’obscurantisme et d’un progressisme dévoyé, il est urgent, dans nos pays comme dans le monde arabe, d’œuvrer à la renaissance d’une gauche de la Raison.

Les évolutions sociales et politiques, en Occident comme en Orient, sont assez défavorables, à court terme, à la laïcité. En France, celle-ci est devenu un ciment fragile de cet alliage politique improbable de la « gauche ». La défaite provisoire de la gauche laïque en Orient doit ainsi nous inciter à défendre plus que jamais ce trésor qu’est la laïcité contre les tentatives visant à utiliser politiquement le religieux ou à sacraliser des causes proprement politiques. Il est toutefois probable, qu’à long terme, l’islam politique ne séduira pas les masses, à l’image du soviétisme du siècle passé. Les révolutions arabes contemporaines et l’évolution de la société iranienne pourraient surprendre plus d’un sceptique. Mais, pour l’heure, il reste beaucoup à faire pour que l’idéal de l’émancipation, entendue comme capacité de chacun d’entre nous à modeler son destin singulier, ne soit plus assimilée à une « ruse de l’impérialisme ».

Pour être efficace, le combat pour la laïcité doit être aussi une lutte pour l’avènement d’une société post-capitaliste, c’est-à-dire d’une société qui aura dépassé le libéralisme réellement existant et institué une économie du Bien Commun. Mais, en aucun cas, comme le font les gauches irrationnelles, on ne saurait contester la légitimité des institutions laïques d’une république, tout imparfaite soit-elle, au nom de lendemains qui chantent. La voie du socialisme de la liberté est dans le chemin qui y mène, comme le montre, a contrario, la catastrophe des « socialismes réels » du siècle passé.[/access]

*Photo : http://oforchristsakes.wordpress.com

Lyon : agression antisémite contre un élève d’Ozar Hatorah

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C’est le ministère de l’Intérieur qui vient de l’annoncer : un élève du lycée juif toulousain Ozar Hatorah – celui-là même, donc, où Merah a perpétré son massacre d’enfants- a été victime d’une agression antisémite dans un train reliant Lyon à Toulouse. Les deux coupables présumés sont en garde à vue à Lyon.

Le jeune homme souffre d’une interruption temporaire de travail de huit jours. Il a déposé plainte dans la nuit au commissariat de Lyon et « les identités des deux agresseurs sont connues grâce à l’action en gare de la police ferroviaire », précise le ministère de l’Intérieur. D’après les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent aurait été pris à partie dans un compartiment après que les deux suspects ont remarqué une chaîne à son cou.

« Un adolescent de 17 ans portant un signe religieux distinctif et par ailleurs scolarisé à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, a été pris à partie et insulté par deux individus. L’adolescent a ensuite été agressé au niveau de la plate-forme des toilettes par ces deux mêmes individus qui l’ont roué de coups », rapporte ainsi le ministère.

« Seule l’intervention d’un passager et des contrôleurs de la SNCF a pu mettre un terme aux violences », poursuit le ministère qui juge que « ces actes d’une extrême violence sont inadmissibles ». Le porte-parole de Manuel Valls a à cette occasion réaffirmé sa volonté de « combattre toutes les résurgences de ce mal profond qu’est l’antisémitisme ».

Ce que le ministère ne rappelle pas, en revanche, c’est qu’après l’agression antisémite dont avaient été victimes, il y a un mois, trois jeunes juifs à Villeurbanne, près de Lyon, les coupables, tous issus des « quartiers sensibles » avaient été remis en liberté à l’issue de leur garde à vue, contre l’avis du parquet…

En ira-t-il de même cette fois ?

*Photo : Fabien Perissinotto

Face à Ayrault, une droite sous influence

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Le comportement des députés de droite lors de la déclaration de politique générale de Jean-Marc Ayrault (lazzis, grimaces, bras levés au ciel etc.) était sans doute destiné à montrer aux Français que, loin d’être abattue, la nouvelle opposition allait mener la vie dure au nouveau pouvoir. On peut douter que le spectacle de cette agitation à l’écoute d’un discours catalogue sans surprise et dénué du moindre lyrisme, ait fait marquer des points pour l’UMP et ses alliés dans une opinion encore bienveillante envers le président de la République et son Premier ministre. En se montrant collectivement agressive pour la galerie, cette droite parlementaire voulait également démontrer que « la guerre des chefs » pour la présidence de l’UMP déclenchée dès le lendemain de la défaite électorale du 17 juin n’entamait en rien sa cohésion face à la gauche victorieuse. Elle se voulait ainsi la digne héritière de ces gaullistes historiques qui, selon l’expression du regretté Robert-André Vivien[1. Robert-André Vivien (1923-1995) député gaulliste du Val-de-Marne de 1962 à 1995. Il était célèbre pour la qualité de ses interruptions des orateurs à l’Assemblée nationale], étaient tels une meute de loups, qui se déchirent entre eux, mais chassent en  meute. Un chahut collectif peut, certes, faire oublier un instant les tensions, rivalités, inimitiés qui font l’ordinaire de la vie d’une classe de collège comme celle d’un parti politique, mais il ne saurait tenir lieu de discours destiné à gagner la confiance du peuple.

Dans ce domaine, c’est plutôt la cacophonie qui règne, car les principaux dirigeants de l’UMP se déchirent sur le passé récent, notamment sur la manière dont a été menée la campagne de Nicolas Sarkozy. A la différence du débat au sein du PS lors des primaires, qui portait sur des choix d’avenir, celui qui s’ouvre pour l’élection du président de l’UMP se limite, pour l’instant, à un règlement de comptes entre ceux qui assument la ligne suivie lors de la campagne présidentielle (Jean-François Copé) et ceux qui dénoncent aujourd’hui la prétendue « droitisation » de cette campagne incarnée par le sulfureux conseiller Patrick Buisson (NKM, Roselyne Bachelot, Chantal Jouanno). François Fillon reste prudemment hors de cette polémique, mais n’interdit pas à ses partisans d’y mettre leur grain de sel. Quant à Alain Juppé, sa posture de vieux sage qui garderait la maison jusqu’à la désignation du candidat à la présidentielle de 2017 le contraint à tenir un discours rassembleur pour ne vexer personne.

Ce type d’affrontement n’est pas de nature à doter la droite française d’un corpus idéologique et programmatique se fondant sur une analyse approfondie du quinquennat écoulé, de ses réussites (oui, elles existent) et de ses échecs. On observe, pour l’instant, aucune autonomie de pensée dans cette droite déboussolée, sommée chaque jour de s’expliquer sur des thèmes que lui impose la gauche politique et médiatique comme la « droitisation » de l’UMP et la tentation d’alliance avec le Front National. Lancer, comme le propose J.F. Copé, un débat sur les «  valeurs » de la droite républicaine, c’est aussi céder aux pressions de cette même gauche qui met constamment en cause la vertu républicaine de l’autre camp.

D’ailleurs, pourquoi un parti politique devrait-il être producteur de valeurs qui le distinguent des autres ? La droite, comme la gauche, rassemblent des individus dont les convictions éthiques peuvent diverger sur des questions dites « sociétales» (avortement, mariage gay, euthanasie). S’il s’agit de s’approprier de manière partisane un patrimoine commun (la Nation, le drapeau, la laïcité etc.), il faut que soit déniée au camp d’en face la légitimité à les incarner, donc à transformer l’adversaire politique en ennemi à abattre. Ce que la gauche a parfaitement su faire en utilisant à son profit l’antisarkozysme viscéral distillé pendant cinq ans par une classe politico-médiatique majoritairement acquise à cette cause.

La droite ne reviendra pas au pouvoir parce qu’elle aura mis en ordre ses « valeurs ». Le peuple ne veut pas d’un pouvoir qui vous fasse la morale, mais d’un gouvernement qui agisse avec lucidité et compétence dans une époque où les idéologies d’hier ne sont d’aucune utilité pour naviguer en temps de crise.

Traditionnellement, la droite était créditée d’une plus grande compétence économique que la gauche, réputée dépensière. On lui faisait également plus confiance sur les questions de sécurité face à une gauche supposée laxiste dans ce domaine.

Or, aujourd’hui cet avantage  n’est plus aussi évident, car la gauche a tiré les leçons du 21 avril 2002. Le programme économique de François Hollande peut être qualifié de « blairiste », même si ce terme est rejeté avec horreur sur les bancs socialistes. L’orientation donnée par Manuel Valls au ministère de l’Intérieur ne laisse pas beaucoup de champ à une critique de la permissivité d’une gauche inspirée par les sociologues habituels de la culture de l’excuse.

La droite devrait donc se soucier prioritairement de reconquérir ce capital de confiance dans ces deux domaines essentiels. Comment ? En ne se laissant pas intimider par les anathèmes de la gauche : non, le libéralisme n’est pas un gros mot et la droite serait dans son rôle en proposant plus de liberté et moins de contraintes aux acteurs de l’économie nationale. Le discrédit dont souffre actuellement ce terme dans l’opinion à la suite de la crise des subprimes aux Etats-Unis ne pourra éternellement masquer que le libéralisme est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres, pour assurer le bien-être matériel des populations des pays avancés.

Elle doit également articuler un discours répondant à cette « insécurité culturelle » [2. Expression inventée par le politologue Laurent Bouvet.] ressentie par bon nombre de Français de toutes origines devant les formes prises par cette fameuse « diversité » des composantes de la société française. La présence de plus en plus visible d’un mode de vie islamiste dans nos villes inquiète, et faute d’une réponse adaptée à la complexité du problème, on laisse le champ libre aux démagogues. L’affirmation républicaine, le refus des quotas, l’affirmation des limites à ne pas franchir dans la « différenciation » pourraient constituer les piliers d’un discours de droite crédible sur cette question.

Le futur chef de la droite, quel qu’il soit, ne pourra pas faire l’économie de ce qui fait l’honneur de la politique : mettre des idées en mouvement dans la société, et se donner les moyens de les mettre en œuvre.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

France-Hongrie : le match !

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Le football étant d’actualité, l’idée me vient d’imaginer un match France-Hongrie. En l’état actuel, je crois bien que même les Hongrois pourraient nous battre, ce qui n’est pas peu dire…

Qu’en serait-il, si nous organisions une compétition entre les équipes entraînées par les couples Hollande-Ayrault et Orbán-Matolcsy[1. György Matolcsy est le ministre de l’économie hongrois.] ?

J’apprends que le pouvoir d’achat des Francais a baissé de 1,2% en un an, un record depuis 1984 (1,9%). Voilà qui n’est certes pas brillant. Et en Hongrie ? Il a fléchi de près de 4% cette année (pour un salaire net moyen de 520 euros). Alors que le taux inférieur de TVA est passé en France, sous un flot de protestations, de 5,5% à 7% (sauf gaz et électricité), il est en Hongrie d’au moins 18% sur les produits alimentaires de base et le chauffage urbain… mais de 27% sur le gaz, l’électricité, l’eau et le téléphone !

Ce taux de 27% est le plus élevé d’Europe. Pour un salaire brut minimum de 1 400 euros en France contre 300 euros en Hongrie. Sans parler des indemnités chômage limitées à 3 mois, des pensions d’invalidité sucrées par dizaines de milliers (ramenées en moyenne de 80 000 à 28 000 forints, autrement dit de 280 à 100 euros par mois).

Nous pourrions continuer longtemps ce petit jeu. Si j’insiste un peu lourdement, c’est que le ministre de l’Economie nationale György Matolcsy répète que la Hongrie est à la pointe de l’Europe et se sort de la crise alors que les autres pays y resteraient empêtrés.

Au-delà de ces chiffres, sur lesquels on pourrait débattre à l’infini, ce qui m’interpelle est ce dogme sans cesse martelé par Viktor Orbán selon lequel ce n’est pas sur les revenus, mais sur la consommation (produits et services) qu’il convient de taxer la population. Ceci au nom d’un principe d’égalité et de justice.

Un contresens. Qui va d’ailleurs contre la tendance générale en Europe. Je sais que le gouvernement Ayraut prépare une série de nouvelles taxes qui risque d’être douloureuse. Malgré tout, l’impôt français sur le revenu reste réparti sur une série de tranches et de taux bien affinés.

Alors que le Premier ministre français annonce la création d’une tranche supplémentaire à 45%, son homologue hongrois défend le principe d’une seule tranche pour tous: 16%, point à la ligne !

Résultat : le budget de la Hongrie perd chaque année 500 milliards de forints, au profit de 20% de privilégiés (revenus supérieurs qui voient leur impôt diminuer de moitié), de 20% aux revenus moyens-supérieurs inchangés, les 60% restants de couches moyennes et basses étant davantage imposés. Tout cela alors que 37% des Hongrois vivent en dessous du minimum vital !

D’un autre côté, le gouvernement hongrois multiplie à l’infini les taxes sur les produits et services les plus divers. 28 en deux ans! Les deux dernières trouvailles : un impôt « sur les transactions » et une taxe sur les communications téléphoniques. Prétendument inspirée de la taxe Tobin, la taxe sur les transactions en trahit l’esprit, car au lieu de s’attaquer à spéculation, elle s’en prend directement aux ménages et aux entreprises: 0,1% sur tous les mouvements de fonds : virements bancaires, retraits en billetterie, voire réglement des factures à la Poste. Inutile de vous faire un dessin, vous en mesurez certainement les conséquences (renforcement de l’économie souterraine, surcoût de gestion pour les banques. Rentrée prévue: entre 50 et 100 millards de forints, soit une cagnotte de cinq à dix fois inférieure à la perte générée par l’introduction du taux unique sur les revenus. Un autre impôt sera prélevé sur l’ensemble des communications téléphoniques (fixes et mobiles, SMS inclus) qui devrait rapporter entre 30 et 50 milliards de forints. Pour des communications déjà frappées d’une TVA de 27%. Et ainsi de suite. Nous pourrions prolonger la liste, avec certaines taxes des plus saugrenues.

A la décharge du gouvernement Orbán, il envisage de scinder la TVA en cinq taux au lieu de deux, s’échelonnant de 5% à 30%, ce qui assurerait un partage de l’impôt plus affiné donc plus juste. Seul hic : Bruxelles l’interdit.

Il n’empêche, Orbán s’acharne à défendre le taux d’imposition unique sur les revenus. Plus qu’une question idéologique, j’y vois le signe d’un entêtement intraitable. Les grands hommes d’Etat savent reconnaître certaines de leurs erreurs. Orbán est assurément un politicien habile… mais un grand homme d’Etat ? Cela reste à prouver.

L’assimilationnisme républicain a vécu

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Pour vous, un autre enseignement de l’élection présidentielle est que Marine Le Pen grignote une partie d’un électorat autrefois considéré comme acquis à la gauche : les fonctionnaires. Quelle est l’étendue du phénomène et comment l’expliquez-vous ?

L’explication est simple : le Front national a une sociologie de gauche ! Ce fait s’est encore confirmé et précisé au premier tour de la présidentielle, avec un important vote Marine Le Pen en provenance de la fonction publique. Pour l’essentiel, il s’agit de fonctionnaires de catégories B et surtout C, c’est-à-dire ceux qui, tout en restant protégés par leur statut, subissent objectivement une dégradation de leur niveau de vie, due essentiellement au renchérissement du foncier et à la hausse du prix de l’énergie, et dont les enfants sont confrontés à l’absence de perspective et d’espoir d’ascension sociale. Si on ajoute le fait que ces petits fonctionnaires occupent généralement des postes en contact direct avec le public et qu’ils habitent des quartiers où la vie s’est dégradée, on peut comprendre pourquoi, comme l’ensemble de l’électorat frontiste, ils sont sensibles aux thématiques d’immigration et d’insécurité.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque vous évoquez les quartiers populaires et la mixité sociale, rappelons que votre diagnostic est sans appel : la ghettoïsation et le séparatisme ethnique seraient déjà à l’œuvre…

Attention, dans Fractures françaises[1. Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010. Voir également : « Le prolo n’existe plus », entretien avec Christophe Guilluy, Causeur Magazine n°35, mai 2011.], j’essaie de montrer que les causes du séparatisme sont multiples et obéissent à plusieurs logiques − économique, foncière, sociale et, finalement, culturelle. Dans ce contexte, la question cruciale est celle de l’instabilité démographique. Nous sommes à l’ère de minorités et de majorités relatives variant dans le temps et dans l’espace à l’intérieur d’une société multiculturelle. Devenir « minoritaire » dans son immeuble ou son quartier est parfois inévitable. Quand on ne jouit pas de revenus suffisants pour envisager un déménagement, cette instabilité démographique peut être très anxiogène. L’ampleur du vote FN en Seine-et-Marne, y compris dans des communes sans immigrés, est directement liée à ce type de situation. Un grand nombre des habitants des quartiers pavillonnaires seine-et-marnais se sont installés dans ces secteurs après avoir quitté les logements sociaux qu’ils occupaient en Seine-Saint-Denis dans les années 1980-1990. Aujourd’hui, alors que les populations d’origine étrangère acquièrent des maisons individuelles, ils craignent à nouveau d’être rattrapés par cette réalité.

Cela prouve-t-il que la cohabitation est problématique, même quand les immigrés extra-européens sont minoritaires ? Et faut-il en conclure que les Français sont de plus en plus racistes et pas seulement heurtés par les pratiques et les modes de vie qui leur semblent étrangers à la tradition nationale ?

Dans une société multiculturelle, « l’autre » ne devient pas « soi ». Dans ce contexte la question de l’instabilité démographique devient essentielle. « Vais-je continuer à vivre dans un environnement « familier » ?» C’est ça la question que se posent bon nombre de Français, surtout quand ils n’ont pas les moyens de se protéger derrière des « frontières culturelles » invisibles, que les bobos érigent, par exemple, en contournant la carte scolaire. En réalité, plus que le racisme, c’est l’absence de discours clair sur la question de la régulation des flux migratoires, et donc la peur de devenir minoritaire, qui explique que le rejet de l’immigration progresse.

En tout cas, le séparatisme peut parfois sembler préférable à un « métissage » qui ne marche pas : l’îlot chinois du 13e arrondissement de Paris reste relativement paisible, alors que Chinois et Maghrébins s’affrontent à Belleville…

À Belleville, les tensions entre Chinois et Maghrébins résultent des agressions dont les Asiatiques sont victimes, phénomène qui est d’ailleurs observé dans l’ensemble de la région. Cela explique pourquoi, il y a deux ans, la manifestation organisée à Belleville par les Chinois du quartier avait attiré des Asiatiques du 13e arrondissement, mais aussi ceux de toute la région parisienne.

Cela ne prouve-t-il pas l’existence d’un communautarisme viable que vous semblez refuser au nom d’une vision surannée de la République, en vous accrochant au modèle assimilationniste républicain, dont vous êtes pourtant bien obligé de constater l’obsolescence ?

S’il a jadis prouvé son efficacité, l’assimilationnisme républicain a vécu. C’est triste, mais c’est ainsi ! Qu’on le veuille ou non, nous vivons aujourd’hui dans une société multiculturelle. Et s’il ne s’agit pas encore de communautarisme à l’anglo-saxonne, les questions d’origine ethnique et de différences culturelles sont néanmoins de plus en plus prégnantes. Il n’est donc plus temps de se demander si on peut revenir à l’assimilation : cette page est définitivement tournée ! Aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir si la République est encore capable d’imposer la neutralité dans la sphère publique et d’empêcher les débordements identitaires dans les services publics. C’est-à-dire de sauver ce qui peut encore l’être.[/access]

 

*Photo : siobh.ie