C’est un lambeau triste de l’histoire de France des années 00, la suite contemporaine de ses romans du vingtième siècle – L’Appât, Maos et Ils ont tué Pierre Overney -, que raconte Morgan Sportès dans Tout, tout de suite.
Du drame médiatiquement labellisé « L’affaire du gang des barbares », il crée un « conte de faits » au style glacé et parfait comme la mort au bout de la tragédie. Nul Youssouf Fofana ici, pas plus d’Ilan Halimi. Nous sommes dans un roman monumental qui se situe, par-delà la haine, dans l’écume « cradingue » de Paris banlieue : « En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces, un citoyen français de confession juive. J’appelle le premier Yacef, le second Elie. L’un a 25 ans, l’autre 23. »

Les pieds nickelés de la haine

Pourquoi Yacef, caïd des territoires oubliés de la République, a-t-il kidnappé Elie ? Parce qu’il était « feuj », que les « feujs » sont riches et que sa vie valait 400 000 euros.Yacef a convaincu de sa vérité une petite armée de chiens abandonnés, sans jobs ni attaches. Des hommes qui répondent au nom de Kids, Capuccino, Khaled, Gérard, Krack et Big Mac. Des filles aussi qui, entre une raclée et quelques billets glissés dans le string, serviront d’appâts, telles des petites sœurs déclassées de Valérie Subra. Celle qu’il faut au plan de Yacef s’appelle Zelda. Elle n’a pas 20 ans. Elle est sexy, bête et provocante. Elle rêve de gloire et de fric. Elle est prête à tout comme l’héroïne d’un film de Gus Van Sant.

Le 17 janvier 2006, c’est elle qui, boulevard Voltaire, pénètre dans un magasin de téléphonie mobile, aguiche Elie auquel elle donne rendez-vous, trois jours plus tard, au Bouquet d’Alesia, un bistrot du XIVe arrondissement. Elle le guidera au coeur du traquenard fatal.

Jusqu’au 13 février, Elie sera séquestré dans un appartement, puis dans une cave, d’une cité de Bagneux, rue Maïakovski. Les poètes, parfois, sont grimés en soldats inconnus. Surveillé par une horde abrutie de geôliers amateurs, Elie est nu, ligoté, cogné, brûlé, à peine nourri, entre autres tortures. Quand on demandera à ses geôliers la raison qui les a poussés à accepter un tel rôle de kapo, la réponse est toujours identique : « Pour l’argent. »

Tout, tout de suite suit les tribulations des enfants de TF1 et de Tony Montana, le modèle bling bling de Yacef. Jadis, les enfants étaient tristes ; aujourd’hui, ils n’ont gardé de la tristesse qu’une haine désincarnée en violence pure. Ecoutant les rappeurs Booba et 50 Cent, lisant Guy Debord, Adorno et Jaime Semprun, Morgan Sportès arpente l’enfer des jours et des nuits d’Elie, ausculte les soubresauts psychologiques de Yacef.

Il a décortiqué les 8000 pages du dossier d’instruction, écouté la famille d’Elie et les autorités judiciaires, consulté les sms et les mails envoyés par Yacef et ses pieds nickelés criminels. Sportès ne parle jamais de « barbares », ce cache-sexe lexical visant à ne pas se plonger dans nos temps de crise permanente et de chômage de masse, dans la banalité du mal.

Le mal, Sportès l’a suivi à la trace, pistant les odeurs de soufre et de sang. De Bagneux à Bobigny en passant par Abidjan, des laveries automatiques aux Hippopotamus, de Chatelet-Les Halles au bois du Genou où le corps d’Elie a été retrouvé : « Entrer dans ce bois, c’est entrer un peu dans l’âme de Yacef, c’est-à-dire dans l’âme sauvage de nos sociétés. »

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