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Relisez Jacques Sternberg !

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On a eu la chance d’un peu connaître Jacques Sternberg au moment où l’on était édité par Pierre-Jean et Hélène Oswald qui s’étaient réfugiés aux Belles Lettres et avaient lancé la collection Le Cabinet Noir. Jacques Sternberg faisait partie de ces écrivains qui ressemblaient à leurs livres : il était noir, désespéré et drôle. Il avait l’humour très particulier des survivants, de ceux qui naissent à Anvers en 1923 dans une famille juive, par exemple. Jacques Sternberg était le champion toutes catégories de la short story et même de la very short story. Un paragraphe, voire une phrase. Il a été en France un des pionniers de la SF et a aussi inventé un fantastique bien particulier. Il a animé la revue Mépris et était ami de Roland Topor.

Il ne se trouvait bon que dans la forme courte. Il n’aimait pas tellement ses romans. Nous si. Et notamment ce Toi, ma nuit qui ne se contente pas d’avoir un beau titre. Le roman raconte comment dans une société sexo-orwellienne, polluée, urbanisée à l’extrême, où la pornographie est devenue le mode de vie obligé, un homme tombe amoureux d’une femme et tente de vivre une histoire d’amour comme dans le monde d’avant. Jacques Sternberg n’était pas un puritain, loin de là. Au contraire, avec son solex et son bonnet de marin, il fut un très grand séducteur et un très grand séduit. Mais il avait pressenti dans Toi, ma nuit, écrit en 1965, toutes les ambiguïtés de la révolution sexuelle qui était sur le point d’advenir et comment la société spectaculaire marchande allait retourner en aliénation ce qui se voulait émancipation.
On a lu Toi, ma nuit quand on avait seize ans, en Folio. Ce roman, on lui doit beaucoup : il n’est pas pour rien dans la construction de notre imaginaire et l’on sait à qui l’on doit cette sensation durable d’être un homme seul dans une société prétotalitaire où neuf femmes sur dix, surtout les trentenaires, donnent l’impression d’avoir été implantées à la naissance avec une puce qui les programme pour la soumission, la consommation, le sexe en vingt leçons, l’hystérie froide et le bovarysme assisté par ordinateur.

Quand on a rencontré Sternberg, en 99, on lui a demandé de nous dédicacer notre exemplaire folio. Il l’a fait avec une bienveillance amusée. Et puis voilà qu’une « bonne pêche » chez un bouquiniste de Bruxelles nous a fait trouver l’édition originale, celle publiée chez Eric Losfeld, et dédicacée à un autre des maîtres de notre jeunesse, le grand André Pieyre de Mandiargues qui lui aussi, mais dans une veine plus nettement post surréaliste, savait jouer du fantastique et de l’érotisme comme personne, notamment dans Le Lis de Mer, Le Musée Noir ou Mascarets.
Une dernière chose, Jacques Sternberg est mort en 2006. Il ne voulait plus écrire, ce qui est toujours mauvais signe pour un écrivain. Pourtant, nous l’avons tanné pour qu’il nous donne un conte, même très bref, dans l’anthologie que nous préparions sur le thème du dernier homme et qui est sortie en février 2004 aux Belles Lettres. A notre connaissance, ce conte n’a jamais été repris dans un recueil. Il s’appelait Blanc et racontait en vingt lignes comment un vieil écrivain écrivait son dernier conte à défaut d’être le dernière homme. Il est introuvable, en fait.
Comme la voix de Sternberg, dont l’humour noir et la sensualité sont pourtant deux vertus essentielles pour ceux qui voudraient survivre encore un peu.
Toi, ma nuit, décidément…

Toi, ma nuit, de Jacques Sternberg, Eric Losfeld, 1965, 89 rue du Midi, Bruxelles, 5 euros.

Sidérurgie, écologie, démagogie et gabegie

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Tout préoccupé qu’il est par PSA, le ministre du Redressement productif n’a pourtant pas oublié la Lorraine. Il vient en effet de nommer une sous-traitante pour la région sinistrée, chargée de se pencher avec gravité et condescendance sur le sort des entreprises en difficulté, dont évidemment Arcelor-Mittal, le feuilleton interminable décrivant la lente agonie de la sidérurgie française sous le regard amusé d’un milliardaire indien.

Sandrine Anstett, c’est son nom (à ne pas confondre avec le sous-préfet de Commercy), chargée de mission de la DATAR (une de ces innombrables usines à gaz réservées à des diplômés qui ont l’air de se rendre utiles) aura fort à faire face aux sidérurgistes désabusés: elle a d’ores et déjà commandité une mission d’expertise sur le fameux projet ULCOS, censé sauver les hauts fourneaux de Patural dont je vous parlais tantôt avec des trémolos dans la voix, captation du CO2 que l’on stocke ensuite en sous-sol, cela me semble ridicule mais l’idée séduit visiblement un partie des experts en réchauffement climatique. Planter des arbres ou arrêter de massacrer les forêts tropicales me semblerait plus intelligent, mais allez donc en parler au maire de Metz qui en a coupé 900 pour son fameux pseudo-tramway festif à roulettes…

Bref, une mission d’expertise qui rendra ses conclusions fin juillet alors que le projet en question, retenu par la Commission européenne, à la grande joie d’Arnaud le ministre et du président du conseil régional réunis autour d’une quiche lorraine, le projet, dis-je, est classé en huitième place dans le palmarès de ladite commission et du financeur la BEI : sachant que seulement les trois premiers, comme aux JO, seront effectivement actés fin 2012, ça ne semble pas vraiment bien engagé et le responsable CFDT qui mène la lutte finale des Arcelor, Edouard Martin, ne cache pas son dégoût… Moi non plus : la vessie ULCOS se dégonfle, miroir aux alouettes brandi aux ouvriers comme on lance un os à un chien. Bref, les gars, il est temps de foutre le feu à l’usine!

Bayreuth – Hollywood, même combat !

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Le cinéma est la seconde vie de l’opéra. Et cela pas seulement parce que certains cinéastes sont dit « opératiques » (Kubrick, Coppola, Léone) et certains opéras « cinématographiques » (Aïda, Carmen, Salomé), pas seulement parce que ces deux arts s’échangent continuellement leurs genres (le péplum avec Oedipus Rex de Stravinski, le western avec La fille du far-West de Puccini, le film d’horreur avec Erwartung de Schönberg, le mélodrame ou la comédie sentimentale avec presque tout depuis les madrigaux de Monteverdi), pas seulement parce que de Visconti à Haneke, de Bergman à Rosi ou de Losey à Chéreau, nombre de metteurs en scène se sont révélés dans les deux mondes, pas seulement parce que quatre-vingt dix pour cent des musiques de films sont des plagiats de Wagner (écoutez John Williams chez Lucas & Spielberg), Strauss (écoutez Max Steiner dans Autant en emporte le vent) et Berg (écoutez Bernard Hermann chez Hitchcock), pas seulement, enfin, parce que les cinémas UGC proposent depuis peu des spectacles d’opéra live dans leurs salles, mais parce que depuis ses débuts le cinéma utilise l’ensemble de la syntaxe musicalo-scénique. « Le cinéma, c’est l’opéra moins le théâtre. » Tu l’as dit, Mehdi !

Juste retour des choses : aujourd’hui, ce sont les films qui inspirent les mises en scènes d’opéra : combien de Ring et de Parsifal montés comme Star Wars ? De David McVicar qui conçoit « sa » Salomé de 2008 à partir du Salo de Pasolini à Krystoph Warlikovski qui dans son Parsifal, d’ailleurs controversé, de la même année, utilisait quelques images d’Allemagne année zéro de Rossellini et faisait revenir régulièrement sur scène un personnage de cosmonaute muet et qu’un cinéphile averti reconnaissait comme le Dave Bowman du 2001 de Kubrick, sans même parler du Tristan et Isolde, celui-ci culte, de Peter Sellars et du vidéaste Bill Viola qui projetaient sur de gigantesques écrans des films de vague, de brasier ou d’homme et de femme se dénudant au fil des scènes, faisant de la partition une véritable projection, l’opéra contemporain suit le cinéma classique ou réciproquement.

Du lyrique au cinématographique, il n’y a qu’un pas… rétroactif – le cinéma naissant virtuellement à Munich le 21 juin 1868 avec la première représentation des Maîtres-Chanteurs de Nuremberg de Wagner – « le premier film de l’histoire du cinéma » selon Mehdi Belhaj Kacem et dont s’inspireront Eisenstein, Hitchcock, Lubitsch, Capra, Chaplin et même Godard, Syberberg, les Straub et Monteiro. Seuls les cinéphiles intégristes (cliché) et les mélomanes puristes (rengaine), au fond pas assez dilettantes, c’est-à-dire pas assez innocents dans leur admiration, ne comprendront rien à ce que l’hybride auteur de Cancer propose dans cet épatant Opera mundi. « Qui aime le cinéma sans connaître l’opéra n’est cinéphile qu’à moitié ». Bien d’accord

Voyez plutôt. Les lumières s’éteignent. Le rideau se lève. Le générique sert d’ouverture. Les images défilent comme les mesures. Le montage est affaire de rythme. Le travelling fonctionne comme une mélodie. Les fondus enchaînés se déroulent comme des fondus sonores. Les raccords ne sont rien d’autre que des accords. Le zoom est diatonique. Le suspense lui-même est une question de chromatisme visuel. Tout est fait absolument pour hypnotiser le spectateur, le foutre dans une caverne, l’attacher au fauteuil, lui mettre des écarquilleurs de paupières comme Alex dans Orange mécanique et lui envoyer tout ce que l’on peut en images et en son. Bref, le manipuler à son aise, tourner ses affects en bourriques, faire de son système nerveux le réceptacle idéal de tous les discours, totalitaires ou non – en un mot, le wagnériser. Car c’est évidemment Wagner, l’éternel coupable des XIXème, XXème et XXIème siècle, l’ensorcelant celtique qui non content d’avoir « rendu la musique malade » selon le mot célèbre de Nietzsche, aura en outre inspiré Hitler, puis inventé le cinéma, cet art le plus trouble – et qui devra par conséquent subir comme il se doit les petites remarques désagréables habituelles de ceux qui, tel Belhaj Kacem, le chérissent, mais se sentent obligés de bien montrer à leurs lecteurs qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils savent garder la distance, et que leur wagnérisme est avant tout « critique ». Un peu comme les cinéphiles hystériques qui, après avoir pleuré toutes les larmes de leurs corps devant un Douglas Sirk, s’être pris pour Batman ou le Joker dans The Dark Knight ou s’être masturbés frénétiquement pendant Le dernier tango à Paris, rappellent immanquablement que le cinéma ce n’est pas « une image juste mais juste une image ».

Au fond, tout ce que les contempteurs du cinéma ont pu dire de celui-ci (et notamment Stéphane Zagdanski dans sa Mort dans l’oeil, où le cinéma en prenait pour son grade comme « vision, domination, falsification, éradication, fascination, manipulation, dévastation, usurpation »), on pourrait le dire tout autant de l’opéra – ce qu’enfermé dans son racisme antivisuel, « Zag » n’a jamais compris, mais passons. Qu’on les dénigre ou qu’on les adore, opéra et cinéma restent ces deux grandes machines à tromper de l’art moderne qui savent mieux que tous les spectacles vivants, et sans doute encore plus le cinéma qui est un spectacle mortifère, aveugler et assourdir le spectateur, et lui donner « envie d’envahir la Pologne » selon le mot célèbre de Woody Allen à propos de Wagner.

Avec la part d’esbroufe qui convient à ce genre d’essai, ses digressions improbables (pourquoi n’a-t-on jamais créé d’opéra pornographique – la pornographie étant l’apothéose du cinéma comme le cinéma étant celle de l’opéra, hein, on se le demande ?), l’auteur, lui-même jamais à l’abri de célébrer son génie messianique et d’ailleurs connu pour ça (« Vous me suivez ? Non, ça viendra », répète-t-il comme un métronome au lecteur comme s’il voulait créer son propre leitmotiv), conduit néanmoins son exercice d’admiration tordu avec brio et conviction – celui-ci ayant d’abord le mérite de rendre hommage et justice à ces grands génies de la mise en scène télévisuelle d’opéra qu’ont été Joachim Hess, Goetz Friedrich et surtout l’immense Jean-Pierre Ponnelle, le seul qui soit comparable au Bergman de La flûte enchantée, et dont Belhaj Kacem nous vante avec des trémolos fort légitimes ses productions de La clémence de Titus de 1980, l’opéra mal aimé de Mozart et qui devient un sommet de « chorégraphie strictement musicale », ou du Couronnement de Pompée de 1979, qui constitue selon lui l’accomplissement de cette création mutante qu’est l’opéra mis en scène en dehors de sa scène. Le DVD d’opéra est en effet ce « quelque chose qui n’est ni de l’opéra proprement dit, son expérience vécue, et sa synchronie, ni du théâtre lyrique, ni du cinéma. Quelque chose qui s’intercale entre tout ça et dont personne [sauf Mehdi Belhaj Kacem bien entendu] n’a jamais parlé comme tel ».

Rien ne remplace l’opéra en live, argueront les puristes et autres terroristes du jouir authentique. Pour l’ambiance salonnarde, le prix prohibitif et le spectacle raté une fois sur deux, certainement. Mais pour la connaissance intime de l’œuvre et son plaisir ad vitam aeternam, rien ne remplace aujourd’hui le DVD d’opéra. Tant pis pour ceux que cela va faire hurler, mais l’écran plasma vaut largement la scène de la Scala. Et il n’est pas sûr que le geek mélomane qui a vu et revu le Peter Grimes de la BBC de 1969 ou le Lulu de Graham Vick de 1996 avec la fabuleuse Christine Schäfer dans le rôle titre ait à apprendre quelque chose du mélomane mondain qui passe sa vie entre le Met de New York ou le festival de Salzbourg. En vérité, et comme l’avait déjà prouvé Roberto Rossellini avec ses films « pédagogiques » des années 60 et 70, et pour ne pas reparler de l’intégrale Shakespeare de la BBC faite quelques années plus tard, il se pourrait bien que la haute culture repasse aujourd’hui par la télé et nous fasse oublier la basse (Inquisitio). Le DVD d’opéra réaliserait ainsi l’utopie rossellinienne d’une télévision artistique et encyclopédique et le rêve d’une haute culture pour tous.

Mehdi Belhaj Kacem, Opera mundi, la seconde vie de l’opéra I, Variations XX, Editions Léo Scheer.

*Photo : fr_z

Au temps où les hommes se font tout petits…

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Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, nous vivons à l’ère de l’hégémonie féminine. Les nouvelles règles sont, certes, plus douces que celles de la domination masculine, mais leur transgression coûte très cher. Les hommes qui souhaiteraient éviter toute souffrance inutile – à l’ère féminine, toute souffrance est d’ailleurs inutile par définition et, avis aux martyrs, elle n’est plus glorifiée ni même valorisée – devraient apprendre rapidement dans quel monde nous vivons. Cécilia Rouaud se charge de leur rééducation avec beaucoup de talent et de perspicacité dans son premier film au titre évocateur : « Je me suis fait tout petit« . Grâce au caractère sexué de la langue française, il n’y pas de doute sur l’objet du rapetissement.

En 1956, quand Georges Brassens écrivait pour sa « Poupée » cette merveilleuse chanson éponyme, imaginait-il à quel point il avait raison ? En 1953, déjà, il était allé chercher chez Aragon Il n’y a pas d’amour heureux pour mettre en musique ces mots quelques peu équivoques : « rien n’est jamais acquis à l’homme ». Certains n’y ont vu qu’une gentille chanson d’amour; or, au faîte de la domination masculine, Brassens prophétisait en fait l’imminente débâcle du mâle. Cinq décennies plus tard, avec Je me suis fait tout petit, Cecilia Rouaud nous fait visiter le monde merveilleux des femmes où les intuitions prémonitoires de Brassens sont devenues réalités.

Yvan (Denis Ménochet), la quarantaine un peu négligée, est complètement largué. La vie de ce professeur de Français de collège s’est arrêtée cinq ans auparavant quand, sa femme Eve (what else ?) l’a quitté, ainsi que leurs deux filles, pour un autre homme qu’elle a suivi en Thaïlande. Dévasté et incapable d’assumer son rôle de père, Yvan confie les filles à sa sœur Ariane (Léa Drucker) et à son beau-frère (Laurent Lucas), permettant ainsi à ce couple sans enfants de former « une vraie » famille. Dans sa dérive existentielle, Yvan se heurte littéralement à Emmanuelle (Vanessa Paradis), la femme qui, enfin, le libérera. Oui mais de quoi ? Telle est la question autour de laquelle tourne l’intrigue.

D’après le film, être libre aujourd’hui c’est accepter pleinement le nouveau cours du monde, une logique « psychologisante » portée et incarnée par les femmes, où notre for intérieur dicte les lois qui nous gouvernent. Mais Yvan vit dans un monde régi par les normes sociétales et par une logique morale, source de conflits permanents entre volontés et désirs individuels d’un côté, loi et règles collectives de l’autre.
Ainsi, le véritable problème d’Yvan n’est pas la blessure narcissique que lui a infligée le départ de sa femme. S’il vit depuis cinq ans dans des cartons, incapable d’assumer une relation avec une autre femme que sa sœur, c’est que personne autour de lui, pas même ses deux filles, ne s’indigne du comportement de sa femme.

Dans notre gynécocratie, la seule loi est de vivre à chaque instant en accord avec ses sentiments. Je t’aimais hier, nous avons eu deux enfants ensemble, aujourd’hui j’en aime un autre avec lequel je pars à Phuket. Tout cela ne se veut ni moral ni immoral mais par-delà bien et mal. Pour Yvan, le comble est qu’Eve, son ex, ne culpabilise pas. Ainsi, elle donne sporadiquement de ses nouvelles en DVD, et quand sa nouvelle histoire d’amour se termine, elle n’hésite pas à abandonner Léo, le petit garçon né de cette relation… en le confiant à la sœur d’Yvan ! Le petit aura bien entendu droit à son DVD maternel pour son anniversaire. Le destin du petit garçon sera l’objet d’un combat entre deux forces : la volonté d’Ariane de materner, vivre la féminité jusqu’au bout, et la responsabilité d’Yvan, donc le sentiment du devoir moral : « je ne peux pas faire ça même si j’en ai envie » lui ouvrira le chemin de la paternité.

Yvan s’écroule sous le poids de la paternité et de la masculinité, se déchire dans des conflits intérieurs entre ses émotions et les normes qui encadrent le rôle du mâle. Les femmes qui l’entourent font en revanche ce qu’elles ont envie de faire sans l’ombre d’un remord ou du moindre sentiment de culpabilité. Yvan ne comprend pas que dans le nouveau monde le mot « devoir » est banni car tout est permis pour s’épanouir personnellement à une seule condition : il faut dire les choses. Si on a le courage de trouver les mots, on est dispensé de responsabilité morale et de tous les dommages collatéraux.

Dans cette logique psychologisante, on ne condamne jamais, on essaie de comprendre, on ne juge pas, on respecte jusqu’au plus absurde. L’autorité et la loi sont abolies au profit d’un matriarcat bienveillant et bavard. Les femmes enfantent, maternent – comme dit la fille aînée d’Yvan, 18 ans, « ne pas avoir d’enfant c’est mourir » – et finissent par infantiliser tout le monde, à commencer par les hommes.

La famille contemporaine, contrairement à une idée reçue, n’est donc ni recomposée ni homoparentale mais matriarcale. Ce n’est pas un hasard si le film commence avec un gros plan sur un enfant perdu et se termine dans la cour d’une école maternelle, sans une seule scène érotique entre ces deux moments. Il n’y a plus d’hommes ni d’époux, mais que des enfants, fussent-ils parfois âgés de 40 ans. Les pères ont cédé leur place aux géniteurs, aide-maternels, enfants attardés et un peu perdus qui finissent – c’est une comédie ! – par être sauvés par une femme.

Je me suis fait tout petit, de Cecilia Rouaud

Dans trop peu de salles, à voir rapidement

Vacances, j’oublie tout !

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Quand vous partez de chez vous quatre nuits consécutives pour des raisons personnelles, l’INSEE appelle ça des vacances. C’est une définition empruntée à l’OMT, l’organisation mondiale du tourisme, depuis 1995. Cela exclut les voyages d’affaires et d’étude, les déplacements professionnels, les longs séjours pour raisons médicales (cure, sanatorium, prison centrale) et les enterrements à l’autre bout du pays, où l’on se rend en espérant que Tatie Danielle a laissé quelque chose sur son testament[1. A propos, l’extraordinaire Tsilla Chelton est morte à 94 ans, le 15 juillet dernier].
Quatre jours, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense. En 36, le Front Populaire, avait, sous la pression du mouvement social et des grandes grèves, octroyé quinze jours de congés payés. Ca devait être l’apocalypse économique, la fin de l’industrie française, la mort de notre compétitivité, qu’ils disaient déjà, dans la TSF, les Jean-Marc Sylvestre de l’époque.

Tout ça parce que des prolos à casquette emmenaient des jolies filles à bord de tandems de location sur les plages de Vendée. Que des ouvriers de l’Ile Seguin allaient voir grandir leurs mômes chez la belle-mère en Auvergne. Pensons d’ailleurs à relire L’Eté 36 de Poirot-Delpech, un joli roman sur la révolution tranquille et durable que furent les congés payés, le bonheur inédit d’être au monde qu’ils donnaient à ceux qui étaient persuadés que leur vie était condamnée de toute éternité à travailler, puis à mourir.
Quatre jours… On se dit qu’avec une définition comme ça, et si on écoute ces culpabilisateurs que sont les éditorialistes économiques télévisuels, les Français doivent être de sacrés fainéants. Ils sont tous, tout le temps en vacances ! Et après on s’étonne ! Les Allemands, les Anglais, ils partent peut-être ? Oui, apparemment, comme le constate n’importe qui se promenant dans le Sud de l’Europe en haute saison. Même si les Allemands, ces temps-ci, on se demande pourquoi, évitent la Grèce voire revendent leurs maisons pour ceux qui en avaient.

Français fainéants, alors ? Peut-être que oui, peut-être que non. En tout cas, s’ils glandent, c’est de plus en plus souvent chez eux. Une enquête du CREDOC indique une tendance lourde depuis le début des années 90 et montre que les ménages les plus défavorisés partent de moins en moins en vacances. Cette tendance s’est singulièrement accélérée entre 2007 et 2012. 47% des plus pauvres partaient en vacances en 2007, ils ne sont plus que 37% aujourd’hui.
Nous n’aurons pas la cruauté de faire remarquer que cette baisse spectaculaire correspond au dernier quinquennat. Après tout, Nicolas Sarkozy n’est pas responsable de la crise et ne peut-être tenu comptable que de la gestion de ses conséquences. Mais je me souviens des discours élyséens au pathos larmoyants sur les heures supplémentaires défiscalisées qui permettraient aux pauvres d’améliorer leur triste vie quotidienne et notamment de partir enfin en vacances. Apparemment, ça n’a pas suffi.
Et puis, il n’est peut-être pas inutile de dire que les heures supplémentaires défiscalisées n’ont apparemment rien changé à l’affaire en ces temps où la droite tente une petite contre-offensive idéologique sur leur « suppression inique par ces salauds de rouges ».

Mais suis-je bête ! Pour bénficier des heures supplémentaires défiscalisées, il faut avoir un emploi. Et comme entre 700 000 et un million de personnes de plus ont fréquenté Pôle Emploi entre 2007 et 2012, notamment grâce aux heures sup défiscalisées qui n’incitaient pas le patron à l’embauche, comment ces chômeurs auraient-ils pu partir en vacances, ne serait-ce que quatre jours, grâce à ce merveilleux dispositif ?
Mais bon, on ne va pas les plaindre non plus, les chômeurs. Pour eux, les vacances, c’est tous les jours…

Pourquoi tout est bien dans le meilleur des mondes possibles

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Si j’étais un exploité (ce qu’à Dieu ne plaise) je pense que je ne laisserais personne dire que le monde est en crise. La crise est le mot préféré des imbéciles et des puissants. Il permet de diluer les responsabilités individuelles (voyez l’usage de ce terme en politique toutes les fois qu’il s’agit d’excuser un bilan particulièrement déplorable), ou, ce qui revient au même, de demander aux pauvres de contribuer solidairement au renflouement des riches. Sans ce petit mot diabolique, il serait impossible de réaliser ce prodige : demander à ceux qui n’ont rien fait de se serrer la ceinture. Même Dieu n’y avait pas pensé : punir l’innocent pour les péchés du coupable.

On comprend que ce mot soit invoqué par les banquiers, repris par les experts, puis relayé par tous les journalistes du royaume. Le comble est atteint lorsque le bas peuple, croyant faire montre d’une admirable lucidité politique, paie son tribut au Souverain Poncif en parodiant l’inquiétude des élites. Il est vrai que se soucier du futur vous donne un air intelligent sur un plateau de télévision. Il n’en reste pas moins que, si j’étais un exploité, je me méfierais comme de la peste du mot « crise ». Quel terme lui opposer ? Voltaire prête à Leibniz la formule suivante : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Etant donné l’usage éhonté que les partisans de l’austérité font du pessisme ambiant, j’ose affirmer qu’elle constitue une excellente formule contre les prophètes de malheur qui n’attendent que le malheur pour enfoncer la tête du peuple sous l’eau.

Un photographe nommé désir

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Pourquoi l’œuvre d’Helmut Newton est-elle toujours aussi subversive ? La réponse à cette question saute au visage et aux sens de tout visiteur de la rétrospective du Grand Palais : les images suintantes de désir, qui sont un plaidoyer pour le corps dense, puissant et magistral de la femme, la tension érotique joyeusement transgressive qui transpire de certains clichés, troubleront à jamais ses nuits.[access capability= »lire_inedits »] À l’heure du maigre, du « light », du jeune, de l’unisexe, Helmut Newton nous offre des corps de femmes mûres, des poitrines découvertes, des jambes d’amazones qui n’en finissent plus et des poses conquérantes. Qui peut rester de marbre devant la photographie de son épouse June Newton, prise à Paris en 1972[1. Du 27 juin au 2 septembre, la Maison européenne de la photographie présente une rétrospective consacrée à son épouse, June Newton, alias Alice Springs, photographe de renommée internationale.] ? On la voit allumer une cigarette à table, le col entrouvert de sa robe laissant apparaître deux seins hypnotiques, un verre de vin posé devant elle.

On ne dira jamais assez l’émoi que suscite la métaphysique de la fille à poil. Rien à dire, la femme nue est l’avenir de l’homme. Attention, il ne s’agit pas de la nudité chirurgicale de certaines revues pornographiques, ni de celle, faussement érotique, des géants de la cosmétique, mais de ce mélange de vulgarité maîtrisée et d’esthétisme flamboyant qui est un catalyseur de sentiments.

Tout au long de sa vie, Newton a photographié les femmes qu’il désirait, et portraituré les rich and beautiful qu’il suivait de Paris à Saint-Tropez, de Monte-Carlo à Los Angeles où il est mort, au volant de sa Cadillac, à 83 ans. Qu’il habillât ou déshabillât, cet orfèvre de la mise en scène ignorait les convenances, comme en témoigne cet inoubliable cliché de 1976 où l’on voit Catherine Deneuve, clope au bec, déshabillé tombant et regard provocant.

Percutante, brutale, sa photo met K.O. celui qui la regarde. « Je n’aime ni la gentillesse ni la douceur », disait-il. Les amateurs d’art édifiant feront mieux de passer leur chemin: « Il n’y a aucun message dans mes photos, disait-il. Elles sont simples et n’ont pas besoin d’explications. » Newton ne cherchait pas à changer le monde, ni à en révéler la misère. Qui oserait parler ainsi quand les galeries sont emplies des œuvres de penseurs incompris ? Newton a tout pour désespérer les critiques en quête de sens : « La seule chose à dire sur mes photos, observait-il, c’est qu’elles ne sont jamais floues. »[/access]

Exposition Helmut Newton, « La star des photographes », au Grand Palais de Paris, galerie sud-est, prolongée jusqu’au 30 juillet.

PSA et les pompiers-pyromanes

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Vous avez certainement entendu parler de ces incendies qui, après enquête, s’étaient avérés avoir été allumés par des pompiers. Je ne suis pas psychologue et n’ai pas la prétention de me faire passer pour tel mais il est une hypothèse raisonnable qui pourrait expliquer ce qu’il se passe dans la tête d’un pompier-pyromane : il tente d’une de justifier sa propre existence. Pas de feu, pas de pompier : il deviendrait pyromane pour justifier l’existence de son métier, pour susciter la reconnaissance et l’admiration de ses concitoyens, pour se sentir important et utile. Cette pathologie est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit, surtout chez les politiciens professionnels. L’affaire PSA en est une illustration tout à fait saisissante. Je m’explique.

En 2010, à l’échelle mondiale, ce sont près de 55,9 millions de voitures neuves à l’usage de particuliers qui ont été immatriculées : 44,4% de plus qu’en 2000. Du point de vue des ventes, au moins, c’est sans doute la meilleure année qu’ait jamais connu l’industrie automobile. La raison en est très simple : l’émergence des classes moyennes de ceux que nous appelions autrefois les pays sous-développés a créé un gigantesque gisement de consommateurs qui, pour la première fois, peuvent s’offrir ce luxe hier inaccessible. À l’inverse, dans nos pays dits développés, la tendance lourde est, depuis au moins deux décennies, à la baisse du nombre d’immatriculations : dans l’Union Européenne elles ont décru d’un peu plus de 12% entre 2000 et 2010 ; aux États-Unis, elles ont plongé de plus de 36%.

Contrairement à ce que certains Cassandre se plaisent à faire croire, ce n’est pas un problème de pouvoir d’achat. À titre d’illustration, on rappellera qu’en 1980, il fallait environ 1 579 heures de Smic brut pour s’offrir une Renault 5 L (la moins chère) tandis qu’aujourd’hui, il ne faut plus que 850 heures pour devenir l’heureux propriétaire d’une Twingo[1. R5 L à 20 490 francs (hors options) pour un Smic horaire brut moyen de 12,98 francs sur l’année 1980 ; Twingo à 7 990 euros TTC avec un Smic à 9,4 euros de l’heure depuis le 1er juillet.]. Sans tenir compte des progrès réalisés entre temps, le pouvoir d’achat automobile du smicard français a donc pratiquement doublé. Il est possible que ce soient justement ces progrès qui aient considérablement amélioré la durée de vie de nos voitures modernes et que nous soyons donc amenés à en changer moins souvent. Ce qui est en tout cas certain, c’est qu’au cours des deux dernières décennies, nos gouvernements ont fait à peu près tout ce qu’il était concevable de faire pour nous dissuader d’utiliser nos voitures.

On citera l’exemple français des politiques d’urbanisme qui visent explicitement à chasser les voitures des centres-villes, la taxation massive des carburants, le contrôle technique, les équipements obligatoires (gilets de sécurité, triangles de signalisation et autres éthylotests) ou les normes imposées par la loi aux constructeurs (sécurité, pollution…)… Très clairement, tout a été fait pour privilégier les transports collectifs au détriment des véhicules individuels. Il ne devrait, en principe, surprendre personne que les français achètent moins de voitures qu’autrefois et donc, que les trois grandes marques françaises – Peugeot, Citroën et Renault – qui se partagent encore une bonne moitié du marché soient les premières à en souffrir.

Naturellement, les constructeurs automobiles se sont adaptés et ont cherché à délocaliser une part grandissante de leur production vers les marchés en forte croissance et ce, d’autant plus qu’en sus d’économies sur les coûts de transports, ils pouvaient y trouver une main d’œuvre moins chère et des réglementations moins coûteuses. Avec une structure de coûts européenne, vous pouvez difficilement espérer vendre des voitures aux Indiens à moins, bien sûr, que vous ne soyez spécialisé dans les véhicules de luxe. Et à l’exception de l’Allemagne et du Royaume-Uni, la production locale des pays d’Europe de l’ouest et d’Amérique du nord a au mieux stagné et, le plus souvent, baissé dans des proportions spectaculaires. D’où la stupeur de nos politiciens qui réalisent soudainement que leur empressement à matraquer automobilistes et constructeurs finit par se payer en termes d’emploi.

« Si ça bouge, taxez-le. Si ça continue à bouger, régulez-le. Si ça s’arrête de bouger, subventionnez-le[2. Ronald Reagan.]» Voilà donc nos politiques qui décident de « sauver l’industrie automobile française » en la subventionnant massivement. C’est la prime à la casse qui a concerné environ 1,15 millions de véhicules entre 2009 et 2010 – soit un bon quart des ventes – et coûté pas moins de 1 038 millions d’euros aux contribuables, le fameux bonus/malus écologique qui, loin d’être équilibré, a coûté près d’un milliard et demi d’euros entre 2008 et 2011, les milliards de prêts et autres aides publiques accordés aux constructeurs comme à leurs filiales financières, les investissements au capital des équipementiers de la filière et l’intervention systématique des pouvoirs publics dans la gestion des affaires de PSA et de Renault… J’en oublie certainement.

Du coup, les ventes en France ont plutôt bien résisté puisque, sur la période 2000-2010, le nombre d’immatriculation progressait de 5,5% et Philippe Varin, président du directoire de PSA, pouvait ainsi tripler sa rémunération au titre de l’année 2010 à 3,25 millions d’euros. Seulement voilà, comme le disait si bien Thatcher, « le problème avec le socialisme c’est que vous finissez toujours par être à court d’argent des autres »[3. Le terme de « socialisme » est impropre – elle aurait du parler de « social-démocratie » de gauche comme de droite.]. Une fois les effets d’aubaines passés et le coût astronomique de ces mesures clairement identifié, le marché est revenu sur sa tendance de fond : entre le premier semestre 2011 et les six premiers mois de l’année 2012, le nombre d’immatriculations en France s’est effondré de 14,4%. Très logiquement, PSA annonce des licenciements et, sans surprise, nos politiciens se précipitent sous l’objectif des caméras d’une presse décidément consentante pour crier haut et fort qu’ils n’acceptent pas.

Évidemment, on aurait pu tout simplement éviter de saborder notre marché automobile à coup de taxes et de règlementations ; à défaut, on aurait pu laisser nos constructeurs automobiles faire leur métier et s’adapter à ce nouvel environnement. Mais une telle hypothèse présente un défaut majeur : à quoi pourraient donc bien nous servir le ministère de l’Economie, celui du Redressement productif[4. Je ne m’y ferai jamais…], leurs règlementations, leurs taxes et leurs armées de fonctionnaires ? Comment un politicien professionnel, qui n’a jamais rien fait d’autre de sa vie, ne sait ni ne veut rien faire d’autre pourrait-il admettre sa propre inutilité ? Imaginez donc Pierre Moscovici ou Arnaud Montebourg dégradés au rang de simples citoyens, condamnés à travailler, à prendre des risques, à ménager leurs clients et fournisseurs mécontents, à trouver de quoi payer les salaires de leurs employés.

C’est le syndrome du pompier-pyromane, de l’autojustification de l’intervention publique. Toute notre classe politique, composée quasi-exclusivement de politiciens de carrière, ne peut pas admettre l’inutilité et encore moins la nocivité des interventions étatiques…parce que c’est fondamentalement contraire à ses intérêts. À chaque incendie, il faut donc trouver une politique, quitte à allumer deux autres foyers un peu plus loin. Et pendant ce temps, nos entrepreneurs et nos jeunes diplômés les plus prometteurs fuient sous des cieux plus cléments, des milliers de PME ne survivent plus qu’en omettant de déclarer une part grandissante de leurs activités à l’administration fiscale, les employeurs n’osent plus recruter, nos grandes entreprises n’osent plus investir, le chômage s’installe, la précarité progresse et la France se couvre petit à petit d’une épaisse couche de cendre.

Le clergé nouveau est arrivé

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La France est un pays remarquable par le nombre et la puissance de ses clergés. Curieusement elle a connu ces trente dernières années une révolution cléricale dont l’histoire n’est pas connue. L’observation de ce phénomène n’a cependant pas échappé à quelques sociologues et essayistes avisés et courageux.

Le Pays aux cinq clergés

En voici le répertoire. Les clercs des comités de rédaction président à la mise en gloire des saintes reliques et des objets sacrés, ils bénissent les bons et condamnent les méchants.
Les universitaires, quand ils n’ont pas atteint l’âge de la retraite, c’est-à-dire de la liberté, fabriquent l’histoire sainte et élaborent la doxa.
Les magistrats jugent de plus en plus comme Dieu lui même et non plus selon le Droit.
Les fonctionnaires de la culture, notamment les « inspecteurs de la création », prononcent les mots de la consécration : « Ceci est de l’art, celui-ci est un artiste ».
Le clergé d’Eglise, pillé de toutes ses fonctions sacerdotales y perd son latin.

Il s’est produit du même coup des transferts de sacré fort complexes. Les églises sont devenues des lieux de monstration des saints artistes ayant reçu l’onction de l’Etat. Les commissaires y prêchent un nouvel humanisme et initient aux concepts hermétiques. Les médias chantent les louanges et fabriquent auras et tabous. Les universitaires écrivent l’hagiographie des saints. Les juges disent le Bien.

La laïcité républicaine est décidément bien mal en point. La gauche est plus tentée par la fonction cléricale que par la représentation du peuple. Quant aux élus de l’Assemblée Nationale, ils ont voté une multitude de lois contre le blasphème qui ne punissent pas les crimes avérés mais les mauvaises pensées.

Culpabiliser c’est régner

Mais qui sont leurs victimes ? Ce sont tous des hommes du faire et de la création. Les artistes, les écrivains, les chercheurs en premier lieu. Ils n’ont jamais eu autant de clercs sur le dos. Ceux-ci leur font la morale, jouent sur la culpabilité. Toute approche du beau, de l’harmonieux, de l’élégiaque est un péché. Pour être sauvés, il leur faut déconstruire, transgresser, mettre en abîme. Les clercs sont unanimes pour considérer en France que la « beauté » et le « glamour » sont réservés à la pub, la consommation et la déco.
Il y a aussi tous ceux qui appartiennent au « tiers état » : les hommes du faire, du commerce et de l’industrie, les personnes qui entreprennent, produisent, créent des biens, aiment être libres, indépendants, courir des risques, ne pas être assistés. Les clercs les ont à l’œil, de préférence les petits et les moyens car les grands sont leurs mécènes… !

Ils exercent leur pouvoir sans contre pouvoir, avec discrétion, au fond des sacristies. Depuis une dizaine d’années leur puissance connaît une ombre : Internet. On y parle d’eux, on les observe, on les brocarde. Les chroniques artistiques de Nicole Esterolle sont un modèle du genre, une illustration du phénomène. Elles sont diffusées à tout le milieu de l’art, du fonctionnaire de la rue de Valois, aux galeries, journalistes, critiques d’art, historiens, artistes et amateurs. Ainsi tout le monde rit du ridicule absolu des situations, de la confusion des genres, de l’indigence de la doxa et des aspects plus bassement matériels mais si déterminants ! Rien de mieux que l’observation des faits pour surmonter la stupéfaction et l’effroi que provoquent l’incompréhensible et le sacré. Or, il y a aujourd’hui un fait nouveau : la gauche au pouvoir en 2012 est une souveraineté cléricale, elle a mis à son service tous les clergés à la fois. C’est la mort de la laïcité, le triomphe du nouveau sacré !

Les hommes libres de gauche et de droite s’en inquiètent; n’oublions pas que le destin de toute civilisation passe par la liberté de créer et d’entreprendre !

Ibrahimovic : indécence au Paris Saint-Germain ?

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Jérôme Cahuzac, interrogé à propos du salaire de Zlatan Ibrahimovic, recrue du Qatar FC Paris Saint-Germain, a eu les mots suivants : « ces chiffres ne sont pas impressionnants, ils sont indécents ».

Le ministre du Budget n’ignore pourtant pas que, grâce à la nouvelle tranche d’impôt sur le revenu à 75%, l’Etat profitera largement du salaire de la nouvelle star parisienne. Mais, souvenez vous, Cahuzac n’était pas un grand partisan de cette tranche. Le soir où François Hollande l’avait annoncé sur TF1, il avait ramé comme un galérien sur France 2 quelques minutes plus tard, semblant découvrir cette nouveauté programmatique devant l’étonnement amusé d’Yves Calvi et des autres protagonistes de l’émission.

Le problème, c’est que les impôts en question, ce n’est pas Zlatan Ibrahimovic qui va les payer. En homme d’affaires avisé, le buteur suédois a bien négocié. Et il a obtenu un salaire plus important que celui prévu au départ. En gros, c’est exactement comme si c’était son employeur qui payait ses impôts. Et son employeur, c’est le Paris SG ou plutôt son actionnaire le QSI (Qatar Sports Investments). Or, comme nous l’avions expliqué en janvier dernier, le Qatar bénéficie en France d’une convention fiscale fort enviable, renégociée en 2008 sous l’égide de la majorité précédente. Avec de telles largesses de la part de notre pays, les Qataris peuvent se permettre de payer les impôts d’une starlette et de financer ainsi leur « softpower ».

A indécence, indécence et demi ! Cahuzac a-t-il l’intention de remettre en cause les avantages fiscaux indécents dont bénéficient les citoyens qataris en France ? D’autre part, est-ce que son gouvernement protestera lorsque, comme cet hiver, l’équipe féminine du PSG devra trouver un autre stade que le Parc des Princes, parce que pour l’émir du Qatar, l’indécence, c’est plutôt des filles en short ?

On en doute. Il semble bien qu’en matière de bonnes relations avec l’émirat du Qatar, le changement, c’est pas maintenant.

Relisez Jacques Sternberg !

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On a eu la chance d’un peu connaître Jacques Sternberg au moment où l’on était édité par Pierre-Jean et Hélène Oswald qui s’étaient réfugiés aux Belles Lettres et avaient lancé la collection Le Cabinet Noir. Jacques Sternberg faisait partie de ces écrivains qui ressemblaient à leurs livres : il était noir, désespéré et drôle. Il avait l’humour très particulier des survivants, de ceux qui naissent à Anvers en 1923 dans une famille juive, par exemple. Jacques Sternberg était le champion toutes catégories de la short story et même de la very short story. Un paragraphe, voire une phrase. Il a été en France un des pionniers de la SF et a aussi inventé un fantastique bien particulier. Il a animé la revue Mépris et était ami de Roland Topor.

Il ne se trouvait bon que dans la forme courte. Il n’aimait pas tellement ses romans. Nous si. Et notamment ce Toi, ma nuit qui ne se contente pas d’avoir un beau titre. Le roman raconte comment dans une société sexo-orwellienne, polluée, urbanisée à l’extrême, où la pornographie est devenue le mode de vie obligé, un homme tombe amoureux d’une femme et tente de vivre une histoire d’amour comme dans le monde d’avant. Jacques Sternberg n’était pas un puritain, loin de là. Au contraire, avec son solex et son bonnet de marin, il fut un très grand séducteur et un très grand séduit. Mais il avait pressenti dans Toi, ma nuit, écrit en 1965, toutes les ambiguïtés de la révolution sexuelle qui était sur le point d’advenir et comment la société spectaculaire marchande allait retourner en aliénation ce qui se voulait émancipation.
On a lu Toi, ma nuit quand on avait seize ans, en Folio. Ce roman, on lui doit beaucoup : il n’est pas pour rien dans la construction de notre imaginaire et l’on sait à qui l’on doit cette sensation durable d’être un homme seul dans une société prétotalitaire où neuf femmes sur dix, surtout les trentenaires, donnent l’impression d’avoir été implantées à la naissance avec une puce qui les programme pour la soumission, la consommation, le sexe en vingt leçons, l’hystérie froide et le bovarysme assisté par ordinateur.

Quand on a rencontré Sternberg, en 99, on lui a demandé de nous dédicacer notre exemplaire folio. Il l’a fait avec une bienveillance amusée. Et puis voilà qu’une « bonne pêche » chez un bouquiniste de Bruxelles nous a fait trouver l’édition originale, celle publiée chez Eric Losfeld, et dédicacée à un autre des maîtres de notre jeunesse, le grand André Pieyre de Mandiargues qui lui aussi, mais dans une veine plus nettement post surréaliste, savait jouer du fantastique et de l’érotisme comme personne, notamment dans Le Lis de Mer, Le Musée Noir ou Mascarets.
Une dernière chose, Jacques Sternberg est mort en 2006. Il ne voulait plus écrire, ce qui est toujours mauvais signe pour un écrivain. Pourtant, nous l’avons tanné pour qu’il nous donne un conte, même très bref, dans l’anthologie que nous préparions sur le thème du dernier homme et qui est sortie en février 2004 aux Belles Lettres. A notre connaissance, ce conte n’a jamais été repris dans un recueil. Il s’appelait Blanc et racontait en vingt lignes comment un vieil écrivain écrivait son dernier conte à défaut d’être le dernière homme. Il est introuvable, en fait.
Comme la voix de Sternberg, dont l’humour noir et la sensualité sont pourtant deux vertus essentielles pour ceux qui voudraient survivre encore un peu.
Toi, ma nuit, décidément…

Toi, ma nuit, de Jacques Sternberg, Eric Losfeld, 1965, 89 rue du Midi, Bruxelles, 5 euros.

Sidérurgie, écologie, démagogie et gabegie

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Tout préoccupé qu’il est par PSA, le ministre du Redressement productif n’a pourtant pas oublié la Lorraine. Il vient en effet de nommer une sous-traitante pour la région sinistrée, chargée de se pencher avec gravité et condescendance sur le sort des entreprises en difficulté, dont évidemment Arcelor-Mittal, le feuilleton interminable décrivant la lente agonie de la sidérurgie française sous le regard amusé d’un milliardaire indien.

Sandrine Anstett, c’est son nom (à ne pas confondre avec le sous-préfet de Commercy), chargée de mission de la DATAR (une de ces innombrables usines à gaz réservées à des diplômés qui ont l’air de se rendre utiles) aura fort à faire face aux sidérurgistes désabusés: elle a d’ores et déjà commandité une mission d’expertise sur le fameux projet ULCOS, censé sauver les hauts fourneaux de Patural dont je vous parlais tantôt avec des trémolos dans la voix, captation du CO2 que l’on stocke ensuite en sous-sol, cela me semble ridicule mais l’idée séduit visiblement un partie des experts en réchauffement climatique. Planter des arbres ou arrêter de massacrer les forêts tropicales me semblerait plus intelligent, mais allez donc en parler au maire de Metz qui en a coupé 900 pour son fameux pseudo-tramway festif à roulettes…

Bref, une mission d’expertise qui rendra ses conclusions fin juillet alors que le projet en question, retenu par la Commission européenne, à la grande joie d’Arnaud le ministre et du président du conseil régional réunis autour d’une quiche lorraine, le projet, dis-je, est classé en huitième place dans le palmarès de ladite commission et du financeur la BEI : sachant que seulement les trois premiers, comme aux JO, seront effectivement actés fin 2012, ça ne semble pas vraiment bien engagé et le responsable CFDT qui mène la lutte finale des Arcelor, Edouard Martin, ne cache pas son dégoût… Moi non plus : la vessie ULCOS se dégonfle, miroir aux alouettes brandi aux ouvriers comme on lance un os à un chien. Bref, les gars, il est temps de foutre le feu à l’usine!

Bayreuth – Hollywood, même combat !

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Le cinéma est la seconde vie de l’opéra. Et cela pas seulement parce que certains cinéastes sont dit « opératiques » (Kubrick, Coppola, Léone) et certains opéras « cinématographiques » (Aïda, Carmen, Salomé), pas seulement parce que ces deux arts s’échangent continuellement leurs genres (le péplum avec Oedipus Rex de Stravinski, le western avec La fille du far-West de Puccini, le film d’horreur avec Erwartung de Schönberg, le mélodrame ou la comédie sentimentale avec presque tout depuis les madrigaux de Monteverdi), pas seulement parce que de Visconti à Haneke, de Bergman à Rosi ou de Losey à Chéreau, nombre de metteurs en scène se sont révélés dans les deux mondes, pas seulement parce que quatre-vingt dix pour cent des musiques de films sont des plagiats de Wagner (écoutez John Williams chez Lucas & Spielberg), Strauss (écoutez Max Steiner dans Autant en emporte le vent) et Berg (écoutez Bernard Hermann chez Hitchcock), pas seulement, enfin, parce que les cinémas UGC proposent depuis peu des spectacles d’opéra live dans leurs salles, mais parce que depuis ses débuts le cinéma utilise l’ensemble de la syntaxe musicalo-scénique. « Le cinéma, c’est l’opéra moins le théâtre. » Tu l’as dit, Mehdi !

Juste retour des choses : aujourd’hui, ce sont les films qui inspirent les mises en scènes d’opéra : combien de Ring et de Parsifal montés comme Star Wars ? De David McVicar qui conçoit « sa » Salomé de 2008 à partir du Salo de Pasolini à Krystoph Warlikovski qui dans son Parsifal, d’ailleurs controversé, de la même année, utilisait quelques images d’Allemagne année zéro de Rossellini et faisait revenir régulièrement sur scène un personnage de cosmonaute muet et qu’un cinéphile averti reconnaissait comme le Dave Bowman du 2001 de Kubrick, sans même parler du Tristan et Isolde, celui-ci culte, de Peter Sellars et du vidéaste Bill Viola qui projetaient sur de gigantesques écrans des films de vague, de brasier ou d’homme et de femme se dénudant au fil des scènes, faisant de la partition une véritable projection, l’opéra contemporain suit le cinéma classique ou réciproquement.

Du lyrique au cinématographique, il n’y a qu’un pas… rétroactif – le cinéma naissant virtuellement à Munich le 21 juin 1868 avec la première représentation des Maîtres-Chanteurs de Nuremberg de Wagner – « le premier film de l’histoire du cinéma » selon Mehdi Belhaj Kacem et dont s’inspireront Eisenstein, Hitchcock, Lubitsch, Capra, Chaplin et même Godard, Syberberg, les Straub et Monteiro. Seuls les cinéphiles intégristes (cliché) et les mélomanes puristes (rengaine), au fond pas assez dilettantes, c’est-à-dire pas assez innocents dans leur admiration, ne comprendront rien à ce que l’hybride auteur de Cancer propose dans cet épatant Opera mundi. « Qui aime le cinéma sans connaître l’opéra n’est cinéphile qu’à moitié ». Bien d’accord

Voyez plutôt. Les lumières s’éteignent. Le rideau se lève. Le générique sert d’ouverture. Les images défilent comme les mesures. Le montage est affaire de rythme. Le travelling fonctionne comme une mélodie. Les fondus enchaînés se déroulent comme des fondus sonores. Les raccords ne sont rien d’autre que des accords. Le zoom est diatonique. Le suspense lui-même est une question de chromatisme visuel. Tout est fait absolument pour hypnotiser le spectateur, le foutre dans une caverne, l’attacher au fauteuil, lui mettre des écarquilleurs de paupières comme Alex dans Orange mécanique et lui envoyer tout ce que l’on peut en images et en son. Bref, le manipuler à son aise, tourner ses affects en bourriques, faire de son système nerveux le réceptacle idéal de tous les discours, totalitaires ou non – en un mot, le wagnériser. Car c’est évidemment Wagner, l’éternel coupable des XIXème, XXème et XXIème siècle, l’ensorcelant celtique qui non content d’avoir « rendu la musique malade » selon le mot célèbre de Nietzsche, aura en outre inspiré Hitler, puis inventé le cinéma, cet art le plus trouble – et qui devra par conséquent subir comme il se doit les petites remarques désagréables habituelles de ceux qui, tel Belhaj Kacem, le chérissent, mais se sentent obligés de bien montrer à leurs lecteurs qu’ils ne sont pas dupes, qu’ils savent garder la distance, et que leur wagnérisme est avant tout « critique ». Un peu comme les cinéphiles hystériques qui, après avoir pleuré toutes les larmes de leurs corps devant un Douglas Sirk, s’être pris pour Batman ou le Joker dans The Dark Knight ou s’être masturbés frénétiquement pendant Le dernier tango à Paris, rappellent immanquablement que le cinéma ce n’est pas « une image juste mais juste une image ».

Au fond, tout ce que les contempteurs du cinéma ont pu dire de celui-ci (et notamment Stéphane Zagdanski dans sa Mort dans l’oeil, où le cinéma en prenait pour son grade comme « vision, domination, falsification, éradication, fascination, manipulation, dévastation, usurpation »), on pourrait le dire tout autant de l’opéra – ce qu’enfermé dans son racisme antivisuel, « Zag » n’a jamais compris, mais passons. Qu’on les dénigre ou qu’on les adore, opéra et cinéma restent ces deux grandes machines à tromper de l’art moderne qui savent mieux que tous les spectacles vivants, et sans doute encore plus le cinéma qui est un spectacle mortifère, aveugler et assourdir le spectateur, et lui donner « envie d’envahir la Pologne » selon le mot célèbre de Woody Allen à propos de Wagner.

Avec la part d’esbroufe qui convient à ce genre d’essai, ses digressions improbables (pourquoi n’a-t-on jamais créé d’opéra pornographique – la pornographie étant l’apothéose du cinéma comme le cinéma étant celle de l’opéra, hein, on se le demande ?), l’auteur, lui-même jamais à l’abri de célébrer son génie messianique et d’ailleurs connu pour ça (« Vous me suivez ? Non, ça viendra », répète-t-il comme un métronome au lecteur comme s’il voulait créer son propre leitmotiv), conduit néanmoins son exercice d’admiration tordu avec brio et conviction – celui-ci ayant d’abord le mérite de rendre hommage et justice à ces grands génies de la mise en scène télévisuelle d’opéra qu’ont été Joachim Hess, Goetz Friedrich et surtout l’immense Jean-Pierre Ponnelle, le seul qui soit comparable au Bergman de La flûte enchantée, et dont Belhaj Kacem nous vante avec des trémolos fort légitimes ses productions de La clémence de Titus de 1980, l’opéra mal aimé de Mozart et qui devient un sommet de « chorégraphie strictement musicale », ou du Couronnement de Pompée de 1979, qui constitue selon lui l’accomplissement de cette création mutante qu’est l’opéra mis en scène en dehors de sa scène. Le DVD d’opéra est en effet ce « quelque chose qui n’est ni de l’opéra proprement dit, son expérience vécue, et sa synchronie, ni du théâtre lyrique, ni du cinéma. Quelque chose qui s’intercale entre tout ça et dont personne [sauf Mehdi Belhaj Kacem bien entendu] n’a jamais parlé comme tel ».

Rien ne remplace l’opéra en live, argueront les puristes et autres terroristes du jouir authentique. Pour l’ambiance salonnarde, le prix prohibitif et le spectacle raté une fois sur deux, certainement. Mais pour la connaissance intime de l’œuvre et son plaisir ad vitam aeternam, rien ne remplace aujourd’hui le DVD d’opéra. Tant pis pour ceux que cela va faire hurler, mais l’écran plasma vaut largement la scène de la Scala. Et il n’est pas sûr que le geek mélomane qui a vu et revu le Peter Grimes de la BBC de 1969 ou le Lulu de Graham Vick de 1996 avec la fabuleuse Christine Schäfer dans le rôle titre ait à apprendre quelque chose du mélomane mondain qui passe sa vie entre le Met de New York ou le festival de Salzbourg. En vérité, et comme l’avait déjà prouvé Roberto Rossellini avec ses films « pédagogiques » des années 60 et 70, et pour ne pas reparler de l’intégrale Shakespeare de la BBC faite quelques années plus tard, il se pourrait bien que la haute culture repasse aujourd’hui par la télé et nous fasse oublier la basse (Inquisitio). Le DVD d’opéra réaliserait ainsi l’utopie rossellinienne d’une télévision artistique et encyclopédique et le rêve d’une haute culture pour tous.

Mehdi Belhaj Kacem, Opera mundi, la seconde vie de l’opéra I, Variations XX, Editions Léo Scheer.

*Photo : fr_z

Au temps où les hommes se font tout petits…

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Pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, nous vivons à l’ère de l’hégémonie féminine. Les nouvelles règles sont, certes, plus douces que celles de la domination masculine, mais leur transgression coûte très cher. Les hommes qui souhaiteraient éviter toute souffrance inutile – à l’ère féminine, toute souffrance est d’ailleurs inutile par définition et, avis aux martyrs, elle n’est plus glorifiée ni même valorisée – devraient apprendre rapidement dans quel monde nous vivons. Cécilia Rouaud se charge de leur rééducation avec beaucoup de talent et de perspicacité dans son premier film au titre évocateur : « Je me suis fait tout petit« . Grâce au caractère sexué de la langue française, il n’y pas de doute sur l’objet du rapetissement.

En 1956, quand Georges Brassens écrivait pour sa « Poupée » cette merveilleuse chanson éponyme, imaginait-il à quel point il avait raison ? En 1953, déjà, il était allé chercher chez Aragon Il n’y a pas d’amour heureux pour mettre en musique ces mots quelques peu équivoques : « rien n’est jamais acquis à l’homme ». Certains n’y ont vu qu’une gentille chanson d’amour; or, au faîte de la domination masculine, Brassens prophétisait en fait l’imminente débâcle du mâle. Cinq décennies plus tard, avec Je me suis fait tout petit, Cecilia Rouaud nous fait visiter le monde merveilleux des femmes où les intuitions prémonitoires de Brassens sont devenues réalités.

Yvan (Denis Ménochet), la quarantaine un peu négligée, est complètement largué. La vie de ce professeur de Français de collège s’est arrêtée cinq ans auparavant quand, sa femme Eve (what else ?) l’a quitté, ainsi que leurs deux filles, pour un autre homme qu’elle a suivi en Thaïlande. Dévasté et incapable d’assumer son rôle de père, Yvan confie les filles à sa sœur Ariane (Léa Drucker) et à son beau-frère (Laurent Lucas), permettant ainsi à ce couple sans enfants de former « une vraie » famille. Dans sa dérive existentielle, Yvan se heurte littéralement à Emmanuelle (Vanessa Paradis), la femme qui, enfin, le libérera. Oui mais de quoi ? Telle est la question autour de laquelle tourne l’intrigue.

D’après le film, être libre aujourd’hui c’est accepter pleinement le nouveau cours du monde, une logique « psychologisante » portée et incarnée par les femmes, où notre for intérieur dicte les lois qui nous gouvernent. Mais Yvan vit dans un monde régi par les normes sociétales et par une logique morale, source de conflits permanents entre volontés et désirs individuels d’un côté, loi et règles collectives de l’autre.
Ainsi, le véritable problème d’Yvan n’est pas la blessure narcissique que lui a infligée le départ de sa femme. S’il vit depuis cinq ans dans des cartons, incapable d’assumer une relation avec une autre femme que sa sœur, c’est que personne autour de lui, pas même ses deux filles, ne s’indigne du comportement de sa femme.

Dans notre gynécocratie, la seule loi est de vivre à chaque instant en accord avec ses sentiments. Je t’aimais hier, nous avons eu deux enfants ensemble, aujourd’hui j’en aime un autre avec lequel je pars à Phuket. Tout cela ne se veut ni moral ni immoral mais par-delà bien et mal. Pour Yvan, le comble est qu’Eve, son ex, ne culpabilise pas. Ainsi, elle donne sporadiquement de ses nouvelles en DVD, et quand sa nouvelle histoire d’amour se termine, elle n’hésite pas à abandonner Léo, le petit garçon né de cette relation… en le confiant à la sœur d’Yvan ! Le petit aura bien entendu droit à son DVD maternel pour son anniversaire. Le destin du petit garçon sera l’objet d’un combat entre deux forces : la volonté d’Ariane de materner, vivre la féminité jusqu’au bout, et la responsabilité d’Yvan, donc le sentiment du devoir moral : « je ne peux pas faire ça même si j’en ai envie » lui ouvrira le chemin de la paternité.

Yvan s’écroule sous le poids de la paternité et de la masculinité, se déchire dans des conflits intérieurs entre ses émotions et les normes qui encadrent le rôle du mâle. Les femmes qui l’entourent font en revanche ce qu’elles ont envie de faire sans l’ombre d’un remord ou du moindre sentiment de culpabilité. Yvan ne comprend pas que dans le nouveau monde le mot « devoir » est banni car tout est permis pour s’épanouir personnellement à une seule condition : il faut dire les choses. Si on a le courage de trouver les mots, on est dispensé de responsabilité morale et de tous les dommages collatéraux.

Dans cette logique psychologisante, on ne condamne jamais, on essaie de comprendre, on ne juge pas, on respecte jusqu’au plus absurde. L’autorité et la loi sont abolies au profit d’un matriarcat bienveillant et bavard. Les femmes enfantent, maternent – comme dit la fille aînée d’Yvan, 18 ans, « ne pas avoir d’enfant c’est mourir » – et finissent par infantiliser tout le monde, à commencer par les hommes.

La famille contemporaine, contrairement à une idée reçue, n’est donc ni recomposée ni homoparentale mais matriarcale. Ce n’est pas un hasard si le film commence avec un gros plan sur un enfant perdu et se termine dans la cour d’une école maternelle, sans une seule scène érotique entre ces deux moments. Il n’y a plus d’hommes ni d’époux, mais que des enfants, fussent-ils parfois âgés de 40 ans. Les pères ont cédé leur place aux géniteurs, aide-maternels, enfants attardés et un peu perdus qui finissent – c’est une comédie ! – par être sauvés par une femme.

Je me suis fait tout petit, de Cecilia Rouaud

Dans trop peu de salles, à voir rapidement

Vacances, j’oublie tout !

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Quand vous partez de chez vous quatre nuits consécutives pour des raisons personnelles, l’INSEE appelle ça des vacances. C’est une définition empruntée à l’OMT, l’organisation mondiale du tourisme, depuis 1995. Cela exclut les voyages d’affaires et d’étude, les déplacements professionnels, les longs séjours pour raisons médicales (cure, sanatorium, prison centrale) et les enterrements à l’autre bout du pays, où l’on se rend en espérant que Tatie Danielle a laissé quelque chose sur son testament[1. A propos, l’extraordinaire Tsilla Chelton est morte à 94 ans, le 15 juillet dernier].
Quatre jours, ce n’est pas grand-chose, quand on y pense. En 36, le Front Populaire, avait, sous la pression du mouvement social et des grandes grèves, octroyé quinze jours de congés payés. Ca devait être l’apocalypse économique, la fin de l’industrie française, la mort de notre compétitivité, qu’ils disaient déjà, dans la TSF, les Jean-Marc Sylvestre de l’époque.

Tout ça parce que des prolos à casquette emmenaient des jolies filles à bord de tandems de location sur les plages de Vendée. Que des ouvriers de l’Ile Seguin allaient voir grandir leurs mômes chez la belle-mère en Auvergne. Pensons d’ailleurs à relire L’Eté 36 de Poirot-Delpech, un joli roman sur la révolution tranquille et durable que furent les congés payés, le bonheur inédit d’être au monde qu’ils donnaient à ceux qui étaient persuadés que leur vie était condamnée de toute éternité à travailler, puis à mourir.
Quatre jours… On se dit qu’avec une définition comme ça, et si on écoute ces culpabilisateurs que sont les éditorialistes économiques télévisuels, les Français doivent être de sacrés fainéants. Ils sont tous, tout le temps en vacances ! Et après on s’étonne ! Les Allemands, les Anglais, ils partent peut-être ? Oui, apparemment, comme le constate n’importe qui se promenant dans le Sud de l’Europe en haute saison. Même si les Allemands, ces temps-ci, on se demande pourquoi, évitent la Grèce voire revendent leurs maisons pour ceux qui en avaient.

Français fainéants, alors ? Peut-être que oui, peut-être que non. En tout cas, s’ils glandent, c’est de plus en plus souvent chez eux. Une enquête du CREDOC indique une tendance lourde depuis le début des années 90 et montre que les ménages les plus défavorisés partent de moins en moins en vacances. Cette tendance s’est singulièrement accélérée entre 2007 et 2012. 47% des plus pauvres partaient en vacances en 2007, ils ne sont plus que 37% aujourd’hui.
Nous n’aurons pas la cruauté de faire remarquer que cette baisse spectaculaire correspond au dernier quinquennat. Après tout, Nicolas Sarkozy n’est pas responsable de la crise et ne peut-être tenu comptable que de la gestion de ses conséquences. Mais je me souviens des discours élyséens au pathos larmoyants sur les heures supplémentaires défiscalisées qui permettraient aux pauvres d’améliorer leur triste vie quotidienne et notamment de partir enfin en vacances. Apparemment, ça n’a pas suffi.
Et puis, il n’est peut-être pas inutile de dire que les heures supplémentaires défiscalisées n’ont apparemment rien changé à l’affaire en ces temps où la droite tente une petite contre-offensive idéologique sur leur « suppression inique par ces salauds de rouges ».

Mais suis-je bête ! Pour bénficier des heures supplémentaires défiscalisées, il faut avoir un emploi. Et comme entre 700 000 et un million de personnes de plus ont fréquenté Pôle Emploi entre 2007 et 2012, notamment grâce aux heures sup défiscalisées qui n’incitaient pas le patron à l’embauche, comment ces chômeurs auraient-ils pu partir en vacances, ne serait-ce que quatre jours, grâce à ce merveilleux dispositif ?
Mais bon, on ne va pas les plaindre non plus, les chômeurs. Pour eux, les vacances, c’est tous les jours…

Pourquoi tout est bien dans le meilleur des mondes possibles

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Si j’étais un exploité (ce qu’à Dieu ne plaise) je pense que je ne laisserais personne dire que le monde est en crise. La crise est le mot préféré des imbéciles et des puissants. Il permet de diluer les responsabilités individuelles (voyez l’usage de ce terme en politique toutes les fois qu’il s’agit d’excuser un bilan particulièrement déplorable), ou, ce qui revient au même, de demander aux pauvres de contribuer solidairement au renflouement des riches. Sans ce petit mot diabolique, il serait impossible de réaliser ce prodige : demander à ceux qui n’ont rien fait de se serrer la ceinture. Même Dieu n’y avait pas pensé : punir l’innocent pour les péchés du coupable.

On comprend que ce mot soit invoqué par les banquiers, repris par les experts, puis relayé par tous les journalistes du royaume. Le comble est atteint lorsque le bas peuple, croyant faire montre d’une admirable lucidité politique, paie son tribut au Souverain Poncif en parodiant l’inquiétude des élites. Il est vrai que se soucier du futur vous donne un air intelligent sur un plateau de télévision. Il n’en reste pas moins que, si j’étais un exploité, je me méfierais comme de la peste du mot « crise ». Quel terme lui opposer ? Voltaire prête à Leibniz la formule suivante : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Etant donné l’usage éhonté que les partisans de l’austérité font du pessisme ambiant, j’ose affirmer qu’elle constitue une excellente formule contre les prophètes de malheur qui n’attendent que le malheur pour enfoncer la tête du peuple sous l’eau.

Un photographe nommé désir

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Pourquoi l’œuvre d’Helmut Newton est-elle toujours aussi subversive ? La réponse à cette question saute au visage et aux sens de tout visiteur de la rétrospective du Grand Palais : les images suintantes de désir, qui sont un plaidoyer pour le corps dense, puissant et magistral de la femme, la tension érotique joyeusement transgressive qui transpire de certains clichés, troubleront à jamais ses nuits.[access capability= »lire_inedits »] À l’heure du maigre, du « light », du jeune, de l’unisexe, Helmut Newton nous offre des corps de femmes mûres, des poitrines découvertes, des jambes d’amazones qui n’en finissent plus et des poses conquérantes. Qui peut rester de marbre devant la photographie de son épouse June Newton, prise à Paris en 1972[1. Du 27 juin au 2 septembre, la Maison européenne de la photographie présente une rétrospective consacrée à son épouse, June Newton, alias Alice Springs, photographe de renommée internationale.] ? On la voit allumer une cigarette à table, le col entrouvert de sa robe laissant apparaître deux seins hypnotiques, un verre de vin posé devant elle.

On ne dira jamais assez l’émoi que suscite la métaphysique de la fille à poil. Rien à dire, la femme nue est l’avenir de l’homme. Attention, il ne s’agit pas de la nudité chirurgicale de certaines revues pornographiques, ni de celle, faussement érotique, des géants de la cosmétique, mais de ce mélange de vulgarité maîtrisée et d’esthétisme flamboyant qui est un catalyseur de sentiments.

Tout au long de sa vie, Newton a photographié les femmes qu’il désirait, et portraituré les rich and beautiful qu’il suivait de Paris à Saint-Tropez, de Monte-Carlo à Los Angeles où il est mort, au volant de sa Cadillac, à 83 ans. Qu’il habillât ou déshabillât, cet orfèvre de la mise en scène ignorait les convenances, comme en témoigne cet inoubliable cliché de 1976 où l’on voit Catherine Deneuve, clope au bec, déshabillé tombant et regard provocant.

Percutante, brutale, sa photo met K.O. celui qui la regarde. « Je n’aime ni la gentillesse ni la douceur », disait-il. Les amateurs d’art édifiant feront mieux de passer leur chemin: « Il n’y a aucun message dans mes photos, disait-il. Elles sont simples et n’ont pas besoin d’explications. » Newton ne cherchait pas à changer le monde, ni à en révéler la misère. Qui oserait parler ainsi quand les galeries sont emplies des œuvres de penseurs incompris ? Newton a tout pour désespérer les critiques en quête de sens : « La seule chose à dire sur mes photos, observait-il, c’est qu’elles ne sont jamais floues. »[/access]

Exposition Helmut Newton, « La star des photographes », au Grand Palais de Paris, galerie sud-est, prolongée jusqu’au 30 juillet.

PSA et les pompiers-pyromanes

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Vous avez certainement entendu parler de ces incendies qui, après enquête, s’étaient avérés avoir été allumés par des pompiers. Je ne suis pas psychologue et n’ai pas la prétention de me faire passer pour tel mais il est une hypothèse raisonnable qui pourrait expliquer ce qu’il se passe dans la tête d’un pompier-pyromane : il tente d’une de justifier sa propre existence. Pas de feu, pas de pompier : il deviendrait pyromane pour justifier l’existence de son métier, pour susciter la reconnaissance et l’admiration de ses concitoyens, pour se sentir important et utile. Cette pathologie est beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit, surtout chez les politiciens professionnels. L’affaire PSA en est une illustration tout à fait saisissante. Je m’explique.

En 2010, à l’échelle mondiale, ce sont près de 55,9 millions de voitures neuves à l’usage de particuliers qui ont été immatriculées : 44,4% de plus qu’en 2000. Du point de vue des ventes, au moins, c’est sans doute la meilleure année qu’ait jamais connu l’industrie automobile. La raison en est très simple : l’émergence des classes moyennes de ceux que nous appelions autrefois les pays sous-développés a créé un gigantesque gisement de consommateurs qui, pour la première fois, peuvent s’offrir ce luxe hier inaccessible. À l’inverse, dans nos pays dits développés, la tendance lourde est, depuis au moins deux décennies, à la baisse du nombre d’immatriculations : dans l’Union Européenne elles ont décru d’un peu plus de 12% entre 2000 et 2010 ; aux États-Unis, elles ont plongé de plus de 36%.

Contrairement à ce que certains Cassandre se plaisent à faire croire, ce n’est pas un problème de pouvoir d’achat. À titre d’illustration, on rappellera qu’en 1980, il fallait environ 1 579 heures de Smic brut pour s’offrir une Renault 5 L (la moins chère) tandis qu’aujourd’hui, il ne faut plus que 850 heures pour devenir l’heureux propriétaire d’une Twingo[1. R5 L à 20 490 francs (hors options) pour un Smic horaire brut moyen de 12,98 francs sur l’année 1980 ; Twingo à 7 990 euros TTC avec un Smic à 9,4 euros de l’heure depuis le 1er juillet.]. Sans tenir compte des progrès réalisés entre temps, le pouvoir d’achat automobile du smicard français a donc pratiquement doublé. Il est possible que ce soient justement ces progrès qui aient considérablement amélioré la durée de vie de nos voitures modernes et que nous soyons donc amenés à en changer moins souvent. Ce qui est en tout cas certain, c’est qu’au cours des deux dernières décennies, nos gouvernements ont fait à peu près tout ce qu’il était concevable de faire pour nous dissuader d’utiliser nos voitures.

On citera l’exemple français des politiques d’urbanisme qui visent explicitement à chasser les voitures des centres-villes, la taxation massive des carburants, le contrôle technique, les équipements obligatoires (gilets de sécurité, triangles de signalisation et autres éthylotests) ou les normes imposées par la loi aux constructeurs (sécurité, pollution…)… Très clairement, tout a été fait pour privilégier les transports collectifs au détriment des véhicules individuels. Il ne devrait, en principe, surprendre personne que les français achètent moins de voitures qu’autrefois et donc, que les trois grandes marques françaises – Peugeot, Citroën et Renault – qui se partagent encore une bonne moitié du marché soient les premières à en souffrir.

Naturellement, les constructeurs automobiles se sont adaptés et ont cherché à délocaliser une part grandissante de leur production vers les marchés en forte croissance et ce, d’autant plus qu’en sus d’économies sur les coûts de transports, ils pouvaient y trouver une main d’œuvre moins chère et des réglementations moins coûteuses. Avec une structure de coûts européenne, vous pouvez difficilement espérer vendre des voitures aux Indiens à moins, bien sûr, que vous ne soyez spécialisé dans les véhicules de luxe. Et à l’exception de l’Allemagne et du Royaume-Uni, la production locale des pays d’Europe de l’ouest et d’Amérique du nord a au mieux stagné et, le plus souvent, baissé dans des proportions spectaculaires. D’où la stupeur de nos politiciens qui réalisent soudainement que leur empressement à matraquer automobilistes et constructeurs finit par se payer en termes d’emploi.

« Si ça bouge, taxez-le. Si ça continue à bouger, régulez-le. Si ça s’arrête de bouger, subventionnez-le[2. Ronald Reagan.]» Voilà donc nos politiques qui décident de « sauver l’industrie automobile française » en la subventionnant massivement. C’est la prime à la casse qui a concerné environ 1,15 millions de véhicules entre 2009 et 2010 – soit un bon quart des ventes – et coûté pas moins de 1 038 millions d’euros aux contribuables, le fameux bonus/malus écologique qui, loin d’être équilibré, a coûté près d’un milliard et demi d’euros entre 2008 et 2011, les milliards de prêts et autres aides publiques accordés aux constructeurs comme à leurs filiales financières, les investissements au capital des équipementiers de la filière et l’intervention systématique des pouvoirs publics dans la gestion des affaires de PSA et de Renault… J’en oublie certainement.

Du coup, les ventes en France ont plutôt bien résisté puisque, sur la période 2000-2010, le nombre d’immatriculation progressait de 5,5% et Philippe Varin, président du directoire de PSA, pouvait ainsi tripler sa rémunération au titre de l’année 2010 à 3,25 millions d’euros. Seulement voilà, comme le disait si bien Thatcher, « le problème avec le socialisme c’est que vous finissez toujours par être à court d’argent des autres »[3. Le terme de « socialisme » est impropre – elle aurait du parler de « social-démocratie » de gauche comme de droite.]. Une fois les effets d’aubaines passés et le coût astronomique de ces mesures clairement identifié, le marché est revenu sur sa tendance de fond : entre le premier semestre 2011 et les six premiers mois de l’année 2012, le nombre d’immatriculations en France s’est effondré de 14,4%. Très logiquement, PSA annonce des licenciements et, sans surprise, nos politiciens se précipitent sous l’objectif des caméras d’une presse décidément consentante pour crier haut et fort qu’ils n’acceptent pas.

Évidemment, on aurait pu tout simplement éviter de saborder notre marché automobile à coup de taxes et de règlementations ; à défaut, on aurait pu laisser nos constructeurs automobiles faire leur métier et s’adapter à ce nouvel environnement. Mais une telle hypothèse présente un défaut majeur : à quoi pourraient donc bien nous servir le ministère de l’Economie, celui du Redressement productif[4. Je ne m’y ferai jamais…], leurs règlementations, leurs taxes et leurs armées de fonctionnaires ? Comment un politicien professionnel, qui n’a jamais rien fait d’autre de sa vie, ne sait ni ne veut rien faire d’autre pourrait-il admettre sa propre inutilité ? Imaginez donc Pierre Moscovici ou Arnaud Montebourg dégradés au rang de simples citoyens, condamnés à travailler, à prendre des risques, à ménager leurs clients et fournisseurs mécontents, à trouver de quoi payer les salaires de leurs employés.

C’est le syndrome du pompier-pyromane, de l’autojustification de l’intervention publique. Toute notre classe politique, composée quasi-exclusivement de politiciens de carrière, ne peut pas admettre l’inutilité et encore moins la nocivité des interventions étatiques…parce que c’est fondamentalement contraire à ses intérêts. À chaque incendie, il faut donc trouver une politique, quitte à allumer deux autres foyers un peu plus loin. Et pendant ce temps, nos entrepreneurs et nos jeunes diplômés les plus prometteurs fuient sous des cieux plus cléments, des milliers de PME ne survivent plus qu’en omettant de déclarer une part grandissante de leurs activités à l’administration fiscale, les employeurs n’osent plus recruter, nos grandes entreprises n’osent plus investir, le chômage s’installe, la précarité progresse et la France se couvre petit à petit d’une épaisse couche de cendre.

Le clergé nouveau est arrivé

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La France est un pays remarquable par le nombre et la puissance de ses clergés. Curieusement elle a connu ces trente dernières années une révolution cléricale dont l’histoire n’est pas connue. L’observation de ce phénomène n’a cependant pas échappé à quelques sociologues et essayistes avisés et courageux.

Le Pays aux cinq clergés

En voici le répertoire. Les clercs des comités de rédaction président à la mise en gloire des saintes reliques et des objets sacrés, ils bénissent les bons et condamnent les méchants.
Les universitaires, quand ils n’ont pas atteint l’âge de la retraite, c’est-à-dire de la liberté, fabriquent l’histoire sainte et élaborent la doxa.
Les magistrats jugent de plus en plus comme Dieu lui même et non plus selon le Droit.
Les fonctionnaires de la culture, notamment les « inspecteurs de la création », prononcent les mots de la consécration : « Ceci est de l’art, celui-ci est un artiste ».
Le clergé d’Eglise, pillé de toutes ses fonctions sacerdotales y perd son latin.

Il s’est produit du même coup des transferts de sacré fort complexes. Les églises sont devenues des lieux de monstration des saints artistes ayant reçu l’onction de l’Etat. Les commissaires y prêchent un nouvel humanisme et initient aux concepts hermétiques. Les médias chantent les louanges et fabriquent auras et tabous. Les universitaires écrivent l’hagiographie des saints. Les juges disent le Bien.

La laïcité républicaine est décidément bien mal en point. La gauche est plus tentée par la fonction cléricale que par la représentation du peuple. Quant aux élus de l’Assemblée Nationale, ils ont voté une multitude de lois contre le blasphème qui ne punissent pas les crimes avérés mais les mauvaises pensées.

Culpabiliser c’est régner

Mais qui sont leurs victimes ? Ce sont tous des hommes du faire et de la création. Les artistes, les écrivains, les chercheurs en premier lieu. Ils n’ont jamais eu autant de clercs sur le dos. Ceux-ci leur font la morale, jouent sur la culpabilité. Toute approche du beau, de l’harmonieux, de l’élégiaque est un péché. Pour être sauvés, il leur faut déconstruire, transgresser, mettre en abîme. Les clercs sont unanimes pour considérer en France que la « beauté » et le « glamour » sont réservés à la pub, la consommation et la déco.
Il y a aussi tous ceux qui appartiennent au « tiers état » : les hommes du faire, du commerce et de l’industrie, les personnes qui entreprennent, produisent, créent des biens, aiment être libres, indépendants, courir des risques, ne pas être assistés. Les clercs les ont à l’œil, de préférence les petits et les moyens car les grands sont leurs mécènes… !

Ils exercent leur pouvoir sans contre pouvoir, avec discrétion, au fond des sacristies. Depuis une dizaine d’années leur puissance connaît une ombre : Internet. On y parle d’eux, on les observe, on les brocarde. Les chroniques artistiques de Nicole Esterolle sont un modèle du genre, une illustration du phénomène. Elles sont diffusées à tout le milieu de l’art, du fonctionnaire de la rue de Valois, aux galeries, journalistes, critiques d’art, historiens, artistes et amateurs. Ainsi tout le monde rit du ridicule absolu des situations, de la confusion des genres, de l’indigence de la doxa et des aspects plus bassement matériels mais si déterminants ! Rien de mieux que l’observation des faits pour surmonter la stupéfaction et l’effroi que provoquent l’incompréhensible et le sacré. Or, il y a aujourd’hui un fait nouveau : la gauche au pouvoir en 2012 est une souveraineté cléricale, elle a mis à son service tous les clergés à la fois. C’est la mort de la laïcité, le triomphe du nouveau sacré !

Les hommes libres de gauche et de droite s’en inquiètent; n’oublions pas que le destin de toute civilisation passe par la liberté de créer et d’entreprendre !

Ibrahimovic : indécence au Paris Saint-Germain ?

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Jérôme Cahuzac, interrogé à propos du salaire de Zlatan Ibrahimovic, recrue du Qatar FC Paris Saint-Germain, a eu les mots suivants : « ces chiffres ne sont pas impressionnants, ils sont indécents ».

Le ministre du Budget n’ignore pourtant pas que, grâce à la nouvelle tranche d’impôt sur le revenu à 75%, l’Etat profitera largement du salaire de la nouvelle star parisienne. Mais, souvenez vous, Cahuzac n’était pas un grand partisan de cette tranche. Le soir où François Hollande l’avait annoncé sur TF1, il avait ramé comme un galérien sur France 2 quelques minutes plus tard, semblant découvrir cette nouveauté programmatique devant l’étonnement amusé d’Yves Calvi et des autres protagonistes de l’émission.

Le problème, c’est que les impôts en question, ce n’est pas Zlatan Ibrahimovic qui va les payer. En homme d’affaires avisé, le buteur suédois a bien négocié. Et il a obtenu un salaire plus important que celui prévu au départ. En gros, c’est exactement comme si c’était son employeur qui payait ses impôts. Et son employeur, c’est le Paris SG ou plutôt son actionnaire le QSI (Qatar Sports Investments). Or, comme nous l’avions expliqué en janvier dernier, le Qatar bénéficie en France d’une convention fiscale fort enviable, renégociée en 2008 sous l’égide de la majorité précédente. Avec de telles largesses de la part de notre pays, les Qataris peuvent se permettre de payer les impôts d’une starlette et de financer ainsi leur « softpower ».

A indécence, indécence et demi ! Cahuzac a-t-il l’intention de remettre en cause les avantages fiscaux indécents dont bénéficient les citoyens qataris en France ? D’autre part, est-ce que son gouvernement protestera lorsque, comme cet hiver, l’équipe féminine du PSG devra trouver un autre stade que le Parc des Princes, parce que pour l’émir du Qatar, l’indécence, c’est plutôt des filles en short ?

On en doute. Il semble bien qu’en matière de bonnes relations avec l’émirat du Qatar, le changement, c’est pas maintenant.