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Le ni-ni façon Montebourg chez Pujadas

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Comme je l’espérais, Arnaud Montebourg n’a pas donné de consigne de vote de hier malgré tous les appels du pied et les élans du cœur dont il avait été l’objet depuis vingt-quatre heures. Un Montebourg tout feu tout flamme, faisant questions et réponses, distribuant à la volée mauvais points et très mauvais points aux deux finalistes de dimanche prochain et s’amusant même à s’autocaricaturer en qualifiant à trois reprises Martine et François de « can-di-dats im-pé-trants » et en articulant méticuleusement ces deux mots à la manière du Baron Arnaud de la Patate Chaude cher à Nicolas Canteloup.

S’il s’est refusé a reprendre à son compte le « bonnet blanc, blanc bonnet » suggéré par son intervieweur, ce fut pour mieux le paraphraser la seconde suivante : « Aubry et Hollande sont les deux faces d’une même pièce… Il n’y a pas de différence sur le fond mais des différences de tempérament. ».

En conséquence de quoi a décidé de juger, justement sur pièces, et invité ses électeurs à faire de même : « Je leur ai annoncé que j’allais leur écrire une lettre que je rendrais publique, ils me répondront par écrit et nous publierons les échanges. Les citoyens pourront ainsi consulter mes demandes et leurs réponses ».

Match nul donc ? Pas tout à fait : il semble bien, comme je l’espérais là encore, que certains ont été plus taclés que d’autres. Ou disons plutôt certaine. Certes le numéro Trois a rappelé que l’archi-favori des sondages n’avait pas réussi son OPA sur le premier tour, mais pour ajouter aussi sec qu’une première secrétaire qui ne fédère que 30% sur son nom, c’est plutôt léger.

Mais surtout, Arnaud a envoyé un scud d’entrée à Martine, qui l’énerve prodigieusement à vouloir engloutir d’office ses 400 000 voix sans demander son avis à personne. Sans même être sollicité par David, il s’est déchainé dès le début de l’interview contre ce qu’il appelle la gauche « compassionnelle » et « qui pleure sur les conséquences d’une économie cruelle et violente » . Que ceux qui n’ont pas reconnu là le « care » aillent voter en paix…

Le dilemme du Grand Arnaud

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Webstern socialiste

Le rideau s’ouvre dans la grande salle d’un château-fort dominant la Saône, près de Macon. Un grand feu brûle dans la cheminée. Le vicomte Arnaud de la Bresse s’entretient avec Aquilino, son conseiller et ami des bons et mauvais jours.

Arnaud
Mon ami, quel bonheur ! Il suffit d’une soirée
Et le charmant garçon se mue en coryphée !
Le chœur de ces primaires, c’est moi qui le conduit.
Une reine ou bien un roi ? Sans Arnaud rien n’est dit !
Pouce en haut, pouce en bas, tel un César romain
Je peux de l’une ou l’autre façonner le destin.
Cela me remplit d’aise, mais il faut faire un choix
Tes conseils sont précieux, fais entendre ta voix !

Aquilino
Messire Arnaud tout doux ! En de telles circonstances
Il faut rester modeste, et s’armer de prudence.
On vous fête dehors, les flatteurs se déchaînent
Craignez que vers l’abîme l’ubris ne vous entraîne !
Il faut choisir, c’est vrai, ou Martine ou François
Pour mener un combat qui ne va pas de soi…
Nicolas semble à terre, mais méfions nous de lui
Sa vaillance est intacte, rien n’est jamais acquis.
Pour bouter hors du trône ce suppôt d’Attila
Que tous les braves se lèvent et clament : « Me voilà ! »
Mais qui sera leur chef ? Le grognard est perplexe
Il faut lui parler clair, mais l’affaire est complexe…

Arnaud
Du héros si glorieux revenu de campagne
L’humilité doit être la revêche compagne.
J’ai compris la leçon, et sois en remercié.
Seulement de mon tourment, il faut te soucier.
Et m’aider à trancher aujourd’hui, pas demain !
Moscovici me presse, Cambadélis itou.
Si cela continue, ils vont me rendre fou.
Martine ? Je me souviens du piège de Marseille !
François ? Je n’aime pas trop les amis de la veille !

Aquilino
Ton cœur est partagé, et ta méfiance est grande
Le mien l’est tout autant : puisque tu le demandes,
Permets-moi d’éclairer ce chemin hasardeux.
Ils te veulent bavard ? Eh bien fait le taiseux !
Laisse planer le doute, attends que de leur joute
Sorte enfin le vainqueur qui montrera la route.
Parmi ses compagnons, tu seras le premier
Et cela sans devoir, jamais, te renier !

Arnaud
Ami, tu parles d’or, et je m’en vais céans
Cultiver le silence au bord de l’océan !

Quel second tour pour les voix de Montebourg ?

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Photo : Le Parisien-PQR

Purée, ma voix vaut cher ! Dès hier soir, ils me faisaient tous les yeux doux. Enfin à moi et aux 400000 autres degauches qui ont mitonné la surprise du chef en soutenant Arnaud Montebourg au premier tour de la primaire socialiste (On va continuer de faire comme si les 0,61% de Baylet n’existaient pas, ce qui nous évitera d’utiliser le piteux vocable de primaires citoyennes.)

En conséquence de quoi, dès hier soir, la chasse aux voix démondialistes était la seule obsession des deux états-majors du second tour – qui ont préalablement pris soin, toutefois, de verser quelques larmes de crocodile sur le suaire de Ségolène. Et là, j’avoue avoir été assez choqué par la tonalité générale des commentaires. Tout d’abord, du haut de leur science exacte, experts, politologues, et sondeurs nous expliquaient dès 21 heures que ces 17% -qu’aucun d’entre eux n’avait vu venir, mais passons- se reporteraient « logiquement », voire « naturellement » sur Martine Aubry. Un credo aussitôt psalmodié en chœur par tous les ténors aubrystes, notamment ceux issus de la gauche socialiste, que Martine avait soigneusement planqués sous le tapis pendant sa campagne de premier tour, à commencer par leur leader, Benoît Hamon.

Que nous disent Benoît et Le Monde (et Fabius, et Camba et Delanoë) ? Tout d’abord que la maire de Lille captera forcément nos voix parce qu’elle est plus sociale et moins libérale que son adversaire de dimanche prochain. Déjà, c’est faire peu de cas de ce que le député de Saône et Loire n’a cessé de répéter depuis le début de sa traversée des primaires : du point de vue idéologique, Aubry et Hollande, c’est Dupond et Dupont ou, plus exactement Delors contre Delors.

C’est encore plus vrai quand on se rapproche du cœur du corpus montebourgiste, à savoir la démondialisation. Démondialisation dont il faut répéter qu’elle n’aura été que le premier étage de la fusée d’Arnaud, suivie au fil de la campagne, du rappel de plus en plus insistant de son double refus du TCE et de la lamentable ratification du Traité de Lisbonne –ce qui le distingue de ses cinq rivaux. Le troisième étage de la fusée, celui qui à mes yeux a réellement fait décoller Arnaud et convaincu pas mal d’hésitants de bouger de sous leur couette automnale, c’est bien sûr l’appropriation et la revendication du mot « protectionnisme », et ce sans même prendre la peine de l’accoler automatiquement dans ses discours à l’adjectif « européen ». Jusque là, c’était le mot qui stigmatise, décrédibilise, lepénise, la Lettre écarlate de la politique française au point que même le tonitruant Mélenchon n’osait le prononcer. Arnaud Montebourg l’a placé au cœur de ses « éléments de langage » -démontrant au passage qu’en politique, le cran peut parfois payer : avec moi, en tout cas, ça a marché à donf.

Martine Aubry est-elle mieux placée que François Hollande pour capter le protectionnisme ? Vu de loin, l’argument asséné hier par Benoit Hamon devant toutes les caméras semble imparable : « Imagine-t-on Arnaud Montebourg soutenir François Hollande au côté de Manuel Valls?». Mais le raisonnement de notre décongelé de fraiche date est hémiplégique : imagine-t-on Démondialisator faire tribune commune avec Martine entre Jacques Delors et Alain Minc sur fond de bannière bleue étoilée et d’Hymne à la joie ? Thierry Mandon, un des lieutenants de l’Arabo-morvandiau a assez bien moqué cette grosse ficelle sur le plateau de LCP : « Je suis content de voir que Fabius s’est converti à la démondialisation. Depuis le JT de 20 heures… » .

Bien sûr, dans le camp d’en face, ça a dragué sec aussi. Mais au moins les Hollande boys n’ont-ils pas trop cherché à me vendre de pianos (sauf Jack Lang, hein, mais c’est un peu le Baylet du PS, hein). Pas de conversion aussi soudaine que suspecte à la démondialisation, mais une prise en compte somme toute assez crédible, du volet VIème République du projet Montebourg, soit le minimum syndical. Les idées de François Hollande ne sont pas mes idées, et ses rêves encore moins, mais sa sobriété me sied. A contrario, le dolorisme indigné de sa challengeuse me replonge en plein cauchemar ségoléniste, et j’ai déjà donné.

Accessoirement, et c’est mon petit doigt qui me le dit, et pas mes amis les sondeurs, Hollande me paraît plus à même de tenir le choc face à un Nicolas Sarkozy, qui, va mettre toute sa force, sa ruse et son intelligence dans le combat de sa vie. En cas de confrontation avec Martine Aubry, là encore ce sera Ségo bis. Perso, ce n’est pas cette dimension de vote utile qui me parle le plus, mais je ne suis probablement pas un échantillon représentatif du vote Montebourg…

N’étant pas dans le secret des dieux, j’ignore tout de la consigne que donnera, ou ne donnera pas, ce soir Arnaud Montebourg. De toute façon, dans ce type de scrutin plus que dans tout autre, nul n’est propriétaire de ses voix. Comme tous les supporters d’Arnaud Montebourg, j’écouterai avec attention les indications qu’il donnera pour le second tour. En l’état actuel des choses, je ne sais pas encore si j’irai voter dimanche prochain, mais je sais déjà pour quelle candidate je ne voterai pas.

Aubry : carrément « care » !

Les plus subtils observateurs de la faune politique sauvage française auront pu remarquer que depuis des mois – bien avant que commence l’âpre mêlée des primaires socialistes en vue de l’élection présidentielle de 2012 − Martine Aubry, candidate à la magistrature suprême, évoque à longueur de prises de parole la nébuleuse notion anglo-saxonne de care (mot polysémique agaçant renvoyant au soin, à la sollicitude, au dévouement, etc.) Elle y tient tellement qu’elle a fait imprimer des milliers de T-shirts pour ses militants, sur lesquels on peut lire son slogan « Yes we care ! », mollement calqué sur le « Yes we can ! » victorieux de Barak Obama. Mais, qu’est-ce que le care (à prononcer un peu comme le nom de la capitale égyptienne) ? À quelle effrayante société maternante rêve − pour tous les Français − la mairesse de Lille ?[access capability= »lire_inedits »]

Notons, en liminaire, que l’effort déployé par Martine Aubry pour donner à son programme une véritable assise intellectuelle et morale est louable. Ses concurrents et concurrentes socialistes n’ont pas tous engagé ce type de réflexion, à l’instar par exemple de Ségolène Royal qui n’a réussi − au bout d’un travail que l’on présuppose intense − qu’à emprunter au chevrotant Stéphane Hessel son ébouriffante antienne de l’indignation. Le care va plus loin que ce gadget sémantique électoral, et vient de plus loin aussi. Dans les années 1980, outre-Atlantique, des intellectuelles féministes telles que Carol Gilligan ou Joan Tronto ont développé − dans des champs divers allant de l’éthique à la politique − cet impératif altruiste du soin aux autres qui devrait prévaloir sur l’égoïsme prétendument généralisé de nos sociétés contemporaines matérialistes et post-industrielles. Moi non plus. Tronto définit en ces termes le care qui « constitue une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer, ou de réparer notre monde de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Nous serions bien médisants de penser que l’Amérique récupère toujours le pire de la pensée française, et que les intellectuels français héritent habituellement de la plus irritante pensée américaine qui soit. Le care ne propose pas qu’une optimiste vision altruiste de la société (qui le rattache pourtant à une tradition catholique de gauche prévisible comme un pater noster), mais suit une approche éthique plus rugueuse partant du constat que les valeurs de care qu’il faut encourager (soin, attention à autrui, etc.) sont non seulement particulièrement familières aux femmes (étant très présentes dans les domaines de la santé, de l’éducation, et des services aux personnes, etc.), mais seraient même intrinsèquement féminines… Le salut moral − puis politique − de notre temps passerait donc par la douceur compatissante propre aux représentantes délicates du sexe faible. Ce fameux sexe numéro deux.

C’est vers le mois d’avril 2010 que Martine Aubry a défendu pour la première fois la société du care, à travers une allocution publique et une interview à Mediapart. Elle déclarait crânement : « N’oublions jamais qu’aucune allocation ne remplace les chaînes de soins, les solidarités familiales et amicales, l’attention au voisinage. » La cheftaine socialiste a alors commencé à adhérer avec un enthousiasme sans plus de vergogne à cette vision morale intégrale selon laquelle la dépendance serait le propre de l’humain, et la solidarité entre interdépendants un impératif moral. Un an plus tard, Martine-à-la-campagne-électorale déclarait à nos confrères du Monde : « Le care, c’est l’attention aux autres, le contraire d’une société dure et indifférente. La façon dont on vit ensemble, le lien social sont des questions majeures. La collectivité doit s’occuper de chacun. Mais chacun, dans chaque rue, dans chaque quartier, doit s’impliquer contre la solitude, le vieillissement, la perte d’autonomie. C’est ce que j’ai appelé à Lille la « ville de la solidarité », et cela marche. Le care, ce n’est pas l’assistance. Cela donne de nouvelles responsabilités à l’État, qui doit personnaliser ses réponses. » Et ta sœur ? La société du care propose ainsi une forme d’atténuation des frontières entre le domaine public et le domaine privé : au-delà de l’action sociale découlant de manière verticale, des autorités vers les populations, la société du care encourage et organise une angoissante solidarité horizontale entre les individus. L’intrusif care aubryste vise finalement à accompagner chacun d’entre nous dans la vie privée d’autrui, en vue d’un hypothétique bien collectif… Mais quel est le pas entre l’accompagnement acceptable et l’angoissant réordonnancement globalisé ?

La fille légitime de Jacques Delors et de Pierre Mauroy (pardon pour l’image), déclarait récemment à Rue89 qu’elle retenait… « d’abord du socialisme de l’ère Jospin la morale en politique ». Et pourquoi pas l’« ordre juste » ? Ce care ultra-moralisant ne serait donc qu’une rare et intrigante forme de jospinite aiguë ? Les séquelles prévisibles du passage de Martine Aubry au gouvernement − dans les années de jadis − sous les sarcasmes de Philippe Muray ? Le fait est que l’apparition de ce tropisme altruiste dans le « logiciel socialiste » ne date pas d’hier ; la nouveauté tient davantage à l’actuelle et ridicule tentative maternante et à sa soudaine publicité…

Nous obligera-t-on − demain − à céder aux facilités doucereuses de la solidarité-facilité ? Quel avenir pour les esprits un peu anars qui ne voudront pas s’ouvrir aux autres, comme des huîtres, et n’attendront rien (non plus) de personne ? Les contraindra-t-on, un jour, à avoir de l’affection pour autrui ?
Emphatique empathie…

Mes aïeux, libérez-nous du care ![/access]

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Et Montebourg siphonna la gauche du PS

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Photo : Des Idées et des Rêves

Je n’ai pas voté aux primaires. Faut-il en conclure que je n’adhère pas aux « valeurs de la gauche et de la République » ? En tout cas, j’ai raté le rendez-vous du Parti Socialiste avec la démocratie d’opinion.
Pourtant, si la gauche m’exaspère, la droite, elle, au mieux, me navre. Au moins côté sinistre, les plus audacieux affichent de sympathiques velléités néogaullistes, qui ne brillent pas par leur capacité à dépasser l’économie de marché mais ont le mérite de rompre avec l’orthodoxie libérale.
Du coup, je ne suis pas plus mal placé qu’un autre pour tenter d’analyser le principal événement de la soirée d’hier, la percée d’Arnaud Montebourg. Aux étourdis, je rappelle d’ailleurs les résultats : sur plus de deux millions de votants – lesquels ne suffisent pas cependant à garantir le résultat de la vraie élection si l’on se souvient que quatre millions de participants aux primaires de la gauche italienne n’empêchèrent pas, il y a quelques années, Walter Veltroni de finir terrassé par Berlusconi – 39% ont glissé un bulletin Hollande dans l’urne, 31% Aubry, 17% Montebourg et…. seulement 7% Royal[1. Je mets de côté les résultats piteux de Valls et Baylet, respectivement « socialiste » et « radical », qui pourraient concourir à la primaire du Modem, si le parti centriste respectait un semblant de démocratie interne.].

Sans faire preuve de cruauté inutile, l’échec cuisant de Madame « 17 millions de voix au second tour de la présidentielle » illustre l’éclatement de la bulle médiatique ouverte en 2006. Ah ces salauds de sondeurs qui vous apostasient après vous avoir baptisée ! La popularité et les effets de manche ne marchent qu’un temps, au bout d’un moment, le réel reprend ses droits. La recette est imparable : invoquez Delors et Chevènement dans une même phrase, jouez jusqu’à l’excès le numéro de la femme bafouée sûre de sa victoire, gargarisez-vous de votre défaite passée, mélangez le tout et vous obtiendrez… un bide retentissant.

Et Montebourg à 17%. Qui l’eût cru ? Certainement pas moi, lorsqu’au début de l’été, l’un des proches collaborateurs du député de Saône-et-Loire me confiait viser un score « entre 15% et 20% », porté par la conjoncture internationale. Eh oui, le démantèlement de Dexia, les plans d’aide à la Grèce qui n’en finissent pas, et l’abaissement occasionnel des notes souveraines espagnole ou italienne ont certainement joué en faveur du candidat de la démondialisation. Fût-elle incantatoire, la combativité de Montebourg a sans doute payé : lorsque tout s’effondre, le système financier, l’euro, et le libre-échange chéri, autant se tourner vers les Cassandre qui vous avaient annoncé la chienlit et vous proposent de remettre de l’ordre dans ce fourbi. Damer le pion aux banquiers, créer une agence de notation Potemkine[2. Pas besoin d’être Georges Kaplan pour comprendre que les agences de notation ne sont que des instruments d’ajustement aux mains des marchés et qu’il ne suffit pas de casser le thermomètre (ou d’en fabriquer un pipé) pour dompter la fièvre financière]- pardon nationale- relocaliser une économie à dominante coopérative, en voilà des thématiques alternatives qui séduisent le chaland en quête de nouveauté !

Avec tout cet attirail dans son fourreau, Arnaud Montebourg a probablement phagocyté la gauche de la gauche et, au-delà, une bonne partie du Non au Traité constitutionnel européen, orphelin depuis un certain 29 mai 2005. Le ralliement – pas toujours enthousiaste – à Martine Aubry des emmanuellistes, hamonistes, proches de Quilès et Lienemann et de toute l’aile gauche n’a pas empêché Montebourg de remonter ses concurrents durant la dernière ligne droite. Le caractère ouvert de la primaire n’a pas reproduit les subtils équilibres au sein d’un parti aussi sclérosé que le PCUS brejnevien. Au contraire, l’absence, dans son entourage, de figures de poids a potentiellement renforcé l’image d’outsider de Montebourg, trop heureux de ruer dans les brancards devant le premier potentat marseillais venu. Il se pourrait même que les affaires Guérini, Takieddine, Bourgi et Djouhri aient favorisé l’émergence du Torquemada de Macon, que sa croisade contre la corruption et les paradis fiscaux a longtemps enfermé dans le costume de grand inquisiteur. Ajoutez à cela les performances remarquées- quitte à sombrer dans les outrances anti-sociaux-dems du candidat protectionniste lors des trois débats télévisés, où il s’illustra par la hauteur de son verbe et l’originalité de ses propositions, et vous comprendrez une partie de son exploit du jour.

De facto, Montebourg devient le nouveau leader de l’aile gauche, Benoît Hamon n’ayant plus assez d’yeux pour pleurer à force de s’être enferré dans l’emploi inconfortable de porte-parole aubryste du PS. Fils adultérin du couple improbable Eva Joly-Bernard Cassen, « Monsieur démondialisation » devra désormais faire fructifier son capital électoral.

À entendre ses soutiens, il s’agit en effet d’inscrire ce succès dans la durée, par-delà les (légitimes) ambitions personnelles de leur leader. Oubliées les alliances broussailleuses avec Moscovici, les combinazione avec Royal puis Aubry ? N’allez pas trop vite en besogne, les amis. On me murmure qu’une alliance avec François Hollande se fait jour. Vous vous souvenez ? Le candidat encore honni hier matin, social-démocrate « mou », figure du « système » qui voudrait que tout change pour que rien ne change. Pour un peu, moyennant quelques concessions de fond et, cela va sans dire, une flopée de retours d’ascenseur, Guy Mollet se transformerait en Mitterrand 2.0 (le quasi-socialiste d’Epinay, pas celui des Croix-de-Feu ou de la « parenthèse » libérale 1983-1995).

Bon, arrêtons là nos spéculations. Quand bien même Montebourg se vendrait à Hollande (ou d’ailleurs à Aubry, même topo chez ces deux jospiniens bon teint), rien de nouveau sous le soleil. Quoiqu’en disent les grands mythes de la gauche, l’histoire politique est celle d’un éternel cocufiage, les héros d’hier mutant régulièrement en traîtres d’aujourd’hui, et réciproquement.
Montebourg est sorti vainqueur du match des « petits candidats ». Pour créer un courant à la gauche du PS ? Monnayer quelques postes bien placés dans le gouvernement du (très hypothétique) président Hollande ? Jouer le tout pour le tout en pariant sur la défaite de la gauche histoire de s’ériger en homme providentiel au milieu des ruines socialistes dès mai 2012 ?

Et si ces hypothèses ne s’excluaient pas ? Après tout, comme disait le presque regretté Michel Poniatowski, à droite, à gauche, et sur les côtés, l’avenir n’est écrit nulle part

Le Syrte a assez duré

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Comme Alain Minc, je suis content de vivre dans un pays riche. Comme lui, j’exècre l’économie planifiée, et, comme lui, je préfère de beaucoup me trouver dans le camp des vainqueurs. Il est exact que, sur le plan économique, l’Union Européenne nous cause un certain souci. Mais sur le plan diplomatique, les nouvelles sont très bonnes. Un dictateur est en fuite. La ville de Syrte devrait tomber d’un instant à l’autre. Le dernier fanatique sera tué, et tout sera fini.

Quel temps perdu, quand même. Comment peut-on vouloir s’opposer à une guerre humanitaire ? Et soutenue par l’OTAN, en plus ?

Je trouve que nos ennemis sont devenus incompréhensibles depuis quelques temps. Les combattants kadhafistes ont un intérêt pécuniaire dans l’affaire, ce n’est pas possible autrement. Sont-ils fanatisés par leur instinct tribal? Je n’en sais rien.

De toute façon, cette histoire commence à bien faire.

Il faudrait que quelqu’un leur dise que cette résistance acharnée ne sert à rien. Il faudrait que quelqu’un leur dise que le courage est une vertu réservée au vainqueur. Il faudrait que quelqu’un leur dise que, s’ils se font massacrer, personne n’en saura rien.

Un petit coin de paradis

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Primaires : a failli voter !

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Samedi soir, j’étais résolu à descendre à la sous-préfecture la plus proche de mon domicile, localité assignée par le comité d’organisation des « primaires citoyennes de la gauche » aux électeurs de mon village désireux d’y participer.
Cette tentation était d’autant plus grande que se déroulait dans cette même ville le comice agricole, un événement décennal haut en couleur. On peut y admirer les plus beaux spécimens de l’élevage local, veaux, vaches, cochons et couvées, et déguster un choix de spécialités solides et liquides du meilleur aloi. La dimension politique du comice agricole fait hélas partie de ce passé qui, hélas, ne reviendra plus, tout comme les discours amphigouriques des notables dont l’élite intellectuelle parisienne ne manquait pas de se moquer[1. Je viens de lire Michéa…].

La nuit, dit-on, porte conseil. Certes, mais avant que ce conseil éclairé s’impose à vous, vous vous payez une sacrée insomnie dont les traces seront sensibles pendant une bonne journée, sinon plus.
La question qui éloignait de moi le marchand de sable était aussi simple qu’insoluble : à quel titre irais-je m’immiscer dans ce scrutin destiné à permettre aux électeurs de la gauche de choisir leur champion(ne) pour la présidentielle de mai prochain ?
Ayant déserté ce camp, qui fut longtemps le mien, lors de l’élection de 2007, et n’étant pas du tout certain de revenir au bercail en 2012, je devrais être totalement indifférent à cette primaire.

Et pourtant, je me sentais fortement tenté de mettre mon grain de sel dans ce nouveau plat de la vie politique, car l’hypothèse d’une victoire de la gauche en mai et juin est loin d’être absurde. Non que j’attende une quelconque prébende du parti des vainqueurs : à mon âge, cela serait aussi ridicule que présomptueux.

Mais l’électeur de droite que je suis devenu a bien, lui aussi, le droit de choisir contre qui il va voter, et cela d’autant plus que ce dernier a de bonnes chances de l’emporter. Dans cette configuration, le choix du candidat à la primaire s’impose : il s’agit de celui ou celle qui vous donnera le plus envie de vous mobiliser pour lui barrer le chemin de l’Elysée. Mais la simple idée de glisser dans une enveloppe et dans l’urne un bulletin portant le nom de Ségolène Royal ajoutait l’horreur du cauchemar aux affres de l’insomnie.

Mais dans la perspective d’une probable victoire de la gauche, un raisonnement inverse me poussait à favoriser le candidat le moins éloigné de mes convictions, autrement dit le plus à droite des postulants. Celui qui ne nous bassine pas avec le care, le dolorisme universel et nous garantit un quota suffisant d’énergie à bon marché grâce au nucléaire : Manuel Valls. Mais comme il n’a aucune chance de passer le premier tour, l’incitation à l’effort de se lever, se laver, descendre dans la vallée par un temps maussade invitant au farniente et à la sieste est de faible intensité.
Pendant que toutes ces pensées se bousculaient dans ma tête, mon épouse, électrice de gauche sans états d’âme depuis un nombre de décennies qu’il serait discourtois de préciser, dormait comme un ange. Le lendemain matin, elle se leva sans bruit pour aller voter, me laissant récupérer de ma calamiteuse nuit.

J’espère très fort qu’il n’y aura pas de second tour.

Remettez-nous ça, Monsieur Blondin !

7

« Et maintenant, voici venir un long hiver… ». C’est sur cette phrase que s’achève le roman d’Antoine Blondin. Fidèle au livre, Henri Verneuil termine son film sur le même constat désabusé et nostalgique. Un singe en hiver aura d’abord été un grand livre, prix Interallié en 1959 puis un film en 1962, monument du 7ème art dont la sensibilité à fleur de peau émeut et charme cinquante ans après. Un même décor, la Normandie pluvieuse et romantique a donné vie aux personnages de fiction imaginés par Blondin. L’histoire commence en 1959. Antoine Blondin a travaillé tout l’été à Biarritz sur ce roman qui aborde des thèmes le touchant personnellement. Il y décrit avec délicatesse sa difficulté à aimer, ses problèmes d’alcool et ses rapports compliqués avec ses propres enfants.

Ce Singe en hiver est un miroir dans lequel Blondin ne se donne pas le beau rôle. L’écrivain connu pour ses chroniques sportives dans le journal L’Equipe et ses virées alcoolisées au Bar-Bac dans le VIIème arrondissement se révèle un auteur de tout premier plan. Il y a la légende Blondin, l’homme des comptoirs, le chantre de l’amitié, des copains de rugby, des 28 Tours de France, des 5 Olympiades, du panier à salades qui parfois le récupère au petit matin, mais il y a aussi l’immense écrivain, l’un des plus grands stylistes de la langue française. Une phrase douce, mélancolique, à tiroirs multiples… On se délecte de sa prose comme l’on déguste un grand cru.

Un critique de l’époque, Bernard Frank, a qualifié de Hussards quelques romanciers qui préféraient travailler la forme au fond. Cette équipe soignait en effet son style quitte à passer pour d’affreux réactionnaires hédonistes en un temps où les consciences politiques s’éveillaient. Cette formation hétéroclite qui n’a jamais vraiment existé que dans l’esprit de Frank se composait de Roger Nimier, Michel Déon, Jacques Laurent et Antoine Blondin.
De ces quatre-là, Blondin a pris sa revanche au fil des années. Ses difficultés d’expression orale (il était bègue) et sa propension à lever le coude l’ont fait passer pour un amuseur. En 2011, il passerait plutôt pour un moraliste et les plus éminents spécialistes reconnaissent en lui l’héritier de Rabelais et de Stendhal. Avec Un singe en hiver, Blondin donne la pleine mesure de son talent. Les critiques ne s’y trompent pas en lui attribuant le prix Interallié en 1959. Roman d’amour et roman de soif, ce Singe est plein de malice et de désespoir. Blondin fait parvenir son manuscrit à son éditeur La Table Ronde par la Poste, il sait qu’il va frapper un très grand coup. Sur le récépissé du recommandé, dans la case « Valeur déclarée », il inscrit « infinie ».

On pourrait croire à un mot d’auteur ou à un excès de forfanterie. En bon connaisseur des lettres, (sa mère était poétesse et il obtint le 2ème accessit au Concours Général de philosophie en 1940), il estime son œuvre à sa juste valeur. Cet adepte de la perfection, à force d’acharnement, a rendu une copie dont il mesure la qualité et la pureté. Longtemps, il s’est débattu avec les mots, mais cette fois-ci, il a vaincu. Il a été le plus fort. L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Gabin et Belmondo à l’affiche

Un livre primé, un auteur comblé et un classique dans toutes les bibliothèques françaises. Mais le cinéma allait s’emparer du singe. Jacques Bar, le producteur d’Henri Verneuil avoue que le film s’est fait sur un accident. Au départ, il a l’idée de faire tourner Gabin sur un bateau dans une sombre histoire de terre-neuvas. Après quelques essais infructueux sur un chalutier qui sentait trop la morue pour Gabin, Michel Audiard, dialoguiste et surtout fin lettré propose d’adapter Un singe en hiver. Audiard a le goût des répliques fracassantes et apprécie les auteurs au style flamboyant (Louis-Ferdinand Céline, Marcel Aymé et… Antoine Blondin).

Conforme au livre, le film prend ses quartiers à Villerville rebaptisée Tigreville, une station balnéaire de Normandie entre Honfleur et Deauville. Ce village de pêcheurs accueille l’équipe de tournage. Pour la première fois, le jeune Jean-Paul Belmondo donne la réplique à Jean Gabin. Le Vieux, comme la profession le surnomme, a la réputation d’être bougon et son caractère bien trempé peut en dérouter plus d’un. Entre Pépé le Moko et L’Homme de Rio, se noue alors une forte complicité. Chacun a reconnu chez l’autre l’appartenance à la même famille d’acteurs.
Entre deux scènes, Belmondo joue au football avec les techniciens. La décontraction du jeune acteur séduit et étonne le Vieux qui préfère se concentrer avant de tourner une scène. Ce couple terrible va rencontrer sur son chemin des acteurs aussi illustres que Paul Frankeur en patron de bar irascible, Suzanne Flon en femme inquiète ou l’iconoclaste Noël Roquevert dont la boutique de farces et attrapes s’apparente à la caverne d’Ali Baba. Blondin ne pouvait espérer meilleure équipe. Henri Verneuil assisté des jeunes Claude Pinoteau et Costa-Gavras, aux dialogues, l’irremplaçable Michel Audiard qui compose des textes sur-mesure pour ses acteurs fétiches, une musique entêtante de Michel Magne et cette Normandie aux multiples variations de gris chère aux impressionnistes.

Le film sort le 11 mai 1962 à Paris dans les cinémas « Moulin Rouge », « Rex » et bien sûr « Normandie ». Le succès est immense. Dans les cours de récréation, on se répète les bons mots et l’on se remémore les scènes d’anthologie. Celle, par exemple, de la corrida où Belmondo agite aux yeux des automobilistes hallucinés une muleta imaginaire ne reculant devant aucune cascade. Une voiture vint même lui fracturer la main et on eut peur pour la suite du tournage. Du Picon bière qui était en réalité du thé servi par Monsieur Esnault (Paul Frankeur) dans le Cabaret Normand au flamenco endiablé de Belmondo sur les tables du bar jusqu’à la scène finale déchirante où l’on voit Gabin, seul, sur un banc en gare de Lisieux, suçoter un bonbon.
Antoine Blondin fut ravi du résultat, il n’en espérait pas tant. Ce film le toucha en plein cœur. Surtout qu’en cette année 1962, il perdit dans un accident de voiture son plus fidèle ami, l’écrivain Roger Nimier. Si vous souhaitez fuir les cars de touristes d’Honfleur ou la frénésie marchande de Deauville, Villerville, avec sa plage, ses rues pavées, son front de mer battu par les marées et ses belles maisons anglo-normandes possède un cachet inimitable. Et il n’est pas impossible qu’à la tombée de la nuit, vous entendiez ce dialogue féérique entre deux hommes…

« Je suis le plus grand matador français, yo soy unico…
– Vous avez déjà entendu parler du Yang-Tsé-Kiang ».

L'Humeur vagabonde - Un singe en hiver

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Et si nous allions à Lyon ?

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Traboule lyonnaise

La puérile passion de l’exotisme m’a conduit jusqu’à Lyon. Moi qui suis méditerranéen comme un phoque moine, je ne connaissais jusque-là de cette ville que l’exténuante laideur des alentours de la gare de la Part-Dieu. Dans mon idiolecte d’égaré, Lyon désignait une ville imaginaire née, par une fantasque synecdoque, de l’extension infinie de cette zone semi-commerciale livrée à la désolation. Ma coupable ignorance n’avait rien à envier à celle d’un touriste américain qui n’eût retenu de son séjour à Lyon que le fait qu’elle était « la ville d’Albert Canut ».[access capability= »lire_inedits »]

Après quatre jours de dérives à travers la ville, en compagnie d’un guide roué et admirable, mon verdict est formel : la beauté de Lyon appelle sadiquement toutes les hyperboles. Sadiquement ? Parce que, comme me l’a enseigné mon guide, Lyon est la capitale mondiale de l’euphémisme. Lorsqu’un Lyonnais est « fatigué », le pauvre homme est en réalité à l’article de la mort. Nul sport n’y est plus formellement proscrit que l’hyper-ball. J’ai ainsi passé quatre jours de terreur à tenter de dissimuler mes émerveillements devant tant de beautés, craignant à chaque instant de me faire lyncher par la foule.

Là-bas, j’ai vu au moins un Rhône et une Saône, une colline qui prie et une autre qui travaille. J’ai entendu les inimitables coups de klaxons furibards des bouchons lyonnais. Au musée des Beaux-Arts, j’ai vu une fourmi vivante. Puis j’ai vu un éléphant sur le dos et sans défense, auquel nul ne venait en aide. Je me suis fourvoyé à Fourvière. J’ai vu ses ors byzantins, sa vierge noire kachoube et ses anges agenouillés, inclinés vers l’obscurité de la prière.

Dans une splendide rue pavée, j’ai vu très distinctement un chihuahua juché sur un fauteuil de bureau. Sur les murs de Lyon, j’ai lu ces deux messages énigmatiques : « This routine is hell » et « Je suis isoplate ». Au musée Gadagne, j’ai été mis en joue par un jouteur à l’instant où j’allais arracher l’affiche de l’Exposition internationale qui se tint à Lyon en 1914, sur laquelle je venais de lire ce slogan enivrant : « L’hygiène devrait être  » l’unique source » de toutes les lois ». Baigné dans la nuit, j’ai vu le clocher en bonnet d’évêque de l’abbaye d’Ainay. Rue Adélaïde-Perrin, une aigrette s’est envolée et, baissant le nez, j’ai cueilli une marguerite. Derrière les miroitements du Rhône, j’ai distingué l’envoutant ovni violet du Sofitel.

Le tablier de sapeur n’est pas un plat mais un trou dans l’espace-temps

Je savais que Lyon était la tanière d’un éminent plantigrade bien connu des lecteurs de Causeur. J’en ai appris davantage sur cet animal de légende en me rendant au Musée de l’imprimerie. J’y ai découvert un édifiant placard invitant le bon peuple lyonnais à venir assister, le 2 février 1734, au combat à mort d’un ours et d’un taureau. Ce chef-d’œuvre de sobriété publicitaire nous promet que « l’Ours » sera « grand, fort et bien denté, ses morsures des plus dangereuses. » « Ces Animaux qui ne se sont jamais vûs, feront un spectacle très-particulier, leur férocité se réveillant à l’aspect de leurs ennemis. » Mais comme ce spectacle raffiné pourrait sembler à certains un peu fade : « L’arrivée imprévue de plusieurs gros Dogues, produira parmi ces animaux féroces des saillies, & achèvera de les jetter dans un trouble & férocité. » Comparée à cela, avouons-le, notre télé-réalité a le visage bien pâle et les couilles bien rabougries.

Mais la plus grande beauté de Lyon, ce sont naturellement ses traboules, qui en font la capitale incontestée de la dérive psycho-géographique. « Traverser Lyon » est un impardonnable pléonasme. Lyon est un labyrinthe transversal, une ville biseautée. Ses traboules sont des échappées belles dans l’espace et dans le temps qui vous pulvérisent directement dans l’envers. Lyon sait que le paradis a toujours été une saison dans l’envers. Et puis, bien sûr, il y a le tablier de sapeur lyonnais. Mais là, même ta mère peut plus lutter. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur de toute mon existence. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un plat mais d’un simple trou dans l’espace-temps.

Mais terminons plutôt sur une note de franche consternation. J’ai vu un homme nu de pied en cap entrer dans une traboule et en ressortir entièrement vêtu. Car il n’est pas rare, mon ami, que la traboule t’habille.[/access]

Femmes mutines pour Poutine

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Ouvrez grand les yeux, libérez votre esprit, évacuez toutes les mauvaises ondes qui vous entourent et regardez cette vidéo la tête reposée :

Un gynécée ? La bande-annonce du prochain Marc Dorcel « Nues sous le bahut » ? Un « teaser » du nouveau DVD d’Alain Chabat dix ans après ses ébats filmés avec les « Bricol’girls » ?

Non, comme l’indiquent les sonorités slaves qui sortent de leur orifice buccal, ces charmantes sylphides viennent de l’Est, plus précisément dans ces confins de l’Europe que l’on appelle Russie. Vous savez, le pays de Catherine II, de Gogol et Dostoïevski, qui aura donné au monde et à l’art le sens d’un certain vague à l’âme face au tragique de l’existence que d’aucuns traduisent en mélancolie.

Loin de ces considérations esthétiques, nos très prosaïques héroïnes mitonnent un gâteau pour fêter les 59 ans de leur Président adoré, le Premier ministre Vladimir Poutine, candidat à sa réélection au sommet, rodé aux va-et-vient institutionnels avec son alter ego Medvedev. Ces beautés mutines aux poses suggestives (admirons leur jeu lascif avec la crème Chantilly, aussi subtil qu’un dialogue de Max Pécas) composent un fan club sexy appelé « L’Armée de Poutine ».

Et si pour ses soixante ans l’an prochain, nos belles cuisinières laissaient tomber le tablier pour promettre de splendides gâteries au maître du Kremlin ?

Le ni-ni façon Montebourg chez Pujadas

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Comme je l’espérais, Arnaud Montebourg n’a pas donné de consigne de vote de hier malgré tous les appels du pied et les élans du cœur dont il avait été l’objet depuis vingt-quatre heures. Un Montebourg tout feu tout flamme, faisant questions et réponses, distribuant à la volée mauvais points et très mauvais points aux deux finalistes de dimanche prochain et s’amusant même à s’autocaricaturer en qualifiant à trois reprises Martine et François de « can-di-dats im-pé-trants » et en articulant méticuleusement ces deux mots à la manière du Baron Arnaud de la Patate Chaude cher à Nicolas Canteloup.

S’il s’est refusé a reprendre à son compte le « bonnet blanc, blanc bonnet » suggéré par son intervieweur, ce fut pour mieux le paraphraser la seconde suivante : « Aubry et Hollande sont les deux faces d’une même pièce… Il n’y a pas de différence sur le fond mais des différences de tempérament. ».

En conséquence de quoi a décidé de juger, justement sur pièces, et invité ses électeurs à faire de même : « Je leur ai annoncé que j’allais leur écrire une lettre que je rendrais publique, ils me répondront par écrit et nous publierons les échanges. Les citoyens pourront ainsi consulter mes demandes et leurs réponses ».

Match nul donc ? Pas tout à fait : il semble bien, comme je l’espérais là encore, que certains ont été plus taclés que d’autres. Ou disons plutôt certaine. Certes le numéro Trois a rappelé que l’archi-favori des sondages n’avait pas réussi son OPA sur le premier tour, mais pour ajouter aussi sec qu’une première secrétaire qui ne fédère que 30% sur son nom, c’est plutôt léger.

Mais surtout, Arnaud a envoyé un scud d’entrée à Martine, qui l’énerve prodigieusement à vouloir engloutir d’office ses 400 000 voix sans demander son avis à personne. Sans même être sollicité par David, il s’est déchainé dès le début de l’interview contre ce qu’il appelle la gauche « compassionnelle » et « qui pleure sur les conséquences d’une économie cruelle et violente » . Que ceux qui n’ont pas reconnu là le « care » aillent voter en paix…

Le dilemme du Grand Arnaud

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Webstern socialiste

Le rideau s’ouvre dans la grande salle d’un château-fort dominant la Saône, près de Macon. Un grand feu brûle dans la cheminée. Le vicomte Arnaud de la Bresse s’entretient avec Aquilino, son conseiller et ami des bons et mauvais jours.

Arnaud
Mon ami, quel bonheur ! Il suffit d’une soirée
Et le charmant garçon se mue en coryphée !
Le chœur de ces primaires, c’est moi qui le conduit.
Une reine ou bien un roi ? Sans Arnaud rien n’est dit !
Pouce en haut, pouce en bas, tel un César romain
Je peux de l’une ou l’autre façonner le destin.
Cela me remplit d’aise, mais il faut faire un choix
Tes conseils sont précieux, fais entendre ta voix !

Aquilino
Messire Arnaud tout doux ! En de telles circonstances
Il faut rester modeste, et s’armer de prudence.
On vous fête dehors, les flatteurs se déchaînent
Craignez que vers l’abîme l’ubris ne vous entraîne !
Il faut choisir, c’est vrai, ou Martine ou François
Pour mener un combat qui ne va pas de soi…
Nicolas semble à terre, mais méfions nous de lui
Sa vaillance est intacte, rien n’est jamais acquis.
Pour bouter hors du trône ce suppôt d’Attila
Que tous les braves se lèvent et clament : « Me voilà ! »
Mais qui sera leur chef ? Le grognard est perplexe
Il faut lui parler clair, mais l’affaire est complexe…

Arnaud
Du héros si glorieux revenu de campagne
L’humilité doit être la revêche compagne.
J’ai compris la leçon, et sois en remercié.
Seulement de mon tourment, il faut te soucier.
Et m’aider à trancher aujourd’hui, pas demain !
Moscovici me presse, Cambadélis itou.
Si cela continue, ils vont me rendre fou.
Martine ? Je me souviens du piège de Marseille !
François ? Je n’aime pas trop les amis de la veille !

Aquilino
Ton cœur est partagé, et ta méfiance est grande
Le mien l’est tout autant : puisque tu le demandes,
Permets-moi d’éclairer ce chemin hasardeux.
Ils te veulent bavard ? Eh bien fait le taiseux !
Laisse planer le doute, attends que de leur joute
Sorte enfin le vainqueur qui montrera la route.
Parmi ses compagnons, tu seras le premier
Et cela sans devoir, jamais, te renier !

Arnaud
Ami, tu parles d’or, et je m’en vais céans
Cultiver le silence au bord de l’océan !

Quel second tour pour les voix de Montebourg ?

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Photo : Le Parisien-PQR

Purée, ma voix vaut cher ! Dès hier soir, ils me faisaient tous les yeux doux. Enfin à moi et aux 400000 autres degauches qui ont mitonné la surprise du chef en soutenant Arnaud Montebourg au premier tour de la primaire socialiste (On va continuer de faire comme si les 0,61% de Baylet n’existaient pas, ce qui nous évitera d’utiliser le piteux vocable de primaires citoyennes.)

En conséquence de quoi, dès hier soir, la chasse aux voix démondialistes était la seule obsession des deux états-majors du second tour – qui ont préalablement pris soin, toutefois, de verser quelques larmes de crocodile sur le suaire de Ségolène. Et là, j’avoue avoir été assez choqué par la tonalité générale des commentaires. Tout d’abord, du haut de leur science exacte, experts, politologues, et sondeurs nous expliquaient dès 21 heures que ces 17% -qu’aucun d’entre eux n’avait vu venir, mais passons- se reporteraient « logiquement », voire « naturellement » sur Martine Aubry. Un credo aussitôt psalmodié en chœur par tous les ténors aubrystes, notamment ceux issus de la gauche socialiste, que Martine avait soigneusement planqués sous le tapis pendant sa campagne de premier tour, à commencer par leur leader, Benoît Hamon.

Que nous disent Benoît et Le Monde (et Fabius, et Camba et Delanoë) ? Tout d’abord que la maire de Lille captera forcément nos voix parce qu’elle est plus sociale et moins libérale que son adversaire de dimanche prochain. Déjà, c’est faire peu de cas de ce que le député de Saône et Loire n’a cessé de répéter depuis le début de sa traversée des primaires : du point de vue idéologique, Aubry et Hollande, c’est Dupond et Dupont ou, plus exactement Delors contre Delors.

C’est encore plus vrai quand on se rapproche du cœur du corpus montebourgiste, à savoir la démondialisation. Démondialisation dont il faut répéter qu’elle n’aura été que le premier étage de la fusée d’Arnaud, suivie au fil de la campagne, du rappel de plus en plus insistant de son double refus du TCE et de la lamentable ratification du Traité de Lisbonne –ce qui le distingue de ses cinq rivaux. Le troisième étage de la fusée, celui qui à mes yeux a réellement fait décoller Arnaud et convaincu pas mal d’hésitants de bouger de sous leur couette automnale, c’est bien sûr l’appropriation et la revendication du mot « protectionnisme », et ce sans même prendre la peine de l’accoler automatiquement dans ses discours à l’adjectif « européen ». Jusque là, c’était le mot qui stigmatise, décrédibilise, lepénise, la Lettre écarlate de la politique française au point que même le tonitruant Mélenchon n’osait le prononcer. Arnaud Montebourg l’a placé au cœur de ses « éléments de langage » -démontrant au passage qu’en politique, le cran peut parfois payer : avec moi, en tout cas, ça a marché à donf.

Martine Aubry est-elle mieux placée que François Hollande pour capter le protectionnisme ? Vu de loin, l’argument asséné hier par Benoit Hamon devant toutes les caméras semble imparable : « Imagine-t-on Arnaud Montebourg soutenir François Hollande au côté de Manuel Valls?». Mais le raisonnement de notre décongelé de fraiche date est hémiplégique : imagine-t-on Démondialisator faire tribune commune avec Martine entre Jacques Delors et Alain Minc sur fond de bannière bleue étoilée et d’Hymne à la joie ? Thierry Mandon, un des lieutenants de l’Arabo-morvandiau a assez bien moqué cette grosse ficelle sur le plateau de LCP : « Je suis content de voir que Fabius s’est converti à la démondialisation. Depuis le JT de 20 heures… » .

Bien sûr, dans le camp d’en face, ça a dragué sec aussi. Mais au moins les Hollande boys n’ont-ils pas trop cherché à me vendre de pianos (sauf Jack Lang, hein, mais c’est un peu le Baylet du PS, hein). Pas de conversion aussi soudaine que suspecte à la démondialisation, mais une prise en compte somme toute assez crédible, du volet VIème République du projet Montebourg, soit le minimum syndical. Les idées de François Hollande ne sont pas mes idées, et ses rêves encore moins, mais sa sobriété me sied. A contrario, le dolorisme indigné de sa challengeuse me replonge en plein cauchemar ségoléniste, et j’ai déjà donné.

Accessoirement, et c’est mon petit doigt qui me le dit, et pas mes amis les sondeurs, Hollande me paraît plus à même de tenir le choc face à un Nicolas Sarkozy, qui, va mettre toute sa force, sa ruse et son intelligence dans le combat de sa vie. En cas de confrontation avec Martine Aubry, là encore ce sera Ségo bis. Perso, ce n’est pas cette dimension de vote utile qui me parle le plus, mais je ne suis probablement pas un échantillon représentatif du vote Montebourg…

N’étant pas dans le secret des dieux, j’ignore tout de la consigne que donnera, ou ne donnera pas, ce soir Arnaud Montebourg. De toute façon, dans ce type de scrutin plus que dans tout autre, nul n’est propriétaire de ses voix. Comme tous les supporters d’Arnaud Montebourg, j’écouterai avec attention les indications qu’il donnera pour le second tour. En l’état actuel des choses, je ne sais pas encore si j’irai voter dimanche prochain, mais je sais déjà pour quelle candidate je ne voterai pas.

Aubry : carrément « care » !

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Les plus subtils observateurs de la faune politique sauvage française auront pu remarquer que depuis des mois – bien avant que commence l’âpre mêlée des primaires socialistes en vue de l’élection présidentielle de 2012 − Martine Aubry, candidate à la magistrature suprême, évoque à longueur de prises de parole la nébuleuse notion anglo-saxonne de care (mot polysémique agaçant renvoyant au soin, à la sollicitude, au dévouement, etc.) Elle y tient tellement qu’elle a fait imprimer des milliers de T-shirts pour ses militants, sur lesquels on peut lire son slogan « Yes we care ! », mollement calqué sur le « Yes we can ! » victorieux de Barak Obama. Mais, qu’est-ce que le care (à prononcer un peu comme le nom de la capitale égyptienne) ? À quelle effrayante société maternante rêve − pour tous les Français − la mairesse de Lille ?[access capability= »lire_inedits »]

Notons, en liminaire, que l’effort déployé par Martine Aubry pour donner à son programme une véritable assise intellectuelle et morale est louable. Ses concurrents et concurrentes socialistes n’ont pas tous engagé ce type de réflexion, à l’instar par exemple de Ségolène Royal qui n’a réussi − au bout d’un travail que l’on présuppose intense − qu’à emprunter au chevrotant Stéphane Hessel son ébouriffante antienne de l’indignation. Le care va plus loin que ce gadget sémantique électoral, et vient de plus loin aussi. Dans les années 1980, outre-Atlantique, des intellectuelles féministes telles que Carol Gilligan ou Joan Tronto ont développé − dans des champs divers allant de l’éthique à la politique − cet impératif altruiste du soin aux autres qui devrait prévaloir sur l’égoïsme prétendument généralisé de nos sociétés contemporaines matérialistes et post-industrielles. Moi non plus. Tronto définit en ces termes le care qui « constitue une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer, ou de réparer notre monde de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible ». Nous serions bien médisants de penser que l’Amérique récupère toujours le pire de la pensée française, et que les intellectuels français héritent habituellement de la plus irritante pensée américaine qui soit. Le care ne propose pas qu’une optimiste vision altruiste de la société (qui le rattache pourtant à une tradition catholique de gauche prévisible comme un pater noster), mais suit une approche éthique plus rugueuse partant du constat que les valeurs de care qu’il faut encourager (soin, attention à autrui, etc.) sont non seulement particulièrement familières aux femmes (étant très présentes dans les domaines de la santé, de l’éducation, et des services aux personnes, etc.), mais seraient même intrinsèquement féminines… Le salut moral − puis politique − de notre temps passerait donc par la douceur compatissante propre aux représentantes délicates du sexe faible. Ce fameux sexe numéro deux.

C’est vers le mois d’avril 2010 que Martine Aubry a défendu pour la première fois la société du care, à travers une allocution publique et une interview à Mediapart. Elle déclarait crânement : « N’oublions jamais qu’aucune allocation ne remplace les chaînes de soins, les solidarités familiales et amicales, l’attention au voisinage. » La cheftaine socialiste a alors commencé à adhérer avec un enthousiasme sans plus de vergogne à cette vision morale intégrale selon laquelle la dépendance serait le propre de l’humain, et la solidarité entre interdépendants un impératif moral. Un an plus tard, Martine-à-la-campagne-électorale déclarait à nos confrères du Monde : « Le care, c’est l’attention aux autres, le contraire d’une société dure et indifférente. La façon dont on vit ensemble, le lien social sont des questions majeures. La collectivité doit s’occuper de chacun. Mais chacun, dans chaque rue, dans chaque quartier, doit s’impliquer contre la solitude, le vieillissement, la perte d’autonomie. C’est ce que j’ai appelé à Lille la « ville de la solidarité », et cela marche. Le care, ce n’est pas l’assistance. Cela donne de nouvelles responsabilités à l’État, qui doit personnaliser ses réponses. » Et ta sœur ? La société du care propose ainsi une forme d’atténuation des frontières entre le domaine public et le domaine privé : au-delà de l’action sociale découlant de manière verticale, des autorités vers les populations, la société du care encourage et organise une angoissante solidarité horizontale entre les individus. L’intrusif care aubryste vise finalement à accompagner chacun d’entre nous dans la vie privée d’autrui, en vue d’un hypothétique bien collectif… Mais quel est le pas entre l’accompagnement acceptable et l’angoissant réordonnancement globalisé ?

La fille légitime de Jacques Delors et de Pierre Mauroy (pardon pour l’image), déclarait récemment à Rue89 qu’elle retenait… « d’abord du socialisme de l’ère Jospin la morale en politique ». Et pourquoi pas l’« ordre juste » ? Ce care ultra-moralisant ne serait donc qu’une rare et intrigante forme de jospinite aiguë ? Les séquelles prévisibles du passage de Martine Aubry au gouvernement − dans les années de jadis − sous les sarcasmes de Philippe Muray ? Le fait est que l’apparition de ce tropisme altruiste dans le « logiciel socialiste » ne date pas d’hier ; la nouveauté tient davantage à l’actuelle et ridicule tentative maternante et à sa soudaine publicité…

Nous obligera-t-on − demain − à céder aux facilités doucereuses de la solidarité-facilité ? Quel avenir pour les esprits un peu anars qui ne voudront pas s’ouvrir aux autres, comme des huîtres, et n’attendront rien (non plus) de personne ? Les contraindra-t-on, un jour, à avoir de l’affection pour autrui ?
Emphatique empathie…

Mes aïeux, libérez-nous du care ![/access]

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Et Montebourg siphonna la gauche du PS

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Photo : Des Idées et des Rêves

Je n’ai pas voté aux primaires. Faut-il en conclure que je n’adhère pas aux « valeurs de la gauche et de la République » ? En tout cas, j’ai raté le rendez-vous du Parti Socialiste avec la démocratie d’opinion.
Pourtant, si la gauche m’exaspère, la droite, elle, au mieux, me navre. Au moins côté sinistre, les plus audacieux affichent de sympathiques velléités néogaullistes, qui ne brillent pas par leur capacité à dépasser l’économie de marché mais ont le mérite de rompre avec l’orthodoxie libérale.
Du coup, je ne suis pas plus mal placé qu’un autre pour tenter d’analyser le principal événement de la soirée d’hier, la percée d’Arnaud Montebourg. Aux étourdis, je rappelle d’ailleurs les résultats : sur plus de deux millions de votants – lesquels ne suffisent pas cependant à garantir le résultat de la vraie élection si l’on se souvient que quatre millions de participants aux primaires de la gauche italienne n’empêchèrent pas, il y a quelques années, Walter Veltroni de finir terrassé par Berlusconi – 39% ont glissé un bulletin Hollande dans l’urne, 31% Aubry, 17% Montebourg et…. seulement 7% Royal[1. Je mets de côté les résultats piteux de Valls et Baylet, respectivement « socialiste » et « radical », qui pourraient concourir à la primaire du Modem, si le parti centriste respectait un semblant de démocratie interne.].

Sans faire preuve de cruauté inutile, l’échec cuisant de Madame « 17 millions de voix au second tour de la présidentielle » illustre l’éclatement de la bulle médiatique ouverte en 2006. Ah ces salauds de sondeurs qui vous apostasient après vous avoir baptisée ! La popularité et les effets de manche ne marchent qu’un temps, au bout d’un moment, le réel reprend ses droits. La recette est imparable : invoquez Delors et Chevènement dans une même phrase, jouez jusqu’à l’excès le numéro de la femme bafouée sûre de sa victoire, gargarisez-vous de votre défaite passée, mélangez le tout et vous obtiendrez… un bide retentissant.

Et Montebourg à 17%. Qui l’eût cru ? Certainement pas moi, lorsqu’au début de l’été, l’un des proches collaborateurs du député de Saône-et-Loire me confiait viser un score « entre 15% et 20% », porté par la conjoncture internationale. Eh oui, le démantèlement de Dexia, les plans d’aide à la Grèce qui n’en finissent pas, et l’abaissement occasionnel des notes souveraines espagnole ou italienne ont certainement joué en faveur du candidat de la démondialisation. Fût-elle incantatoire, la combativité de Montebourg a sans doute payé : lorsque tout s’effondre, le système financier, l’euro, et le libre-échange chéri, autant se tourner vers les Cassandre qui vous avaient annoncé la chienlit et vous proposent de remettre de l’ordre dans ce fourbi. Damer le pion aux banquiers, créer une agence de notation Potemkine[2. Pas besoin d’être Georges Kaplan pour comprendre que les agences de notation ne sont que des instruments d’ajustement aux mains des marchés et qu’il ne suffit pas de casser le thermomètre (ou d’en fabriquer un pipé) pour dompter la fièvre financière]- pardon nationale- relocaliser une économie à dominante coopérative, en voilà des thématiques alternatives qui séduisent le chaland en quête de nouveauté !

Avec tout cet attirail dans son fourreau, Arnaud Montebourg a probablement phagocyté la gauche de la gauche et, au-delà, une bonne partie du Non au Traité constitutionnel européen, orphelin depuis un certain 29 mai 2005. Le ralliement – pas toujours enthousiaste – à Martine Aubry des emmanuellistes, hamonistes, proches de Quilès et Lienemann et de toute l’aile gauche n’a pas empêché Montebourg de remonter ses concurrents durant la dernière ligne droite. Le caractère ouvert de la primaire n’a pas reproduit les subtils équilibres au sein d’un parti aussi sclérosé que le PCUS brejnevien. Au contraire, l’absence, dans son entourage, de figures de poids a potentiellement renforcé l’image d’outsider de Montebourg, trop heureux de ruer dans les brancards devant le premier potentat marseillais venu. Il se pourrait même que les affaires Guérini, Takieddine, Bourgi et Djouhri aient favorisé l’émergence du Torquemada de Macon, que sa croisade contre la corruption et les paradis fiscaux a longtemps enfermé dans le costume de grand inquisiteur. Ajoutez à cela les performances remarquées- quitte à sombrer dans les outrances anti-sociaux-dems du candidat protectionniste lors des trois débats télévisés, où il s’illustra par la hauteur de son verbe et l’originalité de ses propositions, et vous comprendrez une partie de son exploit du jour.

De facto, Montebourg devient le nouveau leader de l’aile gauche, Benoît Hamon n’ayant plus assez d’yeux pour pleurer à force de s’être enferré dans l’emploi inconfortable de porte-parole aubryste du PS. Fils adultérin du couple improbable Eva Joly-Bernard Cassen, « Monsieur démondialisation » devra désormais faire fructifier son capital électoral.

À entendre ses soutiens, il s’agit en effet d’inscrire ce succès dans la durée, par-delà les (légitimes) ambitions personnelles de leur leader. Oubliées les alliances broussailleuses avec Moscovici, les combinazione avec Royal puis Aubry ? N’allez pas trop vite en besogne, les amis. On me murmure qu’une alliance avec François Hollande se fait jour. Vous vous souvenez ? Le candidat encore honni hier matin, social-démocrate « mou », figure du « système » qui voudrait que tout change pour que rien ne change. Pour un peu, moyennant quelques concessions de fond et, cela va sans dire, une flopée de retours d’ascenseur, Guy Mollet se transformerait en Mitterrand 2.0 (le quasi-socialiste d’Epinay, pas celui des Croix-de-Feu ou de la « parenthèse » libérale 1983-1995).

Bon, arrêtons là nos spéculations. Quand bien même Montebourg se vendrait à Hollande (ou d’ailleurs à Aubry, même topo chez ces deux jospiniens bon teint), rien de nouveau sous le soleil. Quoiqu’en disent les grands mythes de la gauche, l’histoire politique est celle d’un éternel cocufiage, les héros d’hier mutant régulièrement en traîtres d’aujourd’hui, et réciproquement.
Montebourg est sorti vainqueur du match des « petits candidats ». Pour créer un courant à la gauche du PS ? Monnayer quelques postes bien placés dans le gouvernement du (très hypothétique) président Hollande ? Jouer le tout pour le tout en pariant sur la défaite de la gauche histoire de s’ériger en homme providentiel au milieu des ruines socialistes dès mai 2012 ?

Et si ces hypothèses ne s’excluaient pas ? Après tout, comme disait le presque regretté Michel Poniatowski, à droite, à gauche, et sur les côtés, l’avenir n’est écrit nulle part

Le Syrte a assez duré

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Comme Alain Minc, je suis content de vivre dans un pays riche. Comme lui, j’exècre l’économie planifiée, et, comme lui, je préfère de beaucoup me trouver dans le camp des vainqueurs. Il est exact que, sur le plan économique, l’Union Européenne nous cause un certain souci. Mais sur le plan diplomatique, les nouvelles sont très bonnes. Un dictateur est en fuite. La ville de Syrte devrait tomber d’un instant à l’autre. Le dernier fanatique sera tué, et tout sera fini.

Quel temps perdu, quand même. Comment peut-on vouloir s’opposer à une guerre humanitaire ? Et soutenue par l’OTAN, en plus ?

Je trouve que nos ennemis sont devenus incompréhensibles depuis quelques temps. Les combattants kadhafistes ont un intérêt pécuniaire dans l’affaire, ce n’est pas possible autrement. Sont-ils fanatisés par leur instinct tribal? Je n’en sais rien.

De toute façon, cette histoire commence à bien faire.

Il faudrait que quelqu’un leur dise que cette résistance acharnée ne sert à rien. Il faudrait que quelqu’un leur dise que le courage est une vertu réservée au vainqueur. Il faudrait que quelqu’un leur dise que, s’ils se font massacrer, personne n’en saura rien.

Un petit coin de paradis

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Primaires : a failli voter !

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Samedi soir, j’étais résolu à descendre à la sous-préfecture la plus proche de mon domicile, localité assignée par le comité d’organisation des « primaires citoyennes de la gauche » aux électeurs de mon village désireux d’y participer.
Cette tentation était d’autant plus grande que se déroulait dans cette même ville le comice agricole, un événement décennal haut en couleur. On peut y admirer les plus beaux spécimens de l’élevage local, veaux, vaches, cochons et couvées, et déguster un choix de spécialités solides et liquides du meilleur aloi. La dimension politique du comice agricole fait hélas partie de ce passé qui, hélas, ne reviendra plus, tout comme les discours amphigouriques des notables dont l’élite intellectuelle parisienne ne manquait pas de se moquer[1. Je viens de lire Michéa…].

La nuit, dit-on, porte conseil. Certes, mais avant que ce conseil éclairé s’impose à vous, vous vous payez une sacrée insomnie dont les traces seront sensibles pendant une bonne journée, sinon plus.
La question qui éloignait de moi le marchand de sable était aussi simple qu’insoluble : à quel titre irais-je m’immiscer dans ce scrutin destiné à permettre aux électeurs de la gauche de choisir leur champion(ne) pour la présidentielle de mai prochain ?
Ayant déserté ce camp, qui fut longtemps le mien, lors de l’élection de 2007, et n’étant pas du tout certain de revenir au bercail en 2012, je devrais être totalement indifférent à cette primaire.

Et pourtant, je me sentais fortement tenté de mettre mon grain de sel dans ce nouveau plat de la vie politique, car l’hypothèse d’une victoire de la gauche en mai et juin est loin d’être absurde. Non que j’attende une quelconque prébende du parti des vainqueurs : à mon âge, cela serait aussi ridicule que présomptueux.

Mais l’électeur de droite que je suis devenu a bien, lui aussi, le droit de choisir contre qui il va voter, et cela d’autant plus que ce dernier a de bonnes chances de l’emporter. Dans cette configuration, le choix du candidat à la primaire s’impose : il s’agit de celui ou celle qui vous donnera le plus envie de vous mobiliser pour lui barrer le chemin de l’Elysée. Mais la simple idée de glisser dans une enveloppe et dans l’urne un bulletin portant le nom de Ségolène Royal ajoutait l’horreur du cauchemar aux affres de l’insomnie.

Mais dans la perspective d’une probable victoire de la gauche, un raisonnement inverse me poussait à favoriser le candidat le moins éloigné de mes convictions, autrement dit le plus à droite des postulants. Celui qui ne nous bassine pas avec le care, le dolorisme universel et nous garantit un quota suffisant d’énergie à bon marché grâce au nucléaire : Manuel Valls. Mais comme il n’a aucune chance de passer le premier tour, l’incitation à l’effort de se lever, se laver, descendre dans la vallée par un temps maussade invitant au farniente et à la sieste est de faible intensité.
Pendant que toutes ces pensées se bousculaient dans ma tête, mon épouse, électrice de gauche sans états d’âme depuis un nombre de décennies qu’il serait discourtois de préciser, dormait comme un ange. Le lendemain matin, elle se leva sans bruit pour aller voter, me laissant récupérer de ma calamiteuse nuit.

J’espère très fort qu’il n’y aura pas de second tour.

Remettez-nous ça, Monsieur Blondin !

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« Et maintenant, voici venir un long hiver… ». C’est sur cette phrase que s’achève le roman d’Antoine Blondin. Fidèle au livre, Henri Verneuil termine son film sur le même constat désabusé et nostalgique. Un singe en hiver aura d’abord été un grand livre, prix Interallié en 1959 puis un film en 1962, monument du 7ème art dont la sensibilité à fleur de peau émeut et charme cinquante ans après. Un même décor, la Normandie pluvieuse et romantique a donné vie aux personnages de fiction imaginés par Blondin. L’histoire commence en 1959. Antoine Blondin a travaillé tout l’été à Biarritz sur ce roman qui aborde des thèmes le touchant personnellement. Il y décrit avec délicatesse sa difficulté à aimer, ses problèmes d’alcool et ses rapports compliqués avec ses propres enfants.

Ce Singe en hiver est un miroir dans lequel Blondin ne se donne pas le beau rôle. L’écrivain connu pour ses chroniques sportives dans le journal L’Equipe et ses virées alcoolisées au Bar-Bac dans le VIIème arrondissement se révèle un auteur de tout premier plan. Il y a la légende Blondin, l’homme des comptoirs, le chantre de l’amitié, des copains de rugby, des 28 Tours de France, des 5 Olympiades, du panier à salades qui parfois le récupère au petit matin, mais il y a aussi l’immense écrivain, l’un des plus grands stylistes de la langue française. Une phrase douce, mélancolique, à tiroirs multiples… On se délecte de sa prose comme l’on déguste un grand cru.

Un critique de l’époque, Bernard Frank, a qualifié de Hussards quelques romanciers qui préféraient travailler la forme au fond. Cette équipe soignait en effet son style quitte à passer pour d’affreux réactionnaires hédonistes en un temps où les consciences politiques s’éveillaient. Cette formation hétéroclite qui n’a jamais vraiment existé que dans l’esprit de Frank se composait de Roger Nimier, Michel Déon, Jacques Laurent et Antoine Blondin.
De ces quatre-là, Blondin a pris sa revanche au fil des années. Ses difficultés d’expression orale (il était bègue) et sa propension à lever le coude l’ont fait passer pour un amuseur. En 2011, il passerait plutôt pour un moraliste et les plus éminents spécialistes reconnaissent en lui l’héritier de Rabelais et de Stendhal. Avec Un singe en hiver, Blondin donne la pleine mesure de son talent. Les critiques ne s’y trompent pas en lui attribuant le prix Interallié en 1959. Roman d’amour et roman de soif, ce Singe est plein de malice et de désespoir. Blondin fait parvenir son manuscrit à son éditeur La Table Ronde par la Poste, il sait qu’il va frapper un très grand coup. Sur le récépissé du recommandé, dans la case « Valeur déclarée », il inscrit « infinie ».

On pourrait croire à un mot d’auteur ou à un excès de forfanterie. En bon connaisseur des lettres, (sa mère était poétesse et il obtint le 2ème accessit au Concours Général de philosophie en 1940), il estime son œuvre à sa juste valeur. Cet adepte de la perfection, à force d’acharnement, a rendu une copie dont il mesure la qualité et la pureté. Longtemps, il s’est débattu avec les mots, mais cette fois-ci, il a vaincu. Il a été le plus fort. L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Gabin et Belmondo à l’affiche

Un livre primé, un auteur comblé et un classique dans toutes les bibliothèques françaises. Mais le cinéma allait s’emparer du singe. Jacques Bar, le producteur d’Henri Verneuil avoue que le film s’est fait sur un accident. Au départ, il a l’idée de faire tourner Gabin sur un bateau dans une sombre histoire de terre-neuvas. Après quelques essais infructueux sur un chalutier qui sentait trop la morue pour Gabin, Michel Audiard, dialoguiste et surtout fin lettré propose d’adapter Un singe en hiver. Audiard a le goût des répliques fracassantes et apprécie les auteurs au style flamboyant (Louis-Ferdinand Céline, Marcel Aymé et… Antoine Blondin).

Conforme au livre, le film prend ses quartiers à Villerville rebaptisée Tigreville, une station balnéaire de Normandie entre Honfleur et Deauville. Ce village de pêcheurs accueille l’équipe de tournage. Pour la première fois, le jeune Jean-Paul Belmondo donne la réplique à Jean Gabin. Le Vieux, comme la profession le surnomme, a la réputation d’être bougon et son caractère bien trempé peut en dérouter plus d’un. Entre Pépé le Moko et L’Homme de Rio, se noue alors une forte complicité. Chacun a reconnu chez l’autre l’appartenance à la même famille d’acteurs.
Entre deux scènes, Belmondo joue au football avec les techniciens. La décontraction du jeune acteur séduit et étonne le Vieux qui préfère se concentrer avant de tourner une scène. Ce couple terrible va rencontrer sur son chemin des acteurs aussi illustres que Paul Frankeur en patron de bar irascible, Suzanne Flon en femme inquiète ou l’iconoclaste Noël Roquevert dont la boutique de farces et attrapes s’apparente à la caverne d’Ali Baba. Blondin ne pouvait espérer meilleure équipe. Henri Verneuil assisté des jeunes Claude Pinoteau et Costa-Gavras, aux dialogues, l’irremplaçable Michel Audiard qui compose des textes sur-mesure pour ses acteurs fétiches, une musique entêtante de Michel Magne et cette Normandie aux multiples variations de gris chère aux impressionnistes.

Le film sort le 11 mai 1962 à Paris dans les cinémas « Moulin Rouge », « Rex » et bien sûr « Normandie ». Le succès est immense. Dans les cours de récréation, on se répète les bons mots et l’on se remémore les scènes d’anthologie. Celle, par exemple, de la corrida où Belmondo agite aux yeux des automobilistes hallucinés une muleta imaginaire ne reculant devant aucune cascade. Une voiture vint même lui fracturer la main et on eut peur pour la suite du tournage. Du Picon bière qui était en réalité du thé servi par Monsieur Esnault (Paul Frankeur) dans le Cabaret Normand au flamenco endiablé de Belmondo sur les tables du bar jusqu’à la scène finale déchirante où l’on voit Gabin, seul, sur un banc en gare de Lisieux, suçoter un bonbon.
Antoine Blondin fut ravi du résultat, il n’en espérait pas tant. Ce film le toucha en plein cœur. Surtout qu’en cette année 1962, il perdit dans un accident de voiture son plus fidèle ami, l’écrivain Roger Nimier. Si vous souhaitez fuir les cars de touristes d’Honfleur ou la frénésie marchande de Deauville, Villerville, avec sa plage, ses rues pavées, son front de mer battu par les marées et ses belles maisons anglo-normandes possède un cachet inimitable. Et il n’est pas impossible qu’à la tombée de la nuit, vous entendiez ce dialogue féérique entre deux hommes…

« Je suis le plus grand matador français, yo soy unico…
– Vous avez déjà entendu parler du Yang-Tsé-Kiang ».

L'Humeur vagabonde - Un singe en hiver

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Et si nous allions à Lyon ?

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Traboule lyonnaise

La puérile passion de l’exotisme m’a conduit jusqu’à Lyon. Moi qui suis méditerranéen comme un phoque moine, je ne connaissais jusque-là de cette ville que l’exténuante laideur des alentours de la gare de la Part-Dieu. Dans mon idiolecte d’égaré, Lyon désignait une ville imaginaire née, par une fantasque synecdoque, de l’extension infinie de cette zone semi-commerciale livrée à la désolation. Ma coupable ignorance n’avait rien à envier à celle d’un touriste américain qui n’eût retenu de son séjour à Lyon que le fait qu’elle était « la ville d’Albert Canut ».[access capability= »lire_inedits »]

Après quatre jours de dérives à travers la ville, en compagnie d’un guide roué et admirable, mon verdict est formel : la beauté de Lyon appelle sadiquement toutes les hyperboles. Sadiquement ? Parce que, comme me l’a enseigné mon guide, Lyon est la capitale mondiale de l’euphémisme. Lorsqu’un Lyonnais est « fatigué », le pauvre homme est en réalité à l’article de la mort. Nul sport n’y est plus formellement proscrit que l’hyper-ball. J’ai ainsi passé quatre jours de terreur à tenter de dissimuler mes émerveillements devant tant de beautés, craignant à chaque instant de me faire lyncher par la foule.

Là-bas, j’ai vu au moins un Rhône et une Saône, une colline qui prie et une autre qui travaille. J’ai entendu les inimitables coups de klaxons furibards des bouchons lyonnais. Au musée des Beaux-Arts, j’ai vu une fourmi vivante. Puis j’ai vu un éléphant sur le dos et sans défense, auquel nul ne venait en aide. Je me suis fourvoyé à Fourvière. J’ai vu ses ors byzantins, sa vierge noire kachoube et ses anges agenouillés, inclinés vers l’obscurité de la prière.

Dans une splendide rue pavée, j’ai vu très distinctement un chihuahua juché sur un fauteuil de bureau. Sur les murs de Lyon, j’ai lu ces deux messages énigmatiques : « This routine is hell » et « Je suis isoplate ». Au musée Gadagne, j’ai été mis en joue par un jouteur à l’instant où j’allais arracher l’affiche de l’Exposition internationale qui se tint à Lyon en 1914, sur laquelle je venais de lire ce slogan enivrant : « L’hygiène devrait être  » l’unique source » de toutes les lois ». Baigné dans la nuit, j’ai vu le clocher en bonnet d’évêque de l’abbaye d’Ainay. Rue Adélaïde-Perrin, une aigrette s’est envolée et, baissant le nez, j’ai cueilli une marguerite. Derrière les miroitements du Rhône, j’ai distingué l’envoutant ovni violet du Sofitel.

Le tablier de sapeur n’est pas un plat mais un trou dans l’espace-temps

Je savais que Lyon était la tanière d’un éminent plantigrade bien connu des lecteurs de Causeur. J’en ai appris davantage sur cet animal de légende en me rendant au Musée de l’imprimerie. J’y ai découvert un édifiant placard invitant le bon peuple lyonnais à venir assister, le 2 février 1734, au combat à mort d’un ours et d’un taureau. Ce chef-d’œuvre de sobriété publicitaire nous promet que « l’Ours » sera « grand, fort et bien denté, ses morsures des plus dangereuses. » « Ces Animaux qui ne se sont jamais vûs, feront un spectacle très-particulier, leur férocité se réveillant à l’aspect de leurs ennemis. » Mais comme ce spectacle raffiné pourrait sembler à certains un peu fade : « L’arrivée imprévue de plusieurs gros Dogues, produira parmi ces animaux féroces des saillies, & achèvera de les jetter dans un trouble & férocité. » Comparée à cela, avouons-le, notre télé-réalité a le visage bien pâle et les couilles bien rabougries.

Mais la plus grande beauté de Lyon, ce sont naturellement ses traboules, qui en font la capitale incontestée de la dérive psycho-géographique. « Traverser Lyon » est un impardonnable pléonasme. Lyon est un labyrinthe transversal, une ville biseautée. Ses traboules sont des échappées belles dans l’espace et dans le temps qui vous pulvérisent directement dans l’envers. Lyon sait que le paradis a toujours été une saison dans l’envers. Et puis, bien sûr, il y a le tablier de sapeur lyonnais. Mais là, même ta mère peut plus lutter. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur de toute mon existence. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un plat mais d’un simple trou dans l’espace-temps.

Mais terminons plutôt sur une note de franche consternation. J’ai vu un homme nu de pied en cap entrer dans une traboule et en ressortir entièrement vêtu. Car il n’est pas rare, mon ami, que la traboule t’habille.[/access]

Femmes mutines pour Poutine

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Ouvrez grand les yeux, libérez votre esprit, évacuez toutes les mauvaises ondes qui vous entourent et regardez cette vidéo la tête reposée :

Un gynécée ? La bande-annonce du prochain Marc Dorcel « Nues sous le bahut » ? Un « teaser » du nouveau DVD d’Alain Chabat dix ans après ses ébats filmés avec les « Bricol’girls » ?

Non, comme l’indiquent les sonorités slaves qui sortent de leur orifice buccal, ces charmantes sylphides viennent de l’Est, plus précisément dans ces confins de l’Europe que l’on appelle Russie. Vous savez, le pays de Catherine II, de Gogol et Dostoïevski, qui aura donné au monde et à l’art le sens d’un certain vague à l’âme face au tragique de l’existence que d’aucuns traduisent en mélancolie.

Loin de ces considérations esthétiques, nos très prosaïques héroïnes mitonnent un gâteau pour fêter les 59 ans de leur Président adoré, le Premier ministre Vladimir Poutine, candidat à sa réélection au sommet, rodé aux va-et-vient institutionnels avec son alter ego Medvedev. Ces beautés mutines aux poses suggestives (admirons leur jeu lascif avec la crème Chantilly, aussi subtil qu’un dialogue de Max Pécas) composent un fan club sexy appelé « L’Armée de Poutine ».

Et si pour ses soixante ans l’an prochain, nos belles cuisinières laissaient tomber le tablier pour promettre de splendides gâteries au maître du Kremlin ?