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Le parapluie de la révolte

Dr.E

Sur le pavé glissant de Chantons sous la pluie, Gene Kelly s’en donnait à cœur joie. Tête nue sous l’averse, il sautait à pieds joints dans le caniveau, ruisselait sous les gouttières, éclaboussait les trottoirs, jusqu’à ce que la mine réprobatrice d’un policier lui fasse sagement reprendre son parapluie. Autre temps, autres mœurs : c’est aujourd’hui la danse qui est partout célébrée, le débordement festif amicalement récupéré, tandis que le parapluie est interdit !

Le maire de Seattle qui en veut aux sittings vient en effet dans sa ville pluvieuse d’interdire le port de parapluie pour tenter de contrer les « Indignés de Wall Street », qui commençaient à avoir la fâcheuse habitude de se réunir dans ses espaces verts, où par chance un arrêté interdisait déjà l’utilisation de tentes de camping.

Et au fond, qu’est-ce qu’un parapluie sinon une tente portative ?

Le parapluie, si l’on y songe, est le véritable accessoire de la contestation. Un indigné avec un parapluie est beaucoup moins inoffensif qu’un altermondialiste et sa techno provocatrice bien encadrée. Rien de plus facile à contrôler qu’une rave-party jusqu’au bout de la nuit, d’autant qu’on ne consomme jamais aussi bien qu’en musique, comme tout gérant de supermarché le sait pertinemment.
Le maire de Seattle n’aurait rien contre des jeunes gens qui danseraient ad libitum : ça, c’est contrôlable. Mais en revanche, revendiquer, ça va cinq minutes. Il y en a assez de ces gens qui se rassemblent pour discuter et débattre, ou pour refuser. Et le maire de Seattle a compris qu’il est plus facile de courir ou de chanter sous l’ondée que d’y faire le pied de grue.

Le parapluie, en fait, est au moins depuis Chaplin le symbole du refus des bonnes manières, des conventions, des carcans. C’est grâce à son pépin que Mary Poppins, la nourrice-fée, se distingue, qu’elle repousse les agressions et protège les enfants (en particulier de la Banque, ennemi principal du film). De John Steed à Pierre Richard, le parapluie reste l’une des armes favorites de la culture populaire. Il n’est peut-être pas, du coup, si étonnant que cela que ce symbole soit à son tour attaqué. Ce qui est le plus drôle dans cette ahurissante affaire, c’est l’idée que se fait le maire de Seattle des révoltes en cours, imaginant qu’un moindre confort lors de l’énoncé de revendications viendrait briser celles-ci, quand ceux qui refusent là-bas et ailleurs la logique libérale n’en sont vraiment plus à ça près.

On aura beau demain interdire le ciré ou bannir les bottes en caoutchouc, il y aura toujours des têtes brûlées pour refuser même sous les trombes d’eau, d’être mouillées dans les compromissions du capitalisme en crise majeure.

Un seul mot d’ordre pour les opposants de toute obédience au système : sortez à découvert !


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Ludovic Maubreuil est né en mai 1968. Hôte de diverses revues (Eléments, La Revue du Cinéma, Le Magazine des Livres), il collabore en outre au site collectif Kinok (www.kinok.fr). Il est l'auteur de Bréviaire de cinéphilie dissidente (Alexipharmaque, 2009)

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