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Faut pas charia

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B.R.Q

Pour horrifier les Occidentaux, l’idée d’instaurer la charia en Libye était sacrément bien trouvée. Un ban pour le CNT. Parce que, dîtes-moi, quel scandale que ce pays musulman qui n’instaure pas derechef une démocratie occidentale ! Et fleurit sur les lèvres, et dans les interviews, cette interrogation : « tout ça pour ça ? ». Et elle est assez odieuse, cette question. Avons-nous oublié Benghazi ? Les corps éventrés à l’arme lourde dans la morgue de l’hôpital ?

Bien sûr, quand le péril est passé, il s’en trouve toujours pour le nier. Bien sûr, les Libyens ont eu le mauvais goût d’être aidés par la France dirigée par Nicolas Sarkozy et, pire encore peut-être, assistés par BHL.

Alors, pour un peu, les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs contre le régime de Kadhafi, celui qui comme d’autres – de Ben Ali à Moubarak – agitaient complaisamment la menace islamiste pour s’assurer du soutien occidental, laisseraient entendre qu’il valait mieux regarder ailleurs.

Mais on a trop entendu fustiger sur tous les tons l’impuissance des pays occidentaux pour abonder dans ce sens pour une fois qu’ils agissent efficacement et, semble-t-il (l’avenir nous le dira), intelligemment.

L’action à en effet été efficace, tout en laissant aux Libyens une part déterminante dans leur libération, évitant ainsi cet écueil dans lequel d’autres sont tombés : installer un régime qui serait perçu comme à la solde des occidentaux et, par la même, illégitime.

De vous à moi, c’est vrai : cette manifestation d’indépendance aurait pu emprunter une voie moins polémique que par l’instauration de la charia, mais…

Mais ce n’est ni une surprise ni une nouveauté. Kadhafi lui-même avait annoncé l’instauration de la charia en 1993.

Mais il serait naïf d’imaginer qu’un pays musulman sortant d’un régime dictatorial – en partie soutenu par les pays occidentaux1 – s’empresse de mettre en place une démocratie laïque, à l’occidentale. On peut avoir la velléité de l’exiger mais il n’est pas incongru de faire avec la réalité.

Mais la charia, c’est pas Al Qaïda. Bien sûr, ce n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pas la Bible non plus. Tu parles d’une surprise. Soit dit en passant, il paraît que, sous Kadhafi, non plus. Mais la charia est source de droit dans la quasi-totalité des pays musulmans. La vraie question n’est pas la charia en elle-même mais la rigueur de son interprétation.

Condoleeza Rice encore plus sarkozyste que Nadine Morano !

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Dans les campagnes électorales, tous les candidats cherchent des soutiens de marque pour profiter de leur prestige. Or, certains soutiens s’avèrent encombrants et les candidats s’en passeraient volontiers. C’est le cas du soutien apporté par Roland Dumas à François Hollande pendant les primaires socialistes ou du vote ostentatoire de DSK pour Martine Aubry. De peur de se faire traiter de tous les noms par Jean-Luc, on ne vous parlera même pas de la pittoresque consigne de vote Mélenchon donnée par Carlos depuis la Santé.

En face, le soi-disant pas encore candidat Nicolas Sarkozy bénéficie déjà, lui aussi, d’un soutien aussi surprenant qu’encombrant : Condoleeza Rice… Dans le deuxième volume de ses mémoires l’ancienne secrétaire d’Etat de George W. Bush ne tarit pas d’éloges sur Nicolas Sarkozy. « Chaque fois que j’ai rencontré Sarkozy, raconte-t-elle, il m’a accueilli en disant “j’adore cette femme”. Ce n’était pas une remarque personnelle, on était tout simplement d’accord sur presque tout. »

Hélas, la suite de la phrase risque d’être plus problématique pour lui. « Je ne pouvais pas ne pas penser, continue Madame Rice, à quel point il aurait été différent de traiter le dossier Saddam Hussein avec Sarkozy au lieu de Chirac à l’Elysée et Angela Merkel à la place de Gerhard Schroeder à Berlin.»

La cocue de Benghazi, c’est moi !

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Cher Daoud,

Lorsque j’ai lu ta « lettre ouverte aux cocus de Benghazi », je me suis sentie concernée, parce qu’il se trouve que ces « cocus », comme tu le sais, j’en fais partie. Je me verrais mal claironner aujourd’hui, avec ou sans trémolos dans la voix, « vive la Libye libre ! ». Pourtant, si je te donne raison – quoiqu’un peu tard – je n’arrive pas à me donner totalement tort.

C’est vrai, j’étais favorable à l’intervention en Libye. Mais pas forcément pour les raisons que tu soupçonnes. S’il m’est apparu inconcevable que nous assistions les bras ballants au massacre des civils de Benghazi, ce n’était pas par « droit-de-l’hommisme ». La lutte en faveur des droits de l’homme ne me semble pas spécialement condamnable, mais je ne suis pas naïve au point d’ignorer que leur défense est sélective. Tu serais en droit de me demander « pourquoi la Libye, et pas la Corée du Nord ? ». Tu aurais raison, si je n’avais que des arguments frappés du sceau des bons sentiments.

Seulement voilà, je suis de ceux qui pensent que les choix politiques d’un pays doivent faire prévaloir ses intérêts nationaux. Dès lors, s’il m’apparaît qu’une guerre déclenchée au nom des droits de l’homme est conforme aux intérêts de la France, j’y souscris sans état d’âme. Tant pis si l’on me soupçonne de bien-pensance ou de BHLisme.

Que devions-nous faire, alors que Mouammar Kadhafi menaçait de réprimer son peuple dans le sang ? Demeurer l’arme au pied, au nom du principe de non-ingérence ? Si nous avions agi de la sorte, on nous aurait accusé d’être les complices d’un massacre. La Russie et la Chine elles-mêmes, pourtant soucieuses de ne pas cautionner l’action d’une « communauté internationale » dont elles se méfient, ont préféré s’abstenir que de contrer la résolution 1973 à l’ONU. Crois-tu vraiment qu’il s’agissait d’une abstention compassionnelle ? Gageons plutôt que ces deux puissances ont voulu se prémunir contre toute accusation de connivence en cas de massacre.

Par ailleurs, il m’a toujours semblé que notre action en Libye était sans comparaison avec celle que nous menons en Afghanistan. L’Afrique du Nord se situe à nos portes alors que l’Asie centrale est au bout du monde. Nous n’avons aucun intérêt là-bas mais quantité ici. Comment nier que notre avenir est indissolublement lié à celui des peuples du Sud de la Méditerranée ? Or, nous ne pouvions empêcher ces populations de se soulever et de vaincre leur despote. Dès lors, même si leurs tyrans laïcs nous rassuraient, mieux valait approuver leur inéluctable destitution. C’est avec leurs successeurs, désormais, qu’il faudra savoir s’entendre.

Il est dangereux de lutter contre l’inévitable. N’éprouvas-tu pas la même honte que moi lorsque Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires Etrangères, proposa d’aider Ben Ali à réprimer ses opposants tunisiens ? Il semble qu’elle avait oublié le mot du général de Gaulle. « Il n’y a pas de politique en dehors des réalités »; ni « MAM » ni quiconque ne peut prétendre se dresser contre le sens de l’Histoire. Aussi vaut-il mieux l’accompagner, cette Histoire qui souvent nous surprend, et parfois nous déplaît. Surtout quand elle n’est pas la nôtre, mais celle de peuples qui désormais feront fi de notre bonne volonté.

Dans le cas de la Libye, il apparaît que sommes nous allés trop loin. Engagés sous l’égide de l’ONU dans une guerre déclarée au nom du « devoir de protéger », nous nous sommes bien vites affranchis du souci de la nuance pour passer de la protection à l’ingérence. Mais à quel moment aurait-il fallu se désengager ? Les civils libyens pouvaient-ils être en sécurité dès lors que la survie de Kadhafi et la détermination de ses fidèles maintenaient le pays dans une situation de « guerre civile », comme tu la qualifias avec justesse lorsque je parlais encore de « Révolution ».

Quant au Guide, tu sembles dire avec Jérôme Leroy, qu’il aurait fallu le juger. N’êtes-vous pas las, l’un et l’autre, de ces pantalonnades que constituent les procès devant la CPI (Cour spéciale internationale) et autres « tribunaux spéciaux » ? Allons-nous feindre encore longtemps de croire que le droit international est autre chose que l’application de loi des vainqueurs ? A l’inverse de Saddam Hussein, Kadhafi est mort à la guerre. C’est sans doute le moins que puisse souhaiter un colonel, et suffisamment rare à ce niveau de grade pour qu’il ait de bonnes raisons, où qu’il soit désormais, de s’en féliciter.

Nous nous acheminons donc vers une Libye islamiste. En sommes-nous vraiment responsables ? Cela ne serait-il pas de toute façon arrivé, avec ou sans les Occidentaux ? Des diverses Restaurations à l’Empire, combien fallut-il de temps à la France pour achever sa Révolution ? Nous avons survécu à la Terreur, qu’elle soit blanche ou robespierriste. Les Libyens sont ils voués à mourir de la Charia ?

Il leur faudra bien du temps et bien des convulsions. Le sang coulera sans doute encore. Ainsi, je conçois que dans l’immédiat, c’est toi qui as raison. Mais ce ne sera pas forcément toujours le cas. Le vieil Hegel pensait que « la raison progresse dans l’Histoire ». Pourquoi m’interdirais-je, pour ma part, de croire que le pire n’est pas toujours certain ?

L’Europe à la veille du Grand Soir ?

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« On ne peut pas s’attendre à ce que des solutions soient trouvées en un soir ». Angela Merkel ne prend même plus la peine de dissimuler son pessimisme, alors qu’elle s’adresse à son Bundestag en prévision du sommet de ce jour.

Vous le croyiez vraiment, vous, que ledit sommet réglerait quelque chose ? Une première rencontre, dimanche, s’était achevée sur une déferlante de points de suspension. Une rapide conférence de presse introductive du tandem Merkel/Sarkozy n’avait pas suffi à faire oublier l’absence de déclaration finale. Aussi préféra-t-on s’attarder sur le Teddy Bear gentiment offert par Angela à Nicolas pour la naissance de la petite Giulia.

Depuis, c’est un concert de cacophonie. La Grèce est acculée, l’Italie est tancée et son Cavaliere gourmandé entre six yeux par un couple franco-allemand en pleine crise conjugale. Les non-membres de l’Eurozone trépignent, en particulier le Premier ministre britannique David Cameron, qui, ne sachant savourer sa chance, souhaiterait être associé plus étroitement aux discussions des « Dix-sept ». Come on, Mylord ! Si vous aussi, vous vouliez une monnaie crisogène, il fallait entrer au club !

Pendant ce temps là, on avance et on recule, on programme, puis on annule. Les deux sommets de ce soir, celui des chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept et celui des membres de la zone euro, sont maintenus. En revanche, le conseil Ecofin qui devait leur servir d’incipit a été pour sa part annulé. Cette réunion des ministres des Finances a été jugée prématurée, dès lors que « certains détails des discussions n’étaient pas encore finalisés ».

Un autre « détail » semble avoir vocation à être approfondi. Angela Merkel vient en effet d’affirmer qu’il faudrait « remédier aux imperfections » de l’Union monétaire. Palsambleu ! Notre monnaie serait-elle mal conçue ? Trop chère ? Mal adaptée à une zone économique beaucoup trop hétérogène ?

En tout cas, la chancelière est formelle : ce sera « maintenant, ou, je le dis, jamais ». On parie cent nouveaux francs que ce ne sera donc… jamais ?

Le Reichsmark nouveau est arrivé

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Dans l’Histoire, deux fédérations ont réussi à imposer une monnaie unique à des Etats : L’Allemagne de Bismarck (avec le Reichsmark) et les États-Unis (le dollar). Ces fédérations affichaient une volonté implacable de protéger leurs frontières économiques pour consolider leur monnaie. Et elles y sont parvenues par la guerre : la bataille de Sadowa contre l’Autriche en 1866 puis la victoire contre la France en 1870 pour l’Allemagne, la guerre de Sécession (1860-1865) pour les USA. Remarquons dans ce dernier cas que ce qui opposait avant tout les Etats du nord aux confédérés du sud était bien plus la question du protectionnisme que celle de l’esclavage. Au terme du conflit entre le nord protectionniste et le sud libre-échangiste, le premier imposa sa vision des choses par les armes.

Ce qui se joue aujourd’hui avec l’euro devrait nous rappeler ces événements. Or, la monnaie unique européenne est-elle attachée à un Etat fort comme pouvaient l’être l’Allemagne de Bismarck ou les USA de Lincoln ? A l’évidence non. La zone euro ne possède aucune des prérogatives d’un Etat, pas même le contrôle de sa banque centrale. L’Euroland protège-t-il son marché intérieur comme le faisaient l’Allemagne ou les USA au XIXe siècle ? Encore moins. On peut même avancer sans coup férir que l’euro est une construction politique complètement dédiée à l’idéologie libérale libre-échangiste. Plus qu’une monnaie, l’euro est une idéologie. L’euroland n’est pas plus en mesure d’harmoniser la fiscalité et le développement économique d’États complètement hétérogènes.

L’euro a-t-il une chance de se maintenir ? Sur ses bases actuelles, certainement pas. Sa fin est consommée. Sur d’autres fondements, peut-être. Lesquelles ? Un gouvernement fédéral de l’Europe considérablement renforcé dans toutes ses prérogatives, y compris fiscales, et une volonté farouche de réindustrialiser l’Euroland en protégeant ses frontières externes. Au passage, rappelons que 80 % des exportations allemandes qu’on nous vante tant s’effectuent à l’intérieur de la zone euro et que si la France redressait sa balance commerciale comme le fait l’Allemagne, il lui faudrait trouver des débouchés pour ses exportations car tout le monde ne peut pas être unilatéralement exportateur ! Cela serait sans doute possible par l’imposition d’un régime d’autorité technocratique au mépris de la souveraineté des peuples européens. La BCE + l’OTAN, en quelque sorte.

Un jour prochain, on verra peut-être des chars de l’Otan entrer dans Athènes, Lisbonne… ou Paris pour réprimer les soulèvements populaires contre les mesures imposées par Francfort[1. Siège de la BCE]. La zone rouble s’est ainsi maintenue pendant 70 ans grâce à l’appui des chars du pacte de Varsovie qui faisaient régner l’ordre à Prague ou à Budapest.

Il y a cinquante ans, on nous promettait l’Europe pour qu’il n’y ait plus la guerre entre les peuples. Demain, on fera peut-être la guerre aux peuples pour leur imposer l’euro. Et il est malheureusement probable que l’Allemagne y joue encore un rôle encore central et funeste.

La laïcité, c’est bon pour les Français ?

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photo : European Parliament (Flickr)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « Battle«  sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de la laïcité.

Panique au quartier général : le « Printemps arabe » ne respecte pas le scénario écrit dans les rédactions parisiennes. Il y a quelques mois, s’inquiéter d’éventuels nuages islamistes susceptibles d’assombrir le beau ciel bleu de la démocratie en marche valait brevet d’islamophobie, voire de racisme : « Bien sûr, vous pensez que la démocratie n’est pas bonne pour les Arabes », nous disait-on. Découvrant aujourd’hui ce qu’un téléspectateur distrait pouvait alors pressentir, par exemple en entendant les rebelles libyens scander leur progression de vigoureux « Allah Akbar ! », les mêmes belles âmes se demandent aujourd’hui si cela valait le coup de renverser Kadhafi, comme si, en échange de notre intervention, les Libyens avaient promis de devenir comme nous – le même raisonnement valant, au-delà des différences de situations, pour l’Egypte et la Tunisie. On aimerait savoir au nom de quels principes nous pourrions décréter qu’une « dictature laïque » est préférable à une « démocratie islamiste » – concepts évidemment problématiques mais ce n’est pas le sujet. Les belles âmes devront s’y faire : même quand on sait mieux qu’eux ce qui est bon pour eux, il est devenu impossible de changer les peuples.

Le plus amusant est que tous ceux qui prétendent aujourd’hui offrir au monde arabe – qui malheureusement n’en demande pas tant – la laïcité à la française, sans se rendre compte qu’ils font preuve d’un occidentalocentrisme d’un autre âge, hurlent à la lepénisation et à la stigmatisation dès qu’on évoque les menaces que l’évolution de l’islam dans notre pays fait peser sur le pacte laïque : ici avec les exigences de repas hallal à la cantine, là avec la contrainte pesant sur nos femmes et jeunes filles issues de l’immigration, ailleurs avec des femmes refusant, volontairement ou pas, d’être soignées par un homme. En somme, il faudrait défendre la laïcité là où elle n’existe pas et l’abandonner là où elle est, depuis plus d’un siècle, notre grammaire commune. Un confrère et ami à qui je faisais remarquer que cette question avait été totalement absente de la magnifique primaire citoyenne, m’a fait cette réponse, merveilleusement autoréférentielle: « Cela veut bien dire que cela n’intéresse pas les Français ». Peu importent les rapports du Haut Conseil à l’Intégration, peu importent les conflits qui se multiplient dans les entreprises, si on n’en parle pas, c’est que ça n’intéresse pas les gens. Et vous pleurerez demain sur le vote Le Pen ?

En effet, si « laïcité » est devenu un gros mot, en particulier à gauche, c’est parce qu’il a été souillé par Marine Le Pen. Après Elisabeth Badinter qui notait récemment que la présidente du FN était la seule à s’en préoccuper, la philosophe Catherine Kintzler se demande, chez mes estimables camarades de battle, comment la laïcité a été offerte au Front National. Certes, la philosophe renvoie dos à dos la laïcité ouverte de la gauche et l’extrémisme laïque prêté à la droite (que j’aimerais pour ma part plus extrémiste encore sur la question), mais le constat est sans appel : défendre la laïcité, c’est lepéniste – puisqu’on vous dit qu’elle n’est pas menacée, sinon par les cathos intégristes ou les Juifs ultra-orthodoxes (qui seraient effectivement un danger s’ils étaient plusieurs millions et exigeaient que la France s’adapte à eux). J’invite mes camarades et lecteurs à lire l’ouvrage du journaliste américain Christopher Caldwell Une révolution sous nos yeux, soigneusement ignoré par la presse convenable : il leur sera difficile d’opposer à cette enquête minutieuse les éructations habituelles.

Du coup, quand l’UMP ou le gouvernement tentent une quelconque avancée sur ce terrain, c’est la crise de nerfs générale. Ces salauds, ils ne font rien que draguer les électeurs du FN. Or, comme chacun sait, les électeurs du FN, on ne leur cause pas, comme ça on pourra les engueuler après l’élection. S’ils n’apprécient pas les prières de rue, s’ils ne trouvent pas que l’imposition, dans certains quartiers, de codes culturels se réclamant de l’islam le plus rétrograde est une magnifique expression de la diversité, s’ils affirment, scrutin après scrutin, qu’un pays multiethnique comme la France n’a pas nécessairement vocation à devenir une nation multiculturelle, c’est que ce sont des « gros cons » pour reprendre l’aimable expression de Sophia Aram, chroniqueuse rebelle.

Dans ces conditions, on comprend que le « Code de la laïcité » présenté il y a quelques jours par Claude Guéant n’ait guère intéressé la corporation. Il est vrai que sur ce coup-là, on peut difficilement l’accuser d’extrémisme puisque ce document n’est qu’une compilation des textes existants et que le ministre a sagement renoncé à interdire les mères voilées de sorties scolaires. Mais combien de fois devra-t-on vous dire qu’il n’y a pas de problème, à part dans la tête de quelques réacs, beaufs et autres fachos ?

Eh bien désolée mais il y a un problème et il faut se demander comment il peut être invisible pour une partie de nos élites quand il est si angoissant pour une partie de nos concitoyens. Le problème, ce ne sont pas les Musulmans mais les difficultés d’acculturation d’un certain islam, malheureusement de plus en plus répandu. Et on ne le fera pas disparaître par l’indignation. Je persiste pour ma part à croire que « la démocratie, c’est bon pour les Arabes » et que « la laïcité, c’est bon pour les Français ». Y compris, et peut-être surtout, pour les Français musulmans.

Pourquoi les anarchristes ?

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Voilà quelques mois qu’un spectre hante la toile: celui de l’anarchrisme.

Mot barbare : barbare comme l’est un peuple sur ses barricades, comme l’est un Christ en croix.

Mot nouveau qui prétend pourtant renouer les anciennes alliances, celle du pauvre avec le Tout-Puissant, celle des corps meurtris avec la Chair déchirée.

Mot comique, qui désigne pourtant les plus intenses questions, celle du salut du monde et celle du Salut des âmes.

Pourquoi les anarchristes ? Simplement parce qu’« ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes / La religion seule est restée toute neuve la religion / Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation ».

Qui sont les anarchristes ? Comme disait encore le vieux Guillaume, « ils sont des Christs d’une autre forme et d’une autre croyance / Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances ».

Si à la fin, toi aussi, tu es las de ce monde ancien ; si toi aussi tu cherches le passage du Nord-Ouest entre les libéralismes et les collectivismes ; si toi aussi tu cherches le feu de la résistance non-violente ; si toi aussi tu en as assez de la guerre de Moderne contre Moderne, alors les Anarchristes t’attendent.

A toutes tes objections, Olivier François et Jacques de Guillebon répondront jeudi vingt-sept octobre deux mil onze, à partir de huit heures du soir, au café El Siete, 283, rue Saint-Jacques, Paris Vème

Et la Révolution finit en vendetta…

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Un rebelle de Misrata pourchasse les troupes de Kadhafi (20 avril 2010). Photo : Razief 1997.

Vendredi dernier, le lendemain de la mort de Kadhafi, une équipe d’Amnesty International visitait la ville dévastée de Syrte, théâtre de combats acharnés entre le dernier carré kadhafiste et les forces de la rébellion. Dans ce qui fut un hôtel avant la guerre civile, les enquêteurs de l’ONG ont surpris un groupe de combattants en train de remplir des sacs plastiques de cadavres inconnus. Certains d’entre eux avaient encore les mains liées derrière le dos et une enquête a rapidement permis d’établir qu’il s’agissait de partisans pro-Kadhafi. L’hôtel étant tombé entre les mains des forces rebelles dès début octobre, d’où l’on déduit que ces 53 individus ont été tués pendant la dernière semaine des combats. Or, les combattants qui occupaient le sinistre hôtel appartiennent à des unités composées d’habitants de Misrata, ville martyre qui a réglé ses comptes avec le clan déchu.

Au même moment que Benghazi, du 17 au 20 février, Misrata chassait en effet les représentants de l’Etat kadhafiste pour devenir l’une des toutes premières villes libérées de Libye. Or, étant plus proche de Tripoli (260 km, contre 1 000 km pour le trajet Tripoli-Benghazi), Misrata a dû rapidement affronter les attaques des forces gouvernementales. Dans les premières semaines, les combats autour de la ville étaient si intenses et la situation si désespérée que l’OTAN s’était fixée comme priorité de sauver Misrata et ses habitants. Là encore, Benghazi lui a volé la vedette, au moins sur la scène internationale. Pour les Libyens, Misrata est devenue le Stalingrad de la guerre. Or, vers la fin de cette guerre, une autre ville a accédé au rang de symbole : Syrte, bourgade natale de Kadhafi et théâtre de son dernier combat. Stalingrad a ainsi trouvé son Berlin…

Après avoir fait leurs classes dans leur ville, les combattants de Misrata comptaient sans doute parmi les plus aguerris au combat urbain. Mais forts de leur prestige, ces combattants se méfiaient du CNT qui comptaient, selon eux, trop d’ex-kadhafistes y ayant trouvé refuge. Ainsi, fin août, une semaine à peine après la chute de Tripoli, la première manifestation contre le CNT a eu lieu à Misrata pour protester contre la nomination d’Albarrani Shkal, un ancien général de l’armée kadhafiste qui avait retourné sa veste au mois de mai après avoir dirigé l’état-major de la 32e brigade pendant la campagne de… Misrata !

Depuis le début de la guerre, les unités militaires misraties échappent à tout contrôle et gardent leur indépendance vis-à-vis des instances improvisées à Benghazi qui ont été reconnues par l’Occident et l’ONU. Leur participation dans la campagne de Syrte est un indice supplémentaire du chaos ambiant : ces unités ont de toute évidence mené leur petite guerre parallèle sans se plier à un quelconque commandement unifié du front. Cette guerre privée, celle de Misrata contre Syrte, s’est soldée par un massacre qui s’apparente à un règlement de comptes entre clans.

Mais cette stratégie de vendetta, propre à Misrata, va probablement encore plus loin. Si on ignore pour l’instant qui a capturé et tué Kadhafi, on devrait prendre en compte un fait étrange : le cadavre du dictateur a été rapidement transféré à Misrata pour être exposé dans la chambre froide d’une boucherie locale. Impossible de savoir qui a ordonné le transfert de la dépouille, mais on peut parier sans risque qu’à défaut d’être directement responsables de l’exécution sommaire de Kadhafi, les combattants de Misrata se sont emparés de ce trophée pour l’exposer chez eux.

La Libye déclarée libre à Benghazi tandis que le corps de son ancien Guide est exposé à Misrata : voilà à quoi ressemble le début de l’après Kadhafi…

Hitler : que s’est-il passé ?

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Un homme de taille moyenne (1m 73), le front barré d’une mèche de cheveux plats, vociférait dans les brasseries. Il avait un accent autrichien mêlé d’intonations du Sud bavarois. Des fidèles d’abord, puis un large public venaient entendre ses imprécations plébéiennes : ils aimaient ses violentes diatribes, ses formules de dénonciation, qui apaisaient leur détresse. Ses colères, toujours lourdes de menaces, les envoûtaient littéralement. Ils se retrouvaient dans son national-populisme, dans son ivresse argumentée, dans son récit sauvage. Ils voulaient vraiment qu’il les incarne tous.

Ce diable d’homme savait les formules de la magie sociale, et il était un sorcier sarcastique : il donnait le spectacle renouvelé de tourments très anciens. Il justifiait, avec l’habileté d’un publicitaire, la haine ordinaire, la rancune qu’avait déposées la défaite allemande dans le cœur des hommes et des femmes.

Alors, oui, il se produisit un effet de ravissement des foules : « Tous se lèvent et crient, exultent, applaudissent, gesticulent et hurlent. Je suis debout près de la fenêtre et je pleure comme un petit enfant . » (Joseph Goebbels, Journal, 14 juillet 1925).

Ce soir, France 2 diffuse les deux épisodes d’Apocalypse Hitler, documentaire d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. J’ai déjà salué leurs grandes qualités professionnelles à l’occasion de leur Occupation intime sur TF1. Apocalypse Hitler ne fait que les confirmer.

Apocalypse : Hitler

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La BBC veut changer d’ère

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Sale temps pour le langage. Sale temps pour le passé. Sale temps pour l’être humain. D’ailleurs, il l’a bien mérité. Ce salopard s’obstine à avoir un sexe, une histoire, une géographie, une culture − en un mot une incarnation. C’est dégoûtant.

Heureusement, la BBC veille. B-B-C : si vous êtes un être de Progrès, ces trois lettres doivent vous évoquer l’image de courageux journalistes prêts à se sacrifier pour nous montrer ce qu’on veut nous cacher et dire ce qu’on voudrait taire. Information, impertinence, indépendance : l’audiovisuel public britannique est un résumé de tout ce que les médias ont apporté au monde et à la démocratie. La vieille dame a même inventé les Guignols de l’info − en l’occurrence leurs lointains ancêtres −, c’est dire.

Pour tout vous dire, jusqu’à ces derniers jours, je n’avais vraiment rien contre la radio-télévision de Sa Gracieuse Majesté où l’on parle un anglais qui fleure le thé et le cricket. Et puis, l’indépendance, c’est bien. Surtout quand on l’affiche par rapport à l’air du temps autant qu’à l’égard du pouvoir politique.

Il y a quelques jours, le Daily Telegraph révélait que la chaîne voulait bouter hors des ondes et écrans les expressions « avant Jésus-Christ » et « après Jésus-Christ », cette brillante idée ayant été émise par ses « spécialistes de déontologie ». Non, ce n’est pas une blague.[access capability= »lire_inedits »]Les « déontologues » s’intéressent aux vrais problèmes. Comme les copines de « Osez le féminisme » qui, en France, se mobilisent contre l’insupportable outrage que constitue l’emploi du terme « Mademoiselle ». Il paraît qu’utiliser la date de naissance de Jésus-Christ comme référence, ce n’est pas gentil, et même offensant, pour les non-chrétiens. Désormais, on dira que la guerre du Péloponnèse a eu lieu au Ve siècle avant « notre ère à tous  » − en anglais common era. C’est pas mignonnet, ça ?

Ce n’est pas une blague, mais ça a tout de même fait rigoler pas mal de gens −ce qui est rassurant. Les stars de la maison ont grimpé aux rideaux et promis d’ignorer la consigne. Boris Johnson, le flamboyant maire de Londres, a estimé que la mesure serait « puérile, absurde, mais aussi profondément anti-démocratique ». Ne nous faisons pas d’illusion, a-t-il expliqué en substance, si la BBC le faisait, les autres médias suivraient et l’École finirait par s’aligner.

Face à une opposition disparate mais déterminée, la « Beeb » a prudemment reculé, sur le thème « c’était juste une idée comme ça, mais on n’oblige personne ». L’incident n’en est pas moins emblématique de la sottise d’une époque où le langage n’est plus au service de la vérité mais du mensonge. Les grandes consciences de la BBC ont dû êtres formées à la Halde.

Occupés qu’ils étaient à repeindre le passé en rose bonbon, les distingués déontologues n’ont pas vu que leur proposition souffrait d’une grave faiblesse logique. Ils n’ont pas proposé une autre date comme point de départ du calendrier − d’ailleurs utilisé dans le monde entier bien au-delà de l’ancien territoire de la chrétienté. La faute à Constantin qui, non content de se convertir à cette religion fanatique, a décrété que la Nativité avait inauguré un nouvel âge de l’humanité. « Ils pourraient décider que nous sommes en 2555 en se référant au Nirvana de Bouddha, ironise Johnson. Ou en l’an 4 du quatrième consulat de Silvio Berlusconi. » Non, la BBC admet que nous sommes en 2011. Sauf que nous ne devons surtout pas dire pourquoi.

Dédommager les victimes de l’impérialisme biblique

Les pleurnicheries de l’homme blanc ont déjà eu raison, en maints endroits du globe, des fêtes de Noël − et des sapins qui vont avec. Mais avec cette délicieuse « ère commune », les garants de la morale bibiciste poussent un peu loin le bouchon du révisionnisme. Faisons comme si. Dans le récit officiel qu’ils proposent, ce n’est pas le christianisme qui a commencé il y a un peu plus de deux mille ans, mais la marche glorieuse de l’humanité vers sa réconciliation. Peu importe que cette belle ère commune ait été marquée par des siècles de conflit entre l’islam et la chrétienté. Il faut en finir une fois pour toutes avec le passé. Avant nous, il n’y avait pas d’avant.

Certes, ces partisans de la délicatesse n’oseraient jamais demander à des pays islamiques de renoncer au calendrier de l’Hégire et ils encouragent sûrement l’expression des cultures minoritaires : avant de faire disparaître l’Histoire, il faut remettre les compteurs à zéro et dédommager les victimes de l’impérialisme biblique. Mais elles aussi seront un jour priées de se débarrasser de tous ces oripeaux historiques et identitaires.

Les « spécialistes en déontologie » ne nous disent pas seulement qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de choc des civilisations, ils prétendent que les civilisations n’ont jamais existé. Prophétie rétrospective qui risque fort de se révéler auto-réalisatrice. En effet, si on continue à prendre au sérieux des ânes de cette espèce, on pourra bientôt décréter que l’ère de la Raison est terminée.[/access]

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Faut pas charia

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B.R.Q

Pour horrifier les Occidentaux, l’idée d’instaurer la charia en Libye était sacrément bien trouvée. Un ban pour le CNT. Parce que, dîtes-moi, quel scandale que ce pays musulman qui n’instaure pas derechef une démocratie occidentale ! Et fleurit sur les lèvres, et dans les interviews, cette interrogation : « tout ça pour ça ? ». Et elle est assez odieuse, cette question. Avons-nous oublié Benghazi ? Les corps éventrés à l’arme lourde dans la morgue de l’hôpital ?

Bien sûr, quand le péril est passé, il s’en trouve toujours pour le nier. Bien sûr, les Libyens ont eu le mauvais goût d’être aidés par la France dirigée par Nicolas Sarkozy et, pire encore peut-être, assistés par BHL.

Alors, pour un peu, les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs contre le régime de Kadhafi, celui qui comme d’autres – de Ben Ali à Moubarak – agitaient complaisamment la menace islamiste pour s’assurer du soutien occidental, laisseraient entendre qu’il valait mieux regarder ailleurs.

Mais on a trop entendu fustiger sur tous les tons l’impuissance des pays occidentaux pour abonder dans ce sens pour une fois qu’ils agissent efficacement et, semble-t-il (l’avenir nous le dira), intelligemment.

L’action à en effet été efficace, tout en laissant aux Libyens une part déterminante dans leur libération, évitant ainsi cet écueil dans lequel d’autres sont tombés : installer un régime qui serait perçu comme à la solde des occidentaux et, par la même, illégitime.

De vous à moi, c’est vrai : cette manifestation d’indépendance aurait pu emprunter une voie moins polémique que par l’instauration de la charia, mais…

Mais ce n’est ni une surprise ni une nouveauté. Kadhafi lui-même avait annoncé l’instauration de la charia en 1993.

Mais il serait naïf d’imaginer qu’un pays musulman sortant d’un régime dictatorial – en partie soutenu par les pays occidentaux1 – s’empresse de mettre en place une démocratie laïque, à l’occidentale. On peut avoir la velléité de l’exiger mais il n’est pas incongru de faire avec la réalité.

Mais la charia, c’est pas Al Qaïda. Bien sûr, ce n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pas la Bible non plus. Tu parles d’une surprise. Soit dit en passant, il paraît que, sous Kadhafi, non plus. Mais la charia est source de droit dans la quasi-totalité des pays musulmans. La vraie question n’est pas la charia en elle-même mais la rigueur de son interprétation.

Condoleeza Rice encore plus sarkozyste que Nadine Morano !

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Dans les campagnes électorales, tous les candidats cherchent des soutiens de marque pour profiter de leur prestige. Or, certains soutiens s’avèrent encombrants et les candidats s’en passeraient volontiers. C’est le cas du soutien apporté par Roland Dumas à François Hollande pendant les primaires socialistes ou du vote ostentatoire de DSK pour Martine Aubry. De peur de se faire traiter de tous les noms par Jean-Luc, on ne vous parlera même pas de la pittoresque consigne de vote Mélenchon donnée par Carlos depuis la Santé.

En face, le soi-disant pas encore candidat Nicolas Sarkozy bénéficie déjà, lui aussi, d’un soutien aussi surprenant qu’encombrant : Condoleeza Rice… Dans le deuxième volume de ses mémoires l’ancienne secrétaire d’Etat de George W. Bush ne tarit pas d’éloges sur Nicolas Sarkozy. « Chaque fois que j’ai rencontré Sarkozy, raconte-t-elle, il m’a accueilli en disant “j’adore cette femme”. Ce n’était pas une remarque personnelle, on était tout simplement d’accord sur presque tout. »

Hélas, la suite de la phrase risque d’être plus problématique pour lui. « Je ne pouvais pas ne pas penser, continue Madame Rice, à quel point il aurait été différent de traiter le dossier Saddam Hussein avec Sarkozy au lieu de Chirac à l’Elysée et Angela Merkel à la place de Gerhard Schroeder à Berlin.»

La cocue de Benghazi, c’est moi !

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Cher Daoud,

Lorsque j’ai lu ta « lettre ouverte aux cocus de Benghazi », je me suis sentie concernée, parce qu’il se trouve que ces « cocus », comme tu le sais, j’en fais partie. Je me verrais mal claironner aujourd’hui, avec ou sans trémolos dans la voix, « vive la Libye libre ! ». Pourtant, si je te donne raison – quoiqu’un peu tard – je n’arrive pas à me donner totalement tort.

C’est vrai, j’étais favorable à l’intervention en Libye. Mais pas forcément pour les raisons que tu soupçonnes. S’il m’est apparu inconcevable que nous assistions les bras ballants au massacre des civils de Benghazi, ce n’était pas par « droit-de-l’hommisme ». La lutte en faveur des droits de l’homme ne me semble pas spécialement condamnable, mais je ne suis pas naïve au point d’ignorer que leur défense est sélective. Tu serais en droit de me demander « pourquoi la Libye, et pas la Corée du Nord ? ». Tu aurais raison, si je n’avais que des arguments frappés du sceau des bons sentiments.

Seulement voilà, je suis de ceux qui pensent que les choix politiques d’un pays doivent faire prévaloir ses intérêts nationaux. Dès lors, s’il m’apparaît qu’une guerre déclenchée au nom des droits de l’homme est conforme aux intérêts de la France, j’y souscris sans état d’âme. Tant pis si l’on me soupçonne de bien-pensance ou de BHLisme.

Que devions-nous faire, alors que Mouammar Kadhafi menaçait de réprimer son peuple dans le sang ? Demeurer l’arme au pied, au nom du principe de non-ingérence ? Si nous avions agi de la sorte, on nous aurait accusé d’être les complices d’un massacre. La Russie et la Chine elles-mêmes, pourtant soucieuses de ne pas cautionner l’action d’une « communauté internationale » dont elles se méfient, ont préféré s’abstenir que de contrer la résolution 1973 à l’ONU. Crois-tu vraiment qu’il s’agissait d’une abstention compassionnelle ? Gageons plutôt que ces deux puissances ont voulu se prémunir contre toute accusation de connivence en cas de massacre.

Par ailleurs, il m’a toujours semblé que notre action en Libye était sans comparaison avec celle que nous menons en Afghanistan. L’Afrique du Nord se situe à nos portes alors que l’Asie centrale est au bout du monde. Nous n’avons aucun intérêt là-bas mais quantité ici. Comment nier que notre avenir est indissolublement lié à celui des peuples du Sud de la Méditerranée ? Or, nous ne pouvions empêcher ces populations de se soulever et de vaincre leur despote. Dès lors, même si leurs tyrans laïcs nous rassuraient, mieux valait approuver leur inéluctable destitution. C’est avec leurs successeurs, désormais, qu’il faudra savoir s’entendre.

Il est dangereux de lutter contre l’inévitable. N’éprouvas-tu pas la même honte que moi lorsque Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires Etrangères, proposa d’aider Ben Ali à réprimer ses opposants tunisiens ? Il semble qu’elle avait oublié le mot du général de Gaulle. « Il n’y a pas de politique en dehors des réalités »; ni « MAM » ni quiconque ne peut prétendre se dresser contre le sens de l’Histoire. Aussi vaut-il mieux l’accompagner, cette Histoire qui souvent nous surprend, et parfois nous déplaît. Surtout quand elle n’est pas la nôtre, mais celle de peuples qui désormais feront fi de notre bonne volonté.

Dans le cas de la Libye, il apparaît que sommes nous allés trop loin. Engagés sous l’égide de l’ONU dans une guerre déclarée au nom du « devoir de protéger », nous nous sommes bien vites affranchis du souci de la nuance pour passer de la protection à l’ingérence. Mais à quel moment aurait-il fallu se désengager ? Les civils libyens pouvaient-ils être en sécurité dès lors que la survie de Kadhafi et la détermination de ses fidèles maintenaient le pays dans une situation de « guerre civile », comme tu la qualifias avec justesse lorsque je parlais encore de « Révolution ».

Quant au Guide, tu sembles dire avec Jérôme Leroy, qu’il aurait fallu le juger. N’êtes-vous pas las, l’un et l’autre, de ces pantalonnades que constituent les procès devant la CPI (Cour spéciale internationale) et autres « tribunaux spéciaux » ? Allons-nous feindre encore longtemps de croire que le droit international est autre chose que l’application de loi des vainqueurs ? A l’inverse de Saddam Hussein, Kadhafi est mort à la guerre. C’est sans doute le moins que puisse souhaiter un colonel, et suffisamment rare à ce niveau de grade pour qu’il ait de bonnes raisons, où qu’il soit désormais, de s’en féliciter.

Nous nous acheminons donc vers une Libye islamiste. En sommes-nous vraiment responsables ? Cela ne serait-il pas de toute façon arrivé, avec ou sans les Occidentaux ? Des diverses Restaurations à l’Empire, combien fallut-il de temps à la France pour achever sa Révolution ? Nous avons survécu à la Terreur, qu’elle soit blanche ou robespierriste. Les Libyens sont ils voués à mourir de la Charia ?

Il leur faudra bien du temps et bien des convulsions. Le sang coulera sans doute encore. Ainsi, je conçois que dans l’immédiat, c’est toi qui as raison. Mais ce ne sera pas forcément toujours le cas. Le vieil Hegel pensait que « la raison progresse dans l’Histoire ». Pourquoi m’interdirais-je, pour ma part, de croire que le pire n’est pas toujours certain ?

L’Europe à la veille du Grand Soir ?

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« On ne peut pas s’attendre à ce que des solutions soient trouvées en un soir ». Angela Merkel ne prend même plus la peine de dissimuler son pessimisme, alors qu’elle s’adresse à son Bundestag en prévision du sommet de ce jour.

Vous le croyiez vraiment, vous, que ledit sommet réglerait quelque chose ? Une première rencontre, dimanche, s’était achevée sur une déferlante de points de suspension. Une rapide conférence de presse introductive du tandem Merkel/Sarkozy n’avait pas suffi à faire oublier l’absence de déclaration finale. Aussi préféra-t-on s’attarder sur le Teddy Bear gentiment offert par Angela à Nicolas pour la naissance de la petite Giulia.

Depuis, c’est un concert de cacophonie. La Grèce est acculée, l’Italie est tancée et son Cavaliere gourmandé entre six yeux par un couple franco-allemand en pleine crise conjugale. Les non-membres de l’Eurozone trépignent, en particulier le Premier ministre britannique David Cameron, qui, ne sachant savourer sa chance, souhaiterait être associé plus étroitement aux discussions des « Dix-sept ». Come on, Mylord ! Si vous aussi, vous vouliez une monnaie crisogène, il fallait entrer au club !

Pendant ce temps là, on avance et on recule, on programme, puis on annule. Les deux sommets de ce soir, celui des chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-sept et celui des membres de la zone euro, sont maintenus. En revanche, le conseil Ecofin qui devait leur servir d’incipit a été pour sa part annulé. Cette réunion des ministres des Finances a été jugée prématurée, dès lors que « certains détails des discussions n’étaient pas encore finalisés ».

Un autre « détail » semble avoir vocation à être approfondi. Angela Merkel vient en effet d’affirmer qu’il faudrait « remédier aux imperfections » de l’Union monétaire. Palsambleu ! Notre monnaie serait-elle mal conçue ? Trop chère ? Mal adaptée à une zone économique beaucoup trop hétérogène ?

En tout cas, la chancelière est formelle : ce sera « maintenant, ou, je le dis, jamais ». On parie cent nouveaux francs que ce ne sera donc… jamais ?

Le Reichsmark nouveau est arrivé

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Dans l’Histoire, deux fédérations ont réussi à imposer une monnaie unique à des Etats : L’Allemagne de Bismarck (avec le Reichsmark) et les États-Unis (le dollar). Ces fédérations affichaient une volonté implacable de protéger leurs frontières économiques pour consolider leur monnaie. Et elles y sont parvenues par la guerre : la bataille de Sadowa contre l’Autriche en 1866 puis la victoire contre la France en 1870 pour l’Allemagne, la guerre de Sécession (1860-1865) pour les USA. Remarquons dans ce dernier cas que ce qui opposait avant tout les Etats du nord aux confédérés du sud était bien plus la question du protectionnisme que celle de l’esclavage. Au terme du conflit entre le nord protectionniste et le sud libre-échangiste, le premier imposa sa vision des choses par les armes.

Ce qui se joue aujourd’hui avec l’euro devrait nous rappeler ces événements. Or, la monnaie unique européenne est-elle attachée à un Etat fort comme pouvaient l’être l’Allemagne de Bismarck ou les USA de Lincoln ? A l’évidence non. La zone euro ne possède aucune des prérogatives d’un Etat, pas même le contrôle de sa banque centrale. L’Euroland protège-t-il son marché intérieur comme le faisaient l’Allemagne ou les USA au XIXe siècle ? Encore moins. On peut même avancer sans coup férir que l’euro est une construction politique complètement dédiée à l’idéologie libérale libre-échangiste. Plus qu’une monnaie, l’euro est une idéologie. L’euroland n’est pas plus en mesure d’harmoniser la fiscalité et le développement économique d’États complètement hétérogènes.

L’euro a-t-il une chance de se maintenir ? Sur ses bases actuelles, certainement pas. Sa fin est consommée. Sur d’autres fondements, peut-être. Lesquelles ? Un gouvernement fédéral de l’Europe considérablement renforcé dans toutes ses prérogatives, y compris fiscales, et une volonté farouche de réindustrialiser l’Euroland en protégeant ses frontières externes. Au passage, rappelons que 80 % des exportations allemandes qu’on nous vante tant s’effectuent à l’intérieur de la zone euro et que si la France redressait sa balance commerciale comme le fait l’Allemagne, il lui faudrait trouver des débouchés pour ses exportations car tout le monde ne peut pas être unilatéralement exportateur ! Cela serait sans doute possible par l’imposition d’un régime d’autorité technocratique au mépris de la souveraineté des peuples européens. La BCE + l’OTAN, en quelque sorte.

Un jour prochain, on verra peut-être des chars de l’Otan entrer dans Athènes, Lisbonne… ou Paris pour réprimer les soulèvements populaires contre les mesures imposées par Francfort[1. Siège de la BCE]. La zone rouble s’est ainsi maintenue pendant 70 ans grâce à l’appui des chars du pacte de Varsovie qui faisaient régner l’ordre à Prague ou à Budapest.

Il y a cinquante ans, on nous promettait l’Europe pour qu’il n’y ait plus la guerre entre les peuples. Demain, on fera peut-être la guerre aux peuples pour leur imposer l’euro. Et il est malheureusement probable que l’Allemagne y joue encore un rôle encore central et funeste.

La laïcité, c’est bon pour les Français ?

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photo : European Parliament (Flickr)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « Battle«  sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de la laïcité.

Panique au quartier général : le « Printemps arabe » ne respecte pas le scénario écrit dans les rédactions parisiennes. Il y a quelques mois, s’inquiéter d’éventuels nuages islamistes susceptibles d’assombrir le beau ciel bleu de la démocratie en marche valait brevet d’islamophobie, voire de racisme : « Bien sûr, vous pensez que la démocratie n’est pas bonne pour les Arabes », nous disait-on. Découvrant aujourd’hui ce qu’un téléspectateur distrait pouvait alors pressentir, par exemple en entendant les rebelles libyens scander leur progression de vigoureux « Allah Akbar ! », les mêmes belles âmes se demandent aujourd’hui si cela valait le coup de renverser Kadhafi, comme si, en échange de notre intervention, les Libyens avaient promis de devenir comme nous – le même raisonnement valant, au-delà des différences de situations, pour l’Egypte et la Tunisie. On aimerait savoir au nom de quels principes nous pourrions décréter qu’une « dictature laïque » est préférable à une « démocratie islamiste » – concepts évidemment problématiques mais ce n’est pas le sujet. Les belles âmes devront s’y faire : même quand on sait mieux qu’eux ce qui est bon pour eux, il est devenu impossible de changer les peuples.

Le plus amusant est que tous ceux qui prétendent aujourd’hui offrir au monde arabe – qui malheureusement n’en demande pas tant – la laïcité à la française, sans se rendre compte qu’ils font preuve d’un occidentalocentrisme d’un autre âge, hurlent à la lepénisation et à la stigmatisation dès qu’on évoque les menaces que l’évolution de l’islam dans notre pays fait peser sur le pacte laïque : ici avec les exigences de repas hallal à la cantine, là avec la contrainte pesant sur nos femmes et jeunes filles issues de l’immigration, ailleurs avec des femmes refusant, volontairement ou pas, d’être soignées par un homme. En somme, il faudrait défendre la laïcité là où elle n’existe pas et l’abandonner là où elle est, depuis plus d’un siècle, notre grammaire commune. Un confrère et ami à qui je faisais remarquer que cette question avait été totalement absente de la magnifique primaire citoyenne, m’a fait cette réponse, merveilleusement autoréférentielle: « Cela veut bien dire que cela n’intéresse pas les Français ». Peu importent les rapports du Haut Conseil à l’Intégration, peu importent les conflits qui se multiplient dans les entreprises, si on n’en parle pas, c’est que ça n’intéresse pas les gens. Et vous pleurerez demain sur le vote Le Pen ?

En effet, si « laïcité » est devenu un gros mot, en particulier à gauche, c’est parce qu’il a été souillé par Marine Le Pen. Après Elisabeth Badinter qui notait récemment que la présidente du FN était la seule à s’en préoccuper, la philosophe Catherine Kintzler se demande, chez mes estimables camarades de battle, comment la laïcité a été offerte au Front National. Certes, la philosophe renvoie dos à dos la laïcité ouverte de la gauche et l’extrémisme laïque prêté à la droite (que j’aimerais pour ma part plus extrémiste encore sur la question), mais le constat est sans appel : défendre la laïcité, c’est lepéniste – puisqu’on vous dit qu’elle n’est pas menacée, sinon par les cathos intégristes ou les Juifs ultra-orthodoxes (qui seraient effectivement un danger s’ils étaient plusieurs millions et exigeaient que la France s’adapte à eux). J’invite mes camarades et lecteurs à lire l’ouvrage du journaliste américain Christopher Caldwell Une révolution sous nos yeux, soigneusement ignoré par la presse convenable : il leur sera difficile d’opposer à cette enquête minutieuse les éructations habituelles.

Du coup, quand l’UMP ou le gouvernement tentent une quelconque avancée sur ce terrain, c’est la crise de nerfs générale. Ces salauds, ils ne font rien que draguer les électeurs du FN. Or, comme chacun sait, les électeurs du FN, on ne leur cause pas, comme ça on pourra les engueuler après l’élection. S’ils n’apprécient pas les prières de rue, s’ils ne trouvent pas que l’imposition, dans certains quartiers, de codes culturels se réclamant de l’islam le plus rétrograde est une magnifique expression de la diversité, s’ils affirment, scrutin après scrutin, qu’un pays multiethnique comme la France n’a pas nécessairement vocation à devenir une nation multiculturelle, c’est que ce sont des « gros cons » pour reprendre l’aimable expression de Sophia Aram, chroniqueuse rebelle.

Dans ces conditions, on comprend que le « Code de la laïcité » présenté il y a quelques jours par Claude Guéant n’ait guère intéressé la corporation. Il est vrai que sur ce coup-là, on peut difficilement l’accuser d’extrémisme puisque ce document n’est qu’une compilation des textes existants et que le ministre a sagement renoncé à interdire les mères voilées de sorties scolaires. Mais combien de fois devra-t-on vous dire qu’il n’y a pas de problème, à part dans la tête de quelques réacs, beaufs et autres fachos ?

Eh bien désolée mais il y a un problème et il faut se demander comment il peut être invisible pour une partie de nos élites quand il est si angoissant pour une partie de nos concitoyens. Le problème, ce ne sont pas les Musulmans mais les difficultés d’acculturation d’un certain islam, malheureusement de plus en plus répandu. Et on ne le fera pas disparaître par l’indignation. Je persiste pour ma part à croire que « la démocratie, c’est bon pour les Arabes » et que « la laïcité, c’est bon pour les Français ». Y compris, et peut-être surtout, pour les Français musulmans.

Pourquoi les anarchristes ?

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Voilà quelques mois qu’un spectre hante la toile: celui de l’anarchrisme.

Mot barbare : barbare comme l’est un peuple sur ses barricades, comme l’est un Christ en croix.

Mot nouveau qui prétend pourtant renouer les anciennes alliances, celle du pauvre avec le Tout-Puissant, celle des corps meurtris avec la Chair déchirée.

Mot comique, qui désigne pourtant les plus intenses questions, celle du salut du monde et celle du Salut des âmes.

Pourquoi les anarchristes ? Simplement parce qu’« ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes / La religion seule est restée toute neuve la religion / Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation ».

Qui sont les anarchristes ? Comme disait encore le vieux Guillaume, « ils sont des Christs d’une autre forme et d’une autre croyance / Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances ».

Si à la fin, toi aussi, tu es las de ce monde ancien ; si toi aussi tu cherches le passage du Nord-Ouest entre les libéralismes et les collectivismes ; si toi aussi tu cherches le feu de la résistance non-violente ; si toi aussi tu en as assez de la guerre de Moderne contre Moderne, alors les Anarchristes t’attendent.

A toutes tes objections, Olivier François et Jacques de Guillebon répondront jeudi vingt-sept octobre deux mil onze, à partir de huit heures du soir, au café El Siete, 283, rue Saint-Jacques, Paris Vème

Et la Révolution finit en vendetta…

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Un rebelle de Misrata pourchasse les troupes de Kadhafi (20 avril 2010). Photo : Razief 1997.

Vendredi dernier, le lendemain de la mort de Kadhafi, une équipe d’Amnesty International visitait la ville dévastée de Syrte, théâtre de combats acharnés entre le dernier carré kadhafiste et les forces de la rébellion. Dans ce qui fut un hôtel avant la guerre civile, les enquêteurs de l’ONG ont surpris un groupe de combattants en train de remplir des sacs plastiques de cadavres inconnus. Certains d’entre eux avaient encore les mains liées derrière le dos et une enquête a rapidement permis d’établir qu’il s’agissait de partisans pro-Kadhafi. L’hôtel étant tombé entre les mains des forces rebelles dès début octobre, d’où l’on déduit que ces 53 individus ont été tués pendant la dernière semaine des combats. Or, les combattants qui occupaient le sinistre hôtel appartiennent à des unités composées d’habitants de Misrata, ville martyre qui a réglé ses comptes avec le clan déchu.

Au même moment que Benghazi, du 17 au 20 février, Misrata chassait en effet les représentants de l’Etat kadhafiste pour devenir l’une des toutes premières villes libérées de Libye. Or, étant plus proche de Tripoli (260 km, contre 1 000 km pour le trajet Tripoli-Benghazi), Misrata a dû rapidement affronter les attaques des forces gouvernementales. Dans les premières semaines, les combats autour de la ville étaient si intenses et la situation si désespérée que l’OTAN s’était fixée comme priorité de sauver Misrata et ses habitants. Là encore, Benghazi lui a volé la vedette, au moins sur la scène internationale. Pour les Libyens, Misrata est devenue le Stalingrad de la guerre. Or, vers la fin de cette guerre, une autre ville a accédé au rang de symbole : Syrte, bourgade natale de Kadhafi et théâtre de son dernier combat. Stalingrad a ainsi trouvé son Berlin…

Après avoir fait leurs classes dans leur ville, les combattants de Misrata comptaient sans doute parmi les plus aguerris au combat urbain. Mais forts de leur prestige, ces combattants se méfiaient du CNT qui comptaient, selon eux, trop d’ex-kadhafistes y ayant trouvé refuge. Ainsi, fin août, une semaine à peine après la chute de Tripoli, la première manifestation contre le CNT a eu lieu à Misrata pour protester contre la nomination d’Albarrani Shkal, un ancien général de l’armée kadhafiste qui avait retourné sa veste au mois de mai après avoir dirigé l’état-major de la 32e brigade pendant la campagne de… Misrata !

Depuis le début de la guerre, les unités militaires misraties échappent à tout contrôle et gardent leur indépendance vis-à-vis des instances improvisées à Benghazi qui ont été reconnues par l’Occident et l’ONU. Leur participation dans la campagne de Syrte est un indice supplémentaire du chaos ambiant : ces unités ont de toute évidence mené leur petite guerre parallèle sans se plier à un quelconque commandement unifié du front. Cette guerre privée, celle de Misrata contre Syrte, s’est soldée par un massacre qui s’apparente à un règlement de comptes entre clans.

Mais cette stratégie de vendetta, propre à Misrata, va probablement encore plus loin. Si on ignore pour l’instant qui a capturé et tué Kadhafi, on devrait prendre en compte un fait étrange : le cadavre du dictateur a été rapidement transféré à Misrata pour être exposé dans la chambre froide d’une boucherie locale. Impossible de savoir qui a ordonné le transfert de la dépouille, mais on peut parier sans risque qu’à défaut d’être directement responsables de l’exécution sommaire de Kadhafi, les combattants de Misrata se sont emparés de ce trophée pour l’exposer chez eux.

La Libye déclarée libre à Benghazi tandis que le corps de son ancien Guide est exposé à Misrata : voilà à quoi ressemble le début de l’après Kadhafi…

Hitler : que s’est-il passé ?

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Un homme de taille moyenne (1m 73), le front barré d’une mèche de cheveux plats, vociférait dans les brasseries. Il avait un accent autrichien mêlé d’intonations du Sud bavarois. Des fidèles d’abord, puis un large public venaient entendre ses imprécations plébéiennes : ils aimaient ses violentes diatribes, ses formules de dénonciation, qui apaisaient leur détresse. Ses colères, toujours lourdes de menaces, les envoûtaient littéralement. Ils se retrouvaient dans son national-populisme, dans son ivresse argumentée, dans son récit sauvage. Ils voulaient vraiment qu’il les incarne tous.

Ce diable d’homme savait les formules de la magie sociale, et il était un sorcier sarcastique : il donnait le spectacle renouvelé de tourments très anciens. Il justifiait, avec l’habileté d’un publicitaire, la haine ordinaire, la rancune qu’avait déposées la défaite allemande dans le cœur des hommes et des femmes.

Alors, oui, il se produisit un effet de ravissement des foules : « Tous se lèvent et crient, exultent, applaudissent, gesticulent et hurlent. Je suis debout près de la fenêtre et je pleure comme un petit enfant . » (Joseph Goebbels, Journal, 14 juillet 1925).

Ce soir, France 2 diffuse les deux épisodes d’Apocalypse Hitler, documentaire d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. J’ai déjà salué leurs grandes qualités professionnelles à l’occasion de leur Occupation intime sur TF1. Apocalypse Hitler ne fait que les confirmer.

Apocalypse : Hitler

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La BBC veut changer d’ère

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Sale temps pour le langage. Sale temps pour le passé. Sale temps pour l’être humain. D’ailleurs, il l’a bien mérité. Ce salopard s’obstine à avoir un sexe, une histoire, une géographie, une culture − en un mot une incarnation. C’est dégoûtant.

Heureusement, la BBC veille. B-B-C : si vous êtes un être de Progrès, ces trois lettres doivent vous évoquer l’image de courageux journalistes prêts à se sacrifier pour nous montrer ce qu’on veut nous cacher et dire ce qu’on voudrait taire. Information, impertinence, indépendance : l’audiovisuel public britannique est un résumé de tout ce que les médias ont apporté au monde et à la démocratie. La vieille dame a même inventé les Guignols de l’info − en l’occurrence leurs lointains ancêtres −, c’est dire.

Pour tout vous dire, jusqu’à ces derniers jours, je n’avais vraiment rien contre la radio-télévision de Sa Gracieuse Majesté où l’on parle un anglais qui fleure le thé et le cricket. Et puis, l’indépendance, c’est bien. Surtout quand on l’affiche par rapport à l’air du temps autant qu’à l’égard du pouvoir politique.

Il y a quelques jours, le Daily Telegraph révélait que la chaîne voulait bouter hors des ondes et écrans les expressions « avant Jésus-Christ » et « après Jésus-Christ », cette brillante idée ayant été émise par ses « spécialistes de déontologie ». Non, ce n’est pas une blague.[access capability= »lire_inedits »]Les « déontologues » s’intéressent aux vrais problèmes. Comme les copines de « Osez le féminisme » qui, en France, se mobilisent contre l’insupportable outrage que constitue l’emploi du terme « Mademoiselle ». Il paraît qu’utiliser la date de naissance de Jésus-Christ comme référence, ce n’est pas gentil, et même offensant, pour les non-chrétiens. Désormais, on dira que la guerre du Péloponnèse a eu lieu au Ve siècle avant « notre ère à tous  » − en anglais common era. C’est pas mignonnet, ça ?

Ce n’est pas une blague, mais ça a tout de même fait rigoler pas mal de gens −ce qui est rassurant. Les stars de la maison ont grimpé aux rideaux et promis d’ignorer la consigne. Boris Johnson, le flamboyant maire de Londres, a estimé que la mesure serait « puérile, absurde, mais aussi profondément anti-démocratique ». Ne nous faisons pas d’illusion, a-t-il expliqué en substance, si la BBC le faisait, les autres médias suivraient et l’École finirait par s’aligner.

Face à une opposition disparate mais déterminée, la « Beeb » a prudemment reculé, sur le thème « c’était juste une idée comme ça, mais on n’oblige personne ». L’incident n’en est pas moins emblématique de la sottise d’une époque où le langage n’est plus au service de la vérité mais du mensonge. Les grandes consciences de la BBC ont dû êtres formées à la Halde.

Occupés qu’ils étaient à repeindre le passé en rose bonbon, les distingués déontologues n’ont pas vu que leur proposition souffrait d’une grave faiblesse logique. Ils n’ont pas proposé une autre date comme point de départ du calendrier − d’ailleurs utilisé dans le monde entier bien au-delà de l’ancien territoire de la chrétienté. La faute à Constantin qui, non content de se convertir à cette religion fanatique, a décrété que la Nativité avait inauguré un nouvel âge de l’humanité. « Ils pourraient décider que nous sommes en 2555 en se référant au Nirvana de Bouddha, ironise Johnson. Ou en l’an 4 du quatrième consulat de Silvio Berlusconi. » Non, la BBC admet que nous sommes en 2011. Sauf que nous ne devons surtout pas dire pourquoi.

Dédommager les victimes de l’impérialisme biblique

Les pleurnicheries de l’homme blanc ont déjà eu raison, en maints endroits du globe, des fêtes de Noël − et des sapins qui vont avec. Mais avec cette délicieuse « ère commune », les garants de la morale bibiciste poussent un peu loin le bouchon du révisionnisme. Faisons comme si. Dans le récit officiel qu’ils proposent, ce n’est pas le christianisme qui a commencé il y a un peu plus de deux mille ans, mais la marche glorieuse de l’humanité vers sa réconciliation. Peu importe que cette belle ère commune ait été marquée par des siècles de conflit entre l’islam et la chrétienté. Il faut en finir une fois pour toutes avec le passé. Avant nous, il n’y avait pas d’avant.

Certes, ces partisans de la délicatesse n’oseraient jamais demander à des pays islamiques de renoncer au calendrier de l’Hégire et ils encouragent sûrement l’expression des cultures minoritaires : avant de faire disparaître l’Histoire, il faut remettre les compteurs à zéro et dédommager les victimes de l’impérialisme biblique. Mais elles aussi seront un jour priées de se débarrasser de tous ces oripeaux historiques et identitaires.

Les « spécialistes en déontologie » ne nous disent pas seulement qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de choc des civilisations, ils prétendent que les civilisations n’ont jamais existé. Prophétie rétrospective qui risque fort de se révéler auto-réalisatrice. En effet, si on continue à prendre au sérieux des ânes de cette espèce, on pourra bientôt décréter que l’ère de la Raison est terminée.[/access]

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