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Bernard Herrmann, l’ombre derrière l’écran

Nous sommes à New York, le soir du réveillon de Noël, en 1975. Sortant de l’une des dernières séances de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane) ou Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo), a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique…[access capability= »lire_inedits »] Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films : après lui, on écrira de la musique de films.

Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi dans le Bronx. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School, que fréquentera également Léonard Bernstein, et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient?

Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre dans la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées post-romantiques et d’ambiances sonores inquiétantes qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur ne cessera jamais d’écrire des œuvres « sérieuses » destinées au concert ou à l’enregistrement. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une symphonie (1941), et le superbe quatuor à cordes Echoe (1965).

Taciturne, volontiers grognon, souvent méprisant, Bernard Herrmann n’était jamais si heureux que lorsqu’il pouvait consacrer du temps à une « grande œuvre », comme Wuthering Heights, opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 et dont l’unique enregistrement, dirigé par le compositeur dans les années 1960, était devenu introuvable. Un coffret de trois CD permet aujourd’hui aux mélomanes et cinéphiles de découvrir l’intégralité de cet opéra dans une version de concert donné en 2010 lors du Festival Radio-France de Montpellier. Sous la baguette du chef Alain Altinoglu, les différents solistes parviennent à rendre avec délicatesse tout le charme sombre et tourmenté d’une œuvre qui, avec le temps, devrait s’inscrire tout naturellement dans le répertoire. L’occasion d’explorer l’univers original d’un compositeur dont la musique a toujours produit des images, même lorsqu’elle n’était pas faite pour l’écran.[/access]

Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heigths), Universal, 3 CD.

Quelques lignes sur la morale (car elle ne vaut pas plus)

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Kant, disait Freud, n’a rien compris à la morale. Il pense que le sentiment de culpabilité découle de la loi morale, alors que la loi morale découle de notre goût invétéré pour le malheur. Nous avons inventé la morale pour nous autopunir à loisir. Et ça marche.

Non seulement l’exigence morale est impossible à atteindre (ce qui fait de nous des coupables avant la faute), mais la frustation qui s’ensuit, naturellement vouée à s’exprimer socialement, fait de la société un enfer.

C’est la situation perdant-perdant qui fait merveille depuis des siècles.

Journée de la jupe en Tunisie

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A Tunis, l’an II de la révolution exhale un parfum de jasmin un peu flétri, du moins pour les Tunisiennes attachées à leurs acquis. La Constituante dominée par Ennahda envisage en effet de relativiser l’égalité hommes/femmes en reconnaissant un rôle « complémentaire » aux citoyennes. A ce stade, le projet de l’article constitutionnel incriminé donne : « l’Etat assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille et en tant qu’associée de l’homme dans le développement de la patrie ». En parangons de l’ambiguïté, les islamistes d’Ennahda préfèrent donc l’équivoque « complémentarité » à une égalité de droit inscrite dans le marbre de la future Constitution.

Déjà, des milliers de Femmes ont défilé dans la rue pour protester contre les velléités rétrogrades d’Ennahda ; le parti centriste l’Appel de la Tunisie de l’ancien premier ministre intérimaire Beji Caïd Essebsi comme le syndicat UGTT appellent à une nouvelle journée de manifestations aujourd’hui. Parmi les élites, ainsi que dans certaines franges de la Tunisie moderne, on ne décolère pas. Rappelons que jusqu’à présent, la femme tunisienne bénéficiait d’une condition unique dans le monde arabe : la Constitution puis le Code du statut personnel édicté par Bourguiba lui octroyèrent le droit de vote, l’égalité de principe, le droit à l’avortement (un an avant que la France ne légalise l’IVG), abolissant dans le même temps la polygamie et la répudiation. Seule la loi sur l’héritage resta fidèle au principe du droit islamique qui veut qu’un héritier reçoive deux fois plus qu’une héritière. Consacré par Bourguiba, et pérennisée par Ben Ali, toujours imposé d’en haut, le statut de la femme tunisienne profita paradoxalement de la glaciation politique qui musela le pays pendant une bonne cinquantaine d’années et sanctuarisa du même coup les droits des femmes en les soustrayant à la discussion publique.

Ordre et progrès, la devise d’Auguste Comte, apparaissait comme le programme explicite de la République néo-destourienne[1. Le Néo-Destour (littéralement, « Constitution » est le parti politique indépendantiste créée par Bourguiba, duquel Ben Ali est issu. Il le rebaptisa Rassemblement Constitutionnel Démocratique à son arrivée au pouvoir. Le mouvement est aujourd’hui interdit.] qui fit sienne la fameuse sortie de De Gaulle : « Regardons ce qui se passe dans une maison : la ménagère veut avoir un aspirateur, un réfrigérateur, une machine à laver et même, si possible, une automobile. Ça, c’est le mouvement. Et en même temps, elle ne veut pas que son mari aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit. Ça, c’est l’ordre ! La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille ». A partir de cette antienne, Bourguiba se fabriqua l’image d’un dictateur éclairé, pouvant se permettre de traiter ses opposants de « microbes » ou de faire assassiner son rival Ben Youssef à Hambourg comme Staline fit exécuter Trotski à Mexico, sans émouvoir l’opinion publique européenne.

Moins lettré mais tout aussi fin stratège, son successeur le général Ben Ali reprit la rhétorique progressiste pour légitimer son action. Avec la lutte contre le terrorisme, le combat pour le droit des femmes formait la seconde mamelle de sa légitimité autoconstituée. Grâce à l’image de la sémillante épouse Leïla Trabelsi, une femme divorcée et prédatrice qui capta 3% des richesses du PNB à travers les malversations du clan Ben Ali/Trabelsi, la Tunisienne apparaissait non voilée, libre et à l’égal de la gent masculine. L’image un peu rouillée du kolkhozien et de la kolkhozienne symbolisait l’ordre progressiste omniprésent dans les réunions du parti présidentiel RCD.
A l’occasion du cinquantenaire du Code du statut personnel, sans imaginer que des émeutes populaires suivies d’une révolution de palais allaient sceller son destin cinq ans plus tard, le président Ben Ali eut ces mots prémonitoires : « Nous nous sommes opposés à tous les nostalgiques des temps du conservatisme et des attitudes rétrogrades qui essayaient de ramener le pays vers le passé et de jeter le doute sur les réalisations accomplies par les pionniers de la réforme ».
Tout au long de ses cinq mandats présidentiels, Ben Ali fit vibrer la corde sensible islamiste, le message subliminal envoyé à ses partenaires américains et européens restant en substance : je ne suis peut-être pas un modèle de démocratie et d’intégrité, mais ce sera moi ou le déluge islamiste dont pâtiront les femmes, les minorités et vos intérêts économiques.

Pour l’heure, du fond de sa tanière saoudienne, il semble que l’ancien président fût une vigie visionnaire, si l’on en juge à la victoire électorale de ses opposants d’Ennahda lors des premières élections libres, à l’automne dernier. Malgré les secousses dans la gestion du pouvoir, ceux-ci tiennent bon et ne paraissent pas prêts à lâcher le pouvoir, comme en témoigne le flou artistique entretenu autour de la date des prochaines élections, initialement prévues le 20 mars 2013 (tout un symbole, le jour de l’Indépendance) puis repoussées sine die.

Le souci, c’est que l’argument naguère agité par Ben Ali s’avère réversible. Car la condition féminine tunisienne a beau avoir connu ses plus beaux jours sous la dictature, ce type de régime entretient et radicalise la cohorte de ses ennemis. Sans eux, personne ne lui reconnaîtrait la moindre légitimité. Ainsi, les salafistes, qui se comptent aujourd’hui en milliers, n’existaient officiellement pas en Tunisie, leur existence fut purement et simplement tue. Il n’en allait pas autrement de la volonté d’une partie du peuple – y compris féminin- de réserver les emplois aux hommes en cantonnant les ménagères dans leurs foyers. Ce même peuple qui vota massivement en faveur d’Ennahda constituait l’aile conservatrice enterrée d’une société présentée comme unanimement acquise au progrès économique et social. Partant, en l’absence d’une expression politique plurielle, le retour du refoulé islamo-rétrograde est aussi imputable à Ben Ali que son endiguement de 1987 à 2011.

Au pays de la démocratie naissante, on n’est plus à un paradoxe près. Jusqu’à la tenue d’un nouveau scrutin, qui mettra Ennahda aux prises avec son bilan de principale force gouvernante, l’Assemblée Constituante tunisienne devra affronter l’une des contradictions majeures de la démocratie : faire primer la souveraineté populaire ou les principes suprêmes qui encadrent son exercice ? Une difficulté supplémentaire s’offre aux partisans du statu quo féministe : le Code du Statut personnel a été intégré à la Constitution sous l’Ancien régime, rejeté en bloc par l’ensemble des partis post-révolutionnaires. Les féministes tunisiennes, plutôt ancrées à gauche, s’escriment donc à jeter le bébé autoritaire néo-destourien sans l’eau du bain progressiste. Une vraie quadrature du cercle, mais n’est-ce pas justement cela, la politique ?

*Photo : anw.fr

Lacan, reviens, ils sont devenus normaux !

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La mort de Jacques Lacan n’a pas soulagé ses collègues. Les débats sont toujours aussi vifs autour de cet illuminé inclassable. Des exclusions s’ensuivent ; des noms d’oiseaux circulent. Pour nous, que ces règlements de comptes entre soixante-huitards indiffèrent, pour nous qui sommes trop jeunes pour avoir connu la joie d’être excommuniés par un imbécile, pour nous qui n’avons pas connu les bourre-pifs, les scissions, les ruptures, les regrets, les rancunes, l’œuvre de Lacan apparaît pour ce qu’elle est : un chef-d’œuvre.[access capability= »lire_inedits »] On ne dira jamais combien il est agréable d’entrer dans ses livres, les mains dans les poches, presque en sifflotant. C’est l’un des rares privilèges que ma génération, condamnée à assister au triomphe pitoyable d’un humaniste comme Luc Ferry, peut apprécier sans modération. Nous pouvons lire les Séminaires comme nous lisons Le Neveu de Rameau, parce que nous n’avons pas davantage à choisir entre les lacaniens et les anti-lacaniens qu’entre les diderotiens et les anti-diderotiens.

Cette singulière insouciance est aujourd’hui confortée par quelques travaux remarquables de précision et de légèreté, comme celui de Claude Jaeglé consacré à la voix de Jacques Lacan, ou celui de Barbara Cassin qui s’attaque aux racines sophistiques de la psychanalyse. Ces auteurs ne font pas partie du sérail et ne cherchent aucunement à le rejoindre. Il est vrai que l’inconscient est une chose trop sérieuse pour le confier aux psychanalystes. Les écrivains s’en sont chargés depuis longtemps. Mais comme personne ne les écoute, il faut bien qu’un psychanalyste fasse le sale boulot auprès de ses collègues.

La puissance de Lacan tient à ce qu’il n’a jamais cédé sur le caractère fictif de la vérité. Prenez Œdipe : Lacan entendait-il faire de ce malheureux le symbole d’une névrose familiale si incontournable qu’on ne puisse plus lever le petit doigt (ou autre chose) sans qu’il en soit question ? Voulait-il expliquer la sexualité par un complexe prêt à l’emploi ? Cette prétention experte est justement ce que Lacan a voulu fuir. Œdipe est un mythe, et pour comprendre un comportement, le mythe sera toujours plus fort que la somme des informations matérielles, sociologiques, économiques disponibles. L’Œdipe n’est pas un dispositif familial que la psychanalyse entend inculquer de toute force à ses patients (comme il est d’usage de le lui reprocher), c’est une machine de guerre contre toutes les formes de positivisme. Œdipe est une fiction, mais il faut savoir que cette fiction sera toujours plus vraie qu’un individu réel − autrement dit que les individus ne sont pas déterminés par des besoins, mais par des fictions. Autant dire qu’un romancier conséquent devrait saluer Jacques Lacan comme un frère.

Cette bataille de la psychanalyse contre le savoir positif de son temps, Barbara Cassin la situe au cœur d’une guerre beaucoup plus ample qui oppose le platonisme à la sophistique. Entre Gorgias et Lacan, que d’ennemis partagés, que de points communs ! Même attention aux mots, aux signifiants, au semblant, même insistance sur le dire contre la signification ou l’orthodoxie du sens. Les gens jouissent en parole, et c’est cette jouissance-là qu’il faut comprendre, au-delà de toute référence et de toute garantie. Novalis disait déjà : « C’est au fond une drôle de chose que de parler et d’écrire ; la vraie conversation, le dialogue authentique est un pur jeu de mots. Tout bonnement ahurissante est l’erreur ridicule des gens qui se figurent parler pour les choses mêmes. Mais le propre du langage, à savoir qu’il n’est tout uniment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux mystère et si fécond : que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille au contraire parler de quelque chose de précis, voilà tout aussitôt la langue malicieuse qui lui fait dire les pires absurdités. » Voilà le terrain sur lequel nous entraîne Barbara Cassin. Parce que la bataille contre l’expertise sexuelle savante n’est toujours pas gagnée, parce que le positivisme renaît de ses cendres à chaque génération, ce livre est beaucoup plus qu’un commentaire sur l’œuvre de Lacan : c’est un traité de résistance, doublé d’une très belle et très subtile leçon d’érotisme.[/access]

*Image : Cea./lacan.com

Barbara Cassin, Jacques le Sophiste. Lacan, logos et psychanalyse, EPEL, 2012.
Claude Jaeglé, Portrait silencieux de Jacques Lacan, PUF, 2010.

Pratiques soviétiques pour cérémonie olympique

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Curieux spectacle ce dimanche sur France Télévision. Depuis 15 jours, en effet, France2 et France3 retransmettaient les Jeux Olympiques entre 9 heures pétantes et une heure du mat’, sans oublier de nous rabâcher tous les quarts d’heures à quel point le service public, c’est à dire eux-mêmes, étaient absolutely fabulous. Pourtant, ce dimanche, les émissions olympiques de la 2 et la 3 se sont mystérieusement closes à 20h pile.

Normal, me direz-vous, la 302ème et dernière épreuve, le pentathlon moderne féminin s’était achevée en fin d’après-midi. Mais aux Jeux, il n’y a pas un truc genre cérémonie de clôture ? Il faut croire que non, puisque pas une seule fois, entre 9h et 20h ce dimanche, l’existence d’une telle cérémonie n’a été évoquée par les très nombreux journalistes de France Télévision qui se sont relayés à l’antenne. À tel point que j’ai pensé un moment que s’il y avait bien eu une cérémonie d’ouverture, la clôture elle se ferait en catimini. Bizarre, bizarre, mais avec la Crise, allez savoir…

Un rapide coup d’œil à mon hebdo TV m’a vite ramené à la raison : cérémonie il y avait bien, but sur TF1, qui à défaut d’avoir acheté les droits de retransmission des JO, a acquis ceux des cérémonies d’ouverture et de clôture ! Goddam ! Voilà pourquoi vos journalistes-fonctionnaires sont muets. Et dire que ce sont les mêmes qui nous ont théorisé deux semaines durant sur le fair-play…

Sinaï : l’Egypte victime de son anti-israélisme

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Dans le Sinaï, cette péninsule désertique deux fois plus grande que la Belgique qui sépare la frontière israélo-égyptienne du canal de Suez, jeûner c’est prendre un risque. En octobre 1973, en plein jeûne de Kippour, Israël, alors puissance occupante dans le Sinaï, fut surpris par l’armée égyptienne. Il y a huit jours, l’Etat hébreu a à son tour été pris en traître en plein Ramadan par un commando islamiste qui a frappé au moment où les militaires égyptiens allaient rompre le jeûne. Le bilan de l’attaque est lourd : 16 gardes-frontières ont été tués et plusieurs autres blessés mais la cible principale de l’attentat, la paix entre Israël et l’Egypte reste, pour le moment, épargnée. Car l’objectif stratégique des quelques dizaines d’assaillants et des commanditaires de l’opération n’était ni plus ni moins que de pousser le nouveau régime égyptien à rompre avec Israël puis à l’affronter militairement avant l’installation d’une situation chaotique comme en connaissent l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak, la Syrie, la Somalie, la Libye et le Soudan. Autant d’Etats morcelés ou fragilisés devenus des terreaux propices à la prolifération des jihadistes, seigneurs de la guerre et simples mafieux sans foi ni loi.

Comme en 1973, la surprise du Ramadan 2012 a été précédée de plusieurs signes annonciateurs. Côté israélien, l’accumulation d’indices a convaincu les services de sécurité qu’une grosse opération se préparait dans le Sinaï. Cette information a été jugée suffisamment solide pour qu’Israël appelle publiquement ses ressortissants à quitter immédiatement les plages de la Mer rouge, un acte qui alimentent les théories du complot (les Israéliens savaient donc ce sont les commanditaires). Les services israéliens craignaient que les vacanciers éparpillés le long des 200 km qui séparent Eilat de Charm-el-Cheikh soient pris en otage, comme le soldat Shalit, avant l’ouverture de très longues et coûteuses négociations. La péninsule est en effet l’arène idéale pour ce genre de scénario : déjà difficilement contrôlable, depuis la chute de Moubarak, le Sinaï est devenu une « zone tribale » hors d’atteinte des autorités égyptiennes. De son côté, l’Etat hébreu ne pouvait rien faire car l’Egypte- qui semble tolérer le chaos et les pires exactions dans le Sinaï- n’aurait pas accepté la moindre atteinte israélienne à sa souveraineté et à son honneur.

Prévenus par Israël au moins 48 heures avant l’attentat, les Egyptiens ont également conclu que l’opération viserait très probablement des Israéliens. Résultat : ils ont décidé de ne rien faire. Pas d’alerte au sein des unités égyptiennes ni de mesures renforcées de sécurité. Le ministre du tourisme égyptien s’est contenté de critiquer Israël qui, à l’en croire, fait tout pour nuire au tourisme dans le Sinaï afin de ruiner l’Egypte. En fait, comme Israël en 1973, l’Egypte de 2012 est prisonnière d’un paradigme qui l’empêche d’interpréter les informations dont elle dispose. À l’été 1973, les dirigeants israéliens pensaient que les pays arabes n’attaqueraient pas aussi longtemps qu’Israël bénéficiait d’une écrasante supériorité aérienne. Quatre décennies plus tard, Mourad Mouafi, le chef des services de renseignements égyptiens, a exposé son paradigme d’interprétation avec une franchise qu’il a payée de son poste : « nous avons eu des indices sur une attaque qui se préparait dans le Sinaï mais nous n’imaginions pas qu’un frère (i.e un musulman) tuerait un autre frère pendant l’iftar (repas de fin de jeûne de Ramadan) ». Et, si on suit sa logique, puisque des musulmans n’ont pas été menacés, pourquoi bouger ? On peut comprendre le choc des Egyptiens quand ils ont découvert que les victimes ne se limitaient plus aux Juifs et autres Croisés.

Tout d’un coup, le Sinaï retrouve pour les Égyptiens sa place de symbole, le lieu par excellence où leur souveraineté nationale doit s’exercer. La péninsule a déjà joué le rôle de la « province perdue » entre 1967 et 1982 mais depuis le retrait israélien, le Sinaï n’intéressait plus Le Caire. Les quelques centaines de milliers de Bédouins qui forment la population autochtone n’ont pas été particulièrement maltraités par le régime qui y a déployé le même mélange de négligence, d’incompétence et de corruption qui caractérise sa manière de gérer l’Etat. Le Caire a donc développé les stations balnéaires en réservant les emplois aux métropolitains et exploité les richesses naturelles sans trop se soucier des autochtones. Mais la géographie – la frontière israélienne et celle de la bande de Gaza – a transformé la frustration des Bédouins en « bombe atomique »[1. Selon l’expression d’un ancien ministre israélien fin connaisseur de l’Egypte et de la région.].

Dans ces conditions, les Bédouins se sont repliés sur différents trafics – drogues, prostituées, demandeurs d’asile africains – vers l’eldorado israélien. Jusqu’ici, au Caire, personne ne s’en était ému outre mesure. Mais depuis 2005 et le retrait israélien de Gaza et donc d’un tronçon de 14 km de la frontière avec l’Egypte, la situation dans le Sinaï se dégrade à vue d’œil. Les tunnels entre Rafah la palestinienne et Rafah l’Egyptienne ont prospéré bien avant le blocus israélo-égyptien imposé conjointement en juin 2007. Depuis l’été 2007, les réseaux du Sinaï se sont de plus en plus tournés vers Gaza et le trafic d’armes tandis que les islamistes palestiniens ainsi que des jihadistes y ont installé une « base arrière » sanctuarisée. La chute de Moubarak leur a offert l’occasion de passer à la vitesse supérieure. En quelques semaines, l’intérieur de la péninsule a été pratiquement interdit aux forces égyptiennes qui se sont enfermées dans leurs casernes et barrages. Au Caire, le gouvernement et l’armée avaient d’autres chats à fouetter, d’autant que l’opinion publique égyptienne a interprété la négligence sécuritaire dont Israël a pâti comme une rupture avec le « sionisme » de l’ancien régime et les prémices d’une nouvelle politique gouvernementale pro-palestinienne.

Ainsi, alors que le gazoduc qui fournissait Israël et la Jordanie était régulièrement saboté, Le Caire n’a pas sérieusement essayé d’assurer sa sécurité, trop content de trouver une parade lui permettant de ne pas respecter un contrat dénoncé par l’opinion publique sans rompre officiellement et juridiquement avec l’Etat hébreu. Pour les Frères Musulmans, la gestion de la question sensible du gazoduc est devenue un modèle géopolitique : on laisse le chaos s’installer et on compte sur les réactions israéliennes pour faire monter la mayonnaise et nuire aux relations bilatérales. Pendant un certain temps, les choses ont évolué dans ce sens. Des roquettes tirées du Sinaï vers Eilat ? Outré, Le Caire dénonce l’accusation israélienne. Un attentat fin août 2011 contre des véhicules israéliens perpétré par un commando arrivé du Sinai ? L’Egypte accuse Israël d’avoir tué deux ou trois de ces militaires dans la course-poursuite qui a suivi l’attaque.

Or, qui néglige son jardin ne peut attendre des serpents qui rongent ses broussailles qu’ils ne mordent que ses voisins. Le 5 août vers 20 h, leur négligence érigée en stratégie a ainsi explosé à la figure des dirigeants égyptiens. A peine quinze jours après avoir promis au premier ministre gazaoui Ismaïl Haniyeh d’accélérer l’ouverture des passages entre Gaza et l’Egypte pour briser définitivement le blocus, Mohammad Morsi s’est vu obligé d’ordonner la fermeture sine die des passages, risquant de s’attirer les foudres du premier ministre turc Erdogan dont l’attachement sans faille à la levée du blocus est bien connu. Morsi a aussi donné l’ordre de bloquer les 1200 tunnels de contrebande après avoir acquis la certitude que des Gazaouis étaient impliqués dans l’attentat de Rafah. A Ramallah, l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas s’est d’ailleurs fait un malin plaisir de transmettre à la presse la demande égyptienne adressée à Ismaïl Haniyeh d’extrader trois haut gradés de la branche armée du Hamas, soupçonnés d’avoir soutenu logistiquement les réseaux jihadistes du Sinaï.

L’échec militaire égyptien dans le Sinaï est donc principalement dû au contexte politique intérieur et notamment au besoin de l’armée de se refaire une crédibilité vis-à-vis de son opinion publique sur le dos d’Israël. Or, la timide politique anti-israélienne de l’armée, n’a pas empêché le président Morsi de limoger le chef d’état-major des forces armées ainsi que le ministre de la Défense, son principal rival au sommet de l’Etat. Cette manœuvre habile démontre que les Frères musulmans entendent profiter de l’ambiguïté des relations israélo-égyptiennes pour dompter l’armée. Ainsi, malgré sa nouvelle posture et sa volonté affichée de reprendre le contrôle du Sinaï, les objectifs de Morsi n’ont pas changé : s’éloigner d’Israël voire rompre avec lui sans en prendre la responsabilité, tout en acculant les généraux à un choix impossible : risquer d’être dénoncés comme collaborateurs avec le « régime de Tel-Aviv » ou payer le prix sécuritaire du manque de coordination bilatérale. C’est pourquoi le nouveau président laisse faire les complotistes qui diffusent la légende d’un coup monté du Mossad destiné à fragiliser la nouvelle Egypte. Pour l’opinion publique égyptienne, ceux-là mêmes qui auraient envoyé des requins pour effrayer les touristes à Charm-el-Cheikh seraient derrière le carnage de Rafah. Après tout, il est beaucoup plus difficile de croire qu’un musulman massacre ses coreligionnaires en plein Ramadan, n’est-ce pas ?

*Photo : Zoriah

Crimes de crise

De toutes les régions d’Amérique, les touristes viennent en bus climatisés visiter les lieux du meurtre qui a eu lieu le 26 mai, à Miami, sur MacArthur Causeway, entre un pont de métro aérien et un alignement de palmiers. Prises par une caméra de sécurité, les images ont fait le tour du monde : ce n’est qu’après avoir mâché pendant dix-huit minutes, sans interruption, près de 80% du visage d’un sans-abri sur lequel il s’était jeté, que le cannibale, nu et grognant comme une bête, a été abattu.
Ce crime a terrifié l’Amérique qui n’était pourtant pas au bout de ses peines. Dans le Maryland, « un homme dévore le cœur et le cerveau d’un “ami” », titre le Baltimore Sun peu après. Deux semaines après la boucherie de Miami, un clochard de 21 ans veut rejouer la même scène. Pas de chance, la victime potentielle est un policier armé.
Dans les trois cas, les coupables ont consommé une nouvelle drogue, surnommée « bath salts » (sels de bains), ou encore Nuage 9, Vanilla Sky et Vague d’ivoire, très à la mode dans les milieux underground.[access capability= »lire_inedits »] « Je me sentais tellement démoniaque, j’étais devenue le mal incarné », explique Jane Vellez-Mitchell, qui s’était procuré cette friandise dans un strip-club. Mais il y a encore quelques mois, on la trouvait en des lieux moins érotiques, genre stations-service. L’ennui, c’est que les mauvais trips sont légion : « J’étais possédée, je voyais des policiers me suivre, c’était un complot du gouvernement, je me trouvais parmi le peuple de l’ombre et combattais des ennemis invisibles », raconte encore Vellez-Mitchell. En effet, avec le doux mélange de PCP, méthamphétamines et LSD, crises de paranoïa et hallucinations sont presque garanties.

Les médecins et la police lancent l’alerte. Les spécialistes de l’addiction révèlent que le mal s’est répandu jusque dans les campagnes et dans les rangs des militaires américains. Si bien que la Food and Drug Administration a enfin décidé de bannir certaines formes de ces « sels de bain ».

Il serait presque rassurant que tous les cas de cannibalisme fussent provoqués par la drogue. Mais on n’en a pas décelé la moindre trace dans le sang d’un militant pour la réforme de la santé après qu’il eût emporté et mastiqué le doigt d’un républicain. Pas plus que dans celui d’un mangeur d’oreille après un match de basket dans le Massachusetts, ou de Danielle Lee Hanna, qui avait dévoré les testicules et la langue de son petit ami en mai.

À la scène comme à la ville, cannibalisme et vampirisme suscitent un étrange engouement. À Hollywood, un acteur qui n’a pas à son palmarès un rôle de vampire et/ou de zombie ne vaut rien sur le marché − même De Niro s’y est mis. Les studios engagent des experts-psychiatres pour aider les comédiens à « entrer dans la peau » de leurs personnages. Exploiter ce filon, c’est l’assurance de toucher un jeune et large public, donc de récolter beaucoup d’argent. Dans la région de Washington D.C., par exemple, le programme hebdomadaire d’une semaine moyenne glace les sangs : la moitié de la production présentée par les grands circuits met en scène des zombies en 3D, des grand-mères BCBG qui se transforment en loups-garous, des initiés vaudous qui tournent aux morts-vivants, des vampires homosexuels et même samouraïs. Les scénarios les plus tordus sont les plus appréciés par les gourmets du genre. Le gros succès de ces dernières années est le premier volet de la saga Twilight (Éclipse) qui a rapporté 300 millions de dollars. Les adolescentes hystériques se sont identifiées à la jeune fille déchirée entre l’amour des deux monstres sex-symbols, qui choisit de devenir une vampire d’adoption. Car désormais, les monstres ne se gorgent pas seulement de sang mais aussi d’eau de rose, comme le note justement Stephen King : « La tradition du vampirisme a été phagocytée par les histoires d’amour mielleuses. ».

Zombies et morts-vivants ont donc envahi les écrans, petits et grands, dans des films de plus en plus violents et cruels, parfois tournés de façon si réalistes qu’on a l’impression de visionner un documentaire. Comparés aux scénarios d’aujourd’hui, les classiques du genre sont de charmantes bluettes, Dracula est une blague gothique et Frankenstein un copain un peu agressif. Le générique et la publicité pour True Blood, une série commandée par HBO, montrent une sensuelle bouche de femme, rouge à lèvres carmin et goutte de sang dégoulinant délicatement sur un menton d’une blancheur d’albâtre. Les vampires qui s’y agitent ont supplanté les mafieux des Sopranos dans le cœur des abonnés de la chaîne câblée, c’est-à-dire un public âgé de 35 ans et plus, socialement privilégié. Dans la production cinématographique 2012, on peut citer The Cabin in the Woods, acclamé par la critique : inspiré par les reality-shows américains, il relate les tortures terrifiantes d’étudiants détenus dans une maison dans les bois par des surveillants aux pouvoirs maléfiques. Charles Perrault n’a plus qu’à remballer sa galette ! Par ailleurs, Leonardo di Caprio, qui a sûrement lu Bruno Bettelheim, a produit en 2011 un remake du Petit Chaperon rouge, beaucoup plus rouge que l’original, dans lequel le loup, responsable des morts atroces commises dans son village, n’est autre que le père de l’héroïne transformé en loup-garou…

Êtres de fiction ou de chair et de sang, les monstres engendrés par une société donnent la mesure des angoisses d’une époque. Après les Dracula et Frankenstein de la Grande Dépression, les super-héros qui sauvèrent l’Amérique du péril rouge, vampires et cannibales sont les enfants de la crise actuelle. Autant dire qu’on n’a pas fini de les voir déambuler, commettant des crimes de plus en plus atroces, sur les écrans et dans les rues de l’Amérique.[/access]

*Photo : True Blood.

Playboy Mexique sommé de revenir aux playmates

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Si le journalisme est un des plus vieux métiers du monde, sa critique est sans doute aussi ancienne que son exercice. On connaît les principaux griefs adressés à la profession de plumitif, dont votre serviteur n’est d’ailleurs pas avare : l’uniformité de pensée, la paresse intellectuelle, le mimétisme, le sensationnalisme, etc.

Fustiger les « unes » racoleuses des journaux, tout en prenant bien soin de les reproduire, histoire de profiter de leur effet attrape-mouches en se bouchant le nez, est devenu un des lieux communs de l’été, au même titre que les photos seins nus de Claire Chazal dans Voici.

Au Mexique, on tombe plutôt dans le travers inverse : la presse sexy est sommée de revenir à ses playmates sans ingérence dans le domaine politique, sous peine de menaces de mort. Avant-hier, Playboy Mexique a ainsi publié les lettres anonymes reçues par son directeur éditorial Gabriel Bauducco après la publication des « bonnes feuilles » d’un livre d’investigation sur le président Felipe Calderon. Olga Wornat, l’auteur de Felipe l’obscur, y révèle entre autres les connexions dérangeantes entre le chef de l’Etat et un couple de pasteurs évangéliques qui font office de conseillers occultes. Jusqu’à présent, les sept pages d’extraits publiés dans Playboy ne l’ont pas aidée à trouver un éditeur, mais à subir elle aussi des menaces intuitu personae.

Si la peopolisation de la presse d’opinion rapporte gros en termes de ventes, moyennant le risque mesuré d’écorner son image, la politisation des revues coquines peut valoir de sérieux déboires à qui s’y essaie.

Morale de cette histoire immorale : pour éviter menaces et intimidations, la presse masculine devrait revenir aux vrais sujets de fond, finalement les seuls qui vaillent.

Tendre était la nuit

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Sur une terrasse de l’Hôtel Belles Rives de Juan-les-Pins, ou sur le ponton descendant vers la mer, Francis Scott Fitzgerald et Zelda, sa flamboyante compagne, pourraient apparaître, comme dans un souvenir lointain. Ils ont vécu là, au milieu des années 20, dans ce qui s’appelait alors la Villa Saint-Louis. Un prix littéraire portant le nom de l’écrivain est remis tous les ans par la propriétaire du palace, Marianne Estene-Chauvin. Il récompense un romancier dont les mots restituent « l’élégance, l’esprit, le goût du style et l’art de vivre » chers à l’auteur de The great Gatsby. Il reflète surtout une époque dans laquelle il est agréable de se replonger.

La Génération retrouvée

A un étage de la Villa Saint-Louis, un orchestre égaie la nuit de ses notes. Francis Scott y tenait : ça fait plaisir à Zelda, qui porte lunettes noires et robe blanche. Le Martini-gin, avec olive, est de rigueur. Gerald et Sara Murphy, bien sûr, sont de la partie. Ils furent les premiers, en 1923, suivant les conseils du jazzman Cole Porter, à tomber sous le charme de la Cote d’Azur. Quand on aime, comme eux, les alcools forts et le soleil, les bains de mer et la fête, l’Amérique n’était plus supportable, la prohibition ayant laissé un goût amer. Gerald et Sara sont passés par Paris, se sont lassés. A l’Hôtel du Cap, à Antibes, puis dans leur Villa America, à quelques pas de la plage de la Garoupe, ils trouvent le territoire rêvé pour leurs envies d’éclats et d’excès. A côté des Fitzgerald, parmi d’autres, Hemingway, John Dos Passos, Man Ray ou Picasso se joignent à eux.

Les magnifiques

Gerald et Sara à la baguette, les étés sur la Riviera s’inventent entre amis. On se baigne le matin, l’après-midi et le soir. Les premiers enregistrements de jazz, que Gerald collectionne, passent en boucle. Son yacht est d’ailleurs baptisé en hommage à Louis Armstrong et Earl Hines : Weather bird. On boit surtout, beaucoup. Du Sherry notamment, qui monte à la tête de Francis Scott et Zelda. Ivre, Zelda plonge nue depuis les rochers ou saute d’un balcon de la Colombe d’or, à Saint-Paul-de-Vence. Il faut dire que Francis Scott n’avait d’yeux, ce soir-là, que pour une danseuse. Fitzgerald, lui, quand Zelda le délaisse, casse des verres et se roule par terre au Casino de Juan-les-pins. De temps à autres, le couple s’amuse ensemble, rampant dans le potager des Murphy et jetant des fruits pourris sur les invités. La fin des festivités, parfois, semble proche.

Les derniers feux

De ces années folles ne restent que des souvenirs, un festival de jazz et des livres. Les Murphy sont repartis à Hollywood en 1928. Ils ont inspiré Hemingway pour Jardin d’Eden et Fitzgerald dans Tender is the night, publié en 1934. Un échec de vente qui accéléra le descente aux enfers alcoolisés de Francis Scott et Zelda. Le festival « Jazz à Juan », qui se tient chaque année en juillet, met quant à lui fréquemment Gerald à l’honneur, rappelant qu’il fut l’un des précurseurs de Sidney Bechet, Mingus et Miles Davis. En juin, enfin, Amor Towles reçut le prix Fitzgerald pour son roman Les règles du jeu (Albin Michel). Un séjour dans l’ancienne chambre de Francis Scott, à l’Hôtel Belles-Rives, lui fut offert. La dolce vita menées par des godelureaux des twenties put ainsi connaître, pour quelques jours, un nouveau souffle.

Régis Franc à Londres

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On connaît l’humour distingué, décalé et snob de Régis Franc, l’auteur de bandes dessinées qui fit notre bonheur au tournant des années 70-80 dans le défunt Matin de Paris. On connaît moins, et c’est dommage, l’écrivain Régis Franc dont l’humour est tout aussi efficace. Avec London Prisoner, un récit d’une grande drôlerie, il nous livre une variation sur un thème que l’on aurait pu croire éculé depuis Pierre Daninos et Les Carnets du Major Thompson, celui du violent dépaysement et même de la radicale étrangeté qui existent quand un Anglais franchit la Manche ou un Français le Channel.

C’est vrai, après tout, l’unification des modes de vies après soixante ans d’Union Européenne et autant de mondialisation auraient dû aplanir toutes les différences entre nous et nos meilleurs ennemis pour ne laisser survivre que quelques particularismes contemplés nostalgiquement par le touriste de passage.
London prisoner prouve qu’il n’en est rien, ou tout au moins qu’il n’en est rien pour Régis Franc. Londres demeure finalement pour lui une ville aussi angoissante que le Village du Prisonnier, avec des mœurs, des réflexes et une logique qui rappellent que nous sommes bien sur une terre qui a vu naître Alice, le nonsense et l’humour noir. En même temps, Régis Franc y met moyennement du sien : il s’exile en Angleterre avec femme et enfants mais reconnaît confondre Beckham avec un joueur de tennis et parler un anglais pour le moins aléatoire. Et comme il le remarque lui-même, très pince sans rire, « mon intégration s’en trouva contrariée. » Au moins aura-t-il saisi d’emblée l’art de l’understatement.

Les mésaventures que va connaître Régis Franc vont toucher à peu près tous les domaines de sa vie quotidienne, transformant sa vie à Londres en un cauchemar vaguement kafkaïen qui débouche sur une très légère paranoïa bien compréhensible. Les démêlés immobiliers, par exemple, sont autant dus aux prix délirants qu’aux coutumes locales qui mettent des jacuzzi dans le salon ou demanderont votre mise au pilori si par hasard vous ne respectez pas les places prévues dans le garage à vélo, quand bien même rien n’indique à qui exactement appartiennent ces places. On doit le savoir, c’est tout. Et ce n’est pas parce que les Londoniens vous disent à tout bout de champ « Sorry » qu’il faut les croire pour autant.

En fait, ils ne sont désolés de rien. On le sait d’ailleurs depuis Jeanne d’Arc et Fachoda : ils veulent juste notre peau…

London Prisoner, Régis Franc (Fayard, 215 pages, 18 euros)

*Photo : _dchris

Bernard Herrmann, l’ombre derrière l’écran

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Nous sommes à New York, le soir du réveillon de Noël, en 1975. Sortant de l’une des dernières séances de Taxi Driver, film du jeune Martin Scorsese dont il a écrit la musique, le compositeur Bernard Herrmann s’effondre, terrassé par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. La presse signale discrètement l’événement. Pourtant c’est un monstre sacré qui s’éteint. Herrmann, à travers ses collaborations avec des cinéastes tels qu’Orson Welles (Citizen Kane) ou Alfred Hitchcock (Psychose, Vertigo), a réinventé la musique de film, en y introduisant des éléments destinés à agir sur l’inconscient du spectateur : dissonances, motifs harmoniques non résolus, suspension dramatique…[access capability= »lire_inedits »] Outre son génie mélodique, c’est ce type d’innovations qui a permis à Herrmann de s’imposer comme l’un des plus importants compositeurs que l’industrie du film ait connus. Avant lui, on écrivait de la musique pour les films : après lui, on écrira de la musique de films.

Musicien pour Hollywood est pourtant le dernier destin qu’aurait choisi cet enfant grandi dans le Bronx. Issu d’une famille juive d’origine russe, il rêve dans sa jeunesse de devenir un grand chef d’orchestre. Il étudie la musique à la prestigieuse Julliard School, que fréquentera également Léonard Bernstein, et noue très jeune des contacts avec d’importants compositeurs tels que Charles Ives, Aaron Copland ou Percy Grainger. Dès le début des années 1930, Herrmann entame une fructueuse collaboration avec la radio : il dirige, arrange et compose quantité de musiques pour des émissions variées, allant des documentaires aux dramatiques. C’est là qu’il fait la connaissance d’Orson Welles, pour qui il écrit la musique de l’émission War of the Worlds, en 1938, le faux reportage devenu culte qui a terrifié l’Amérique entière en annonçant en direct une attaque de Martiens. Herrmann a 27 ans.
Il suit Orson Welles dans l’aventure cinématographique, et pour Citizen Kane (1941), il renouvelle l’usage du « leitmotiv », qu’il n’attache plus seulement à des personnages, comme c’était souvent le cas jusqu’alors, mais à des sentiments, des émotions. Que serait le « mystère Rosebud » sans la mélodie subtile de Herrmann qui le signale sans cesse à notre inconscient?

Ce travail, Herrmann le poursuivra avec Alfred Hitchcock dès le milieu des années 1950. Dans la fameuse scène du meurtre dans la douche de Psychose, les notes stridentes de violons, tels des cris d’oiseaux sur la chair de la malheureuse Marion Crane, incarnée par Janet Leigh, renvoient le spectateur à l’une des scènes précédentes, où le gérant du motel infernal décrivait sa passion pour la taxidermie. Pour North by Northwest, Herrmann a l’idée géniale de développer tout au long du film d’infinies variations autour d’un même fandango obsédant. Pour Vertigo, le compositeur donne à Hitchcock l’une de ses plus belles partitions, mélange de somptueuses envolées post-romantiques et d’ambiances sonores inquiétantes qui apporte toute sa complexité à une histoire d’amour d’impossible. Boudé par Hollywood au milieu des années 1960, puis redécouvert par toute une génération de jeunes réalisateurs (Scorsese, Truffaut, De Palma), le compositeur ne cessera jamais d’écrire des œuvres « sérieuses » destinées au concert ou à l’enregistrement. En tout, il en laissera une vingtaine, dont une cantate sur le thème de Moby Dick (1938), une symphonie (1941), et le superbe quatuor à cordes Echoe (1965).

Taciturne, volontiers grognon, souvent méprisant, Bernard Herrmann n’était jamais si heureux que lorsqu’il pouvait consacrer du temps à une « grande œuvre », comme Wuthering Heights, opéra gothique de trois heures inspiré de l’œuvre d’Emily Brontë, qu’il écrivit au début des années 1950 et dont l’unique enregistrement, dirigé par le compositeur dans les années 1960, était devenu introuvable. Un coffret de trois CD permet aujourd’hui aux mélomanes et cinéphiles de découvrir l’intégralité de cet opéra dans une version de concert donné en 2010 lors du Festival Radio-France de Montpellier. Sous la baguette du chef Alain Altinoglu, les différents solistes parviennent à rendre avec délicatesse tout le charme sombre et tourmenté d’une œuvre qui, avec le temps, devrait s’inscrire tout naturellement dans le répertoire. L’occasion d’explorer l’univers original d’un compositeur dont la musique a toujours produit des images, même lorsqu’elle n’était pas faite pour l’écran.[/access]

Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heigths), Universal, 3 CD.

Quelques lignes sur la morale (car elle ne vaut pas plus)

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Kant, disait Freud, n’a rien compris à la morale. Il pense que le sentiment de culpabilité découle de la loi morale, alors que la loi morale découle de notre goût invétéré pour le malheur. Nous avons inventé la morale pour nous autopunir à loisir. Et ça marche.

Non seulement l’exigence morale est impossible à atteindre (ce qui fait de nous des coupables avant la faute), mais la frustation qui s’ensuit, naturellement vouée à s’exprimer socialement, fait de la société un enfer.

C’est la situation perdant-perdant qui fait merveille depuis des siècles.

Journée de la jupe en Tunisie

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A Tunis, l’an II de la révolution exhale un parfum de jasmin un peu flétri, du moins pour les Tunisiennes attachées à leurs acquis. La Constituante dominée par Ennahda envisage en effet de relativiser l’égalité hommes/femmes en reconnaissant un rôle « complémentaire » aux citoyennes. A ce stade, le projet de l’article constitutionnel incriminé donne : « l’Etat assure la protection des droits de la femme, de ses acquis, sous le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille et en tant qu’associée de l’homme dans le développement de la patrie ». En parangons de l’ambiguïté, les islamistes d’Ennahda préfèrent donc l’équivoque « complémentarité » à une égalité de droit inscrite dans le marbre de la future Constitution.

Déjà, des milliers de Femmes ont défilé dans la rue pour protester contre les velléités rétrogrades d’Ennahda ; le parti centriste l’Appel de la Tunisie de l’ancien premier ministre intérimaire Beji Caïd Essebsi comme le syndicat UGTT appellent à une nouvelle journée de manifestations aujourd’hui. Parmi les élites, ainsi que dans certaines franges de la Tunisie moderne, on ne décolère pas. Rappelons que jusqu’à présent, la femme tunisienne bénéficiait d’une condition unique dans le monde arabe : la Constitution puis le Code du statut personnel édicté par Bourguiba lui octroyèrent le droit de vote, l’égalité de principe, le droit à l’avortement (un an avant que la France ne légalise l’IVG), abolissant dans le même temps la polygamie et la répudiation. Seule la loi sur l’héritage resta fidèle au principe du droit islamique qui veut qu’un héritier reçoive deux fois plus qu’une héritière. Consacré par Bourguiba, et pérennisée par Ben Ali, toujours imposé d’en haut, le statut de la femme tunisienne profita paradoxalement de la glaciation politique qui musela le pays pendant une bonne cinquantaine d’années et sanctuarisa du même coup les droits des femmes en les soustrayant à la discussion publique.

Ordre et progrès, la devise d’Auguste Comte, apparaissait comme le programme explicite de la République néo-destourienne[1. Le Néo-Destour (littéralement, « Constitution » est le parti politique indépendantiste créée par Bourguiba, duquel Ben Ali est issu. Il le rebaptisa Rassemblement Constitutionnel Démocratique à son arrivée au pouvoir. Le mouvement est aujourd’hui interdit.] qui fit sienne la fameuse sortie de De Gaulle : « Regardons ce qui se passe dans une maison : la ménagère veut avoir un aspirateur, un réfrigérateur, une machine à laver et même, si possible, une automobile. Ça, c’est le mouvement. Et en même temps, elle ne veut pas que son mari aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit. Ça, c’est l’ordre ! La ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille ». A partir de cette antienne, Bourguiba se fabriqua l’image d’un dictateur éclairé, pouvant se permettre de traiter ses opposants de « microbes » ou de faire assassiner son rival Ben Youssef à Hambourg comme Staline fit exécuter Trotski à Mexico, sans émouvoir l’opinion publique européenne.

Moins lettré mais tout aussi fin stratège, son successeur le général Ben Ali reprit la rhétorique progressiste pour légitimer son action. Avec la lutte contre le terrorisme, le combat pour le droit des femmes formait la seconde mamelle de sa légitimité autoconstituée. Grâce à l’image de la sémillante épouse Leïla Trabelsi, une femme divorcée et prédatrice qui capta 3% des richesses du PNB à travers les malversations du clan Ben Ali/Trabelsi, la Tunisienne apparaissait non voilée, libre et à l’égal de la gent masculine. L’image un peu rouillée du kolkhozien et de la kolkhozienne symbolisait l’ordre progressiste omniprésent dans les réunions du parti présidentiel RCD.
A l’occasion du cinquantenaire du Code du statut personnel, sans imaginer que des émeutes populaires suivies d’une révolution de palais allaient sceller son destin cinq ans plus tard, le président Ben Ali eut ces mots prémonitoires : « Nous nous sommes opposés à tous les nostalgiques des temps du conservatisme et des attitudes rétrogrades qui essayaient de ramener le pays vers le passé et de jeter le doute sur les réalisations accomplies par les pionniers de la réforme ».
Tout au long de ses cinq mandats présidentiels, Ben Ali fit vibrer la corde sensible islamiste, le message subliminal envoyé à ses partenaires américains et européens restant en substance : je ne suis peut-être pas un modèle de démocratie et d’intégrité, mais ce sera moi ou le déluge islamiste dont pâtiront les femmes, les minorités et vos intérêts économiques.

Pour l’heure, du fond de sa tanière saoudienne, il semble que l’ancien président fût une vigie visionnaire, si l’on en juge à la victoire électorale de ses opposants d’Ennahda lors des premières élections libres, à l’automne dernier. Malgré les secousses dans la gestion du pouvoir, ceux-ci tiennent bon et ne paraissent pas prêts à lâcher le pouvoir, comme en témoigne le flou artistique entretenu autour de la date des prochaines élections, initialement prévues le 20 mars 2013 (tout un symbole, le jour de l’Indépendance) puis repoussées sine die.

Le souci, c’est que l’argument naguère agité par Ben Ali s’avère réversible. Car la condition féminine tunisienne a beau avoir connu ses plus beaux jours sous la dictature, ce type de régime entretient et radicalise la cohorte de ses ennemis. Sans eux, personne ne lui reconnaîtrait la moindre légitimité. Ainsi, les salafistes, qui se comptent aujourd’hui en milliers, n’existaient officiellement pas en Tunisie, leur existence fut purement et simplement tue. Il n’en allait pas autrement de la volonté d’une partie du peuple – y compris féminin- de réserver les emplois aux hommes en cantonnant les ménagères dans leurs foyers. Ce même peuple qui vota massivement en faveur d’Ennahda constituait l’aile conservatrice enterrée d’une société présentée comme unanimement acquise au progrès économique et social. Partant, en l’absence d’une expression politique plurielle, le retour du refoulé islamo-rétrograde est aussi imputable à Ben Ali que son endiguement de 1987 à 2011.

Au pays de la démocratie naissante, on n’est plus à un paradoxe près. Jusqu’à la tenue d’un nouveau scrutin, qui mettra Ennahda aux prises avec son bilan de principale force gouvernante, l’Assemblée Constituante tunisienne devra affronter l’une des contradictions majeures de la démocratie : faire primer la souveraineté populaire ou les principes suprêmes qui encadrent son exercice ? Une difficulté supplémentaire s’offre aux partisans du statu quo féministe : le Code du Statut personnel a été intégré à la Constitution sous l’Ancien régime, rejeté en bloc par l’ensemble des partis post-révolutionnaires. Les féministes tunisiennes, plutôt ancrées à gauche, s’escriment donc à jeter le bébé autoritaire néo-destourien sans l’eau du bain progressiste. Une vraie quadrature du cercle, mais n’est-ce pas justement cela, la politique ?

*Photo : anw.fr

Lacan, reviens, ils sont devenus normaux !

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La mort de Jacques Lacan n’a pas soulagé ses collègues. Les débats sont toujours aussi vifs autour de cet illuminé inclassable. Des exclusions s’ensuivent ; des noms d’oiseaux circulent. Pour nous, que ces règlements de comptes entre soixante-huitards indiffèrent, pour nous qui sommes trop jeunes pour avoir connu la joie d’être excommuniés par un imbécile, pour nous qui n’avons pas connu les bourre-pifs, les scissions, les ruptures, les regrets, les rancunes, l’œuvre de Lacan apparaît pour ce qu’elle est : un chef-d’œuvre.[access capability= »lire_inedits »] On ne dira jamais combien il est agréable d’entrer dans ses livres, les mains dans les poches, presque en sifflotant. C’est l’un des rares privilèges que ma génération, condamnée à assister au triomphe pitoyable d’un humaniste comme Luc Ferry, peut apprécier sans modération. Nous pouvons lire les Séminaires comme nous lisons Le Neveu de Rameau, parce que nous n’avons pas davantage à choisir entre les lacaniens et les anti-lacaniens qu’entre les diderotiens et les anti-diderotiens.

Cette singulière insouciance est aujourd’hui confortée par quelques travaux remarquables de précision et de légèreté, comme celui de Claude Jaeglé consacré à la voix de Jacques Lacan, ou celui de Barbara Cassin qui s’attaque aux racines sophistiques de la psychanalyse. Ces auteurs ne font pas partie du sérail et ne cherchent aucunement à le rejoindre. Il est vrai que l’inconscient est une chose trop sérieuse pour le confier aux psychanalystes. Les écrivains s’en sont chargés depuis longtemps. Mais comme personne ne les écoute, il faut bien qu’un psychanalyste fasse le sale boulot auprès de ses collègues.

La puissance de Lacan tient à ce qu’il n’a jamais cédé sur le caractère fictif de la vérité. Prenez Œdipe : Lacan entendait-il faire de ce malheureux le symbole d’une névrose familiale si incontournable qu’on ne puisse plus lever le petit doigt (ou autre chose) sans qu’il en soit question ? Voulait-il expliquer la sexualité par un complexe prêt à l’emploi ? Cette prétention experte est justement ce que Lacan a voulu fuir. Œdipe est un mythe, et pour comprendre un comportement, le mythe sera toujours plus fort que la somme des informations matérielles, sociologiques, économiques disponibles. L’Œdipe n’est pas un dispositif familial que la psychanalyse entend inculquer de toute force à ses patients (comme il est d’usage de le lui reprocher), c’est une machine de guerre contre toutes les formes de positivisme. Œdipe est une fiction, mais il faut savoir que cette fiction sera toujours plus vraie qu’un individu réel − autrement dit que les individus ne sont pas déterminés par des besoins, mais par des fictions. Autant dire qu’un romancier conséquent devrait saluer Jacques Lacan comme un frère.

Cette bataille de la psychanalyse contre le savoir positif de son temps, Barbara Cassin la situe au cœur d’une guerre beaucoup plus ample qui oppose le platonisme à la sophistique. Entre Gorgias et Lacan, que d’ennemis partagés, que de points communs ! Même attention aux mots, aux signifiants, au semblant, même insistance sur le dire contre la signification ou l’orthodoxie du sens. Les gens jouissent en parole, et c’est cette jouissance-là qu’il faut comprendre, au-delà de toute référence et de toute garantie. Novalis disait déjà : « C’est au fond une drôle de chose que de parler et d’écrire ; la vraie conversation, le dialogue authentique est un pur jeu de mots. Tout bonnement ahurissante est l’erreur ridicule des gens qui se figurent parler pour les choses mêmes. Mais le propre du langage, à savoir qu’il n’est tout uniment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux mystère et si fécond : que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille au contraire parler de quelque chose de précis, voilà tout aussitôt la langue malicieuse qui lui fait dire les pires absurdités. » Voilà le terrain sur lequel nous entraîne Barbara Cassin. Parce que la bataille contre l’expertise sexuelle savante n’est toujours pas gagnée, parce que le positivisme renaît de ses cendres à chaque génération, ce livre est beaucoup plus qu’un commentaire sur l’œuvre de Lacan : c’est un traité de résistance, doublé d’une très belle et très subtile leçon d’érotisme.[/access]

*Image : Cea./lacan.com

Barbara Cassin, Jacques le Sophiste. Lacan, logos et psychanalyse, EPEL, 2012.
Claude Jaeglé, Portrait silencieux de Jacques Lacan, PUF, 2010.

Pratiques soviétiques pour cérémonie olympique

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Curieux spectacle ce dimanche sur France Télévision. Depuis 15 jours, en effet, France2 et France3 retransmettaient les Jeux Olympiques entre 9 heures pétantes et une heure du mat’, sans oublier de nous rabâcher tous les quarts d’heures à quel point le service public, c’est à dire eux-mêmes, étaient absolutely fabulous. Pourtant, ce dimanche, les émissions olympiques de la 2 et la 3 se sont mystérieusement closes à 20h pile.

Normal, me direz-vous, la 302ème et dernière épreuve, le pentathlon moderne féminin s’était achevée en fin d’après-midi. Mais aux Jeux, il n’y a pas un truc genre cérémonie de clôture ? Il faut croire que non, puisque pas une seule fois, entre 9h et 20h ce dimanche, l’existence d’une telle cérémonie n’a été évoquée par les très nombreux journalistes de France Télévision qui se sont relayés à l’antenne. À tel point que j’ai pensé un moment que s’il y avait bien eu une cérémonie d’ouverture, la clôture elle se ferait en catimini. Bizarre, bizarre, mais avec la Crise, allez savoir…

Un rapide coup d’œil à mon hebdo TV m’a vite ramené à la raison : cérémonie il y avait bien, but sur TF1, qui à défaut d’avoir acheté les droits de retransmission des JO, a acquis ceux des cérémonies d’ouverture et de clôture ! Goddam ! Voilà pourquoi vos journalistes-fonctionnaires sont muets. Et dire que ce sont les mêmes qui nous ont théorisé deux semaines durant sur le fair-play…

Sinaï : l’Egypte victime de son anti-israélisme

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Dans le Sinaï, cette péninsule désertique deux fois plus grande que la Belgique qui sépare la frontière israélo-égyptienne du canal de Suez, jeûner c’est prendre un risque. En octobre 1973, en plein jeûne de Kippour, Israël, alors puissance occupante dans le Sinaï, fut surpris par l’armée égyptienne. Il y a huit jours, l’Etat hébreu a à son tour été pris en traître en plein Ramadan par un commando islamiste qui a frappé au moment où les militaires égyptiens allaient rompre le jeûne. Le bilan de l’attaque est lourd : 16 gardes-frontières ont été tués et plusieurs autres blessés mais la cible principale de l’attentat, la paix entre Israël et l’Egypte reste, pour le moment, épargnée. Car l’objectif stratégique des quelques dizaines d’assaillants et des commanditaires de l’opération n’était ni plus ni moins que de pousser le nouveau régime égyptien à rompre avec Israël puis à l’affronter militairement avant l’installation d’une situation chaotique comme en connaissent l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak, la Syrie, la Somalie, la Libye et le Soudan. Autant d’Etats morcelés ou fragilisés devenus des terreaux propices à la prolifération des jihadistes, seigneurs de la guerre et simples mafieux sans foi ni loi.

Comme en 1973, la surprise du Ramadan 2012 a été précédée de plusieurs signes annonciateurs. Côté israélien, l’accumulation d’indices a convaincu les services de sécurité qu’une grosse opération se préparait dans le Sinaï. Cette information a été jugée suffisamment solide pour qu’Israël appelle publiquement ses ressortissants à quitter immédiatement les plages de la Mer rouge, un acte qui alimentent les théories du complot (les Israéliens savaient donc ce sont les commanditaires). Les services israéliens craignaient que les vacanciers éparpillés le long des 200 km qui séparent Eilat de Charm-el-Cheikh soient pris en otage, comme le soldat Shalit, avant l’ouverture de très longues et coûteuses négociations. La péninsule est en effet l’arène idéale pour ce genre de scénario : déjà difficilement contrôlable, depuis la chute de Moubarak, le Sinaï est devenu une « zone tribale » hors d’atteinte des autorités égyptiennes. De son côté, l’Etat hébreu ne pouvait rien faire car l’Egypte- qui semble tolérer le chaos et les pires exactions dans le Sinaï- n’aurait pas accepté la moindre atteinte israélienne à sa souveraineté et à son honneur.

Prévenus par Israël au moins 48 heures avant l’attentat, les Egyptiens ont également conclu que l’opération viserait très probablement des Israéliens. Résultat : ils ont décidé de ne rien faire. Pas d’alerte au sein des unités égyptiennes ni de mesures renforcées de sécurité. Le ministre du tourisme égyptien s’est contenté de critiquer Israël qui, à l’en croire, fait tout pour nuire au tourisme dans le Sinaï afin de ruiner l’Egypte. En fait, comme Israël en 1973, l’Egypte de 2012 est prisonnière d’un paradigme qui l’empêche d’interpréter les informations dont elle dispose. À l’été 1973, les dirigeants israéliens pensaient que les pays arabes n’attaqueraient pas aussi longtemps qu’Israël bénéficiait d’une écrasante supériorité aérienne. Quatre décennies plus tard, Mourad Mouafi, le chef des services de renseignements égyptiens, a exposé son paradigme d’interprétation avec une franchise qu’il a payée de son poste : « nous avons eu des indices sur une attaque qui se préparait dans le Sinaï mais nous n’imaginions pas qu’un frère (i.e un musulman) tuerait un autre frère pendant l’iftar (repas de fin de jeûne de Ramadan) ». Et, si on suit sa logique, puisque des musulmans n’ont pas été menacés, pourquoi bouger ? On peut comprendre le choc des Egyptiens quand ils ont découvert que les victimes ne se limitaient plus aux Juifs et autres Croisés.

Tout d’un coup, le Sinaï retrouve pour les Égyptiens sa place de symbole, le lieu par excellence où leur souveraineté nationale doit s’exercer. La péninsule a déjà joué le rôle de la « province perdue » entre 1967 et 1982 mais depuis le retrait israélien, le Sinaï n’intéressait plus Le Caire. Les quelques centaines de milliers de Bédouins qui forment la population autochtone n’ont pas été particulièrement maltraités par le régime qui y a déployé le même mélange de négligence, d’incompétence et de corruption qui caractérise sa manière de gérer l’Etat. Le Caire a donc développé les stations balnéaires en réservant les emplois aux métropolitains et exploité les richesses naturelles sans trop se soucier des autochtones. Mais la géographie – la frontière israélienne et celle de la bande de Gaza – a transformé la frustration des Bédouins en « bombe atomique »[1. Selon l’expression d’un ancien ministre israélien fin connaisseur de l’Egypte et de la région.].

Dans ces conditions, les Bédouins se sont repliés sur différents trafics – drogues, prostituées, demandeurs d’asile africains – vers l’eldorado israélien. Jusqu’ici, au Caire, personne ne s’en était ému outre mesure. Mais depuis 2005 et le retrait israélien de Gaza et donc d’un tronçon de 14 km de la frontière avec l’Egypte, la situation dans le Sinaï se dégrade à vue d’œil. Les tunnels entre Rafah la palestinienne et Rafah l’Egyptienne ont prospéré bien avant le blocus israélo-égyptien imposé conjointement en juin 2007. Depuis l’été 2007, les réseaux du Sinaï se sont de plus en plus tournés vers Gaza et le trafic d’armes tandis que les islamistes palestiniens ainsi que des jihadistes y ont installé une « base arrière » sanctuarisée. La chute de Moubarak leur a offert l’occasion de passer à la vitesse supérieure. En quelques semaines, l’intérieur de la péninsule a été pratiquement interdit aux forces égyptiennes qui se sont enfermées dans leurs casernes et barrages. Au Caire, le gouvernement et l’armée avaient d’autres chats à fouetter, d’autant que l’opinion publique égyptienne a interprété la négligence sécuritaire dont Israël a pâti comme une rupture avec le « sionisme » de l’ancien régime et les prémices d’une nouvelle politique gouvernementale pro-palestinienne.

Ainsi, alors que le gazoduc qui fournissait Israël et la Jordanie était régulièrement saboté, Le Caire n’a pas sérieusement essayé d’assurer sa sécurité, trop content de trouver une parade lui permettant de ne pas respecter un contrat dénoncé par l’opinion publique sans rompre officiellement et juridiquement avec l’Etat hébreu. Pour les Frères Musulmans, la gestion de la question sensible du gazoduc est devenue un modèle géopolitique : on laisse le chaos s’installer et on compte sur les réactions israéliennes pour faire monter la mayonnaise et nuire aux relations bilatérales. Pendant un certain temps, les choses ont évolué dans ce sens. Des roquettes tirées du Sinaï vers Eilat ? Outré, Le Caire dénonce l’accusation israélienne. Un attentat fin août 2011 contre des véhicules israéliens perpétré par un commando arrivé du Sinai ? L’Egypte accuse Israël d’avoir tué deux ou trois de ces militaires dans la course-poursuite qui a suivi l’attaque.

Or, qui néglige son jardin ne peut attendre des serpents qui rongent ses broussailles qu’ils ne mordent que ses voisins. Le 5 août vers 20 h, leur négligence érigée en stratégie a ainsi explosé à la figure des dirigeants égyptiens. A peine quinze jours après avoir promis au premier ministre gazaoui Ismaïl Haniyeh d’accélérer l’ouverture des passages entre Gaza et l’Egypte pour briser définitivement le blocus, Mohammad Morsi s’est vu obligé d’ordonner la fermeture sine die des passages, risquant de s’attirer les foudres du premier ministre turc Erdogan dont l’attachement sans faille à la levée du blocus est bien connu. Morsi a aussi donné l’ordre de bloquer les 1200 tunnels de contrebande après avoir acquis la certitude que des Gazaouis étaient impliqués dans l’attentat de Rafah. A Ramallah, l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas s’est d’ailleurs fait un malin plaisir de transmettre à la presse la demande égyptienne adressée à Ismaïl Haniyeh d’extrader trois haut gradés de la branche armée du Hamas, soupçonnés d’avoir soutenu logistiquement les réseaux jihadistes du Sinaï.

L’échec militaire égyptien dans le Sinaï est donc principalement dû au contexte politique intérieur et notamment au besoin de l’armée de se refaire une crédibilité vis-à-vis de son opinion publique sur le dos d’Israël. Or, la timide politique anti-israélienne de l’armée, n’a pas empêché le président Morsi de limoger le chef d’état-major des forces armées ainsi que le ministre de la Défense, son principal rival au sommet de l’Etat. Cette manœuvre habile démontre que les Frères musulmans entendent profiter de l’ambiguïté des relations israélo-égyptiennes pour dompter l’armée. Ainsi, malgré sa nouvelle posture et sa volonté affichée de reprendre le contrôle du Sinaï, les objectifs de Morsi n’ont pas changé : s’éloigner d’Israël voire rompre avec lui sans en prendre la responsabilité, tout en acculant les généraux à un choix impossible : risquer d’être dénoncés comme collaborateurs avec le « régime de Tel-Aviv » ou payer le prix sécuritaire du manque de coordination bilatérale. C’est pourquoi le nouveau président laisse faire les complotistes qui diffusent la légende d’un coup monté du Mossad destiné à fragiliser la nouvelle Egypte. Pour l’opinion publique égyptienne, ceux-là mêmes qui auraient envoyé des requins pour effrayer les touristes à Charm-el-Cheikh seraient derrière le carnage de Rafah. Après tout, il est beaucoup plus difficile de croire qu’un musulman massacre ses coreligionnaires en plein Ramadan, n’est-ce pas ?

*Photo : Zoriah

Crimes de crise

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De toutes les régions d’Amérique, les touristes viennent en bus climatisés visiter les lieux du meurtre qui a eu lieu le 26 mai, à Miami, sur MacArthur Causeway, entre un pont de métro aérien et un alignement de palmiers. Prises par une caméra de sécurité, les images ont fait le tour du monde : ce n’est qu’après avoir mâché pendant dix-huit minutes, sans interruption, près de 80% du visage d’un sans-abri sur lequel il s’était jeté, que le cannibale, nu et grognant comme une bête, a été abattu.
Ce crime a terrifié l’Amérique qui n’était pourtant pas au bout de ses peines. Dans le Maryland, « un homme dévore le cœur et le cerveau d’un “ami” », titre le Baltimore Sun peu après. Deux semaines après la boucherie de Miami, un clochard de 21 ans veut rejouer la même scène. Pas de chance, la victime potentielle est un policier armé.
Dans les trois cas, les coupables ont consommé une nouvelle drogue, surnommée « bath salts » (sels de bains), ou encore Nuage 9, Vanilla Sky et Vague d’ivoire, très à la mode dans les milieux underground.[access capability= »lire_inedits »] « Je me sentais tellement démoniaque, j’étais devenue le mal incarné », explique Jane Vellez-Mitchell, qui s’était procuré cette friandise dans un strip-club. Mais il y a encore quelques mois, on la trouvait en des lieux moins érotiques, genre stations-service. L’ennui, c’est que les mauvais trips sont légion : « J’étais possédée, je voyais des policiers me suivre, c’était un complot du gouvernement, je me trouvais parmi le peuple de l’ombre et combattais des ennemis invisibles », raconte encore Vellez-Mitchell. En effet, avec le doux mélange de PCP, méthamphétamines et LSD, crises de paranoïa et hallucinations sont presque garanties.

Les médecins et la police lancent l’alerte. Les spécialistes de l’addiction révèlent que le mal s’est répandu jusque dans les campagnes et dans les rangs des militaires américains. Si bien que la Food and Drug Administration a enfin décidé de bannir certaines formes de ces « sels de bain ».

Il serait presque rassurant que tous les cas de cannibalisme fussent provoqués par la drogue. Mais on n’en a pas décelé la moindre trace dans le sang d’un militant pour la réforme de la santé après qu’il eût emporté et mastiqué le doigt d’un républicain. Pas plus que dans celui d’un mangeur d’oreille après un match de basket dans le Massachusetts, ou de Danielle Lee Hanna, qui avait dévoré les testicules et la langue de son petit ami en mai.

À la scène comme à la ville, cannibalisme et vampirisme suscitent un étrange engouement. À Hollywood, un acteur qui n’a pas à son palmarès un rôle de vampire et/ou de zombie ne vaut rien sur le marché − même De Niro s’y est mis. Les studios engagent des experts-psychiatres pour aider les comédiens à « entrer dans la peau » de leurs personnages. Exploiter ce filon, c’est l’assurance de toucher un jeune et large public, donc de récolter beaucoup d’argent. Dans la région de Washington D.C., par exemple, le programme hebdomadaire d’une semaine moyenne glace les sangs : la moitié de la production présentée par les grands circuits met en scène des zombies en 3D, des grand-mères BCBG qui se transforment en loups-garous, des initiés vaudous qui tournent aux morts-vivants, des vampires homosexuels et même samouraïs. Les scénarios les plus tordus sont les plus appréciés par les gourmets du genre. Le gros succès de ces dernières années est le premier volet de la saga Twilight (Éclipse) qui a rapporté 300 millions de dollars. Les adolescentes hystériques se sont identifiées à la jeune fille déchirée entre l’amour des deux monstres sex-symbols, qui choisit de devenir une vampire d’adoption. Car désormais, les monstres ne se gorgent pas seulement de sang mais aussi d’eau de rose, comme le note justement Stephen King : « La tradition du vampirisme a été phagocytée par les histoires d’amour mielleuses. ».

Zombies et morts-vivants ont donc envahi les écrans, petits et grands, dans des films de plus en plus violents et cruels, parfois tournés de façon si réalistes qu’on a l’impression de visionner un documentaire. Comparés aux scénarios d’aujourd’hui, les classiques du genre sont de charmantes bluettes, Dracula est une blague gothique et Frankenstein un copain un peu agressif. Le générique et la publicité pour True Blood, une série commandée par HBO, montrent une sensuelle bouche de femme, rouge à lèvres carmin et goutte de sang dégoulinant délicatement sur un menton d’une blancheur d’albâtre. Les vampires qui s’y agitent ont supplanté les mafieux des Sopranos dans le cœur des abonnés de la chaîne câblée, c’est-à-dire un public âgé de 35 ans et plus, socialement privilégié. Dans la production cinématographique 2012, on peut citer The Cabin in the Woods, acclamé par la critique : inspiré par les reality-shows américains, il relate les tortures terrifiantes d’étudiants détenus dans une maison dans les bois par des surveillants aux pouvoirs maléfiques. Charles Perrault n’a plus qu’à remballer sa galette ! Par ailleurs, Leonardo di Caprio, qui a sûrement lu Bruno Bettelheim, a produit en 2011 un remake du Petit Chaperon rouge, beaucoup plus rouge que l’original, dans lequel le loup, responsable des morts atroces commises dans son village, n’est autre que le père de l’héroïne transformé en loup-garou…

Êtres de fiction ou de chair et de sang, les monstres engendrés par une société donnent la mesure des angoisses d’une époque. Après les Dracula et Frankenstein de la Grande Dépression, les super-héros qui sauvèrent l’Amérique du péril rouge, vampires et cannibales sont les enfants de la crise actuelle. Autant dire qu’on n’a pas fini de les voir déambuler, commettant des crimes de plus en plus atroces, sur les écrans et dans les rues de l’Amérique.[/access]

*Photo : True Blood.

Playboy Mexique sommé de revenir aux playmates

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Si le journalisme est un des plus vieux métiers du monde, sa critique est sans doute aussi ancienne que son exercice. On connaît les principaux griefs adressés à la profession de plumitif, dont votre serviteur n’est d’ailleurs pas avare : l’uniformité de pensée, la paresse intellectuelle, le mimétisme, le sensationnalisme, etc.

Fustiger les « unes » racoleuses des journaux, tout en prenant bien soin de les reproduire, histoire de profiter de leur effet attrape-mouches en se bouchant le nez, est devenu un des lieux communs de l’été, au même titre que les photos seins nus de Claire Chazal dans Voici.

Au Mexique, on tombe plutôt dans le travers inverse : la presse sexy est sommée de revenir à ses playmates sans ingérence dans le domaine politique, sous peine de menaces de mort. Avant-hier, Playboy Mexique a ainsi publié les lettres anonymes reçues par son directeur éditorial Gabriel Bauducco après la publication des « bonnes feuilles » d’un livre d’investigation sur le président Felipe Calderon. Olga Wornat, l’auteur de Felipe l’obscur, y révèle entre autres les connexions dérangeantes entre le chef de l’Etat et un couple de pasteurs évangéliques qui font office de conseillers occultes. Jusqu’à présent, les sept pages d’extraits publiés dans Playboy ne l’ont pas aidée à trouver un éditeur, mais à subir elle aussi des menaces intuitu personae.

Si la peopolisation de la presse d’opinion rapporte gros en termes de ventes, moyennant le risque mesuré d’écorner son image, la politisation des revues coquines peut valoir de sérieux déboires à qui s’y essaie.

Morale de cette histoire immorale : pour éviter menaces et intimidations, la presse masculine devrait revenir aux vrais sujets de fond, finalement les seuls qui vaillent.

Tendre était la nuit

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Sur une terrasse de l’Hôtel Belles Rives de Juan-les-Pins, ou sur le ponton descendant vers la mer, Francis Scott Fitzgerald et Zelda, sa flamboyante compagne, pourraient apparaître, comme dans un souvenir lointain. Ils ont vécu là, au milieu des années 20, dans ce qui s’appelait alors la Villa Saint-Louis. Un prix littéraire portant le nom de l’écrivain est remis tous les ans par la propriétaire du palace, Marianne Estene-Chauvin. Il récompense un romancier dont les mots restituent « l’élégance, l’esprit, le goût du style et l’art de vivre » chers à l’auteur de The great Gatsby. Il reflète surtout une époque dans laquelle il est agréable de se replonger.

La Génération retrouvée

A un étage de la Villa Saint-Louis, un orchestre égaie la nuit de ses notes. Francis Scott y tenait : ça fait plaisir à Zelda, qui porte lunettes noires et robe blanche. Le Martini-gin, avec olive, est de rigueur. Gerald et Sara Murphy, bien sûr, sont de la partie. Ils furent les premiers, en 1923, suivant les conseils du jazzman Cole Porter, à tomber sous le charme de la Cote d’Azur. Quand on aime, comme eux, les alcools forts et le soleil, les bains de mer et la fête, l’Amérique n’était plus supportable, la prohibition ayant laissé un goût amer. Gerald et Sara sont passés par Paris, se sont lassés. A l’Hôtel du Cap, à Antibes, puis dans leur Villa America, à quelques pas de la plage de la Garoupe, ils trouvent le territoire rêvé pour leurs envies d’éclats et d’excès. A côté des Fitzgerald, parmi d’autres, Hemingway, John Dos Passos, Man Ray ou Picasso se joignent à eux.

Les magnifiques

Gerald et Sara à la baguette, les étés sur la Riviera s’inventent entre amis. On se baigne le matin, l’après-midi et le soir. Les premiers enregistrements de jazz, que Gerald collectionne, passent en boucle. Son yacht est d’ailleurs baptisé en hommage à Louis Armstrong et Earl Hines : Weather bird. On boit surtout, beaucoup. Du Sherry notamment, qui monte à la tête de Francis Scott et Zelda. Ivre, Zelda plonge nue depuis les rochers ou saute d’un balcon de la Colombe d’or, à Saint-Paul-de-Vence. Il faut dire que Francis Scott n’avait d’yeux, ce soir-là, que pour une danseuse. Fitzgerald, lui, quand Zelda le délaisse, casse des verres et se roule par terre au Casino de Juan-les-pins. De temps à autres, le couple s’amuse ensemble, rampant dans le potager des Murphy et jetant des fruits pourris sur les invités. La fin des festivités, parfois, semble proche.

Les derniers feux

De ces années folles ne restent que des souvenirs, un festival de jazz et des livres. Les Murphy sont repartis à Hollywood en 1928. Ils ont inspiré Hemingway pour Jardin d’Eden et Fitzgerald dans Tender is the night, publié en 1934. Un échec de vente qui accéléra le descente aux enfers alcoolisés de Francis Scott et Zelda. Le festival « Jazz à Juan », qui se tient chaque année en juillet, met quant à lui fréquemment Gerald à l’honneur, rappelant qu’il fut l’un des précurseurs de Sidney Bechet, Mingus et Miles Davis. En juin, enfin, Amor Towles reçut le prix Fitzgerald pour son roman Les règles du jeu (Albin Michel). Un séjour dans l’ancienne chambre de Francis Scott, à l’Hôtel Belles-Rives, lui fut offert. La dolce vita menées par des godelureaux des twenties put ainsi connaître, pour quelques jours, un nouveau souffle.

Régis Franc à Londres

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On connaît l’humour distingué, décalé et snob de Régis Franc, l’auteur de bandes dessinées qui fit notre bonheur au tournant des années 70-80 dans le défunt Matin de Paris. On connaît moins, et c’est dommage, l’écrivain Régis Franc dont l’humour est tout aussi efficace. Avec London Prisoner, un récit d’une grande drôlerie, il nous livre une variation sur un thème que l’on aurait pu croire éculé depuis Pierre Daninos et Les Carnets du Major Thompson, celui du violent dépaysement et même de la radicale étrangeté qui existent quand un Anglais franchit la Manche ou un Français le Channel.

C’est vrai, après tout, l’unification des modes de vies après soixante ans d’Union Européenne et autant de mondialisation auraient dû aplanir toutes les différences entre nous et nos meilleurs ennemis pour ne laisser survivre que quelques particularismes contemplés nostalgiquement par le touriste de passage.
London prisoner prouve qu’il n’en est rien, ou tout au moins qu’il n’en est rien pour Régis Franc. Londres demeure finalement pour lui une ville aussi angoissante que le Village du Prisonnier, avec des mœurs, des réflexes et une logique qui rappellent que nous sommes bien sur une terre qui a vu naître Alice, le nonsense et l’humour noir. En même temps, Régis Franc y met moyennement du sien : il s’exile en Angleterre avec femme et enfants mais reconnaît confondre Beckham avec un joueur de tennis et parler un anglais pour le moins aléatoire. Et comme il le remarque lui-même, très pince sans rire, « mon intégration s’en trouva contrariée. » Au moins aura-t-il saisi d’emblée l’art de l’understatement.

Les mésaventures que va connaître Régis Franc vont toucher à peu près tous les domaines de sa vie quotidienne, transformant sa vie à Londres en un cauchemar vaguement kafkaïen qui débouche sur une très légère paranoïa bien compréhensible. Les démêlés immobiliers, par exemple, sont autant dus aux prix délirants qu’aux coutumes locales qui mettent des jacuzzi dans le salon ou demanderont votre mise au pilori si par hasard vous ne respectez pas les places prévues dans le garage à vélo, quand bien même rien n’indique à qui exactement appartiennent ces places. On doit le savoir, c’est tout. Et ce n’est pas parce que les Londoniens vous disent à tout bout de champ « Sorry » qu’il faut les croire pour autant.

En fait, ils ne sont désolés de rien. On le sait d’ailleurs depuis Jeanne d’Arc et Fachoda : ils veulent juste notre peau…

London Prisoner, Régis Franc (Fayard, 215 pages, 18 euros)

*Photo : _dchris