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La BBC veut changer d’ère

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Sale temps pour le langage. Sale temps pour le passé. Sale temps pour l’être humain. D’ailleurs, il l’a bien mérité. Ce salopard s’obstine à avoir un sexe, une histoire, une géographie, une culture − en un mot une incarnation. C’est dégoûtant.

Heureusement, la BBC veille. B-B-C : si vous êtes un être de Progrès, ces trois lettres doivent vous évoquer l’image de courageux journalistes prêts à se sacrifier pour nous montrer ce qu’on veut nous cacher et dire ce qu’on voudrait taire. Information, impertinence, indépendance : l’audiovisuel public britannique est un résumé de tout ce que les médias ont apporté au monde et à la démocratie. La vieille dame a même inventé les Guignols de l’info − en l’occurrence leurs lointains ancêtres −, c’est dire.

Pour tout vous dire, jusqu’à ces derniers jours, je n’avais vraiment rien contre la radio-télévision de Sa Gracieuse Majesté où l’on parle un anglais qui fleure le thé et le cricket. Et puis, l’indépendance, c’est bien. Surtout quand on l’affiche par rapport à l’air du temps autant qu’à l’égard du pouvoir politique.

Il y a quelques jours, le Daily Telegraph révélait que la chaîne voulait bouter hors des ondes et écrans les expressions « avant Jésus-Christ » et « après Jésus-Christ », cette brillante idée ayant été émise par ses « spécialistes de déontologie ». Non, ce n’est pas une blague.[access capability= »lire_inedits »]Les « déontologues » s’intéressent aux vrais problèmes. Comme les copines de « Osez le féminisme » qui, en France, se mobilisent contre l’insupportable outrage que constitue l’emploi du terme « Mademoiselle ». Il paraît qu’utiliser la date de naissance de Jésus-Christ comme référence, ce n’est pas gentil, et même offensant, pour les non-chrétiens. Désormais, on dira que la guerre du Péloponnèse a eu lieu au Ve siècle avant « notre ère à tous  » − en anglais common era. C’est pas mignonnet, ça ?

Ce n’est pas une blague, mais ça a tout de même fait rigoler pas mal de gens −ce qui est rassurant. Les stars de la maison ont grimpé aux rideaux et promis d’ignorer la consigne. Boris Johnson, le flamboyant maire de Londres, a estimé que la mesure serait « puérile, absurde, mais aussi profondément anti-démocratique ». Ne nous faisons pas d’illusion, a-t-il expliqué en substance, si la BBC le faisait, les autres médias suivraient et l’École finirait par s’aligner.

Face à une opposition disparate mais déterminée, la « Beeb » a prudemment reculé, sur le thème « c’était juste une idée comme ça, mais on n’oblige personne ». L’incident n’en est pas moins emblématique de la sottise d’une époque où le langage n’est plus au service de la vérité mais du mensonge. Les grandes consciences de la BBC ont dû êtres formées à la Halde.

Occupés qu’ils étaient à repeindre le passé en rose bonbon, les distingués déontologues n’ont pas vu que leur proposition souffrait d’une grave faiblesse logique. Ils n’ont pas proposé une autre date comme point de départ du calendrier − d’ailleurs utilisé dans le monde entier bien au-delà de l’ancien territoire de la chrétienté. La faute à Constantin qui, non content de se convertir à cette religion fanatique, a décrété que la Nativité avait inauguré un nouvel âge de l’humanité. « Ils pourraient décider que nous sommes en 2555 en se référant au Nirvana de Bouddha, ironise Johnson. Ou en l’an 4 du quatrième consulat de Silvio Berlusconi. » Non, la BBC admet que nous sommes en 2011. Sauf que nous ne devons surtout pas dire pourquoi.

Dédommager les victimes de l’impérialisme biblique

Les pleurnicheries de l’homme blanc ont déjà eu raison, en maints endroits du globe, des fêtes de Noël − et des sapins qui vont avec. Mais avec cette délicieuse « ère commune », les garants de la morale bibiciste poussent un peu loin le bouchon du révisionnisme. Faisons comme si. Dans le récit officiel qu’ils proposent, ce n’est pas le christianisme qui a commencé il y a un peu plus de deux mille ans, mais la marche glorieuse de l’humanité vers sa réconciliation. Peu importe que cette belle ère commune ait été marquée par des siècles de conflit entre l’islam et la chrétienté. Il faut en finir une fois pour toutes avec le passé. Avant nous, il n’y avait pas d’avant.

Certes, ces partisans de la délicatesse n’oseraient jamais demander à des pays islamiques de renoncer au calendrier de l’Hégire et ils encouragent sûrement l’expression des cultures minoritaires : avant de faire disparaître l’Histoire, il faut remettre les compteurs à zéro et dédommager les victimes de l’impérialisme biblique. Mais elles aussi seront un jour priées de se débarrasser de tous ces oripeaux historiques et identitaires.

Les « spécialistes en déontologie » ne nous disent pas seulement qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de choc des civilisations, ils prétendent que les civilisations n’ont jamais existé. Prophétie rétrospective qui risque fort de se révéler auto-réalisatrice. En effet, si on continue à prendre au sérieux des ânes de cette espèce, on pourra bientôt décréter que l’ère de la Raison est terminée.[/access]

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On a tué Kadhafi, pas le kadhafisme

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B.R.Q

Le Guide de la Révolution, l’Inspirateur de la Jamahiriya, le Frère-Guide, le Roi des rois traditionnels d’Afrique, le Colonel, le Raïs, le Berger de Syrte, bref, Mouammar Kadhafi est mort. Il est mort dans des circonstances que l’on qualifie pudiquement de « pas encore totalement claires ». Et tout en saluant la disparition du Dictateur, du Despote, du Tyran sanguinaire, du Diable incarné, du Monstre, du Néron arabe, du Caligula oriental, on s’attarde sur les « confuses circonstances » de son élimination, comme on se penche sur le marc de café pour tenter d’y lire l’avenir la Libye.

Finis donc les « visites historiques », les clowneries, les tentes de bédouin aux plafonniers en cristal de Venise plantées dans les jardins de la République, les Amazones en treillis et les pistolets plaqués or. Reste ouverte la question de la transition de la Libye vers un régime que l’on souhaiterait démocratique et pluraliste mais qui, à cause des « circonstances floues » de la fin de l’ancien leader libyen, risque, nous dit-on, de ne pas satisfaire pleinement nos attentes. A lire les nombreuses réactions à l’événement, plus savantes les uns que les autres, il y aurait un lien direct entre la manière dont on règle ses comptes avec un autocrate déchu et la forme que prend ensuite l’organisation du nouvel Etat. Il paraît qu’un procès équitable du chef sanguinaire, préalablement capturé dans le respect absolu des droits de l’homme, et qui se déroulerait de préférence devant la CPI, constituerait le meilleur acte fondateur d’une démocratie en devenir. En revanche, un lynchage, une pendaison, une balle dans la nuque ou une rafale de mitraillette dans le dos, seraient de pire augure. Serait-ce nécessairement vrai ?

Certes, à un moment ou à un autre, chaque nouveau régime doit décider du sort des dirigeants, des collaborateurs et des agents du régime déchu. Dans ce contexte, que des anciens fonctionnaires du Colonel à l’intérieur du CNT, à commencer par son président Moustapha Abdeljalil, peut paraître troublant. Cependant, les dissensions au sein du Conseil – entre les libéraux et les islamistes d’une part, et les kadhafistes reconvertis d’autre part – quant à la politique d’épuration à mener, ne compromettent pas forcément l’application de la justice. De même, la liquidation « extrajudiciaire » de Kadhafi ne condamne pas les nouvelles autorités libyennes, pas plus qu’elle ne discrédite les aspirations démocratiques- a priori sincères – de la majeure partie de la population. Sinon, quel enseignement tirerait-on de l’expérience des pays d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine après leur sortie de la dictature ? Après la chute du mur de Berlin, toute une génération de dirigeants est-européens a dû composer, quoique à des degrés divers, avec les ex-apparatchiks de l’ex-parti unique. Ce sont même les Parlements dans lesquels siégeaient des députés « post-communistes » qui ont voté les lois dites de « lustration », privant de responsabilités publiques des catégories entières de collaborateurs de l’ancien régime.

Le bilan des sanctions contre les anciens responsables politiques du bloc de l’Est est facile à dresser. Hormis le couple Ceausescu, sommairement jugé et aussitôt exécuté, ainsi que Teodor Jivkov, l’homme fort de la République populaire de Bulgarie, condamné à six ans de prison sans qu’il en ait jamais purgé ne serait-ce qu’une seule journée, il n’y a eu ni grands procès historiques ni peines prononcées. Vous souvenez-vous d’un certain Erich Honecker, qui a passé vingt ans de sa vie à semer la terreur dans l’ex-RDA et avait décrété le recours aux armes contre ceux qui tentaient de franchir le mur ? Et bien, il s’est paisiblement éteint entouré de sa famille. Cela n’a pas empêché les Allemands d’ouvrir les archives de la Stasi et de vérifier les dossiers de plus de 10% de leurs compatriotes.

Paradoxalement, il est plus facile de punir de simples exécutants et de petits délateurs que les principaux responsables politiques ou les serviteurs enthousiastes du régime. Avec la déclaration de la libération de la Libye, le moment est venu de rétablir le respect des lois, de réhabiliter les notions élémentaires de vérité et de justice et de dédommager les victimes, tout en évitant les actes de vengeance et la chasse aux sorcières. Serait-ce alors une chose forcement mauvaise que de savoir qu’il y a parmi les plus hauts décideurs libyens des gens issus du système kadhafiste qui veulent éviter toute épuration ? Certainement pas. Seulement voilà, certaines enquêtes piétinent, d’autres affaires traînent, et quelques décisions surprennent. Que sait-on de l’assassinat du général Abdelfattah Younès, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi devenu chef d’état-major des forces insurgées ? Depuis la mise en place au début du mois d’août d’une commission d’enquête censée faire la lumière sur son meurtre, aucune avancée n’a été signalée. Et comment interpréter le refus initial des nouvelles autorités d’autopsier le corps de Mouammar Kadhafi ? « On nous refile les croquettes qu’on a envie de manger », m’a confié un diplomate français rencontré à Tripoli, dénonçant par là l’attitude du CNT. Or, ses membres ont-ils vraiment le choix ? Pris en’étau entre une population plus ou moins vindicative, des islamistes déguisés en libérateurs, et des Occidentaux soucieux que les choses se déroulent de manière « civilisée », ils semblent vouloir faire « au mieux ». Laisser irrésolues quelques affaires de crimes, comme l’assassinat du général Younès, leur permettrait de montrer patte blanche à une fraction des rebelles pour empêcher une effusion de sang et, accessoirement, de sauver leur propre peau.

Nous avons vu les images du corps ensanglanté de Kadhafi mais nous n’avons pas encore aperçu le corps inerte du kadhafisme. Ceci dit, la Libye n’est pas le premier pays au monde qui doit parvenir à un consensus social et politique pour surmonter ses divisions historiques. Le régime du Colonel n’entrant pas exactement dans les catégories d’une dictature militaire ou d’un Etat totalitaire, il serait prétentieux de prétendre trouver des recettes faciles pour y édifier une démocratie. Le substitut de justice qu’ont expérimenté des pays d’Amérique latine ainsi que l’Afrique du Sud sous la forme des commissions « Vérité et réconciliation » pourrait faire l’affaire en Libye.

La difficulté de sortir sans heurts d’un régime oppressif amène aussi parfois à abandonner la quête d’une justice impossible, à brûler les archives et à supprimer les moindres traces du passé. « Parce que personne n’est innocent, personne ne doit être jugé. Parce que tout le monde a souffert, personne ne doit être dédommagé. », écrivait en son temps Jon Elster, actuellement titulaire de la chaire « Rationalité et sciences sociales » au Collège de France.

Jusqu’à présent, cette dernière hypothèse n’a pas trouvé de terrain d’application et on pourrait légitimement douter de son intérêt pour les autorités libyennes. Le processus de réconciliation nationale qu’a évoqué le numéro deux du CNT, Mahmoud Jibril, le jour de la proclamation de la libération du pays, devrait passer par la reconstitution de ce qu’on appelle stupidement la mémoire collective. Celle-ci inclut aussi bien les souvenirs des exactions commises par les autres que la mémoire de ses propres lâchetés ou celle de ses petits arrangements avec sa conscience. Si cette idée devenait réalité, on assisterait bel et bien à une première mondiale.

« Rétrograde jusqu’à l’écœurement ? » Oh oui !

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Nous ignorons si nos contemporains s’interrogent encore sur la suite donnée à la carrière du sociologue Daniel Lindenberg, après qu’il a commis un petit pamphlet confus intitulé Le Rappel à l’ordre . Ce follicule, conçu comme un listing d’auteurs jugés ontologiquement infréquentables, avait eu pour seul mérite de réunir Alain Finkielkraut et Alain Badiou sous la bannière de la « réaction » près d’une décennie avant la parution de leur livre L’explication.

Nos pensons pour notre part avoir mis la main sur quelques rejetons du « lindenbergisme ». Ils séviraient dans les colonnes des Inrockuptibles, quelque part entre les critiques cinémas du genre « les films cathos sont-ils cools ? » et les pages littérature façon « l’un et l’être de Plotin à Christine Angot ».

C’est en tout cas une hypothèse que nous formulons après la lecture d’un billet intitulé « comment les réacs ont échoué à décrédibiliser l’homme de gauche », paru sur le site du journal. Quoique l’aptitude du « linderbergisme » à dresser des listes semble s’être passablement émoussée, l’auteur-e y fustige deux figures qu’elle semble juger spécialement urticantes : Philippe Muray (vilipendé comme anar de droite), et Jean-Claude Michéa (fustigé comme anar de gauche). Tous deux seraient coupables d’incarner « une idéologie rétrograde jusqu’à l’écœurement » qui « se répand en se faisant passer pour anticonformiste ». Beurk.

Après avoir achevé de régurgiter son quatre-heures, la consœur-censeur poursuit : « du rejet des Arabes à l’antisionisme, ratiocineurs de droite et anars de gauche se rejoignent dans une même haine ». Là, l’horreur nous conduit au bord de la spasmophilie psychosomatique.

Par chance, l’indignée achève son texte sur une note d’espoir : « on constate aujourd’hui, après la primaire, que leur tentative de ringardiser l’homme de gauche aura complètement échoué ». C’est vrai. Toutefois, faute de « ringardiser » la gauche, Les Inrockuptibles pourraient bien parvenir, à force de nigauderies dans ce genre-là, à la ridiculiser. Comme disait l’autre : « protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ».

L'explication

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Lettre ouverte aux cocus de Benghazi

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Photo : Ammar Abd Rabo.

Ami démocrate,

Tu es universaliste et prêt à défendre les droits de l’homme dans n’importe quel coin du globe lorsque tu estimes l’intégrité de la personne humaine menacée par le joug d’un tyran.

Tu penses que tous les peuples ont droit aux bienfaits de la démocratie et tu juges le « printemps arabe » riche d’espoirs (démocratiques) malgré les menaces (islamistes).

Tu as logiquement approuvé l’intervention de l’OTAN en Libye, officiellement mandatée pour protéger les populations civiles des exactions du sinistre Kadhafi. De même, tu n’as pas été choqué du fait que les opérations militaires visent le clan présidentiel et préparent un changement de régime au bénéfice du Conseil National de Transition.

A tout prendre, tu préfères miser sur le CNT, bien que l’origine trouble de son aile salafiste ne t’enthousiasme guère.

Si elle constitue un grave déni de justice, la mort récente de Kadhafi ne t’a pas particulièrement choqué, après tout, le Guide a péri par là où il a pêché, tel le Saddam Hussein de pacotille qu’il était. D’ailleurs, tu hésites entre le malaise et l’effroi en lisant les plaidoiries des crypto-Jacques Vergès de la plume qui regrettent le sort infligé à Milosevic, Saddam et Kadhafi. Trois versions différentes de la même mort, lorsqu’il s’agit de tuer un salaud fini, cela ne t’a pas non plus heurté pas outre mesure…

Hier, tu as entendu ému la proclamation de la Libye libre par un certain Moustapha Abdeljlil, chef du CNT de son état et… ancien juge de Benghazi qui a condamné les infirmières bulgares et leur collègue palestinien à croupir dans les geôles libyennes. Abdeljlil, dernier ministre de la justice de Kadhafi, entré en rébellion au début de l’année, arbore fièrement sur le front la marque des musulmans les plus pieux qui prient en posant leur front contre une pierre, la marque ostentatoire de leur prosternation leur faisant office de carte de visite islamique.

Et voilà qu’à Benghazi, Abdeljlil déclare officiellement la charia comme source principale de la législation et s’empresse d’abolir le droit au divorce et à rétablir l‘usage plein et entier de la polygamie. Au printemps dernier, lorsque le CNT épousa en grande pompe la laïcité à l’hôtel Raphaël, il omit de dire à ses témoins Sarkozy et BHL qu’il était polygame et que sa seconde épouse s’appelait charia. Puisqu’il y a quantité de femmes veuves de guerre à remarier, quelle meilleure légitimité à invoquer que le Coran dans un pays qui a renversé son Ubu au cri d’ « Allah akbar » ? Les insurgés avaient beau piétiner le drapeau vert de Kadhafi, c’est au nom de l’islam qu’ils rétablirent l’étendard de la monarchie libyenne.

Ami, songe que même la Tunisie voisine, pour moderne, tolérante voire « laïque » qu’elle est, s’apprête à confier les clés de l’Assemblée Constituante aux « islamo-conservateurs » d’Ennahda, comme on les appelle pudiquement dans la presse « amie ».

Dieu pour tous, avec l’OTAN comme prophète, cela était écrit depuis le début. Entre les libertés occidentales et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tu as longtemps refusé de choisir, comme le quai d’Orsay désormais officiellement « vigilant » sur le respect des droits humains dans la Libye post-kadhafiste.

Allez l’ami, prends sur toi, respire un grand coup et claironne des trémolos dans la voix : « Vive la Libye libre ! ».

Les Jeunesses Gauche Moderne à la Taverne Karlsbraü, c’est pas de la petite bière !

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Les Jeunesses Gauche Moderne et leurs partenaires de l’ARES–Jeunes (Alliance Républicaine Écologiste et Sociale), nous ont priés d’informer nos lecteurs parisiens de la tenue d’un café-politique demain mardi 25 octobre 2011, de 18h30 à 20h30 à la Taverne Karlsbraü (Paris XIème)[1. Taverne Karlsbraü : 6, place de la République, angle 1, bld Voltaire].

Bien que n’étant plus très jeune, pas si moderne et probablement pas de la même gauche que les invitants, j’ai répercuté l’info avec plaisir pour toute une série de raisons :

– J’aime bien rendre service quand c’est demandé si gentiment
– Toutes les tavernes sont bonnes à fréquenter, et pas seulement au Pirée ou à Salonique
– Le thème de la discussion (là on rentre dans le dur) me paraît des plus roboratifs, à savoir : « L’imaginaire de gauche est-il prisonnier de l’angélisme culturel ? »
– Les deux invités ont pour noms Jean-Pierre Le Goff et Philippe Cohen, ce qui est une garantie de qualité en béton armé (Vous imaginez le même débat avec pour intervenants Dominique Reynié et Olivier Duhamel, lol)

A l’issue des débats, nous ont promis nos amis les organisateurs, « un pot de l’amitié, aussi communément appelé apéritif, vous sera offert par La Gauche Moderne ». Et ça ne se refuse pas, un bock frais aux frais de Bockel !

Soixante-huitard, qu’as-tu fait de ta victoire ?

Dans un célèbre entretien paru en 1977, Philip K. Dick, l’un des plus grands noms de la littérature de science-fiction, déplorait que ce genre soit encore plus mal considéré que le polar et réservé à des adolescents aux tendances autistes, enfermés dans des univers imaginaires. On admet pourtant aujourd’hui, sans même se référer aux grands anciens comme Orwell ou Huxley, que cette littérature est éminemment politique, et qu’elle sait à l’occasion se transformer en une redoutable arme de critique sociale, offrant à ses afficionados des analyses très fines sur notre monde en proie à des contradictions toujours plus grandes.

Aussi recommandera-t-on vivement Rien ne nous survivra, de Maïa Mazaurette, jeune femme qui propose un point de vue original sur l’effondrement de notre société et ses causes. L’histoire se déroule dans un futur proche, post-apocalyptique, au cœur d’un Paris dévasté. Que s’est-il passé au juste ? Guerres ethniques ? Révoltes de la misère ? Attentats à la bombe sale ? Alors que notre époque voit le retour des grandes peurs, les scénarios-catastrophe, atrocement vraisemblables, ne manquent pas.
Eh bien, rien de tout cela ! Ce qui a complètement ravagé le monde, ou tout au moins, ici, la société française, c’est une révolte de la jeunesse, c’est-à-dire des moins de 25 ans qui ont pris les armes et commencé à exterminer tous les vieux dans un « gérontocide » d’une sauvagerie inouïe.[access capability= »lire_inedits »]

Les vieux qui ont survécu se sont réfugiés au nord de la capitale, où ils ont organisé leur défense, tandis les jeunes tiennent le sud. Maïa Mazaurette fait progresser son histoire sur plusieurs plans narratifs habilement mêlés : il y a d’abord les histoires de Silence et de L’Immortel, deux snipers du camp des jeunes qui sont engagés dans un affrontement à mort sur les toits de Paris. Mais il y a aussi les fragments appelés « Théorie », qui rythment le livre et donnent un éclairage latéral sur les origines de cette guerre des âges.

Le propos romanesque de Maïa Mazaurette rejoint ainsi l’analyse de François Ricard dans La Génération lyrique, celle de Louis Chauvel dans Le Choc des générations, ou encore celle de Gilles Châtelet qui, dans Vivre et penser comme des porcs, analysait le calibrage marchand des « cybergédéons » et des « turbobécassines ».

C’est la confiscation du pouvoir par la génération issue de 1968 qui est ici explicitement dénoncée, ainsi que la précarisation dans laquelle, par ricochet, se sont retrouvés les enfants et les petits-enfants de baby-boomers qui ne voulaient rien lâcher. Du coup, « il est crucial d’exterminer en premier lieu les quinquagénaires et sexagénaires − et, à travers eux, la génération 68 à fort pouvoir politique et parental. Nos parents nous ont appris très tôt que rêver ne sert à rien. Ils n’avaient foi en rien et nous ont enfantés quand même. »

Voilà un programme on ne peut plus clair…[/access]

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Rien ne nous survivra - Le pire est avenir

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La revanche de Philippe Séguin

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Vendredi, Maurice Szafran, directeur de Marianne, qui débattait avec Natacha Polony sur iTélé, nous a gratifié d’un superbe aveu. Il s’est moqué de « tous ces gens intelligents », parmi lesquels il semblait s’inclure avec humilité, qui nous avaient expliqué lors de l’adoption du traité de Maastricht, qu’il n’était nul besoin d’accompagner une union monétaire de la création d’un Etat, fédéral en l’occurrence. Ce faisant, ces fameux « intelligents » avaient, selon l’éditorialiste, commis une erreur historique dont les résultats étaient aujourd’hui sous nos yeux à tous.

Szafran a raison. Cependant, nous ne saurions, pour notre part, en rester là. Ce que l’éditorialiste nous dit aujourd’hui, Philippe Séguin l’a dit à la France il y a un peu plus de dix-neuf ans. Il nous l’a expliqué, dans son fameux Discours pour la France, prononcé à l’Assemblée Nationale dans la nuit du 5 au 6 mai 1992, alors qu’il défendait une exception d’irrecevabilité. Il l’a redit le lendemain dans un débat animé par Anne Sinclair qui l’opposait au ministre des affaires étrangères Roland Dumas, je le cite de mémoire : « Cette Europe est une Europe à vocation fédérale. L’expression figurait dans le texte de base. Vous avez choisi de le retirer pour n’effrayer personne. C’était la cerise sur le gâteau. Vous avez enlevé la cerise mais le gâteau est toujours là ! ». Quelques mois plus tard, face à François Mitterrand, Philippe Séguin récidivait. Il rappelait que la monnaie unique ne pourrait pas fonctionner si elle n’était pas assise sur un Etat fédéral et le Président niait, remportant, de l’avis de tous les « gens intelligents », ce fameux débat à la Sorbonne.

Ce que Séguin reprocha, dans cette campagne, à la plupart des partisans du oui, c’est de ne pas annoncer honnêtement la couleur. Selon lui, le débat aurait dû porter non pas seulement sur l’union monétaire[1. La fameuse PESC (politique européenne de sécurité commune) conservait peu ou prou une substance intergouvernementale et il ne la combattait pas, ou en tout cas avec la même ardeur.], mais sur la vocation de la France -et de tous les autres peuples signataires du traité- à transférer leur souveraineté à un Etat fédéral alors qu’il n’existait pas de peuple européen. Je ne pense pas me tromper en écrivant que si tel avait été le cas, l’issue du référendum aurait été radicalement différente. De toute évidence, François Mitterrand pensait la même chose.

C’est toute l’histoire de la construction européenne « à la Monnet ». A chaque fois, on réclame une « avancée » pour réparer les « insuffisances » de « l’avancée » précédente. Là encore, le Séguin de la campagne référendaire de 1992 dit tout : « On nous raconte que sans Maastricht, le marché unique est dangereux. Lorsqu’on nous a demandé d’adopter ce dernier, je ne me souviens de personne qui nous ait dit : vous allez voter pour un traité dangereux. » Ne soyons donc pas dupes. On nous raconte, pour la énième fois, la même histoire, afin de nous faire avaler in fine ce qu’on a toujours voulu que nous avalions, refusant même le TCE qui constituait une étape intermédiaire, les fameux « Etats-Unis d’Europe ».

Qui était donc le plus intelligent en 1992 ? Maurice Szafran, comme Claude Allègre et bien d’autres, rendent aujourd’hui hommage à Séguin ou à Chevènement, lequel mena le même combat. Mais que n’a t-on pas dit à l’époque de ces deux-là ? Je me souviens avoir écrit au journal de Szafran, L’Evènement du Jeudi[2. Qui me publia, d’ailleurs. L’esprit Jean-François Kahn flottait dans l’hebdo.], pour protester parce que les partisans du non y avaient été dépeints comme des dinosaures. Jacques Julliard, aujourd’hui éditorialiste à Marianne, mais qui écrivait au Nouvel Obs, avait surnommé quant à lui Séguin « L’ours préhistorique ». Charmant[3. Quant à Maurice Szafran, juste après avoir reconnu l’erreur des « intelligents », il se laisse aller à qualifier les partisans de la sortie de l’euro de « fous furieux ». Quel dommage, après ce témoignage de lucidité !]…

Et bien que ce débat sur la nécessité d’un Etat fédéral ait lieu. Qu’il ait lieu et qu’on vote, à la fin. En France, en Allemagne, partout en Europe. Nous nous plierons au résultat comme en 1992. Nous nous plierons au résultat comme Nicolas Sarkozy, le PS et la presse unanime ne le firent pas en 2005. Mais, cette fois-ci, nous ne nous laisserons pas faire si nous gagnons. Il n’y aura pas d’Europe fédérale, et nous retrouverons notre monnaie nationale.

Chiche ?

Muriel Gremillet exercera sa liberté de parole sur Sud Radio

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Les délocalisations frappent partout, y compris dans nos métiers. Ainsi notre farouche camarade vosgienne (et néanmoins de gauche, dans le sens historique et pugilistique du mot) officiait jusque là un soir par semaine dans l’excellente émission politique et polémique On refait le monde animée par Christophe Hondelatte, sur RTL (la même où Elisabeth terrorise ses confrères, là encore un soir par semaine de 19h15 à 20 h)[1. On y retrouve aussi, très régulièrement, l’exquis Rodolphe Bosselut].

RTL, c’était un débouché naturel pour Muriel Gremillet: dans ses montagnes natales, on ne supputait même pas qu’il existât d’autres stations. Mais voilà, à l’occasion d’un mystérieux mercato d’automne, notre Mumu s’est fait débaucher par un réseau originaire du Sud-Ouest, mais qui monte, qui monte… et même désormais jusqu’à Paris (99, 9 MhZ). Elle rejoindra dans les studios de Sud-Radio une figure historique de l’émetteur, le chaleureux et cultivé épicurien Michel Cardoze[2. Les amateurs d’info non lyophilisée auront remarqué que la même antenne a déjà recruté Robert Ménard depuis la rentrée.].

Tous les jours du lundi au vendredi, entre 16h et 18h, à compter de cet aprèm, Michel et Muriel (qui, rassurez-vous, continuera de sévir à Causeur ) donneront la parole aux auditeurs d’en bas (mais plus seulement du Sud) et aux personnalités qualifiées les plus diverses, sur un thème chaud bouillant d’actu genre « La crise justifie-t-elle le vol à l’étalage ? », « Faut-il parler français pour devenir Français ? », « La Poste, est-ce que ça marche ? »

Une émission où les animateurs savent écouter mais savent aussi parler, et surement pas pour recracher ce qu’il ont lu dans le journal du soir de la veille. L’émission s’appelle Liberté de Parole, et je parie que son titre ne sera pas usurpé. Ça va pulser, putaing cong !

Portrait d’un héros français

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«Dans une guerre de contre-insurrection, il y a 20 % de travail militaire et 80 % de travail civil »

Soyons directs, comme le sont les militaires : le commandant David Galula n’a pas la place qu’il mérite dans le paysage intellectuel français. Salué aux États-Unis comme le plus grand théoricien de la guerre révolutionnaire après Clausewitz, reconnu par le général Petraeus récemment nommé à la tête de la C.I.A. comme l’inspirateur de son manuel sur la contre-insurrection, étudié à Westpoint, David Galula, tant par sa vie aventureuse que par le génie de sa pensée, aurait dû, aurait pu susciter la curiosité et même l’admiration de ses compatriotes. Ce ne fut pas le cas. Tentons de comprendre pourquoi.

Galula naît à Sfax (Tunisie) en 1919 et entre à Saint-Cyr en 1939. Affecté au 1er régiment des Zouaves, il assiste impuissant à la défaite, avant d’être rayé des cadres de l’armée  » en application des lois portant sur le statut des juifs « . Il n’y fera jamais allusion. Il doit au général Giraud d’être réintégré dans l’armée avec le grade de lieutenant et de prendre part à tous les combats en France, puis en Allemagne.

En 1945, il est affecté en Extrême-Orient. Il apprend le mandarin et voyage en Mandchourie où seigneurs de la guerre, nationalistes chinois et Japonais s’affrontent encore. Prisonnier des communistes chinois, il aura l’occasion d’étudier sur le terrain la pensée et les stratégies des maoïstes. Il voit le péril mondial que représente le communisme, ce qui ne contribuera pas à sa popularité en France. Sa participation, navrée, à la guerre d’Algérie, non plus. Saisissant très vite que la partie est perdue, il demande à être détaché aux États-Unis. Face au refus de ses supérieurs, il demande sa mise en disponibilité. Il donnera des conférences à Westpoint, rédigera deux ouvrages directement en anglais Pacification in Algeria 1956-1958 et surtout Counterinsurgency Warfare : Theory and Pratice, avant de mourir en 1968.

L’anticommunisme viscéral de David Galula a trouvé un réel écho dans l’Amérique de la guerre froide. Rien de tel, en revanche, dans une France où le parti communiste jouit d’une popularité extravagante et où bien des intellectuels, à commencer par Sartre, sont fascinés par le maoïsme. Galula, en outre, pressent que la religion, l’Islam en particulier, constituera dans l’avenir un ferment d’insurrection plus dangereux encore que les nationalismes. Qui, en France, était capable d’entendre les prophéties de David Galula ?

Comme le note le général David Petraeus, toute théorie militaire échafaudée en l’absence d’expérience vécue est vaine. Galula, poursuit-il, présente donc comme Clausewitz la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques de conflits dont il a été le témoin.

Sa principale intuition, note encore Petraeus, est que, contrairement à la guerre conventionnelle au cours de laquelle le principal enjeu est la puissance respective des adversaires, toutes les forces de contre-insurrection doivent avoir pour but la protection de la population indigène. Que ce soit à Bagdad ou à Kaboul, on a pu mesurer l’ampleur de l’effort à fournir, même avec la boussole conceptuelle de David Galula. Il était possible de prouver à des populations soumises à des idéologies collectivistes que leur prospérité serait plus grande dans une économie de marché.

Mais que valent les arguments matériels face à l’offensive spirituelle du Djihad ? Tout l’enjeu des années à venir tourne autour de cette question. Comme l’écrit David Galula, la guerre est un phénomène social encore bien plus complexe que le jeu d’échec. Nul joueur n’a jamais trouvé d’ouverture garantissant la victoire et nul n’en trouvera jamais. Reconnaissons à Galula d’avoir été un stratège hors pair, même si in fine les vainqueurs sont vaincus par leur victoire même.

David Galula est traduit en français aux éditions Economica.

Jean d’O, marque déposée !

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Et si Jean d’O était le plus grand VRP que la littérature française ait connue. Mieux que Jean-Pierre Marielle dans L’entourloupe, plus fort que Jean Carmet dans Comment réussir quand on est con et pleurnichard ?, plus fourbe que Roger Hanin dans Le Sucreet plus luciférien que Noël Roquevert dans Un singe en hiver. Le garçon a du talent, un doigté inimitable pour mettre dans sa poche les animateurs de télévision, les starlettes de cinéma et les gogos acheteurs. Chez lui, c’est inné, ce don de faire lustrer son énième roman où il sera question de l’ange Gabriel, de Chateaubriand et des misères du temps.

Qu’on le dise d’emblée, d’Ormesson est doué, excessivement doué, supérieurement doué, peut-être même le meilleur vendeur de sa génération. Il n’est pas question ici de gloser sur sa prose, quiconque aurait un jour, par mégarde, ouvert l’un de ses ouvrages, constaterait l’embrouillamini du style. On sait depuis longtemps que ce n’est pas à l’aune de la qualité littéraire que l’on juge un écrivain. Ce serait trop facile, tant de masques tomberaient, l’édition, déjà en crise, n’y survivrait pas. Jean d’Ormesson est une sorte de maître dans l’art d’enfiler les idées convenues, les sourires enjôleurs et les manières d’Ancien Régime. Il nous offre un spectacle, un moment de « culture » pour tous, le professeur descend de son fauteuil d’académicien pour parler aux téléspectateurs.

Contrairement à ses prédécesseurs qui pénétraient dans l’arène médiatique avec des certitudes et des sentences à revendre, d’Ormesson ne commet aucune erreur de style ou d’appréciation. Il faut remarquer ici sa capacité à répondre aux questions les plus stupides avec bonhommie. Les invités sur le plateau sont déjà sous le charme, le présentateur se croit même un peu plus intelligent et les gens, devant leurs téléviseurs, sont convaincus que Jean d’Ormesson est un très grand écrivain. La preuve, il est capable de citer Stendhal comme d’autres égrènent les Champions de France de Football depuis 1958. Il est si cultivé, si fin, et puis vous avez vu ses yeux bleus, et toujours un mot gentil pour la jeune et belle femme qui se trouve assise à côté de lui.

C’est un gentleman, oui, un gentleman cambrioleur qui va réaliser avec La conversation, comme chaque année, un casse dans les librairies de France. Un travail de professionnel. On en pleurerait tellement c’est lumineux. Quand la démagogie atteint une telle perfection, s’incliner devant ce génie des affaires est la moindre des choses. Car si nous ne lui reconnaissons aucune véritable aptitude littéraire, sa technique commerciale est ahurissante de maîtrise et d’efficacité. Ne vous méprenez pas, cette fluidité du bavardage, cette façon de faire croire qu’il n’a rien demandé à la vie, qu’il a suivi benoîtement son chemin alors qu’il n’est qu’ambition et volonté, ne sont pas arrivées du jour au lendemain. Il a beaucoup travaillé. Il a parfait son discours, l’a poli aux angles, lui a donné les fioritures nécessaires, un vrai ébéniste de la langue de bois.

Du temps où il officiait au Figaro et où sa plume néoconservatrice faisait bondir Jean Ferrat de rage, son image était « clivante » comme disent aujourd’hui les instituts de sondage. Pour certains, il était fidèle à la tradition française de l’ordre établi, de la bien-pensance et du courage politique comme dernier rempart à la menace bolchévique. Pour d’autres, il était un dangereux suppôt de la noblesse française et de la bourgeoisie d’affaires qui n’a qu’un seul but : faire taire le peuple ! Jean d’Ormesson avait bien conscience qu’en blessant la moitié de la France, il amputait son propre marché, se privant ainsi de milliers de futurs lecteurs. Quel affreux gâchis ! Pour un homme qui a connu des problèmes de toiture sur son château, il fallait absolument réagir, quitte à mettre un mouchoir de soie sur ses propres convictions. Autrefois, il en avait et ne se privait pas pour les exposer avec fracas dans les colonnes du quotidien.

Mais l’époque des combats idéologiques est passée de mode. Et Jean d’O a horreur de passer pour un vieux chnoque. Alors, il a changé de stratégie de fond en comble, revu son positionnement et réappris à s’exprimer en public. Il a fait un travail sur lui qui mérite vraiment le respect. Quel homme d’âge mûr aurait la force de s’adapter au monde moderne ? Chapeau bas, Monsieur d’Ormesson. Vous avez été le premier à comprendre la force de la télévision, son extraordinaire pouvoir sur les masses. Vous avez été, dès les années 80, l’un des plus habiles bateleurs des cercles littéraires. Je suis même sûr que le succès vous a dépassé. Vous ne vous attendiez pas à un tel engouement pour votre personne. Rendez-vous compte, même des chanteurs à la mode se faisaient « tatouer » votre nom sur le corps ! Vous n’en demandiez pas tant. Seulement qu’on achète vos livres.

J’ai, moi-même, failli être conquis par vos chemises bleues, vos cravates en tricot, vos vestes en laine peignée et votre cabriolet Mercedes joliment suranné. Vous incarnez le bon goût. Même votre bronzage éclatant ne jure pas avec vos dents blanches. Vous parlez avec passion des auteurs morts et votre modestie vous honore. Et puis dans la vulgarité ambiante du petit écran, vous êtes comme une bouffée de nostalgie, un sursaut d’élégance. Alors tant pis, si toutes ces manœuvres sont calculées, si votre but ultime est de nous dépouiller de quelques euros pour qu’on courre acheter votre dernière livraison, vous mettez tant d’énergie et de conviction à vous vendre qu’on vous pardonne.

La Conversation

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La BBC veut changer d’ère

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Sale temps pour le langage. Sale temps pour le passé. Sale temps pour l’être humain. D’ailleurs, il l’a bien mérité. Ce salopard s’obstine à avoir un sexe, une histoire, une géographie, une culture − en un mot une incarnation. C’est dégoûtant.

Heureusement, la BBC veille. B-B-C : si vous êtes un être de Progrès, ces trois lettres doivent vous évoquer l’image de courageux journalistes prêts à se sacrifier pour nous montrer ce qu’on veut nous cacher et dire ce qu’on voudrait taire. Information, impertinence, indépendance : l’audiovisuel public britannique est un résumé de tout ce que les médias ont apporté au monde et à la démocratie. La vieille dame a même inventé les Guignols de l’info − en l’occurrence leurs lointains ancêtres −, c’est dire.

Pour tout vous dire, jusqu’à ces derniers jours, je n’avais vraiment rien contre la radio-télévision de Sa Gracieuse Majesté où l’on parle un anglais qui fleure le thé et le cricket. Et puis, l’indépendance, c’est bien. Surtout quand on l’affiche par rapport à l’air du temps autant qu’à l’égard du pouvoir politique.

Il y a quelques jours, le Daily Telegraph révélait que la chaîne voulait bouter hors des ondes et écrans les expressions « avant Jésus-Christ » et « après Jésus-Christ », cette brillante idée ayant été émise par ses « spécialistes de déontologie ». Non, ce n’est pas une blague.[access capability= »lire_inedits »]Les « déontologues » s’intéressent aux vrais problèmes. Comme les copines de « Osez le féminisme » qui, en France, se mobilisent contre l’insupportable outrage que constitue l’emploi du terme « Mademoiselle ». Il paraît qu’utiliser la date de naissance de Jésus-Christ comme référence, ce n’est pas gentil, et même offensant, pour les non-chrétiens. Désormais, on dira que la guerre du Péloponnèse a eu lieu au Ve siècle avant « notre ère à tous  » − en anglais common era. C’est pas mignonnet, ça ?

Ce n’est pas une blague, mais ça a tout de même fait rigoler pas mal de gens −ce qui est rassurant. Les stars de la maison ont grimpé aux rideaux et promis d’ignorer la consigne. Boris Johnson, le flamboyant maire de Londres, a estimé que la mesure serait « puérile, absurde, mais aussi profondément anti-démocratique ». Ne nous faisons pas d’illusion, a-t-il expliqué en substance, si la BBC le faisait, les autres médias suivraient et l’École finirait par s’aligner.

Face à une opposition disparate mais déterminée, la « Beeb » a prudemment reculé, sur le thème « c’était juste une idée comme ça, mais on n’oblige personne ». L’incident n’en est pas moins emblématique de la sottise d’une époque où le langage n’est plus au service de la vérité mais du mensonge. Les grandes consciences de la BBC ont dû êtres formées à la Halde.

Occupés qu’ils étaient à repeindre le passé en rose bonbon, les distingués déontologues n’ont pas vu que leur proposition souffrait d’une grave faiblesse logique. Ils n’ont pas proposé une autre date comme point de départ du calendrier − d’ailleurs utilisé dans le monde entier bien au-delà de l’ancien territoire de la chrétienté. La faute à Constantin qui, non content de se convertir à cette religion fanatique, a décrété que la Nativité avait inauguré un nouvel âge de l’humanité. « Ils pourraient décider que nous sommes en 2555 en se référant au Nirvana de Bouddha, ironise Johnson. Ou en l’an 4 du quatrième consulat de Silvio Berlusconi. » Non, la BBC admet que nous sommes en 2011. Sauf que nous ne devons surtout pas dire pourquoi.

Dédommager les victimes de l’impérialisme biblique

Les pleurnicheries de l’homme blanc ont déjà eu raison, en maints endroits du globe, des fêtes de Noël − et des sapins qui vont avec. Mais avec cette délicieuse « ère commune », les garants de la morale bibiciste poussent un peu loin le bouchon du révisionnisme. Faisons comme si. Dans le récit officiel qu’ils proposent, ce n’est pas le christianisme qui a commencé il y a un peu plus de deux mille ans, mais la marche glorieuse de l’humanité vers sa réconciliation. Peu importe que cette belle ère commune ait été marquée par des siècles de conflit entre l’islam et la chrétienté. Il faut en finir une fois pour toutes avec le passé. Avant nous, il n’y avait pas d’avant.

Certes, ces partisans de la délicatesse n’oseraient jamais demander à des pays islamiques de renoncer au calendrier de l’Hégire et ils encouragent sûrement l’expression des cultures minoritaires : avant de faire disparaître l’Histoire, il faut remettre les compteurs à zéro et dédommager les victimes de l’impérialisme biblique. Mais elles aussi seront un jour priées de se débarrasser de tous ces oripeaux historiques et identitaires.

Les « spécialistes en déontologie » ne nous disent pas seulement qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de choc des civilisations, ils prétendent que les civilisations n’ont jamais existé. Prophétie rétrospective qui risque fort de se révéler auto-réalisatrice. En effet, si on continue à prendre au sérieux des ânes de cette espèce, on pourra bientôt décréter que l’ère de la Raison est terminée.[/access]

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On a tué Kadhafi, pas le kadhafisme

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B.R.Q

Le Guide de la Révolution, l’Inspirateur de la Jamahiriya, le Frère-Guide, le Roi des rois traditionnels d’Afrique, le Colonel, le Raïs, le Berger de Syrte, bref, Mouammar Kadhafi est mort. Il est mort dans des circonstances que l’on qualifie pudiquement de « pas encore totalement claires ». Et tout en saluant la disparition du Dictateur, du Despote, du Tyran sanguinaire, du Diable incarné, du Monstre, du Néron arabe, du Caligula oriental, on s’attarde sur les « confuses circonstances » de son élimination, comme on se penche sur le marc de café pour tenter d’y lire l’avenir la Libye.

Finis donc les « visites historiques », les clowneries, les tentes de bédouin aux plafonniers en cristal de Venise plantées dans les jardins de la République, les Amazones en treillis et les pistolets plaqués or. Reste ouverte la question de la transition de la Libye vers un régime que l’on souhaiterait démocratique et pluraliste mais qui, à cause des « circonstances floues » de la fin de l’ancien leader libyen, risque, nous dit-on, de ne pas satisfaire pleinement nos attentes. A lire les nombreuses réactions à l’événement, plus savantes les uns que les autres, il y aurait un lien direct entre la manière dont on règle ses comptes avec un autocrate déchu et la forme que prend ensuite l’organisation du nouvel Etat. Il paraît qu’un procès équitable du chef sanguinaire, préalablement capturé dans le respect absolu des droits de l’homme, et qui se déroulerait de préférence devant la CPI, constituerait le meilleur acte fondateur d’une démocratie en devenir. En revanche, un lynchage, une pendaison, une balle dans la nuque ou une rafale de mitraillette dans le dos, seraient de pire augure. Serait-ce nécessairement vrai ?

Certes, à un moment ou à un autre, chaque nouveau régime doit décider du sort des dirigeants, des collaborateurs et des agents du régime déchu. Dans ce contexte, que des anciens fonctionnaires du Colonel à l’intérieur du CNT, à commencer par son président Moustapha Abdeljalil, peut paraître troublant. Cependant, les dissensions au sein du Conseil – entre les libéraux et les islamistes d’une part, et les kadhafistes reconvertis d’autre part – quant à la politique d’épuration à mener, ne compromettent pas forcément l’application de la justice. De même, la liquidation « extrajudiciaire » de Kadhafi ne condamne pas les nouvelles autorités libyennes, pas plus qu’elle ne discrédite les aspirations démocratiques- a priori sincères – de la majeure partie de la population. Sinon, quel enseignement tirerait-on de l’expérience des pays d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine après leur sortie de la dictature ? Après la chute du mur de Berlin, toute une génération de dirigeants est-européens a dû composer, quoique à des degrés divers, avec les ex-apparatchiks de l’ex-parti unique. Ce sont même les Parlements dans lesquels siégeaient des députés « post-communistes » qui ont voté les lois dites de « lustration », privant de responsabilités publiques des catégories entières de collaborateurs de l’ancien régime.

Le bilan des sanctions contre les anciens responsables politiques du bloc de l’Est est facile à dresser. Hormis le couple Ceausescu, sommairement jugé et aussitôt exécuté, ainsi que Teodor Jivkov, l’homme fort de la République populaire de Bulgarie, condamné à six ans de prison sans qu’il en ait jamais purgé ne serait-ce qu’une seule journée, il n’y a eu ni grands procès historiques ni peines prononcées. Vous souvenez-vous d’un certain Erich Honecker, qui a passé vingt ans de sa vie à semer la terreur dans l’ex-RDA et avait décrété le recours aux armes contre ceux qui tentaient de franchir le mur ? Et bien, il s’est paisiblement éteint entouré de sa famille. Cela n’a pas empêché les Allemands d’ouvrir les archives de la Stasi et de vérifier les dossiers de plus de 10% de leurs compatriotes.

Paradoxalement, il est plus facile de punir de simples exécutants et de petits délateurs que les principaux responsables politiques ou les serviteurs enthousiastes du régime. Avec la déclaration de la libération de la Libye, le moment est venu de rétablir le respect des lois, de réhabiliter les notions élémentaires de vérité et de justice et de dédommager les victimes, tout en évitant les actes de vengeance et la chasse aux sorcières. Serait-ce alors une chose forcement mauvaise que de savoir qu’il y a parmi les plus hauts décideurs libyens des gens issus du système kadhafiste qui veulent éviter toute épuration ? Certainement pas. Seulement voilà, certaines enquêtes piétinent, d’autres affaires traînent, et quelques décisions surprennent. Que sait-on de l’assassinat du général Abdelfattah Younès, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi devenu chef d’état-major des forces insurgées ? Depuis la mise en place au début du mois d’août d’une commission d’enquête censée faire la lumière sur son meurtre, aucune avancée n’a été signalée. Et comment interpréter le refus initial des nouvelles autorités d’autopsier le corps de Mouammar Kadhafi ? « On nous refile les croquettes qu’on a envie de manger », m’a confié un diplomate français rencontré à Tripoli, dénonçant par là l’attitude du CNT. Or, ses membres ont-ils vraiment le choix ? Pris en’étau entre une population plus ou moins vindicative, des islamistes déguisés en libérateurs, et des Occidentaux soucieux que les choses se déroulent de manière « civilisée », ils semblent vouloir faire « au mieux ». Laisser irrésolues quelques affaires de crimes, comme l’assassinat du général Younès, leur permettrait de montrer patte blanche à une fraction des rebelles pour empêcher une effusion de sang et, accessoirement, de sauver leur propre peau.

Nous avons vu les images du corps ensanglanté de Kadhafi mais nous n’avons pas encore aperçu le corps inerte du kadhafisme. Ceci dit, la Libye n’est pas le premier pays au monde qui doit parvenir à un consensus social et politique pour surmonter ses divisions historiques. Le régime du Colonel n’entrant pas exactement dans les catégories d’une dictature militaire ou d’un Etat totalitaire, il serait prétentieux de prétendre trouver des recettes faciles pour y édifier une démocratie. Le substitut de justice qu’ont expérimenté des pays d’Amérique latine ainsi que l’Afrique du Sud sous la forme des commissions « Vérité et réconciliation » pourrait faire l’affaire en Libye.

La difficulté de sortir sans heurts d’un régime oppressif amène aussi parfois à abandonner la quête d’une justice impossible, à brûler les archives et à supprimer les moindres traces du passé. « Parce que personne n’est innocent, personne ne doit être jugé. Parce que tout le monde a souffert, personne ne doit être dédommagé. », écrivait en son temps Jon Elster, actuellement titulaire de la chaire « Rationalité et sciences sociales » au Collège de France.

Jusqu’à présent, cette dernière hypothèse n’a pas trouvé de terrain d’application et on pourrait légitimement douter de son intérêt pour les autorités libyennes. Le processus de réconciliation nationale qu’a évoqué le numéro deux du CNT, Mahmoud Jibril, le jour de la proclamation de la libération du pays, devrait passer par la reconstitution de ce qu’on appelle stupidement la mémoire collective. Celle-ci inclut aussi bien les souvenirs des exactions commises par les autres que la mémoire de ses propres lâchetés ou celle de ses petits arrangements avec sa conscience. Si cette idée devenait réalité, on assisterait bel et bien à une première mondiale.

« Rétrograde jusqu’à l’écœurement ? » Oh oui !

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Nous ignorons si nos contemporains s’interrogent encore sur la suite donnée à la carrière du sociologue Daniel Lindenberg, après qu’il a commis un petit pamphlet confus intitulé Le Rappel à l’ordre . Ce follicule, conçu comme un listing d’auteurs jugés ontologiquement infréquentables, avait eu pour seul mérite de réunir Alain Finkielkraut et Alain Badiou sous la bannière de la « réaction » près d’une décennie avant la parution de leur livre L’explication.

Nos pensons pour notre part avoir mis la main sur quelques rejetons du « lindenbergisme ». Ils séviraient dans les colonnes des Inrockuptibles, quelque part entre les critiques cinémas du genre « les films cathos sont-ils cools ? » et les pages littérature façon « l’un et l’être de Plotin à Christine Angot ».

C’est en tout cas une hypothèse que nous formulons après la lecture d’un billet intitulé « comment les réacs ont échoué à décrédibiliser l’homme de gauche », paru sur le site du journal. Quoique l’aptitude du « linderbergisme » à dresser des listes semble s’être passablement émoussée, l’auteur-e y fustige deux figures qu’elle semble juger spécialement urticantes : Philippe Muray (vilipendé comme anar de droite), et Jean-Claude Michéa (fustigé comme anar de gauche). Tous deux seraient coupables d’incarner « une idéologie rétrograde jusqu’à l’écœurement » qui « se répand en se faisant passer pour anticonformiste ». Beurk.

Après avoir achevé de régurgiter son quatre-heures, la consœur-censeur poursuit : « du rejet des Arabes à l’antisionisme, ratiocineurs de droite et anars de gauche se rejoignent dans une même haine ». Là, l’horreur nous conduit au bord de la spasmophilie psychosomatique.

Par chance, l’indignée achève son texte sur une note d’espoir : « on constate aujourd’hui, après la primaire, que leur tentative de ringardiser l’homme de gauche aura complètement échoué ». C’est vrai. Toutefois, faute de « ringardiser » la gauche, Les Inrockuptibles pourraient bien parvenir, à force de nigauderies dans ce genre-là, à la ridiculiser. Comme disait l’autre : « protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ».

L'explication

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Lettre ouverte aux cocus de Benghazi

295
Photo : Ammar Abd Rabo.

Ami démocrate,

Tu es universaliste et prêt à défendre les droits de l’homme dans n’importe quel coin du globe lorsque tu estimes l’intégrité de la personne humaine menacée par le joug d’un tyran.

Tu penses que tous les peuples ont droit aux bienfaits de la démocratie et tu juges le « printemps arabe » riche d’espoirs (démocratiques) malgré les menaces (islamistes).

Tu as logiquement approuvé l’intervention de l’OTAN en Libye, officiellement mandatée pour protéger les populations civiles des exactions du sinistre Kadhafi. De même, tu n’as pas été choqué du fait que les opérations militaires visent le clan présidentiel et préparent un changement de régime au bénéfice du Conseil National de Transition.

A tout prendre, tu préfères miser sur le CNT, bien que l’origine trouble de son aile salafiste ne t’enthousiasme guère.

Si elle constitue un grave déni de justice, la mort récente de Kadhafi ne t’a pas particulièrement choqué, après tout, le Guide a péri par là où il a pêché, tel le Saddam Hussein de pacotille qu’il était. D’ailleurs, tu hésites entre le malaise et l’effroi en lisant les plaidoiries des crypto-Jacques Vergès de la plume qui regrettent le sort infligé à Milosevic, Saddam et Kadhafi. Trois versions différentes de la même mort, lorsqu’il s’agit de tuer un salaud fini, cela ne t’a pas non plus heurté pas outre mesure…

Hier, tu as entendu ému la proclamation de la Libye libre par un certain Moustapha Abdeljlil, chef du CNT de son état et… ancien juge de Benghazi qui a condamné les infirmières bulgares et leur collègue palestinien à croupir dans les geôles libyennes. Abdeljlil, dernier ministre de la justice de Kadhafi, entré en rébellion au début de l’année, arbore fièrement sur le front la marque des musulmans les plus pieux qui prient en posant leur front contre une pierre, la marque ostentatoire de leur prosternation leur faisant office de carte de visite islamique.

Et voilà qu’à Benghazi, Abdeljlil déclare officiellement la charia comme source principale de la législation et s’empresse d’abolir le droit au divorce et à rétablir l‘usage plein et entier de la polygamie. Au printemps dernier, lorsque le CNT épousa en grande pompe la laïcité à l’hôtel Raphaël, il omit de dire à ses témoins Sarkozy et BHL qu’il était polygame et que sa seconde épouse s’appelait charia. Puisqu’il y a quantité de femmes veuves de guerre à remarier, quelle meilleure légitimité à invoquer que le Coran dans un pays qui a renversé son Ubu au cri d’ « Allah akbar » ? Les insurgés avaient beau piétiner le drapeau vert de Kadhafi, c’est au nom de l’islam qu’ils rétablirent l’étendard de la monarchie libyenne.

Ami, songe que même la Tunisie voisine, pour moderne, tolérante voire « laïque » qu’elle est, s’apprête à confier les clés de l’Assemblée Constituante aux « islamo-conservateurs » d’Ennahda, comme on les appelle pudiquement dans la presse « amie ».

Dieu pour tous, avec l’OTAN comme prophète, cela était écrit depuis le début. Entre les libertés occidentales et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tu as longtemps refusé de choisir, comme le quai d’Orsay désormais officiellement « vigilant » sur le respect des droits humains dans la Libye post-kadhafiste.

Allez l’ami, prends sur toi, respire un grand coup et claironne des trémolos dans la voix : « Vive la Libye libre ! ».

Les Jeunesses Gauche Moderne à la Taverne Karlsbraü, c’est pas de la petite bière !

4

Les Jeunesses Gauche Moderne et leurs partenaires de l’ARES–Jeunes (Alliance Républicaine Écologiste et Sociale), nous ont priés d’informer nos lecteurs parisiens de la tenue d’un café-politique demain mardi 25 octobre 2011, de 18h30 à 20h30 à la Taverne Karlsbraü (Paris XIème)[1. Taverne Karlsbraü : 6, place de la République, angle 1, bld Voltaire].

Bien que n’étant plus très jeune, pas si moderne et probablement pas de la même gauche que les invitants, j’ai répercuté l’info avec plaisir pour toute une série de raisons :

– J’aime bien rendre service quand c’est demandé si gentiment
– Toutes les tavernes sont bonnes à fréquenter, et pas seulement au Pirée ou à Salonique
– Le thème de la discussion (là on rentre dans le dur) me paraît des plus roboratifs, à savoir : « L’imaginaire de gauche est-il prisonnier de l’angélisme culturel ? »
– Les deux invités ont pour noms Jean-Pierre Le Goff et Philippe Cohen, ce qui est une garantie de qualité en béton armé (Vous imaginez le même débat avec pour intervenants Dominique Reynié et Olivier Duhamel, lol)

A l’issue des débats, nous ont promis nos amis les organisateurs, « un pot de l’amitié, aussi communément appelé apéritif, vous sera offert par La Gauche Moderne ». Et ça ne se refuse pas, un bock frais aux frais de Bockel !

Soixante-huitard, qu’as-tu fait de ta victoire ?

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Dans un célèbre entretien paru en 1977, Philip K. Dick, l’un des plus grands noms de la littérature de science-fiction, déplorait que ce genre soit encore plus mal considéré que le polar et réservé à des adolescents aux tendances autistes, enfermés dans des univers imaginaires. On admet pourtant aujourd’hui, sans même se référer aux grands anciens comme Orwell ou Huxley, que cette littérature est éminemment politique, et qu’elle sait à l’occasion se transformer en une redoutable arme de critique sociale, offrant à ses afficionados des analyses très fines sur notre monde en proie à des contradictions toujours plus grandes.

Aussi recommandera-t-on vivement Rien ne nous survivra, de Maïa Mazaurette, jeune femme qui propose un point de vue original sur l’effondrement de notre société et ses causes. L’histoire se déroule dans un futur proche, post-apocalyptique, au cœur d’un Paris dévasté. Que s’est-il passé au juste ? Guerres ethniques ? Révoltes de la misère ? Attentats à la bombe sale ? Alors que notre époque voit le retour des grandes peurs, les scénarios-catastrophe, atrocement vraisemblables, ne manquent pas.
Eh bien, rien de tout cela ! Ce qui a complètement ravagé le monde, ou tout au moins, ici, la société française, c’est une révolte de la jeunesse, c’est-à-dire des moins de 25 ans qui ont pris les armes et commencé à exterminer tous les vieux dans un « gérontocide » d’une sauvagerie inouïe.[access capability= »lire_inedits »]

Les vieux qui ont survécu se sont réfugiés au nord de la capitale, où ils ont organisé leur défense, tandis les jeunes tiennent le sud. Maïa Mazaurette fait progresser son histoire sur plusieurs plans narratifs habilement mêlés : il y a d’abord les histoires de Silence et de L’Immortel, deux snipers du camp des jeunes qui sont engagés dans un affrontement à mort sur les toits de Paris. Mais il y a aussi les fragments appelés « Théorie », qui rythment le livre et donnent un éclairage latéral sur les origines de cette guerre des âges.

Le propos romanesque de Maïa Mazaurette rejoint ainsi l’analyse de François Ricard dans La Génération lyrique, celle de Louis Chauvel dans Le Choc des générations, ou encore celle de Gilles Châtelet qui, dans Vivre et penser comme des porcs, analysait le calibrage marchand des « cybergédéons » et des « turbobécassines ».

C’est la confiscation du pouvoir par la génération issue de 1968 qui est ici explicitement dénoncée, ainsi que la précarisation dans laquelle, par ricochet, se sont retrouvés les enfants et les petits-enfants de baby-boomers qui ne voulaient rien lâcher. Du coup, « il est crucial d’exterminer en premier lieu les quinquagénaires et sexagénaires − et, à travers eux, la génération 68 à fort pouvoir politique et parental. Nos parents nous ont appris très tôt que rêver ne sert à rien. Ils n’avaient foi en rien et nous ont enfantés quand même. »

Voilà un programme on ne peut plus clair…[/access]

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Rien ne nous survivra - Le pire est avenir

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La revanche de Philippe Séguin

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Vendredi, Maurice Szafran, directeur de Marianne, qui débattait avec Natacha Polony sur iTélé, nous a gratifié d’un superbe aveu. Il s’est moqué de « tous ces gens intelligents », parmi lesquels il semblait s’inclure avec humilité, qui nous avaient expliqué lors de l’adoption du traité de Maastricht, qu’il n’était nul besoin d’accompagner une union monétaire de la création d’un Etat, fédéral en l’occurrence. Ce faisant, ces fameux « intelligents » avaient, selon l’éditorialiste, commis une erreur historique dont les résultats étaient aujourd’hui sous nos yeux à tous.

Szafran a raison. Cependant, nous ne saurions, pour notre part, en rester là. Ce que l’éditorialiste nous dit aujourd’hui, Philippe Séguin l’a dit à la France il y a un peu plus de dix-neuf ans. Il nous l’a expliqué, dans son fameux Discours pour la France, prononcé à l’Assemblée Nationale dans la nuit du 5 au 6 mai 1992, alors qu’il défendait une exception d’irrecevabilité. Il l’a redit le lendemain dans un débat animé par Anne Sinclair qui l’opposait au ministre des affaires étrangères Roland Dumas, je le cite de mémoire : « Cette Europe est une Europe à vocation fédérale. L’expression figurait dans le texte de base. Vous avez choisi de le retirer pour n’effrayer personne. C’était la cerise sur le gâteau. Vous avez enlevé la cerise mais le gâteau est toujours là ! ». Quelques mois plus tard, face à François Mitterrand, Philippe Séguin récidivait. Il rappelait que la monnaie unique ne pourrait pas fonctionner si elle n’était pas assise sur un Etat fédéral et le Président niait, remportant, de l’avis de tous les « gens intelligents », ce fameux débat à la Sorbonne.

Ce que Séguin reprocha, dans cette campagne, à la plupart des partisans du oui, c’est de ne pas annoncer honnêtement la couleur. Selon lui, le débat aurait dû porter non pas seulement sur l’union monétaire[1. La fameuse PESC (politique européenne de sécurité commune) conservait peu ou prou une substance intergouvernementale et il ne la combattait pas, ou en tout cas avec la même ardeur.], mais sur la vocation de la France -et de tous les autres peuples signataires du traité- à transférer leur souveraineté à un Etat fédéral alors qu’il n’existait pas de peuple européen. Je ne pense pas me tromper en écrivant que si tel avait été le cas, l’issue du référendum aurait été radicalement différente. De toute évidence, François Mitterrand pensait la même chose.

C’est toute l’histoire de la construction européenne « à la Monnet ». A chaque fois, on réclame une « avancée » pour réparer les « insuffisances » de « l’avancée » précédente. Là encore, le Séguin de la campagne référendaire de 1992 dit tout : « On nous raconte que sans Maastricht, le marché unique est dangereux. Lorsqu’on nous a demandé d’adopter ce dernier, je ne me souviens de personne qui nous ait dit : vous allez voter pour un traité dangereux. » Ne soyons donc pas dupes. On nous raconte, pour la énième fois, la même histoire, afin de nous faire avaler in fine ce qu’on a toujours voulu que nous avalions, refusant même le TCE qui constituait une étape intermédiaire, les fameux « Etats-Unis d’Europe ».

Qui était donc le plus intelligent en 1992 ? Maurice Szafran, comme Claude Allègre et bien d’autres, rendent aujourd’hui hommage à Séguin ou à Chevènement, lequel mena le même combat. Mais que n’a t-on pas dit à l’époque de ces deux-là ? Je me souviens avoir écrit au journal de Szafran, L’Evènement du Jeudi[2. Qui me publia, d’ailleurs. L’esprit Jean-François Kahn flottait dans l’hebdo.], pour protester parce que les partisans du non y avaient été dépeints comme des dinosaures. Jacques Julliard, aujourd’hui éditorialiste à Marianne, mais qui écrivait au Nouvel Obs, avait surnommé quant à lui Séguin « L’ours préhistorique ». Charmant[3. Quant à Maurice Szafran, juste après avoir reconnu l’erreur des « intelligents », il se laisse aller à qualifier les partisans de la sortie de l’euro de « fous furieux ». Quel dommage, après ce témoignage de lucidité !]…

Et bien que ce débat sur la nécessité d’un Etat fédéral ait lieu. Qu’il ait lieu et qu’on vote, à la fin. En France, en Allemagne, partout en Europe. Nous nous plierons au résultat comme en 1992. Nous nous plierons au résultat comme Nicolas Sarkozy, le PS et la presse unanime ne le firent pas en 2005. Mais, cette fois-ci, nous ne nous laisserons pas faire si nous gagnons. Il n’y aura pas d’Europe fédérale, et nous retrouverons notre monnaie nationale.

Chiche ?

Muriel Gremillet exercera sa liberté de parole sur Sud Radio

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Les délocalisations frappent partout, y compris dans nos métiers. Ainsi notre farouche camarade vosgienne (et néanmoins de gauche, dans le sens historique et pugilistique du mot) officiait jusque là un soir par semaine dans l’excellente émission politique et polémique On refait le monde animée par Christophe Hondelatte, sur RTL (la même où Elisabeth terrorise ses confrères, là encore un soir par semaine de 19h15 à 20 h)[1. On y retrouve aussi, très régulièrement, l’exquis Rodolphe Bosselut].

RTL, c’était un débouché naturel pour Muriel Gremillet: dans ses montagnes natales, on ne supputait même pas qu’il existât d’autres stations. Mais voilà, à l’occasion d’un mystérieux mercato d’automne, notre Mumu s’est fait débaucher par un réseau originaire du Sud-Ouest, mais qui monte, qui monte… et même désormais jusqu’à Paris (99, 9 MhZ). Elle rejoindra dans les studios de Sud-Radio une figure historique de l’émetteur, le chaleureux et cultivé épicurien Michel Cardoze[2. Les amateurs d’info non lyophilisée auront remarqué que la même antenne a déjà recruté Robert Ménard depuis la rentrée.].

Tous les jours du lundi au vendredi, entre 16h et 18h, à compter de cet aprèm, Michel et Muriel (qui, rassurez-vous, continuera de sévir à Causeur ) donneront la parole aux auditeurs d’en bas (mais plus seulement du Sud) et aux personnalités qualifiées les plus diverses, sur un thème chaud bouillant d’actu genre « La crise justifie-t-elle le vol à l’étalage ? », « Faut-il parler français pour devenir Français ? », « La Poste, est-ce que ça marche ? »

Une émission où les animateurs savent écouter mais savent aussi parler, et surement pas pour recracher ce qu’il ont lu dans le journal du soir de la veille. L’émission s’appelle Liberté de Parole, et je parie que son titre ne sera pas usurpé. Ça va pulser, putaing cong !

Portrait d’un héros français

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«Dans une guerre de contre-insurrection, il y a 20 % de travail militaire et 80 % de travail civil »

Soyons directs, comme le sont les militaires : le commandant David Galula n’a pas la place qu’il mérite dans le paysage intellectuel français. Salué aux États-Unis comme le plus grand théoricien de la guerre révolutionnaire après Clausewitz, reconnu par le général Petraeus récemment nommé à la tête de la C.I.A. comme l’inspirateur de son manuel sur la contre-insurrection, étudié à Westpoint, David Galula, tant par sa vie aventureuse que par le génie de sa pensée, aurait dû, aurait pu susciter la curiosité et même l’admiration de ses compatriotes. Ce ne fut pas le cas. Tentons de comprendre pourquoi.

Galula naît à Sfax (Tunisie) en 1919 et entre à Saint-Cyr en 1939. Affecté au 1er régiment des Zouaves, il assiste impuissant à la défaite, avant d’être rayé des cadres de l’armée  » en application des lois portant sur le statut des juifs « . Il n’y fera jamais allusion. Il doit au général Giraud d’être réintégré dans l’armée avec le grade de lieutenant et de prendre part à tous les combats en France, puis en Allemagne.

En 1945, il est affecté en Extrême-Orient. Il apprend le mandarin et voyage en Mandchourie où seigneurs de la guerre, nationalistes chinois et Japonais s’affrontent encore. Prisonnier des communistes chinois, il aura l’occasion d’étudier sur le terrain la pensée et les stratégies des maoïstes. Il voit le péril mondial que représente le communisme, ce qui ne contribuera pas à sa popularité en France. Sa participation, navrée, à la guerre d’Algérie, non plus. Saisissant très vite que la partie est perdue, il demande à être détaché aux États-Unis. Face au refus de ses supérieurs, il demande sa mise en disponibilité. Il donnera des conférences à Westpoint, rédigera deux ouvrages directement en anglais Pacification in Algeria 1956-1958 et surtout Counterinsurgency Warfare : Theory and Pratice, avant de mourir en 1968.

L’anticommunisme viscéral de David Galula a trouvé un réel écho dans l’Amérique de la guerre froide. Rien de tel, en revanche, dans une France où le parti communiste jouit d’une popularité extravagante et où bien des intellectuels, à commencer par Sartre, sont fascinés par le maoïsme. Galula, en outre, pressent que la religion, l’Islam en particulier, constituera dans l’avenir un ferment d’insurrection plus dangereux encore que les nationalismes. Qui, en France, était capable d’entendre les prophéties de David Galula ?

Comme le note le général David Petraeus, toute théorie militaire échafaudée en l’absence d’expérience vécue est vaine. Galula, poursuit-il, présente donc comme Clausewitz la particularité d’avoir accumulé une grande expérience de la guerre tout en possédant les qualités intellectuelles et philosophiques suffisantes pour arriver à dégager au profit des générations futures les caractéristiques de conflits dont il a été le témoin.

Sa principale intuition, note encore Petraeus, est que, contrairement à la guerre conventionnelle au cours de laquelle le principal enjeu est la puissance respective des adversaires, toutes les forces de contre-insurrection doivent avoir pour but la protection de la population indigène. Que ce soit à Bagdad ou à Kaboul, on a pu mesurer l’ampleur de l’effort à fournir, même avec la boussole conceptuelle de David Galula. Il était possible de prouver à des populations soumises à des idéologies collectivistes que leur prospérité serait plus grande dans une économie de marché.

Mais que valent les arguments matériels face à l’offensive spirituelle du Djihad ? Tout l’enjeu des années à venir tourne autour de cette question. Comme l’écrit David Galula, la guerre est un phénomène social encore bien plus complexe que le jeu d’échec. Nul joueur n’a jamais trouvé d’ouverture garantissant la victoire et nul n’en trouvera jamais. Reconnaissons à Galula d’avoir été un stratège hors pair, même si in fine les vainqueurs sont vaincus par leur victoire même.

David Galula est traduit en français aux éditions Economica.

Jean d’O, marque déposée !

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Et si Jean d’O était le plus grand VRP que la littérature française ait connue. Mieux que Jean-Pierre Marielle dans L’entourloupe, plus fort que Jean Carmet dans Comment réussir quand on est con et pleurnichard ?, plus fourbe que Roger Hanin dans Le Sucreet plus luciférien que Noël Roquevert dans Un singe en hiver. Le garçon a du talent, un doigté inimitable pour mettre dans sa poche les animateurs de télévision, les starlettes de cinéma et les gogos acheteurs. Chez lui, c’est inné, ce don de faire lustrer son énième roman où il sera question de l’ange Gabriel, de Chateaubriand et des misères du temps.

Qu’on le dise d’emblée, d’Ormesson est doué, excessivement doué, supérieurement doué, peut-être même le meilleur vendeur de sa génération. Il n’est pas question ici de gloser sur sa prose, quiconque aurait un jour, par mégarde, ouvert l’un de ses ouvrages, constaterait l’embrouillamini du style. On sait depuis longtemps que ce n’est pas à l’aune de la qualité littéraire que l’on juge un écrivain. Ce serait trop facile, tant de masques tomberaient, l’édition, déjà en crise, n’y survivrait pas. Jean d’Ormesson est une sorte de maître dans l’art d’enfiler les idées convenues, les sourires enjôleurs et les manières d’Ancien Régime. Il nous offre un spectacle, un moment de « culture » pour tous, le professeur descend de son fauteuil d’académicien pour parler aux téléspectateurs.

Contrairement à ses prédécesseurs qui pénétraient dans l’arène médiatique avec des certitudes et des sentences à revendre, d’Ormesson ne commet aucune erreur de style ou d’appréciation. Il faut remarquer ici sa capacité à répondre aux questions les plus stupides avec bonhommie. Les invités sur le plateau sont déjà sous le charme, le présentateur se croit même un peu plus intelligent et les gens, devant leurs téléviseurs, sont convaincus que Jean d’Ormesson est un très grand écrivain. La preuve, il est capable de citer Stendhal comme d’autres égrènent les Champions de France de Football depuis 1958. Il est si cultivé, si fin, et puis vous avez vu ses yeux bleus, et toujours un mot gentil pour la jeune et belle femme qui se trouve assise à côté de lui.

C’est un gentleman, oui, un gentleman cambrioleur qui va réaliser avec La conversation, comme chaque année, un casse dans les librairies de France. Un travail de professionnel. On en pleurerait tellement c’est lumineux. Quand la démagogie atteint une telle perfection, s’incliner devant ce génie des affaires est la moindre des choses. Car si nous ne lui reconnaissons aucune véritable aptitude littéraire, sa technique commerciale est ahurissante de maîtrise et d’efficacité. Ne vous méprenez pas, cette fluidité du bavardage, cette façon de faire croire qu’il n’a rien demandé à la vie, qu’il a suivi benoîtement son chemin alors qu’il n’est qu’ambition et volonté, ne sont pas arrivées du jour au lendemain. Il a beaucoup travaillé. Il a parfait son discours, l’a poli aux angles, lui a donné les fioritures nécessaires, un vrai ébéniste de la langue de bois.

Du temps où il officiait au Figaro et où sa plume néoconservatrice faisait bondir Jean Ferrat de rage, son image était « clivante » comme disent aujourd’hui les instituts de sondage. Pour certains, il était fidèle à la tradition française de l’ordre établi, de la bien-pensance et du courage politique comme dernier rempart à la menace bolchévique. Pour d’autres, il était un dangereux suppôt de la noblesse française et de la bourgeoisie d’affaires qui n’a qu’un seul but : faire taire le peuple ! Jean d’Ormesson avait bien conscience qu’en blessant la moitié de la France, il amputait son propre marché, se privant ainsi de milliers de futurs lecteurs. Quel affreux gâchis ! Pour un homme qui a connu des problèmes de toiture sur son château, il fallait absolument réagir, quitte à mettre un mouchoir de soie sur ses propres convictions. Autrefois, il en avait et ne se privait pas pour les exposer avec fracas dans les colonnes du quotidien.

Mais l’époque des combats idéologiques est passée de mode. Et Jean d’O a horreur de passer pour un vieux chnoque. Alors, il a changé de stratégie de fond en comble, revu son positionnement et réappris à s’exprimer en public. Il a fait un travail sur lui qui mérite vraiment le respect. Quel homme d’âge mûr aurait la force de s’adapter au monde moderne ? Chapeau bas, Monsieur d’Ormesson. Vous avez été le premier à comprendre la force de la télévision, son extraordinaire pouvoir sur les masses. Vous avez été, dès les années 80, l’un des plus habiles bateleurs des cercles littéraires. Je suis même sûr que le succès vous a dépassé. Vous ne vous attendiez pas à un tel engouement pour votre personne. Rendez-vous compte, même des chanteurs à la mode se faisaient « tatouer » votre nom sur le corps ! Vous n’en demandiez pas tant. Seulement qu’on achète vos livres.

J’ai, moi-même, failli être conquis par vos chemises bleues, vos cravates en tricot, vos vestes en laine peignée et votre cabriolet Mercedes joliment suranné. Vous incarnez le bon goût. Même votre bronzage éclatant ne jure pas avec vos dents blanches. Vous parlez avec passion des auteurs morts et votre modestie vous honore. Et puis dans la vulgarité ambiante du petit écran, vous êtes comme une bouffée de nostalgie, un sursaut d’élégance. Alors tant pis, si toutes ces manœuvres sont calculées, si votre but ultime est de nous dépouiller de quelques euros pour qu’on courre acheter votre dernière livraison, vous mettez tant d’énergie et de conviction à vous vendre qu’on vous pardonne.

La Conversation

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