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Misia Sert, femme d’influence

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Cocteau catalogua Misia Sert (1872-1950) parmi les femmes « qui apportent dans le temps un esprit de saccage ». Morand lui rétorqua qu’elle n’avait fait « avorter que les avortons » et lui prédisait une gloire éternelle dans la formation du goût d’une époque. Ce qu’il n’a pas prédit, c’est que le goût de notre temps ne serait plus formé mais fabriqué. Tous ceux qui veulent échapper à cette fatalité feraient bien de courir au 5e étage du Musée d’Orsay pour aller voir l’exposition consacrée à Misia jusqu’au 9 septembre.
Misia était avant tout une somme d’anecdotes mais aussi, à sa manière, une créatrice de génie qui ne rechignait pas au mécénat. Elle produisit des ambiances et des rivalités, des intrigues et des désirs, des modes et des jalousies, des malheurs, des nuits blanches, des tourments, et tant d’autres ingrédients nécessaires à la fécondité artistique. Elle inspirait « tout le monde » et « tout le monde » fut inspiré par elle.[access capability= »lire_inedits »]
Les portraits que l’on a d’elle disent peu du personnage, et pour cause : Misia n’a été portraiturée que par des hommes éperdument amoureux d’elle mais à qui elle ne montrait, capricieuse et fugace, que sa silhouette pulpeuse, son chignon bulbeux, ses toilettes élaborées avec une méticulosité folle et qui n’étaient comparables qu’aux pièces montées de chez Ladurée.

Une larve phosphorescente…

Commençons par Toulouse-Lautrec qui n’a eu droit, à Villeneuve-sur-Yonne où Misia s’était installée avec son mari, Thadée Natanson, que de l’effleurer de ses pinceaux. Quelques années plus tard, il se vengera en la dépeignant sous les traits d’une marmite au double menton et à la tignasse rousse. Ce tableau, « A table chez M. et Mme Thadée Natanson », est sans doute l’unique où ressort ainsi, avec délice, l’aspect canaille de Misia. Pour sa part, Vuillard, intimidé par la « belle panthère impérieuse et sanguinaire », comme la décrivit Eugène Morand, père de l’écrivain, n’a jamais eu le courage de Lautrec. Misia fut pour lui un thème récurrent, sinon une période en soi, jusqu’à ce qu’il change de muse, en désespoir de cause.
Quant à Renoir, il peint Misia comme un beignet gonflé et luisant. Dans une de ses lettres, il lui fait des promesses : « Venez donc, je vous prie… Je vais faire en sorte que vous soyez plus belle encore sur le quatrième portrait. » Avant que leur collaboration s’achève, elle lui exhibe, lassée, les courbes de sa poitrine dénudée. Intitulée Misia avec une familiarité revendiquée, la toile fait hurler de rage Alfred Edwards, le deuxième époux de l’égérie. Pour riposter, celle-ci décide de dévoiler une partie de son buste à Bonnard. « Il paraît qu’il était fou de moi, dit-elle du peintre à son ami polonais Jozef Czapski, dommage… Il aurait dû aller plus loin. » L’aventure fait scandale. Edwards dit d’elle qu’elle est « la petite fille la plus gâtée du monde » et prend une maîtresse, l’actrice Geneviève « Ginette » Lantelme, de dix ans la cadette de sa femme. Elle instaure une relation triangulaire, puis se propose de quitter le Monsieur en échange du collier de perles de Madame et… de Madame elle-même.

Somme toute, Misia n’a pas eu de chance avec les hommes. Elle, qui a inspiré tant d’artistes, finira sa vie dans la solitude. Son dernier mari, le peintre espagnol José Maria Sert, dont elle n’a conservé que le patronyme et l’accoutumance à la morphine, la quitte pour une minette géorgienne. Un divorce à 60 ans qui la laisse légèrement empâtée et définitivement dévaluée sur le marché des déesses de l’amour. Paul Morand résumera ainsi la situation de l’ex-muse : « Certes, Misia ne crée pas, mais elle fait, dans certaines pénombres, son office utile et bienfaisant de larve phosphorescente. »

Une femme trop courte

Morand a aussi rapporté ceci : « Ah ! Ce que c’est long !, gémissait un jour Misia à Bayreuth, entendant Parsifal. Un Allemand agacé, qui était son voisin, se retourna : < em>« Êtes-vous sûre, Madame, que ce n’est pas vous qui êtes trop courte ? » » Car Misia n’a aucune culture. Elle n’a jamais ouvert un livre. Elle est restée hermétique à la poésie de Mallarmé et à la prose de Proust. « J’adore entendre des choses extrêmement intelligentes que je ne saisis pas très bien », a-t-elle avouée dans son autobiographie parue chez Gallimard.

En fait, elle était plutôt promise à une carrière de concertiste. Elle fut élevée sur les genoux de Franz Liszt, ami de la famille, qui s’était exclamé en l’entendant, enfant, jouer Beethoven : « Oh ! Si seulement je pouvais encore jouer comme cela ! » Grande fille, elle sauve Le Sacre du printemps de coupes imposées par un imprésario soucieux de rendre la partition plus « dansable », et Erik Satie de la prison après qu’il a insulté un critique. En remerciement, il lui dédie Trois morceaux en forme de poire. En musique, elle a un instinct très sûr. À Caruso, s’égosillant du matin au soir sur le yacht d’Edwards où il est invité, Misia n’hésite pas à lancer, exaspérée : « Assez, je n’en peux plus ! » Elle a sans doute eu raison de lui préférer Diaghilev, avec qui elle s’est liée d’une amitié increvable.

Misia fut une sotte utile. Irremplaçable même, comme au temps où elle pourvoyait Proust en renseignements détaillés sur les cures de rajeunissement, les nouvelles gammes de maquillage et les techniques d’ondulation des cheveux qu’elle tenait de son amie Helena Rubinstein. L’écrivain en raffolait et a fait de Misia la princesse Yourbeletieff dans Sodome et Gomorrhe. Peu avant sa mort, il lui confia : « Il y a des jours où je me rappelle étonnamment votre figure, méchante et belle. D’autres fois moins. » À l’époque, déjà, Misia se négligeait et se diluait, petit à petit, dans une mélancolie toute slave. Jusqu’à la fin de ses jours, les vraies méchancetés, elle ne les a débitées qu’en polonais, sa langue paternelle.

C’est son amie Coco Chanel qui l’a accompagnée pour son ultime voyage à l’église Notre-Dame de l’Assomption, là même où, depuis bien des années, allaient se réchauffer tous les immigrés polonais en mal du pays. C’était la moindre des choses… Sans Misia, femme lancée dans le monde, Chanel ne serait restée à tout jamais qu’une modiste provinciale, une habilleuse de joueurs de polo et de vacanciers de Deauville. La seule authentique création de Misia, soutient Claude Arnaud dans le catalogue de l’exposition, pourrait bien avoir été Coco Chanel.
Finalement, ce n’est pas si mal.[/access]

Exposition « Misia, reine de Paris », Musée d’Orsay, niveau 5, 1 rue de Bellechasse, Paris, jusqu’au 9 septembre.

Londres 2012 : grands Jeux, petit joueur

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Déjà quand il était au sommet de sa gloire, j’ai toujours éprouvé une antipathie constituée pour Carl Lewis. Pourquoi ? Sa coupe grotesque, son chauvinisme exacerbé, ses déclarations grandiloquentes, sa mégalomanie galopante de pseudo Jesse Owens bardé de sponsors…

Mon idole à l’époque, c’était le fabuleux décathlonien anglais Daley Thompson, qui ne cessait de se payer la tronche de ce péteux premier de la classe olympique. Il avait même poussé le crime de lèse-majesté assez loin en arborant, lors des JO de Los Angeles, au sommet de la Lewismania donc, un T-shirt où l’on pouvait lire : « Est-il vrai que le second plus grand athlète du monde est gay ? ». Autre temps, autres mœurs…

J’avais donc totalement oublié ce grand couillon de Carl Lewis, dont je crois qu’il est plus ou moins devenu politicien démocrate. Hélas, il a fait reparler de lui à l’occasion des JO de Londres : dans une interview récente au magazine Sport Illustrated, Carl Lewis a implicitement mis en cause Usain Bolt en expliquant que la Jamaïque aurait intérêt à renforcer sa politique antidopage et qu’il y avait de quoi « s’interroger sur des sprinteurs qui réalisent 10 sec 03 une année et 9 sec 69 la suivante ». « Des pays comme la Jamaïque n’ont pas de contrôle antidopage aléatoire, aussi peuvent-ils rester des mois sans être testés. Je ne suis pas en train de dire qu’ils ont fait quelque chose de façon certaine. Je ne sais pas. »

On rappellera, bien que ceci n’ait probablement rien à voir avec la rancœur de Lewis, qu’avec le quatrième titre qu’il a décroché jeudi soir sur la piste londonienne, Bolt a dépassé Lewis en tant qu’athlète le plus titré aux JO sur les épreuves individuelles de sprint…

Quant à Usain Bolt, il a commenté ce procès à sa façon : « Je pense qu’il veut juste attirer l’attention parce que personne ne parle plus de lui ». Un mec moins cool que le multi-champion jamaïcain aurait pu rappeler que Carl Lewis connaît d’autant mieux le problème du dopage qu’il a lui-même été pris la main dans le sac en 1988…

On dirait le Sud-Ouest…

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Les jours de beaux temps, sur la ligne 5, lorsque le métro sort de la station Bastille, les voyageurs sont brusquement éblouis à l’approche du Quai de la Rapée. Le temps de la descente puis de la montée des usagers, grâce à l’ombre des murs qui encadrent alors le train, la vue s’acclimate lentement au retour du jour et c’est comme un réveil quand la Seine apparaît, piquetée d’argent. Souvent, à cet instant, le calme se fait dans le wagon et l’on voit les visages se tourner vers les fenêtres. Si l’on se tourne du bon côté – qui n’est pas celui d’où l’on aperçoit Notre-Dame – et si l’on fait abstraction de la verdâtre Cité de la mode, au loin on remarque un horizon. C’est très rare à Paris. Enfin, le métro fait un virage de montagnes russes et s’engouffre dans la gare dont Blondin alias Monsieur Jadis ne pouvait prononcer le nom sous peine de déclencher à nouveau les fureurs historiques d’Albert Vidalie. Au chauffeur de taxi, il dira : « Au train de Toulouse, cour de départ, vous connaissez le chemin. »

« Il est un certain nombre de villes dont nous ne partons jamais réellement » écrit dans L’Air du pays Kléber Haedens dont il ne faudra surtout pas oublier le centenaire l’année prochaine. Toulouse est de celles-là. La prose élégante et précise de ce livre nous y renvoie, en passant par Londres, Biarritz, Saint-Sébastien, Nîmes et Albi. Ce journal/recueil d’articles commence le 17 mai, flâne presque une année et s’achève le 8 mars. Mais ce n’est que la première moitié du livre qui nous intéresse aujourd’hui : la fin du printemps et l’été de tout son long. Dans ces pages, la pluie et le beau temps ne sont pas des banalités, la température et la couleur du ciel y contiennent des états d’âmes aussi profonds que les plus intimes pensées. Il faut lire ces textes en plein été, lever souvent les yeux vers les nuages, se réjouir du vent qui fait tourner trop vite les pages. Les événements sportifs y côtoient les rencontres entre amis, des parties de pelote basque, la voiture de Roger Nimier, des corridas décevantes et l’orchestre du Capitole. L’esprit puissant et discret de Kléber Haedens est étourdissant, on referme ce livre et la tête nous tourne, mais on est comme reposé. C’est parce qu’on vient de vivre un été dans le Midi toulousain : le soleil brûlant a surplombé l’herbe sèche, des orages ont détrempé en quelques instants les sols craquelés, et le vent d’autan a soufflé trois jours, troublant les esprits.

À Toulouse, on dit que quand on peut voir les Pyrénées, c’est qu’il va pleuvoir, alors Kléber va faire un tour vers les stades mythiques qui affleurent ces montagnes et court se réfugier sur la côte Basque. Parfois il les traverse et déguste des tapas à Saint-Sébastien. Son écriture est si savoureuse que l’on peut voir et goûter ces plats colorés que les bars bondés multiplient à l’infini. Les nuits sont longues et les journées bien remplies. On y lit Jung, Pierre Benoît, Paul Morand, Colette et Francis Jammes, on croise Sacha Guitry, on cherche Rudolf Noureyev, on se souvient de quelques vers de Paul-Jean Toulet et d’une chanson de Charles Trenet. Comme chez le fou chantant, la joie n’est jamais très loin de la mort, et nous croisons celle d’Hemingway, de Céline et de Roger Nimier. La rentrée arrive et déjà l’automne approche, les voix de Paul Valéry et de Lord Byron résonnent. « Les frontières de l’Aveyron sont à portées de jumelles et rien ne dit que les vacances se préparent à finir ». Tant mieux, nous n’en sommes qu’à la moitié du livre.

Syrie : Sarkozy s’en va-t-en guerre

Un ancien président, ça ne parle pas énormément. D’ordinaire, les ex locataires de l’Elysée s’en tiennent à un strict devoir de réserve, tuant le temps entre les soporifiques séances du Conseil Constitutionnel et des bains de foule place des Lices à Saint Trop’, lorsqu’ils ne sont pas occupés à siéger sous la Coupole, parmi les Quarante Immortels qui ont eu la largesse de leur offrir l’épée et le bicorne.

Patatra. Voilà qu’à peine remis de son revers du 6 mai, Nicolas Sarkozy remet les pieds dans le plat diplomatique en dispersant façon puzzle la politique étrangère de son successeur. La conversation téléphonique entre Sarkozy et le chef du Conseil National Syrien, Abdel Basset Sayda, ainsi que le communiqué officiel conjointement signé par les deux hommes, ont provoqué leur petit effet. Du jamais vu de mémoire de satrape oriental ! Sarkozy s’en prend vertement à François Hollande en insinuant que la France n’en fait pas assez pour aider les « rebelles » syriens en guerre ouverte contre le régime de Bachar Al-Assad. Comprendre entre les lignes : je me suis décarcassé pour la Libye, Flamby reste les bras ballants devant la situation syrienne, comparez un peu ! Déjà, BHL se dit ouvertement déçu par le candidat qu’il soutenait tout en vantant le « grain de folie » de son rival UMPiste. Quant aux porte-flingues de l’UMP, j’ai nommé Frédéric Lefebvre et Nadine Morano, tous deux battus dans leur circonscription législative, ils ont brusquement (re)lu Jacques Berque, Henry Laurens et Michel Seurat pour devenir de vrais spécialistes du Levant, irrémédiablement persuadés du bienfondé d’une intervention militaire internationale en terre syrienne.

Bien sûr, la manœuvre politicienne est évidente et ses ficelles bien épaisses. Mais, dans cette histoire de présidents, personne peut se targuer d’agir en conscience tant l’hypocrisie est la chose la mieux partagée du monde. Rien ne nous dit en effet qu’un Sarkozy réélu aurait géré le dossier syrien comme le cas libyen de 2011. Sauver Benghazi garantit certes de belles images de film hollywoodien avec happy end artificiellement programmée à la fin, mais cela ne fait pas de la Libye libre un Etat pérenne et démocratique, ni même un Etat de droit. De surcroît, les puissances belligérantes ayant largement outrepassé le mandat que leur confiait la résolution 1973 de l’ONU, censée assurer la simple protection des populations civiles, la Russie et la Chine qui s’étaient alors pliées à la volonté occidentale, ont retenu la leçon, au point d’entraver tout projet de texte onusien condamnant les abus du régime de Damas.

La question est simple : soit l’ancien président pense qu’il faut contourner le Conseil de sécurité soit il détient la botte secrète qui permettrait à la France de convaincre Pékin et Moscou . Le cas échéant, nous serions curieux de savoir pourquoi il n’en a pas fait usage avant le dimanche 6 mai à 20 heures.
Tout pétri de bonnes intentions interventionnistes, Sarkozy aurait donc eu les mains liées, devant composer avec son partenaire de jeu otanien, le britannique David Cameron, qui a d’autres chats à fouetter en cette période de jeux olympiques et de crise économique. Sans parler du maître de la Maison Blanche, Barack Obama dont la cible prioritaire s’appelle…Mitt Romney, à quelques mois de l’échéance présidentielle.

Mais, rassurez-vous, au niveau diplomatique comme dans nombre d’autres domaines, passée la séquence des symboles et des ravalements de façade, le changement n’est pas pour maintenant.
Comme sur la règle d’or, bientôt adoptée en catimini par la majorité parlementaire de gauche sous la forme d’une loi organique[1. Depuis hier soir, nous savons que les Sages n’ont pas jugé bon d’exiger une révision de la Constitution pour adopter la règle d’or. Hollande pourra donc formellement tenir sa promesse de ne pas inscrire cette règle dans la Constitution, tout en contentant Bruxelles et Francfort. L’histoire retiendra que le trio d’anciens présidents Sarkozy-Chirac-Giscard, siégeant rue de Montpensier, lui a donné ce coup de pouce du destin.], UMP et PS rivalisent de déclarations d’intention indignées.
Sur le cas syrien, à l’indignation déclamatoire des grognards de l’UMP, répond le pragmatisme des nouveaux dirigeants français, qui posent pour la photo avec Stéphane Hessel mais potassent leur Clausewitz dès qu’il s’agit d’affaires stratégiques sérieuses. Laurent Fabius a ainsi troqué les condamnations hémiplégiques (qui lui firent condamner très mollement l’attentat de Damas du 18 juillet) contre un attentisme de bon aloi. Le ministre a beau jeu de dénoncer l’opportunisme et l’inélégance protocolaire de l’ancien président, avant d’avancer des arguments de fond.

« La situation de la Syrie est très différente de celle de la Libye » plaide-t-il pour justifier l’immobilisme français avant d’expliquer : « d’abord, d’un point de vue géostratégique puisque la Syrie est entourée, comme chacun devrait le savoir, de l’Irak, du Liban (avec les conséquences sur Israël), de la Turquie et de la Jordanie (…) D’autre part, « les situations militaires ne sont pas du tout les mêmes : la Syrie dispose de stocks d’armes importants, notamment chimiques ». Sur ce dernier détail, qui a son importance, l’hôte du quai d’Orsay marque un point. L’armée syrienne n’est pas la légion désorganisée d’un Kadhafi obligé de recourir à des mercenaires tchadiens pour pallier la faiblesse de ses troupes. Mais, justement, si le Proche-Orient est bien une poudrière potentiellement explosive, surtout aux zones frontières (Golan, Sinaï, Kurdistan…), si la mosaïque interconfessionnelle syrienne est propice à toutes les exactions, l’Afrique subsaharienne n’est pas en reste. Laurent Fabius, son collègue de la Défense Jean-Yves Le Drian comme François Hollande mesurent l’étendue de la déstabilisation du Sahel qu’a encouragée l’aventure libyenne, au point qu’une force africaine d’intervention s’apprête à débarquer au Mali pour arracher Tombouctou aux mains des salafistes. Géostratégiquement, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a notamment prospéré sur les ruines des Etats fragiles que sont la Libye et le Mali, où essaiment des groupes de shebab à la somalienne.

Or, lorsque l’OTAN, Sarkozy en tête, décida de lancer ses avions en soutien aux rebelles libyens, le Parti Socialiste lui reconnut enfin une petit part d’humanité en lui remettant un brevet de morale diplomatique. S’il serait extrêmement risqué, voire irréaliste, de mettre les pieds dans le bourbier syrien, le précédent libyen n’en était pas moins douteux. Même l’inspiré Hubert Védrine se trouve pris en flagrant délit d’incohérence, louant le courage de l’OTAN hier, dénonçant le risque de « faire comme Bush en Irak aujourd’hui », sans reconnaître que l’opération libyenne relevait de la même myopie tactique.

UMP ou PS, suivant que vous soyez dans la majorité ou l’opposition, vous virerez donc droit de l’hommiste ou réaliste échevelé. « Dans des circonstances aussi graves, il vaut mieux faire bloc avec la politique de son pays » conclut Fabius. En l’occurrence, Paris attend fébrilement que la bourrasque passe sur Damas avant d’accompagner la transition syrienne. Assumer l’inaction, ne serait-ce pas ici le choix de la sagesse ?

*Photo : Boquisucio

Pourquoi je hais la France

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J’avais alors 26 ans et j’arrivais de Lausanne, où les rapports entre les citoyens étaient paisibles et égalitaires. Qu’un professeur d’université ou un banquier se retrouvent au Café Romand avec un balayeur de rues semblait naturel. Qu’un conseiller fédéral − l’équivalent d’un ministre en France − se rende à Berne en train, sans garde du corps et en deuxième classe, allait de soi.
J’avais choisi Paris, le Paris des années 1960, pour y terminer ma thèse de doctorat. À peine, avais-je été engagé au Monde qu’on ne me considéra plus comme un vulgaire péquin, un roturier, voire un « petit Suisse », mais comme un individu d’essence supérieure.[access capability= »lire_inedits »] Je pensais que dans un journal de gauche − et intellectuel de surcroît −, les hommes étaient libres et égaux. Je déchantai rapidement après y avoir été engagé. J’accédais à la noblesse. On m’octroya la nationalité française. Je découvris alors avec stupéfaction les subtilités hiérarchiques dans une société de courtisans. J’étais le même et cependant, le regard des autres sur moi avait changé.

Ce n’était pas nécessairement déplaisant : je disposais dorénavant de privilèges dont je n’aurais même pas osé rêver. Mais, en contrepartie, il me fallait accepter des règles contre lesquelles tout mon être se rebellait. Pour dire la vérité, je n’avais jamais trop aimé la France, mais là, je me mettais à la haïr. Égalité, liberté, fraternité, droits de l’homme… de qui se moquait-on ?

J’exagère ? Peut-être. Mais la petite histoire qui va suivre vous aidera à comprendre. Au Monde, je m’étais lié avec un garçon, de mon âge, mais pas de mon rang. Il s’appelait Germinal et était garçon d’étage. Un subordonné, dans tous les sens du terme. Nous allions souvent jouer au baby-foot ensemble ou traîner dans les pubs de la rue des Italiens. Germinal était anarchiste, et moi libertaire.

Or, quelle ne fut pas ma surprise quand, convoqué par un rédacteur en chef adjoint, j’appris qu’il n’était pas de bon ton qu’un collaborateur du journal se lie avec un garçon d’étage. Je sentis le sol vaciller sous moi. Toute une éducation à refaire… Ici, on ne fraye pas avec les gens du commun. Je n’en revenais pas. Quelques mois plus tard, Germinal se suicidait. J’étouffai ma rage, mais je me gardai bien de l’oublier.

Ces quelques lignes sont écrites en souvenir d’une amitié brisée par le mur invisible qui sépare les hommes, y compris les « républicains » qui se réclament le plus ardemment de la démocratie et font profession de la propager. Prétendre que la France est une démocratie relève de la mauvaise foi ou de l’ignorance. On y achète la paix sociale et on y vend le mépris. L’« exception culturelle française » n’est qu’une imposture de plus alors que les petits marquis écrasent les manants et qu’on célèbre les plus flagorneurs, qui confortent les Français dans l’image flatteuse qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur modèle social. Si c’est cela la démocratie, alors je veux bien être pendu.[/access]

Que seraient les JO sans les lumières d’EDF ?

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Vous avez sans doute remarqué que les Jeux Olympiques se déroulent en ce moment à Londres : un cocorico radiophonique vous scie les esgourdes toutes les dix secondes sur France Info ; et personne ne peut y échapper, même mon épouse qui les boycotte (les JO? pas les oneilles) – elle n’a pas digéré le coup des athlètes voilées.

Vous savez certainement aussi qu’un des partenaires et principaux fournisseurs d’éclairage est EDF, une campagne de publicité est d’ailleurs en cours et c’est de cela dont je souhaitais vous causer: vous avez évidemment vu les grands panneaux illustrés d’un sportif en action (photos chiadées de surhommes esthétiquement corrects), mais avez-vous bien lu le slogan ? Il vaut son pesant de fish and chips, deux points j’ouvre les guillemets : « les athlètes sont la lumière des jeux, nous sommes fiers de les éclairer »

Pensez qu’il y a une équipe entière de surdiplômés surpayés qui se raclent les fonds de méninges pour concocter des campagnes géniales accompagnées des messages les plus audacieux, ceux qui font que vous résiliez immédiatement votre abonnement chez Poweo pour vous brancher chez EDF et profiter de votre Home Cinéma 24 heures sur 24, Avatar en 3D en boucle avec le dolby surround à donf … Et que pendant ce temps-là, EDF éclaire la lumière… Mieux vaut en rire, mais le « créatif » du « pool com » devrait reprendre un peu de Grévisse.

Taubira et les centres fermés : laxisme judiciaire ou rigueur budgétaire ?

Les polémiques se suivent mais ne se ressemblent pas. Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, a fait scandale après l’évacuation d’un camp de Roms hier près de Lille. Deux jours plus tôt, c’est sa collègue de la Justice Christiane Taubira qui se prenait une volée de bois vert après avoir estimé dans Libération qu’il fallait « arrêter » avec les courtes peines et dénoncé le « fantasme » des centres éducatifs fermés comme solution à la délinquance juvénile. La pièce est parfaitement rodée. Valls joue les sécuritaires et Taubira les bobos bien-pensantes.

Mais dans les faits, Valls et Taubira sont soumis à la même logique, celle de la rigueur budgétaire. Il n’y a pas de division idéologique entre eux, juste une manière différente de passer de la pommade. A l’heure où la France s’apprête à ratifier la règle d’or européenne sans devoir réviser la Constitution, l’austérité est bel et bien la vraie ligne directrice de la politique actuelle. Valls peut expulser tous les Roms de France sous les caméras de TF1, créer ses zones de sécurité prioritaires, il ne pourra pas cacher que la police sera toujours soumise à la diète.

Idem pour Taubira. Son humanisme affiché n’est qu’un vernis destiné à masquer une politique pénale au rabais, sous les applaudissements de la gauche libertaire. Pourtant, le programme de François Hollande affichait certaines ambitions avec le « doublement » des centres éducatifs fermés (CEF), entendant même les porter à 80 en cinq ans. Lors de leur création en 2002, la gauche avait dénoncé ces mêmes centres en agitant le spectre des maisons de correction. Mais en novembre dernier, après le meurtre et le viol de la jeune Agnès par un mineur, le PS s’est rallié à ce dispositif.

Un dispositif aujourd’hui dénoncé aujourd’hui par Taubira. « Il faut sortir du fantasme CEF. Il faut arrêter de se dire que c’est la solution », a-t-elle déclaré dans Libé en soulignant les « 80% de non-récidive » des jeunes placés en milieu ouvert. La ministre s’est en cela opposée à la transformation de 18 foyers en CEF : « Arithmétiquement et mécaniquement, cette transformation serait incongrue ». Face à la polémique, la Chancellerie a dû préciser un peu plus tard que 4 CEF seront bien ouverts en 2012 par « création » nouvelle et non par transformation de foyers. Toutefois, une mission d’évaluation devrait se pencher sur les CEF.

La vérité, c’est que doubler le nombre de centres éducatifs fermés coûterait cher. Hollande a d’ores et déjà annoncé que la police, la gendarmerie et la justice devraient se contenter de 1000 postes en plus par an durant le quinquennat. Alors plutôt que d’avouer qu’on délaissera la justice des mineurs au nom des traités bruxellois, Taubira préfère faire passer ça pour de l’humanisme. Habile.

Sur les peines de prison, la ministre de la Justice veut lutter contre l’enfermement à tout prix à l’heure où les prisons sont surpeuplées. Une de ses pistes pour désengorger les établissements pénitentiaires : « arrêter » avec les peines courtes. « Il y a des années qu’on sait que la prison, sur les courtes peines, génère de la récidive, c’est presque mécanique. Il faut arrêter ! Ça désocialise, ça coûte cher et ça fait de nouvelles victimes », a-t-elle lancé.

Et que compte faire la ministre ? Abroger une partie de Code pénal ? La loi Dati de 2009 permet déjà d’éviter une peine de prison de moins de deux ans (un an pour les récidivistes). Les condamnés concernés se voient alors proposer un aménagement de peine pour éviter de remplir les cellules. Au 1er mai 2011, selon le ministère de la Justice, 17,5% des personnes condamnées bénéficiaient d’un aménagement de peine, contre 14,1% en mai 2009. Une évolution surtout due au placement sous bracelet électronique.

Bien évidemment, pour éviter la surpopulation carcérale, l’autre solution aurait été de construire plus de places de prison. Mais une des premières annonces de Taubira a été de réduire le plan de construction prévu par la droite de 80 000 à 63 000 places d’ici 2017. La faute à la rigueur encore. Les aménagements de peine ne sont alors qu’une excuse pour éviter un coûteux plan de construction de places de prisons. Le risque est de substituer une logique budgétaire et non de dangerosité dans l’extension de ces aménagements.

Certes, d’un point de vue légal, les condamnés évitant la prison ne sont pas relâchés dans la nature. Et pour suivre ces condamnés, il faudrait augmenter les effectifs des services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP). Le manque de moyens des SPIP avait déjà été pointé en 2011 après l’affaire de Pornic, le meurtrier présumé Tony Meilhon ayant pu échapper à sa mesure de « surveillance judiciaire » prise après sa dernière incarcération.

Mais avec Taubira, ce sera toujours les vaches maigres pour les SPIP. Les maigres effectifs supplémentaires promis pour la justice devraient prioritairement servir au fonctionnement des tribunaux, notamment pour les greffiers. La ministre de la Justice a toutefois assuré : « Ça fait partie de mes priorités de rétablir un volet suffisant de conseillers pénitentiaires ». Un vœu pieu quand on sait que Bercy ne lui donnera pas les moyens de sa politique. Preuve que la cible de Bruxelles, ce n’est plus seulement l’Etat social, c’est aussi l’Etat pénal.

*Photo : Parti socialiste

La seconde mort de Michel Polac

A l’annonce du décès de Michel Polac, la ministre de la Culture de la communication Aurélie Filippetti a salué « un homme qui n’aimait pas les idées tièdes », « engagé » mais « inclassable » bien que « son cœur battait bien sûr à gauche ». Inclassable, impertinent et de gauche : ces trois ingrédients roboratifs composent la majorité des commentaires hagiographiques des clercs médiatiques. En irait-il autrement si le regretté Polac avait été un bouillonnant rebelle de droite ? Je n’ose le penser. Mais, pour nous rassurer, enquêtons au pays des « tièdes »…

La plupart de nos confrères – auquel nous reconnaissons un droit à la paresse, surtout en août ! – ont mécaniquement (ré)écrit le même article en énumérant les réactions des personnalités connectées sur Twitter lorsqu’elles ont appris la mort de l’animateur de Droit de réponse. Mais Polac avait plusieurs cordes à son arc, comme la réalisation du documentaire D’un Céline l’autre sur l’auteur de Mort à crédit. Cette inventivité lui vaut notamment l’hommage appuyé de Jérôme Garcin, son successeur à la présentation de l’émission de radio Le Masque et la Plume, que Polac avait lancée au début des années 1950. Garcin revient en effet sur l’épitaphe que Polac s’était choisie : « Touche-à-tout, il a fini par toucher terre’. Ça, c’était Polac. » Belle fraternité. Esprit chagrin à ses heures, le même Garcin n’a pas toujours eu la même ouverture d’esprit. En témoignent ses procès moraux répétés contre Renaud Camus – un excellent thermomètre de la liberté d’expression, quoiqu’on pense de ses écrits et positionnements politiques- dont il fustige la « bouillie xénophobe » et s’étonne même qu’il ait trouvé éditeur pour son journal, lui intimant l’ordre de « fermer sa gueule » (sic).

Mais allons voir du côté des politiques pour ne pas trop accabler la profession. Hélas, on ne trouvera pas d’éloge posthume de Polac à droite, signe que le sectarisme n’est pas l’apanage d’un camp. Côté gauche donc, Martine Aubry estime que « son ton d’une grande acuité et d’une grande modernité a été pour beaucoup dans ce succès ». Dans son Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite (1995), co-écrit avec l’inénarrable Olivier Duhamel, celle qui n’était pas encore première secrétaire du PS ne se contentait pas d’exalter la « France que nous aimons, forte de ses valeurs et de son histoire, la France de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ». C’est empreinte d’« acuité » et de « modernité » qu’Aubry définissait alors « le plaisir de haïr » comme « le vrai ressort du nazisme hier, du lepénisme aujourd’hui, de l’extrême droite toujours ». Après ce parallèle douteux, notoirement insultant pour les victimes du nazisme qui se comptent en millions, à la différence des cibles du lepénisme, Aubry et Duhamel précisent leur conception du pluralisme politique : « L’erreur n’est pas d’avoir trop longtemps toléré le Front national, l’erreur est de n’avoir pas sérieusement posé la question de son interdiction ou, plus exactement, en premier lieu, la question abstraite de la limite du tolérable dans un État démocratique, du degré de liberté laissé aux ennemis de la liberté, de la ligne jaune (ou blanche, désormais) à ne pas franchir, des principes en vertu desquels un mouvement politique pourrait, devrait être interdit (…) Si ce travail, intellectuel d’abord, constitutionnel ensuite, était enfin mené à bien, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire seraient mieux guidés dans leur mission de protection de la démocratie ». Interdire un parti qui représentait à l’époque 15% de l’électorat parce qu’on le juge « xénophobe » et « national-raciste », voilà le traitement infligé aux ennemis des « valeurs de la démocratie », coupables de ne pas penser dans les clous. Faire disparaître le FN des écrans radars démocratiques, il fallait y penser. Un vrai prodige à la Houdini. Les pisse-vinaigre noteront d’ailleurs que ce brillant ouvrage n’a pas enrayé la montée du Front National ni empêché le séisme du 21 avril 2002. La faute à sa trop faible audience sans doute…

Mais tout cela nous éloigne de la brillante carrière de polémiste et de journaliste littéraire de Michel Polac, me direz-vous. Pas sûr. Pour conclure cette petite investigation, laissons la parole au plus illustre des Français, du moins au premier d’entre eux. Le président de la République soutient que Polac « aura marqué par ses émissions impertinentes et indépendantes, les esprits de millions d’auditeurs et de téléspectateurs ». L’indépendance, une qualité précieuse et parfois coûteuse dans le journalisme. Pour avoir inélégamment écrit sur Twitter – décidément, un bien beau télécran postmoderne – que Valérie Trierweiler avait réussi grâce à ses charmes, Pierre Salviac a été débarqué de RTL, dans la quasi indifférence générale.

Certes, nous ne sommes plus au temps où Bouygues licenciait Polac de TF1 pour avoir évoqué les soupçons de corruption dans la construction du pont de l’île de Ré, ainsi que l’a relevé Corinne Lepage. L’époque a les gloires qu’elle mérite. Pour occuper un champ idéologique largement hégémonique, Michel Polac finit encensé et marqué des stigmates de l’irrévérence. Tout le monde n’a pas cette chance.

*Photo : Alain Bachellier

Mes départementales

« En étrange pays dans mon pays lui-même » (Aragon)

Ils ont déjà disparu des plaques d’immatriculation, en attendant d’être les victimes de la prochaine simplification administrative. Il faut en finir avec le mille-feuille, paraît-il. Le Land, pardon, la Région, serait plus adapté à l’Europe nouvelle. Les départements, c’était pourtant l’ADN de la République. Alors, pour les saluer une dernière fois, une litanie intime :

01. Avoir 12 ans. S’ennuyer à Divonne-les-Bains, au milieu des années 1970. Lire Les Chouans sur l’Esplanade du Lac.[access capability= »lire_inedits »]

02. Aller à une fête sur les hauteurs de Soissons, fin août 1997, chez un ami qui travaille à L’Union. Revenir au petit matin, dans un hôtel de zone commerciale. Apprendre, en écoutant France Info, la mort de Lady Di.

03. Parler de Valery Larbaud pendant une balade en vélo entre Chantelle et Ébreuil, pour fêter le bac de français. Jeunes gens d’autrefois à l’orée des années 1980.

04. À Manosque, encore une fois, vérifier une émotion littéraire : l’odeur des femmes et de la lavande est-elle la même que dans Jean le Bleu ?

05. À 2400 m d’altitude, dans le Queyras, sur la frontière italienne, se rappeler qu’on a eu une pleurésie : un courant d’air dans la cage thoracique. Voir le clocher de Casteldelfino. Avoir envie de relire Michel Mohrt.

06. Être tout petit à Vallauris. Un seul souvenir : des grands-parents choisissent des céramiques aux motifs psychédéliques.

07. Animer un atelier d’écriture avec des détenus dans la maison d’arrêt de Privas, qui date de Napoléon III. Elle n’est pas plus grande qu’une école primaire. Atmosphère orageuse dehors et dedans. Il faut dire que les détenus ont une vue magnifique depuis leur cellule et que ça n’aide pas.

08. Y aller souvent pour Rimbaud, bien sûr, mais aussi pour les spahis de La Horgne et leur charge désespérée contre les Panzers, le 15 juin 1940. Nation de poètes et de guerriers. On devrait, normalement, n’avoir peur de rien, non ?

09. N’être jamais allé en Ariège. Avoir juste un sourire en constatant, quand on lit les résultats électoraux de ce département dans les journaux qu’il dispose au Conseil général de 22 conseillers socialistes sur… 22.

10. Aller à Urville pour voir où naît le Drappier, le champagne préféré du Général, et puis goûter sa variante zéro dosage. Dans l’Aube, le jour se lève sur les papilles.

11. Aimer l’idée que ce département français soit le seul à avoir un prénom de fille.

12. Passer sur le viaduc de Millau, se souvenir que l’on était obligé, avant, d’entrer dans la ville et que c’était long. S’être même arrêté à son célèbre McDo.

13. À Marseille, boire une bouteille de Bandol blanc qui luit doucement dans le jardin d’une villa du quartier Saint-Barnabé. C’est la nuit. Se croire dans un film de Visconti.

14. Réviser l’oral de Normale Sup à Trouville. Croiser Marguerite Duras rue des Bains. Se dire que c’est un mauvais présage pour le concours. Effectivement. On a raté.

15. Voir à Saint-Flour une plaque sur une imprimerie : en 1944, Paul Eluard fit composer là, clandestinement, Sept poèmes d’amour en guerre.

16. Les caves de Cognac et la « part des anges » sur les voûtes. Le soleil sur Barbezieux et le fantôme en nœud papillon de Chardonne. Relire Eva, Claire, Les Destinées sentimentales.

17. Comprendre que les étés à Pontaillac ne reviendront plus, ni les films de série Z que le cinéma du Casino passait en deuxième partie de soirée.

18. Faire une étape à Saint-Amand-Montrond. Se demander pourquoi le nom nous dit quelque chose. Mais si : tous ces livres de poches imprimés par l’imprimerie Bussière.

19. Vivre trois mois à Brive, seulement pour lire et écrire. Y être heureux. En repartir. En concevoir une vraie mélancolie.

20. Aller en Corse, un de ces jours. Après tout, la Corse, c’est la France. Non ?

21. Dijon : avoir eu pour maire un chanoine, c’est une chose. Mais un chanoine qui a inventé un apéro, c’en est une autre. Précisons que le vrai kir, c’est avec du cassis et rien d’autre.

22. Se baigner au Val-André et nager dans la baie de Saint-Brieuc. C’était avant les algues vertes.

23. Apprendre récemment qu’on ne dit pas « dans la Creuse » mais « en Creuse ». Par exemple, le cinéaste génial et méconnu Peter Watkins vit « en Creuse ».

24. Domme : contempler la Dordogne depuis un à-pic éblouissant. Dans les grottes, le fantôme de l’écrivain fou François Augiéras, notre Thoreau, rôde pour l’éternité.

25. Rendre visite aux Gourmands lisent, à Besançon. Libraire pointu et caviste naturel. Lire et boire en même temps : une certaine idée du paradis.

26. Sur l’autoroute au large de Valence, se dire d’un seul coup, parce qu’une certaine qualité de lumière et d’espace a changé : « Ça y est, c’est le Sud. »

27. Habiter Évreux et être un Ébroïcien. Il y a de ces adjectifs…

28. « À Maintenon, dans l’Eure garnie de fausses salades… » (Paul Morand, Bains Publics).

29. Entendre un des premiers concerts du groupe Elmer Food Beat en plein champ, à 50 ou 60 km de Brest. Le plastique, c’est fantastique. Le Finistère aussi.

30. Pendant l’été 2003, dans une villa avec piscine, à Aramon, apprendre chaque jour que des centaines de vieillards meurent de la canicule. En concevoir une certaine culpabilité.

31. Retrouver la fraîcheur de ce granité citron, le même été 2003, après avoir visité la fondation Bemberg à Toulouse.

32. Ne jamais oublier la Gascogne et d’Artagnan. Ne jamais oublier d’amuïr la consonne finale quand on dit « Gers ».

33. Le département de Mauriac et du Chasse-Spleen. Les deux à pratiquer avec modération.

34. Comprendre enfin Le Cimetière marin de Valéry en se rendant sur les lieux : « Midi le juste y compose de feux/La mer, la mer, toujours recommencée. »

35. Une fois par an, au moins, aller à Saint-Malo. À défaut, revoir Conte d’été de Rohmer.

36. Se sentir parfaitement en France quand le train ralentit en arrivant vers Argenton-sur-Creuse : châteaux, rivières, collines.

37. Boire toujours, ne mourir jamais. « Chinon, Chinon, petite ville, grand renom » : Rabelais, le cabernet franc, le tuffeau, les caves peintes.

38. Naître à Grenoble et devenir moniteur de ski. Naître à Grenoble et devenir Stendhal. Mon choix est vite fait.

39. Boire de l’Arbois-Pupillin de Pierre Overnoy. En boire un peu trop et, à la fin, voir la Vouivre dont le créateur, Marcel Aymé, est né dans le même département.

40. À l’époque, en famille, dans un cortège de R16 et de Ford Escort mettre trois jours pour aller de Rouen au Portugal. Le premier soir, on arrivait sur la RN10, une vraie tueuse en ligne droite jusqu’à l’Espagne, bordées par les murs noirs de pins et de carcasses accidentées.

41. Devenir célèbre, pour un département, grâce à une chanson de Michel Delpech. Passer pour des ploucs sympas, du coup, depuis les années 1970.

42. Nul n’est censé ignorer la Loire. Je l’ai bien vu dans une rencontre avec des détenus à la prison de Roanne.

43. Au Chambon-sur-Lignon, sauver des juifs pendant la guerre, laisser Camus travailler tranquillement au Malentendu et avoir avec Le Cheyne un des plus grands éditeurs français de poésie. Pas mal pour 3000 habitants.

44. Se perdre dans les glaces du passage Pommeraye : voir les reflets de Breton, Vaché, Gracq, Mandiargues.

45. Le département qui a représenté la France résiduelle pendant la guerre de Cent ans, avant la Reconquista de Jeanne d’Arc. Se souvenir de la chanson :
« Mes amis, que reste-t-il
À ce Dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme ! »

46. Un baiser vertige à Rocamadour, un verre à la terrasse de l’hôtel Terminus de Saint-Céré sous la fenêtre de la chambre n° 2, celle de Pierre Benoit.

47. Être la plus jolie collègue dans mon collège du Nord. Venir du Lot-et-Garonne. Ne rester que deux ans. Laisser l’impression que le Lot-et-Garonne est peuplée de mathématiciennes blondes qui sentent L’Air du Temps.

48. Avoir 14 ans, aller acheter des croissants à la boulangerie de Meyrueis. Être servi par le boulanger lui-même qui me demande : « T’es catholique, toi ? » Je réponds oui. « Tant mieux, parce qu’il n’y a que des protestants par ici, même ma femme. »

49. Faire confiance au poète pour vous parler de leur province :
« Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine. »

50. Chaque année, en février ou mars, aller déjeuner chez Gilles Perrault puis pousser jusqu’à la tombe de Barbey, à Saint-Sauveur-le-Vicomte.

51. Imaginer le sourire de l’ange, sur la cathédrale, si l’ultime prophétie de Céline se réalise : l’invasion chinoise arrêtée « en passant par où vous savez… Reims, Épernay… de ces profondeurs pétillantes que plus rien n’existe… »

52. Colombey-les-Deux-Églises. De Gaulle. « Personne n’y viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… » Je suis un lapin.

53. Laval, constater la schizophrénie architecturale discrète d’une ville qui ne sait pas si elle est normande, bretonne, angevine.

54. Collectionner mentalement les plus belles places d’Europe. Constater que la place Stanislas reste dans le top ten, toujours.

55. Vaucouleurs : ne jamais oublier la petite bergère qui vient y demander escorte pour sauver la France. Pays de vierges guerrières et de châteaux qui ne tombent pas.

56. Ne s’être jamais senti aussi libre qu’à l’armée. On ne devrait jamais quitter Coëtquidan.

57. Rue du XXe Corps américain, à Metz, à 10 ans : feuilleter mon premier Lui en cachette, dans l’épicerie-librairie-tabac d’une grand-tante, entre les tartes au sucre et les saucisses au jambon.

58. Trouver un escrimeur qui explique la « botte de Nevers », l’arme secrète de Lagardère. Rien de plus français que l’escrime. Esquive, audace, élégance.

59. Aller à Lille, traîner à la Vieille-Bourse, trouver l’essentiel pour une vie d’honnête homme : des joueurs d’échecs, des livres anciens, des marchandes de fleurs…

60. De Beauvais, éviter de ne connaître que l’aéroport low-cost et pas la cathédrale qui a la plus haute nef de l’Occident chrétien. Mais qui s’effondre inéluctablement. Sinon, ne pas s’étonner, après, d’avoir une vison low-cost de ses racines.

61. Faire le voyage à Rémalard, sur les traces d’Octave Mirbeau. Le fétichisme littéraire coûte surtout cher en essence, par les temps qui courent.

62. Sentir une parfaite sensation d’accord avec le monde à bord d’un char à voile qui file sur 20 km entre Le Touquet et Berck.

63. Voir L’Argent de poche de Truffaut (1976) qui se passe à Thiers. Mesurer tout ce qui a été perdu, le cœur serré.

64. Le département de Paul-Jean Toulet, du piment d’Espelette et des surfeuses blondes. Y songer comme une retraite possible.

65. Un de ces jours, visiter le musée des Hussards qui vient de rouvrir à Massey. « Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre » disait le général Lasalle, mort à 34 ans à Wagram.

66. Éviter un des plus vilains littoraux de France. Même Collioure a des allures de musée.

67. À Strasbourg, déguster une crème brûlée au foie gras Chez Yvonne après avoir signé à la librairie Kléber.

68. À Colmar, présenter un roman jeunesse dans un petit lycée adorable qui ressemble à une maison de poupées.

69. Avoir eu envie d’aller à Lyon après avoir entendu Pierre Boutang me parler de La Délie, de Maurice Scève.

70. Dans les cahiers de doléance des paysans de Champagney, lire la première condamnation de l’esclavage.

71. Pour trouver la plus belle expression du chardonnay en matière de mâcon, boire les vins de Philippe Valette.

72. Voir un Indien d’Amazonie se promener au salon du livre du Mans. Rassurez-vous, il avait été invité.

73. Savoie : préférer le gâteau du même nom aux indépendantistes du coin.

74. Dans un lycée privé de la banlieue d’Annemasse, sur la frontière suisse, prendre le chemin caché qui servait aux prêtres à faire passer les juifs de l’autre côté.

75. Paris : être un département sans routes départementales.

76. Naître à Rouen, dans une ville où ont vécu dans le même pâté de maison Corneille, Saint-Amant, Fontenelle, Flaubert, ça crée des obligations.

77. Savoir dire comme le charmant Éric Holder : « Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux » qui compte moins de 1000 habitants.

78. Intuition chinoise. Versailles où le feng-shui français : eau, pierre, ciel en équilibre parfait.

79. S’arrêter à Niort le temps d’un déjeuner rapide. Être surpris par l’architecture des immeubles des différentes banques et mutuelles. Impression d’une ambassade extra-terrestre installée dans une préfecture endormie.

80. Entendre les explosions dans la baie de Somme quand les services de déminage font exploser, encore aujourd’hui, les obus retrouvés de la guerre de 14.

81. Carmaux : être plutôt guesdiste, mais quand même aller rendre hommage à Jaurès et à sa statue en partant, évidemment, du boulevard Gambetta.

82. Un jour, aller à Orgueil (1425 habitants). Nom de pays : le pays.

83. Oublier le front de mer bétonné, les résidences sécurisées, les députés assassinés. Se souvenir du marché d’Ollioules, ses tomates Cœur de bœuf, ses tapenades, ses anchoïades.

84. Dans la maison René Char à L’Isle-sur-la-Sorgue, lire une lettre de Nicolas de Staël sur le « cassé-bleu », écrite peu d’années avant son suicide. Comprendre en ressortant et en regardant le ciel.

85. Rêver de mon grand-père mort qui m’apparaît toujours au même endroit : la plage de Saint-Jean-de-Monts parce que c’est là qu’il m’a appris à nager.

86. Décourager les vocations d’enseignants en les forçant à accompagner un voyage scolaire au Futuroscope.

87. Sur le mont Gargan, au bout du plateau de Millevaches, où les portables ne passent pas, se souvenir de Guingouin, le « préfet du maquis » et des 2000 FTP tenant tête aux divisions SS et à la Milice.

88. Être invité à un festival de roman noir à La Bresse, dans le Pays Blanc. Boire de l’alcool de gentiane, évidemment interdit. Le goût même de la terre humide.

89. « Vézelay Vézelay Vézelay Vézelay. » Dire avec Aragon que c’est le plus bel alexandrin de la langue française.

90. Belfort : le territoire du lion. Saluer son frère jumeau à Denfert-Rochereau. Toujours prêt à rugir ? Espérons-le.

Note : Il ne sera pas question ici des départements d’outre-mer qui incitent à d’autres genres de rêveries ni de ceux de la région parisienne, nés du découpage technocratique des années 1960, qui, eux, n’incitent à aucune.[/access]

Mon ami Michel Polac

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Tout a été dit sur Michel Polac. Et, pourtant, j’ai l’impression que personne n’a pris la mesure du talent exceptionnel de cet homme modeste qui avançait masqué mais qui, dès qu’il se mettait à l’œuvre bouleversait les règles du jeu, moins par anticonformisme que par fidélité à ce qu’il éprouvait. Jamais il ne s’est soucié de son image et moins encore des honneurs. Il ne cherchait ni à être connu, ni à être aimé, mais à ne pas se trahir. Le résultat paradoxal est qu’il a été célèbre et adulé, tout en demeurant toujours aussi simple et naturel. S’il avançait masqué, ce n’était pas pour tromper son monde, mais uniquement pour que le monde le laisse en paix.

Écrivain, bien sûr, il l’était et son Journal vaut bien ceux d’Amiel, de Jules Renard ou de Gide. Cinéaste, bien sûr, il l’était aussi. Et viendra le jour où l’on reconnaîtra en lui un Lubitsch français. Journaliste, cela va de soi, et l’un des rares à non seulement dire ce qu’il pensait, mais aussi à avoir un appétit insatiable pour les littératures étrangères. À vrai dire, il n’était jamais autant chez lui qu’à l’étranger et sa biographie constitue en soi une œuvre marquée par le dépaysement. Ce Casanova en velours côtelé n’hésita pas à sauter dans le Transiranien pour sauver une belle iranienne.

Homme de télévision enfin et, pour une fois, plus fort que la cage où l’on enferme les pitres, les exhibitionnistes et le pitoyable bataillon de ceux qui visent une gloire éphémère dans ce bocal où, placide, il tirait sur sa pipe et sur toutes les formes d’imposture.

Je ne lui ai pas connu beaucoup d’amis vraiment proches. Il en est un pourtant, sans doute son meilleur ami, avec lequel il avait bien des points communs. Je veux parler du philosophe Clément Rosset. Nous dînions souvent tous les trois dans un petit restaurant italien et je sentais entre les deux hommes une complicité touchante. L’un, Clément Rosset, goûtait les vins, cependant que l’autre, Michel Polac le regardait avec cet œil attendri et moqueur que je lui connaissais bien. Nous parlions aussi bien de la thèse de Jankélévitch que des romans de Theodor Lessing ou des affaires du monde. L’un et l’autre étaient des agnostiques aussi bien en politique qu’en religion. Ils raillaient les vendeurs d’illusions et carburaient à l’humour le plus dévastateur.

Maintenant que Michel Polac est mort, j’ai l’impression qu’il me reste tout à redécouvrir de lui. Il nous a légué ce qu’un homme peut laisser de plus précieux à la postérité : le souci d’être soi en toutes circonstances, sans jamais être prisonnier de son moi. Il souhaitait être hors de lui à la manière d’un maître zen (c’était le titre de son livre : Hors de Soi). Il l’est enfin.

Misia Sert, femme d’influence

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Cocteau catalogua Misia Sert (1872-1950) parmi les femmes « qui apportent dans le temps un esprit de saccage ». Morand lui rétorqua qu’elle n’avait fait « avorter que les avortons » et lui prédisait une gloire éternelle dans la formation du goût d’une époque. Ce qu’il n’a pas prédit, c’est que le goût de notre temps ne serait plus formé mais fabriqué. Tous ceux qui veulent échapper à cette fatalité feraient bien de courir au 5e étage du Musée d’Orsay pour aller voir l’exposition consacrée à Misia jusqu’au 9 septembre.
Misia était avant tout une somme d’anecdotes mais aussi, à sa manière, une créatrice de génie qui ne rechignait pas au mécénat. Elle produisit des ambiances et des rivalités, des intrigues et des désirs, des modes et des jalousies, des malheurs, des nuits blanches, des tourments, et tant d’autres ingrédients nécessaires à la fécondité artistique. Elle inspirait « tout le monde » et « tout le monde » fut inspiré par elle.[access capability= »lire_inedits »]
Les portraits que l’on a d’elle disent peu du personnage, et pour cause : Misia n’a été portraiturée que par des hommes éperdument amoureux d’elle mais à qui elle ne montrait, capricieuse et fugace, que sa silhouette pulpeuse, son chignon bulbeux, ses toilettes élaborées avec une méticulosité folle et qui n’étaient comparables qu’aux pièces montées de chez Ladurée.

Une larve phosphorescente…

Commençons par Toulouse-Lautrec qui n’a eu droit, à Villeneuve-sur-Yonne où Misia s’était installée avec son mari, Thadée Natanson, que de l’effleurer de ses pinceaux. Quelques années plus tard, il se vengera en la dépeignant sous les traits d’une marmite au double menton et à la tignasse rousse. Ce tableau, « A table chez M. et Mme Thadée Natanson », est sans doute l’unique où ressort ainsi, avec délice, l’aspect canaille de Misia. Pour sa part, Vuillard, intimidé par la « belle panthère impérieuse et sanguinaire », comme la décrivit Eugène Morand, père de l’écrivain, n’a jamais eu le courage de Lautrec. Misia fut pour lui un thème récurrent, sinon une période en soi, jusqu’à ce qu’il change de muse, en désespoir de cause.
Quant à Renoir, il peint Misia comme un beignet gonflé et luisant. Dans une de ses lettres, il lui fait des promesses : « Venez donc, je vous prie… Je vais faire en sorte que vous soyez plus belle encore sur le quatrième portrait. » Avant que leur collaboration s’achève, elle lui exhibe, lassée, les courbes de sa poitrine dénudée. Intitulée Misia avec une familiarité revendiquée, la toile fait hurler de rage Alfred Edwards, le deuxième époux de l’égérie. Pour riposter, celle-ci décide de dévoiler une partie de son buste à Bonnard. « Il paraît qu’il était fou de moi, dit-elle du peintre à son ami polonais Jozef Czapski, dommage… Il aurait dû aller plus loin. » L’aventure fait scandale. Edwards dit d’elle qu’elle est « la petite fille la plus gâtée du monde » et prend une maîtresse, l’actrice Geneviève « Ginette » Lantelme, de dix ans la cadette de sa femme. Elle instaure une relation triangulaire, puis se propose de quitter le Monsieur en échange du collier de perles de Madame et… de Madame elle-même.

Somme toute, Misia n’a pas eu de chance avec les hommes. Elle, qui a inspiré tant d’artistes, finira sa vie dans la solitude. Son dernier mari, le peintre espagnol José Maria Sert, dont elle n’a conservé que le patronyme et l’accoutumance à la morphine, la quitte pour une minette géorgienne. Un divorce à 60 ans qui la laisse légèrement empâtée et définitivement dévaluée sur le marché des déesses de l’amour. Paul Morand résumera ainsi la situation de l’ex-muse : « Certes, Misia ne crée pas, mais elle fait, dans certaines pénombres, son office utile et bienfaisant de larve phosphorescente. »

Une femme trop courte

Morand a aussi rapporté ceci : « Ah ! Ce que c’est long !, gémissait un jour Misia à Bayreuth, entendant Parsifal. Un Allemand agacé, qui était son voisin, se retourna : < em>« Êtes-vous sûre, Madame, que ce n’est pas vous qui êtes trop courte ? » » Car Misia n’a aucune culture. Elle n’a jamais ouvert un livre. Elle est restée hermétique à la poésie de Mallarmé et à la prose de Proust. « J’adore entendre des choses extrêmement intelligentes que je ne saisis pas très bien », a-t-elle avouée dans son autobiographie parue chez Gallimard.

En fait, elle était plutôt promise à une carrière de concertiste. Elle fut élevée sur les genoux de Franz Liszt, ami de la famille, qui s’était exclamé en l’entendant, enfant, jouer Beethoven : « Oh ! Si seulement je pouvais encore jouer comme cela ! » Grande fille, elle sauve Le Sacre du printemps de coupes imposées par un imprésario soucieux de rendre la partition plus « dansable », et Erik Satie de la prison après qu’il a insulté un critique. En remerciement, il lui dédie Trois morceaux en forme de poire. En musique, elle a un instinct très sûr. À Caruso, s’égosillant du matin au soir sur le yacht d’Edwards où il est invité, Misia n’hésite pas à lancer, exaspérée : « Assez, je n’en peux plus ! » Elle a sans doute eu raison de lui préférer Diaghilev, avec qui elle s’est liée d’une amitié increvable.

Misia fut une sotte utile. Irremplaçable même, comme au temps où elle pourvoyait Proust en renseignements détaillés sur les cures de rajeunissement, les nouvelles gammes de maquillage et les techniques d’ondulation des cheveux qu’elle tenait de son amie Helena Rubinstein. L’écrivain en raffolait et a fait de Misia la princesse Yourbeletieff dans Sodome et Gomorrhe. Peu avant sa mort, il lui confia : « Il y a des jours où je me rappelle étonnamment votre figure, méchante et belle. D’autres fois moins. » À l’époque, déjà, Misia se négligeait et se diluait, petit à petit, dans une mélancolie toute slave. Jusqu’à la fin de ses jours, les vraies méchancetés, elle ne les a débitées qu’en polonais, sa langue paternelle.

C’est son amie Coco Chanel qui l’a accompagnée pour son ultime voyage à l’église Notre-Dame de l’Assomption, là même où, depuis bien des années, allaient se réchauffer tous les immigrés polonais en mal du pays. C’était la moindre des choses… Sans Misia, femme lancée dans le monde, Chanel ne serait restée à tout jamais qu’une modiste provinciale, une habilleuse de joueurs de polo et de vacanciers de Deauville. La seule authentique création de Misia, soutient Claude Arnaud dans le catalogue de l’exposition, pourrait bien avoir été Coco Chanel.
Finalement, ce n’est pas si mal.[/access]

Exposition « Misia, reine de Paris », Musée d’Orsay, niveau 5, 1 rue de Bellechasse, Paris, jusqu’au 9 septembre.

Londres 2012 : grands Jeux, petit joueur

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Déjà quand il était au sommet de sa gloire, j’ai toujours éprouvé une antipathie constituée pour Carl Lewis. Pourquoi ? Sa coupe grotesque, son chauvinisme exacerbé, ses déclarations grandiloquentes, sa mégalomanie galopante de pseudo Jesse Owens bardé de sponsors…

Mon idole à l’époque, c’était le fabuleux décathlonien anglais Daley Thompson, qui ne cessait de se payer la tronche de ce péteux premier de la classe olympique. Il avait même poussé le crime de lèse-majesté assez loin en arborant, lors des JO de Los Angeles, au sommet de la Lewismania donc, un T-shirt où l’on pouvait lire : « Est-il vrai que le second plus grand athlète du monde est gay ? ». Autre temps, autres mœurs…

J’avais donc totalement oublié ce grand couillon de Carl Lewis, dont je crois qu’il est plus ou moins devenu politicien démocrate. Hélas, il a fait reparler de lui à l’occasion des JO de Londres : dans une interview récente au magazine Sport Illustrated, Carl Lewis a implicitement mis en cause Usain Bolt en expliquant que la Jamaïque aurait intérêt à renforcer sa politique antidopage et qu’il y avait de quoi « s’interroger sur des sprinteurs qui réalisent 10 sec 03 une année et 9 sec 69 la suivante ». « Des pays comme la Jamaïque n’ont pas de contrôle antidopage aléatoire, aussi peuvent-ils rester des mois sans être testés. Je ne suis pas en train de dire qu’ils ont fait quelque chose de façon certaine. Je ne sais pas. »

On rappellera, bien que ceci n’ait probablement rien à voir avec la rancœur de Lewis, qu’avec le quatrième titre qu’il a décroché jeudi soir sur la piste londonienne, Bolt a dépassé Lewis en tant qu’athlète le plus titré aux JO sur les épreuves individuelles de sprint…

Quant à Usain Bolt, il a commenté ce procès à sa façon : « Je pense qu’il veut juste attirer l’attention parce que personne ne parle plus de lui ». Un mec moins cool que le multi-champion jamaïcain aurait pu rappeler que Carl Lewis connaît d’autant mieux le problème du dopage qu’il a lui-même été pris la main dans le sac en 1988…

On dirait le Sud-Ouest…

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Les jours de beaux temps, sur la ligne 5, lorsque le métro sort de la station Bastille, les voyageurs sont brusquement éblouis à l’approche du Quai de la Rapée. Le temps de la descente puis de la montée des usagers, grâce à l’ombre des murs qui encadrent alors le train, la vue s’acclimate lentement au retour du jour et c’est comme un réveil quand la Seine apparaît, piquetée d’argent. Souvent, à cet instant, le calme se fait dans le wagon et l’on voit les visages se tourner vers les fenêtres. Si l’on se tourne du bon côté – qui n’est pas celui d’où l’on aperçoit Notre-Dame – et si l’on fait abstraction de la verdâtre Cité de la mode, au loin on remarque un horizon. C’est très rare à Paris. Enfin, le métro fait un virage de montagnes russes et s’engouffre dans la gare dont Blondin alias Monsieur Jadis ne pouvait prononcer le nom sous peine de déclencher à nouveau les fureurs historiques d’Albert Vidalie. Au chauffeur de taxi, il dira : « Au train de Toulouse, cour de départ, vous connaissez le chemin. »

« Il est un certain nombre de villes dont nous ne partons jamais réellement » écrit dans L’Air du pays Kléber Haedens dont il ne faudra surtout pas oublier le centenaire l’année prochaine. Toulouse est de celles-là. La prose élégante et précise de ce livre nous y renvoie, en passant par Londres, Biarritz, Saint-Sébastien, Nîmes et Albi. Ce journal/recueil d’articles commence le 17 mai, flâne presque une année et s’achève le 8 mars. Mais ce n’est que la première moitié du livre qui nous intéresse aujourd’hui : la fin du printemps et l’été de tout son long. Dans ces pages, la pluie et le beau temps ne sont pas des banalités, la température et la couleur du ciel y contiennent des états d’âmes aussi profonds que les plus intimes pensées. Il faut lire ces textes en plein été, lever souvent les yeux vers les nuages, se réjouir du vent qui fait tourner trop vite les pages. Les événements sportifs y côtoient les rencontres entre amis, des parties de pelote basque, la voiture de Roger Nimier, des corridas décevantes et l’orchestre du Capitole. L’esprit puissant et discret de Kléber Haedens est étourdissant, on referme ce livre et la tête nous tourne, mais on est comme reposé. C’est parce qu’on vient de vivre un été dans le Midi toulousain : le soleil brûlant a surplombé l’herbe sèche, des orages ont détrempé en quelques instants les sols craquelés, et le vent d’autan a soufflé trois jours, troublant les esprits.

À Toulouse, on dit que quand on peut voir les Pyrénées, c’est qu’il va pleuvoir, alors Kléber va faire un tour vers les stades mythiques qui affleurent ces montagnes et court se réfugier sur la côte Basque. Parfois il les traverse et déguste des tapas à Saint-Sébastien. Son écriture est si savoureuse que l’on peut voir et goûter ces plats colorés que les bars bondés multiplient à l’infini. Les nuits sont longues et les journées bien remplies. On y lit Jung, Pierre Benoît, Paul Morand, Colette et Francis Jammes, on croise Sacha Guitry, on cherche Rudolf Noureyev, on se souvient de quelques vers de Paul-Jean Toulet et d’une chanson de Charles Trenet. Comme chez le fou chantant, la joie n’est jamais très loin de la mort, et nous croisons celle d’Hemingway, de Céline et de Roger Nimier. La rentrée arrive et déjà l’automne approche, les voix de Paul Valéry et de Lord Byron résonnent. « Les frontières de l’Aveyron sont à portées de jumelles et rien ne dit que les vacances se préparent à finir ». Tant mieux, nous n’en sommes qu’à la moitié du livre.

Syrie : Sarkozy s’en va-t-en guerre

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Un ancien président, ça ne parle pas énormément. D’ordinaire, les ex locataires de l’Elysée s’en tiennent à un strict devoir de réserve, tuant le temps entre les soporifiques séances du Conseil Constitutionnel et des bains de foule place des Lices à Saint Trop’, lorsqu’ils ne sont pas occupés à siéger sous la Coupole, parmi les Quarante Immortels qui ont eu la largesse de leur offrir l’épée et le bicorne.

Patatra. Voilà qu’à peine remis de son revers du 6 mai, Nicolas Sarkozy remet les pieds dans le plat diplomatique en dispersant façon puzzle la politique étrangère de son successeur. La conversation téléphonique entre Sarkozy et le chef du Conseil National Syrien, Abdel Basset Sayda, ainsi que le communiqué officiel conjointement signé par les deux hommes, ont provoqué leur petit effet. Du jamais vu de mémoire de satrape oriental ! Sarkozy s’en prend vertement à François Hollande en insinuant que la France n’en fait pas assez pour aider les « rebelles » syriens en guerre ouverte contre le régime de Bachar Al-Assad. Comprendre entre les lignes : je me suis décarcassé pour la Libye, Flamby reste les bras ballants devant la situation syrienne, comparez un peu ! Déjà, BHL se dit ouvertement déçu par le candidat qu’il soutenait tout en vantant le « grain de folie » de son rival UMPiste. Quant aux porte-flingues de l’UMP, j’ai nommé Frédéric Lefebvre et Nadine Morano, tous deux battus dans leur circonscription législative, ils ont brusquement (re)lu Jacques Berque, Henry Laurens et Michel Seurat pour devenir de vrais spécialistes du Levant, irrémédiablement persuadés du bienfondé d’une intervention militaire internationale en terre syrienne.

Bien sûr, la manœuvre politicienne est évidente et ses ficelles bien épaisses. Mais, dans cette histoire de présidents, personne peut se targuer d’agir en conscience tant l’hypocrisie est la chose la mieux partagée du monde. Rien ne nous dit en effet qu’un Sarkozy réélu aurait géré le dossier syrien comme le cas libyen de 2011. Sauver Benghazi garantit certes de belles images de film hollywoodien avec happy end artificiellement programmée à la fin, mais cela ne fait pas de la Libye libre un Etat pérenne et démocratique, ni même un Etat de droit. De surcroît, les puissances belligérantes ayant largement outrepassé le mandat que leur confiait la résolution 1973 de l’ONU, censée assurer la simple protection des populations civiles, la Russie et la Chine qui s’étaient alors pliées à la volonté occidentale, ont retenu la leçon, au point d’entraver tout projet de texte onusien condamnant les abus du régime de Damas.

La question est simple : soit l’ancien président pense qu’il faut contourner le Conseil de sécurité soit il détient la botte secrète qui permettrait à la France de convaincre Pékin et Moscou . Le cas échéant, nous serions curieux de savoir pourquoi il n’en a pas fait usage avant le dimanche 6 mai à 20 heures.
Tout pétri de bonnes intentions interventionnistes, Sarkozy aurait donc eu les mains liées, devant composer avec son partenaire de jeu otanien, le britannique David Cameron, qui a d’autres chats à fouetter en cette période de jeux olympiques et de crise économique. Sans parler du maître de la Maison Blanche, Barack Obama dont la cible prioritaire s’appelle…Mitt Romney, à quelques mois de l’échéance présidentielle.

Mais, rassurez-vous, au niveau diplomatique comme dans nombre d’autres domaines, passée la séquence des symboles et des ravalements de façade, le changement n’est pas pour maintenant.
Comme sur la règle d’or, bientôt adoptée en catimini par la majorité parlementaire de gauche sous la forme d’une loi organique[1. Depuis hier soir, nous savons que les Sages n’ont pas jugé bon d’exiger une révision de la Constitution pour adopter la règle d’or. Hollande pourra donc formellement tenir sa promesse de ne pas inscrire cette règle dans la Constitution, tout en contentant Bruxelles et Francfort. L’histoire retiendra que le trio d’anciens présidents Sarkozy-Chirac-Giscard, siégeant rue de Montpensier, lui a donné ce coup de pouce du destin.], UMP et PS rivalisent de déclarations d’intention indignées.
Sur le cas syrien, à l’indignation déclamatoire des grognards de l’UMP, répond le pragmatisme des nouveaux dirigeants français, qui posent pour la photo avec Stéphane Hessel mais potassent leur Clausewitz dès qu’il s’agit d’affaires stratégiques sérieuses. Laurent Fabius a ainsi troqué les condamnations hémiplégiques (qui lui firent condamner très mollement l’attentat de Damas du 18 juillet) contre un attentisme de bon aloi. Le ministre a beau jeu de dénoncer l’opportunisme et l’inélégance protocolaire de l’ancien président, avant d’avancer des arguments de fond.

« La situation de la Syrie est très différente de celle de la Libye » plaide-t-il pour justifier l’immobilisme français avant d’expliquer : « d’abord, d’un point de vue géostratégique puisque la Syrie est entourée, comme chacun devrait le savoir, de l’Irak, du Liban (avec les conséquences sur Israël), de la Turquie et de la Jordanie (…) D’autre part, « les situations militaires ne sont pas du tout les mêmes : la Syrie dispose de stocks d’armes importants, notamment chimiques ». Sur ce dernier détail, qui a son importance, l’hôte du quai d’Orsay marque un point. L’armée syrienne n’est pas la légion désorganisée d’un Kadhafi obligé de recourir à des mercenaires tchadiens pour pallier la faiblesse de ses troupes. Mais, justement, si le Proche-Orient est bien une poudrière potentiellement explosive, surtout aux zones frontières (Golan, Sinaï, Kurdistan…), si la mosaïque interconfessionnelle syrienne est propice à toutes les exactions, l’Afrique subsaharienne n’est pas en reste. Laurent Fabius, son collègue de la Défense Jean-Yves Le Drian comme François Hollande mesurent l’étendue de la déstabilisation du Sahel qu’a encouragée l’aventure libyenne, au point qu’une force africaine d’intervention s’apprête à débarquer au Mali pour arracher Tombouctou aux mains des salafistes. Géostratégiquement, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) a notamment prospéré sur les ruines des Etats fragiles que sont la Libye et le Mali, où essaiment des groupes de shebab à la somalienne.

Or, lorsque l’OTAN, Sarkozy en tête, décida de lancer ses avions en soutien aux rebelles libyens, le Parti Socialiste lui reconnut enfin une petit part d’humanité en lui remettant un brevet de morale diplomatique. S’il serait extrêmement risqué, voire irréaliste, de mettre les pieds dans le bourbier syrien, le précédent libyen n’en était pas moins douteux. Même l’inspiré Hubert Védrine se trouve pris en flagrant délit d’incohérence, louant le courage de l’OTAN hier, dénonçant le risque de « faire comme Bush en Irak aujourd’hui », sans reconnaître que l’opération libyenne relevait de la même myopie tactique.

UMP ou PS, suivant que vous soyez dans la majorité ou l’opposition, vous virerez donc droit de l’hommiste ou réaliste échevelé. « Dans des circonstances aussi graves, il vaut mieux faire bloc avec la politique de son pays » conclut Fabius. En l’occurrence, Paris attend fébrilement que la bourrasque passe sur Damas avant d’accompagner la transition syrienne. Assumer l’inaction, ne serait-ce pas ici le choix de la sagesse ?

*Photo : Boquisucio

Pourquoi je hais la France

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J’avais alors 26 ans et j’arrivais de Lausanne, où les rapports entre les citoyens étaient paisibles et égalitaires. Qu’un professeur d’université ou un banquier se retrouvent au Café Romand avec un balayeur de rues semblait naturel. Qu’un conseiller fédéral − l’équivalent d’un ministre en France − se rende à Berne en train, sans garde du corps et en deuxième classe, allait de soi.
J’avais choisi Paris, le Paris des années 1960, pour y terminer ma thèse de doctorat. À peine, avais-je été engagé au Monde qu’on ne me considéra plus comme un vulgaire péquin, un roturier, voire un « petit Suisse », mais comme un individu d’essence supérieure.[access capability= »lire_inedits »] Je pensais que dans un journal de gauche − et intellectuel de surcroît −, les hommes étaient libres et égaux. Je déchantai rapidement après y avoir été engagé. J’accédais à la noblesse. On m’octroya la nationalité française. Je découvris alors avec stupéfaction les subtilités hiérarchiques dans une société de courtisans. J’étais le même et cependant, le regard des autres sur moi avait changé.

Ce n’était pas nécessairement déplaisant : je disposais dorénavant de privilèges dont je n’aurais même pas osé rêver. Mais, en contrepartie, il me fallait accepter des règles contre lesquelles tout mon être se rebellait. Pour dire la vérité, je n’avais jamais trop aimé la France, mais là, je me mettais à la haïr. Égalité, liberté, fraternité, droits de l’homme… de qui se moquait-on ?

J’exagère ? Peut-être. Mais la petite histoire qui va suivre vous aidera à comprendre. Au Monde, je m’étais lié avec un garçon, de mon âge, mais pas de mon rang. Il s’appelait Germinal et était garçon d’étage. Un subordonné, dans tous les sens du terme. Nous allions souvent jouer au baby-foot ensemble ou traîner dans les pubs de la rue des Italiens. Germinal était anarchiste, et moi libertaire.

Or, quelle ne fut pas ma surprise quand, convoqué par un rédacteur en chef adjoint, j’appris qu’il n’était pas de bon ton qu’un collaborateur du journal se lie avec un garçon d’étage. Je sentis le sol vaciller sous moi. Toute une éducation à refaire… Ici, on ne fraye pas avec les gens du commun. Je n’en revenais pas. Quelques mois plus tard, Germinal se suicidait. J’étouffai ma rage, mais je me gardai bien de l’oublier.

Ces quelques lignes sont écrites en souvenir d’une amitié brisée par le mur invisible qui sépare les hommes, y compris les « républicains » qui se réclament le plus ardemment de la démocratie et font profession de la propager. Prétendre que la France est une démocratie relève de la mauvaise foi ou de l’ignorance. On y achète la paix sociale et on y vend le mépris. L’« exception culturelle française » n’est qu’une imposture de plus alors que les petits marquis écrasent les manants et qu’on célèbre les plus flagorneurs, qui confortent les Français dans l’image flatteuse qu’ils se font d’eux-mêmes et de leur modèle social. Si c’est cela la démocratie, alors je veux bien être pendu.[/access]

Que seraient les JO sans les lumières d’EDF ?

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Vous avez sans doute remarqué que les Jeux Olympiques se déroulent en ce moment à Londres : un cocorico radiophonique vous scie les esgourdes toutes les dix secondes sur France Info ; et personne ne peut y échapper, même mon épouse qui les boycotte (les JO? pas les oneilles) – elle n’a pas digéré le coup des athlètes voilées.

Vous savez certainement aussi qu’un des partenaires et principaux fournisseurs d’éclairage est EDF, une campagne de publicité est d’ailleurs en cours et c’est de cela dont je souhaitais vous causer: vous avez évidemment vu les grands panneaux illustrés d’un sportif en action (photos chiadées de surhommes esthétiquement corrects), mais avez-vous bien lu le slogan ? Il vaut son pesant de fish and chips, deux points j’ouvre les guillemets : « les athlètes sont la lumière des jeux, nous sommes fiers de les éclairer »

Pensez qu’il y a une équipe entière de surdiplômés surpayés qui se raclent les fonds de méninges pour concocter des campagnes géniales accompagnées des messages les plus audacieux, ceux qui font que vous résiliez immédiatement votre abonnement chez Poweo pour vous brancher chez EDF et profiter de votre Home Cinéma 24 heures sur 24, Avatar en 3D en boucle avec le dolby surround à donf … Et que pendant ce temps-là, EDF éclaire la lumière… Mieux vaut en rire, mais le « créatif » du « pool com » devrait reprendre un peu de Grévisse.

Taubira et les centres fermés : laxisme judiciaire ou rigueur budgétaire ?

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Les polémiques se suivent mais ne se ressemblent pas. Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, a fait scandale après l’évacuation d’un camp de Roms hier près de Lille. Deux jours plus tôt, c’est sa collègue de la Justice Christiane Taubira qui se prenait une volée de bois vert après avoir estimé dans Libération qu’il fallait « arrêter » avec les courtes peines et dénoncé le « fantasme » des centres éducatifs fermés comme solution à la délinquance juvénile. La pièce est parfaitement rodée. Valls joue les sécuritaires et Taubira les bobos bien-pensantes.

Mais dans les faits, Valls et Taubira sont soumis à la même logique, celle de la rigueur budgétaire. Il n’y a pas de division idéologique entre eux, juste une manière différente de passer de la pommade. A l’heure où la France s’apprête à ratifier la règle d’or européenne sans devoir réviser la Constitution, l’austérité est bel et bien la vraie ligne directrice de la politique actuelle. Valls peut expulser tous les Roms de France sous les caméras de TF1, créer ses zones de sécurité prioritaires, il ne pourra pas cacher que la police sera toujours soumise à la diète.

Idem pour Taubira. Son humanisme affiché n’est qu’un vernis destiné à masquer une politique pénale au rabais, sous les applaudissements de la gauche libertaire. Pourtant, le programme de François Hollande affichait certaines ambitions avec le « doublement » des centres éducatifs fermés (CEF), entendant même les porter à 80 en cinq ans. Lors de leur création en 2002, la gauche avait dénoncé ces mêmes centres en agitant le spectre des maisons de correction. Mais en novembre dernier, après le meurtre et le viol de la jeune Agnès par un mineur, le PS s’est rallié à ce dispositif.

Un dispositif aujourd’hui dénoncé aujourd’hui par Taubira. « Il faut sortir du fantasme CEF. Il faut arrêter de se dire que c’est la solution », a-t-elle déclaré dans Libé en soulignant les « 80% de non-récidive » des jeunes placés en milieu ouvert. La ministre s’est en cela opposée à la transformation de 18 foyers en CEF : « Arithmétiquement et mécaniquement, cette transformation serait incongrue ». Face à la polémique, la Chancellerie a dû préciser un peu plus tard que 4 CEF seront bien ouverts en 2012 par « création » nouvelle et non par transformation de foyers. Toutefois, une mission d’évaluation devrait se pencher sur les CEF.

La vérité, c’est que doubler le nombre de centres éducatifs fermés coûterait cher. Hollande a d’ores et déjà annoncé que la police, la gendarmerie et la justice devraient se contenter de 1000 postes en plus par an durant le quinquennat. Alors plutôt que d’avouer qu’on délaissera la justice des mineurs au nom des traités bruxellois, Taubira préfère faire passer ça pour de l’humanisme. Habile.

Sur les peines de prison, la ministre de la Justice veut lutter contre l’enfermement à tout prix à l’heure où les prisons sont surpeuplées. Une de ses pistes pour désengorger les établissements pénitentiaires : « arrêter » avec les peines courtes. « Il y a des années qu’on sait que la prison, sur les courtes peines, génère de la récidive, c’est presque mécanique. Il faut arrêter ! Ça désocialise, ça coûte cher et ça fait de nouvelles victimes », a-t-elle lancé.

Et que compte faire la ministre ? Abroger une partie de Code pénal ? La loi Dati de 2009 permet déjà d’éviter une peine de prison de moins de deux ans (un an pour les récidivistes). Les condamnés concernés se voient alors proposer un aménagement de peine pour éviter de remplir les cellules. Au 1er mai 2011, selon le ministère de la Justice, 17,5% des personnes condamnées bénéficiaient d’un aménagement de peine, contre 14,1% en mai 2009. Une évolution surtout due au placement sous bracelet électronique.

Bien évidemment, pour éviter la surpopulation carcérale, l’autre solution aurait été de construire plus de places de prison. Mais une des premières annonces de Taubira a été de réduire le plan de construction prévu par la droite de 80 000 à 63 000 places d’ici 2017. La faute à la rigueur encore. Les aménagements de peine ne sont alors qu’une excuse pour éviter un coûteux plan de construction de places de prisons. Le risque est de substituer une logique budgétaire et non de dangerosité dans l’extension de ces aménagements.

Certes, d’un point de vue légal, les condamnés évitant la prison ne sont pas relâchés dans la nature. Et pour suivre ces condamnés, il faudrait augmenter les effectifs des services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP). Le manque de moyens des SPIP avait déjà été pointé en 2011 après l’affaire de Pornic, le meurtrier présumé Tony Meilhon ayant pu échapper à sa mesure de « surveillance judiciaire » prise après sa dernière incarcération.

Mais avec Taubira, ce sera toujours les vaches maigres pour les SPIP. Les maigres effectifs supplémentaires promis pour la justice devraient prioritairement servir au fonctionnement des tribunaux, notamment pour les greffiers. La ministre de la Justice a toutefois assuré : « Ça fait partie de mes priorités de rétablir un volet suffisant de conseillers pénitentiaires ». Un vœu pieu quand on sait que Bercy ne lui donnera pas les moyens de sa politique. Preuve que la cible de Bruxelles, ce n’est plus seulement l’Etat social, c’est aussi l’Etat pénal.

*Photo : Parti socialiste

La seconde mort de Michel Polac

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A l’annonce du décès de Michel Polac, la ministre de la Culture de la communication Aurélie Filippetti a salué « un homme qui n’aimait pas les idées tièdes », « engagé » mais « inclassable » bien que « son cœur battait bien sûr à gauche ». Inclassable, impertinent et de gauche : ces trois ingrédients roboratifs composent la majorité des commentaires hagiographiques des clercs médiatiques. En irait-il autrement si le regretté Polac avait été un bouillonnant rebelle de droite ? Je n’ose le penser. Mais, pour nous rassurer, enquêtons au pays des « tièdes »…

La plupart de nos confrères – auquel nous reconnaissons un droit à la paresse, surtout en août ! – ont mécaniquement (ré)écrit le même article en énumérant les réactions des personnalités connectées sur Twitter lorsqu’elles ont appris la mort de l’animateur de Droit de réponse. Mais Polac avait plusieurs cordes à son arc, comme la réalisation du documentaire D’un Céline l’autre sur l’auteur de Mort à crédit. Cette inventivité lui vaut notamment l’hommage appuyé de Jérôme Garcin, son successeur à la présentation de l’émission de radio Le Masque et la Plume, que Polac avait lancée au début des années 1950. Garcin revient en effet sur l’épitaphe que Polac s’était choisie : « Touche-à-tout, il a fini par toucher terre’. Ça, c’était Polac. » Belle fraternité. Esprit chagrin à ses heures, le même Garcin n’a pas toujours eu la même ouverture d’esprit. En témoignent ses procès moraux répétés contre Renaud Camus – un excellent thermomètre de la liberté d’expression, quoiqu’on pense de ses écrits et positionnements politiques- dont il fustige la « bouillie xénophobe » et s’étonne même qu’il ait trouvé éditeur pour son journal, lui intimant l’ordre de « fermer sa gueule » (sic).

Mais allons voir du côté des politiques pour ne pas trop accabler la profession. Hélas, on ne trouvera pas d’éloge posthume de Polac à droite, signe que le sectarisme n’est pas l’apanage d’un camp. Côté gauche donc, Martine Aubry estime que « son ton d’une grande acuité et d’une grande modernité a été pour beaucoup dans ce succès ». Dans son Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite (1995), co-écrit avec l’inénarrable Olivier Duhamel, celle qui n’était pas encore première secrétaire du PS ne se contentait pas d’exalter la « France que nous aimons, forte de ses valeurs et de son histoire, la France de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ». C’est empreinte d’« acuité » et de « modernité » qu’Aubry définissait alors « le plaisir de haïr » comme « le vrai ressort du nazisme hier, du lepénisme aujourd’hui, de l’extrême droite toujours ». Après ce parallèle douteux, notoirement insultant pour les victimes du nazisme qui se comptent en millions, à la différence des cibles du lepénisme, Aubry et Duhamel précisent leur conception du pluralisme politique : « L’erreur n’est pas d’avoir trop longtemps toléré le Front national, l’erreur est de n’avoir pas sérieusement posé la question de son interdiction ou, plus exactement, en premier lieu, la question abstraite de la limite du tolérable dans un État démocratique, du degré de liberté laissé aux ennemis de la liberté, de la ligne jaune (ou blanche, désormais) à ne pas franchir, des principes en vertu desquels un mouvement politique pourrait, devrait être interdit (…) Si ce travail, intellectuel d’abord, constitutionnel ensuite, était enfin mené à bien, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire seraient mieux guidés dans leur mission de protection de la démocratie ». Interdire un parti qui représentait à l’époque 15% de l’électorat parce qu’on le juge « xénophobe » et « national-raciste », voilà le traitement infligé aux ennemis des « valeurs de la démocratie », coupables de ne pas penser dans les clous. Faire disparaître le FN des écrans radars démocratiques, il fallait y penser. Un vrai prodige à la Houdini. Les pisse-vinaigre noteront d’ailleurs que ce brillant ouvrage n’a pas enrayé la montée du Front National ni empêché le séisme du 21 avril 2002. La faute à sa trop faible audience sans doute…

Mais tout cela nous éloigne de la brillante carrière de polémiste et de journaliste littéraire de Michel Polac, me direz-vous. Pas sûr. Pour conclure cette petite investigation, laissons la parole au plus illustre des Français, du moins au premier d’entre eux. Le président de la République soutient que Polac « aura marqué par ses émissions impertinentes et indépendantes, les esprits de millions d’auditeurs et de téléspectateurs ». L’indépendance, une qualité précieuse et parfois coûteuse dans le journalisme. Pour avoir inélégamment écrit sur Twitter – décidément, un bien beau télécran postmoderne – que Valérie Trierweiler avait réussi grâce à ses charmes, Pierre Salviac a été débarqué de RTL, dans la quasi indifférence générale.

Certes, nous ne sommes plus au temps où Bouygues licenciait Polac de TF1 pour avoir évoqué les soupçons de corruption dans la construction du pont de l’île de Ré, ainsi que l’a relevé Corinne Lepage. L’époque a les gloires qu’elle mérite. Pour occuper un champ idéologique largement hégémonique, Michel Polac finit encensé et marqué des stigmates de l’irrévérence. Tout le monde n’a pas cette chance.

*Photo : Alain Bachellier

Mes départementales

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« En étrange pays dans mon pays lui-même » (Aragon)

Ils ont déjà disparu des plaques d’immatriculation, en attendant d’être les victimes de la prochaine simplification administrative. Il faut en finir avec le mille-feuille, paraît-il. Le Land, pardon, la Région, serait plus adapté à l’Europe nouvelle. Les départements, c’était pourtant l’ADN de la République. Alors, pour les saluer une dernière fois, une litanie intime :

01. Avoir 12 ans. S’ennuyer à Divonne-les-Bains, au milieu des années 1970. Lire Les Chouans sur l’Esplanade du Lac.[access capability= »lire_inedits »]

02. Aller à une fête sur les hauteurs de Soissons, fin août 1997, chez un ami qui travaille à L’Union. Revenir au petit matin, dans un hôtel de zone commerciale. Apprendre, en écoutant France Info, la mort de Lady Di.

03. Parler de Valery Larbaud pendant une balade en vélo entre Chantelle et Ébreuil, pour fêter le bac de français. Jeunes gens d’autrefois à l’orée des années 1980.

04. À Manosque, encore une fois, vérifier une émotion littéraire : l’odeur des femmes et de la lavande est-elle la même que dans Jean le Bleu ?

05. À 2400 m d’altitude, dans le Queyras, sur la frontière italienne, se rappeler qu’on a eu une pleurésie : un courant d’air dans la cage thoracique. Voir le clocher de Casteldelfino. Avoir envie de relire Michel Mohrt.

06. Être tout petit à Vallauris. Un seul souvenir : des grands-parents choisissent des céramiques aux motifs psychédéliques.

07. Animer un atelier d’écriture avec des détenus dans la maison d’arrêt de Privas, qui date de Napoléon III. Elle n’est pas plus grande qu’une école primaire. Atmosphère orageuse dehors et dedans. Il faut dire que les détenus ont une vue magnifique depuis leur cellule et que ça n’aide pas.

08. Y aller souvent pour Rimbaud, bien sûr, mais aussi pour les spahis de La Horgne et leur charge désespérée contre les Panzers, le 15 juin 1940. Nation de poètes et de guerriers. On devrait, normalement, n’avoir peur de rien, non ?

09. N’être jamais allé en Ariège. Avoir juste un sourire en constatant, quand on lit les résultats électoraux de ce département dans les journaux qu’il dispose au Conseil général de 22 conseillers socialistes sur… 22.

10. Aller à Urville pour voir où naît le Drappier, le champagne préféré du Général, et puis goûter sa variante zéro dosage. Dans l’Aube, le jour se lève sur les papilles.

11. Aimer l’idée que ce département français soit le seul à avoir un prénom de fille.

12. Passer sur le viaduc de Millau, se souvenir que l’on était obligé, avant, d’entrer dans la ville et que c’était long. S’être même arrêté à son célèbre McDo.

13. À Marseille, boire une bouteille de Bandol blanc qui luit doucement dans le jardin d’une villa du quartier Saint-Barnabé. C’est la nuit. Se croire dans un film de Visconti.

14. Réviser l’oral de Normale Sup à Trouville. Croiser Marguerite Duras rue des Bains. Se dire que c’est un mauvais présage pour le concours. Effectivement. On a raté.

15. Voir à Saint-Flour une plaque sur une imprimerie : en 1944, Paul Eluard fit composer là, clandestinement, Sept poèmes d’amour en guerre.

16. Les caves de Cognac et la « part des anges » sur les voûtes. Le soleil sur Barbezieux et le fantôme en nœud papillon de Chardonne. Relire Eva, Claire, Les Destinées sentimentales.

17. Comprendre que les étés à Pontaillac ne reviendront plus, ni les films de série Z que le cinéma du Casino passait en deuxième partie de soirée.

18. Faire une étape à Saint-Amand-Montrond. Se demander pourquoi le nom nous dit quelque chose. Mais si : tous ces livres de poches imprimés par l’imprimerie Bussière.

19. Vivre trois mois à Brive, seulement pour lire et écrire. Y être heureux. En repartir. En concevoir une vraie mélancolie.

20. Aller en Corse, un de ces jours. Après tout, la Corse, c’est la France. Non ?

21. Dijon : avoir eu pour maire un chanoine, c’est une chose. Mais un chanoine qui a inventé un apéro, c’en est une autre. Précisons que le vrai kir, c’est avec du cassis et rien d’autre.

22. Se baigner au Val-André et nager dans la baie de Saint-Brieuc. C’était avant les algues vertes.

23. Apprendre récemment qu’on ne dit pas « dans la Creuse » mais « en Creuse ». Par exemple, le cinéaste génial et méconnu Peter Watkins vit « en Creuse ».

24. Domme : contempler la Dordogne depuis un à-pic éblouissant. Dans les grottes, le fantôme de l’écrivain fou François Augiéras, notre Thoreau, rôde pour l’éternité.

25. Rendre visite aux Gourmands lisent, à Besançon. Libraire pointu et caviste naturel. Lire et boire en même temps : une certaine idée du paradis.

26. Sur l’autoroute au large de Valence, se dire d’un seul coup, parce qu’une certaine qualité de lumière et d’espace a changé : « Ça y est, c’est le Sud. »

27. Habiter Évreux et être un Ébroïcien. Il y a de ces adjectifs…

28. « À Maintenon, dans l’Eure garnie de fausses salades… » (Paul Morand, Bains Publics).

29. Entendre un des premiers concerts du groupe Elmer Food Beat en plein champ, à 50 ou 60 km de Brest. Le plastique, c’est fantastique. Le Finistère aussi.

30. Pendant l’été 2003, dans une villa avec piscine, à Aramon, apprendre chaque jour que des centaines de vieillards meurent de la canicule. En concevoir une certaine culpabilité.

31. Retrouver la fraîcheur de ce granité citron, le même été 2003, après avoir visité la fondation Bemberg à Toulouse.

32. Ne jamais oublier la Gascogne et d’Artagnan. Ne jamais oublier d’amuïr la consonne finale quand on dit « Gers ».

33. Le département de Mauriac et du Chasse-Spleen. Les deux à pratiquer avec modération.

34. Comprendre enfin Le Cimetière marin de Valéry en se rendant sur les lieux : « Midi le juste y compose de feux/La mer, la mer, toujours recommencée. »

35. Une fois par an, au moins, aller à Saint-Malo. À défaut, revoir Conte d’été de Rohmer.

36. Se sentir parfaitement en France quand le train ralentit en arrivant vers Argenton-sur-Creuse : châteaux, rivières, collines.

37. Boire toujours, ne mourir jamais. « Chinon, Chinon, petite ville, grand renom » : Rabelais, le cabernet franc, le tuffeau, les caves peintes.

38. Naître à Grenoble et devenir moniteur de ski. Naître à Grenoble et devenir Stendhal. Mon choix est vite fait.

39. Boire de l’Arbois-Pupillin de Pierre Overnoy. En boire un peu trop et, à la fin, voir la Vouivre dont le créateur, Marcel Aymé, est né dans le même département.

40. À l’époque, en famille, dans un cortège de R16 et de Ford Escort mettre trois jours pour aller de Rouen au Portugal. Le premier soir, on arrivait sur la RN10, une vraie tueuse en ligne droite jusqu’à l’Espagne, bordées par les murs noirs de pins et de carcasses accidentées.

41. Devenir célèbre, pour un département, grâce à une chanson de Michel Delpech. Passer pour des ploucs sympas, du coup, depuis les années 1970.

42. Nul n’est censé ignorer la Loire. Je l’ai bien vu dans une rencontre avec des détenus à la prison de Roanne.

43. Au Chambon-sur-Lignon, sauver des juifs pendant la guerre, laisser Camus travailler tranquillement au Malentendu et avoir avec Le Cheyne un des plus grands éditeurs français de poésie. Pas mal pour 3000 habitants.

44. Se perdre dans les glaces du passage Pommeraye : voir les reflets de Breton, Vaché, Gracq, Mandiargues.

45. Le département qui a représenté la France résiduelle pendant la guerre de Cent ans, avant la Reconquista de Jeanne d’Arc. Se souvenir de la chanson :
« Mes amis, que reste-t-il
À ce Dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme ! »

46. Un baiser vertige à Rocamadour, un verre à la terrasse de l’hôtel Terminus de Saint-Céré sous la fenêtre de la chambre n° 2, celle de Pierre Benoit.

47. Être la plus jolie collègue dans mon collège du Nord. Venir du Lot-et-Garonne. Ne rester que deux ans. Laisser l’impression que le Lot-et-Garonne est peuplée de mathématiciennes blondes qui sentent L’Air du Temps.

48. Avoir 14 ans, aller acheter des croissants à la boulangerie de Meyrueis. Être servi par le boulanger lui-même qui me demande : « T’es catholique, toi ? » Je réponds oui. « Tant mieux, parce qu’il n’y a que des protestants par ici, même ma femme. »

49. Faire confiance au poète pour vous parler de leur province :
« Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine. »

50. Chaque année, en février ou mars, aller déjeuner chez Gilles Perrault puis pousser jusqu’à la tombe de Barbey, à Saint-Sauveur-le-Vicomte.

51. Imaginer le sourire de l’ange, sur la cathédrale, si l’ultime prophétie de Céline se réalise : l’invasion chinoise arrêtée « en passant par où vous savez… Reims, Épernay… de ces profondeurs pétillantes que plus rien n’existe… »

52. Colombey-les-Deux-Églises. De Gaulle. « Personne n’y viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… » Je suis un lapin.

53. Laval, constater la schizophrénie architecturale discrète d’une ville qui ne sait pas si elle est normande, bretonne, angevine.

54. Collectionner mentalement les plus belles places d’Europe. Constater que la place Stanislas reste dans le top ten, toujours.

55. Vaucouleurs : ne jamais oublier la petite bergère qui vient y demander escorte pour sauver la France. Pays de vierges guerrières et de châteaux qui ne tombent pas.

56. Ne s’être jamais senti aussi libre qu’à l’armée. On ne devrait jamais quitter Coëtquidan.

57. Rue du XXe Corps américain, à Metz, à 10 ans : feuilleter mon premier Lui en cachette, dans l’épicerie-librairie-tabac d’une grand-tante, entre les tartes au sucre et les saucisses au jambon.

58. Trouver un escrimeur qui explique la « botte de Nevers », l’arme secrète de Lagardère. Rien de plus français que l’escrime. Esquive, audace, élégance.

59. Aller à Lille, traîner à la Vieille-Bourse, trouver l’essentiel pour une vie d’honnête homme : des joueurs d’échecs, des livres anciens, des marchandes de fleurs…

60. De Beauvais, éviter de ne connaître que l’aéroport low-cost et pas la cathédrale qui a la plus haute nef de l’Occident chrétien. Mais qui s’effondre inéluctablement. Sinon, ne pas s’étonner, après, d’avoir une vison low-cost de ses racines.

61. Faire le voyage à Rémalard, sur les traces d’Octave Mirbeau. Le fétichisme littéraire coûte surtout cher en essence, par les temps qui courent.

62. Sentir une parfaite sensation d’accord avec le monde à bord d’un char à voile qui file sur 20 km entre Le Touquet et Berck.

63. Voir L’Argent de poche de Truffaut (1976) qui se passe à Thiers. Mesurer tout ce qui a été perdu, le cœur serré.

64. Le département de Paul-Jean Toulet, du piment d’Espelette et des surfeuses blondes. Y songer comme une retraite possible.

65. Un de ces jours, visiter le musée des Hussards qui vient de rouvrir à Massey. « Tout hussard qui n’est pas mort à 30 ans est un jean-foutre » disait le général Lasalle, mort à 34 ans à Wagram.

66. Éviter un des plus vilains littoraux de France. Même Collioure a des allures de musée.

67. À Strasbourg, déguster une crème brûlée au foie gras Chez Yvonne après avoir signé à la librairie Kléber.

68. À Colmar, présenter un roman jeunesse dans un petit lycée adorable qui ressemble à une maison de poupées.

69. Avoir eu envie d’aller à Lyon après avoir entendu Pierre Boutang me parler de La Délie, de Maurice Scève.

70. Dans les cahiers de doléance des paysans de Champagney, lire la première condamnation de l’esclavage.

71. Pour trouver la plus belle expression du chardonnay en matière de mâcon, boire les vins de Philippe Valette.

72. Voir un Indien d’Amazonie se promener au salon du livre du Mans. Rassurez-vous, il avait été invité.

73. Savoie : préférer le gâteau du même nom aux indépendantistes du coin.

74. Dans un lycée privé de la banlieue d’Annemasse, sur la frontière suisse, prendre le chemin caché qui servait aux prêtres à faire passer les juifs de l’autre côté.

75. Paris : être un département sans routes départementales.

76. Naître à Rouen, dans une ville où ont vécu dans le même pâté de maison Corneille, Saint-Amant, Fontenelle, Flaubert, ça crée des obligations.

77. Savoir dire comme le charmant Éric Holder : « Je suis l’écrivain le plus connu de Thiercelieux » qui compte moins de 1000 habitants.

78. Intuition chinoise. Versailles où le feng-shui français : eau, pierre, ciel en équilibre parfait.

79. S’arrêter à Niort le temps d’un déjeuner rapide. Être surpris par l’architecture des immeubles des différentes banques et mutuelles. Impression d’une ambassade extra-terrestre installée dans une préfecture endormie.

80. Entendre les explosions dans la baie de Somme quand les services de déminage font exploser, encore aujourd’hui, les obus retrouvés de la guerre de 14.

81. Carmaux : être plutôt guesdiste, mais quand même aller rendre hommage à Jaurès et à sa statue en partant, évidemment, du boulevard Gambetta.

82. Un jour, aller à Orgueil (1425 habitants). Nom de pays : le pays.

83. Oublier le front de mer bétonné, les résidences sécurisées, les députés assassinés. Se souvenir du marché d’Ollioules, ses tomates Cœur de bœuf, ses tapenades, ses anchoïades.

84. Dans la maison René Char à L’Isle-sur-la-Sorgue, lire une lettre de Nicolas de Staël sur le « cassé-bleu », écrite peu d’années avant son suicide. Comprendre en ressortant et en regardant le ciel.

85. Rêver de mon grand-père mort qui m’apparaît toujours au même endroit : la plage de Saint-Jean-de-Monts parce que c’est là qu’il m’a appris à nager.

86. Décourager les vocations d’enseignants en les forçant à accompagner un voyage scolaire au Futuroscope.

87. Sur le mont Gargan, au bout du plateau de Millevaches, où les portables ne passent pas, se souvenir de Guingouin, le « préfet du maquis » et des 2000 FTP tenant tête aux divisions SS et à la Milice.

88. Être invité à un festival de roman noir à La Bresse, dans le Pays Blanc. Boire de l’alcool de gentiane, évidemment interdit. Le goût même de la terre humide.

89. « Vézelay Vézelay Vézelay Vézelay. » Dire avec Aragon que c’est le plus bel alexandrin de la langue française.

90. Belfort : le territoire du lion. Saluer son frère jumeau à Denfert-Rochereau. Toujours prêt à rugir ? Espérons-le.

Note : Il ne sera pas question ici des départements d’outre-mer qui incitent à d’autres genres de rêveries ni de ceux de la région parisienne, nés du découpage technocratique des années 1960, qui, eux, n’incitent à aucune.[/access]

Mon ami Michel Polac

3

Tout a été dit sur Michel Polac. Et, pourtant, j’ai l’impression que personne n’a pris la mesure du talent exceptionnel de cet homme modeste qui avançait masqué mais qui, dès qu’il se mettait à l’œuvre bouleversait les règles du jeu, moins par anticonformisme que par fidélité à ce qu’il éprouvait. Jamais il ne s’est soucié de son image et moins encore des honneurs. Il ne cherchait ni à être connu, ni à être aimé, mais à ne pas se trahir. Le résultat paradoxal est qu’il a été célèbre et adulé, tout en demeurant toujours aussi simple et naturel. S’il avançait masqué, ce n’était pas pour tromper son monde, mais uniquement pour que le monde le laisse en paix.

Écrivain, bien sûr, il l’était et son Journal vaut bien ceux d’Amiel, de Jules Renard ou de Gide. Cinéaste, bien sûr, il l’était aussi. Et viendra le jour où l’on reconnaîtra en lui un Lubitsch français. Journaliste, cela va de soi, et l’un des rares à non seulement dire ce qu’il pensait, mais aussi à avoir un appétit insatiable pour les littératures étrangères. À vrai dire, il n’était jamais autant chez lui qu’à l’étranger et sa biographie constitue en soi une œuvre marquée par le dépaysement. Ce Casanova en velours côtelé n’hésita pas à sauter dans le Transiranien pour sauver une belle iranienne.

Homme de télévision enfin et, pour une fois, plus fort que la cage où l’on enferme les pitres, les exhibitionnistes et le pitoyable bataillon de ceux qui visent une gloire éphémère dans ce bocal où, placide, il tirait sur sa pipe et sur toutes les formes d’imposture.

Je ne lui ai pas connu beaucoup d’amis vraiment proches. Il en est un pourtant, sans doute son meilleur ami, avec lequel il avait bien des points communs. Je veux parler du philosophe Clément Rosset. Nous dînions souvent tous les trois dans un petit restaurant italien et je sentais entre les deux hommes une complicité touchante. L’un, Clément Rosset, goûtait les vins, cependant que l’autre, Michel Polac le regardait avec cet œil attendri et moqueur que je lui connaissais bien. Nous parlions aussi bien de la thèse de Jankélévitch que des romans de Theodor Lessing ou des affaires du monde. L’un et l’autre étaient des agnostiques aussi bien en politique qu’en religion. Ils raillaient les vendeurs d’illusions et carburaient à l’humour le plus dévastateur.

Maintenant que Michel Polac est mort, j’ai l’impression qu’il me reste tout à redécouvrir de lui. Il nous a légué ce qu’un homme peut laisser de plus précieux à la postérité : le souci d’être soi en toutes circonstances, sans jamais être prisonnier de son moi. Il souhaitait être hors de lui à la manière d’un maître zen (c’était le titre de son livre : Hors de Soi). Il l’est enfin.