Bons vivants angoissés de tout pays, unissez-vous… et payez vous un billet d’avion pour la charmante bourgade de Boulder, dans le Colorado qui dispose peut-être enfin de la solution à vos problèmes. En effet, camarades bons vivants, ne vous résignez pas à l’infarctus et ne déprimez pas devant votre dernière feuille d’analyses qui a fait exploser les indicateurs de la Sainte Trinité de vos sauvages et voluptueux appétits : Gammas GT (qui hélas ne sont pas des voitures de sport décapotables), cholestérol et triglycérides.
A Boulder, on ne fait pas que du ski, on fait de la recherche aussi. Précipitez vous à l’université et demandez au professeur Leslie Weinland une injection massive de sang de python birman, un serpent du genre mahousse qui peut manger un alligator en guise de casse-croûte. Mais, même lors de ces festins pantagruéliques, durant lesquels les triglycérides du python birman sont multipliées par 50, on ne constate aucun dépôt graisseux sur le muscle cardiaque et même, dans le sang, la sécrétion augmentée d’une enzyme, la superoxyne dismutase dont les effets protecteurs du cœur sont connus même chez l’homme.
Bien sûr, pour l’instant, ce protocole est encore expérimental et n’a pas dépassé le stade de la souris. Mais le temps presse. De toute façon, ce genre de traitement ne sera pas remboursé par la sécu ni par les mutuelles, en admettant qu’il y en ait encore dans les années qui viennent. Alors n’attendez pas, et juste avant vos prochaines agapes, avant les rillettes, le saucisson chaud, le tablier de sapeur, la blanquette de veau et les bouteilles de Cheverny rouge de chez Villemade, n’oubliez pas de prendre un gorgeon de sang de python, histoire de vous tapisser les artères.
Dans le cabinet des curiosités contemporaines, le plaisir masochiste occupe une place de choix. Engloutir une tartine de Nutella préalablement beurrée, avaler cet amalgame de graisse et d’émulsifiants tout en éprouvant une vague sensation de satiété : tel est le plaisir paradoxal que nous offre Bref, programme court qui fait fureur sur Canal + .
Comme une parfaite mignonnette du « Grand Journal » dans lequel il s’insère, Bref met en scène les tribulations d’un trentenaire moyen − dans son appartement, au supermarché, chez ses parents ou dans des soirées amicales. L’adjectif « moyen » dit tout. Moyen comme un jeune cadre dynamique qui ne trouve pas de sens à son existence, moyen comme un post-adolescent à la vie sentimentale fantasmée, moyen comme le quotidien d’un parisien lambda mal rasé. Vous pouvez croire le personnage lacanien de Bref : il est votre inconscient qui parle. Et, infatigable, il répète ce mantra à longueur d’épisode : Je est un type normal, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Toute branchitude égale par ailleurs, l’obsession de la proximité fait de cette série-dont-vous-êtes-le-héros le pendant sédentaire de Plus belle la vie.
À la différence de leurs aînés, les enfants de The Big Lebowski et de Fight Club se mentent peu à eux-mêmes. Ils savent pourquoi Bref les rassure : tout bonnement, parce que son héros n’est pas plus fort qu’eux. Auparavant, on admirait les grands hommes pour leur supériorité, ce je-ne-sais-quoi (la grandeur, la témérité, voire la folie) qui en faisait des êtres au-dessus du commun des mortels. La fascination des masses se projetait sur les masques modernes que sont les grands comédiens incarnant nos idoles de jeunesse : le Delon du Guépard, le Gérard Philippe de La Tulipe noire ou le Belmondo de A bout de souffle remplissaient cette fonction identificatrice. Puis vint la télé-réalité et son défilé de jeunes déculturés, bimbos candides, glandeurs bodybuildés ou queutards invétérés. Des idiots du village, sinon rien. Entre deux coupures pub, M6 et TF1 obéissaient au mot d’ordre du VRP Benoît Poelvoorde dans Les Portes de la gloire, film hilarant d’ailleurs : « Tu es là pour leur vendre de la merde et les féliciter d’avoir choisi la reliure. » Dans une version moins vulgaire mais tout aussi crue, cela donne la fameuse maxime de Patrick Le Lay, pendu par les grands inquisiteurs de la télévision après avoir avoué « vendre du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola.
Bref et son « Grand Journal » paternel ne disent pas autre chose, mais ils le disent sans le dire : le héros est comme vous, parce qu’il consomme. Point. Ballotté entre Facebook, ses substituts sexuels virtuels et ses inénarrables « potes », ces figures concentrées de l’homme consommateur (de femmes, d’alcool, de Sopalin, de « contacts » internautiques…), M. Bref se contente d’avoir ou d’avoir l’air, à défaut d’être.
Cette accumulation compose le portrait de l’homme médian : l’ébauche d’un capitaliste-malgré-lui qui se goinfre de marchandises pour atteindre ses objectifs, évidemment tous quantifiables : baiser, décrocher un boulot, jouir avant de crever…
On savait déjà que la télévision nous plongeait en permanence dans le grand bain bouillant de l’indistinction, y compris sur des chaînes de service public où plus personne ne s’offusque à l’idée de faire dialoguer Édouard Balladur avec la dernière miss météo millésimée. Mais ce qui fait la force supplémentaire de Bref, c’est son effroyable efficacité pour enchaîner des ersatz de vannes calibrés comme des menus de malbouffe à l’arrière-goût sucré. Et vous présenter l’addiction mortifère qui va avec.
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D’innovation en modernisation et de modernisation en innovation, la SNCF nous conduit chaque jour un peu plus loin dans l’effroi. La métaphysique ultralibérale qui étend ses effets en elle est, on le sait, très généreuse en désastres. Il ne se passe désormais plus une demi-heure sans qu’une nouvelle « modernisation » n’éclate sans pitié à la gueule de ses employés ou de ceux qui ont le malheur d’être devenus ses « clients ». Chaque progrès vers la « rationalisation » marchande représente invariablement un pas supplémentaire vers une irrationalité dont tout un chacun − à l’exception du cas sans espoir des « spécialistes » − peut mesurer les ravages quotidiens et concrets.
Un beau jour, la fureur modernisatrice de la SNCF vous frappe par surprise dans les chiottes. Les voici transformées en grotesques et rebutantes cabines spatiales hautement technologisées, dont l’accès est désormais réservé aux technophiles les plus pointus, c’est-à-dire aux enfants et aux adolescents.[access capability= »lire_inedits »]Une autre fois, l’assaut est porté sur les systèmes d’achat de billets. Dès lors, le prix d’un voyage varie dans des proportions toujours plus exorbitantes, en fonction d’un nombre toujours croissant de critères toujours plus opaques.
Non contente d’augmenter sans fin ses tarifs pour des prestations toujours plus mauvaises, la SNCF a su en outre métamorphoser l’étude des différents prix et trajets possibles en une épreuve interminable et titanesque au terme de laquelle Hercule lui-même se serait résolu au covoiturage. À moins qu’il ne soit tombé par miracle sur le site Internet de la Deutsche Bahn, seul lieu permettant désormais aux voyageurs français (et grecs) d’accéder à des informations complètes et à la portée d’un entendement humain normal sur les impénétrables mystères du trafic ferroviaire français.
Pourtant, c’est dans la matérialité même de ses trains les plus récents que la SNCF exerce à présent son irresponsable violence et déploie sa métaphysique sinistre. L’hystérie de la protection absolue et l’hybris moderne la plus infantile se sont transformées en monde concret, en abjection matérielle − qui ne peut susciter chez tout homme libre qu’une répulsion physique immédiate et un légitime désir de destruction.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : ainsi avance le cauchemar chaque jour plus totalitaire de la matérialité moderne, qui s’étend hélas bien au-delà de la SNCF, claudiquant sur ces trois pattes hideuses et boursouflées par le fantasme de toute-puissance.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : la matière hurle sa haine à l’état pur contre le phénomène vivant en général et humain en particulier. Les plus récents compartiments de voyageurs évoquent à présent en effet d’immenses aquariums mobiles pourvus d’armatures d’acier et de parois de verre d’un mètre d’épaisseur. Ces cercueils transparents protègent les voyageurs contre tout danger extérieur et résisteraient sans nul doute à la chute d’une météorite, celle-ci fût-elle diaboliquement orchestrée depuis Tarnac. Mais ils suscitent tout aussi assurément une angoisse diffuse, un sentiment de claustrophobie et d’irréalité irrespirable.
Cela ne suffisait pas, pourtant, pour porter la terreur moderne à son comble et mettre de son côté toutes les chances de susciter des paniques collectives. Il fallait encore faire disparaître tout danger à l’intérieur du compartiment lui-même. Partout, des matériaux d’une solidité et d’une lisseur obscènes y décrivent des courbes veules et sans accrocs. Du sol au plafond, la matière s’atténue et s’euphémise jusqu’à la nausée en arrondis sympas et colorés.
Laissez ici toute espérance : votre regard cherchera en vain la moindre aspérité, le moindre angle tranchant et libérateur, le plus infime accident respirable. Vous le savez : le monde moderne est un complot permanent contre l’incarnation.
Un jour prochain, vous n’accepterez plus tant d’arrogance. Vous prendrez votre revanche contre la violence inouïe de ce fascisme lisse. Demain, les trains seront enfin vieux, beaux et lents, débarrassés de leurs vitres inutiles. Les voyageurs se sentiront à nouveau en vie, leur peau se rappellera qu’elle est fragile et mortelle, adonnée à la bonne caresse du vent.[/access]
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Au Muséum d’histoire naturelle de Paris (qui est le centre du monde, à l’instar de la gare de Perpignan) il existe un endroit triste et prodigieux : la salle des espèces menacées ou disparues. La collection, de plus de 250 spécimens naturalisés, comporte un couagga (sorte de zèbre trapu aux rayures rousses), un cerf de Schomburgk (dont le dernier mâle a été abattu – le saviez-vous ? – en 1932 par un officier de la police du Siam) ou encore une tortue de l’île Rodrigues (dont la chair a trop longtemps servi à rassasier les marins). La promenade est noble et nostalgique, et je la conseille à l’homme de goût. Dans les intimidantes vitrines climatisées les espèces éteintes regardent passer les humains – toute la journée – avec une indifférence lasse, parfois teintée d’acrimonie. J’y étais encore hier, et j’ai perçu un certain malaise. Le cerf de Schomburgk et le couagga avaient du apprendre que l’homme était en train de se rendre à nouveau coupable de l’extinction d’une espèce : le rhinocéros de Java.
L’association WWF indiquait hier que cette espèce, appelée aussi rhinocéros de l’île de la Sonde, avait presque disparu. La carcasse retrouvée en avril 2010, avec une balle dans la patte et la corne coupée, dans le Parc national Cat Tien, situé au sud du Vietnam, s’avère bien être celle de son dernier représentant dans le pays. Thi Minh Hien, responsable local de l’association a précisé : «Une protection insuffisante de la part du parc a été en fin de compte la cause de cette extinction ». En effet, depuis des années les braconniers abattent sans vergogne ces animaux protégés pour faire commerce de leur corne d’ivoire aux vertus prétendument médicinales et aphrodisiaques. C’est donc la croyance humaine en des poudres de perlimpinpin charlatanesques, et son exploitation mercantile, qui a causé la disparition au Vietnam du malheureux rhinocéros de Java. Le braconnage qui met aussi en danger d’autres espèces de la région telles que l’éléphant d’Asie, le saola du Vietnam, le rhinopithèque du Tonkin ou encore le crocodile du Siam. Laisserons-nous s’évanouir dans l’histoire de la zoologie des animaux aux noms si poétiques ?
Le WWF précise que le rhinocéros de Java, malgré la poignée d’individus qui subsiste dans un parc indonésien, est en danger très critique d’extinction totale. Il ne devrait bientôt plus rester de lui qu’un souvenir, quelques images et le nom. Dans quelques années, quand la prodigieuse salle des espèces menacées ou disparues du Muséum national d’histoire naturelle accueillera la dépouille naturalisée du dernier de ces mohicans asiatiques, il ne nous restera que remords et regrets ; et l’angoisse que demain, la faune triste finisse par se réduire à l’homme, sa femme, le cheval de trait, l’employée des Postes, le caniche vulgaire, le chat commun et le berger allemand. Vivons d’exotisme !
Indignée de Wall Street (film de Steven Greenstreet)
Wall Street étant au capitalisme mondialisé ce que le Kremlin était au bloc de l’Est, mais avec des dirigeants moins clairement identifiables, il était normal que ce Mur-là, symbole d’un autre système à vocation universelle en crise grave, qui se déclare également lui-même sans réplique et semble manifestement irréformable (on attend le Gorbatchev des marchés pour le prouver) connaisse à son tour quelques vicissitudes. Il est en effet devenu la cible privilégiée d’une génération que rien ni personne ne forcera à se résigner à la perspective de vivre moins bien que les précédentes, même les graphiques et les courbes de « ceux qui savent » mais qui manifestement n’ont pas compris que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie dans les années 10 et que si on refusait de tomber amoureux d’un taux de croissance hier, ce n’est pas pour voir aujourd’hui dans la réduction des déficits une perspective historique exaltante.
Depuis plusieurs mois, donc, des jeunes gens venus de tout le pays campent sur les lieux où se décide le sort du monde. Une simple rue, en fait, où se concentrent banques et salles de marchés, avec dans le rôle du nouveau Veau d’Or, la statue d’un taureau aux testicules polis par les caresses des traders superstitieux. Ces jeunes gens ont déjà vu 700 d’entre eux arrêtés par les forces de l’ordre parce qu’ils bloquaient les ponts de Brooklyn. Néanmoins, leur colère reste bon enfant et non dénuée d’humour comme le montrent ces pancartes où l’on peut lire : « Obama n’est pas un socialiste noir anti guerre qui donne une aide médicale gratuite à tous, vous devez confondre avec Jésus ».
Ils insistent sur leur indépendance idéologique vis-à-vis du puissant syndicat AFL-CIO et ne veulent pas des subsides du milliardaire Georges Soros, Saint-Paul de l’altermondialisme qui, comme quelques autres, a découvert son chemin de Damas dans cette révolte mondiale, après une longue carrière de spéculateur. De même, le réseau activiste MoveOn.org, riche de ses cinq millions de militants, annonce qu’il soutient ce mouvement tout en regrettant de ne pas être appelé plus explicitement à la rescousse. Ce serait presque dangereux, une telle naïveté, si elle n’inspirait pas aussi une forme d’enthousiasme comme toute entreprise humaine refusant les fausses fatalités.
Sous nos latitudes, quand les média daignent en parler, c’est-à-dire pas souvent, on les présente comme des « indignés » américains, c’est-à-dire une variante d’Outre-Atlantique des mouvements sporadiques mais durables des Grecs, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Islandais et même des Israéliens. C’est une façon bien commode de réduire la spécificité d’un mouvement en lui appliquant une grille de lecture « hesselienne » dont on ne niera pas les bonnes intentions (celles qui pavent l’enfer) mais dont on pourra douter de la pertinence politique.
En fait, ce mouvement de Wall Street s’apparente plutôt à un Tea Party de gauche, c’est-à-dire à un sursaut de masse où l’orgueil blessé se mêle à l’angoisse devant l’avenir. Mais ce sursaut vient de l’autre versant de l’histoire américaine, un versant souvent occulté, et il semble plutôt l’héritier des parti populistes étasuniens, ceux dont Howard Zinn a retracé l’histoire dans Une histoire populaire des Etats-Unis. Entre la fin de la guerre de Sécession et le début de la Première Guerre mondiale, des gens qui n’étaient pas communistes mais se réclamaient d’une liberté vraie face au darwinisme social qui constituait l’idéologie officielle des Wasp, se sont dressés contre le « Big Business » et ces « Barons Voleurs » (Morgan, Carnegie et consorts) s’enrichissant sans frein, usant à l’occasion de la violence et de l’intimidation, contrôlant de manière monopolistique les secteurs vitaux de l’économie et vivant des noces incestueuses avec ces autres capitalistes qui avaient tout compris de la concurrence libre et non faussée, et qu’on appelle encore aujourd’hui la mafia.
Pourtant, un vrai péril menace ce mouvement. Ce n’est ni la répression policière (en tout cas pas pour l’instant) ni la récupération politique, ni l’épuisement. Non, c’est l’esprit de sérieux. En l’occurrence celui de quelques néo-féministes qui ne supportent pas que la révolution soit un dîner de gala où les jolies filles sont à l’honneur.
Le cinéaste Steven Greenstreet en a fait l’amère expérience. Il s’est en effet avisé que décidément, comme le disait un slogan de 68 que l’on trouverait sans doute insupportablement machiste aujourd’hui, les jeunes femmes rouges étaient toujours plus belles. Et il a mis en ligne sur son site le petit film que voilà :
L’alliance entre la douceur corrégienne, la sensualité rebelle et le charme fou de ces jeunes femmes, pour n’importe qui d’un peu sensé ou simplement pour un lecteur des surréalistes qui sait la force subversive du féminin en liberté, n’a absolument rien de phallocrate et est finalement le meilleur hommage qui soit à l’élégance morale du mouvement puisque le Beau, comme on le sait depuis Platon, renvoie toujours, d’une manière ou d’une autre, au Bien. Le problème est que Steven Greenstreet doit faire face à des sommations incessantes qui exigent le retrait de ce film jugé indigne et réducteur. On va même jusqu’à lui demander des excuses pour toutes les femmes offensées par ces images !
Pourtant, comment ne pas comprendre que le mouvement d’occupation de Wall Street n’est pas réduit, mutilé par ces images, mais au contraire profondément incarné, grâce une certaine beauté vivante, par ces jeunes femmes qui demeurent, quoiqu’en disent nos modernes puritaines, très éloignées des canons esthétiques en vigueur dans les publications de charme pour messieurs libidineux ou les magazines féminins pour décérébrées consuméristes.
Penser que la mise en scène de ces images contribuerait à transformer ces jeunes femmes en objets de concupiscence revient, de fait, à interdire toute représentation un peu sexy de la révolution. C’est bien dommage : si elles veulent vraiment en finir avec le monde ancien, marchand et patriarcal, la moindre des choses serait que ces féministes soi-disant libérées se débarrassent aussi de leur morale de dame chaisière et ne donnent pas l’impression que la société qu’elles souhaitent se résumerait à une caserne où patrouilleraient sans cesse des policières de la braguette.
Car, comme le remarquait un certain Ernesto Guevara dit le Che, qui s’y connaissait aussi en matière de belle gueule : « La beauté n’est pas fâchée avec la révolution »
TINA : There Is No Alternative. Dans les années 80, c’est par ce mantra de campagne électorale, devenu ligne politique puis philosophie générale que Margaret Thatcher a réduit à néant son opposition de gauche, qui, à vrai dire, ne méritait pas mieux, voire ne demandait pas mieux, puisque c’est aussi dans ces années-là que la gauche opéra son grand retournement.
Pas d’alternative aux privatisations, à la financiarisation, à la mondialisation. Voilà comment Margaret Thatcher, après avoir gagné dans l’opinion sa bataille d’Angleterre se maintint au pouvoir onze ans durant. Voilà comment les trains britanniques devinrent à peu près aussi sûrs que les chemins de fer ghanéens. Voilà comment on jeta la common decency avec l’eau tiédasse du bain travailliste.
Il n’y a pas d’alternative. C’est très exactement la leçon qu’a faite Nicolas Sarkozy hier soir à un fayot peu crédible, à un hyperactif trop confus et à quelques millions de Français curieux et/ou courageux – ou encore, comme moi-même, pliés en quatre. Ah, ça a démarré fort avec Pernaut demandant à son interlocuteur « Monsieur le Président, comment faites-vous pour être si beau, si efficace, si intelligent et si bien coiffé après vous être couché à pas d’heure ? » . Et Sarkozy d’expliquer sans rire pendant deux minutes d’affilée qu’il venait de sauver, avec ses petits bras, la France, l’Europe, le monde de la pire menace jamais connue.
A partir de là, tout coule de source. Si sauver le monde passe par une cure d’austérité, si nous sommes 65 millions de funambules prêts à tomber dans le vide, alors le moindre écart est synonyme de catastrophe. La règle d’or ou la mort. Embaucher des profs ? On est morts ! Renégocier la loi sur les retraites ? Morts itou ! On ne parlera même pas du smic, sans quoi on serait plus que morts.
Très honnêtement, le président a été bon hier soir. Mais non moins honnêtement, il a triomphé sans gloire. Certes Yves Calvi a remué beaucoup d’air pendant que Pernaut cirait les Weston du président, mais sans jamais taper là ou ça faisait mal. Quelques questions que j’aurais aimé entendre poser au Président, quelques questions à la manière du Calvi que j’adore : « Si les 35h sont la calamité absolue que vous décrivez, Monsieur le président, pourquoi ne les avez-vous pas abolies en 2007 ? » « Quand on a besoin d’argent, Monsieur le président, est-il plus urgent de s’attaquer au régime de retraite des mineurs qu’aux marges des restaurateurs ? » ou encore « Pourriez-vous, Monsieur le président, compter sur vos doigts jusqu’à 22, puisque d’après la Cour des comptes, sur ses trois premières années d’existence, la « niche Copé » a couté 22 milliards au Budget de l’Etat, rien qu’entre 2008 et 2010 ? »
Faute de brutal rappel au réel, le président a donc pu storyteller son scénario catastrophe sans opposition consitante. Ce n’est pas grave tant qu’il s’agit d’un speaker et d’un journaliste. C’est beaucoup plus préoccupant – pour la gauche, hein – si durant la campagne à venir, on le laisse entonner le même solo, sans qu’un coup de revolver vienne gâcher le concert.
Et là, c’est François Hollande qui est à la croisée des chemins. S’il donne quitus au président sur les fondamentaux, ça ne sera même pas la peine d’aller au choc, il sera déjà KO debout avant la campagne. Certes, donner quitus de fait, c’est hélas ce qu’Hollande a déjà un peu fait au printemps en ne croisant pas le fer sur le fond même de la règle d’Or. Mais il n’est pas dit , pas du tout dit que le candidat de la gauche ait décidé de rester enfermé dans cette nasse. Et quand Sarkozy dit : « C’est moi ou la crise », il faut que François explique patiemment en quoi le président a enfoncé le pays dans la crise. Le pays serait aujourd’hui moins fragile si le Président élu avait tenu les promesses du candidat Sarkozy. Celui qui allait ramener les usines en Picardie et en Lorraine, augmenter les salaires et aller chercher les points de croissance avec les dents. En expliquant que si tout cela avait été fait, aujourd’hui, nous affronterions l’orage planétaire dans un costume plus proche de celui des Allemands que de celui des Grecs ou des Espagnols.
En revanche, on va dans le mur si Hollande se contente de contester à la marge le triptyque sarkozyste règle d’or/austérité/fédéralisme Européen, s’il ne le chipote que sur les décimales après la virgule, ou s’il ne remet en cause que la normalité de celui qui le mettra en œuvre. Car alors Hollande aura lui aussi acté qu’il n’y a pas d’alternative, et le président sortant, fort de son expérience et de son emprise idéologique sur les thèmes de campagne, sera immanquablement réélu.
Si la gauche veut gagner, elle devra, sans nier la réalité de la dette, prouver qu’il y a une alternative. Et qu’elle a comme un air de démondialisation…
« Si vous voulez vous faire une idée de ce que l’avenir nous réserve, imaginez-vous un visage humain piétiné à jamais » écrivait George Orwell dans 1984.
Aujourd’hui, la philanthropie du PCC nous inciterait plutôt à lire l’avenir dans le cinématographe, plus précisément du côté de la filmo de Jean Yanne et de son cultissime Les Chinois à Paris.
Ouvrons les yeux : la Chine possède la majorité des bons du trésor américain, commerce en Afrique noire sur les terres abandonnées par la Françafrique (Bourgi reviens !) et investit même en Algérie[1. Quitte à créer des tensions sociales avec les algériens « de souche » hostiles à l’immigration de ces chinois mercantiles qui leur « volent leur travail » et « ne s’intègrent pas » à leur bonne société…].
Là où on reconnaît le génie prophétique de Jean Yanne, c’est dans le tableau pas piqué des hannetons qu’il dresse du Paris occupé. Son personnage de collabo cynique, vendu au pouvoir quel qu’il soit, rappelle l’opportunisme de nos élites si promptes à prendre le parti de l’étranger…
Avant que Hu Jintao ne s’approprie les Galeries Lafayette et que Wen Jibao ne réquisitionne votre appartement pour y aménager sa penderie, il est encore temps de revoir ce petit bijou d’insolence culturelle.
Et souvenez-vous, tous aux abris lorsque l’armée chinoise attaquera !
Pas besoin de résistance active pour chasser l’occupant de nos rues, quelques mois d’attente suffiront : au bout d’un moment, comme dans la farce de Jean Yanne, ils repartiront d’eux-mêmes, écœurés par l’application que nous mettons à honorer notre droit à la paresse.
Le touriste, comme l’immigré, est une des figures typiques de notre modernité. De l’immigré, il est d’ailleurs une espèce de revers symbolique. Celui-ci nomadise par misère ou – on l’oublie souvent – simplement rongé par le fantasme de l’American dream qu’il extrapole à tout l’Occident. Celui-là pour rentabiliser ses loisirs dans un monde transformé en parc d’attractions, c’est-à-dire en un rêve pour gamins de cinq ans dépourvus d’imaginaire.
Si je sais gré au touriste d’éprouver de la curiosité pour les merveilles de ma civilisation, je le méprise justement d’assouvir celle-ci en touriste, ce dernier dessinant la figure du client hyperbolique pour qui l’intégralité de l’univers visité devient objet de consommation. Il se permet même de se pavaner en tongs sur le parvis de Notre-Dame (pieds nus à genoux, je veux bien, mais en tongs !)
Le touriste, surtout, n’est pas le descendant du noble aventurier, ni même celui de l’antique voyageur, mais plutôt le fils du bourgeois traînant sa marmaille à l’exposition coloniale.
Au pavillon « Paris » comme aux autres, entre deux restaurants soi-disant typiques que les Parisiens désertent depuis longtemps[1. Dès qu’il touche quelque chose, le touriste le « folklorise » tant son pouvoir de momification est immense !], le touriste passe l’essentiel de son temps à photographier, mal, mais obsessionnellement, des monuments déjà mille fois mitraillés par des professionnels. Il applique ainsi à son temps de loisir la logique de rentabilité industrielle qui prévaut partout ailleurs.
Le touriste ne regarde pas les choses, ce qui reviendrait à se les approprier intérieurement, il les consomme en se les appropriant superficiellement comme des colifichets. Son appareil l’aveugle. Et il ne voyage pas tant qu’il s’embrume dans un réel factice, intégralement ravalé par le Spectacle.
Il existe pourtant un lieu à Paris qui résiste farouchement aux dommages symboliques que pourrait lui infliger le touriste : la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Si l’absurde funiculaire qui y mène (gravir deux-cents trente-sept marches donne au moins la sensation minimale d’une aventure) déverse en nombre nos fameux photographes amateurs compulsifs, le grand dôme applique strictement ses règles de conduite propres.
Ce sanctuaire étant voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il est en effet interdit d’y faire usage d’un appareil photo, acte qui serait perçu comme une profanation du mystère de la Présence réelle – la présence réelle du Christ dans l’hostie par transsubstantiation. Ici, on ne multiplie pas les clichés, on contemple.
Quoiqu’on l’ait sévèrement prévenu à l’entrée, le touriste frustré de son idolâtrie numérique sort souvent son appareil en douce, espérant ainsi tromper le vigile. S’installe alors une véritable confrontation d’ordre métaphysique. D’un côté, ce cercle blanc serti dans l’ostensoir comme l’œil divin apte à sonder les cœurs et à révéler la réalité insoupçonnable qui est la leur.
De l’autre, l’œil artificiel de l’objectif photographique dématérialisant la réalité pour la transformer en image morte, comparable à n’importe quelle autre, par le biais relativiste d’une carte-mémoire.
J’ai assisté à cette confrontation. Un vigile exaspéré intervint. C’était un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée. Il arracha soudain l’appareil des mains du touriste. Geste sublime. Tel le Christ chassant les marchands du temple, il restaura la division entre le sacré et le profane. Il expulsa le touriste et avec lui l’esprit de tourisme, interrompant l’incessante profanation du monde au sommet du mont des martyrs. Grâce à son intervention, il y avait de nouveau une échelle de valeurs, un sens, des différences, autant dire des choses qui ne s’achètent pas, des mystères et des découvertes qui exigent des efforts et une durée : une présence réelle.
Il existe aujourd’hui une lutte dont l’enjeu est le relief du monde. Pour le sauver, commençons par expulser le touriste en nous.
Il y a des jours où on se dit qu’on a confiance dans la justice de son pays. Après le Conseil des Prud’hommes de Poissy, la Cour d’Appel de Versailles a confirmé aujourd’hui que les enfants des cités avaient droit, eux aussi, à la neutralité républicaine. Baby-Loup, crèche associative de Chanteloup Les Vignes, ouverte 7 jours sur 7 et 24/24, avait le droit de licencier une employée qui refusait d’ôter son voile islamique.
À vrai dire, on n’en espérait pas tant de juges qui, il y a quelques années, avaient souvent tendance à aller dans le sens du vent et du Conseil d’Etat qui chantonnait « chacun fait ce qui lui plaît ». Entre le premier conflit du voile, en 1984, et le vote de la loi de 2004 prohibant les signes religieux ostensibles à l’école, la jurisprudence a été confuse, contradictoire et au moins partiellement marquée par le différentialisme ambiant. Ces dernières années, ce n’étaient pas les « Sages » du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel qui intimidaient les magistrats mais la Halde. Aujourd’hui, alors que les conflits se multiplient à l’école, dans l’entreprise, voire dans la rue et que le sujet terrifie la classe politique qui vit dans la hantise d’être accusée d’islamophobie, on dirait que les juges, en tout cas des juges, entendent défendre la laïcité. Non, le « Printemps laïque » n’a pas commencé. Mais cette hirondelle est la bienvenue.
Vous souvenez-vous du film Le Pont de la rivière Kwaï ? Il était une fois un colonel, Nicholson. Le Colonel Nicholson était le plus gradé d’un camp de prisonniers et, pour occuper ses hommes et leur permettre de rester dignes, il se laissa convaincre de construire un pont sur la rivière Kwaï. Il en était très fier, de son pont. Mais ce dernier était dangereux, d’un point de vue stratégique pour ses compatriotes anglais et lorsque qu’ils vinrent le détruire, Nicholson tenta de s’interposer. Le pont était devenu le but en soi.
En acceptant que la Chine vienne aider financièrement au sauvetage de l’euro, les dirigeants européens semblent donc bien atteints du syndrome du Colonel Nicholson[1. Je dois cette image et cette formule à Philippe Séguin qui l’employa à propos de Pierre Bérégovoy et son obsession de l’accrochage du franc au mark, qui n’était d’ailleurs que la préfiguration de la monnaie unique]. L’euro, notre pont de la rivière Kwaï moderne, était présenté comme l’instrument de puissance permettant de peser face aux autres géants, au premier rang desquels la Chine. Combien de fois nous a t-on asséné : « avec ses petits bras et ses petits francs, comment ferait la France ? ». Escroquerie désormais prouvée aux yeux de tous. La Chine est tellement heureuse de l’existence de l’euro, et notamment de la sous-évaluation du yuan par rapport à lui, qu’elle vient, sans hésiter, à son secours.
Nicolas Sarkozy, qui doit s’entretenir avec le président Hu-Jin-Tao aujourd’hui au téléphone, aura à répondre, avec tous ses « partenaires », de haute-trahison. Noëlle Lenoir, ancienne ministre des affaires européennes de Jacques Chirac, et qui ne passe pas pour une souverainiste échevelée, écrivait ce matin sur twitter : « Fonds chinois pour l’Europe. Le début de la colonisation de l’Europe par la Chine a-t-il commencé ? Et la fin de son indépendance politique. » Comment peser dans une négociation commerciale, désormais ? Comment protester du fait que la monnaie chinoise soit inconvertible et sous-évaluée ?
Envolées, les possibilités de protection aux frontières européennes, la démondialisation de Montebourg, le juste-échange du PS, et la fameuse taxe carbone aux frontières européennes, que le Président souhaitait lui-même mettre en place. Imaginer que le PC chinois apporte son aide sans contrepartie tient davantage de l’esprit de Oui-Oui chauffeur de taxi que de la haute géopolitique. Cette trahison est double : non seulement les dirigeants européens actuels se lient eux-mêmes les mains, mais ils lient par avance celles de leurs successeurs.
Eux n’ont pas l’excuse du Colonel Nicholson. Eux ne travaillent pas dans un camp de prisonniers. C’est en toute liberté qu’ils ont choisi de sacrifier la liberté de leurs peuples au sauvetage de leur pont de la rivière Kwaï.
Bons vivants angoissés de tout pays, unissez-vous… et payez vous un billet d’avion pour la charmante bourgade de Boulder, dans le Colorado qui dispose peut-être enfin de la solution à vos problèmes. En effet, camarades bons vivants, ne vous résignez pas à l’infarctus et ne déprimez pas devant votre dernière feuille d’analyses qui a fait exploser les indicateurs de la Sainte Trinité de vos sauvages et voluptueux appétits : Gammas GT (qui hélas ne sont pas des voitures de sport décapotables), cholestérol et triglycérides.
A Boulder, on ne fait pas que du ski, on fait de la recherche aussi. Précipitez vous à l’université et demandez au professeur Leslie Weinland une injection massive de sang de python birman, un serpent du genre mahousse qui peut manger un alligator en guise de casse-croûte. Mais, même lors de ces festins pantagruéliques, durant lesquels les triglycérides du python birman sont multipliées par 50, on ne constate aucun dépôt graisseux sur le muscle cardiaque et même, dans le sang, la sécrétion augmentée d’une enzyme, la superoxyne dismutase dont les effets protecteurs du cœur sont connus même chez l’homme.
Bien sûr, pour l’instant, ce protocole est encore expérimental et n’a pas dépassé le stade de la souris. Mais le temps presse. De toute façon, ce genre de traitement ne sera pas remboursé par la sécu ni par les mutuelles, en admettant qu’il y en ait encore dans les années qui viennent. Alors n’attendez pas, et juste avant vos prochaines agapes, avant les rillettes, le saucisson chaud, le tablier de sapeur, la blanquette de veau et les bouteilles de Cheverny rouge de chez Villemade, n’oubliez pas de prendre un gorgeon de sang de python, histoire de vous tapisser les artères.
Dans le cabinet des curiosités contemporaines, le plaisir masochiste occupe une place de choix. Engloutir une tartine de Nutella préalablement beurrée, avaler cet amalgame de graisse et d’émulsifiants tout en éprouvant une vague sensation de satiété : tel est le plaisir paradoxal que nous offre Bref, programme court qui fait fureur sur Canal + .
Comme une parfaite mignonnette du « Grand Journal » dans lequel il s’insère, Bref met en scène les tribulations d’un trentenaire moyen − dans son appartement, au supermarché, chez ses parents ou dans des soirées amicales. L’adjectif « moyen » dit tout. Moyen comme un jeune cadre dynamique qui ne trouve pas de sens à son existence, moyen comme un post-adolescent à la vie sentimentale fantasmée, moyen comme le quotidien d’un parisien lambda mal rasé. Vous pouvez croire le personnage lacanien de Bref : il est votre inconscient qui parle. Et, infatigable, il répète ce mantra à longueur d’épisode : Je est un type normal, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Toute branchitude égale par ailleurs, l’obsession de la proximité fait de cette série-dont-vous-êtes-le-héros le pendant sédentaire de Plus belle la vie.
À la différence de leurs aînés, les enfants de The Big Lebowski et de Fight Club se mentent peu à eux-mêmes. Ils savent pourquoi Bref les rassure : tout bonnement, parce que son héros n’est pas plus fort qu’eux. Auparavant, on admirait les grands hommes pour leur supériorité, ce je-ne-sais-quoi (la grandeur, la témérité, voire la folie) qui en faisait des êtres au-dessus du commun des mortels. La fascination des masses se projetait sur les masques modernes que sont les grands comédiens incarnant nos idoles de jeunesse : le Delon du Guépard, le Gérard Philippe de La Tulipe noire ou le Belmondo de A bout de souffle remplissaient cette fonction identificatrice. Puis vint la télé-réalité et son défilé de jeunes déculturés, bimbos candides, glandeurs bodybuildés ou queutards invétérés. Des idiots du village, sinon rien. Entre deux coupures pub, M6 et TF1 obéissaient au mot d’ordre du VRP Benoît Poelvoorde dans Les Portes de la gloire, film hilarant d’ailleurs : « Tu es là pour leur vendre de la merde et les féliciter d’avoir choisi la reliure. » Dans une version moins vulgaire mais tout aussi crue, cela donne la fameuse maxime de Patrick Le Lay, pendu par les grands inquisiteurs de la télévision après avoir avoué « vendre du temps de cerveau disponible » à Coca-Cola.
Bref et son « Grand Journal » paternel ne disent pas autre chose, mais ils le disent sans le dire : le héros est comme vous, parce qu’il consomme. Point. Ballotté entre Facebook, ses substituts sexuels virtuels et ses inénarrables « potes », ces figures concentrées de l’homme consommateur (de femmes, d’alcool, de Sopalin, de « contacts » internautiques…), M. Bref se contente d’avoir ou d’avoir l’air, à défaut d’être.
Cette accumulation compose le portrait de l’homme médian : l’ébauche d’un capitaliste-malgré-lui qui se goinfre de marchandises pour atteindre ses objectifs, évidemment tous quantifiables : baiser, décrocher un boulot, jouir avant de crever…
On savait déjà que la télévision nous plongeait en permanence dans le grand bain bouillant de l’indistinction, y compris sur des chaînes de service public où plus personne ne s’offusque à l’idée de faire dialoguer Édouard Balladur avec la dernière miss météo millésimée. Mais ce qui fait la force supplémentaire de Bref, c’est son effroyable efficacité pour enchaîner des ersatz de vannes calibrés comme des menus de malbouffe à l’arrière-goût sucré. Et vous présenter l’addiction mortifère qui va avec.
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D’innovation en modernisation et de modernisation en innovation, la SNCF nous conduit chaque jour un peu plus loin dans l’effroi. La métaphysique ultralibérale qui étend ses effets en elle est, on le sait, très généreuse en désastres. Il ne se passe désormais plus une demi-heure sans qu’une nouvelle « modernisation » n’éclate sans pitié à la gueule de ses employés ou de ceux qui ont le malheur d’être devenus ses « clients ». Chaque progrès vers la « rationalisation » marchande représente invariablement un pas supplémentaire vers une irrationalité dont tout un chacun − à l’exception du cas sans espoir des « spécialistes » − peut mesurer les ravages quotidiens et concrets.
Un beau jour, la fureur modernisatrice de la SNCF vous frappe par surprise dans les chiottes. Les voici transformées en grotesques et rebutantes cabines spatiales hautement technologisées, dont l’accès est désormais réservé aux technophiles les plus pointus, c’est-à-dire aux enfants et aux adolescents.[access capability= »lire_inedits »]Une autre fois, l’assaut est porté sur les systèmes d’achat de billets. Dès lors, le prix d’un voyage varie dans des proportions toujours plus exorbitantes, en fonction d’un nombre toujours croissant de critères toujours plus opaques.
Non contente d’augmenter sans fin ses tarifs pour des prestations toujours plus mauvaises, la SNCF a su en outre métamorphoser l’étude des différents prix et trajets possibles en une épreuve interminable et titanesque au terme de laquelle Hercule lui-même se serait résolu au covoiturage. À moins qu’il ne soit tombé par miracle sur le site Internet de la Deutsche Bahn, seul lieu permettant désormais aux voyageurs français (et grecs) d’accéder à des informations complètes et à la portée d’un entendement humain normal sur les impénétrables mystères du trafic ferroviaire français.
Pourtant, c’est dans la matérialité même de ses trains les plus récents que la SNCF exerce à présent son irresponsable violence et déploie sa métaphysique sinistre. L’hystérie de la protection absolue et l’hybris moderne la plus infantile se sont transformées en monde concret, en abjection matérielle − qui ne peut susciter chez tout homme libre qu’une répulsion physique immédiate et un légitime désir de destruction.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : ainsi avance le cauchemar chaque jour plus totalitaire de la matérialité moderne, qui s’étend hélas bien au-delà de la SNCF, claudiquant sur ces trois pattes hideuses et boursouflées par le fantasme de toute-puissance.
Herméticité, indestructibilité, lisseur : la matière hurle sa haine à l’état pur contre le phénomène vivant en général et humain en particulier. Les plus récents compartiments de voyageurs évoquent à présent en effet d’immenses aquariums mobiles pourvus d’armatures d’acier et de parois de verre d’un mètre d’épaisseur. Ces cercueils transparents protègent les voyageurs contre tout danger extérieur et résisteraient sans nul doute à la chute d’une météorite, celle-ci fût-elle diaboliquement orchestrée depuis Tarnac. Mais ils suscitent tout aussi assurément une angoisse diffuse, un sentiment de claustrophobie et d’irréalité irrespirable.
Cela ne suffisait pas, pourtant, pour porter la terreur moderne à son comble et mettre de son côté toutes les chances de susciter des paniques collectives. Il fallait encore faire disparaître tout danger à l’intérieur du compartiment lui-même. Partout, des matériaux d’une solidité et d’une lisseur obscènes y décrivent des courbes veules et sans accrocs. Du sol au plafond, la matière s’atténue et s’euphémise jusqu’à la nausée en arrondis sympas et colorés.
Laissez ici toute espérance : votre regard cherchera en vain la moindre aspérité, le moindre angle tranchant et libérateur, le plus infime accident respirable. Vous le savez : le monde moderne est un complot permanent contre l’incarnation.
Un jour prochain, vous n’accepterez plus tant d’arrogance. Vous prendrez votre revanche contre la violence inouïe de ce fascisme lisse. Demain, les trains seront enfin vieux, beaux et lents, débarrassés de leurs vitres inutiles. Les voyageurs se sentiront à nouveau en vie, leur peau se rappellera qu’elle est fragile et mortelle, adonnée à la bonne caresse du vent.[/access]
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Au Muséum d’histoire naturelle de Paris (qui est le centre du monde, à l’instar de la gare de Perpignan) il existe un endroit triste et prodigieux : la salle des espèces menacées ou disparues. La collection, de plus de 250 spécimens naturalisés, comporte un couagga (sorte de zèbre trapu aux rayures rousses), un cerf de Schomburgk (dont le dernier mâle a été abattu – le saviez-vous ? – en 1932 par un officier de la police du Siam) ou encore une tortue de l’île Rodrigues (dont la chair a trop longtemps servi à rassasier les marins). La promenade est noble et nostalgique, et je la conseille à l’homme de goût. Dans les intimidantes vitrines climatisées les espèces éteintes regardent passer les humains – toute la journée – avec une indifférence lasse, parfois teintée d’acrimonie. J’y étais encore hier, et j’ai perçu un certain malaise. Le cerf de Schomburgk et le couagga avaient du apprendre que l’homme était en train de se rendre à nouveau coupable de l’extinction d’une espèce : le rhinocéros de Java.
L’association WWF indiquait hier que cette espèce, appelée aussi rhinocéros de l’île de la Sonde, avait presque disparu. La carcasse retrouvée en avril 2010, avec une balle dans la patte et la corne coupée, dans le Parc national Cat Tien, situé au sud du Vietnam, s’avère bien être celle de son dernier représentant dans le pays. Thi Minh Hien, responsable local de l’association a précisé : «Une protection insuffisante de la part du parc a été en fin de compte la cause de cette extinction ». En effet, depuis des années les braconniers abattent sans vergogne ces animaux protégés pour faire commerce de leur corne d’ivoire aux vertus prétendument médicinales et aphrodisiaques. C’est donc la croyance humaine en des poudres de perlimpinpin charlatanesques, et son exploitation mercantile, qui a causé la disparition au Vietnam du malheureux rhinocéros de Java. Le braconnage qui met aussi en danger d’autres espèces de la région telles que l’éléphant d’Asie, le saola du Vietnam, le rhinopithèque du Tonkin ou encore le crocodile du Siam. Laisserons-nous s’évanouir dans l’histoire de la zoologie des animaux aux noms si poétiques ?
Le WWF précise que le rhinocéros de Java, malgré la poignée d’individus qui subsiste dans un parc indonésien, est en danger très critique d’extinction totale. Il ne devrait bientôt plus rester de lui qu’un souvenir, quelques images et le nom. Dans quelques années, quand la prodigieuse salle des espèces menacées ou disparues du Muséum national d’histoire naturelle accueillera la dépouille naturalisée du dernier de ces mohicans asiatiques, il ne nous restera que remords et regrets ; et l’angoisse que demain, la faune triste finisse par se réduire à l’homme, sa femme, le cheval de trait, l’employée des Postes, le caniche vulgaire, le chat commun et le berger allemand. Vivons d’exotisme !
Indignée de Wall Street (film de Steven Greenstreet)
Wall Street étant au capitalisme mondialisé ce que le Kremlin était au bloc de l’Est, mais avec des dirigeants moins clairement identifiables, il était normal que ce Mur-là, symbole d’un autre système à vocation universelle en crise grave, qui se déclare également lui-même sans réplique et semble manifestement irréformable (on attend le Gorbatchev des marchés pour le prouver) connaisse à son tour quelques vicissitudes. Il est en effet devenu la cible privilégiée d’une génération que rien ni personne ne forcera à se résigner à la perspective de vivre moins bien que les précédentes, même les graphiques et les courbes de « ceux qui savent » mais qui manifestement n’ont pas compris que vingt ans n’est pas le plus bel âge de la vie dans les années 10 et que si on refusait de tomber amoureux d’un taux de croissance hier, ce n’est pas pour voir aujourd’hui dans la réduction des déficits une perspective historique exaltante.
Depuis plusieurs mois, donc, des jeunes gens venus de tout le pays campent sur les lieux où se décide le sort du monde. Une simple rue, en fait, où se concentrent banques et salles de marchés, avec dans le rôle du nouveau Veau d’Or, la statue d’un taureau aux testicules polis par les caresses des traders superstitieux. Ces jeunes gens ont déjà vu 700 d’entre eux arrêtés par les forces de l’ordre parce qu’ils bloquaient les ponts de Brooklyn. Néanmoins, leur colère reste bon enfant et non dénuée d’humour comme le montrent ces pancartes où l’on peut lire : « Obama n’est pas un socialiste noir anti guerre qui donne une aide médicale gratuite à tous, vous devez confondre avec Jésus ».
Ils insistent sur leur indépendance idéologique vis-à-vis du puissant syndicat AFL-CIO et ne veulent pas des subsides du milliardaire Georges Soros, Saint-Paul de l’altermondialisme qui, comme quelques autres, a découvert son chemin de Damas dans cette révolte mondiale, après une longue carrière de spéculateur. De même, le réseau activiste MoveOn.org, riche de ses cinq millions de militants, annonce qu’il soutient ce mouvement tout en regrettant de ne pas être appelé plus explicitement à la rescousse. Ce serait presque dangereux, une telle naïveté, si elle n’inspirait pas aussi une forme d’enthousiasme comme toute entreprise humaine refusant les fausses fatalités.
Sous nos latitudes, quand les média daignent en parler, c’est-à-dire pas souvent, on les présente comme des « indignés » américains, c’est-à-dire une variante d’Outre-Atlantique des mouvements sporadiques mais durables des Grecs, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des Islandais et même des Israéliens. C’est une façon bien commode de réduire la spécificité d’un mouvement en lui appliquant une grille de lecture « hesselienne » dont on ne niera pas les bonnes intentions (celles qui pavent l’enfer) mais dont on pourra douter de la pertinence politique.
En fait, ce mouvement de Wall Street s’apparente plutôt à un Tea Party de gauche, c’est-à-dire à un sursaut de masse où l’orgueil blessé se mêle à l’angoisse devant l’avenir. Mais ce sursaut vient de l’autre versant de l’histoire américaine, un versant souvent occulté, et il semble plutôt l’héritier des parti populistes étasuniens, ceux dont Howard Zinn a retracé l’histoire dans Une histoire populaire des Etats-Unis. Entre la fin de la guerre de Sécession et le début de la Première Guerre mondiale, des gens qui n’étaient pas communistes mais se réclamaient d’une liberté vraie face au darwinisme social qui constituait l’idéologie officielle des Wasp, se sont dressés contre le « Big Business » et ces « Barons Voleurs » (Morgan, Carnegie et consorts) s’enrichissant sans frein, usant à l’occasion de la violence et de l’intimidation, contrôlant de manière monopolistique les secteurs vitaux de l’économie et vivant des noces incestueuses avec ces autres capitalistes qui avaient tout compris de la concurrence libre et non faussée, et qu’on appelle encore aujourd’hui la mafia.
Pourtant, un vrai péril menace ce mouvement. Ce n’est ni la répression policière (en tout cas pas pour l’instant) ni la récupération politique, ni l’épuisement. Non, c’est l’esprit de sérieux. En l’occurrence celui de quelques néo-féministes qui ne supportent pas que la révolution soit un dîner de gala où les jolies filles sont à l’honneur.
Le cinéaste Steven Greenstreet en a fait l’amère expérience. Il s’est en effet avisé que décidément, comme le disait un slogan de 68 que l’on trouverait sans doute insupportablement machiste aujourd’hui, les jeunes femmes rouges étaient toujours plus belles. Et il a mis en ligne sur son site le petit film que voilà :
L’alliance entre la douceur corrégienne, la sensualité rebelle et le charme fou de ces jeunes femmes, pour n’importe qui d’un peu sensé ou simplement pour un lecteur des surréalistes qui sait la force subversive du féminin en liberté, n’a absolument rien de phallocrate et est finalement le meilleur hommage qui soit à l’élégance morale du mouvement puisque le Beau, comme on le sait depuis Platon, renvoie toujours, d’une manière ou d’une autre, au Bien. Le problème est que Steven Greenstreet doit faire face à des sommations incessantes qui exigent le retrait de ce film jugé indigne et réducteur. On va même jusqu’à lui demander des excuses pour toutes les femmes offensées par ces images !
Pourtant, comment ne pas comprendre que le mouvement d’occupation de Wall Street n’est pas réduit, mutilé par ces images, mais au contraire profondément incarné, grâce une certaine beauté vivante, par ces jeunes femmes qui demeurent, quoiqu’en disent nos modernes puritaines, très éloignées des canons esthétiques en vigueur dans les publications de charme pour messieurs libidineux ou les magazines féminins pour décérébrées consuméristes.
Penser que la mise en scène de ces images contribuerait à transformer ces jeunes femmes en objets de concupiscence revient, de fait, à interdire toute représentation un peu sexy de la révolution. C’est bien dommage : si elles veulent vraiment en finir avec le monde ancien, marchand et patriarcal, la moindre des choses serait que ces féministes soi-disant libérées se débarrassent aussi de leur morale de dame chaisière et ne donnent pas l’impression que la société qu’elles souhaitent se résumerait à une caserne où patrouilleraient sans cesse des policières de la braguette.
Car, comme le remarquait un certain Ernesto Guevara dit le Che, qui s’y connaissait aussi en matière de belle gueule : « La beauté n’est pas fâchée avec la révolution »
TINA : There Is No Alternative. Dans les années 80, c’est par ce mantra de campagne électorale, devenu ligne politique puis philosophie générale que Margaret Thatcher a réduit à néant son opposition de gauche, qui, à vrai dire, ne méritait pas mieux, voire ne demandait pas mieux, puisque c’est aussi dans ces années-là que la gauche opéra son grand retournement.
Pas d’alternative aux privatisations, à la financiarisation, à la mondialisation. Voilà comment Margaret Thatcher, après avoir gagné dans l’opinion sa bataille d’Angleterre se maintint au pouvoir onze ans durant. Voilà comment les trains britanniques devinrent à peu près aussi sûrs que les chemins de fer ghanéens. Voilà comment on jeta la common decency avec l’eau tiédasse du bain travailliste.
Il n’y a pas d’alternative. C’est très exactement la leçon qu’a faite Nicolas Sarkozy hier soir à un fayot peu crédible, à un hyperactif trop confus et à quelques millions de Français curieux et/ou courageux – ou encore, comme moi-même, pliés en quatre. Ah, ça a démarré fort avec Pernaut demandant à son interlocuteur « Monsieur le Président, comment faites-vous pour être si beau, si efficace, si intelligent et si bien coiffé après vous être couché à pas d’heure ? » . Et Sarkozy d’expliquer sans rire pendant deux minutes d’affilée qu’il venait de sauver, avec ses petits bras, la France, l’Europe, le monde de la pire menace jamais connue.
A partir de là, tout coule de source. Si sauver le monde passe par une cure d’austérité, si nous sommes 65 millions de funambules prêts à tomber dans le vide, alors le moindre écart est synonyme de catastrophe. La règle d’or ou la mort. Embaucher des profs ? On est morts ! Renégocier la loi sur les retraites ? Morts itou ! On ne parlera même pas du smic, sans quoi on serait plus que morts.
Très honnêtement, le président a été bon hier soir. Mais non moins honnêtement, il a triomphé sans gloire. Certes Yves Calvi a remué beaucoup d’air pendant que Pernaut cirait les Weston du président, mais sans jamais taper là ou ça faisait mal. Quelques questions que j’aurais aimé entendre poser au Président, quelques questions à la manière du Calvi que j’adore : « Si les 35h sont la calamité absolue que vous décrivez, Monsieur le président, pourquoi ne les avez-vous pas abolies en 2007 ? » « Quand on a besoin d’argent, Monsieur le président, est-il plus urgent de s’attaquer au régime de retraite des mineurs qu’aux marges des restaurateurs ? » ou encore « Pourriez-vous, Monsieur le président, compter sur vos doigts jusqu’à 22, puisque d’après la Cour des comptes, sur ses trois premières années d’existence, la « niche Copé » a couté 22 milliards au Budget de l’Etat, rien qu’entre 2008 et 2010 ? »
Faute de brutal rappel au réel, le président a donc pu storyteller son scénario catastrophe sans opposition consitante. Ce n’est pas grave tant qu’il s’agit d’un speaker et d’un journaliste. C’est beaucoup plus préoccupant – pour la gauche, hein – si durant la campagne à venir, on le laisse entonner le même solo, sans qu’un coup de revolver vienne gâcher le concert.
Et là, c’est François Hollande qui est à la croisée des chemins. S’il donne quitus au président sur les fondamentaux, ça ne sera même pas la peine d’aller au choc, il sera déjà KO debout avant la campagne. Certes, donner quitus de fait, c’est hélas ce qu’Hollande a déjà un peu fait au printemps en ne croisant pas le fer sur le fond même de la règle d’Or. Mais il n’est pas dit , pas du tout dit que le candidat de la gauche ait décidé de rester enfermé dans cette nasse. Et quand Sarkozy dit : « C’est moi ou la crise », il faut que François explique patiemment en quoi le président a enfoncé le pays dans la crise. Le pays serait aujourd’hui moins fragile si le Président élu avait tenu les promesses du candidat Sarkozy. Celui qui allait ramener les usines en Picardie et en Lorraine, augmenter les salaires et aller chercher les points de croissance avec les dents. En expliquant que si tout cela avait été fait, aujourd’hui, nous affronterions l’orage planétaire dans un costume plus proche de celui des Allemands que de celui des Grecs ou des Espagnols.
En revanche, on va dans le mur si Hollande se contente de contester à la marge le triptyque sarkozyste règle d’or/austérité/fédéralisme Européen, s’il ne le chipote que sur les décimales après la virgule, ou s’il ne remet en cause que la normalité de celui qui le mettra en œuvre. Car alors Hollande aura lui aussi acté qu’il n’y a pas d’alternative, et le président sortant, fort de son expérience et de son emprise idéologique sur les thèmes de campagne, sera immanquablement réélu.
Si la gauche veut gagner, elle devra, sans nier la réalité de la dette, prouver qu’il y a une alternative. Et qu’elle a comme un air de démondialisation…
« Si vous voulez vous faire une idée de ce que l’avenir nous réserve, imaginez-vous un visage humain piétiné à jamais » écrivait George Orwell dans 1984.
Aujourd’hui, la philanthropie du PCC nous inciterait plutôt à lire l’avenir dans le cinématographe, plus précisément du côté de la filmo de Jean Yanne et de son cultissime Les Chinois à Paris.
Ouvrons les yeux : la Chine possède la majorité des bons du trésor américain, commerce en Afrique noire sur les terres abandonnées par la Françafrique (Bourgi reviens !) et investit même en Algérie[1. Quitte à créer des tensions sociales avec les algériens « de souche » hostiles à l’immigration de ces chinois mercantiles qui leur « volent leur travail » et « ne s’intègrent pas » à leur bonne société…].
Là où on reconnaît le génie prophétique de Jean Yanne, c’est dans le tableau pas piqué des hannetons qu’il dresse du Paris occupé. Son personnage de collabo cynique, vendu au pouvoir quel qu’il soit, rappelle l’opportunisme de nos élites si promptes à prendre le parti de l’étranger…
Avant que Hu Jintao ne s’approprie les Galeries Lafayette et que Wen Jibao ne réquisitionne votre appartement pour y aménager sa penderie, il est encore temps de revoir ce petit bijou d’insolence culturelle.
Et souvenez-vous, tous aux abris lorsque l’armée chinoise attaquera !
Pas besoin de résistance active pour chasser l’occupant de nos rues, quelques mois d’attente suffiront : au bout d’un moment, comme dans la farce de Jean Yanne, ils repartiront d’eux-mêmes, écœurés par l’application que nous mettons à honorer notre droit à la paresse.
Le touriste, comme l’immigré, est une des figures typiques de notre modernité. De l’immigré, il est d’ailleurs une espèce de revers symbolique. Celui-ci nomadise par misère ou – on l’oublie souvent – simplement rongé par le fantasme de l’American dream qu’il extrapole à tout l’Occident. Celui-là pour rentabiliser ses loisirs dans un monde transformé en parc d’attractions, c’est-à-dire en un rêve pour gamins de cinq ans dépourvus d’imaginaire.
Si je sais gré au touriste d’éprouver de la curiosité pour les merveilles de ma civilisation, je le méprise justement d’assouvir celle-ci en touriste, ce dernier dessinant la figure du client hyperbolique pour qui l’intégralité de l’univers visité devient objet de consommation. Il se permet même de se pavaner en tongs sur le parvis de Notre-Dame (pieds nus à genoux, je veux bien, mais en tongs !)
Le touriste, surtout, n’est pas le descendant du noble aventurier, ni même celui de l’antique voyageur, mais plutôt le fils du bourgeois traînant sa marmaille à l’exposition coloniale.
Au pavillon « Paris » comme aux autres, entre deux restaurants soi-disant typiques que les Parisiens désertent depuis longtemps[1. Dès qu’il touche quelque chose, le touriste le « folklorise » tant son pouvoir de momification est immense !], le touriste passe l’essentiel de son temps à photographier, mal, mais obsessionnellement, des monuments déjà mille fois mitraillés par des professionnels. Il applique ainsi à son temps de loisir la logique de rentabilité industrielle qui prévaut partout ailleurs.
Le touriste ne regarde pas les choses, ce qui reviendrait à se les approprier intérieurement, il les consomme en se les appropriant superficiellement comme des colifichets. Son appareil l’aveugle. Et il ne voyage pas tant qu’il s’embrume dans un réel factice, intégralement ravalé par le Spectacle.
Il existe pourtant un lieu à Paris qui résiste farouchement aux dommages symboliques que pourrait lui infliger le touriste : la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre. Si l’absurde funiculaire qui y mène (gravir deux-cents trente-sept marches donne au moins la sensation minimale d’une aventure) déverse en nombre nos fameux photographes amateurs compulsifs, le grand dôme applique strictement ses règles de conduite propres.
Ce sanctuaire étant voué à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il est en effet interdit d’y faire usage d’un appareil photo, acte qui serait perçu comme une profanation du mystère de la Présence réelle – la présence réelle du Christ dans l’hostie par transsubstantiation. Ici, on ne multiplie pas les clichés, on contemple.
Quoiqu’on l’ait sévèrement prévenu à l’entrée, le touriste frustré de son idolâtrie numérique sort souvent son appareil en douce, espérant ainsi tromper le vigile. S’installe alors une véritable confrontation d’ordre métaphysique. D’un côté, ce cercle blanc serti dans l’ostensoir comme l’œil divin apte à sonder les cœurs et à révéler la réalité insoupçonnable qui est la leur.
De l’autre, l’œil artificiel de l’objectif photographique dématérialisant la réalité pour la transformer en image morte, comparable à n’importe quelle autre, par le biais relativiste d’une carte-mémoire.
J’ai assisté à cette confrontation. Un vigile exaspéré intervint. C’était un Indien trapu qui portait une cravate mauve sur laquelle oscillait une croix argentée. Il arracha soudain l’appareil des mains du touriste. Geste sublime. Tel le Christ chassant les marchands du temple, il restaura la division entre le sacré et le profane. Il expulsa le touriste et avec lui l’esprit de tourisme, interrompant l’incessante profanation du monde au sommet du mont des martyrs. Grâce à son intervention, il y avait de nouveau une échelle de valeurs, un sens, des différences, autant dire des choses qui ne s’achètent pas, des mystères et des découvertes qui exigent des efforts et une durée : une présence réelle.
Il existe aujourd’hui une lutte dont l’enjeu est le relief du monde. Pour le sauver, commençons par expulser le touriste en nous.
Il y a des jours où on se dit qu’on a confiance dans la justice de son pays. Après le Conseil des Prud’hommes de Poissy, la Cour d’Appel de Versailles a confirmé aujourd’hui que les enfants des cités avaient droit, eux aussi, à la neutralité républicaine. Baby-Loup, crèche associative de Chanteloup Les Vignes, ouverte 7 jours sur 7 et 24/24, avait le droit de licencier une employée qui refusait d’ôter son voile islamique.
À vrai dire, on n’en espérait pas tant de juges qui, il y a quelques années, avaient souvent tendance à aller dans le sens du vent et du Conseil d’Etat qui chantonnait « chacun fait ce qui lui plaît ». Entre le premier conflit du voile, en 1984, et le vote de la loi de 2004 prohibant les signes religieux ostensibles à l’école, la jurisprudence a été confuse, contradictoire et au moins partiellement marquée par le différentialisme ambiant. Ces dernières années, ce n’étaient pas les « Sages » du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel qui intimidaient les magistrats mais la Halde. Aujourd’hui, alors que les conflits se multiplient à l’école, dans l’entreprise, voire dans la rue et que le sujet terrifie la classe politique qui vit dans la hantise d’être accusée d’islamophobie, on dirait que les juges, en tout cas des juges, entendent défendre la laïcité. Non, le « Printemps laïque » n’a pas commencé. Mais cette hirondelle est la bienvenue.
Vous souvenez-vous du film Le Pont de la rivière Kwaï ? Il était une fois un colonel, Nicholson. Le Colonel Nicholson était le plus gradé d’un camp de prisonniers et, pour occuper ses hommes et leur permettre de rester dignes, il se laissa convaincre de construire un pont sur la rivière Kwaï. Il en était très fier, de son pont. Mais ce dernier était dangereux, d’un point de vue stratégique pour ses compatriotes anglais et lorsque qu’ils vinrent le détruire, Nicholson tenta de s’interposer. Le pont était devenu le but en soi.
En acceptant que la Chine vienne aider financièrement au sauvetage de l’euro, les dirigeants européens semblent donc bien atteints du syndrome du Colonel Nicholson[1. Je dois cette image et cette formule à Philippe Séguin qui l’employa à propos de Pierre Bérégovoy et son obsession de l’accrochage du franc au mark, qui n’était d’ailleurs que la préfiguration de la monnaie unique]. L’euro, notre pont de la rivière Kwaï moderne, était présenté comme l’instrument de puissance permettant de peser face aux autres géants, au premier rang desquels la Chine. Combien de fois nous a t-on asséné : « avec ses petits bras et ses petits francs, comment ferait la France ? ». Escroquerie désormais prouvée aux yeux de tous. La Chine est tellement heureuse de l’existence de l’euro, et notamment de la sous-évaluation du yuan par rapport à lui, qu’elle vient, sans hésiter, à son secours.
Nicolas Sarkozy, qui doit s’entretenir avec le président Hu-Jin-Tao aujourd’hui au téléphone, aura à répondre, avec tous ses « partenaires », de haute-trahison. Noëlle Lenoir, ancienne ministre des affaires européennes de Jacques Chirac, et qui ne passe pas pour une souverainiste échevelée, écrivait ce matin sur twitter : « Fonds chinois pour l’Europe. Le début de la colonisation de l’Europe par la Chine a-t-il commencé ? Et la fin de son indépendance politique. » Comment peser dans une négociation commerciale, désormais ? Comment protester du fait que la monnaie chinoise soit inconvertible et sous-évaluée ?
Envolées, les possibilités de protection aux frontières européennes, la démondialisation de Montebourg, le juste-échange du PS, et la fameuse taxe carbone aux frontières européennes, que le Président souhaitait lui-même mettre en place. Imaginer que le PC chinois apporte son aide sans contrepartie tient davantage de l’esprit de Oui-Oui chauffeur de taxi que de la haute géopolitique. Cette trahison est double : non seulement les dirigeants européens actuels se lient eux-mêmes les mains, mais ils lient par avance celles de leurs successeurs.
Eux n’ont pas l’excuse du Colonel Nicholson. Eux ne travaillent pas dans un camp de prisonniers. C’est en toute liberté qu’ils ont choisi de sacrifier la liberté de leurs peuples au sauvetage de leur pont de la rivière Kwaï.