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Lyrique: un opéra-oratorio de Haendel sacrifié à la transposition scénographique

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À l’origine, Semele a la forme d’un oratorio profane – car on ne donnait pas d’opéra pendant le Carême. Œuvre tardive du compositeur saxon naturalisé anglais Georg Friedrich Haendel (1685-1757), elle n’eut alors qu’un succès très relatif – quatre représentations à peine.  Créée en 1744 à Covent Garden (soit trois ans après le célèbre Messie), Semele fut écrite en un temps record, par un compositeur à la santé très délabrée, en ce mois de juillet 1743, sur un livret de William Congreve tiré des Métamorphoses d’Ovide.

De cet opéra durablement éclipsé du répertoire lyrique, le Théâtre des Champs-Elysées avait donné une version scénique en 2004, reprise en 1010, –  au pupitre, Marc Minkowski puis Christophe Rousset. Au XXIème siècle, il n’est pas facile d’illustrer les trois actes de cet argument mythologique où s’entrecroisent dieux et mortels dans des jeux d’amour et de pouvoir fort compliqués: Jupiter est secrètement aimé de la princesse thébaine Semele, fille de Cadmus, promise en mariage à Athamas, prince de Béotie, dont Ino, la sœur de Semele, est elle-même éprise. Junon, épouse de Jupiter, est folle de jalousie. Jupiter prend l’apparence d’un aigle pour enlever Semele. Junon, aidé de sa servante Iris, en appelle à Somnus, dieu du sommeil, pour se venger. Elle se débrouille pour apparaître à Semele sous les traits de sa sœur Ino, et conseille à Semele (qui, rappelons-le, est mortelle) de se refuser à Jupiter tant qu’il ne lui promet pas l’immortalité. Pris au piège du serment qui lui est arraché, le dieu du tonnerre voue Semele aux flammes. Et Jupiter de décider qu’Ino épousera Athamas. Mais « des cendres de Semele surgira un phénix (…) Il témoignera d’un dieu plus grand que l’Amour et empêchera pour toujours les soupirs et les chagrins », assure Apollon, avant que le chœur des prêtres n’invite Bacchus à « crown the joys of love ». Bref, la vertu du foyer est sauve.

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Sous la houlette d’Olivier Mears, l’actuel directeur du Royal Ballet londonien, cette fable hédoniste, flamboyante, peuplée d’Amours et de Zéphirs, ne revêt plus la forme que d’un marivaudage bourgeois. Sur un décor signé Annemarie Woods passablement anachronique, celui d’un palace post-art déco flottant entre les années 1940, 1950 et 1960, qui aurait été meublé avec froideur par quelque capitaliste parvenu, de mœurs légères : éclairé d’appliques murales en verre dépoli,  fermé en fond de plateau par une large baie totalement aveugle, un espace grisâtre au milieu duquel trône un vaste sommier circulaire dans le goût propre aux maisons closes, plumard drapé et molletonné d’un vert hideux, près duquel flambe une imposante colonne – cheminée habillée de carreaux de porcelaine (où se consumera Semele, of course). A main gauche, un meuble bas supporte une platine stéréo où, à l’occasion, entre deux clopes – car on fume beaucoup chez Haendel –  Semele fera crépiter un vinyle sorti de son étui, d’un chromatisme furieusement sixties. Le troisième acte nous transporte dans la repoussante bathroom envahie de tessons où un Somnus en caleçon et fixe-chaussettes prend les eaux du Léthé au fond de sa baignoire fangeuse. Puis retour dans la suite XXL de l’hôtel, siège, au passage, d’une bataille de polochons entre les deux frangines. Accoutrés de tenues pied-de-poule et de falzars amarante, les chœurs figurent les femmes de chambre et autres larbins de l’entreprise dont Jupiter est le grand patron… Junon, blonde marâtre atrabilaire, troquera au dernier acte son austère tenue noire pour une robe éclatant du rouge de la vengeance.

Aucune transposition contemporaine du répertoire lyrique baroque n’est, en soi, irrecevable. Sinon que toute la satire, à la fois capiteuse, leste et fantasmagorique où, extraites la fable antique, s’ébattent ces êtres surnaturels, voués aux plus improbables prodiges (Jupiter métamorphosé en rapace, Semele en beauté céleste sous l’effet d’un miroir magique…), se banalise ici jusqu’à la trivialité, sous les espèces d’une confrontation socioéconomique attisée par la frustration et la jalousie.

SEMELE – Au Theatre des Champs Elysees – Vincent PONTET

Ce parti pris élude l’enchantement, la fantaisie, le faste qui rutilent dans l’écriture baroque.  C’est d’autant plus navrant que sous les traits de la grande mezzo Alice Coote, Junon développe une musicalité cuivrée, d’une amplitude souveraine ; que la célèbre soprano sud-africaine Pretty Yende se risque pour la première fois hors du bel canto, son territoire de prédilection, pour exécuter les trilles et les ornements virtuoses du rôle-titre sans faillir ; que le contre-ténor Carlo Vistoli incarne Athamas impeccablement ; que le ténor Ben Bliss, surtout, campe un Jupiter  absolument superbe ; tandis que la jeune Irlandaise Niamh O’Sullivan se projette avec aisance dans le rôle d’Ino, tout comme la soprano arménienne Marianna Hovanisyan, qu’on découvre dans celui d’Iris… Quant aux chœurs du Concert d’Astrée, ils sont d’une solidité à toute épreuve. Et si Emmanuelle Haïm, comme toujours à la baguette de sa formation maison, dirige la fosse avec plus de nerf que de rondeur, Semele pourrait parfaitement se passer de mise en scène pour renaître de ses cendres.              


Semele. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel. Avec Pretty Yende, Ben Bliss, Alice Coote… Direction : Emmanuelle Haïm. Mise en scène : Olivier Maers. Orchestre et chœur Le Concert d’Astrée.
Durée : 3h
Théâtre des Champs-Elysées, les 11, 13, 15 février à 19h30. Le 9 février à 17h.

XV de France: pas encore au point!

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Samedi dernier, la France s’est inclinée par un petit point d’écart contre l’Angleterre (26-25), mettant fin à quatre ans d’invincibilité française contre son adversaire de toujours…


Une du Midi Olympique, journal français du rugby de référence, 10 février 2025.

Le XV de la Rose a donné raison à Pythagore, philosophe et mathématicien de la Grèce antique dont le théorème « le carré de l’hypoténuse… » nous a fait découvrir à notre adolescence les joies et les désagréments de la géométrie. Selon lui, « rien n’est impossible même l’invraisemblable ». Et, en effet, l’invraisemblable s’est produit samedi à Twickenham, seconde journée du Tournoi des Six nations, par une fin d’après-midi grise et triste, typique d’un hiver d’Outre-Manche. L’équipe de rugby d’Angleterre a gagné son match contre la France qu’elle perdait à un peu moins de soixante secondes du coup de sifflet final.

Un match mouvementé

À ce moment, la victoire était acquise aux Bleus vu le peu de temps de jeu qui restait. Ils menaient par 25 à 19 après être revenus quatre minutes auparavant, à la marque grâce à un miraculeux essai de son véloce ailier Bielle-Biarrey transformé, aboutissement d’une audacieuse contre-attaque initiée par Antoine Dupont. Quatre autres minutes avant, à la 71ème, pour la première fois bien que dominés pratiquement au tout au long de la rencontre, les Anglais avaient pris l’avantage d’un petit point, 19 à 18.

Le match s’emballe alors et vire à une sorte de partie de ping-pong. Les deux équipes se livrent à un duel de coups de pied pour porter le danger près de la ligne d’en-but et faire craquer la défense adverse qui tourne à la 75ème minute à l’avantage des Français. Grâce à l’essai de Bielle-Biarrey, les Bleus ont engrangé six points d’avance, certes qui ne les mettent pas à l’abri d’un essai transformé. Mais pour tout esprit rationnel, celui-ci est peu probable, autrement dit impossible. L’affaire semble donc bouclée et le XV de la Rose s’apprête à subir l’humiliation d’une quatrième défaite consécutive et, le pire, sur ses terres.

À lire aussi : Le Tournoi des 6 Nations, du rugby et des hymnes nationaux

Lorsque à un peu plus de deux minutes de la fin, les Bleus perdent le contrôle du ballon. Les Anglais tentent le tout pour le tout. D’un coup de pied, ils cherchent à porter le jeu dans les 22 mètres et à livrer un baroud pour l’honneur.

Toutefois, la chance n’est pas en leur faveur. Le vigilant et agile arrière Ramos est à la réception. Mais, revirement du sort inespéré, il se fait plaquer et commet l’irréparable faute en ne lâchant pas le ballon une fois à terre. Une aubaine pour les Anglais qui leur offre une touche à cinq mètres de l’en-but. Celle-ci jouée, les Bleus résistent farouchement. Les assauts anglais sont vains quand se produit « l’invraisemblable ». Deux défenseurs bleus laissent un maigre interstice entr’eux dans lequel va se faufiler le trois-quarts central anglais Elliot Daly et aplatir entre les deux poteaux assurant en conséquence sa transformation.

Une revanche pour le rugby anglais

Plus que jamais ce 112ème affrontement entre Anglais et Français a mérité la qualification que lui a donnée la presse britannique de « crunch » qu’on peut traduire en français par « choc majeur ». A l’issue de ce dernier, les supporteurs anglais ont dû se dire : « My god, what a crazy crunch ». En 2024, la France l’avait emportée par deux points d’avance (33-31). Cette fois-ci l’Angleterre a gagné d’un point (26-25). Comme l’a dit Antoine Blondin, chantre de l’Ovalie et du Tour de France, « Les Anglais ne perdent jamais, mais, parfois, on les bat. » Ce ne fut pas le cas cette fois-ci.

Cette victoire étriquée obtenue quand tout semblait perdu est une bouffée d’oxygène (très probablement que temporaire) pour le rugby anglais qui connait, comme l’a souligné Le Figaro du 7 février, « une crise financière et institutionnelle majeure ». Trois clubs de l’élite ont depuis la crise du Covid-19 mis la clé sous la porte dont les Wasps (six titres nationaux et deux coupes d’Europe à leur palmarès). Sept sont au bord de la faillite. Sa première division ne compte plus que dix clubs. Ses meilleurs joueurs s’expatrient. Le nombre de licenciés est en chute libre. « Pour ne rien arranger, souligne Le Figaro, la RFU (la fédération anglaise de rugby) est traversée par une grave crise de gouvernance » qui a contraint son président, Tom Llube, à démissionner.

Pour la France, cette défaite est amère, comme l’a reconnu Antoine Dupont, son capitaine. « On ne peut que s’en prendre qu’à nous-mêmes, surtout en première mi-temps. On aurait dû marquer trois essais. » Les Bleus ont cumulé 27 fautes de main dont 15 dans les quarante premières minutes. « Inutile de faire dans l’indulgence, écrit Romain Bayeux dans les colonnes du Parisien-dimanche, et de pointer ce léger crachin venu mouiller Twickenham. Il avait plu en 2023 », rappelle-t-il, quand les Bleus avaient administré une cuisante correction (53 à 10) aux Anglais.

Cependant cette défaite n’hypothèque pas tout à fait ses chances d’emporter le tournoi même si celles-ci sont très minces. Le match France-Irlande le 8 mars pourrait se profiler comme une éventuelle finale, si les Bleus ne perdent pas contre l’Italie et l’Écosse. Et surtout, à condition que l’Irlande connaisse une déconvenue contre ses deux prochains adversaires, le Pays de Galle et l’Italie. Ce qui paraît très peu probable. À ce stade de la compétition, elle est la seule sélection invaincue et semble bien déterminée à le demeurer.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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* traduction en français des années 60 du Sud-ouest, patrie de l’Ovalie hexagonale : « Putain de gozon, ça pour une castagne, ç’a été une castagne. »

Et si Milei devait nous inspirer?

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La couverture du Point sur le « phénomène Milei » a de quoi interpeller. Pendant que l’Argentine taille dans le vif de son État-obèse, la France continue de se gaver de lois et de règlements comme si la démocratie se mesurait au poids de son Code…


D’abord se débarrasser de l’argument trop facile qui consiste à soutenir que les avancées des autres pays ne seraient pas applicables en France. C’est parfois vrai, mais pas toujours. On a le droit d’essayer.

L’excellent numéro du Point, consacré au « phénomène Milei », nous éclaire sur ce président argentin qu’on aurait bien tort de tourner en dérision tant il démontre, notamment dans un entretien substantiel, à quel point ses visions libertaires, sa détestation de « l’État » et son obsession de chercher autant que possible à libérer les énergies, les compétences et l’esprit d’entreprise de chacun, constituent des pistes sérieuses qui méritent d’être examinées.

L’axe central de sa pensée est une volonté de simplification, sur tous les plans. Loin de considérer que la complexité du monde contraint à l’alourdissement des contraintes réglementaires et législatives, à la multiplication des textes et des limites, il met en œuvre exactement l’inverse.

Il me semble que la France, de droite comme de gauche, est au moins accordée sur ce plan inverse : la démocratie n’est pas digne de confiance si elle n’ajoute pas à la masse des lois et des règlements, si elle n’apporte pas sa pierre à l’édifice déjà monumental d’une République qui ne se sent bien que si elle aggrave, complique et sophistique. Aux antipodes donc de la pratique présidentielle de Javier Milei.

À lire aussi, Charles Gave : L’Argentine à la tronçonneuse

Pourtant, c’est lui qui a raison. Le bon sens, l’expérience et la comparaison avec les gouvernements et les administrations efficaces fournissent une leçon sans équivoque : le remède à l’ambiguïté du monde, au chaos et au désordre de notre nation, à l’infinie diversité de la société, n’est pas une surenchère qui irait dans le même sens. C’est l’inverse : il faut une répudiation du surabondant, un refus du superfétatoire, une destruction de l’inutile, une épuration administrative. Diminuer la tentative désespérée et en définitive absurde de coller aux évolutions par la profusion législative serait déjà la première marche d’un progrès décisif.

Notre pays se sauvera en devenant plus léger, en luttant contre son obésité. Il convient que sorte de l’esprit collectif et de la tête des dirigeants le poncif que la réussite politique passe par le nombre et donc une bureaucratie pléthorique.

Les seules périodes au cours desquelles on supprime tiennent à la victoire de telle ou telle idéologie jugeant insupportable de conserver le dispositif antérieur. Par exemple Robert Badinter, quand il est devenu garde des Sceaux, a fait table rase de lois appartenant à la nuit alors que le jour vanté par Jack Lang avait fait son apparition en 1981.

Tronçonner « les budgets publics et les réglementations » à la manière de Milei et de son ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État est donc tout sauf une absurdité ou une provocation. Le second raconte : »Je suis allé voir Milei avec deux paquets de 500 lois à abroger. Il m’a dit : « Fonce ! » ».

On comprend que l’Italie et les États-Unis soient très intéressés par l’expérience argentine.

Qu’attend donc la France pour s’inspirer de Milei ?

Dorange: jeunesse de France


Le Vendée Globe a aujourd’hui son icône au féminin. Violette Dorange, 23 ans seulement. Et seulement quatre-vingt dix jours pour boucler son tour du monde en solitaire et sans escales. On admire. Sans réserve.

Sa prouesse personnelle, individuelle est aussi un magnifique exemple de ce que peut donner un esprit de transmission bien comprise. Le navigateur hyper chevronné Jean Le Cam l’a prise sous son aile, lui a transmis son bateau, un modèle déjà ancien, ainsi que son expérience, sa maîtrise de ces réglages techniques d’une infinie complexité qu’exige ce défi au long cours. Monter le budget, monter l’équipe, toute une épopée humaine pour un résultat des plus aléatoires au bout de laquelle ce peut être la gloire, comme aujourd’hui, ou l’amère désillusion du naufrage, de l’échec. Voire la vie perdue dans des rugissants sans merci.

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Violette Dorange, c’est la jeunesse de France telle qu’on l’aime, celle dont on ne parle pas assez. Celle qui a du souffle, de l’ambition, de la ténacité et qui pourtant cultive la simplicité, la fraîcheur, l’humilité. L’humilité qu’imposent les immensités océanes à qui s’aventure à les affronter. La jeune femme compte plus d’un million d’abonnés, d’amis sur les réseaux. On s’en réjouit. Les influenceurs, parfois fort douteux, ne sont donc pas les seuls à faire recette. Et c’est très bien ainsi.

Il faudrait à présent qu’on sache, en haut lieu, ériger la jeune femme en modèle, qu’on raconte dans les classes son exploit et les vertus requises pour le mener au bout. Des qualités, des vertus essentielles, qu’on ait à naviguer sur les vastes mers ou à se coleter avec le quotidien de l’existence.

Toujours est-il qu’un mot tout simple s’impose au moment même où la très talentueuse nouvelle petite fiancée de l’océan franchit la ligne.

Et ce mot est tout simplement MERCI !

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Yvonne Beauvais, femme ardente

Yvonne Beauvais, religieuse et résistante décorée par de Gaulle, a transformé son couvent en clinique moderne et a courageusement caché des Juifs et des résistants pendant la guerre, avant d’être torturée par la Gestapo. Mais son mysticisme, marqué par des phénomènes surnaturels, a suscité la méfiance, conduisant l’Église à abandonner sa canonisation en 1960 avec l’argument « Trop de miracles ». Jean de Saint-Cheron retrace son destin fascinant…


Notre époque matérialiste supporte difficilement l’intrusion du surnaturel dans nos vies de consommateurs soumis à l’immédiateté et à l’horizontalité. Dès que l’on parle de mystique, de phénomènes irrationnels, de prophéties, de stigmates, de bilocation, de visions autres que celles sous psychotropes, la société du Spectacle crie à la supercherie et s’imagine devant un tableau des Peintures noires de Goya. On ne comprend rien à l’épopée de Jeanne d’Arc, à son message universel, lorsqu’elle brûle devant une foule sidérée. On méprise les paroles de Saint-Bernard, prononcées en 1146, sur la colline de Vézelay, exhortant les paysans illettrés à le rejoindre pour grossir les rangs de la Deuxième croisade. On ne comprend guère mieux l’Appel du 18-Juin du général de Gaulle si l’on n’admet pas un acte dicté par l’irrationnel. Même le Vatican, parfois, se méfie des « miracles » et refuse de les reconnaitre. « Trop de miracles », déclare l’inquisition de l’Église de Rome, en 1960, après avoir examiné le cas d’Yvonne Beauvais, morte le 3 février 1951, des suites d’un cancer du sein, à l’âge de quarante-neuf ans. Le dossier de canonisation est alors définitivement refermé.

DR.

Mais qui était cette femme ? Une mythomane ? Une illuminée ? Une malade rongée par l’absence du « phallus symbolique » ? Ou une femme trop libre, à la volonté de fer, dans une société patriarcale ? Dans un livre passionnant, qui se lit comme un roman de Simenon, Jean de Saint-Cheron mène l’enquête au pays de cette belle jeune femme qui se fit religieuse à l’âge de 26 ans et transforma le monastère des Augustines de Malestroit en une clinique moderne. Pas mal pour une prétendue possédée. On le suit pas à pas dans la Bretagne tellurique, sous les ornières du ciel, cette Bretagne « parsemée de bosquets de chênes, de menhirs et d’Intermarché ‘’Les Mousquetaires’’ ». On découvre le couvent gothique, les boules bleues des hortensias, les silhouettes massives des taiseux qui passent sans vous regarder. C’est le territoire d’Yvonne Beauvais, connue sous le nom d’Yvonne-Aimée de Malestroit. Son dévouement, sa bravoure, sa foi méritaient un livre de cette dimension. Jean de Saint-Chéron lui rend un vibrant hommage tout en n’hésitant pas à éclairer les zones sombres de sa personnalité. Sans être une « sainte bataillienne », les crises mystiques d’Yvonne obligent à la prudence tant les phénomènes de stigmates et de prémonitions, ainsi que ses visions violentes, sont formidables. L’auteur nous apprend qu’elle fut également une grande résistante, ce qui n’est pas rien dans une France collaborationniste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Mère supérieure est gaulliste. Malestroit cache massivement des résistants, des parachutistes alliés, sans oublier cette jeune juive qui échappe aux wagons plombés. Yvonne est arrêtée par la Gestapo, elle subit la torture, ne parle pas, à l’instar de Jean Moulin qui aura le visage détruit par les coups. Cette femme, par son courage, devient comme une sœur des suppliciées de Ravensbrück. Extrait : « Quand on la torture le 17 février 1943 à la prison du Cherche-Midi, alors que des plaintes cauchemardesques s’échappent des cellules voisines, Yvonne Beauvais ne hurle pas. Le benêt qui la violente la regarde danser sur ses orteils, tandis que ses épaules se déforment sous les assauts du cuir. Elle souffre en silence. » Elle sera décorée de la Légion d’honneur par le général de Gaulle. C’était une époque où cette décoration signifiait quelque chose.

Pour la comprendre, et l’aimer, il y a cette lettre écrite à Marguerite Villemont, datée du 2 novembre 1925 : « Ce soir, en visitant des tombes de famille, des amis, des connaissances, je sentais un bonheur intense m’envahir. Oh ! si le monde pouvait comprendre ce qu’est vraiment la mort. Mourir, c’est enfin sortir du moi borné et se jeter dans l’infini de Dieu. »

Jean de Saint-Cheron, Malestroit, Vie et mort d’une résistante mystique, Grasset. 224 pages.

Le rond, maître du jeu

Monsieur Nostalgie nous parle de Jacques Villeret (1951 – 2005), disparu il y a vingt ans, et qui a fait l’objet d’un documentaire « Drôlement tragique » réalisé par Christophe Duchiron, diffusé sur France 3 et visible en replay sur la plateforme France TV


Quand d’habitude, la télévision évoque Jacques Villeret, elle psychologise à mort. Elle sort les violons et le pathos englue les images d’archives. Elle se repaît des douleurs du comédien, il en était rempli, à ras-bord même, pour bien nous instruire que derrière la vedette, l’homme fracassé et instable, sommeillait. Que derrière les rôles, la misère sourde des existences sur un fil criait son désespoir ; alcool, divorce, fisc, origine, Villeret est, à lui seul, une mine d’or pour les contempteurs du divan. Un provincial venu de Loches, fils d’un agent d’entretien et d’une mère coiffeuse qui a décroché l’un des plus difficiles concours d’Etat, un exemple de la méritocratie des planches, formé par Louis Seigner. Oh que oui, il a morflé, il est mort à 53 ans, à quelques jours de son anniversaire. Il buvait à en perdre la raison. Il n’arrivait pas à réguler ses démons. Quand on a dit ça, on n’a absolument rien dit du comédien, de ses performances et de la trace qu’il laisse derrière lui.

Phénoménal

Le documentaire n’élude rien de ses drames personnels, ses déambulations pathétiques et de son caractère virant du doux mélancolique aux récoltes amères, du petit Tourangeau rondouillard à la bête écorchée après le spectacle, mais surtout, il nous montre Villeret le virtuose, en action, dans des extraits où sa voix, son visage, ses gestes et sa fantaisie produisent un effet bœuf. Villeret était un phénomène, à l’instar de Depardieu ou de Carmet. Il est lui-même et mille rôles à la fois. La marque des très grands. Ses fêlures nourrissaient-elles l’acteur ? On s’en fout. Les coulisses, les combines, les transformations, les errements, on s’en fiche, car le public féroce juge la performance pure. Il juge le travail fini et non les brouillons, les « peut-être », les « excuses », les « j’aurais pu mieux faire si… ». La mécanique ombrageuse des acteurs, leur carburant ou leurs trucs pour parvenir à leurs fins nous sont bien égal. Le public paye sa place pour un moment de divertissement, dramatique ou comique, et parfois, s’il est chanceux – avec Villeret, il était extrêmement chanceux – il entrevoit les reflets de l’Art, dans un seul en scène ou dans dix minutes de bravoure à l’écran.

Au-dessus du lot

Avec Villeret, l’Art est gagnant à tous les coups. Ses complices du Conservatoire, Nathalie Baye notamment, ont été subjugués par son sens du jeu inné et profond, sa perpétuelle dualité entre le visible et le rentré, Villeret excellait dans les masques interchangeables. C’était un bonze timide, et puis, la seconde d’après, par une expression, par un travail et des dons peu communs, il se mouvait en romantique pensif ou en bouc-émissaire tendre. Le public qui ne pardonne pas les turpitudes des célébrités lui était attaché pudiquement, viscéralement. Tous les acteurs qui interviennent dans ce documentaire, Weber, Lhermitte, ou les metteurs en scène Leconte, Lelouch ou Ribes répètent les mêmes qualificatifs : « au-dessus du lot » et « surdoué ». Ses performances au cinéma sont désormais des moments d’anthologie, je le préfère dans la Denrée que dans Papy, et dans Robert et Robert que dans Pignon. Il me semble qu’il y a maldonne dans l’analyse générale, on loue son talent en affirmant qu’il nous ressemblait, qu’il était l’étendard de notre humanité vacillante, qu’il vengeait tous les écorchés et les exclus. Au contraire, je crois qu’il nous fascinait car il était à des années-lumière de nous, il était un monstre sacré. Le public ne s’y trompe pas, il le plébiscitait pour voir quelque chose d’unique, de rare, de friable et d’une émotion scintillante. Ce que le commun des mortels est bien incapable de produire dans son quotidien. Le documentaire ne laisse aucun doute sur la maestria de Villeret dans Garçon ! ou La Soupe aux choux, il surclasse Montand et Funès, il leur mange la soupe sur la tête. Il vole avec les aigles. Je ne me lasse pas de le revoir dans « Circulez y a rien à voir ! » que Patrice Leconte n’apprécie pourtant guère, alors que cette comédie me ravit par son empreinte nostalgique. Je garde en mémoire ce que Villeret dit à Michel Blanc : « Tu me fais peur, qu’est-ce que tu mijotes ? ».


1 heure

https://www.france.tv/documentaires/documentaires-art-et-culture/6845761-jacques-villeret-drolement-tragique.html

Quand la Silicon Valley débranche le wokisme

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères au rayon visionnaires. Il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes élites, tant leurs procès rituels en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances.


Bonne nouvelle : la crise d’encéphalite dont souffre le monde intellectuel français depuis des décennies a trouvé son vaccin. Les penseurs embrumés qui voient de la niaiserie à appeler un chat un chat se montrent réceptifs à l’épreuve du nez dans le réel. Cette approche rudimentaire, expérimentée aux États-Unis, a déjà éteint quelques feux dans les cerveaux. Le remède contre la contagion utopiste s’annonce prometteur. Donald Trump en est le promoteur avec sa « révolution du réel ». Le nouveau président américain, qui a prêté serment le 20 janvier, n’est certes pas du sérail des clercs : les beaux esprits persistent majoritairement à ne voir en lui qu’un lourdaud. Néanmoins, sa force d’attraction révèle une excellence dans le passage à l’acte. Cette dextérité est moins sophistiquée que celle des vendeurs de nuages, mais elle est plus convaincante. Ce savoir-faire tient à un pragmatisme et à une indifférence aux morsures de la meute. L’affolement de l’intelligentsia rétive à la piqûre du terrain laisse voir la fragilité de sa gonflette cérébrale.

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, pionniers géniaux de la Silicon Valley, illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères des visionnaires. Il est vrai qu’il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes « élites », tant leurs accusations rituelles en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances. Quand la ministre Aurore Bergé, qui sait prendre le vent, déclare : « Ce n’est pas être d’extrême droite que de dire les faits » (Europe1/CNews, 5 janvier), elle exprime une évidence qui, si elle n’a pas encore atteint son camp « progressiste », met déjà en péril la tyrannie des penseurs de travers, des marcheurs sur la tête, des déconstructeurs de ce qui fonctionne bien. L’offensive de la Macronie contre les empêcheurs de ratiociner entre soi achève de caricaturer le pouvoir actuel en club vétilleux et intolérant. L’oligarchie politique découvre, avec la reconnaissance post-mortem des alertes visionnaires de Jean-Marie Le Pen, disparu le 7 janvier, son impuissance à maintenir la chape de plomb du politiquement correct et de ses charabias.

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Entendre Emmanuel Macron, devant la conférence des ambassadeurs, accuser Musk d’être le fer de lance d’une « nouvelle internationale réactionnaire » dit son enfermement manichéen. Le Premier ministre François Bayrou revêt les mêmes « habits neufs du terrorisme intellectuel » (Jean Sévillia) lorsqu’il voit dans le patron de X (ex-Twitter) la figure du « nouveau désordre mondial ». De quoi ces camelots en pensées éclairantes ont-ils peur ? D’entendre les peuples gronder. La libéralisation des réseaux sociaux, qui subissaient les contrôles des États et le militantisme des vérificateurs de faits (« fact-checkeurs »), a été vue comme « une menace pour la démocratie » par Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale. La ministre du numérique, Clara Chappaz, a mis en garde contre les « fausses opinions ». Ces apparatchiks ont été rejoints par tout ce que la gauche compte de mal embouchés et de cagots. Les censeurs réclament, après CNews, le boycott ou l’interdiction de X. La presse de cour dresse ses listes de parias. Cette France-là a tourné le dos à Mirabeau. Il écrivit, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. »

La crise de l’intelligence, liée à la peur des faits, a fait des ravages chez les décideurs. Leur univers paranoïaque les a amenés à assimiler la contradiction à un « propos haineux » méritant la sanction. Dans cette dystopie, le confort intellectuel ne tolère que la pensée unique. Pour ne pas désigner des musulmans, les viols de fillettes anglaises commis par des gangs pakistanais en Grande-Bretagne durant des années ont été occultés par la police, la justice et la presse, avant que Musk s’en émeuve. Zuckerberg a avoué avoir cédé aux pressions du FBI et de la Maison-Blanche en imposant l’omerta de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) sur les magouilles du fils Biden en Ukraine, ou sur les effets secondaires du vaccin Covid. L’ex-commissaire européen Thierry Breton a menacé, de son bras long, de faire annuler les élections en Allemagne, à l’instar des élections roumaines, en cas de victoire de l’AfD jugée trop à droite. Le gouvernement français, incarnation du centrisme immobile, se montre incapable d’aborder les sujets existentiels pour leur préférer des marchandages entre partis afin d’assurer sa survie. Le petit monde pense petitement. Le lapsus de la porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, proposant le 3 janvier, à l’issue du premier Conseil des ministres, de rendre compte du « conseil municipal », était un aveu.

Comment s’étonner, dans ce contexte qui fait de l’impertinent esprit français une anomalie, de voir la santé mentale érigée en grande cause nationale ? Les alertes apocalyptiques sur les virus ou le climat ont démoralisé les plus vulnérables. Le pays prend des allures d’asile psychiatrique quand l’homme enceint est promu par le Planning familial ou quand les délires « transgenrés » deviennent accessibles aux adolescents. À Lyon, la majorité écologiste a subventionné une formation d’agents municipaux pour qu’ils prennent en compte « les intérêts des vivants non humains » afin de dialoguer avec le coquelicot ou le bouleau pleureur (Le Figaro, 19 décembre 2024). Sébastien Delogu (LFI) s’est comparé, sur Twitch, à un oiseau pour réclamer la fin des frontières. Dans Libération (16 janvier), Geoffroy de Lagasnerie a proposé d’« abolir la notion de crime ». D’autres réclament l’égalité entre l’homme et l’animal, etc.

Mais l’antidote est à portée de main. Justin Trudeau, figure du conformisme, a déjà démissionné. Avant Trump, George Orwell avait donné le mode d’emploi de la guérison : « L’évidence, le stupide bon sens et la vérité doivent être défendus. Les truismes sont vrais. Il faut s’appuyer là-dessus. Les pierres sont dures, l’eau est mouillée, les objets qui tombent sont soumis aux lois de la gravité. Cela une fois admis, tout le reste s’ensuit1. » À suivre, donc.

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  1. Cité par Pierre Boncenne dans Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey, 2015. ↩︎

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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In the court of Philippe Vilain

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Lille. Comme à Amiens : un samedi après-midi pluvieux, humide et noirâtre comme le museau d’une tanche. Je me suis réfugié dans un café, près du quartier de Wazemmes ; il y fait bon et doux comme dans le cou de ma Sauvageonne, mon amoureuse. Je commande un expresso.

Il n’y en a pas l’après-midi, me répond le garçon, jeune et brun, au sourire estudiantin. On fait juste des allongés.

Va pour un allongé ! Faute de m’allonger, je m’assois ; pas n’importe où : à une table qui renferme, façon vitrine, une machine à coudre Singer. Original. Mes pieds reposent sur une manière de plateau qui doit servir à actionner la bête de métal sombre. Ça me plaît bien ; je ne sais pas pourquoi. Ça doit me rappeler les temps anciens ; des copines de ma mère en possédaient. Des femmes de cheminots de Tergnier (Aisne) qui arrondissaient les fins mois en exerçant leurs talents de couturières. Ma mère, elle, bossait chez Bigoudi, une usine de confection, puis comme vendeuse au Prisunic local. Ce fut dans ce dernier magasin qu’un jour de printemps de 1968, j’achetais mon premier disque pop, « Oh Lord, My Lord », des Pop Tops, un groupe espagnol. J’avais opté pour ce single car il y avait le mot « pop » dans le nom de la formation. C’est si loin tout ça. Quelques gorgées d’allongé et mon attention est attirée par la bande son programmée dans le bistrot. Très sixties et seventies. Le presque vieillard que je suis adore. Soudain la chanson « In the court of Crimson King », de King Crimson, explose dans l’estaminet. La guitare de Robert Fripp ; le mellotron. Tout me revient dans la tronche. Je me revois chez Odette, café de Saint-Quentin (Aisne), fief des élèves du lycée Henri-Martin où je faisais mes humanités. Nous nous y retrouvions, nous les apprentis musiciens, guitaristes minuscules, batteurs, violonistes virtuoses (dont Pierre Blanchard qui fit ensuite carrière), multi-instrumentiste arrangeur (le regretté Hugues Le Bars – père du chanteur Féloche -, qui s’illustra quelques années plus tard au côté de Maurice Béjart). La nostalgie m’envahit. Odeur du Casanis que nous consommions en abondance. J’ouvre Mauvais élève, magnifique dernier récit de Philippe Vilain (Robert Laffont ; 246 p.) Une fois encore, plongée dans le passé. Philippe y raconte avec une sincérité désarmante son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte au sein d’une famille normande d’origine très modeste. L’alcoolisme du père ; les pleurs de ce dernier quand le pavillon familial est saisi par la justice. C’est bouleversant. Il évoque son orientation vers les formations professionnelles et administratives où il s’ennuie jusqu’au jour où il découvre la littérature (dont Marguerite Duras), la lecture et l’écriture. Survient alors sa passion avec un écrivain célèbre : Annie Ernaux.

Elle est beaucoup plus âgée que lui. Qu’importe ! Ils s’aiment ; ils cheminent. Elle l’entraîne dans sa sublime maison de Cergy-Pontoise qui n’a rien à voir avec les habitations bétonnées de la ville nouvelle. Elle se dit du peuple ; il se rend compte qu’elle est, en fait, issue de la petite bourgeoisie commerçante. Le vrai fils de prolétaires, c’est lui. « Mon histoire est celle d’un miraculé social », écrit-il. Ils finiront par se séparer. Trois jours plus tard, je me plongeai dans la lecture de Coco perdu, de Louis Guilloux, réédité en poche chez Folio, avec une préface d’… Annie Ernaux. Étrange coïncidence, vous ne trouvez pas ?

Mauvais élève

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La guerre des nerds

On croyait que le monde de la tech et des réseaux sociaux assurerait la suprématie du wokisme jusqu’à la fin des temps. Autant dire que le virage spectaculaire de Musk puis de Zuckerberg a semé la panique dans le camp du Bien où on attaque ouvertement une liberté d’expression qui, selon Le Monde, est devenue l’arme des conservateurs. Il faut croire que la censure est celle des progressistes.


On n’a pas tous lu McLuhan, mais on a tous appris que le média, c’est le message – autrement dit, que le tuyau façonne le contenu. Nés de l’accouplement entre la recherche militaire et le mouvement hippie, internet et le réseau planétaire (World Wide Web) allaient logiquement accoucher d’un monde sans entraves et sans temps morts (lire l’analyse historique de Gil Mihaely, pages 44-47). Sans frontières, et surtout sans verticalité. La technologie donnait corps à l’utopie communiste. Tous les hommes de bonne volonté du monde allaient se donner la main et organiser entre les cultures un échange égalitaire et profitable à tous. Je caricature à peine. Pendant les années 1990, on a vu débouler dans le débat toutes sortes de ravis de la crèche numérique. L’avenir radieux était à portée de clic. Un certain Pierre Lévy, après avoir élaboré une World philosophie, annonça la Cyberdémocratie. Internet allait supprimer la guerre et la famine. Et créer un homme nouveau – le pire c’est que cette partie de la prophétie s’est réalisée.

La révolution numérique a bouleversé tous les aspects de l’existence, elle n’a pas supprimé ces ressorts puissants des sociétés humaines que sont la compétition, l’appétit de pouvoir et la quête de profit. Le mythe fondateur est resté. À la génération suivante, lorsque de petits génies chevelus sortis des campus de la côte ouest inventent les réseaux sociaux dans leur garage, il se réactive spontanément. Qui critiquerait un réseau social, deux termes évoquant la grande fraternité humaine ? D’ailleurs, à l’époque, sur Facebook, on n’a pas, alors, des followers, mais des amis.

La nouvelle alliance Zuckerberg-Trump-Musk

La tech version Zuckerberg s’allie naturellement au gauchisme de Park Avenue, épousant les causes woke en vogue sur les campus, censurant à tour de bras les points de vue décrétés inacceptables de France Inter au New York Times. Alors que, dans tout l’Occident, monte le vote populiste, les réseaux sociaux contribuent à maintenir l’hégémonie culturelle de la gauche en privilégiant, dans le grand bastringue des opinions et des émotions, celles qui sont conformes à leurs mystérieuses « valeurs », valeurs traduites en code informatique dans l’alambic du fact-checking et des algorithmes.

Dans les salons progressistes, la conversion de Zuckerberg au trumpisme (disséquée par Loup Viallet, pages 50-52) est un coup de poignard dans le dos. Au risque de chagriner les idéalistes, elle ne s’explique pas par une subite prise de conscience démocratique, mais par les intérêts bien compris d’un secteur qui doit, pour répondre aux défis de l’IA, mettre un bémol à sa passion du climat (lire Jeremy Stubbs, pages 54-57). En tout cas, le gars y va fort : dans une sorte d’autocritique stalinienne inversée, il confesse avoir cédé aux pressions de l’administration Biden pour privilégier certains contenus. Désormais, comme sur X, la règle sera l’absence de règles.

La noble croisade contre les fake news cachait-elle de subtils stimuli idéologiques, on n’ose le croire. La plupart des agents inconscients de ce combat culturel n’y voient pas malice, puisqu’ils croient dur comme fer que leurs opinions sont la vérité.

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En attendant, c’est la panique au quartier général, où l’on pensait détenir pour l’éternité le droit d’arbitrer les élégances morales. Alors que les grandes entreprises abandonnent leurs programmes Diversité-Équité-Inclusion et que Blanche-Neige retrouve ses sept nains (la Belle au bois dormant attend toujours le retour de son prince congédié pour masculinité toxique), le camp du Bien perd ses nerfs. L’affolement de la presse qui ne trouve pas de mots assez durs ni d’hyperbole assez saignante pour qualifier le patron de X, désormais portraituré en nazi, est un spectacle assez réjouissant. Les adorateurs habituels de la libération de la parole fulminent de découvrir qu’elle bénéficie désormais à leurs adversaires. « Le free speech est devenu l’arme des conservateurs », se désole Le Monde. On en conclut que celle des progressistes, c’est la censure.

Dans les chaumières réacs, où l’élection de Trump était attendue avec autant de ferveur que l’arrivée du Messie dans les synagogues (et qui a finalement eu lieu avant), on ne cache pas sa joie. Musk, Zuckerberg-version musclée et les autres ont beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la majorité silencieuse méprisée par les médias convenables.

Avec Donald et les « bros » (les brothers), la tech sera le porte-voix des sans-voix et des somewhere – des dépossédés, dirait Guilluy. Les jours du wokisme sont comptés, s’enthousiasme Samuel Lafont (pages 48-49).

Le risque est d’aboutir à une domination symétrique, comme dans cette nouvelle de Buzzati où les Américains deviennent communistes et les Russes capitalistes, de sorte que la guerre froide recommence dans l’autre sens. Autrement dit, s’il s’agit de remplacer le biais progressiste par un biais populiste, on ne sera guère avancés.

Tout réguler ou tout accepter ?

Il faut dire que la question de la bonne régulation est quasiment insoluble. Il est déjà difficile de définir les limites acceptables à la liberté d’expression au niveau d’une communauté nationale. À l’échelle planétaire, c’est impossible. Chacun fait ou pas la police chez soi en recourant à une panoplie allant de la surveillance policière à la liberté presque sans limites. Les lois nationales peinent cependant à rivaliser avec les règles édictées par les mastodontes américains.

Si on en croit leurs dirigeants, X et Meta fonctionnent désormais comme un marché totalement concurrentiel.

Le droit de dire n’importe quoi devient quasi absolu, le seul correctif étant apporté par les « notes de la communauté », autrement dit par vous et moi. Mais qui va se donner la peine d’expliquer à des platistes ou à des adorateurs de l’oignon qu’ils se trompent, après tout chacun sa lubie. Or, à partir du moment où tout le monde a le droit de s’exprimer, c’est la capacité à être entendu et relayé qui fait la différence. Et ce n’est pas le meilleur qui gagne, mais le plus bruyant ou celui qui surfe le mieux sur les émotions du moment.

Les inconvénients de la liberté sont toujours préférables à ceux de la censure. En attendant, ni la vox populi, qui peut déboucher sur la tyrannie de la majorité et la chasse en meute, ni la modération institutionnelle, qui repose nécessairement sur des partis-pris idéologiques, ne garantissent un débat à la loyale, c’est-à-dire un échange d’arguments entre gens civilisés. À vrai dire, notre seule chance d’approcher cet objectif serait de détruire la calamité historique qu’on appelle les réseaux sociaux. Mais on ne fera pas rentrer le tube dans le dentifrice.

Résistant

Alors que la Corse s’impose de plus en plus comme un décor de cinéma, les récents films tournés sur l’île oscillent entre réalisme et clichés. Si Le Royaume a remporté l’adhésion du public malgré une vision édulcorée du grand banditisme, Le Mohican de Frédéric Farrucci s’impose comme une alternative bien plus tranchante.


Le Mohican, de Frédéric Farrucci. Sortie le 12 février

Seul contre tous

Ces derniers mois, on a assisté en salles à une curieuse floraison de films se déroulant en Corse. Pour le meilleur (Borgo), mais aussi pour le pire (Le Royaume).

Or, c’est ce dernier qui a remporté tous les suffrages, en dépit de son incroyable tendance à donner une image pour le moins édulcorée et trompeuse du grand banditisme et du monde de la drogue.

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C’est pourquoi on lui préfère nettement le dernier rejeton de cette nouvelle vague insulaire, Le Mohican, de Frédéric Farrucci, avec l’excellent Alexis Manenti dans le rôle d’un berger qui se rebelle contre la pègre locale et immobilière. Jamais réellement aimable, le héros n’en demeure pas moins la victime de pratiques qui défigurent et déshonorent la Corse.

Et le film ne fait de cadeau à personne, stigmatisant notamment une jeune génération autonomiste provocatrice et sans scrupules. Le tout dans des paysages naturels à la beauté sidérante qu’il convient de préserver impérativement.

Lyrique: un opéra-oratorio de Haendel sacrifié à la transposition scénographique

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© Vincent Pontet

À l’origine, Semele a la forme d’un oratorio profane – car on ne donnait pas d’opéra pendant le Carême. Œuvre tardive du compositeur saxon naturalisé anglais Georg Friedrich Haendel (1685-1757), elle n’eut alors qu’un succès très relatif – quatre représentations à peine.  Créée en 1744 à Covent Garden (soit trois ans après le célèbre Messie), Semele fut écrite en un temps record, par un compositeur à la santé très délabrée, en ce mois de juillet 1743, sur un livret de William Congreve tiré des Métamorphoses d’Ovide.

De cet opéra durablement éclipsé du répertoire lyrique, le Théâtre des Champs-Elysées avait donné une version scénique en 2004, reprise en 1010, –  au pupitre, Marc Minkowski puis Christophe Rousset. Au XXIème siècle, il n’est pas facile d’illustrer les trois actes de cet argument mythologique où s’entrecroisent dieux et mortels dans des jeux d’amour et de pouvoir fort compliqués: Jupiter est secrètement aimé de la princesse thébaine Semele, fille de Cadmus, promise en mariage à Athamas, prince de Béotie, dont Ino, la sœur de Semele, est elle-même éprise. Junon, épouse de Jupiter, est folle de jalousie. Jupiter prend l’apparence d’un aigle pour enlever Semele. Junon, aidé de sa servante Iris, en appelle à Somnus, dieu du sommeil, pour se venger. Elle se débrouille pour apparaître à Semele sous les traits de sa sœur Ino, et conseille à Semele (qui, rappelons-le, est mortelle) de se refuser à Jupiter tant qu’il ne lui promet pas l’immortalité. Pris au piège du serment qui lui est arraché, le dieu du tonnerre voue Semele aux flammes. Et Jupiter de décider qu’Ino épousera Athamas. Mais « des cendres de Semele surgira un phénix (…) Il témoignera d’un dieu plus grand que l’Amour et empêchera pour toujours les soupirs et les chagrins », assure Apollon, avant que le chœur des prêtres n’invite Bacchus à « crown the joys of love ». Bref, la vertu du foyer est sauve.

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Sous la houlette d’Olivier Mears, l’actuel directeur du Royal Ballet londonien, cette fable hédoniste, flamboyante, peuplée d’Amours et de Zéphirs, ne revêt plus la forme que d’un marivaudage bourgeois. Sur un décor signé Annemarie Woods passablement anachronique, celui d’un palace post-art déco flottant entre les années 1940, 1950 et 1960, qui aurait été meublé avec froideur par quelque capitaliste parvenu, de mœurs légères : éclairé d’appliques murales en verre dépoli,  fermé en fond de plateau par une large baie totalement aveugle, un espace grisâtre au milieu duquel trône un vaste sommier circulaire dans le goût propre aux maisons closes, plumard drapé et molletonné d’un vert hideux, près duquel flambe une imposante colonne – cheminée habillée de carreaux de porcelaine (où se consumera Semele, of course). A main gauche, un meuble bas supporte une platine stéréo où, à l’occasion, entre deux clopes – car on fume beaucoup chez Haendel –  Semele fera crépiter un vinyle sorti de son étui, d’un chromatisme furieusement sixties. Le troisième acte nous transporte dans la repoussante bathroom envahie de tessons où un Somnus en caleçon et fixe-chaussettes prend les eaux du Léthé au fond de sa baignoire fangeuse. Puis retour dans la suite XXL de l’hôtel, siège, au passage, d’une bataille de polochons entre les deux frangines. Accoutrés de tenues pied-de-poule et de falzars amarante, les chœurs figurent les femmes de chambre et autres larbins de l’entreprise dont Jupiter est le grand patron… Junon, blonde marâtre atrabilaire, troquera au dernier acte son austère tenue noire pour une robe éclatant du rouge de la vengeance.

Aucune transposition contemporaine du répertoire lyrique baroque n’est, en soi, irrecevable. Sinon que toute la satire, à la fois capiteuse, leste et fantasmagorique où, extraites la fable antique, s’ébattent ces êtres surnaturels, voués aux plus improbables prodiges (Jupiter métamorphosé en rapace, Semele en beauté céleste sous l’effet d’un miroir magique…), se banalise ici jusqu’à la trivialité, sous les espèces d’une confrontation socioéconomique attisée par la frustration et la jalousie.

SEMELE – Au Theatre des Champs Elysees – Vincent PONTET

Ce parti pris élude l’enchantement, la fantaisie, le faste qui rutilent dans l’écriture baroque.  C’est d’autant plus navrant que sous les traits de la grande mezzo Alice Coote, Junon développe une musicalité cuivrée, d’une amplitude souveraine ; que la célèbre soprano sud-africaine Pretty Yende se risque pour la première fois hors du bel canto, son territoire de prédilection, pour exécuter les trilles et les ornements virtuoses du rôle-titre sans faillir ; que le contre-ténor Carlo Vistoli incarne Athamas impeccablement ; que le ténor Ben Bliss, surtout, campe un Jupiter  absolument superbe ; tandis que la jeune Irlandaise Niamh O’Sullivan se projette avec aisance dans le rôle d’Ino, tout comme la soprano arménienne Marianna Hovanisyan, qu’on découvre dans celui d’Iris… Quant aux chœurs du Concert d’Astrée, ils sont d’une solidité à toute épreuve. Et si Emmanuelle Haïm, comme toujours à la baguette de sa formation maison, dirige la fosse avec plus de nerf que de rondeur, Semele pourrait parfaitement se passer de mise en scène pour renaître de ses cendres.              


Semele. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel. Avec Pretty Yende, Ben Bliss, Alice Coote… Direction : Emmanuelle Haïm. Mise en scène : Olivier Maers. Orchestre et chœur Le Concert d’Astrée.
Durée : 3h
Théâtre des Champs-Elysées, les 11, 13, 15 février à 19h30. Le 9 février à 17h.

XV de France: pas encore au point!

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Célébration anglaise après l'essai d'Eliott Dally à la 79ème minute © Anthony Hanc/Shutterstock/SIPA

Samedi dernier, la France s’est inclinée par un petit point d’écart contre l’Angleterre (26-25), mettant fin à quatre ans d’invincibilité française contre son adversaire de toujours…


Une du Midi Olympique, journal français du rugby de référence, 10 février 2025.

Le XV de la Rose a donné raison à Pythagore, philosophe et mathématicien de la Grèce antique dont le théorème « le carré de l’hypoténuse… » nous a fait découvrir à notre adolescence les joies et les désagréments de la géométrie. Selon lui, « rien n’est impossible même l’invraisemblable ». Et, en effet, l’invraisemblable s’est produit samedi à Twickenham, seconde journée du Tournoi des Six nations, par une fin d’après-midi grise et triste, typique d’un hiver d’Outre-Manche. L’équipe de rugby d’Angleterre a gagné son match contre la France qu’elle perdait à un peu moins de soixante secondes du coup de sifflet final.

Un match mouvementé

À ce moment, la victoire était acquise aux Bleus vu le peu de temps de jeu qui restait. Ils menaient par 25 à 19 après être revenus quatre minutes auparavant, à la marque grâce à un miraculeux essai de son véloce ailier Bielle-Biarrey transformé, aboutissement d’une audacieuse contre-attaque initiée par Antoine Dupont. Quatre autres minutes avant, à la 71ème, pour la première fois bien que dominés pratiquement au tout au long de la rencontre, les Anglais avaient pris l’avantage d’un petit point, 19 à 18.

Le match s’emballe alors et vire à une sorte de partie de ping-pong. Les deux équipes se livrent à un duel de coups de pied pour porter le danger près de la ligne d’en-but et faire craquer la défense adverse qui tourne à la 75ème minute à l’avantage des Français. Grâce à l’essai de Bielle-Biarrey, les Bleus ont engrangé six points d’avance, certes qui ne les mettent pas à l’abri d’un essai transformé. Mais pour tout esprit rationnel, celui-ci est peu probable, autrement dit impossible. L’affaire semble donc bouclée et le XV de la Rose s’apprête à subir l’humiliation d’une quatrième défaite consécutive et, le pire, sur ses terres.

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Lorsque à un peu plus de deux minutes de la fin, les Bleus perdent le contrôle du ballon. Les Anglais tentent le tout pour le tout. D’un coup de pied, ils cherchent à porter le jeu dans les 22 mètres et à livrer un baroud pour l’honneur.

Toutefois, la chance n’est pas en leur faveur. Le vigilant et agile arrière Ramos est à la réception. Mais, revirement du sort inespéré, il se fait plaquer et commet l’irréparable faute en ne lâchant pas le ballon une fois à terre. Une aubaine pour les Anglais qui leur offre une touche à cinq mètres de l’en-but. Celle-ci jouée, les Bleus résistent farouchement. Les assauts anglais sont vains quand se produit « l’invraisemblable ». Deux défenseurs bleus laissent un maigre interstice entr’eux dans lequel va se faufiler le trois-quarts central anglais Elliot Daly et aplatir entre les deux poteaux assurant en conséquence sa transformation.

Une revanche pour le rugby anglais

Plus que jamais ce 112ème affrontement entre Anglais et Français a mérité la qualification que lui a donnée la presse britannique de « crunch » qu’on peut traduire en français par « choc majeur ». A l’issue de ce dernier, les supporteurs anglais ont dû se dire : « My god, what a crazy crunch ». En 2024, la France l’avait emportée par deux points d’avance (33-31). Cette fois-ci l’Angleterre a gagné d’un point (26-25). Comme l’a dit Antoine Blondin, chantre de l’Ovalie et du Tour de France, « Les Anglais ne perdent jamais, mais, parfois, on les bat. » Ce ne fut pas le cas cette fois-ci.

Cette victoire étriquée obtenue quand tout semblait perdu est une bouffée d’oxygène (très probablement que temporaire) pour le rugby anglais qui connait, comme l’a souligné Le Figaro du 7 février, « une crise financière et institutionnelle majeure ». Trois clubs de l’élite ont depuis la crise du Covid-19 mis la clé sous la porte dont les Wasps (six titres nationaux et deux coupes d’Europe à leur palmarès). Sept sont au bord de la faillite. Sa première division ne compte plus que dix clubs. Ses meilleurs joueurs s’expatrient. Le nombre de licenciés est en chute libre. « Pour ne rien arranger, souligne Le Figaro, la RFU (la fédération anglaise de rugby) est traversée par une grave crise de gouvernance » qui a contraint son président, Tom Llube, à démissionner.

Pour la France, cette défaite est amère, comme l’a reconnu Antoine Dupont, son capitaine. « On ne peut que s’en prendre qu’à nous-mêmes, surtout en première mi-temps. On aurait dû marquer trois essais. » Les Bleus ont cumulé 27 fautes de main dont 15 dans les quarante premières minutes. « Inutile de faire dans l’indulgence, écrit Romain Bayeux dans les colonnes du Parisien-dimanche, et de pointer ce léger crachin venu mouiller Twickenham. Il avait plu en 2023 », rappelle-t-il, quand les Bleus avaient administré une cuisante correction (53 à 10) aux Anglais.

Cependant cette défaite n’hypothèque pas tout à fait ses chances d’emporter le tournoi même si celles-ci sont très minces. Le match France-Irlande le 8 mars pourrait se profiler comme une éventuelle finale, si les Bleus ne perdent pas contre l’Italie et l’Écosse. Et surtout, à condition que l’Irlande connaisse une déconvenue contre ses deux prochains adversaires, le Pays de Galle et l’Italie. Ce qui paraît très peu probable. À ce stade de la compétition, elle est la seule sélection invaincue et semble bien déterminée à le demeurer.

Sur la piste du vrai Indiana Jones: Voyage au bout d'un mythe

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* traduction en français des années 60 du Sud-ouest, patrie de l’Ovalie hexagonale : « Putain de gozon, ça pour une castagne, ç’a été une castagne. »

Et si Milei devait nous inspirer?

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La une du "Point" du 6 février 2025 © D.R.

La couverture du Point sur le « phénomène Milei » a de quoi interpeller. Pendant que l’Argentine taille dans le vif de son État-obèse, la France continue de se gaver de lois et de règlements comme si la démocratie se mesurait au poids de son Code…


D’abord se débarrasser de l’argument trop facile qui consiste à soutenir que les avancées des autres pays ne seraient pas applicables en France. C’est parfois vrai, mais pas toujours. On a le droit d’essayer.

L’excellent numéro du Point, consacré au « phénomène Milei », nous éclaire sur ce président argentin qu’on aurait bien tort de tourner en dérision tant il démontre, notamment dans un entretien substantiel, à quel point ses visions libertaires, sa détestation de « l’État » et son obsession de chercher autant que possible à libérer les énergies, les compétences et l’esprit d’entreprise de chacun, constituent des pistes sérieuses qui méritent d’être examinées.

L’axe central de sa pensée est une volonté de simplification, sur tous les plans. Loin de considérer que la complexité du monde contraint à l’alourdissement des contraintes réglementaires et législatives, à la multiplication des textes et des limites, il met en œuvre exactement l’inverse.

Il me semble que la France, de droite comme de gauche, est au moins accordée sur ce plan inverse : la démocratie n’est pas digne de confiance si elle n’ajoute pas à la masse des lois et des règlements, si elle n’apporte pas sa pierre à l’édifice déjà monumental d’une République qui ne se sent bien que si elle aggrave, complique et sophistique. Aux antipodes donc de la pratique présidentielle de Javier Milei.

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Pourtant, c’est lui qui a raison. Le bon sens, l’expérience et la comparaison avec les gouvernements et les administrations efficaces fournissent une leçon sans équivoque : le remède à l’ambiguïté du monde, au chaos et au désordre de notre nation, à l’infinie diversité de la société, n’est pas une surenchère qui irait dans le même sens. C’est l’inverse : il faut une répudiation du surabondant, un refus du superfétatoire, une destruction de l’inutile, une épuration administrative. Diminuer la tentative désespérée et en définitive absurde de coller aux évolutions par la profusion législative serait déjà la première marche d’un progrès décisif.

Notre pays se sauvera en devenant plus léger, en luttant contre son obésité. Il convient que sorte de l’esprit collectif et de la tête des dirigeants le poncif que la réussite politique passe par le nombre et donc une bureaucratie pléthorique.

Les seules périodes au cours desquelles on supprime tiennent à la victoire de telle ou telle idéologie jugeant insupportable de conserver le dispositif antérieur. Par exemple Robert Badinter, quand il est devenu garde des Sceaux, a fait table rase de lois appartenant à la nuit alors que le jour vanté par Jack Lang avait fait son apparition en 1981.

Tronçonner « les budgets publics et les réglementations » à la manière de Milei et de son ministre de la Dérégulation et de la Transformation de l’État est donc tout sauf une absurdité ou une provocation. Le second raconte : »Je suis allé voir Milei avec deux paquets de 500 lois à abroger. Il m’a dit : « Fonce ! » ».

On comprend que l’Italie et les États-Unis soient très intéressés par l’expérience argentine.

Qu’attend donc la France pour s’inspirer de Milei ?

Dorange: jeunesse de France

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La navigatrice Violette Dorange, Les Sables d'Olonne, 10 novembre 2024 © ADIL BENAYACHE/SIPA

Le Vendée Globe a aujourd’hui son icône au féminin. Violette Dorange, 23 ans seulement. Et seulement quatre-vingt dix jours pour boucler son tour du monde en solitaire et sans escales. On admire. Sans réserve.

Sa prouesse personnelle, individuelle est aussi un magnifique exemple de ce que peut donner un esprit de transmission bien comprise. Le navigateur hyper chevronné Jean Le Cam l’a prise sous son aile, lui a transmis son bateau, un modèle déjà ancien, ainsi que son expérience, sa maîtrise de ces réglages techniques d’une infinie complexité qu’exige ce défi au long cours. Monter le budget, monter l’équipe, toute une épopée humaine pour un résultat des plus aléatoires au bout de laquelle ce peut être la gloire, comme aujourd’hui, ou l’amère désillusion du naufrage, de l’échec. Voire la vie perdue dans des rugissants sans merci.

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Violette Dorange, c’est la jeunesse de France telle qu’on l’aime, celle dont on ne parle pas assez. Celle qui a du souffle, de l’ambition, de la ténacité et qui pourtant cultive la simplicité, la fraîcheur, l’humilité. L’humilité qu’imposent les immensités océanes à qui s’aventure à les affronter. La jeune femme compte plus d’un million d’abonnés, d’amis sur les réseaux. On s’en réjouit. Les influenceurs, parfois fort douteux, ne sont donc pas les seuls à faire recette. Et c’est très bien ainsi.

Il faudrait à présent qu’on sache, en haut lieu, ériger la jeune femme en modèle, qu’on raconte dans les classes son exploit et les vertus requises pour le mener au bout. Des qualités, des vertus essentielles, qu’on ait à naviguer sur les vastes mers ou à se coleter avec le quotidien de l’existence.

Toujours est-il qu’un mot tout simple s’impose au moment même où la très talentueuse nouvelle petite fiancée de l’océan franchit la ligne.

Et ce mot est tout simplement MERCI !

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Yvonne Beauvais, femme ardente

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Jean de Saint-Cheron © JF PAGA.

Yvonne Beauvais, religieuse et résistante décorée par de Gaulle, a transformé son couvent en clinique moderne et a courageusement caché des Juifs et des résistants pendant la guerre, avant d’être torturée par la Gestapo. Mais son mysticisme, marqué par des phénomènes surnaturels, a suscité la méfiance, conduisant l’Église à abandonner sa canonisation en 1960 avec l’argument « Trop de miracles ». Jean de Saint-Cheron retrace son destin fascinant…


Notre époque matérialiste supporte difficilement l’intrusion du surnaturel dans nos vies de consommateurs soumis à l’immédiateté et à l’horizontalité. Dès que l’on parle de mystique, de phénomènes irrationnels, de prophéties, de stigmates, de bilocation, de visions autres que celles sous psychotropes, la société du Spectacle crie à la supercherie et s’imagine devant un tableau des Peintures noires de Goya. On ne comprend rien à l’épopée de Jeanne d’Arc, à son message universel, lorsqu’elle brûle devant une foule sidérée. On méprise les paroles de Saint-Bernard, prononcées en 1146, sur la colline de Vézelay, exhortant les paysans illettrés à le rejoindre pour grossir les rangs de la Deuxième croisade. On ne comprend guère mieux l’Appel du 18-Juin du général de Gaulle si l’on n’admet pas un acte dicté par l’irrationnel. Même le Vatican, parfois, se méfie des « miracles » et refuse de les reconnaitre. « Trop de miracles », déclare l’inquisition de l’Église de Rome, en 1960, après avoir examiné le cas d’Yvonne Beauvais, morte le 3 février 1951, des suites d’un cancer du sein, à l’âge de quarante-neuf ans. Le dossier de canonisation est alors définitivement refermé.

DR.

Mais qui était cette femme ? Une mythomane ? Une illuminée ? Une malade rongée par l’absence du « phallus symbolique » ? Ou une femme trop libre, à la volonté de fer, dans une société patriarcale ? Dans un livre passionnant, qui se lit comme un roman de Simenon, Jean de Saint-Cheron mène l’enquête au pays de cette belle jeune femme qui se fit religieuse à l’âge de 26 ans et transforma le monastère des Augustines de Malestroit en une clinique moderne. Pas mal pour une prétendue possédée. On le suit pas à pas dans la Bretagne tellurique, sous les ornières du ciel, cette Bretagne « parsemée de bosquets de chênes, de menhirs et d’Intermarché ‘’Les Mousquetaires’’ ». On découvre le couvent gothique, les boules bleues des hortensias, les silhouettes massives des taiseux qui passent sans vous regarder. C’est le territoire d’Yvonne Beauvais, connue sous le nom d’Yvonne-Aimée de Malestroit. Son dévouement, sa bravoure, sa foi méritaient un livre de cette dimension. Jean de Saint-Chéron lui rend un vibrant hommage tout en n’hésitant pas à éclairer les zones sombres de sa personnalité. Sans être une « sainte bataillienne », les crises mystiques d’Yvonne obligent à la prudence tant les phénomènes de stigmates et de prémonitions, ainsi que ses visions violentes, sont formidables. L’auteur nous apprend qu’elle fut également une grande résistante, ce qui n’est pas rien dans une France collaborationniste. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Mère supérieure est gaulliste. Malestroit cache massivement des résistants, des parachutistes alliés, sans oublier cette jeune juive qui échappe aux wagons plombés. Yvonne est arrêtée par la Gestapo, elle subit la torture, ne parle pas, à l’instar de Jean Moulin qui aura le visage détruit par les coups. Cette femme, par son courage, devient comme une sœur des suppliciées de Ravensbrück. Extrait : « Quand on la torture le 17 février 1943 à la prison du Cherche-Midi, alors que des plaintes cauchemardesques s’échappent des cellules voisines, Yvonne Beauvais ne hurle pas. Le benêt qui la violente la regarde danser sur ses orteils, tandis que ses épaules se déforment sous les assauts du cuir. Elle souffre en silence. » Elle sera décorée de la Légion d’honneur par le général de Gaulle. C’était une époque où cette décoration signifiait quelque chose.

Pour la comprendre, et l’aimer, il y a cette lettre écrite à Marguerite Villemont, datée du 2 novembre 1925 : « Ce soir, en visitant des tombes de famille, des amis, des connaissances, je sentais un bonheur intense m’envahir. Oh ! si le monde pouvait comprendre ce qu’est vraiment la mort. Mourir, c’est enfin sortir du moi borné et se jeter dans l’infini de Dieu. »

Jean de Saint-Cheron, Malestroit, Vie et mort d’une résistante mystique, Grasset. 224 pages.

Le rond, maître du jeu

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Jacques Villeret, Jane Birkin et Michel Blanc, "Circulez y'a rien a voir" de Patrice Leconte, 1983 © NANA PRODUCTIONS/SIPA

Monsieur Nostalgie nous parle de Jacques Villeret (1951 – 2005), disparu il y a vingt ans, et qui a fait l’objet d’un documentaire « Drôlement tragique » réalisé par Christophe Duchiron, diffusé sur France 3 et visible en replay sur la plateforme France TV


Quand d’habitude, la télévision évoque Jacques Villeret, elle psychologise à mort. Elle sort les violons et le pathos englue les images d’archives. Elle se repaît des douleurs du comédien, il en était rempli, à ras-bord même, pour bien nous instruire que derrière la vedette, l’homme fracassé et instable, sommeillait. Que derrière les rôles, la misère sourde des existences sur un fil criait son désespoir ; alcool, divorce, fisc, origine, Villeret est, à lui seul, une mine d’or pour les contempteurs du divan. Un provincial venu de Loches, fils d’un agent d’entretien et d’une mère coiffeuse qui a décroché l’un des plus difficiles concours d’Etat, un exemple de la méritocratie des planches, formé par Louis Seigner. Oh que oui, il a morflé, il est mort à 53 ans, à quelques jours de son anniversaire. Il buvait à en perdre la raison. Il n’arrivait pas à réguler ses démons. Quand on a dit ça, on n’a absolument rien dit du comédien, de ses performances et de la trace qu’il laisse derrière lui.

Phénoménal

Le documentaire n’élude rien de ses drames personnels, ses déambulations pathétiques et de son caractère virant du doux mélancolique aux récoltes amères, du petit Tourangeau rondouillard à la bête écorchée après le spectacle, mais surtout, il nous montre Villeret le virtuose, en action, dans des extraits où sa voix, son visage, ses gestes et sa fantaisie produisent un effet bœuf. Villeret était un phénomène, à l’instar de Depardieu ou de Carmet. Il est lui-même et mille rôles à la fois. La marque des très grands. Ses fêlures nourrissaient-elles l’acteur ? On s’en fout. Les coulisses, les combines, les transformations, les errements, on s’en fiche, car le public féroce juge la performance pure. Il juge le travail fini et non les brouillons, les « peut-être », les « excuses », les « j’aurais pu mieux faire si… ». La mécanique ombrageuse des acteurs, leur carburant ou leurs trucs pour parvenir à leurs fins nous sont bien égal. Le public paye sa place pour un moment de divertissement, dramatique ou comique, et parfois, s’il est chanceux – avec Villeret, il était extrêmement chanceux – il entrevoit les reflets de l’Art, dans un seul en scène ou dans dix minutes de bravoure à l’écran.

Au-dessus du lot

Avec Villeret, l’Art est gagnant à tous les coups. Ses complices du Conservatoire, Nathalie Baye notamment, ont été subjugués par son sens du jeu inné et profond, sa perpétuelle dualité entre le visible et le rentré, Villeret excellait dans les masques interchangeables. C’était un bonze timide, et puis, la seconde d’après, par une expression, par un travail et des dons peu communs, il se mouvait en romantique pensif ou en bouc-émissaire tendre. Le public qui ne pardonne pas les turpitudes des célébrités lui était attaché pudiquement, viscéralement. Tous les acteurs qui interviennent dans ce documentaire, Weber, Lhermitte, ou les metteurs en scène Leconte, Lelouch ou Ribes répètent les mêmes qualificatifs : « au-dessus du lot » et « surdoué ». Ses performances au cinéma sont désormais des moments d’anthologie, je le préfère dans la Denrée que dans Papy, et dans Robert et Robert que dans Pignon. Il me semble qu’il y a maldonne dans l’analyse générale, on loue son talent en affirmant qu’il nous ressemblait, qu’il était l’étendard de notre humanité vacillante, qu’il vengeait tous les écorchés et les exclus. Au contraire, je crois qu’il nous fascinait car il était à des années-lumière de nous, il était un monstre sacré. Le public ne s’y trompe pas, il le plébiscitait pour voir quelque chose d’unique, de rare, de friable et d’une émotion scintillante. Ce que le commun des mortels est bien incapable de produire dans son quotidien. Le documentaire ne laisse aucun doute sur la maestria de Villeret dans Garçon ! ou La Soupe aux choux, il surclasse Montand et Funès, il leur mange la soupe sur la tête. Il vole avec les aigles. Je ne me lasse pas de le revoir dans « Circulez y a rien à voir ! » que Patrice Leconte n’apprécie pourtant guère, alors que cette comédie me ravit par son empreinte nostalgique. Je garde en mémoire ce que Villeret dit à Michel Blanc : « Tu me fais peur, qu’est-ce que tu mijotes ? ».


1 heure

https://www.france.tv/documentaires/documentaires-art-et-culture/6845761-jacques-villeret-drolement-tragique.html

Quand la Silicon Valley débranche le wokisme

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© CNP/AdMedia/SIPA

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères au rayon visionnaires. Il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes élites, tant leurs procès rituels en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances.


Bonne nouvelle : la crise d’encéphalite dont souffre le monde intellectuel français depuis des décennies a trouvé son vaccin. Les penseurs embrumés qui voient de la niaiserie à appeler un chat un chat se montrent réceptifs à l’épreuve du nez dans le réel. Cette approche rudimentaire, expérimentée aux États-Unis, a déjà éteint quelques feux dans les cerveaux. Le remède contre la contagion utopiste s’annonce prometteur. Donald Trump en est le promoteur avec sa « révolution du réel ». Le nouveau président américain, qui a prêté serment le 20 janvier, n’est certes pas du sérail des clercs : les beaux esprits persistent majoritairement à ne voir en lui qu’un lourdaud. Néanmoins, sa force d’attraction révèle une excellence dans le passage à l’acte. Cette dextérité est moins sophistiquée que celle des vendeurs de nuages, mais elle est plus convaincante. Ce savoir-faire tient à un pragmatisme et à une indifférence aux morsures de la meute. L’affolement de l’intelligentsia rétive à la piqûre du terrain laisse voir la fragilité de sa gonflette cérébrale.

Le ralliement à Trump d’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, pionniers géniaux de la Silicon Valley, illustre le chamboulement qui s’opère dans les hautes sphères des visionnaires. Il est vrai qu’il est devenu impossible de suivre la bêtise vaniteuse des anciennes « élites », tant leurs accusations rituelles en « fascisme » ou en « complotisme » ont obscurci les clairvoyances. Quand la ministre Aurore Bergé, qui sait prendre le vent, déclare : « Ce n’est pas être d’extrême droite que de dire les faits » (Europe1/CNews, 5 janvier), elle exprime une évidence qui, si elle n’a pas encore atteint son camp « progressiste », met déjà en péril la tyrannie des penseurs de travers, des marcheurs sur la tête, des déconstructeurs de ce qui fonctionne bien. L’offensive de la Macronie contre les empêcheurs de ratiociner entre soi achève de caricaturer le pouvoir actuel en club vétilleux et intolérant. L’oligarchie politique découvre, avec la reconnaissance post-mortem des alertes visionnaires de Jean-Marie Le Pen, disparu le 7 janvier, son impuissance à maintenir la chape de plomb du politiquement correct et de ses charabias.

À lire aussi du même auteur : La victoire culturelle de Trump sonne le glas du vieux monde

Entendre Emmanuel Macron, devant la conférence des ambassadeurs, accuser Musk d’être le fer de lance d’une « nouvelle internationale réactionnaire » dit son enfermement manichéen. Le Premier ministre François Bayrou revêt les mêmes « habits neufs du terrorisme intellectuel » (Jean Sévillia) lorsqu’il voit dans le patron de X (ex-Twitter) la figure du « nouveau désordre mondial ». De quoi ces camelots en pensées éclairantes ont-ils peur ? D’entendre les peuples gronder. La libéralisation des réseaux sociaux, qui subissaient les contrôles des États et le militantisme des vérificateurs de faits (« fact-checkeurs »), a été vue comme « une menace pour la démocratie » par Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale. La ministre du numérique, Clara Chappaz, a mis en garde contre les « fausses opinions ». Ces apparatchiks ont été rejoints par tout ce que la gauche compte de mal embouchés et de cagots. Les censeurs réclament, après CNews, le boycott ou l’interdiction de X. La presse de cour dresse ses listes de parias. Cette France-là a tourné le dos à Mirabeau. Il écrivit, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. »

La crise de l’intelligence, liée à la peur des faits, a fait des ravages chez les décideurs. Leur univers paranoïaque les a amenés à assimiler la contradiction à un « propos haineux » méritant la sanction. Dans cette dystopie, le confort intellectuel ne tolère que la pensée unique. Pour ne pas désigner des musulmans, les viols de fillettes anglaises commis par des gangs pakistanais en Grande-Bretagne durant des années ont été occultés par la police, la justice et la presse, avant que Musk s’en émeuve. Zuckerberg a avoué avoir cédé aux pressions du FBI et de la Maison-Blanche en imposant l’omerta de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) sur les magouilles du fils Biden en Ukraine, ou sur les effets secondaires du vaccin Covid. L’ex-commissaire européen Thierry Breton a menacé, de son bras long, de faire annuler les élections en Allemagne, à l’instar des élections roumaines, en cas de victoire de l’AfD jugée trop à droite. Le gouvernement français, incarnation du centrisme immobile, se montre incapable d’aborder les sujets existentiels pour leur préférer des marchandages entre partis afin d’assurer sa survie. Le petit monde pense petitement. Le lapsus de la porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, proposant le 3 janvier, à l’issue du premier Conseil des ministres, de rendre compte du « conseil municipal », était un aveu.

Comment s’étonner, dans ce contexte qui fait de l’impertinent esprit français une anomalie, de voir la santé mentale érigée en grande cause nationale ? Les alertes apocalyptiques sur les virus ou le climat ont démoralisé les plus vulnérables. Le pays prend des allures d’asile psychiatrique quand l’homme enceint est promu par le Planning familial ou quand les délires « transgenrés » deviennent accessibles aux adolescents. À Lyon, la majorité écologiste a subventionné une formation d’agents municipaux pour qu’ils prennent en compte « les intérêts des vivants non humains » afin de dialoguer avec le coquelicot ou le bouleau pleureur (Le Figaro, 19 décembre 2024). Sébastien Delogu (LFI) s’est comparé, sur Twitch, à un oiseau pour réclamer la fin des frontières. Dans Libération (16 janvier), Geoffroy de Lagasnerie a proposé d’« abolir la notion de crime ». D’autres réclament l’égalité entre l’homme et l’animal, etc.

Mais l’antidote est à portée de main. Justin Trudeau, figure du conformisme, a déjà démissionné. Avant Trump, George Orwell avait donné le mode d’emploi de la guérison : « L’évidence, le stupide bon sens et la vérité doivent être défendus. Les truismes sont vrais. Il faut s’appuyer là-dessus. Les pierres sont dures, l’eau est mouillée, les objets qui tombent sont soumis aux lois de la gravité. Cela une fois admis, tout le reste s’ensuit1. » À suivre, donc.

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  1. Cité par Pierre Boncenne dans Le Parapluie de Simon Leys, Philippe Rey, 2015. ↩︎

Journal d'un paria: Bloc-notes 2020-21

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In the court of Philippe Vilain

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DR.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Lille. Comme à Amiens : un samedi après-midi pluvieux, humide et noirâtre comme le museau d’une tanche. Je me suis réfugié dans un café, près du quartier de Wazemmes ; il y fait bon et doux comme dans le cou de ma Sauvageonne, mon amoureuse. Je commande un expresso.

Il n’y en a pas l’après-midi, me répond le garçon, jeune et brun, au sourire estudiantin. On fait juste des allongés.

Va pour un allongé ! Faute de m’allonger, je m’assois ; pas n’importe où : à une table qui renferme, façon vitrine, une machine à coudre Singer. Original. Mes pieds reposent sur une manière de plateau qui doit servir à actionner la bête de métal sombre. Ça me plaît bien ; je ne sais pas pourquoi. Ça doit me rappeler les temps anciens ; des copines de ma mère en possédaient. Des femmes de cheminots de Tergnier (Aisne) qui arrondissaient les fins mois en exerçant leurs talents de couturières. Ma mère, elle, bossait chez Bigoudi, une usine de confection, puis comme vendeuse au Prisunic local. Ce fut dans ce dernier magasin qu’un jour de printemps de 1968, j’achetais mon premier disque pop, « Oh Lord, My Lord », des Pop Tops, un groupe espagnol. J’avais opté pour ce single car il y avait le mot « pop » dans le nom de la formation. C’est si loin tout ça. Quelques gorgées d’allongé et mon attention est attirée par la bande son programmée dans le bistrot. Très sixties et seventies. Le presque vieillard que je suis adore. Soudain la chanson « In the court of Crimson King », de King Crimson, explose dans l’estaminet. La guitare de Robert Fripp ; le mellotron. Tout me revient dans la tronche. Je me revois chez Odette, café de Saint-Quentin (Aisne), fief des élèves du lycée Henri-Martin où je faisais mes humanités. Nous nous y retrouvions, nous les apprentis musiciens, guitaristes minuscules, batteurs, violonistes virtuoses (dont Pierre Blanchard qui fit ensuite carrière), multi-instrumentiste arrangeur (le regretté Hugues Le Bars – père du chanteur Féloche -, qui s’illustra quelques années plus tard au côté de Maurice Béjart). La nostalgie m’envahit. Odeur du Casanis que nous consommions en abondance. J’ouvre Mauvais élève, magnifique dernier récit de Philippe Vilain (Robert Laffont ; 246 p.) Une fois encore, plongée dans le passé. Philippe y raconte avec une sincérité désarmante son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte au sein d’une famille normande d’origine très modeste. L’alcoolisme du père ; les pleurs de ce dernier quand le pavillon familial est saisi par la justice. C’est bouleversant. Il évoque son orientation vers les formations professionnelles et administratives où il s’ennuie jusqu’au jour où il découvre la littérature (dont Marguerite Duras), la lecture et l’écriture. Survient alors sa passion avec un écrivain célèbre : Annie Ernaux.

Elle est beaucoup plus âgée que lui. Qu’importe ! Ils s’aiment ; ils cheminent. Elle l’entraîne dans sa sublime maison de Cergy-Pontoise qui n’a rien à voir avec les habitations bétonnées de la ville nouvelle. Elle se dit du peuple ; il se rend compte qu’elle est, en fait, issue de la petite bourgeoisie commerçante. Le vrai fils de prolétaires, c’est lui. « Mon histoire est celle d’un miraculé social », écrit-il. Ils finiront par se séparer. Trois jours plus tard, je me plongeai dans la lecture de Coco perdu, de Louis Guilloux, réédité en poche chez Folio, avec une préface d’… Annie Ernaux. Étrange coïncidence, vous ne trouvez pas ?

Mauvais élève

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La guerre des nerds

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Steve Wozniak et Steve Jobs dans leur garage, travaillant avec ce qui semble être un ordinateur Apple II, vers 1977 © D.R.

On croyait que le monde de la tech et des réseaux sociaux assurerait la suprématie du wokisme jusqu’à la fin des temps. Autant dire que le virage spectaculaire de Musk puis de Zuckerberg a semé la panique dans le camp du Bien où on attaque ouvertement une liberté d’expression qui, selon Le Monde, est devenue l’arme des conservateurs. Il faut croire que la censure est celle des progressistes.


On n’a pas tous lu McLuhan, mais on a tous appris que le média, c’est le message – autrement dit, que le tuyau façonne le contenu. Nés de l’accouplement entre la recherche militaire et le mouvement hippie, internet et le réseau planétaire (World Wide Web) allaient logiquement accoucher d’un monde sans entraves et sans temps morts (lire l’analyse historique de Gil Mihaely, pages 44-47). Sans frontières, et surtout sans verticalité. La technologie donnait corps à l’utopie communiste. Tous les hommes de bonne volonté du monde allaient se donner la main et organiser entre les cultures un échange égalitaire et profitable à tous. Je caricature à peine. Pendant les années 1990, on a vu débouler dans le débat toutes sortes de ravis de la crèche numérique. L’avenir radieux était à portée de clic. Un certain Pierre Lévy, après avoir élaboré une World philosophie, annonça la Cyberdémocratie. Internet allait supprimer la guerre et la famine. Et créer un homme nouveau – le pire c’est que cette partie de la prophétie s’est réalisée.

La révolution numérique a bouleversé tous les aspects de l’existence, elle n’a pas supprimé ces ressorts puissants des sociétés humaines que sont la compétition, l’appétit de pouvoir et la quête de profit. Le mythe fondateur est resté. À la génération suivante, lorsque de petits génies chevelus sortis des campus de la côte ouest inventent les réseaux sociaux dans leur garage, il se réactive spontanément. Qui critiquerait un réseau social, deux termes évoquant la grande fraternité humaine ? D’ailleurs, à l’époque, sur Facebook, on n’a pas, alors, des followers, mais des amis.

La nouvelle alliance Zuckerberg-Trump-Musk

La tech version Zuckerberg s’allie naturellement au gauchisme de Park Avenue, épousant les causes woke en vogue sur les campus, censurant à tour de bras les points de vue décrétés inacceptables de France Inter au New York Times. Alors que, dans tout l’Occident, monte le vote populiste, les réseaux sociaux contribuent à maintenir l’hégémonie culturelle de la gauche en privilégiant, dans le grand bastringue des opinions et des émotions, celles qui sont conformes à leurs mystérieuses « valeurs », valeurs traduites en code informatique dans l’alambic du fact-checking et des algorithmes.

Dans les salons progressistes, la conversion de Zuckerberg au trumpisme (disséquée par Loup Viallet, pages 50-52) est un coup de poignard dans le dos. Au risque de chagriner les idéalistes, elle ne s’explique pas par une subite prise de conscience démocratique, mais par les intérêts bien compris d’un secteur qui doit, pour répondre aux défis de l’IA, mettre un bémol à sa passion du climat (lire Jeremy Stubbs, pages 54-57). En tout cas, le gars y va fort : dans une sorte d’autocritique stalinienne inversée, il confesse avoir cédé aux pressions de l’administration Biden pour privilégier certains contenus. Désormais, comme sur X, la règle sera l’absence de règles.

La noble croisade contre les fake news cachait-elle de subtils stimuli idéologiques, on n’ose le croire. La plupart des agents inconscients de ce combat culturel n’y voient pas malice, puisqu’ils croient dur comme fer que leurs opinions sont la vérité.

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En attendant, c’est la panique au quartier général, où l’on pensait détenir pour l’éternité le droit d’arbitrer les élégances morales. Alors que les grandes entreprises abandonnent leurs programmes Diversité-Équité-Inclusion et que Blanche-Neige retrouve ses sept nains (la Belle au bois dormant attend toujours le retour de son prince congédié pour masculinité toxique), le camp du Bien perd ses nerfs. L’affolement de la presse qui ne trouve pas de mots assez durs ni d’hyperbole assez saignante pour qualifier le patron de X, désormais portraituré en nazi, est un spectacle assez réjouissant. Les adorateurs habituels de la libération de la parole fulminent de découvrir qu’elle bénéficie désormais à leurs adversaires. « Le free speech est devenu l’arme des conservateurs », se désole Le Monde. On en conclut que celle des progressistes, c’est la censure.

Dans les chaumières réacs, où l’élection de Trump était attendue avec autant de ferveur que l’arrivée du Messie dans les synagogues (et qui a finalement eu lieu avant), on ne cache pas sa joie. Musk, Zuckerberg-version musclée et les autres ont beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la majorité silencieuse méprisée par les médias convenables.

Avec Donald et les « bros » (les brothers), la tech sera le porte-voix des sans-voix et des somewhere – des dépossédés, dirait Guilluy. Les jours du wokisme sont comptés, s’enthousiasme Samuel Lafont (pages 48-49).

Le risque est d’aboutir à une domination symétrique, comme dans cette nouvelle de Buzzati où les Américains deviennent communistes et les Russes capitalistes, de sorte que la guerre froide recommence dans l’autre sens. Autrement dit, s’il s’agit de remplacer le biais progressiste par un biais populiste, on ne sera guère avancés.

Tout réguler ou tout accepter ?

Il faut dire que la question de la bonne régulation est quasiment insoluble. Il est déjà difficile de définir les limites acceptables à la liberté d’expression au niveau d’une communauté nationale. À l’échelle planétaire, c’est impossible. Chacun fait ou pas la police chez soi en recourant à une panoplie allant de la surveillance policière à la liberté presque sans limites. Les lois nationales peinent cependant à rivaliser avec les règles édictées par les mastodontes américains.

Si on en croit leurs dirigeants, X et Meta fonctionnent désormais comme un marché totalement concurrentiel.

Le droit de dire n’importe quoi devient quasi absolu, le seul correctif étant apporté par les « notes de la communauté », autrement dit par vous et moi. Mais qui va se donner la peine d’expliquer à des platistes ou à des adorateurs de l’oignon qu’ils se trompent, après tout chacun sa lubie. Or, à partir du moment où tout le monde a le droit de s’exprimer, c’est la capacité à être entendu et relayé qui fait la différence. Et ce n’est pas le meilleur qui gagne, mais le plus bruyant ou celui qui surfe le mieux sur les émotions du moment.

Les inconvénients de la liberté sont toujours préférables à ceux de la censure. En attendant, ni la vox populi, qui peut déboucher sur la tyrannie de la majorité et la chasse en meute, ni la modération institutionnelle, qui repose nécessairement sur des partis-pris idéologiques, ne garantissent un débat à la loyale, c’est-à-dire un échange d’arguments entre gens civilisés. À vrai dire, notre seule chance d’approcher cet objectif serait de détruire la calamité historique qu’on appelle les réseaux sociaux. Mais on ne fera pas rentrer le tube dans le dentifrice.

Résistant

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Alexis Manenti © Koro Films

Alors que la Corse s’impose de plus en plus comme un décor de cinéma, les récents films tournés sur l’île oscillent entre réalisme et clichés. Si Le Royaume a remporté l’adhésion du public malgré une vision édulcorée du grand banditisme, Le Mohican de Frédéric Farrucci s’impose comme une alternative bien plus tranchante.


Le Mohican, de Frédéric Farrucci. Sortie le 12 février

Seul contre tous

Ces derniers mois, on a assisté en salles à une curieuse floraison de films se déroulant en Corse. Pour le meilleur (Borgo), mais aussi pour le pire (Le Royaume).

Or, c’est ce dernier qui a remporté tous les suffrages, en dépit de son incroyable tendance à donner une image pour le moins édulcorée et trompeuse du grand banditisme et du monde de la drogue.

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C’est pourquoi on lui préfère nettement le dernier rejeton de cette nouvelle vague insulaire, Le Mohican, de Frédéric Farrucci, avec l’excellent Alexis Manenti dans le rôle d’un berger qui se rebelle contre la pègre locale et immobilière. Jamais réellement aimable, le héros n’en demeure pas moins la victime de pratiques qui défigurent et déshonorent la Corse.

Et le film ne fait de cadeau à personne, stigmatisant notamment une jeune génération autonomiste provocatrice et sans scrupules. Le tout dans des paysages naturels à la beauté sidérante qu’il convient de préserver impérativement.