Accueil Site Page 2789

Notre sol a des droits !

491

« C’est moi qui décide ! ». Cette formule, inscrite sur le T-shirt que m’a offert un ami socialiste et facétieux pour la « primaire citoyenne », pourrait être une définition de la « laïcité libérale » dont Alain Finkielkraut montre qu’elle domine l’esprit du temps et que, sans notre pratique obstinée du « doux commerce des sexes », elle aurait peut-être intégralement triomphé de son ancêtre républicaine. C’est moi qui décide. Qui résisterait à cette séduisante injonction ? Fais ce qui te plaît. Sois ce que tu veux. Seulement voilà, comment fabriquer un « nous » avec ce patchwork de moi qui décident, ne répondant qu’à l’appel impérieux de leurs désirs ? Nous ne le savons pas, peut-être même que nous ne le voulons pas et c’est cela qu’on appelle la crise du vivre-ensemble, expression probablement forgée par un communicant chargé de vanter la « politique de la ville » − entendez de la banlieue − soucieux de tisser du lien social, de ré-enchanter l’avenir et de brasser les différences. Cette pénible invention lexicale s’est imposée au cours des dernières décennies, la fortune du mot allant curieusement de pair avec la déroute de la chose.

Il faut bien faire avec les mots disponibles. Va, donc, pour « vivre-ensemble ». Lorsqu’Alain Finkielkraut m’a parlé du cours magistral qu’il devait donner sur ce sujet devant la nouvelle promotion de l’École Polytechnique, j’ai pensé que, décidément, il n’avait peur de rien. J’avais tort, bien sûr. Il avait peur. Il aurait fallu être inconscient pour s’aventurer sans crainte dans ce champ de mines balisé par la doxa, où tout pas de côté peut valoir brevet d’infamie. Mais il ne suffisait pas de déjouer les pièges du politiquement correct pour percer la vérité profonde d’un phénomène qui se déploie dans la grammaire fragmentée de l’actualité. Cheminant à travers les événements du présent en compagnie des auteurs du passé, explorant les soubassements, repérant les minuscules fissures qui deviendront des lézardes béantes, Alain Finkielkraut expose la généalogie cachée de ce qui nous arrive.

On gâcherait bêtement le plaisir du lecteur en essayant de résumer ce propos foisonnant. On tentera plutôt d’ébaucher un état des lieux en plongeant les mains dans le cambouis du réel.

Inutile de se raconter des histoires. Si la crise prend ses racines dans le moment où, sous les injonctions de la modernité libérale, la France entreprend de défaire les liens qui l’unissaient à son passé, c’est à travers les transformations engendrées par l’afflux massif d’immigrants musulmans, venus d’Afrique et du monde arabe, que la déroute du vivre-ensemble s’invite aujourd’hui dans notre quotidien. Qu’une partie de la population désigne ses concitoyens par l’expression « les Français » montre bien que nous avons échoué à « faire France ».

Au moment où nous mettons sous presse, on ne connait pas les auteurs de l’incendie qui a détruit le siège de Charlie Hebdo, coupable de crime de lèse-Mahomet. De tels actes sont heureusement exceptionnels et minoritaires. Certes, les musulmans conviés à s’exprimer sur les plateaux de télévision ont unanimement condamné l’agression, mais parfois du bout des lèvres et toujours avec un mais permettant de renvoyer dos à dos coupables et victimes : « La violence est inacceptable mais les attaques de Charlie Hebdo aussi. » Et au lendemain du sinistre, ce n’est pas par des messages de sympathie ou de soutien que la page Facebook de l’hebdomadaire était envahie, mais par des menaces et autres récriminations de musulmans en colère. Ce refus de la critique ou de la caricature, systématiquement disqualifiées sous le signe de « l’islamophobie », est tout sauf anodin. L’incapacité à distinguer la loi humaine de la loi divine, et la revendication qui en découle d’un statut particulier plaçant la religion à l’abri de la critique, sont parmi les principaux obstacles à l’acculturation de l’islam. En même temps, la solidarité affichée avec le journal, même dans les franges de la gauche, habituellement promptes à dégainer l’accusation de « stigmatisation », témoigne d’un attachement viscéral à la liberté d’expression et à la laïcité.

Il ne s’agit pas, cependant, de nourrir la mythologie d’une guerre ethnique larvée qui menacerait à chaque instant d’enflammer nos banlieues. Plus qu’à une montée des tensions et des frictions, on assiste à la progression d’un séparatisme culturel et géographique qui voit une fraction de la population immigrée vivre dans l’entre-soi. Comme l’explique Christopher Caldwell dans sa minutieuse enquête sur cette révolution qui se déroule sous nos yeux, ce n’est pas l’immigration en tant que telle qui pose problème, mais son ampleur et sa rapidité qui ont abouti à créer des enclaves ethniquement homogènes dans lesquelles on peut, grâce aux technologies de la communication, vivre à la mode du bled ou du village. À la différence de ceux qui l’ont précédé dans les années 1960 et 1970, l’immigré d’aujourd’hui n’est nullement incité à couper les ponts avec sa culture d’origine. La même prudence s’impose avec le vocable d’« islamisation » volontiers brandi par certains. Cette islamisation est à la fois une réalité et un fantasme, une réalité car, quand le nombre de musulmans augmente, la société s’islamise « naturellement », et un fantasme, car elle suggère une volonté consciente et organisée dont il n’existe pas la moindre preuve.

Si l’on admet, avec Alain Finkielkraut, que la tradition ancienne de visibilité des femmes est au cœur de l’habitus français − ou ce qu’il en reste −, on comprend que la question du voile ait été et soit encore l’enjeu des plus vives polémiques. Ce qui est en cause, au-delà de l’égalité entre les sexes, c’est un régime particulier de leur coexistence qui se caractérise par « la circulation de la coquetterie et de l’hommage », selon l’heureuse formule de Claude Habib – et qui, à vrai dire, scandalise autant les Américains que les musulmans. Dans les années 1980, on pensait que les femmes seraient le fer de lance de l’intégration − et elles l’ont été dans une large mesure. Depuis une décennie au moins, on a l’impression que le balancier est reparti dans l’autre sens et que le groupe a repris ses droits sur l’individu, surtout quand celui-ci est une femme.

Reste que dans la négociation, implicite ou explicite, qui définit les modalités de la coexistence des cultures, c’est à l’accueillant de fixer les règles du jeu, l’accueilli ne pouvant que s’engouffrer dans les brèches existantes. Or, la France s’est volontairement dépouillée de ce qui faisait son identité, au point que le terme lui-même a été proscrit, comme s’il ne véhiculait rien d’autre qu’une histoire criminelle, comme s’il était dangereux par nature de se demander qui on est. Bien entendu, cette mise au ban de l’identité française est allée de pair avec l’exaltation de toutes les autres identités, pour peu qu’elles pussent invoquer un passé de dominé. C’est ainsi que l’ancienne conception du pluralisme a cédé la place à l’idéologie de la diversité qui assigne chacun à résidence ethnique ou religieuse. C’est ainsi que la méritocratie républicaine s’est sabordée en accédant à l’exigence de « reconnaissance » de toutes les singularités. Dans ce sens, le délitement du vivre-ensemble est l’autre nom de la « fatigue d’être soi » française.

Le texte qui suit a été écrit par Alain Finkielkraut à partir du cours qu’il a donné en septembre et octobre à l’Ecole polytechnique qui nous a aimablement accordé l’autorisation de le publier. Nous remercions particulièrement Dominique Rincé et Roselyne Bernard du département « H2S », ainsi, bien sûr, qu’Alain Finkielkraut.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Astrophobie, ça suffit !

27

On est souvent très dur avec Elizabeth Teissier. La plupart du temps, on l’invite et on se moque de ses prédictions. On est aussi tombé à bras raccourcis sur le doctorat en sociologie qu’elle a obtenu à la Sorbonne sous la direction de Michel Maffesoli.

J’affirme ici que ce traitement de faveur est complètement injuste. Lorsqu’elle fut invitée chez Ruquier, elle fut la vedette négative de la soirée sur twitter. Je m’étais alors permis de faire remarquer aux persifleurs : « parmi ceux qui se moquent d’Elizabeth Teissier, lesquels n’écoutent pas Roland Cayrol en riant ? »

Cayrol ! Diplômé de droit et même titulaire d’un troisième cycle de sciences politiques, invité régulier de Calvi à C’est dans l’air et de Hondelatte à On refait le monde, longtemps à la tête d’un institut de sondages, on le considère comme un docteur en opinion publique alors qu’il n’est pas plus doué que notre astrologue en matière de prédictions politiques. Celui qui pontifiait il y a six mois sur le désir de finale DSK-Sarkozy et qui se moquait méchamment de ceux qui croyaient en Hollande, à commencer par le principal intéressé, continue imperturbablement de donner des leçons devant un Calvi énamouré, un Barbier admiratif, un Reynié complice.

Chez Hondelatte, son cahier des charges est différent puisqu’il y est invité en tant que polémiste. Mais il n’oublie pas de se parer de son statut de politologue averti quand on lui demande de donner son avis sur telle ou telle personnalité politique. Ainsi, hier soir, comme le raconte excellemment ma camarade blogueuse Coralie Delaume, on lui demandait de donner son avis si précieux sur trois candidats déclarés à l’élection présidentielle. Du haut de son expertise de cartomancienne ratée, il a donc affirmé que l’un relevait du folklore, et injurié un second en le traitant de « nain politique ». Evidemment, Roland Cayrol ne prononcerait jamais ses mots devant les personnes concernées. Le courage n’est pas non plus sa qualité première. Car, enfin, si on considère quelqu’un comme un nain, à quoi bon lui taper dessus, sinon par lâcheté ? Du reste, lorsqu’il polémique avec une plus grande gueule que lui, le fauve intraitable d’hier soir se transforme très vite en petit chaton inoffensif.

On comprendra, dans ces conditions, que la sociologue Teissier vaut bien le politologue Cayrol. Et pourtant, voyez-vous, je ne crois pas à l’astrologie.

Sarkozy, diplomate de cour de récré

251
Photo : 1947juan.

Daniel Schneidermann cafte, sur son site Arrêt sur image, un incident qui aurait dû rester confiné à la caste des journalistes accrédités à l’Elysée. Le dernier jour du sommet du G20 à Cannes, peu avant sa conférence de presse commune avec Barack Obama, Nicolas Sarkozy se retire avec le président des Etats-Unis dans un endroit discret, en compagnie de leurs seuls interprètes. Pendant ce temps-là, les sbires de la communication élyséenne distribuent aux journalistes les boitiers permettant d’écouter la traduction simultanée des propos qu’allaient bientôt tenir devant eux les grands hommes. Cependant, ils retiennent par devers eux les écouteurs adaptés à ces boitiers. A un journaliste qui s’en étonne, les « élyséens » répondent que c’est pour éviter que les échanges intimes entre Sarkozy et Obama ne soient captés par des oreilles trop curieuses. C’était comme agiter une saucisse de Francfort sous le nez d’un molosse affamé ! La normalisation des gadgets électroniques utilisés dans le monde fabuleux de la presse permet de transférer sans problème un écouteur de magnétophone sur ce fameux boitier de traduction.

Et voilà ce que purent entendre nos « accrédités » pendant les trois minutes où ce manège passa inaperçu. Sarkozy parle de Benyamin Nétanyahou : « Je ne peux plus le voir, c’est un menteur ! ». Obama : « Tu en as marre de lui, mais moi, je dois traiter avec lui tous les jours ! ». Ces mâles échanges sur le conflit du Proche-Orient avaient été initiés par Barack Obama qui reprochait à Sarkozy d’avoir voté en faveur de l’admission de la Palestine à l’Unesco sans l’avoir prévenu.
On doit rendre hommage à Schneidermann d’avoir brisé l’omerta concertée entre les « accrédités » et les « communicants » de l’Elysée sur cet incident : s’il n’avait pas été là, personne n’aurait eu connaissance de ces propos fort éclairants sur l’état d’esprit du président français vis-à-vis du premier ministre israélien. Et qu’on ne vienne pas nous parler d’éthique ou pire, de déontologie, pour justifier ce comportement qui relève de la pure et simple connivence entre habitués de la rue du Faubourg Saint-Honoré ! Les « accrédités » ont fait une fleur aux « communicants » en leur épargnant les foudres présidentielles, et les premiers sauront bien, un jour prochain, leur renvoyer l’ascenseur.

La maladresse des « élyséens » est-elle vraiment involontaire ? Ne voulait-on pas, justement, faire passer un message en feignant l’incident technique ? Peu probable, mais peu importe, dans ces circonstances, seul le résultat compte, et Nicolas Sarkozy devra faire avec l’insulte proférée envers Bibi. Cela me donne l’occasion de rectifier, auprès des lecteurs de Causeur, l’interprétation que je leur avais livrée de la volte-face française concernant le vote à l’UNESCO, que j’attribuais à tort à l’influence d’un Alain Juppé harcelant Sarkozy au sujet de ce vote. Non, la vérité, c’est que le président français est désormais animé par une profonde aversion envers le premier ministre israélien, et règle sur ses humeurs le cours de la diplomatie française. Peut-être a-t-il de sérieuses et honorables raisons de se comporter ainsi, encore faudrait-il les connaître. Bibi est un menteur ? Quand et à quel sujet a-t-il joué les Pinocchio face à notre président ? Lui avait-il, par exemple, promis de cesser les constructions à Jérusalem-Est et dans les grands blocs d’implantations contiguës à la « ligne verte » ? Si c’est le cas, la colère du président français est compréhensible, mais il faudra qu’il en apporte la preuve.

On doit cependant également envisager une autre hypothèse. Netanyahou n’est certes pas un modèle de vertu politique, mais on peut lui concéder une forme de constance dans la conduite de sa politique extérieure : il dit ce qu’il fait, fait ce qu’il dit et agit en fonction de ce qu’il estime être l’intérêt supérieur de la sécurité d’Israël. Quel intérêt aurait-il à mener en bateau un pays dont le rôle aux Nations Unies et dans l’Union Européenne peut être déterminant dans la guerre diplomatique déclenchée contre Israël par Mahmoud Abbas ? Pourquoi dirait-il la vérité à Barack Obama – ce qui est attesté dans tous les comptes rendus faits par la presse américaine et israélienne des affrontements réguliers entre Jérusalem et Washington – et réserverait ses mensonges à Nicolas Sarkozy ? On est en droit de penser que Nétanyahou est peut-être brutal, mais que c’est loin d’être un imbécile qui irait se fourrer dans une telle situation, dont il ne peut tirer aucun bénéfice.

On me permettra alors d’avancer une autre interprétation du courroux sarkozien. Il est fort possible que Nétanyahou considère que, malgré son statut privilégié à l’ONU, la France ne pèse pas autant qu’elle ne le pense dans le jeu proche-oriental. L’appui de Berlin, et même de Londres, lui apparaît beaucoup plus utile dans la conjoncture actuelle. En aucun cas, Israël – et pas seulement Nétanyahou et ses alliés au gouvernement – ne laisseront jouer un rôle de médiateur dans le conflit à un pays qui pratique depuis quatre décennies, avec des hauts et des bas, une politique globalement déséquilibrée en faveur des adversaires d’Israël. C’était vrai du temps d’Ehud Barak et de Jacques Chirac, cela le reste avec Netanyahou et Sarkozy. Les grandes envolées pro-israéliennes du début de mandat de ce dernier n’ont pas résisté au travail de sape mené, entre autres, par les gens du Consulat général de France à Jérusalem, principaux relais de l’antisraélisme diplomatique primaire.

Alors Bibi ne dit peut-être pas tout ce qu’il pense à Nicolas, qui prend très mal le fait de ne pas être dans la confidence, contrairement à Barack, Angela ou David. Si mensonge il y a, il fait sans doute partie de la catégorie « par omission », la plus vénielle, certes, mais non la moins vexante. La diplomatie « caractérielle » telle qu’elle semble aujourd’hui menée par notre président de la République n’est en tout cas pas de nature à propulser la France aux avant-postes des nations capables de jouer un rôle décisif dans la solution du conflit israélo-arabe. C’est beaucoup plus ennuyeux que les quelques dizaines de milliers de franco-israéliens de Tel Aviv ou Netanya qui iront vraisemblablement à la pêche en mai prochain au lieu de voter massivement pour Nicolas Sarkozy comme il le firent en 2007.

Négociations avec le PS : les Verts sortent l’arme nucléaire

10

Premier acte, ce dimanche, au Journal de la mi-journée de France 3 Basse-Normandie : l’énième ultimatum d’Eva Joly à François Hollande, un peu plus circonstancié, et aussi un plus menaçant que les précédents : 
« Si François Hollande dit non pour arrêter le chantier de Flamanville, il n’y aura pas d’accord. Si nous achevons cet EPR-là, nous aurons de l’énergie nucléaire pour les 50 prochaines années, ce qui rend la sortie du nucléaire impossible. Nous voulons sortir du nucléaire » avant de conclure 
 »Nous ne cèderons pas sur ce qui est notre combat historique et très légitime pour quelques circonscriptions ».

Deuxième acte ce lundi, au JT de France 2, réponse du berger à la bergère : Hollande envoie Joly se faire voir chez les merkélo-décroissants : « 75% de nucléaire, c’est trop élevé par rapport à ce que nous devons faire en matière de diversification des sources d’énergie mais je préserverai la construction d’un EPR, à la condition bien sûr que toutes les règles de sécurité soient respectées ».

Troisième acte ce matin: l’annonce unilatérale par EELV de la rupture des négociations avec le Parti Socialiste, suite au bras d’honneur télévisé de François. Il ne reste plus qu’à attendre la réaction de la douzaine de dirigeants écolos à qui le PS avait réservé « quelques circonscriptions ». On sait qu’après une courte semaine d’état de grâce, le caporalisme d’Eva a de plus en plus de mal à passer chez les Verts. D’ici à ce que certains pensent à rappeler Hulot…

Des notes et des bottes

3
Collaboration.

L’an 2012 devrait être décrété « année Stefan Zweig » par l’Unesco ou autre bidule habilité à promouvoir les valeurs universelles. Pourquoi ? Hormis le fait que l’on commémorera, en février, le 70e anniversaire du suicide de Zweig à Petrópolis, au Brésil, cela nous rappellera qu’il est grand temps qu’un géant de notre littérature d’aujourd’hui se penche sur notre « monde d’hier » à nous avant qu’il ne soit complètement submergé.

En prélude à cette année Zweig, on pourra se mettre dans l’ambiance en allant voir au Théâtre des Variétés, à Paris, Collaboration, pièce de théâtre de Ronald Harwood mise en scène par Georges Werler, dont les principaux rôles sont tenus par Michel Aumont (Richard Strauss), Didier Sandre (Stefan Zweig), Christiane Cohendy (Pauline Strauss) et Stéphanie Pasquet (Charlotte Altmann). On ne s’embarrassera pas de circonvolutions ni de chochotteries pour affirmer que tous sont excellents et même plus, et que les petits rôles sont tenus avec le soin et le talent nécessaires.[access capability= »lire_inedits »]

L’argument repose sur l’histoire réelle de la collaboration entre le compositeur allemand Richard Strauss et l’écrivain juif autrichien Stefan Zweig, pour l’écriture d’un opéra, La Femme silencieuse, d’après une comédie de Ben Jonson, dramaturge anglais de la Renaissance.
Cette collaboration se noue en 1931, alors que Strauss vient de perdre son librettiste attitré, Hugo von Hofmannstahl (« Quelle idée a-t-il eu de mourir ! », se lamente-t-il). Les notes de musique se bousculent dans sa tête, à le rendre presque fou : il lui faut absolument une histoire pour transformer ce torrent musical en œuvre lyrique. Producteurs et éditeurs, soucieux de donner les plus grandes chances de succès à ce nouvel opéra de Strauss, organisent la rencontre de ce dernier avec l’écrivain de langue allemande qui est alors le plus connu et le plus apprécié du public, Stefan Zweig. Les deux hommes sont d’ailleurs voisins, Strauss résidant près de Munich, et Zweig à Salzbourg.

En plusieurs tableaux, la pièce retrace l’histoire de cette collaboration et de l’amitié entre les deux artistes de 1931 à 1935, date de la première de La Femme silencieuse à l’opéra de Dresde. Entre ces deux dates, un événement politique relativement important vient s’immiscer dans la vie de ce couple créatif : l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’Adolf Hitler et des nazis. Importance relative, au moins pour les deux hommes qui professent un mépris souverain pour tout ce qui n’est pas de l’art et considèrent, au début, tout ce tapage extérieur comme un bruit, un peu gênant, certes, mais qui devrait bientôt se calmer.

Néanmoins, à mesure que l’étau se resserre sur la vie culturelle du IIIe Reich, la relation entre Strauss et Zweig est soumise à des épreuves de plus en plus rudes.
Strauss se croit plus fort que les nazis et pense pouvoir imposer son librettiste juif à Joseph Goebbels, le tout-puissant ministre de la Culture et de la Propagande. Il ira de compromissions en compromissions avec le régime pour protéger Zweig, mais aussi sa belle-fille, marié à un juif allemand.
Pendant ce temps, Zweig, « mauvais juif » de son propre aveu, retrouve le chemin de son peuple persécuté qu’il avait abandonné au nom d’une « européanité » transcendant les appartenances nationales et religieuses. Le texte de Harwood, très bien traduit, permet aux spectateurs non familiers de cette période d’entrer sans difficulté dans cette histoire. La mise en scène et les décors sont ce qu’ils devraient toujours être : discrets, mais efficaces au service du texte et des acteurs, et non pas de l’ego de leurs concepteurs.

Remarque finale et désolée : pourquoi les Anglais sont-ils à peu près les seuls, aujourd’hui, à nous fournir un théâtre et une dramaturgie susceptibles d’offrir au plus grand nombre un bonheur esthétique de qualité ?[/access]

Collaboration, jusqu’au 01/01/2012, Théâtre des Variétés, 7 Boulevard Montmartre 75002 PARIS ; tel : 01 42 33 11 41.

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Dix ans après…

55

C’était en décembre 2001, autant dire une éternité. Un dîner, à l’Automobile Club, avait réuni les principaux soutiens de Jean-Pierre Chevènement dans le monde des arts, des lettres et du journalisme. Juste avant de m’y rendre et de retrouver celle qui n’était pas encore ma bien-aimée rédactrice en chef, avec laquelle j’étais à l’époque d’accord sur tout ou presque[1. O tempora ! O mores !], j’avais lu Le Monde dans le TGV Lille-Paris. Pour la première fois, le quotidien du soir était bien obligé de donner des sondages faisant figurer l’hypothèse Chevènement au second tour de la présidentielle, soit contre Chirac, soit contre Jospin. Comme l’avait annoncé le « Ché », le système « turbulait » enfin. Un troisième homme crédible, c’est-à-dire ni Jean-Marie Le Pen ni Arlette Laguiller, que la presse s’efforçait pourtant de faire monter avec force reportages.

C’était début 2002, à l’initiative d’Elisabeth Levy, toujours. Aux éditions Mille et Une nuits venait de paraître Contes de Campagne. Un « mélange », comme on disait autrefois, de textes politico-littéraires écrits par des femmes et des hommes venus de tous les horizons et racontant par le biais de fictions pourquoi ils soutenaient la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Je me souviens, parmi d’autres, de Régis Debray, Catherine Clément, Max Gallo, Houellebecq, Besson (Patrick) et même d’un poème de Philippe Muray. Je me souviens aussi que j’avais été très fier d’avoir été sollicité. Je n’ai jamais eu de problème avec cette idée de l’engagement de l’écrivain ou de l’intellectuel, si décriée. Mettre ma plume au service d’idées auxquelles je crois me semble plutôt un acte responsable qu’une quelconque inféodation. Et il y avait un certain bonheur à soutenir cet homme-là, surtout pour un communiste en rupture de ban. Pour une fois, j’allais peut-être me retrouver dans le camp des vainqueurs, voir des idées auxquelles je croyais arriver au pouvoir. Parce que les causes perdues, ça va cinq minutes.

C’était début 2002, toujours. Le meeting de Chevènement au Zénith de Lille. Salle comble. Les sondages sont toujours bons, très bons. A la tribune, avant que Chevènement ne prenne la parole, je retrouve unie la France que j’aime, telle qu’en elle-même l’éternité la change. Il y a eu d’abord Pierre Lefranc, beau grand vieillard droit, ancien aide de camp du Général de Gaulle. Et puis Rémi Auchedé, député PCF du pas de Calais.

Il y a dix ans. Ce qu’ils disaient, pourtant, pourrait se redire aujourd’hui, mot pour mot. Ils annonçaient que l’Union Européenne ne pourrait jamais vivre sereinement avec l’euro. Que les inégalités sociales et les atteintes aux indépendances nationales iraient en grandissant. Que ce serait un cauchemar. Le gaulliste et le communiste, la main dans la main. Un homme qui avait connu la seconde guerre mondiale et un autre qui représentait à l’Assemblée Nationale toute la détresse d’un bassin minier désindustrialisé où la misère se concentrait comme jamais. A vrai dire, la présence d’Auchedé me rassurait. Je n’étais pas le seul communiste en rupture de ban, à trouver que Robert Hue transformait la vieille maison en une annexe vaguement branchouille avec défilés Prada place du Colonel Fabien.

Et puis, il y a eu le 21 avril 2002 et les résultats que l’on connaît. La chasse au Chevènement est devenue le sport préféré de la gauche. La calamiteuse campagne de Jospin, son « Etat ne peut pas tout », son « Mon programme n’est pas essentiellement socialiste », c’était notre faute. La multiplication des candidatures à gauche avec chaque leader de la majorité plurielle qui voulait tenter sa chance, même les radicaux de gauche avec Taubira, c’était notre faute. On avait beau objecter que Chevènement, ministre de l’Intérieur, était le seul à avoir selon sa belle habitude claqué la porte du gouvernement sur la question corse, si mes souvenirs sont bons, et que sa candidature était légitime à gauche puisque réellement alternative, rien n’y faisait. On était devenu tricards. Le Pen au deuxième tour, c’était la faute à Chevènement et aux chevènementistes…

Ce qui est drôle, c’est que l’annonce de sa candidature, ce week-end, a provoqué les mêmes réactions. 21 avril 2002, encore une fois, si Chevènement persistait. Sa candidature pourrait faire du mal à Hollande dont on m’explique pourtant que l’avance dans les sondages est incommensurable.

Ce n’est pourtant pas ce qui me gêne ou me rend un peu triste dans l’annonce de la candidature de Chevènement. Je suis davantage troublé par cette ressemblance avec un boxeur qui va mener le combat de trop et par cette fameuse phrase de Marx citant Hegel au début du 18 brumaire de Louis-Napoléon sur l’histoire qui se répète : la première fois, c’est une tragédie, la seconde, une farce. Voilà bien une candidature inutile, surtout pour les idées qu’elle prétend défendre. Le souverainisme, de gauche ou de droite, dont Chevènement représentait la synthèse miraculeuse quand, pendant quelques mois, il était parvenu à réunir sur son nom des républicains des deux rives, n’est plus incarné par lui. C’est la grandeur et l’injustice de la vie politique. Les idées survivent aux hommes qui les ont portées et vivent sans eux, parfois malgré eux. L’offre électorale souverainiste, on peut la trouver à droite chez Nicolas Dupont-Aignan et son mouvement DLR et à gauche chez Mélenchon qui a fait retrouver à la gauche de la gauche une sensibilité républicaine.

Comme le gaullisme n’était pas la propriété de De Gaulle ou le séguinisme celle de Seguin, le chevènementisme n’est pas l’apanage de Chevènement. En voulant à nouveau représenter des idées qui n’ont jamais été autant d’actualité, il risque de les éparpiller façon puzzle, ce qui n’est pas la meilleure façon de sortir en beauté et de laisser une trace dans l’Histoire.

La Grèce ou l’éternel retour du même

1

Les paris sont ouverts : la Grèce quittera-t-elle l’euro avant le 31 décembre ? Le bookmaker anglais William Hill propose une cote de 4 contre 6, ce qui correspond à un gain de quatre livres pour une mise de six livres si ce scénario se réalise. Il est beaucoup plus risqué, et par conséquent rémunérateur, de miser sur le maintien de la Grèce dans l’euro.

Les parieurs, et incidemment les politiques qui sont à leur manière des joueurs, auraient cependant intérêt à se souvenir que la Grèce a toujours été au bord de la faillite, dès sa création en 1832 comme État après sept années de guerre contre l’Empire ottoman où Byron joua avec panache le rôle de Bernard-Henri Lévy en Libye.

En 1854, dans son essai sur la Grèce, Edmond About écrivait : « La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance ». Placée sous le protectorat du roi bavarois Otton 1er, la Grèce sera considérée comme une propriété des Allemands. Déjà….

En 1897, après avoir récupéré la Crête dans une guerre ruineuse contre l’empire ottoman, la Grèce est à nouveau au bord de la banqueroute. Il lui faut trente millions d’urgence. Le directeur de l’agence Havas en Orient, Georges Vayssié, dans un rapport estime qu’une seule solution s’impose : créer des impôts et faire des économies : « La Grèce souffre d’elle-même, ajoute-t-il, elle se meurt de politique ». Un an plus tard, l’Europe renfloue la Grèce et la met sous tutelle….On attend d’elle qu’elle renonce à l’inconsistance de ses rêves et que, dressée à bonne école, elle apprenne enfin l’économie.

Rien de cela ne se produira et les Grecs, avec une constance qui force le respect, continueront à vivre comme ils ont toujours vécu : en pleine banqueroute. Ce qui devrait alerter les parieurs: il est peu probable que la Grèce abandonne l’euro et fort vraisemblable qu’elle se retrouve à la case départ : sous protectorat allemand. Évidemment, on peut aussi parier sur l’effondrement total de l’euro avant la fin de l’année : la cote est de 33 contre 1.

On n’ira plus au paradis fiscal ?

"Le paradis existe : il est fiscal". Manifestant à Barcelone, 2011. Photo : matilde.m.s

En ce moment sur toutes les radios, passe une publicité qui me donne envie de casser mon poste : on y entend un mauvais comédien crier les souffrances du bon argent coincé dans les paradis fiscaux et qui ne demanderait qu’à en être délivré pour aider les pauvres qui crèvent de faim dans des pays minés par la corruption. Cette pauvre campagne du CCFD, encore plus irritante que les aventures de Cerise de Groupamachin, a néanmoins un mérite : elle nous rappelle les objectifs originels de ce G20 azuréen.

Si, si, souvenez-vous : avant de remettre la Grèce, l’Italie et d’autres Etats-cossards dans le droit chemin, le raout de Cannes devait régler des problèmes quand même plus structurels : la sous-évaluation chronique du yuan et du dollar et le scandale des paradis fiscaux qui, depuis, au moins dix ans, font un tort considérable aux finances publiques des Etats, y compris démocratiques[1. Au bas mot 580 milliard d’euros soustraits aux économies des Etats selon l’OCDE]. Car il ne faudrait pas croire que seul le pognon des potentats assis sur des mines de cobalt ou des nappes de pétrole file à Guernesey, au Panama ou à Saint Martin.

Non, non, non. Le paradis fiscal n’est pas sectaire : il accepte tout le bon argent, y compris celui des multinationales françaises ou celui des grands contribuables qui mettent leur patrimoine à l’abri de « l’impôt confiscatoire ». Tout est bon dans le cochon, surtout quand on le mélange joyeusement avec les milliards de la drogue, de la corruption ou du trafic d’êtres humains.

Le G20, donc, avait cette mission : pour rétablir la confiance et la stabilité de l’économie mondiale, il fallait faire le ménage dans « ces trous noirs » de la finance et faire pression sur les micro-Etats qui vivent de ce commerce. Au G20 de Londres en 2009, les participants s’étaient accordés pour arrêter de se planquer derrière le secret bancaire, et notamment pour (faire) respecter les standards de l’OCDE en matière d’information financière. En fin de sommet, notre président de la République lui-même s’était félicité du résultat, concluant les travaux par une déclaration sans appel : « Les paradis fiscaux, c’est fini !». Comme disait Georges, la suite lui prouva que non…

Certes, depuis Londres, 14 milliards d’euros auraient été récupérés par les Etats, dont 1,2 rien qu’en France. Mais en regardant les chiffres de près, on se rend compte que c’est surtout parce qu’au ministère des Finances, on a dit aux contrevenants : « Dénoncez-vous, rapatriez votre fric et on fera une ristourne sur ce que vous nous devez en impôts plus amende.» C’est toujours ça de pris, me direz-vous quand on gratte les fonds de tiroir pour boucler des budgets dont on sait qu’ils sont caducs à peine sortis de l’imprimante. Mais m’est avis qu’on peut faire mieux. J’irai même jusqu’à dire que jusqu’ici rien de sérieux rien n’a été fait.

La preuve c’est que dans son interview avec Barack -Maître du monde- Obama, le président n’a parlé que de ça. Et dans son discours de clôture du sommet (de Cannes, cette fois), il a aligné la Suisse en une phrase : « La Suisse et le Liechtenstein ne se qualifieront pas pour la phase deux de l’examen de transparence fiscale tant qu’ils ne remédieront pas à certaines déficiences qui sont identifiées. » Diantre, comme c’est dit poliment !

En clair, le G20 parle de sanctionner le refus de la Suisse de procéder à l’échange automatique d’informations entre autorités fiscales nationales. Suisse et Liechtenstein sont ainsi retournés sur la liste dite « grise » des paradis fiscaux de l’OCDE, alors qu’ils avaient juré la main sur le cœur qu’ils collaboreraient. Bilan des G20 en matière de paradis fiscaux : nul.

Pourtant, je n’imagine pas qu’on soit sans moyens. Juste un exemple, aux Etats-Unis, si une banque étrangère veut bosser à Wall Street, elle est contrainte de déclarer les informations qu’elle détient sur les comptes de citoyens américains qu’elle aiderait à camoufler aux Seychelles, par exemple. Sous peine de rétorsions financières maousses. En France, bien sûr, rien d’aussi bolchévik…

Pourquoi, en contrepartie, ne pas avoir contraint les banques – renflouées façon blitzkrieg avec votre argent en 2009 – à fermer leurs filiales aux Bahamas ? Trop autoritaire sans doute… Et puis, avant d’envoyer par FedEx des bonnets d’âne à Berne ou Vaduz, pourquoi ne pas moraliser nos propres paradis fiscaux : la France est semble-t-il, très gentille et très souple avec Monaco. La Grande-Bretagne avec Jersey et Guernesey. Et chez nos amis luxembourgeois, les pères fondateurs de l’Europe, l’opacité est restée une seconde nature. Un petit coup de balai chez soi ne ferait donc pas de mal.

Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas demander aux entreprises dont l’Etat est actionnaire de référence (Renault, France Télécom Areva, EDF et j’en oublie) de ne plus fricoter avec des banques qui multiplient les succursales à Antigua, Anguilla ou Aruba avec d’autres objectifs que la conquête des marchés sud-caribéens?

Pourquoi ne pas sanctionner plus ? Les accords commerciaux, les accords douaniers et plus si affinités, ça se module quand on n’est pas gentil. A fortiori lorsqu’on ne joue pas le jeu de la règle numéro un de la concurrence libre et non faussée : la transparence.

La presse nous explique que les Suisses ne sont pas contents d’être qualifiés de voyous fiscaux. Les Suisses, nous dit-on, font désormais de réels efforts quand un juge demande un listing bancaire. Mais il faut croire que ces efforts ne vont pas les tuer, ni même les essouffler quinze secondes : selon les estimations de l’OCDE, 28 % de la fortune mondiale offshore prospère dans les coffres des banques helvètes. Offshore, c’est-à-dire soustraite à la légalité et à l’impôt, je me répète. Et la crise de l’Euro n’a semble-t-il rien arrangé, puisque les transactions se sont accélérées ces derniers mois en direction de Zurich, de Vaduz, de Berne. Ou encore de Luxembourg (oui, oui, chez Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe !).

Je pense donc à ce bon argent à l’abri dans les chambres fortes, je pense à ce plan d’austérité et à la TVA qui va grimper. Et je fais des rapprochements simplistes sans aucun scrupule. Gouverner, c’est choisir. Gouverner, c’est surtout contraindre. Il y avait la semaine dernière à Cannes une belle occasion de montrer que la politique, ce n’est pas que de la com’ et des numéros de duettistes vides de sens sur TF1 et France2. Encore une fois, je me suis bien fait avoir.

Muray chez les Cosaques

Oyez braves gens, après une trêve de plusieurs mois, le Cercle Cosaque reprend ses droits. Pour leur sixième round, jeudi 10 novembre, Olivier Maulin et Romaric Sangars invoquent les mânes du regretté Philippe Muray, dont il serait inutile de faire l’éloge ici.

Au programme de ce Cercle, donc, un hommage au mécontemporain à l’éternelle chemise bleue, à l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif Philippe Muray. Dirigée par Maxence Caron et Jacques de Guillebon[1. Philippe Muray, sous la direction de Maxence Caron et Jacques de Guillebon (2011, édition du Cerf)], cette somme que tout causeur normalement constitué rêve d’avoir entre les mains, rassemble une quarantaine de contributions (mazette, la confusion festiviste n’en méritait pas moins !). Pour ne rien gâcher, Alexandre de Vitry, l’auteur de L’invention de Philippe Muray, sera également de la partie.

Comme d’habitude, le tout est organisé Chez Barak, au 29 rue Sambre et Meuse (Paris Xe). Après avoir slalomé entre les prostituées chinoises qui habillent le boulevard de Belleville, vous pourrez y déguster des douceurs ottomanes avec la bravoure d’un Cosaque. Et converser jusqu’au bout de la nuit avec le public interlope qui hante ces soirées : anarchristes, libertaires, enfants d’Hyperborée et simples curieux, tous pétris de « l’aristocratique plaisir de déplaire » qu’exaltait Dominique de Roux.

Jeudi 20h30, venez nombreux. Rompez !

Saint-Esprit, es-tu là ?

7
Habemus Papam.

Attendrissant mais déconcertant, drôle mais angoissant, Habemus papam, le dernier film de Nanni Moretti, est délicieusement ambivalent.
Par charité païenne, Moretti nous a fait grâce de la sempiternelle critique des abus de pouvoir du Vatican ou de la résistance rétrograde de l’Église rétrograde à l’évolution des mœurs. Pour autant, le cinéaste ne s’est pas converti en saint Nanni bienveillant. C’est avec un regard non pas moqueur mais amusé que le cinéaste observe l’envers humain, trop humain, du sacro-saint décor de cette institution vieille de plus de deux mille ans. Et derrière cette légèreté drolatique se loge une désacralisation du pouvoir pontifical et une démystification du Vicaire du Christ.

Moretti joue sur le décalage entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et allège par le burlesque la tension que cristallise le vote des cardinaux pour l’élection d’un nouveau pape. De fait, cette élection, qui ne s’appuie sur aucune candidature, aucun programme et aucune campagne, prête à sourire. Elle suscite pourtant humilité et crainte chez les cardinaux qui prient tous pour ne pas être élus − on est loin des ambitions que suscitent nos scrutins « profanes ».[access capability= »lire_inedits »]

Et puis le rire se crispe devant cette Église qui s’abîme dans l’espace vide et noir du siège de Pierre laissé vacant. Le « oui » du consentement prononcé par le cardinal Melville (Michel Piccoli) après son élection fait vite place au cri de renoncement et à la fuite devant l’immense responsabilité à endosser. Comme l’énigmatique Bartelby, de Melville, il « préférerait ne pas ». Ne pas être le successeur de saint Pierre. Ne pas hériter d’une croix apostolique trop lourde à porter. Ne pas devenir une icône mondialisée.

Moretti dédramatise la situation en faisant entrer un personnage inattendu qu’il joue lui-même, un brillant psychanalyste, retenu en otage par le conclave qui ne sait plus quoi faire de ce pape dévasté par le doute. Il montre l’humanité des cardinaux qui, derrière le drapé solennel de leurs soutanes, sont voués, comme leurs ouailles, aux inéluctables péchés de gourmandise, de tricherie, de couardise… Et la confession sur le divan est remplacée par un tournoi de volley où les bienfaits cathartiques du sport collectif sont mis en valeur par des ralentis peut-être un peu trop appuyés.

Freud contre Pascal

Mais les piques de la satire selon Moretti, d’abord rendues indolores grâce à aux effets comiques dignes de la commedia dell’arte, se font peu à peu sentir. Moretti choisit Freud contre Pascal et file la métaphore théâtrale pour mieux réduire la religion à une illusion consolatrice. Le coup de tonnerre provoqué par l’absence du nouveau pape au balcon avait donné le la de sa vision des choses. L’interrègne est un entr’acte, le Vatican une scène de théâtre et les cardinaux des fantoches inconscients d’un simulacre destiné à dissimuler la vacance du pouvoir pontifical. Le rideau bouge, une ombre passe, et cela suffit pour simuler la présence factice du futur Saint-Père. Et c’est l’intéressé lui-même qui déchire le voile de l’illusion. À travers l’aveu de son désir refoulé de devenir acteur de théâtre, le nouveau pape révèle combien sa foi s’est fendillée.

Il quitte alors le Vatican et va traîner sa confiance ébranlée dans une Rome désemparée et lointaine qu’on a peine à reconnaître. Égaré parmi les égarés, il erre à la recherche d’une Parole qui alimenterait son âme anémique. En vain. Il ne sera pas sauvé par la Grâce comme Paul sur le chemin de Damas. Impuissant et absolument seul, il assiste au désolant spectacle d’un monde de confusion, de narcissisme et de désespoir.

Après la mascarade qui fait sourire, voilà la déroutante Tour de Babel qui inquiète. En prophète du vide, Moretti prêche, avec des accents dantesques, le retrait de Dieu et porte le coup de grâce en détournant les scènes bibliques de leur sens. C’est ainsi que les paroles unificatrices du Christ prononcées lors de la Cène se renversent dans un imbroglio incompréhensible lors du repas que Piccoli prend avec la troupe de théâtre rencontrée lors de son séjour dans un hôtel miteux de la capitale. Au milieu de ces automates qui récitent leurs rôles, le spectateur comprend qu’il n’a personne à qui parler. Tous s’enivrent de mots et personne ne veut échanger.

Qu’elles soient théoriques, médiatiques, médicales ou théâtrales, ces paroles se heurtent les unes contre les autres et ne se comprennent plus Elles ne peuvent ni expliquer, ni guérir, ni révéler et encore moins relier. Elles enferment celui qui les prononce dans une solitude artificielle qui flirte avec la folie.
Pour le meilleur et pour le pire, Habemus papam amuse et désabuse. Quant à Nanni Moretti, il ne semble pas trouver réjouissants ce monde désuni qui tourne à vide, ni cette Église sans pape qui ne sait plus transmettre un héritage allant de saint Pierre jusqu’à Benoît XVI.

Cet évangile funeste ne dévoilerait-il pas en Nanni Moretti, cinéaste athée, un chrétien romantique refoulé ?[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Notre sol a des droits !

491

« C’est moi qui décide ! ». Cette formule, inscrite sur le T-shirt que m’a offert un ami socialiste et facétieux pour la « primaire citoyenne », pourrait être une définition de la « laïcité libérale » dont Alain Finkielkraut montre qu’elle domine l’esprit du temps et que, sans notre pratique obstinée du « doux commerce des sexes », elle aurait peut-être intégralement triomphé de son ancêtre républicaine. C’est moi qui décide. Qui résisterait à cette séduisante injonction ? Fais ce qui te plaît. Sois ce que tu veux. Seulement voilà, comment fabriquer un « nous » avec ce patchwork de moi qui décident, ne répondant qu’à l’appel impérieux de leurs désirs ? Nous ne le savons pas, peut-être même que nous ne le voulons pas et c’est cela qu’on appelle la crise du vivre-ensemble, expression probablement forgée par un communicant chargé de vanter la « politique de la ville » − entendez de la banlieue − soucieux de tisser du lien social, de ré-enchanter l’avenir et de brasser les différences. Cette pénible invention lexicale s’est imposée au cours des dernières décennies, la fortune du mot allant curieusement de pair avec la déroute de la chose.

Il faut bien faire avec les mots disponibles. Va, donc, pour « vivre-ensemble ». Lorsqu’Alain Finkielkraut m’a parlé du cours magistral qu’il devait donner sur ce sujet devant la nouvelle promotion de l’École Polytechnique, j’ai pensé que, décidément, il n’avait peur de rien. J’avais tort, bien sûr. Il avait peur. Il aurait fallu être inconscient pour s’aventurer sans crainte dans ce champ de mines balisé par la doxa, où tout pas de côté peut valoir brevet d’infamie. Mais il ne suffisait pas de déjouer les pièges du politiquement correct pour percer la vérité profonde d’un phénomène qui se déploie dans la grammaire fragmentée de l’actualité. Cheminant à travers les événements du présent en compagnie des auteurs du passé, explorant les soubassements, repérant les minuscules fissures qui deviendront des lézardes béantes, Alain Finkielkraut expose la généalogie cachée de ce qui nous arrive.

On gâcherait bêtement le plaisir du lecteur en essayant de résumer ce propos foisonnant. On tentera plutôt d’ébaucher un état des lieux en plongeant les mains dans le cambouis du réel.

Inutile de se raconter des histoires. Si la crise prend ses racines dans le moment où, sous les injonctions de la modernité libérale, la France entreprend de défaire les liens qui l’unissaient à son passé, c’est à travers les transformations engendrées par l’afflux massif d’immigrants musulmans, venus d’Afrique et du monde arabe, que la déroute du vivre-ensemble s’invite aujourd’hui dans notre quotidien. Qu’une partie de la population désigne ses concitoyens par l’expression « les Français » montre bien que nous avons échoué à « faire France ».

Au moment où nous mettons sous presse, on ne connait pas les auteurs de l’incendie qui a détruit le siège de Charlie Hebdo, coupable de crime de lèse-Mahomet. De tels actes sont heureusement exceptionnels et minoritaires. Certes, les musulmans conviés à s’exprimer sur les plateaux de télévision ont unanimement condamné l’agression, mais parfois du bout des lèvres et toujours avec un mais permettant de renvoyer dos à dos coupables et victimes : « La violence est inacceptable mais les attaques de Charlie Hebdo aussi. » Et au lendemain du sinistre, ce n’est pas par des messages de sympathie ou de soutien que la page Facebook de l’hebdomadaire était envahie, mais par des menaces et autres récriminations de musulmans en colère. Ce refus de la critique ou de la caricature, systématiquement disqualifiées sous le signe de « l’islamophobie », est tout sauf anodin. L’incapacité à distinguer la loi humaine de la loi divine, et la revendication qui en découle d’un statut particulier plaçant la religion à l’abri de la critique, sont parmi les principaux obstacles à l’acculturation de l’islam. En même temps, la solidarité affichée avec le journal, même dans les franges de la gauche, habituellement promptes à dégainer l’accusation de « stigmatisation », témoigne d’un attachement viscéral à la liberté d’expression et à la laïcité.

Il ne s’agit pas, cependant, de nourrir la mythologie d’une guerre ethnique larvée qui menacerait à chaque instant d’enflammer nos banlieues. Plus qu’à une montée des tensions et des frictions, on assiste à la progression d’un séparatisme culturel et géographique qui voit une fraction de la population immigrée vivre dans l’entre-soi. Comme l’explique Christopher Caldwell dans sa minutieuse enquête sur cette révolution qui se déroule sous nos yeux, ce n’est pas l’immigration en tant que telle qui pose problème, mais son ampleur et sa rapidité qui ont abouti à créer des enclaves ethniquement homogènes dans lesquelles on peut, grâce aux technologies de la communication, vivre à la mode du bled ou du village. À la différence de ceux qui l’ont précédé dans les années 1960 et 1970, l’immigré d’aujourd’hui n’est nullement incité à couper les ponts avec sa culture d’origine. La même prudence s’impose avec le vocable d’« islamisation » volontiers brandi par certains. Cette islamisation est à la fois une réalité et un fantasme, une réalité car, quand le nombre de musulmans augmente, la société s’islamise « naturellement », et un fantasme, car elle suggère une volonté consciente et organisée dont il n’existe pas la moindre preuve.

Si l’on admet, avec Alain Finkielkraut, que la tradition ancienne de visibilité des femmes est au cœur de l’habitus français − ou ce qu’il en reste −, on comprend que la question du voile ait été et soit encore l’enjeu des plus vives polémiques. Ce qui est en cause, au-delà de l’égalité entre les sexes, c’est un régime particulier de leur coexistence qui se caractérise par « la circulation de la coquetterie et de l’hommage », selon l’heureuse formule de Claude Habib – et qui, à vrai dire, scandalise autant les Américains que les musulmans. Dans les années 1980, on pensait que les femmes seraient le fer de lance de l’intégration − et elles l’ont été dans une large mesure. Depuis une décennie au moins, on a l’impression que le balancier est reparti dans l’autre sens et que le groupe a repris ses droits sur l’individu, surtout quand celui-ci est une femme.

Reste que dans la négociation, implicite ou explicite, qui définit les modalités de la coexistence des cultures, c’est à l’accueillant de fixer les règles du jeu, l’accueilli ne pouvant que s’engouffrer dans les brèches existantes. Or, la France s’est volontairement dépouillée de ce qui faisait son identité, au point que le terme lui-même a été proscrit, comme s’il ne véhiculait rien d’autre qu’une histoire criminelle, comme s’il était dangereux par nature de se demander qui on est. Bien entendu, cette mise au ban de l’identité française est allée de pair avec l’exaltation de toutes les autres identités, pour peu qu’elles pussent invoquer un passé de dominé. C’est ainsi que l’ancienne conception du pluralisme a cédé la place à l’idéologie de la diversité qui assigne chacun à résidence ethnique ou religieuse. C’est ainsi que la méritocratie républicaine s’est sabordée en accédant à l’exigence de « reconnaissance » de toutes les singularités. Dans ce sens, le délitement du vivre-ensemble est l’autre nom de la « fatigue d’être soi » française.

Le texte qui suit a été écrit par Alain Finkielkraut à partir du cours qu’il a donné en septembre et octobre à l’Ecole polytechnique qui nous a aimablement accordé l’autorisation de le publier. Nous remercions particulièrement Dominique Rincé et Roselyne Bernard du département « H2S », ainsi, bien sûr, qu’Alain Finkielkraut.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Astrophobie, ça suffit !

27

On est souvent très dur avec Elizabeth Teissier. La plupart du temps, on l’invite et on se moque de ses prédictions. On est aussi tombé à bras raccourcis sur le doctorat en sociologie qu’elle a obtenu à la Sorbonne sous la direction de Michel Maffesoli.

J’affirme ici que ce traitement de faveur est complètement injuste. Lorsqu’elle fut invitée chez Ruquier, elle fut la vedette négative de la soirée sur twitter. Je m’étais alors permis de faire remarquer aux persifleurs : « parmi ceux qui se moquent d’Elizabeth Teissier, lesquels n’écoutent pas Roland Cayrol en riant ? »

Cayrol ! Diplômé de droit et même titulaire d’un troisième cycle de sciences politiques, invité régulier de Calvi à C’est dans l’air et de Hondelatte à On refait le monde, longtemps à la tête d’un institut de sondages, on le considère comme un docteur en opinion publique alors qu’il n’est pas plus doué que notre astrologue en matière de prédictions politiques. Celui qui pontifiait il y a six mois sur le désir de finale DSK-Sarkozy et qui se moquait méchamment de ceux qui croyaient en Hollande, à commencer par le principal intéressé, continue imperturbablement de donner des leçons devant un Calvi énamouré, un Barbier admiratif, un Reynié complice.

Chez Hondelatte, son cahier des charges est différent puisqu’il y est invité en tant que polémiste. Mais il n’oublie pas de se parer de son statut de politologue averti quand on lui demande de donner son avis sur telle ou telle personnalité politique. Ainsi, hier soir, comme le raconte excellemment ma camarade blogueuse Coralie Delaume, on lui demandait de donner son avis si précieux sur trois candidats déclarés à l’élection présidentielle. Du haut de son expertise de cartomancienne ratée, il a donc affirmé que l’un relevait du folklore, et injurié un second en le traitant de « nain politique ». Evidemment, Roland Cayrol ne prononcerait jamais ses mots devant les personnes concernées. Le courage n’est pas non plus sa qualité première. Car, enfin, si on considère quelqu’un comme un nain, à quoi bon lui taper dessus, sinon par lâcheté ? Du reste, lorsqu’il polémique avec une plus grande gueule que lui, le fauve intraitable d’hier soir se transforme très vite en petit chaton inoffensif.

On comprendra, dans ces conditions, que la sociologue Teissier vaut bien le politologue Cayrol. Et pourtant, voyez-vous, je ne crois pas à l’astrologie.

Sarkozy, diplomate de cour de récré

251
Photo : 1947juan.

Daniel Schneidermann cafte, sur son site Arrêt sur image, un incident qui aurait dû rester confiné à la caste des journalistes accrédités à l’Elysée. Le dernier jour du sommet du G20 à Cannes, peu avant sa conférence de presse commune avec Barack Obama, Nicolas Sarkozy se retire avec le président des Etats-Unis dans un endroit discret, en compagnie de leurs seuls interprètes. Pendant ce temps-là, les sbires de la communication élyséenne distribuent aux journalistes les boitiers permettant d’écouter la traduction simultanée des propos qu’allaient bientôt tenir devant eux les grands hommes. Cependant, ils retiennent par devers eux les écouteurs adaptés à ces boitiers. A un journaliste qui s’en étonne, les « élyséens » répondent que c’est pour éviter que les échanges intimes entre Sarkozy et Obama ne soient captés par des oreilles trop curieuses. C’était comme agiter une saucisse de Francfort sous le nez d’un molosse affamé ! La normalisation des gadgets électroniques utilisés dans le monde fabuleux de la presse permet de transférer sans problème un écouteur de magnétophone sur ce fameux boitier de traduction.

Et voilà ce que purent entendre nos « accrédités » pendant les trois minutes où ce manège passa inaperçu. Sarkozy parle de Benyamin Nétanyahou : « Je ne peux plus le voir, c’est un menteur ! ». Obama : « Tu en as marre de lui, mais moi, je dois traiter avec lui tous les jours ! ». Ces mâles échanges sur le conflit du Proche-Orient avaient été initiés par Barack Obama qui reprochait à Sarkozy d’avoir voté en faveur de l’admission de la Palestine à l’Unesco sans l’avoir prévenu.
On doit rendre hommage à Schneidermann d’avoir brisé l’omerta concertée entre les « accrédités » et les « communicants » de l’Elysée sur cet incident : s’il n’avait pas été là, personne n’aurait eu connaissance de ces propos fort éclairants sur l’état d’esprit du président français vis-à-vis du premier ministre israélien. Et qu’on ne vienne pas nous parler d’éthique ou pire, de déontologie, pour justifier ce comportement qui relève de la pure et simple connivence entre habitués de la rue du Faubourg Saint-Honoré ! Les « accrédités » ont fait une fleur aux « communicants » en leur épargnant les foudres présidentielles, et les premiers sauront bien, un jour prochain, leur renvoyer l’ascenseur.

La maladresse des « élyséens » est-elle vraiment involontaire ? Ne voulait-on pas, justement, faire passer un message en feignant l’incident technique ? Peu probable, mais peu importe, dans ces circonstances, seul le résultat compte, et Nicolas Sarkozy devra faire avec l’insulte proférée envers Bibi. Cela me donne l’occasion de rectifier, auprès des lecteurs de Causeur, l’interprétation que je leur avais livrée de la volte-face française concernant le vote à l’UNESCO, que j’attribuais à tort à l’influence d’un Alain Juppé harcelant Sarkozy au sujet de ce vote. Non, la vérité, c’est que le président français est désormais animé par une profonde aversion envers le premier ministre israélien, et règle sur ses humeurs le cours de la diplomatie française. Peut-être a-t-il de sérieuses et honorables raisons de se comporter ainsi, encore faudrait-il les connaître. Bibi est un menteur ? Quand et à quel sujet a-t-il joué les Pinocchio face à notre président ? Lui avait-il, par exemple, promis de cesser les constructions à Jérusalem-Est et dans les grands blocs d’implantations contiguës à la « ligne verte » ? Si c’est le cas, la colère du président français est compréhensible, mais il faudra qu’il en apporte la preuve.

On doit cependant également envisager une autre hypothèse. Netanyahou n’est certes pas un modèle de vertu politique, mais on peut lui concéder une forme de constance dans la conduite de sa politique extérieure : il dit ce qu’il fait, fait ce qu’il dit et agit en fonction de ce qu’il estime être l’intérêt supérieur de la sécurité d’Israël. Quel intérêt aurait-il à mener en bateau un pays dont le rôle aux Nations Unies et dans l’Union Européenne peut être déterminant dans la guerre diplomatique déclenchée contre Israël par Mahmoud Abbas ? Pourquoi dirait-il la vérité à Barack Obama – ce qui est attesté dans tous les comptes rendus faits par la presse américaine et israélienne des affrontements réguliers entre Jérusalem et Washington – et réserverait ses mensonges à Nicolas Sarkozy ? On est en droit de penser que Nétanyahou est peut-être brutal, mais que c’est loin d’être un imbécile qui irait se fourrer dans une telle situation, dont il ne peut tirer aucun bénéfice.

On me permettra alors d’avancer une autre interprétation du courroux sarkozien. Il est fort possible que Nétanyahou considère que, malgré son statut privilégié à l’ONU, la France ne pèse pas autant qu’elle ne le pense dans le jeu proche-oriental. L’appui de Berlin, et même de Londres, lui apparaît beaucoup plus utile dans la conjoncture actuelle. En aucun cas, Israël – et pas seulement Nétanyahou et ses alliés au gouvernement – ne laisseront jouer un rôle de médiateur dans le conflit à un pays qui pratique depuis quatre décennies, avec des hauts et des bas, une politique globalement déséquilibrée en faveur des adversaires d’Israël. C’était vrai du temps d’Ehud Barak et de Jacques Chirac, cela le reste avec Netanyahou et Sarkozy. Les grandes envolées pro-israéliennes du début de mandat de ce dernier n’ont pas résisté au travail de sape mené, entre autres, par les gens du Consulat général de France à Jérusalem, principaux relais de l’antisraélisme diplomatique primaire.

Alors Bibi ne dit peut-être pas tout ce qu’il pense à Nicolas, qui prend très mal le fait de ne pas être dans la confidence, contrairement à Barack, Angela ou David. Si mensonge il y a, il fait sans doute partie de la catégorie « par omission », la plus vénielle, certes, mais non la moins vexante. La diplomatie « caractérielle » telle qu’elle semble aujourd’hui menée par notre président de la République n’est en tout cas pas de nature à propulser la France aux avant-postes des nations capables de jouer un rôle décisif dans la solution du conflit israélo-arabe. C’est beaucoup plus ennuyeux que les quelques dizaines de milliers de franco-israéliens de Tel Aviv ou Netanya qui iront vraisemblablement à la pêche en mai prochain au lieu de voter massivement pour Nicolas Sarkozy comme il le firent en 2007.

Négociations avec le PS : les Verts sortent l’arme nucléaire

10

Premier acte, ce dimanche, au Journal de la mi-journée de France 3 Basse-Normandie : l’énième ultimatum d’Eva Joly à François Hollande, un peu plus circonstancié, et aussi un plus menaçant que les précédents : 
« Si François Hollande dit non pour arrêter le chantier de Flamanville, il n’y aura pas d’accord. Si nous achevons cet EPR-là, nous aurons de l’énergie nucléaire pour les 50 prochaines années, ce qui rend la sortie du nucléaire impossible. Nous voulons sortir du nucléaire » avant de conclure 
 »Nous ne cèderons pas sur ce qui est notre combat historique et très légitime pour quelques circonscriptions ».

Deuxième acte ce lundi, au JT de France 2, réponse du berger à la bergère : Hollande envoie Joly se faire voir chez les merkélo-décroissants : « 75% de nucléaire, c’est trop élevé par rapport à ce que nous devons faire en matière de diversification des sources d’énergie mais je préserverai la construction d’un EPR, à la condition bien sûr que toutes les règles de sécurité soient respectées ».

Troisième acte ce matin: l’annonce unilatérale par EELV de la rupture des négociations avec le Parti Socialiste, suite au bras d’honneur télévisé de François. Il ne reste plus qu’à attendre la réaction de la douzaine de dirigeants écolos à qui le PS avait réservé « quelques circonscriptions ». On sait qu’après une courte semaine d’état de grâce, le caporalisme d’Eva a de plus en plus de mal à passer chez les Verts. D’ici à ce que certains pensent à rappeler Hulot…

Des notes et des bottes

3
Collaboration.

L’an 2012 devrait être décrété « année Stefan Zweig » par l’Unesco ou autre bidule habilité à promouvoir les valeurs universelles. Pourquoi ? Hormis le fait que l’on commémorera, en février, le 70e anniversaire du suicide de Zweig à Petrópolis, au Brésil, cela nous rappellera qu’il est grand temps qu’un géant de notre littérature d’aujourd’hui se penche sur notre « monde d’hier » à nous avant qu’il ne soit complètement submergé.

En prélude à cette année Zweig, on pourra se mettre dans l’ambiance en allant voir au Théâtre des Variétés, à Paris, Collaboration, pièce de théâtre de Ronald Harwood mise en scène par Georges Werler, dont les principaux rôles sont tenus par Michel Aumont (Richard Strauss), Didier Sandre (Stefan Zweig), Christiane Cohendy (Pauline Strauss) et Stéphanie Pasquet (Charlotte Altmann). On ne s’embarrassera pas de circonvolutions ni de chochotteries pour affirmer que tous sont excellents et même plus, et que les petits rôles sont tenus avec le soin et le talent nécessaires.[access capability= »lire_inedits »]

L’argument repose sur l’histoire réelle de la collaboration entre le compositeur allemand Richard Strauss et l’écrivain juif autrichien Stefan Zweig, pour l’écriture d’un opéra, La Femme silencieuse, d’après une comédie de Ben Jonson, dramaturge anglais de la Renaissance.
Cette collaboration se noue en 1931, alors que Strauss vient de perdre son librettiste attitré, Hugo von Hofmannstahl (« Quelle idée a-t-il eu de mourir ! », se lamente-t-il). Les notes de musique se bousculent dans sa tête, à le rendre presque fou : il lui faut absolument une histoire pour transformer ce torrent musical en œuvre lyrique. Producteurs et éditeurs, soucieux de donner les plus grandes chances de succès à ce nouvel opéra de Strauss, organisent la rencontre de ce dernier avec l’écrivain de langue allemande qui est alors le plus connu et le plus apprécié du public, Stefan Zweig. Les deux hommes sont d’ailleurs voisins, Strauss résidant près de Munich, et Zweig à Salzbourg.

En plusieurs tableaux, la pièce retrace l’histoire de cette collaboration et de l’amitié entre les deux artistes de 1931 à 1935, date de la première de La Femme silencieuse à l’opéra de Dresde. Entre ces deux dates, un événement politique relativement important vient s’immiscer dans la vie de ce couple créatif : l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’Adolf Hitler et des nazis. Importance relative, au moins pour les deux hommes qui professent un mépris souverain pour tout ce qui n’est pas de l’art et considèrent, au début, tout ce tapage extérieur comme un bruit, un peu gênant, certes, mais qui devrait bientôt se calmer.

Néanmoins, à mesure que l’étau se resserre sur la vie culturelle du IIIe Reich, la relation entre Strauss et Zweig est soumise à des épreuves de plus en plus rudes.
Strauss se croit plus fort que les nazis et pense pouvoir imposer son librettiste juif à Joseph Goebbels, le tout-puissant ministre de la Culture et de la Propagande. Il ira de compromissions en compromissions avec le régime pour protéger Zweig, mais aussi sa belle-fille, marié à un juif allemand.
Pendant ce temps, Zweig, « mauvais juif » de son propre aveu, retrouve le chemin de son peuple persécuté qu’il avait abandonné au nom d’une « européanité » transcendant les appartenances nationales et religieuses. Le texte de Harwood, très bien traduit, permet aux spectateurs non familiers de cette période d’entrer sans difficulté dans cette histoire. La mise en scène et les décors sont ce qu’ils devraient toujours être : discrets, mais efficaces au service du texte et des acteurs, et non pas de l’ego de leurs concepteurs.

Remarque finale et désolée : pourquoi les Anglais sont-ils à peu près les seuls, aujourd’hui, à nous fournir un théâtre et une dramaturgie susceptibles d’offrir au plus grand nombre un bonheur esthétique de qualité ?[/access]

Collaboration, jusqu’au 01/01/2012, Théâtre des Variétés, 7 Boulevard Montmartre 75002 PARIS ; tel : 01 42 33 11 41.

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Dix ans après…

55

C’était en décembre 2001, autant dire une éternité. Un dîner, à l’Automobile Club, avait réuni les principaux soutiens de Jean-Pierre Chevènement dans le monde des arts, des lettres et du journalisme. Juste avant de m’y rendre et de retrouver celle qui n’était pas encore ma bien-aimée rédactrice en chef, avec laquelle j’étais à l’époque d’accord sur tout ou presque[1. O tempora ! O mores !], j’avais lu Le Monde dans le TGV Lille-Paris. Pour la première fois, le quotidien du soir était bien obligé de donner des sondages faisant figurer l’hypothèse Chevènement au second tour de la présidentielle, soit contre Chirac, soit contre Jospin. Comme l’avait annoncé le « Ché », le système « turbulait » enfin. Un troisième homme crédible, c’est-à-dire ni Jean-Marie Le Pen ni Arlette Laguiller, que la presse s’efforçait pourtant de faire monter avec force reportages.

C’était début 2002, à l’initiative d’Elisabeth Levy, toujours. Aux éditions Mille et Une nuits venait de paraître Contes de Campagne. Un « mélange », comme on disait autrefois, de textes politico-littéraires écrits par des femmes et des hommes venus de tous les horizons et racontant par le biais de fictions pourquoi ils soutenaient la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Je me souviens, parmi d’autres, de Régis Debray, Catherine Clément, Max Gallo, Houellebecq, Besson (Patrick) et même d’un poème de Philippe Muray. Je me souviens aussi que j’avais été très fier d’avoir été sollicité. Je n’ai jamais eu de problème avec cette idée de l’engagement de l’écrivain ou de l’intellectuel, si décriée. Mettre ma plume au service d’idées auxquelles je crois me semble plutôt un acte responsable qu’une quelconque inféodation. Et il y avait un certain bonheur à soutenir cet homme-là, surtout pour un communiste en rupture de ban. Pour une fois, j’allais peut-être me retrouver dans le camp des vainqueurs, voir des idées auxquelles je croyais arriver au pouvoir. Parce que les causes perdues, ça va cinq minutes.

C’était début 2002, toujours. Le meeting de Chevènement au Zénith de Lille. Salle comble. Les sondages sont toujours bons, très bons. A la tribune, avant que Chevènement ne prenne la parole, je retrouve unie la France que j’aime, telle qu’en elle-même l’éternité la change. Il y a eu d’abord Pierre Lefranc, beau grand vieillard droit, ancien aide de camp du Général de Gaulle. Et puis Rémi Auchedé, député PCF du pas de Calais.

Il y a dix ans. Ce qu’ils disaient, pourtant, pourrait se redire aujourd’hui, mot pour mot. Ils annonçaient que l’Union Européenne ne pourrait jamais vivre sereinement avec l’euro. Que les inégalités sociales et les atteintes aux indépendances nationales iraient en grandissant. Que ce serait un cauchemar. Le gaulliste et le communiste, la main dans la main. Un homme qui avait connu la seconde guerre mondiale et un autre qui représentait à l’Assemblée Nationale toute la détresse d’un bassin minier désindustrialisé où la misère se concentrait comme jamais. A vrai dire, la présence d’Auchedé me rassurait. Je n’étais pas le seul communiste en rupture de ban, à trouver que Robert Hue transformait la vieille maison en une annexe vaguement branchouille avec défilés Prada place du Colonel Fabien.

Et puis, il y a eu le 21 avril 2002 et les résultats que l’on connaît. La chasse au Chevènement est devenue le sport préféré de la gauche. La calamiteuse campagne de Jospin, son « Etat ne peut pas tout », son « Mon programme n’est pas essentiellement socialiste », c’était notre faute. La multiplication des candidatures à gauche avec chaque leader de la majorité plurielle qui voulait tenter sa chance, même les radicaux de gauche avec Taubira, c’était notre faute. On avait beau objecter que Chevènement, ministre de l’Intérieur, était le seul à avoir selon sa belle habitude claqué la porte du gouvernement sur la question corse, si mes souvenirs sont bons, et que sa candidature était légitime à gauche puisque réellement alternative, rien n’y faisait. On était devenu tricards. Le Pen au deuxième tour, c’était la faute à Chevènement et aux chevènementistes…

Ce qui est drôle, c’est que l’annonce de sa candidature, ce week-end, a provoqué les mêmes réactions. 21 avril 2002, encore une fois, si Chevènement persistait. Sa candidature pourrait faire du mal à Hollande dont on m’explique pourtant que l’avance dans les sondages est incommensurable.

Ce n’est pourtant pas ce qui me gêne ou me rend un peu triste dans l’annonce de la candidature de Chevènement. Je suis davantage troublé par cette ressemblance avec un boxeur qui va mener le combat de trop et par cette fameuse phrase de Marx citant Hegel au début du 18 brumaire de Louis-Napoléon sur l’histoire qui se répète : la première fois, c’est une tragédie, la seconde, une farce. Voilà bien une candidature inutile, surtout pour les idées qu’elle prétend défendre. Le souverainisme, de gauche ou de droite, dont Chevènement représentait la synthèse miraculeuse quand, pendant quelques mois, il était parvenu à réunir sur son nom des républicains des deux rives, n’est plus incarné par lui. C’est la grandeur et l’injustice de la vie politique. Les idées survivent aux hommes qui les ont portées et vivent sans eux, parfois malgré eux. L’offre électorale souverainiste, on peut la trouver à droite chez Nicolas Dupont-Aignan et son mouvement DLR et à gauche chez Mélenchon qui a fait retrouver à la gauche de la gauche une sensibilité républicaine.

Comme le gaullisme n’était pas la propriété de De Gaulle ou le séguinisme celle de Seguin, le chevènementisme n’est pas l’apanage de Chevènement. En voulant à nouveau représenter des idées qui n’ont jamais été autant d’actualité, il risque de les éparpiller façon puzzle, ce qui n’est pas la meilleure façon de sortir en beauté et de laisser une trace dans l’Histoire.

La Grèce ou l’éternel retour du même

1

Les paris sont ouverts : la Grèce quittera-t-elle l’euro avant le 31 décembre ? Le bookmaker anglais William Hill propose une cote de 4 contre 6, ce qui correspond à un gain de quatre livres pour une mise de six livres si ce scénario se réalise. Il est beaucoup plus risqué, et par conséquent rémunérateur, de miser sur le maintien de la Grèce dans l’euro.

Les parieurs, et incidemment les politiques qui sont à leur manière des joueurs, auraient cependant intérêt à se souvenir que la Grèce a toujours été au bord de la faillite, dès sa création en 1832 comme État après sept années de guerre contre l’Empire ottoman où Byron joua avec panache le rôle de Bernard-Henri Lévy en Libye.

En 1854, dans son essai sur la Grèce, Edmond About écrivait : « La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance ». Placée sous le protectorat du roi bavarois Otton 1er, la Grèce sera considérée comme une propriété des Allemands. Déjà….

En 1897, après avoir récupéré la Crête dans une guerre ruineuse contre l’empire ottoman, la Grèce est à nouveau au bord de la banqueroute. Il lui faut trente millions d’urgence. Le directeur de l’agence Havas en Orient, Georges Vayssié, dans un rapport estime qu’une seule solution s’impose : créer des impôts et faire des économies : « La Grèce souffre d’elle-même, ajoute-t-il, elle se meurt de politique ». Un an plus tard, l’Europe renfloue la Grèce et la met sous tutelle….On attend d’elle qu’elle renonce à l’inconsistance de ses rêves et que, dressée à bonne école, elle apprenne enfin l’économie.

Rien de cela ne se produira et les Grecs, avec une constance qui force le respect, continueront à vivre comme ils ont toujours vécu : en pleine banqueroute. Ce qui devrait alerter les parieurs: il est peu probable que la Grèce abandonne l’euro et fort vraisemblable qu’elle se retrouve à la case départ : sous protectorat allemand. Évidemment, on peut aussi parier sur l’effondrement total de l’euro avant la fin de l’année : la cote est de 33 contre 1.

On n’ira plus au paradis fiscal ?

90
"Le paradis existe : il est fiscal". Manifestant à Barcelone, 2011. Photo : matilde.m.s

En ce moment sur toutes les radios, passe une publicité qui me donne envie de casser mon poste : on y entend un mauvais comédien crier les souffrances du bon argent coincé dans les paradis fiscaux et qui ne demanderait qu’à en être délivré pour aider les pauvres qui crèvent de faim dans des pays minés par la corruption. Cette pauvre campagne du CCFD, encore plus irritante que les aventures de Cerise de Groupamachin, a néanmoins un mérite : elle nous rappelle les objectifs originels de ce G20 azuréen.

Si, si, souvenez-vous : avant de remettre la Grèce, l’Italie et d’autres Etats-cossards dans le droit chemin, le raout de Cannes devait régler des problèmes quand même plus structurels : la sous-évaluation chronique du yuan et du dollar et le scandale des paradis fiscaux qui, depuis, au moins dix ans, font un tort considérable aux finances publiques des Etats, y compris démocratiques[1. Au bas mot 580 milliard d’euros soustraits aux économies des Etats selon l’OCDE]. Car il ne faudrait pas croire que seul le pognon des potentats assis sur des mines de cobalt ou des nappes de pétrole file à Guernesey, au Panama ou à Saint Martin.

Non, non, non. Le paradis fiscal n’est pas sectaire : il accepte tout le bon argent, y compris celui des multinationales françaises ou celui des grands contribuables qui mettent leur patrimoine à l’abri de « l’impôt confiscatoire ». Tout est bon dans le cochon, surtout quand on le mélange joyeusement avec les milliards de la drogue, de la corruption ou du trafic d’êtres humains.

Le G20, donc, avait cette mission : pour rétablir la confiance et la stabilité de l’économie mondiale, il fallait faire le ménage dans « ces trous noirs » de la finance et faire pression sur les micro-Etats qui vivent de ce commerce. Au G20 de Londres en 2009, les participants s’étaient accordés pour arrêter de se planquer derrière le secret bancaire, et notamment pour (faire) respecter les standards de l’OCDE en matière d’information financière. En fin de sommet, notre président de la République lui-même s’était félicité du résultat, concluant les travaux par une déclaration sans appel : « Les paradis fiscaux, c’est fini !». Comme disait Georges, la suite lui prouva que non…

Certes, depuis Londres, 14 milliards d’euros auraient été récupérés par les Etats, dont 1,2 rien qu’en France. Mais en regardant les chiffres de près, on se rend compte que c’est surtout parce qu’au ministère des Finances, on a dit aux contrevenants : « Dénoncez-vous, rapatriez votre fric et on fera une ristourne sur ce que vous nous devez en impôts plus amende.» C’est toujours ça de pris, me direz-vous quand on gratte les fonds de tiroir pour boucler des budgets dont on sait qu’ils sont caducs à peine sortis de l’imprimante. Mais m’est avis qu’on peut faire mieux. J’irai même jusqu’à dire que jusqu’ici rien de sérieux rien n’a été fait.

La preuve c’est que dans son interview avec Barack -Maître du monde- Obama, le président n’a parlé que de ça. Et dans son discours de clôture du sommet (de Cannes, cette fois), il a aligné la Suisse en une phrase : « La Suisse et le Liechtenstein ne se qualifieront pas pour la phase deux de l’examen de transparence fiscale tant qu’ils ne remédieront pas à certaines déficiences qui sont identifiées. » Diantre, comme c’est dit poliment !

En clair, le G20 parle de sanctionner le refus de la Suisse de procéder à l’échange automatique d’informations entre autorités fiscales nationales. Suisse et Liechtenstein sont ainsi retournés sur la liste dite « grise » des paradis fiscaux de l’OCDE, alors qu’ils avaient juré la main sur le cœur qu’ils collaboreraient. Bilan des G20 en matière de paradis fiscaux : nul.

Pourtant, je n’imagine pas qu’on soit sans moyens. Juste un exemple, aux Etats-Unis, si une banque étrangère veut bosser à Wall Street, elle est contrainte de déclarer les informations qu’elle détient sur les comptes de citoyens américains qu’elle aiderait à camoufler aux Seychelles, par exemple. Sous peine de rétorsions financières maousses. En France, bien sûr, rien d’aussi bolchévik…

Pourquoi, en contrepartie, ne pas avoir contraint les banques – renflouées façon blitzkrieg avec votre argent en 2009 – à fermer leurs filiales aux Bahamas ? Trop autoritaire sans doute… Et puis, avant d’envoyer par FedEx des bonnets d’âne à Berne ou Vaduz, pourquoi ne pas moraliser nos propres paradis fiscaux : la France est semble-t-il, très gentille et très souple avec Monaco. La Grande-Bretagne avec Jersey et Guernesey. Et chez nos amis luxembourgeois, les pères fondateurs de l’Europe, l’opacité est restée une seconde nature. Un petit coup de balai chez soi ne ferait donc pas de mal.

Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas demander aux entreprises dont l’Etat est actionnaire de référence (Renault, France Télécom Areva, EDF et j’en oublie) de ne plus fricoter avec des banques qui multiplient les succursales à Antigua, Anguilla ou Aruba avec d’autres objectifs que la conquête des marchés sud-caribéens?

Pourquoi ne pas sanctionner plus ? Les accords commerciaux, les accords douaniers et plus si affinités, ça se module quand on n’est pas gentil. A fortiori lorsqu’on ne joue pas le jeu de la règle numéro un de la concurrence libre et non faussée : la transparence.

La presse nous explique que les Suisses ne sont pas contents d’être qualifiés de voyous fiscaux. Les Suisses, nous dit-on, font désormais de réels efforts quand un juge demande un listing bancaire. Mais il faut croire que ces efforts ne vont pas les tuer, ni même les essouffler quinze secondes : selon les estimations de l’OCDE, 28 % de la fortune mondiale offshore prospère dans les coffres des banques helvètes. Offshore, c’est-à-dire soustraite à la légalité et à l’impôt, je me répète. Et la crise de l’Euro n’a semble-t-il rien arrangé, puisque les transactions se sont accélérées ces derniers mois en direction de Zurich, de Vaduz, de Berne. Ou encore de Luxembourg (oui, oui, chez Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe !).

Je pense donc à ce bon argent à l’abri dans les chambres fortes, je pense à ce plan d’austérité et à la TVA qui va grimper. Et je fais des rapprochements simplistes sans aucun scrupule. Gouverner, c’est choisir. Gouverner, c’est surtout contraindre. Il y avait la semaine dernière à Cannes une belle occasion de montrer que la politique, ce n’est pas que de la com’ et des numéros de duettistes vides de sens sur TF1 et France2. Encore une fois, je me suis bien fait avoir.

Muray chez les Cosaques

4

Oyez braves gens, après une trêve de plusieurs mois, le Cercle Cosaque reprend ses droits. Pour leur sixième round, jeudi 10 novembre, Olivier Maulin et Romaric Sangars invoquent les mânes du regretté Philippe Muray, dont il serait inutile de faire l’éloge ici.

Au programme de ce Cercle, donc, un hommage au mécontemporain à l’éternelle chemise bleue, à l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif Philippe Muray. Dirigée par Maxence Caron et Jacques de Guillebon[1. Philippe Muray, sous la direction de Maxence Caron et Jacques de Guillebon (2011, édition du Cerf)], cette somme que tout causeur normalement constitué rêve d’avoir entre les mains, rassemble une quarantaine de contributions (mazette, la confusion festiviste n’en méritait pas moins !). Pour ne rien gâcher, Alexandre de Vitry, l’auteur de L’invention de Philippe Muray, sera également de la partie.

Comme d’habitude, le tout est organisé Chez Barak, au 29 rue Sambre et Meuse (Paris Xe). Après avoir slalomé entre les prostituées chinoises qui habillent le boulevard de Belleville, vous pourrez y déguster des douceurs ottomanes avec la bravoure d’un Cosaque. Et converser jusqu’au bout de la nuit avec le public interlope qui hante ces soirées : anarchristes, libertaires, enfants d’Hyperborée et simples curieux, tous pétris de « l’aristocratique plaisir de déplaire » qu’exaltait Dominique de Roux.

Jeudi 20h30, venez nombreux. Rompez !

Saint-Esprit, es-tu là ?

7
Habemus Papam.

Attendrissant mais déconcertant, drôle mais angoissant, Habemus papam, le dernier film de Nanni Moretti, est délicieusement ambivalent.
Par charité païenne, Moretti nous a fait grâce de la sempiternelle critique des abus de pouvoir du Vatican ou de la résistance rétrograde de l’Église rétrograde à l’évolution des mœurs. Pour autant, le cinéaste ne s’est pas converti en saint Nanni bienveillant. C’est avec un regard non pas moqueur mais amusé que le cinéaste observe l’envers humain, trop humain, du sacro-saint décor de cette institution vieille de plus de deux mille ans. Et derrière cette légèreté drolatique se loge une désacralisation du pouvoir pontifical et une démystification du Vicaire du Christ.

Moretti joue sur le décalage entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et allège par le burlesque la tension que cristallise le vote des cardinaux pour l’élection d’un nouveau pape. De fait, cette élection, qui ne s’appuie sur aucune candidature, aucun programme et aucune campagne, prête à sourire. Elle suscite pourtant humilité et crainte chez les cardinaux qui prient tous pour ne pas être élus − on est loin des ambitions que suscitent nos scrutins « profanes ».[access capability= »lire_inedits »]

Et puis le rire se crispe devant cette Église qui s’abîme dans l’espace vide et noir du siège de Pierre laissé vacant. Le « oui » du consentement prononcé par le cardinal Melville (Michel Piccoli) après son élection fait vite place au cri de renoncement et à la fuite devant l’immense responsabilité à endosser. Comme l’énigmatique Bartelby, de Melville, il « préférerait ne pas ». Ne pas être le successeur de saint Pierre. Ne pas hériter d’une croix apostolique trop lourde à porter. Ne pas devenir une icône mondialisée.

Moretti dédramatise la situation en faisant entrer un personnage inattendu qu’il joue lui-même, un brillant psychanalyste, retenu en otage par le conclave qui ne sait plus quoi faire de ce pape dévasté par le doute. Il montre l’humanité des cardinaux qui, derrière le drapé solennel de leurs soutanes, sont voués, comme leurs ouailles, aux inéluctables péchés de gourmandise, de tricherie, de couardise… Et la confession sur le divan est remplacée par un tournoi de volley où les bienfaits cathartiques du sport collectif sont mis en valeur par des ralentis peut-être un peu trop appuyés.

Freud contre Pascal

Mais les piques de la satire selon Moretti, d’abord rendues indolores grâce à aux effets comiques dignes de la commedia dell’arte, se font peu à peu sentir. Moretti choisit Freud contre Pascal et file la métaphore théâtrale pour mieux réduire la religion à une illusion consolatrice. Le coup de tonnerre provoqué par l’absence du nouveau pape au balcon avait donné le la de sa vision des choses. L’interrègne est un entr’acte, le Vatican une scène de théâtre et les cardinaux des fantoches inconscients d’un simulacre destiné à dissimuler la vacance du pouvoir pontifical. Le rideau bouge, une ombre passe, et cela suffit pour simuler la présence factice du futur Saint-Père. Et c’est l’intéressé lui-même qui déchire le voile de l’illusion. À travers l’aveu de son désir refoulé de devenir acteur de théâtre, le nouveau pape révèle combien sa foi s’est fendillée.

Il quitte alors le Vatican et va traîner sa confiance ébranlée dans une Rome désemparée et lointaine qu’on a peine à reconnaître. Égaré parmi les égarés, il erre à la recherche d’une Parole qui alimenterait son âme anémique. En vain. Il ne sera pas sauvé par la Grâce comme Paul sur le chemin de Damas. Impuissant et absolument seul, il assiste au désolant spectacle d’un monde de confusion, de narcissisme et de désespoir.

Après la mascarade qui fait sourire, voilà la déroutante Tour de Babel qui inquiète. En prophète du vide, Moretti prêche, avec des accents dantesques, le retrait de Dieu et porte le coup de grâce en détournant les scènes bibliques de leur sens. C’est ainsi que les paroles unificatrices du Christ prononcées lors de la Cène se renversent dans un imbroglio incompréhensible lors du repas que Piccoli prend avec la troupe de théâtre rencontrée lors de son séjour dans un hôtel miteux de la capitale. Au milieu de ces automates qui récitent leurs rôles, le spectateur comprend qu’il n’a personne à qui parler. Tous s’enivrent de mots et personne ne veut échanger.

Qu’elles soient théoriques, médiatiques, médicales ou théâtrales, ces paroles se heurtent les unes contre les autres et ne se comprennent plus Elles ne peuvent ni expliquer, ni guérir, ni révéler et encore moins relier. Elles enferment celui qui les prononce dans une solitude artificielle qui flirte avec la folie.
Pour le meilleur et pour le pire, Habemus papam amuse et désabuse. Quant à Nanni Moretti, il ne semble pas trouver réjouissants ce monde désuni qui tourne à vide, ni cette Église sans pape qui ne sait plus transmettre un héritage allant de saint Pierre jusqu’à Benoît XVI.

Cet évangile funeste ne dévoilerait-il pas en Nanni Moretti, cinéaste athée, un chrétien romantique refoulé ?[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici