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L’« erreur technique » de Standard and Poor’s

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« Suite à une erreur technique, un message a été automatiquement diffusé à certains abonnés au portail de S&P Global Credit indiquant que la note de crédit de la France avait été changée… Ce n’est pas le cas : la note de la République française est inchangée à AAA, assortie d’une perspective stable, et cet incident n’est pas lié à une quelconque activité de surveillance de la note. » C’est en ces termes que l’agence de notation Standard et Poor’s vient de rectifier son tir.

Aucune excuse, aucun regret. Faudrait pas trop en demander. Chez ces gens-là, Monsieur, on ne commet pas de faute, on fait des « erreurs techniques », comme si la notation d’un pays ne résultait pas d’une appréciation elle-même technique. La techné a bon dos, comme ne le disait pas Heidegger.

Laissons libre court à l’imagination. Comment cette « erreur » a-t-elle pu se produire ? Cherchons le technicien, puisque, nous dit-on, elle est technique. C’est soit un technicien informatique, soit un technicien de surface.

Pour le second, le procès est clair : il avait son balai en main, il passait la serpillère dans un bureau de S&P Global Credit quand son téléphone se met à sonner. C’est un SMS de sa femme. Elle lui dit qu’elle le quitte. Lui prend ses dix doigts et se met à taper comme un malade en sanglotant. Il sanglote tellement que ses larmes inondent le clavier : « Si tu reviens, j’annule tout. » Trois secondes plus tard : « Mon chéri, je reviens. D’ailleurs, le SMS que je t’ai envoyé n’était qu’une erreur technique. » Lui ne tient plus, il annule tout, pour lever les bras au ciel et maudire cette foutue technique. « Fucking technik », s’exclame-t-il dans un américain approximatif qui ne fera oublier à personne ses origines du Kentucky. Submergé d’émotion telle une moule que les remous océans viennent décrocher de son rocher, il lâche son balai dont le manche vient malencontreusement cogner le premier clavier à sa proximité.

Et là, Dieu seul sait comment ça se passe, un mail est envoyé à « certains abonnés de S&P Global Credit » pour leur indiquer « que la note de crédit de la France avait été changée ». Ça tient à quoi, la note de crédit de la France ? À pas grand-chose ! Enfin, pas grand-chose si on se place du point de vue des marchés et des Etats. Mais ça tient à beaucoup si l’on prend en considération l’amour éperdu qu’un technicien de surface originaire du Kentucky porte à sa demi-salope de femme.

Ce ne sont là, bien entendu, que conjectures. L’erreur technique peut être aussi d’origine informaticienne. Chez Standard and Poor’s, on est humain. Trop humain ? On n’a pas assez de temps de cerveau disponible pour lire Nietzsche, donc on boit du Coca Cola. Et quand on en a assez bu, on se met à embaucher des informaticiens légèrement débiles. Comme on veut être extrêmement bien noté par la Cotorep, parce que la notation il n’y a que ça de vrai, on leur confie des postes à responsabilité. Et là, que voulez-vous, ils commettent des « erreurs techniques », les mongolitos. Le dernier s’appelait John Doe. Oh, il n’était pas bien méchant, juste ce qu’il faut pour faire quota Cotorep chez Standard and Poor’s. Or, l’autre soir, son chef de bureau avait une date avec l’une des rares filles de New York que DSK ne s’était pas tapée. Allah est grand : une quasi vierge ! Il y va, abandonnant John Doe à la surveillance des computers qui étaient face à lui. Et l’autre grand dadet, que fit-il ? Il a dégradé la note de la France, en croyant moucher la morve qui lui coulait du nez avec un clavier.

Ce sont là les deux explications les plus rationnelles qui me viennent à l’esprit sur le communiqué lâché dans la nature par Standard & Poor’s. Il y en a peut-être d’autres. Très certainement d’ailleurs.

Les esprits les plus malveillants pourraient croire que ce mail d’information est parti trop tôt, mais qu’il était déjà rédigé au vu du différentiel franco-allemand sur les taux d’obligation à dix ans. L’un et l’autre pays connaissent, ces jours-ci, un écart jamais atteint sur le marché de la dette, malgré la notation identique du triple A.

Ce qu’en revanche, l’on pourra dire à ces Messieurs de Standard & Poor’s, c’est qu’une certaine élégance française appelle, en cas de faute, à l’excuse sinon aux regrets. Peut-être n’ont-ils pas vu Clovis briser le vase de Soissons. Peut-être ne savent-ils comment Richelieu met un siège à La Rochelle. Peut-être ignorent-ils ce que le mot France veut dire. Mais un jour, il faudra bien leur ficher, au nom de l’esprit français, un coup de boule de ma part.

Europe : un sauvetage tiré par les cheveux.

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Pour Romain Pigenel, tenancier de l’excellent blog Variae, « le déclin de l’Europe se mesure au fait que nous devons faire la quête auprès d’un bonhomme au brushing aussi immonde ».

Il y va un peu fort, l’ami Pigenel. On ne fait pas la quête. On invite « nos amis chinois » à placer un peu de leurs colossales réserves en Europe, au lieu de ne les investir que dans le dollar.
En tout cas, une chose est certaine : en ces temps troublés, c’est l’Empire du Milieu qui propose les plus belles raies de côté.

Le sauvetage capilotracté de l’Europe, était quant à lui planifié de longue date par une femme « de tête ». En effet, Angela Merkel s’entraine depuis longtemps à couper les cheveux en quatre :

Cependant que la « Chinallemagne », comme dirait l’économiste Jean-Michel Quatrepoint, s’appliquait à sauver notre continent d’une faillite assurée, un certain nombre de « pays émergents » manifestaient une indifférence pour le moins échevelée :


L’Inde, un « géant » capillairement discret

Evo Morales, héritier capillaire de Bernard Thibault, est lui aussi un syndicaliste révolutionnaire.

Le plus regrettable, dans cette affaire, c’est que, sur le plan national, l’organisation funeste d’un certain nombre de « primaires », nous a définitivement privés de deux grands leaders potentiels. Car, si nous connaissons tous l’expression « cheveux courts, idées courtes », nous méconnaissons à tort le fameux adage « coupe au bol, idées folles ».

Tout comme Nicolas Hulot face à Eva Joly, Martine Aubry n’a vraiment pas eu de bol face à François Hollande

Face à ces innombrables difficultés, que ce soit en politique intérieure ou sur le plan européen, une chose est sûre : un besoin de stabilité et de continuité dans l’action se fait sentir. Pour y remédier, nos valeureux ancêtres Capétiens avaient eu une bonne idée, en substituant à l’élection, l’hérédité. Peut-être aurions nous intérêt à agir de même ?

Le Dauphin et son cadet.
Pour Liliane Bettencourt, amie de la famille Pierre et Jean « le valent bien »

Et puis comme de toute façon, nous serons tous tondus à la Libération….

Immigration : chance pour la France moisie ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Réchy débattent du film Intouchables.

Il y a des jours où tout se ligue contre vous. Emergeant du cinéma où j’avais vu Intouchables, je luttais péniblement contre les bons sentiments qui m’envahissaient en maudissant Pascal Riché – à qui revient l’idée de ferrailler sur ce film devenu un « phénomène de société » – lorsque j’ai entendu une voix qui m’appelait. Pas de panique, je n’ai pas été frappée par un syndrome Jeanne d’Arc, la voix était humaine et sortait d’un kiosque chargé de bonbons, nougats, chouchous et autres confiseries. Le genre de truc qui vous bousille les dents rien qu’en regardant et réveille l’enfant qui sommeille en vous au risque d’anéantir des années de poisson vapeur-brocolis avec une Badoit s’il vous plait. Alexandre, souverain de ce royaume gourmand, m’a invitée avec un grand sourire à prendre ce que je voulais.

Il faut vous dire qu’Alexandre est abonné à Causeur et qu’en plus des oursons en chocolat et des boucles d’oreilles en forme de cerises en gélatine 100 % chimique, j’ai eu droit à des douceurs en forme de compliments – que, contrairement aux bonbons, je partage volontiers avec mes camarades. Après ça, essayez de vous énerver contre l’unanimisme du Bien ! Et comme si la tâche n’était pas assez compliquée, je découvre que Télérama et Les Inrocks n’ont pas aimé le film, aimablement qualifié par le second de « fable relou et démagogique ». Tant pis, je me résignerai à avoir raison avec les Inrocks plutôt que tort avec Le Monde. À vrai dire, ma lune de miel avec l’hebdo de la gauche branchée risque d’être assez courte : la lecture de l’article m’apprend que l’un des défauts d’Intouchables tient au fait que si « les pratiques culturelles de la classe dominante sont raillées, les signes matériels de richesse (grosse voiture, avion privé) sont considérés avec la plus grande bienveillance. » En somme, le problème n’est pas qu’Intouchables soit caricatural, mais qu’il ne le soit pas assez dès lors que le riche est non seulement cultivé mais éminemment sympathique.

Inutile de rappeler le « pitch » de cette sympathique comédie populaire, il fallait être retiré dans un ermitage pour y échapper. Du reste, quand on est bon public, ce qui est mon cas, on ne s’ennuie pas, en tout cas beaucoup moins qu’aux Chtis. Autant l’avouer, j’ai même ri, moins souvent que mes voisins mais à plusieurs reprises, par exemple quand le gentil riche (qui a échappé par la grâce du handicap à la malédiction de sa classe) tente d’initier le gentil pauvre aux beautés de la musique classique, et que le pauvre en question percute sur « Les Quatre Saisons » : « Ça je connais ! Vous êtes aux Assedic de Paris, votre temps d’attente durera environ deux ans ». Et puis, Omar Sy est beau comme Harry Roselmack et j’ai toujours eu un faible pour Cluzet. Bref, si vous n’avez pas accompli votre devoir citoyen en salle obscure, Intouchables sera parfait pour un dimanche soir ramollo lors de la diffusion télé.

Seulement, on n’est pas là pour rigoler. Intouchables n’est pas un divertissement mais – dixit Le Monde – une « métaphore sociale généreuse ». Reste à comprendre la morale de cette fable. Au premier degré, elle se décline en quelques vérités qu’on a tendance à oublier. Primo, derrière tout zyva à capuche pourrissant la vie de ses concitoyens, se cache un être humain fraternel et sensible. Deuxio, un riche peut sauver son âme grâce à l’art et aux tragédies de la vie – dans le film, les riches qui ont la malchance d’être valides font penser aux patrons de Dickens. Tertio, la différence c’est vachement chouette et ça enrichit tout le monde. Ah, j’allais oublier : un petit pétard ça ne fait pas de mal.

Que ce conte de fées ait peu de choses à voir avec la réalité de la France contemporaine (même s’il s’inspire d’une histoire vraie) n’est pas un problème en soi. Les films de Capra mettent aussi en scène une humanité à peu près inconnue au bataillon ou en tout cas fortement minoritaire. Après tout, on aimerait que les riches soient cultivés, que les petits voyous fassent un usage plus fréquent de leur grand cœur et que la diversité des cultures chère à Jacques Chirac ait balayé le choc du même nom. Sauf que le message subliminal et politique du film est autrement ambitieux. C’est encore vers l’honorable critique du Monde – que l’on a connu plus difficile – qu’il faut se tourner : selon lui, la force d’Intouchables est de montrer « tout l’intérêt de l’association entre la Vieille France paralysée sur ses privilèges et la force vitale de la jeunesse issue de l’immigration. »

L’immigration est une chance pour la France moisie et même sa seule chance de se régénérer : que voilà une chanson neuve ! On pourrait me dire que Molière avait déjà tout inventé avec ses soubrettes et ses valets qui subvertissent l’ordre établi, permettant à l’amour de triompher des convenances et des barrières sociales. L’ennui, c’est qu’il n’y a plus de vieux monde à détruire, plus de vieille France à abattre : le discours dominant d’aujourd’hui n’est pas celui de l’ami qui dit au gentil riche qu’il faut se méfier de « ces gens-là », mais celui de Driss qui rappelle que la culture classique c’est chiant (et, bien sûr, discriminant) ou que le rap est la vraie poésie de notre temps. Les vrais puissants ne chuchotent pas aux dîners du Siècle, ils claironnent sur Canal +. Mais qu’on se rassure : aux dîners du Siècle, on parle déjà comme sur Canal +.

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Ennahda : le Doha sur la couture du pantalon

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Quel est le point commun entre Nicolas Sarkozy, Hillary Clinton, Tzipi Livni et Rached Ghannouchi ? Non, ils n’ont pas le même tailleur (quoique…). Vous séchez ? En grands de ce monde, ils ont un ami commun : l’émir du Qatar, Hamad ben Khalifa II, qui les a tous reçus dans son humble demeure princière. Eh oui, le bailleur de fonds de la guerre en Libye, gentleman warrior d’une opération de l’OTAN qui fit 40 000 morts parmi la population libyenne pour déloger l’Ubu fou de Tripoli, a l’art des amitiés contradictoires.

Tout récemment, après la victoire tonitruante du parti Ennahda aux premières élections libres tunisiennes, l’émir a officiellement rencontré Rached Ghannouchi, le vénérable « cheikh » du mouvement islamiste. Pas ingrat, ce dernier vient de lui retourner la politesse en le conviant aux premières séances de l’Assemblée constituante nouvellement élue. Dans les rangs non-islamistes, qui représentent 60% des électeurs tunisiens, ne l’oublions pas, on se dit choqué par l’invitation. Qu’un observateur étranger assiste à la nuit de noces entre la Tunisie et la démocratie n’est pas évident aux yeux de tous, surtout lorsque l’on soupçonne l’heureux élu de sérieux penchants phallocratiques voire de tentations polygamiques. Pour Ennahda, le calcul est sans doute autre : s’acheter les bonnes grâces de l’Occident en invitant leur allié, les mauvaises langues diront leur créancier, commun.

Qu’importe, me direz-vous, seule l’intention compte. Et sur ce plan, Ghannouchi ne manque pas de gratitude, qualifiant l’émir qatari de « protecteur des révolutions arabes ». Rien que ça ! Après tout, comment lui donner tort puisque non contente de propulser le PSG en tête du championnat, la dynastie Al-Khalifa s’est faite la muse de la démocratie à Tunis, au Caire, à Benghazi et à Homs. Savamment servie par une diplomatie du carnet de chèques et le soft power panarabe d’Al Jazira, gageons que cette passion pour le pluralisme ne s’arrêtera pas là. Avec tant de bonnes intentions, l’émir du Qatar financera certainement une prochaine campagne de démocratisation… à domicile.

Les identitaires ont gagné…en Tunisie

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Rached Ghannouchi et la direction d'Ennahda. Photo : Magharebia.

Moins de dix mois après l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, le brasier reprendrait en Tunisie. Cette fois, ce ne sont plus de pauvres hères en mal de considération sociale qui s’immoleraient mais une société tout entière, passée sans contradiction majeure de la révolte à l’affirmation identitaire. Avec plus de 40 % des suffrages, le mouvement islamiste Ennahda a remporté les premières élections libres du pays, après cinquante-cinq ans de bourrage d’urnes et de plébiscites autoproduits par l’État-parti néo-destourien. La candeur du « Printemps arabe » passée, la bise islamiste serait venue, remplaçant l’hydre autoritaire Ben Ali par le non moins diabolique Ghannouchi. L’ennui, c’est que cette belle histoire n’est que simplification et boules de gomme. Tenez, je vous livre un scoop ignoré par la majorité des médias : en neuf mois, la société tunisienne n’a pas bougé ![access capability= »lire_inedits »]

Les citoyens « modernes » et « laïques » n’ont pas laissé place à de rétrogrades ouailles pleines de ressentiment envers le monde judéo-chrétien, ne rêvant qu’à une sublime régression au temps des pieux ancêtres de l’islam (salaf-al-islam dans le texte). Les aspirations populaires d’hier n’ont pas changé : en donnant la parole aux sans-voix de la Tunisie de l’intérieur ainsi qu’à la bourgeoisie pieuse et à une certaine classe moyenne conservatrice des grandes villes qui forment la coalition sociale habituelle des forces islamistes, le scrutin n’a fait que les refléter à une grande échelle.

De ce côté-ci de la Méditerranée, l’interprétation du succès d’Ennahda tourne à la foire d’empoigne : d’un côté les « islamo-vigilants » associent dans un même axe du Mal salafistes, Frères musulmans, AKPistes et autres khomeinistes, alors que tout ce petit monde se déteste copieusement, au point de pouvoir s’allier avec des puissances chrétiennes pour se combattre ; de l’autre les béats de la démocratie procédurale qui voient en Ghannouchi un « démocrate-chrétien » sauce verte. Ainsi, Moncef Marzouki, l’autre exilé historique dont le Congrès pour la République arrive − très loin derrière − en deuxième position, va jusqu’à comparer son pieux comparse et futur allié à Angela Merkel (!). On espère qu’en échange, il ne gagnera rien de moins que la présidence de la République. Le palais de Carthage vaut bien un léchage de sabbat !

Sérieusement, pour parler comme un « caïman » défraichi, de quoi le bulletin de vote Ghannouchi est-il vraiment le nom ?
Spécialiste incontesté de la Tunisie et longtemps interdit de séjour sous Ben Ali, le chercheur Vincent Geisser a osé une analogie audacieuse en assimilant le vote Ennahda à la vogue identitaire en Europe. Mutatis mutandis, le recours à l’identité pourrait en effet expliquer une bonne partie du raz-de-marée islamiste tunisien dans une société profondément attachée à son ancrage arabo-musulman mais longtemps corsetée dans les images d’Épinal de la kolkhozienne dévoilée, modèle de la femme émancipée promu par Ben Ali, héritier de Bourguiba. Songeons que la pseudo-laïcité tunisienne, en fait une forme élevée de sécularisme sociétal, a été diffusée à grands coups de slogans religieux par l’ingénieux Bourguiba : « Le vrai djihad est économique, travaillez au lieu de jeûner ! », asséna-t-il un jour en sirotant un verre de liquide inconnu (l’image était en noir et blanc) en direct à la télévision d’État. Bien qu’il fût athée en privé, c’est au nom de l’islam qu’il combattit l’influence sociale de l’islam. Peut-être caressait-il le rêve d’en faire « la religion de la sortie de la religion » − à l’image de ce que fut, comme l’a montré Marcel Gauchet, le catholicisme pour la France.

À en croire Geisser, la vague Ennahda, « c’est un peu la Droite populaire ». La comparaison n’est pas tout à fait dénuée de pertinence. Certes, les amis de Lionnel Luca ne tentent nullement d’imposer dans la sphère privée des règles religieuses et morales, mais leur positionnement idéologique n’est pas sans rapport avec l’étrange syncrétisme du mouvement tunisien dont le nom même révèle qu’il ambitionne de conjuguer valeurs traditionnelles et modernité : Ennahda signifie « renaissance », en référence au grand aufklärung arabe de la fin du XIXe siècle qui produisit aussi bien des relectures révolutionnaires-conservatrices du Coran (autour des salafistes Al-Afghani ou Redda), que les fondements d’un sécularisme qui allait accoucher du nationalisme arabe. Les « islamo-conservateurs » ont promis de ne pas toucher au code du statut personnel – donc à l’interdiction de la polygamie et au droit à l’avortement, que les Tunisiennes ont conquis dix ans avant leurs cousines françaises. Ils se contentent de policer leur image en proclamant leur attachement aux valeurs morales ainsi qu’aux vertus du dialogue démocratique. À la différence des Frères, les « ennahdistes » ne passent pas leur temps à répéter que le Coran est leur Constitution. Leur obsession, c’est de former et de diriger un gouvernement d’union nationale. Aussi l’appel au consensus est-il devenu leur nouveau mantra. Bref, les réprouvés d’hier sont les réconciliateurs d’aujourd’hui.

Comme la Droite populaire, Ennahda a fait sienne la mythologie de la « mondialisation heureuse » et s’est engagé à accueillir à bras ouverts les investisseurs étrangers. À l’image de son modèle AKPiste, il ne demande qu’à recevoir l’onction des agences de notation pour rassurer « les marchés » et les créanciers du pays. Identitaires à l’intérieur, ouverts à l’extérieur : voici les deux mamelles de cet « islam de marché » finement décortiqué par Patrick Haenni. Respirez, messieurs les courtiers : Rached Ghannouchi, Steve Jobs, même combat !

Enfin, à l’instar des mouvements identitaires, Ennahda prône une « décolonisation » culturelle, mentale et linguistique qui permettra à la Tunisie d’en finir pour de bon avec soixante-seize ans de protectorat français. « Nous sommes devenus franco-arabes, c’est de la pollution linguistique ! », a lâché Ghannouchi. Plus qu’une déclaration de guerre symbolique à la France, ce dérapage contrôlé est plutôt une preuve paradoxale de son inscription dans la modernité. Non pas celle de l’homme-monde délié de toute appartenance collective, mais celle de l’individu atomisé tentant désespérément de renouer des liens avec de grands référents culturels qu’il relit à son bon plaisir : le Coran, la charia, la Nation. Il faudra s’y faire : le repli étroit autour d’une identité mythifiée n’est ni l’apanage des « fachos » ni le fétiche des authentiques antimodernes. Que cela vous plaise ou non, Ghannouchi est moderne. Comme vous, non ?[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Ceinture !

Ça doit être un effet de mode : tout le monde veut ressembler à François Hollande. Pas être l’heureux vainqueur de la primaire socialiste, ni rompre avec Eva Joly parce qu’elle est antinucléaire et lui fusionnel. On veut se faire hollandais pour perdre du poids. Il a tout perdu et personne ne lui avait rien demandé. Même sa compagne Valérie Trierweiler déclare cette semaine dans Elle (oui, je suis allé chez le coiffeur) : « Je l’aimais, même avec ses kilos. »

Ses kilos, il n’est pas impatient de les reprendre. Nul ne sait si sa taille de sylphide est un argument électoral de poids, mais comme sa masse grasse se trouve être inversement proportionnelle aux intentions de vote qui s’expriment en sa faveur, François Hollande préfère attendre le 6 mai 2012 pour se faire une bonne bouffe.

Il n’est visiblement pas le seul à croire en cette corrélation un peu mystérieuse entre la sveltesse et la politique. François Fillon semble s’en être lui-même convaincu : il vient de mettre la France à la diète.

Sur la picole et la bouffe, la TVA est portée à 7 %. Cela signifie que les bistrots qui n’avaient pas baissé leur prix au moment où la TVA sur la restauration était descendue à 5 % vont illico répercuter la hausse sur leurs tarifs : faudrait pas être en retard deux fois.

Mais la diète décrétée par l’hôte de Matignon suffira-t-elle à la France à retrouver sa taille de guêpe ? Pas sûr ! Dégraisser le mammouth, comme dirait l’autre, est une chose, mais c’est tout le troupeau qui se trimballe un gros cul.

Nous vivons quand même dans un pays où les grandes de lois de décentralisation ne se sont pas traduites par une réduction significative des personnels au niveau de l’État. On embauchait dans les collectivités locales, sans débaucher dans les administrations centrales… C’est le cas pour l’Éducation nationale. C’est le cas pour bien d’autres ministères dont l’administration pourrait fonctionner, selon certains rapports, à 60 % de leur effectif…

Sitôt qu’il était devenu premier président de la Cour des comptes, Philippe Séguin s’était dit effaré par l’ampleur de la gabegie de nos dépenses publiques et l’impérieuse nécessité de réduire les déficits si l’on voulait garder encore un semblant d’État… Certes, il ne s’agissait pas pour lui d’y aller à l’aveugle et d’appliquer bêtement des règles arbitraires, comme celle du « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux »… N’empêche que, malgré les critiques qu’il adressait aux rgppistes[1. La RGPP est la Révision générale des politiques publiques.] un brin psychorigides, Séguin avait changé du tout au tout en tournant au coin de la rue Cambon.

Il avait été de ceux qui avaient porté le fer contre les hérauts de la réduction des déficits publics, les dégraisseurs de mammouths et les pères-la-rigueur. Rétablir les finances de l’État : ça se ferait soi-même et tout le monde avait suffisamment été échaudé par les vaines tentatives d’Alain Juppé en 1995 pour ne pas s’y faire reprendre. L’important était ailleurs : il fallait répondre à l’injonction d’Eudoxe de Cnide : « Il faut sauver les apparences. » Les apparences, c’étaient avant tout celles de l’État-Providence. Entendez par là pas tant l’État qui protège les plus faibles contre les effets de la dérégulation et compense les inégalités, mais l’État dont on ne sait pas très bien comment il tient encore debout sinon par les effets miraculeux de la Providence divine.

« Dieu y pourvoira » ne peut constituer une politique solide. On vient d’en faire l’essai ces dernières décennies.

Certes, quelques doutes parfois nous avaient bien saisi. Le même Philippe Séguin les avait éprouvés, en 1987, lorsque voulant remettre d’équerre les comptes de la Sécurité sociale, il avait confié aux hauts fonctionnaires de son ministère la charge d’établir le déremboursement de certains médicaments… Ils jouèrent à trompe-couillon et, pour des raisons qui tenaient à leur attachement à la rue de Solférino plutôt qu’à celle de Grenelle, ils ne déremboursèrent pas les bons. C’est pourtant dans le même arrondissement. État impartial ? Mon cul !

On moquait ceux qui réclamaient une vigilance accrue sur la dette et les déficits. On riait même beaucoup quand Helmut Kohl décrétait, l’autre côté du Rhin, un plan d’austérité.

Or, ce n’est pas mettre en cause l’Etat-Providence que d’être rigoureux sur l’usage des deniers publics et l’utilité de la dépense : c’est, au contraire, garantir la pérennité de cet État sans lequel l’esprit républicain ne serait rien.

Oui, l’État doit perdre, à l’évidence, de la graisse. Mais l’imparable, pourtant, est là : se mettre au régime, ma bonne dame, ne suffit pas pour retrouver sa forme. Encore faut-il se remettre au sport.

Il faut dégraisser le mammouth et l’amener faire de l’exercice. Oh, certes ! ce n’est pas bien joli un mammouth qui sautille pour perdre du poids, mais c’est rigolo.

Faire sautiller la France : voilà le programme. Et l’entraîneur pour notre pays, nous connaissons. Il ne s’appelle pas Aimé Jacquet, mais François Guizot. La postérité, toujours malencontreuse, a retenu le nom du président du Conseil de Louis-Philippe pour un mot jamais prononcé : « Enrichissez-vous. » Nul ne se souvient qu’il fut, au XIXe siècle, celui qui releva les défis de la révolution industrielle, amenant le chemin de fer là où il le fallait, créant de l’industrie et des foyers d’innovation incomparables.

Oui, il nous faudrait, pour remettre la France à l’entraînement avant la course, un nouveau François Guizot. J’ai beau chercher dans notre histoire récente, je n’en vois qu’un : le Nicolas Sarkozy de 2007, celui qui croyait en l’industrie française, aux grandes filières, à la relance par la compétitivité. C’est pas gagné…

UMP : florilège des vidéos les plus mal-à-droite(s)

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On ne reviendra pas sur le libdup de l’UMP, qui fit suffisamment gloser en son temps. Featuring tous ceux qui veulent changer le monde - et nous constatons chaque jour combien notre monde a changé – il fit inévitablement le buzz sur la toile. Il faut dire qu’on n’avait jamais atteint, jusqu’alors, un tel niveau de ridicule.

Mais c’était sans compter sur la capacité des caciques de la droite à s’autodétruire sous l’oeil impavide d’une caméra, à l’occasion de performances individuelles dont l’inanité et la vulgarité rivalisent aisément avec le clip des Jeunes Pops. J’ai recensé pour vous ces grands moments d’orgueil réublicain et de dignité gaullienne.

Premier nommé, Hervé Morin. On ne sait plus vraiment s’il a rompu -et quand- avec l’UMP, mais il serait dommage de ne pas mentionner le brillant happening dont il est le héros dans la vidéo ci-dessous.

Présentant ses voeux aux adhérents du Nouveau Centre devant un assortiment de casseroles immaculées et rutilantes, l’ancien ministre de la Défense avait expliqué : « mon lieu favori est ma cuisine parce que comme vous le savez, j’aime les bonnes choses, je suis un épicurien. J’aime préparer les repas, et j’aime le bon vin. Bref, je suis français, en quelque sorte ».

Il est vrai qu’à reluquer la vidéo de ce « français en quelque sorte », on se pourlèche les babines. Devant cette collection de poellons et autres faitouts vides, on sent bien que Morin invente un oxymore : l’ascétisme gargantuesque.

Ce épicurisme hyper-minimaliste n’est pas sans rappeler la notion de « frigidité nymphomane », magistralement interprétée par une ancienne camarade de gouvernement du roi de la Téfal, comme vous pouvez le constater ci-dessous.

Soucieuse que nous sommes de ne pas nous répéter, nous vous renvoyons à l’analyse que nous fîmes tantôt de cette belle vidéo. Valérie Pécresse, ministre du Budget en quelque sorte, nous y détaille avec gourmandise les spasmes de ravissement esthétique que lui procure la lecture de « livres de femmes ».

Mais pour son malheur, Valérie Pécresse compte désormais une rivale sérieuse dans la réalisation de « one woman shows » voués à accélérer le processus de mort politique de leurs protagonistes. Car c’est au tour de Nora Berra, cette semaine, de s’auto-immoler par le ridicule en contribuant à une vidéo à la gloire des Jeunes Pops.

Dans ce petit film, celle qui est en quelque sorte sous-ministre aux zénés, et dont la France entière découvre pour la première fois l’existence et le visage, rattrape l’une de ses prestations précédentes. Elle affirme avec chaleur : « les Jeunes Pops, c’est une vraie histoire entre nous. Il y a quelques années, ils étaient à mes côtés. Ils ont fait campagne pour me faire élire au Perlement européen, ils étaient présents aux régionales, et à d’autres échéances électorales, toujours partants, toujours mobilisés, toujours sur le terrain » !

Palsambleu ! Les Jeunes Pops connaissaient donc l’existence de ce diamant de la vie politique française qu’est Nora Berra, et nous l’avaient cachée ? Cruels UMPistes ! Heureusement qu’ils rattrapent le coup, avec l’élégance et le talent cinématographique qu’on leur connaît.

Hélas, parmi ces joyaux de la vidéo politique française, nous ne sommes parvenus à trouver aucune oeuvre qui rende hommage à Claude Guéant comme il le mériterait.

Pour y remédier nous conseillons vivement au premier flic de France d’élaborer une rapide chorégraphie sur la chanson ci-dessous. Avec Morano au micro, ce sera parfait.

L’Egypte : une démocratie sans démocrates ?

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Un million de cairotes manifestent à l'appel des salafistes pour demander l'application de la Charia (juillet 2011). Photo : Jonathan Rachad.

En Egypte, la démocratie ne fait peut-être plus peur à personne. En revanche, les résultats des élections prévues le 28 novembre effraient beaucoup et le score d’Ennahda en Tunisie n’a rien fait pour rassurer les plus craintifs. C’est pourquoi le Conseil suprême des forces armées (CSFA), détenteur temporaire de la souveraineté qui ne se fait aucune illusion sur la composition du futur Parlement et de l’Assemblée Constituante, essaie d’encadrer la majorité à venir.

Confier aux islamistes, certes élus au suffrage universel, la rédaction d’une constitution semble trop périlleux pour l’avenir de Égypte. Pour les généraux égyptiens, si rien n’était fait, la majorité islamiste qui sortira bientôt des urnes aboutirait, tôt ou tard, à une république islamique sunnite, autrement dit à une dictature de la majorité. Pour essayer de jeter les bases d’une démocratie plus ou moins libérale, les actuels tuteurs de Égypte s’emploient donc à fixer en amont les règles qui limiteraient la volonté du peuple et serviraient de « blocs de granit » au futur régime.

C’est le rôle de la charte, un document de 22 articles présenté par le gouvernement égyptien servant en quelque sorte de préambule à une future constitution. Selon la charte, Égypte est un « Etat démocratique et civil dont l’Islam est la religion officielle et la charia la principale source de législation ». La suite du document donne des garanties aux minorités religieuses quant à la liberté de culte et à l’état civil. Volontairement vague – l’ambiguïté constructive étant le premier mérite d’une bonne constitution – affublée de tous les habituels mots valises, la charte a été rédigée pour contourner les questions difficiles qui risquent de plonger la société dans la guerre civile. Tout y est fait pour que chaque Égyptien puisse s’y retrouver aujourd’hui, demain et dans cinquante ans. L’essentiel n’est évidemment pas dans les bonnes – ou mauvaises, selon le point de vue – paroles mais dans les garanties. Et pour garantir les fondements de la future Égypte, les rédacteurs de la charte se sont tournés vers la seule institution capable d’assumer durablement une telle tâche : l’armée.

Afin d’assurer à l’état-major ce rôle d’arbitre constitutionnel et celui de dernier recours de la république, l’article 9 de la charte confère à ses chefs – le CSFA – un contrôle absolu sur son budget. Ni le pouvoir législatif, ni même l’exécutif ne pourraient déterminer la composition du CSFA ou le financement des forces armées. Plus encore, les généraux exigent le droit de désigner 80 des 100 parlementaires qui composeront la Constituante, une manière de garder la main sur les débats et les travaux de cette assemblée si importante.

En clair, il s’agit de créer – certains diraient préserver – un Etat dans l’Etat, le premier, militaire (et donc responsable), exerçant une tutelle sur le second, civil (et donc politicien, populiste et potentiellement irresponsable). Pour dire les choses crûment, si Moubarak jugeait l’Égypte pas assez mûre pour la démocratie, les généraux la pensent trop fragile pour être confiée au peuple.

Sans surprise, les islamistes, Frères musulmans en tête, rejettent le document en bloc. Pour eux, le terme « civil » est inadmissible. Aux yeux des rédacteurs de la charte ce mot ambigu revêt deux rôles : calmer les craintes de ceux qui redoutent un gouvernement militaire (et notamment les islamistes) et rassurer les partisans d’un Etat laïc. C’est cette dernière acception que les Frères Musulmans – qui n’ont guère apprécié, rappelons-le, le récent plaidoyer d’Erdogan en faveur de la laïcité turque – redoutent et refusent. Pour eux, ce mot est un cheval de Troie qu’il faut laisser hors de la cité. Les islamistes radicaux, notamment les salafistes du parti Nour (en arabe « lumière »), veulent aller encore plus loin et éliminer toute référence à une autre religion car, selon eux, ce terme risque de légitimer des croyances que l’islam estime païennes.

Sur le rôle particulier de l’armée et du CSFA, l’opposition à la charte est encore plus large. Pour les islamistes, prêts, malgré quelques réserves, à s’inspirer de l’exemple turc de l’AKP, il n’est pas question de laisser l’armée égyptienne imiter son homologue turque. De leur côté, les forces laïques et démocrates se demandent qui craindre davantage : les islamistes ou les généraux.

En toute logique, les salafistes appellent à manifester vendredi 18 novembre contre ce qu’ils qualifient de « projet américain ». Mais leur principal argument est moins paranoïaque et plus redoutable qu’il n’y paraît : aucune charte décrétée par un pouvoir transitoire ne saurait limiter le suffrage universel. A l’issue du référendum de mars dernier, 80% des votants ont approuvé un scenario précis de passation de pouvoir : élections législatives puis désignation par le nouveau parlement d’une assemblée constituante composée d’une centaine de ses membres. Il n’y était fait mention d’aucune charte constitutionnelle.

Cette innovation des « militaires » doit être replacée dans le contexte de la guerre larvée entre l’armée et les islamistes. Depuis février, bien avant la chute de Moubarak, ces deux groupes ennemis se regardent en chiens de faïence. Si, depuis la chute de Moubarak, une certaine paix froide a prévalu, il s’agit plus d’une trêve que d’une véritable alliance. Or, les élections du 28 novembre étant sur le point de créer une nouvelle légitimité démocratique aux dépens de l’armée, même si les généraux arrivent à faire passer leur charte, une fois le nouveau Parlement réuni, tout sera à refaire.

Et depuis 1789 on sait que les assemblées convoquées ne se comportent pas toujours comme prévu…

Ne tuons pas le castor avant d’avoir eu la peau de l’ours !

Jean-Paul Sartre n’appelait pas sa belle acolyte, Simone de Beauvoir, « ma poulette », « cocotte », « ma colombe » ou encore « bibiche », mais – répugnant à faire comme tout le monde (sauf en matière politique) – le philosophe appelait sa muse agrégée… « le castor » .

C’est pour cette raison qu’après avoir chanté le bouc Suisse, le casoar à casque et le rhinocéros de java, je tenais à aborder la question du castor canadien qui est en ce moment, comme dit l’expression consacrée, dans-la-tourmente-médiatique.

En effet, alors que les nations européennes, ivres de frivolités, ressassent à longueur de G20 de faux problèmes superficiels et futiles, le Canada, ce pays sous-peuplé à l’accent pittoresque, s’interroge avec le plus grand sérieux sur cette question décisive : faut-il changer d’emblème, et remplacer le castor par l’ours polaire ? C’est la sénatrice conservatrice Eaton qui a jeté ce pavé dans la marre aux canards de l’identité nationale en déclarant : « Il est temps que le castor soit mis de côté comme emblème national ou du moins qu’il partage l’honneur avec l’imposant ours polaire ». C’est peu dire que Nicole Eaton n’aime pas l’astucieux rongeur à queue plate, qu’elle voit méprisamment comme un « rat aux dents anormales ». La pénible sénatrice castorophobe brandit d’ailleurs, à l’appui de sa méfiance pointilleuse, des arguments fallacieux en peau d’âne : « Les symboles d’un peuple ne sont pas pérennes, ils peuvent changer à travers l’Histoire afin de refléter l’ethos de la population et l’esprit de la nation ». Le canadien du jour ressemblerait donc davantage à un ours (ce prédateur un peu crétin aux griffes acérées qui est partout en voie de disparition…) qu’à un castor, cet animal brillant, architecte et menuisier, qui est connu pour construire des ouvrages d’art aussi divers que des barrages, des viaducs à Millau, des Clair de lune à Maubeuge ou encore des ponts à haubans ! Et le Français moyen, devrait-il abandonner le coq patriote pour le berger des Pyrénées à poil long ?

Certes le castor est un animal ravageur ; nous devons à Henri Prades, fondateur du groupe d’archéologique amateur de Painlevé en 1958, cette maxime pleine de sagesse : « Pour sauver un arbre, mangez un castor ! » Mais quoi ? Cet animal habille parfois les femmes, à l’instar du lapin, du chinchilla, du nylon d’élevage, du satin doux et du coton commun.

Espiègle, le journal National Post notait que si le Canada devait un jour opter pour l’ours polaire comme emblème national, il devrait partager l’encombrante icône poilue avec la Coca-Cola Company qui truffe, depuis des lustres, ses harassants films publicitaires de plantigrades balourds.

Aux dernières nouvelles Nicole Eaton n’a pas eu gain de cause. Le castor se marre, m’a-t-on dit, et l’ours reste dans le chapeau !

La laïcité face aux religions

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Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?

Catherine Kintzler[1. Catherine Kintzler est philosophe. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages dont Qu’est-ce que la laïcité ? Vrin, 2007. Elle anime le site « Mezetulle ».] Il n’y a pas à choisir entre islam et République, car il n’y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions : renoncer à leur pouvoir civil ainsi qu’à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.

Peut-être, mais l’adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d’une république laïque. Partout où la solidarité civile s’efface, un boulevard s’ouvre devant la marchandisation et devant l’action d’associations qui s’engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n’y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c’est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois de septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?

A ma connaissance il n’y a pas d’interdiction visant l’acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d’autrui ou qui troublent l’ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l’interdit. Il faut au moins qu’un rassemblement ou une manifestation susceptible d’entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l’ordre public. On n’interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d’autrui – par exemple le droit d’aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !

Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d’une opération de communication dans laquelle, en l’occurrence, le Ministre de l’Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L’un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d’une répression discriminatoire et pour réclamer à l’Etat des moyens matériels. Apparaît alors l’idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l’égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance » et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s’y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu’elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…

C’est cela. La liberté des cultes n’est comparable, ni au droit à l’instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ». On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j’ai le droit de m’acheter une voiture de luxe, et si je n’en ai pas les moyens, il n’appartient pas à l’Etat de m’y aider. Il s’agit d’un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d’être propriétaire inclut le droit de refuser de l’être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J’ajoute à cela trois remarques :
– lorsqu’une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
– s’agissant d’offices religieux, il n’est pas exclu d’envisager d’organiser plusieurs services successifs en cas d’affluence,
– la proposition de financement public fait comme si l’exercice d’un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s’il n’y avait qu’un seul incroyant, il aurait le droit d’objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.
Quant à l’argument de l’égalité entre les cultes, il s’appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d’autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition… donc il faudrait rétablir l’égalité en injectant de l’argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd’hui…

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…

C’est impossible en effet. On prétend qu’il y aurait un problème parce que l’islam s’est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n’a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s’applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car « ouverte » ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l’escarcelle du Front national n’est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d’années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles. Deux dérives symétriques et complices permettent d’expliquer ces mouvements. La première dérive, je l’appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique – où s’applique rigoureusement le principe de neutralité – le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l’Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d’extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l’espace civil en exigeant qu’il se soumette à l’abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l’autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l’effacement dans l’espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?

Oui. L’un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d’extrême droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l’occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d’amollir la laïcité, d’en nier l’essence au point d’introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l’autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d’appartenances particulières, à force de dissoudre l’idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l’ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime – autant dire qu’il réclame l’abolition de la liberté d’opinion. Comment s’étonner que l’extrême droite, criant à l’abandon de la laïcité, n’ait plus qu’à s’emparer d’un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l’on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugée contraire aux droits de l’homme.

Il faut distinguer d’une part la question du port du voile, qui n’est visé par aucune interdiction dans l’espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l’autorité publique (école publique incluse), et d’autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l’homme, il me semble qu’elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?

Je ne m’interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu’il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu’on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu’un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu’un entend imposer une manière de vivre à autrui, j’ai le droit et le devoir de m’en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?

Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d’abord obtenir les signatures d’élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C’est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?

Nous sommes entourés de pays où existe une religion d’Etat, et où cependant la liberté de pensée s’exerce, comme au Royaume-Uni. En Grèce, la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d’Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d’Etat devient contraire à la liberté de pensée et d’expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu’elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d’Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat – qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants – et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?

Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d’Etat tolérant. En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s’inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l’athéisme, il est minimaliste.
Il s’ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j’ai cités, le fait d’avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c’est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.

Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu’en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s’il devient religion d’Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu’un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s’appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s’inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…

Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d’une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l’autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l’existence d’une religion d’Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n’est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c’est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce à s’imposer à tous, et renonce à s’ériger en pouvoir civil : qu’elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse, si une religion dominante veut s’imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l’invention de la laïcité lui est historiquement liée.

L’« erreur technique » de Standard and Poor’s

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« Suite à une erreur technique, un message a été automatiquement diffusé à certains abonnés au portail de S&P Global Credit indiquant que la note de crédit de la France avait été changée… Ce n’est pas le cas : la note de la République française est inchangée à AAA, assortie d’une perspective stable, et cet incident n’est pas lié à une quelconque activité de surveillance de la note. » C’est en ces termes que l’agence de notation Standard et Poor’s vient de rectifier son tir.

Aucune excuse, aucun regret. Faudrait pas trop en demander. Chez ces gens-là, Monsieur, on ne commet pas de faute, on fait des « erreurs techniques », comme si la notation d’un pays ne résultait pas d’une appréciation elle-même technique. La techné a bon dos, comme ne le disait pas Heidegger.

Laissons libre court à l’imagination. Comment cette « erreur » a-t-elle pu se produire ? Cherchons le technicien, puisque, nous dit-on, elle est technique. C’est soit un technicien informatique, soit un technicien de surface.

Pour le second, le procès est clair : il avait son balai en main, il passait la serpillère dans un bureau de S&P Global Credit quand son téléphone se met à sonner. C’est un SMS de sa femme. Elle lui dit qu’elle le quitte. Lui prend ses dix doigts et se met à taper comme un malade en sanglotant. Il sanglote tellement que ses larmes inondent le clavier : « Si tu reviens, j’annule tout. » Trois secondes plus tard : « Mon chéri, je reviens. D’ailleurs, le SMS que je t’ai envoyé n’était qu’une erreur technique. » Lui ne tient plus, il annule tout, pour lever les bras au ciel et maudire cette foutue technique. « Fucking technik », s’exclame-t-il dans un américain approximatif qui ne fera oublier à personne ses origines du Kentucky. Submergé d’émotion telle une moule que les remous océans viennent décrocher de son rocher, il lâche son balai dont le manche vient malencontreusement cogner le premier clavier à sa proximité.

Et là, Dieu seul sait comment ça se passe, un mail est envoyé à « certains abonnés de S&P Global Credit » pour leur indiquer « que la note de crédit de la France avait été changée ». Ça tient à quoi, la note de crédit de la France ? À pas grand-chose ! Enfin, pas grand-chose si on se place du point de vue des marchés et des Etats. Mais ça tient à beaucoup si l’on prend en considération l’amour éperdu qu’un technicien de surface originaire du Kentucky porte à sa demi-salope de femme.

Ce ne sont là, bien entendu, que conjectures. L’erreur technique peut être aussi d’origine informaticienne. Chez Standard and Poor’s, on est humain. Trop humain ? On n’a pas assez de temps de cerveau disponible pour lire Nietzsche, donc on boit du Coca Cola. Et quand on en a assez bu, on se met à embaucher des informaticiens légèrement débiles. Comme on veut être extrêmement bien noté par la Cotorep, parce que la notation il n’y a que ça de vrai, on leur confie des postes à responsabilité. Et là, que voulez-vous, ils commettent des « erreurs techniques », les mongolitos. Le dernier s’appelait John Doe. Oh, il n’était pas bien méchant, juste ce qu’il faut pour faire quota Cotorep chez Standard and Poor’s. Or, l’autre soir, son chef de bureau avait une date avec l’une des rares filles de New York que DSK ne s’était pas tapée. Allah est grand : une quasi vierge ! Il y va, abandonnant John Doe à la surveillance des computers qui étaient face à lui. Et l’autre grand dadet, que fit-il ? Il a dégradé la note de la France, en croyant moucher la morve qui lui coulait du nez avec un clavier.

Ce sont là les deux explications les plus rationnelles qui me viennent à l’esprit sur le communiqué lâché dans la nature par Standard & Poor’s. Il y en a peut-être d’autres. Très certainement d’ailleurs.

Les esprits les plus malveillants pourraient croire que ce mail d’information est parti trop tôt, mais qu’il était déjà rédigé au vu du différentiel franco-allemand sur les taux d’obligation à dix ans. L’un et l’autre pays connaissent, ces jours-ci, un écart jamais atteint sur le marché de la dette, malgré la notation identique du triple A.

Ce qu’en revanche, l’on pourra dire à ces Messieurs de Standard & Poor’s, c’est qu’une certaine élégance française appelle, en cas de faute, à l’excuse sinon aux regrets. Peut-être n’ont-ils pas vu Clovis briser le vase de Soissons. Peut-être ne savent-ils comment Richelieu met un siège à La Rochelle. Peut-être ignorent-ils ce que le mot France veut dire. Mais un jour, il faudra bien leur ficher, au nom de l’esprit français, un coup de boule de ma part.

Europe : un sauvetage tiré par les cheveux.

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Pour Romain Pigenel, tenancier de l’excellent blog Variae, « le déclin de l’Europe se mesure au fait que nous devons faire la quête auprès d’un bonhomme au brushing aussi immonde ».

Il y va un peu fort, l’ami Pigenel. On ne fait pas la quête. On invite « nos amis chinois » à placer un peu de leurs colossales réserves en Europe, au lieu de ne les investir que dans le dollar.
En tout cas, une chose est certaine : en ces temps troublés, c’est l’Empire du Milieu qui propose les plus belles raies de côté.

Le sauvetage capilotracté de l’Europe, était quant à lui planifié de longue date par une femme « de tête ». En effet, Angela Merkel s’entraine depuis longtemps à couper les cheveux en quatre :

Cependant que la « Chinallemagne », comme dirait l’économiste Jean-Michel Quatrepoint, s’appliquait à sauver notre continent d’une faillite assurée, un certain nombre de « pays émergents » manifestaient une indifférence pour le moins échevelée :


L’Inde, un « géant » capillairement discret

Evo Morales, héritier capillaire de Bernard Thibault, est lui aussi un syndicaliste révolutionnaire.

Le plus regrettable, dans cette affaire, c’est que, sur le plan national, l’organisation funeste d’un certain nombre de « primaires », nous a définitivement privés de deux grands leaders potentiels. Car, si nous connaissons tous l’expression « cheveux courts, idées courtes », nous méconnaissons à tort le fameux adage « coupe au bol, idées folles ».

Tout comme Nicolas Hulot face à Eva Joly, Martine Aubry n’a vraiment pas eu de bol face à François Hollande

Face à ces innombrables difficultés, que ce soit en politique intérieure ou sur le plan européen, une chose est sûre : un besoin de stabilité et de continuité dans l’action se fait sentir. Pour y remédier, nos valeureux ancêtres Capétiens avaient eu une bonne idée, en substituant à l’élection, l’hérédité. Peut-être aurions nous intérêt à agir de même ?

Le Dauphin et son cadet.
Pour Liliane Bettencourt, amie de la famille Pierre et Jean « le valent bien »

Et puis comme de toute façon, nous serons tous tondus à la Libération….

Immigration : chance pour la France moisie ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Réchy débattent du film Intouchables.

Il y a des jours où tout se ligue contre vous. Emergeant du cinéma où j’avais vu Intouchables, je luttais péniblement contre les bons sentiments qui m’envahissaient en maudissant Pascal Riché – à qui revient l’idée de ferrailler sur ce film devenu un « phénomène de société » – lorsque j’ai entendu une voix qui m’appelait. Pas de panique, je n’ai pas été frappée par un syndrome Jeanne d’Arc, la voix était humaine et sortait d’un kiosque chargé de bonbons, nougats, chouchous et autres confiseries. Le genre de truc qui vous bousille les dents rien qu’en regardant et réveille l’enfant qui sommeille en vous au risque d’anéantir des années de poisson vapeur-brocolis avec une Badoit s’il vous plait. Alexandre, souverain de ce royaume gourmand, m’a invitée avec un grand sourire à prendre ce que je voulais.

Il faut vous dire qu’Alexandre est abonné à Causeur et qu’en plus des oursons en chocolat et des boucles d’oreilles en forme de cerises en gélatine 100 % chimique, j’ai eu droit à des douceurs en forme de compliments – que, contrairement aux bonbons, je partage volontiers avec mes camarades. Après ça, essayez de vous énerver contre l’unanimisme du Bien ! Et comme si la tâche n’était pas assez compliquée, je découvre que Télérama et Les Inrocks n’ont pas aimé le film, aimablement qualifié par le second de « fable relou et démagogique ». Tant pis, je me résignerai à avoir raison avec les Inrocks plutôt que tort avec Le Monde. À vrai dire, ma lune de miel avec l’hebdo de la gauche branchée risque d’être assez courte : la lecture de l’article m’apprend que l’un des défauts d’Intouchables tient au fait que si « les pratiques culturelles de la classe dominante sont raillées, les signes matériels de richesse (grosse voiture, avion privé) sont considérés avec la plus grande bienveillance. » En somme, le problème n’est pas qu’Intouchables soit caricatural, mais qu’il ne le soit pas assez dès lors que le riche est non seulement cultivé mais éminemment sympathique.

Inutile de rappeler le « pitch » de cette sympathique comédie populaire, il fallait être retiré dans un ermitage pour y échapper. Du reste, quand on est bon public, ce qui est mon cas, on ne s’ennuie pas, en tout cas beaucoup moins qu’aux Chtis. Autant l’avouer, j’ai même ri, moins souvent que mes voisins mais à plusieurs reprises, par exemple quand le gentil riche (qui a échappé par la grâce du handicap à la malédiction de sa classe) tente d’initier le gentil pauvre aux beautés de la musique classique, et que le pauvre en question percute sur « Les Quatre Saisons » : « Ça je connais ! Vous êtes aux Assedic de Paris, votre temps d’attente durera environ deux ans ». Et puis, Omar Sy est beau comme Harry Roselmack et j’ai toujours eu un faible pour Cluzet. Bref, si vous n’avez pas accompli votre devoir citoyen en salle obscure, Intouchables sera parfait pour un dimanche soir ramollo lors de la diffusion télé.

Seulement, on n’est pas là pour rigoler. Intouchables n’est pas un divertissement mais – dixit Le Monde – une « métaphore sociale généreuse ». Reste à comprendre la morale de cette fable. Au premier degré, elle se décline en quelques vérités qu’on a tendance à oublier. Primo, derrière tout zyva à capuche pourrissant la vie de ses concitoyens, se cache un être humain fraternel et sensible. Deuxio, un riche peut sauver son âme grâce à l’art et aux tragédies de la vie – dans le film, les riches qui ont la malchance d’être valides font penser aux patrons de Dickens. Tertio, la différence c’est vachement chouette et ça enrichit tout le monde. Ah, j’allais oublier : un petit pétard ça ne fait pas de mal.

Que ce conte de fées ait peu de choses à voir avec la réalité de la France contemporaine (même s’il s’inspire d’une histoire vraie) n’est pas un problème en soi. Les films de Capra mettent aussi en scène une humanité à peu près inconnue au bataillon ou en tout cas fortement minoritaire. Après tout, on aimerait que les riches soient cultivés, que les petits voyous fassent un usage plus fréquent de leur grand cœur et que la diversité des cultures chère à Jacques Chirac ait balayé le choc du même nom. Sauf que le message subliminal et politique du film est autrement ambitieux. C’est encore vers l’honorable critique du Monde – que l’on a connu plus difficile – qu’il faut se tourner : selon lui, la force d’Intouchables est de montrer « tout l’intérêt de l’association entre la Vieille France paralysée sur ses privilèges et la force vitale de la jeunesse issue de l’immigration. »

L’immigration est une chance pour la France moisie et même sa seule chance de se régénérer : que voilà une chanson neuve ! On pourrait me dire que Molière avait déjà tout inventé avec ses soubrettes et ses valets qui subvertissent l’ordre établi, permettant à l’amour de triompher des convenances et des barrières sociales. L’ennui, c’est qu’il n’y a plus de vieux monde à détruire, plus de vieille France à abattre : le discours dominant d’aujourd’hui n’est pas celui de l’ami qui dit au gentil riche qu’il faut se méfier de « ces gens-là », mais celui de Driss qui rappelle que la culture classique c’est chiant (et, bien sûr, discriminant) ou que le rap est la vraie poésie de notre temps. Les vrais puissants ne chuchotent pas aux dîners du Siècle, ils claironnent sur Canal +. Mais qu’on se rassure : aux dîners du Siècle, on parle déjà comme sur Canal +.

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Ennahda : le Doha sur la couture du pantalon

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Quel est le point commun entre Nicolas Sarkozy, Hillary Clinton, Tzipi Livni et Rached Ghannouchi ? Non, ils n’ont pas le même tailleur (quoique…). Vous séchez ? En grands de ce monde, ils ont un ami commun : l’émir du Qatar, Hamad ben Khalifa II, qui les a tous reçus dans son humble demeure princière. Eh oui, le bailleur de fonds de la guerre en Libye, gentleman warrior d’une opération de l’OTAN qui fit 40 000 morts parmi la population libyenne pour déloger l’Ubu fou de Tripoli, a l’art des amitiés contradictoires.

Tout récemment, après la victoire tonitruante du parti Ennahda aux premières élections libres tunisiennes, l’émir a officiellement rencontré Rached Ghannouchi, le vénérable « cheikh » du mouvement islamiste. Pas ingrat, ce dernier vient de lui retourner la politesse en le conviant aux premières séances de l’Assemblée constituante nouvellement élue. Dans les rangs non-islamistes, qui représentent 60% des électeurs tunisiens, ne l’oublions pas, on se dit choqué par l’invitation. Qu’un observateur étranger assiste à la nuit de noces entre la Tunisie et la démocratie n’est pas évident aux yeux de tous, surtout lorsque l’on soupçonne l’heureux élu de sérieux penchants phallocratiques voire de tentations polygamiques. Pour Ennahda, le calcul est sans doute autre : s’acheter les bonnes grâces de l’Occident en invitant leur allié, les mauvaises langues diront leur créancier, commun.

Qu’importe, me direz-vous, seule l’intention compte. Et sur ce plan, Ghannouchi ne manque pas de gratitude, qualifiant l’émir qatari de « protecteur des révolutions arabes ». Rien que ça ! Après tout, comment lui donner tort puisque non contente de propulser le PSG en tête du championnat, la dynastie Al-Khalifa s’est faite la muse de la démocratie à Tunis, au Caire, à Benghazi et à Homs. Savamment servie par une diplomatie du carnet de chèques et le soft power panarabe d’Al Jazira, gageons que cette passion pour le pluralisme ne s’arrêtera pas là. Avec tant de bonnes intentions, l’émir du Qatar financera certainement une prochaine campagne de démocratisation… à domicile.

Les identitaires ont gagné…en Tunisie

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Rached Ghannouchi et la direction d'Ennahda. Photo : Magharebia.

Moins de dix mois après l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, le brasier reprendrait en Tunisie. Cette fois, ce ne sont plus de pauvres hères en mal de considération sociale qui s’immoleraient mais une société tout entière, passée sans contradiction majeure de la révolte à l’affirmation identitaire. Avec plus de 40 % des suffrages, le mouvement islamiste Ennahda a remporté les premières élections libres du pays, après cinquante-cinq ans de bourrage d’urnes et de plébiscites autoproduits par l’État-parti néo-destourien. La candeur du « Printemps arabe » passée, la bise islamiste serait venue, remplaçant l’hydre autoritaire Ben Ali par le non moins diabolique Ghannouchi. L’ennui, c’est que cette belle histoire n’est que simplification et boules de gomme. Tenez, je vous livre un scoop ignoré par la majorité des médias : en neuf mois, la société tunisienne n’a pas bougé ![access capability= »lire_inedits »]

Les citoyens « modernes » et « laïques » n’ont pas laissé place à de rétrogrades ouailles pleines de ressentiment envers le monde judéo-chrétien, ne rêvant qu’à une sublime régression au temps des pieux ancêtres de l’islam (salaf-al-islam dans le texte). Les aspirations populaires d’hier n’ont pas changé : en donnant la parole aux sans-voix de la Tunisie de l’intérieur ainsi qu’à la bourgeoisie pieuse et à une certaine classe moyenne conservatrice des grandes villes qui forment la coalition sociale habituelle des forces islamistes, le scrutin n’a fait que les refléter à une grande échelle.

De ce côté-ci de la Méditerranée, l’interprétation du succès d’Ennahda tourne à la foire d’empoigne : d’un côté les « islamo-vigilants » associent dans un même axe du Mal salafistes, Frères musulmans, AKPistes et autres khomeinistes, alors que tout ce petit monde se déteste copieusement, au point de pouvoir s’allier avec des puissances chrétiennes pour se combattre ; de l’autre les béats de la démocratie procédurale qui voient en Ghannouchi un « démocrate-chrétien » sauce verte. Ainsi, Moncef Marzouki, l’autre exilé historique dont le Congrès pour la République arrive − très loin derrière − en deuxième position, va jusqu’à comparer son pieux comparse et futur allié à Angela Merkel (!). On espère qu’en échange, il ne gagnera rien de moins que la présidence de la République. Le palais de Carthage vaut bien un léchage de sabbat !

Sérieusement, pour parler comme un « caïman » défraichi, de quoi le bulletin de vote Ghannouchi est-il vraiment le nom ?
Spécialiste incontesté de la Tunisie et longtemps interdit de séjour sous Ben Ali, le chercheur Vincent Geisser a osé une analogie audacieuse en assimilant le vote Ennahda à la vogue identitaire en Europe. Mutatis mutandis, le recours à l’identité pourrait en effet expliquer une bonne partie du raz-de-marée islamiste tunisien dans une société profondément attachée à son ancrage arabo-musulman mais longtemps corsetée dans les images d’Épinal de la kolkhozienne dévoilée, modèle de la femme émancipée promu par Ben Ali, héritier de Bourguiba. Songeons que la pseudo-laïcité tunisienne, en fait une forme élevée de sécularisme sociétal, a été diffusée à grands coups de slogans religieux par l’ingénieux Bourguiba : « Le vrai djihad est économique, travaillez au lieu de jeûner ! », asséna-t-il un jour en sirotant un verre de liquide inconnu (l’image était en noir et blanc) en direct à la télévision d’État. Bien qu’il fût athée en privé, c’est au nom de l’islam qu’il combattit l’influence sociale de l’islam. Peut-être caressait-il le rêve d’en faire « la religion de la sortie de la religion » − à l’image de ce que fut, comme l’a montré Marcel Gauchet, le catholicisme pour la France.

À en croire Geisser, la vague Ennahda, « c’est un peu la Droite populaire ». La comparaison n’est pas tout à fait dénuée de pertinence. Certes, les amis de Lionnel Luca ne tentent nullement d’imposer dans la sphère privée des règles religieuses et morales, mais leur positionnement idéologique n’est pas sans rapport avec l’étrange syncrétisme du mouvement tunisien dont le nom même révèle qu’il ambitionne de conjuguer valeurs traditionnelles et modernité : Ennahda signifie « renaissance », en référence au grand aufklärung arabe de la fin du XIXe siècle qui produisit aussi bien des relectures révolutionnaires-conservatrices du Coran (autour des salafistes Al-Afghani ou Redda), que les fondements d’un sécularisme qui allait accoucher du nationalisme arabe. Les « islamo-conservateurs » ont promis de ne pas toucher au code du statut personnel – donc à l’interdiction de la polygamie et au droit à l’avortement, que les Tunisiennes ont conquis dix ans avant leurs cousines françaises. Ils se contentent de policer leur image en proclamant leur attachement aux valeurs morales ainsi qu’aux vertus du dialogue démocratique. À la différence des Frères, les « ennahdistes » ne passent pas leur temps à répéter que le Coran est leur Constitution. Leur obsession, c’est de former et de diriger un gouvernement d’union nationale. Aussi l’appel au consensus est-il devenu leur nouveau mantra. Bref, les réprouvés d’hier sont les réconciliateurs d’aujourd’hui.

Comme la Droite populaire, Ennahda a fait sienne la mythologie de la « mondialisation heureuse » et s’est engagé à accueillir à bras ouverts les investisseurs étrangers. À l’image de son modèle AKPiste, il ne demande qu’à recevoir l’onction des agences de notation pour rassurer « les marchés » et les créanciers du pays. Identitaires à l’intérieur, ouverts à l’extérieur : voici les deux mamelles de cet « islam de marché » finement décortiqué par Patrick Haenni. Respirez, messieurs les courtiers : Rached Ghannouchi, Steve Jobs, même combat !

Enfin, à l’instar des mouvements identitaires, Ennahda prône une « décolonisation » culturelle, mentale et linguistique qui permettra à la Tunisie d’en finir pour de bon avec soixante-seize ans de protectorat français. « Nous sommes devenus franco-arabes, c’est de la pollution linguistique ! », a lâché Ghannouchi. Plus qu’une déclaration de guerre symbolique à la France, ce dérapage contrôlé est plutôt une preuve paradoxale de son inscription dans la modernité. Non pas celle de l’homme-monde délié de toute appartenance collective, mais celle de l’individu atomisé tentant désespérément de renouer des liens avec de grands référents culturels qu’il relit à son bon plaisir : le Coran, la charia, la Nation. Il faudra s’y faire : le repli étroit autour d’une identité mythifiée n’est ni l’apanage des « fachos » ni le fétiche des authentiques antimodernes. Que cela vous plaise ou non, Ghannouchi est moderne. Comme vous, non ?[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Ceinture !

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Ça doit être un effet de mode : tout le monde veut ressembler à François Hollande. Pas être l’heureux vainqueur de la primaire socialiste, ni rompre avec Eva Joly parce qu’elle est antinucléaire et lui fusionnel. On veut se faire hollandais pour perdre du poids. Il a tout perdu et personne ne lui avait rien demandé. Même sa compagne Valérie Trierweiler déclare cette semaine dans Elle (oui, je suis allé chez le coiffeur) : « Je l’aimais, même avec ses kilos. »

Ses kilos, il n’est pas impatient de les reprendre. Nul ne sait si sa taille de sylphide est un argument électoral de poids, mais comme sa masse grasse se trouve être inversement proportionnelle aux intentions de vote qui s’expriment en sa faveur, François Hollande préfère attendre le 6 mai 2012 pour se faire une bonne bouffe.

Il n’est visiblement pas le seul à croire en cette corrélation un peu mystérieuse entre la sveltesse et la politique. François Fillon semble s’en être lui-même convaincu : il vient de mettre la France à la diète.

Sur la picole et la bouffe, la TVA est portée à 7 %. Cela signifie que les bistrots qui n’avaient pas baissé leur prix au moment où la TVA sur la restauration était descendue à 5 % vont illico répercuter la hausse sur leurs tarifs : faudrait pas être en retard deux fois.

Mais la diète décrétée par l’hôte de Matignon suffira-t-elle à la France à retrouver sa taille de guêpe ? Pas sûr ! Dégraisser le mammouth, comme dirait l’autre, est une chose, mais c’est tout le troupeau qui se trimballe un gros cul.

Nous vivons quand même dans un pays où les grandes de lois de décentralisation ne se sont pas traduites par une réduction significative des personnels au niveau de l’État. On embauchait dans les collectivités locales, sans débaucher dans les administrations centrales… C’est le cas pour l’Éducation nationale. C’est le cas pour bien d’autres ministères dont l’administration pourrait fonctionner, selon certains rapports, à 60 % de leur effectif…

Sitôt qu’il était devenu premier président de la Cour des comptes, Philippe Séguin s’était dit effaré par l’ampleur de la gabegie de nos dépenses publiques et l’impérieuse nécessité de réduire les déficits si l’on voulait garder encore un semblant d’État… Certes, il ne s’agissait pas pour lui d’y aller à l’aveugle et d’appliquer bêtement des règles arbitraires, comme celle du « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux »… N’empêche que, malgré les critiques qu’il adressait aux rgppistes[1. La RGPP est la Révision générale des politiques publiques.] un brin psychorigides, Séguin avait changé du tout au tout en tournant au coin de la rue Cambon.

Il avait été de ceux qui avaient porté le fer contre les hérauts de la réduction des déficits publics, les dégraisseurs de mammouths et les pères-la-rigueur. Rétablir les finances de l’État : ça se ferait soi-même et tout le monde avait suffisamment été échaudé par les vaines tentatives d’Alain Juppé en 1995 pour ne pas s’y faire reprendre. L’important était ailleurs : il fallait répondre à l’injonction d’Eudoxe de Cnide : « Il faut sauver les apparences. » Les apparences, c’étaient avant tout celles de l’État-Providence. Entendez par là pas tant l’État qui protège les plus faibles contre les effets de la dérégulation et compense les inégalités, mais l’État dont on ne sait pas très bien comment il tient encore debout sinon par les effets miraculeux de la Providence divine.

« Dieu y pourvoira » ne peut constituer une politique solide. On vient d’en faire l’essai ces dernières décennies.

Certes, quelques doutes parfois nous avaient bien saisi. Le même Philippe Séguin les avait éprouvés, en 1987, lorsque voulant remettre d’équerre les comptes de la Sécurité sociale, il avait confié aux hauts fonctionnaires de son ministère la charge d’établir le déremboursement de certains médicaments… Ils jouèrent à trompe-couillon et, pour des raisons qui tenaient à leur attachement à la rue de Solférino plutôt qu’à celle de Grenelle, ils ne déremboursèrent pas les bons. C’est pourtant dans le même arrondissement. État impartial ? Mon cul !

On moquait ceux qui réclamaient une vigilance accrue sur la dette et les déficits. On riait même beaucoup quand Helmut Kohl décrétait, l’autre côté du Rhin, un plan d’austérité.

Or, ce n’est pas mettre en cause l’Etat-Providence que d’être rigoureux sur l’usage des deniers publics et l’utilité de la dépense : c’est, au contraire, garantir la pérennité de cet État sans lequel l’esprit républicain ne serait rien.

Oui, l’État doit perdre, à l’évidence, de la graisse. Mais l’imparable, pourtant, est là : se mettre au régime, ma bonne dame, ne suffit pas pour retrouver sa forme. Encore faut-il se remettre au sport.

Il faut dégraisser le mammouth et l’amener faire de l’exercice. Oh, certes ! ce n’est pas bien joli un mammouth qui sautille pour perdre du poids, mais c’est rigolo.

Faire sautiller la France : voilà le programme. Et l’entraîneur pour notre pays, nous connaissons. Il ne s’appelle pas Aimé Jacquet, mais François Guizot. La postérité, toujours malencontreuse, a retenu le nom du président du Conseil de Louis-Philippe pour un mot jamais prononcé : « Enrichissez-vous. » Nul ne se souvient qu’il fut, au XIXe siècle, celui qui releva les défis de la révolution industrielle, amenant le chemin de fer là où il le fallait, créant de l’industrie et des foyers d’innovation incomparables.

Oui, il nous faudrait, pour remettre la France à l’entraînement avant la course, un nouveau François Guizot. J’ai beau chercher dans notre histoire récente, je n’en vois qu’un : le Nicolas Sarkozy de 2007, celui qui croyait en l’industrie française, aux grandes filières, à la relance par la compétitivité. C’est pas gagné…

UMP : florilège des vidéos les plus mal-à-droite(s)

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On ne reviendra pas sur le libdup de l’UMP, qui fit suffisamment gloser en son temps. Featuring tous ceux qui veulent changer le monde - et nous constatons chaque jour combien notre monde a changé – il fit inévitablement le buzz sur la toile. Il faut dire qu’on n’avait jamais atteint, jusqu’alors, un tel niveau de ridicule.

Mais c’était sans compter sur la capacité des caciques de la droite à s’autodétruire sous l’oeil impavide d’une caméra, à l’occasion de performances individuelles dont l’inanité et la vulgarité rivalisent aisément avec le clip des Jeunes Pops. J’ai recensé pour vous ces grands moments d’orgueil réublicain et de dignité gaullienne.

Premier nommé, Hervé Morin. On ne sait plus vraiment s’il a rompu -et quand- avec l’UMP, mais il serait dommage de ne pas mentionner le brillant happening dont il est le héros dans la vidéo ci-dessous.

Présentant ses voeux aux adhérents du Nouveau Centre devant un assortiment de casseroles immaculées et rutilantes, l’ancien ministre de la Défense avait expliqué : « mon lieu favori est ma cuisine parce que comme vous le savez, j’aime les bonnes choses, je suis un épicurien. J’aime préparer les repas, et j’aime le bon vin. Bref, je suis français, en quelque sorte ».

Il est vrai qu’à reluquer la vidéo de ce « français en quelque sorte », on se pourlèche les babines. Devant cette collection de poellons et autres faitouts vides, on sent bien que Morin invente un oxymore : l’ascétisme gargantuesque.

Ce épicurisme hyper-minimaliste n’est pas sans rappeler la notion de « frigidité nymphomane », magistralement interprétée par une ancienne camarade de gouvernement du roi de la Téfal, comme vous pouvez le constater ci-dessous.

Soucieuse que nous sommes de ne pas nous répéter, nous vous renvoyons à l’analyse que nous fîmes tantôt de cette belle vidéo. Valérie Pécresse, ministre du Budget en quelque sorte, nous y détaille avec gourmandise les spasmes de ravissement esthétique que lui procure la lecture de « livres de femmes ».

Mais pour son malheur, Valérie Pécresse compte désormais une rivale sérieuse dans la réalisation de « one woman shows » voués à accélérer le processus de mort politique de leurs protagonistes. Car c’est au tour de Nora Berra, cette semaine, de s’auto-immoler par le ridicule en contribuant à une vidéo à la gloire des Jeunes Pops.

Dans ce petit film, celle qui est en quelque sorte sous-ministre aux zénés, et dont la France entière découvre pour la première fois l’existence et le visage, rattrape l’une de ses prestations précédentes. Elle affirme avec chaleur : « les Jeunes Pops, c’est une vraie histoire entre nous. Il y a quelques années, ils étaient à mes côtés. Ils ont fait campagne pour me faire élire au Perlement européen, ils étaient présents aux régionales, et à d’autres échéances électorales, toujours partants, toujours mobilisés, toujours sur le terrain » !

Palsambleu ! Les Jeunes Pops connaissaient donc l’existence de ce diamant de la vie politique française qu’est Nora Berra, et nous l’avaient cachée ? Cruels UMPistes ! Heureusement qu’ils rattrapent le coup, avec l’élégance et le talent cinématographique qu’on leur connaît.

Hélas, parmi ces joyaux de la vidéo politique française, nous ne sommes parvenus à trouver aucune oeuvre qui rende hommage à Claude Guéant comme il le mériterait.

Pour y remédier nous conseillons vivement au premier flic de France d’élaborer une rapide chorégraphie sur la chanson ci-dessous. Avec Morano au micro, ce sera parfait.

L’Egypte : une démocratie sans démocrates ?

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Un million de cairotes manifestent à l'appel des salafistes pour demander l'application de la Charia (juillet 2011). Photo : Jonathan Rachad.

En Egypte, la démocratie ne fait peut-être plus peur à personne. En revanche, les résultats des élections prévues le 28 novembre effraient beaucoup et le score d’Ennahda en Tunisie n’a rien fait pour rassurer les plus craintifs. C’est pourquoi le Conseil suprême des forces armées (CSFA), détenteur temporaire de la souveraineté qui ne se fait aucune illusion sur la composition du futur Parlement et de l’Assemblée Constituante, essaie d’encadrer la majorité à venir.

Confier aux islamistes, certes élus au suffrage universel, la rédaction d’une constitution semble trop périlleux pour l’avenir de Égypte. Pour les généraux égyptiens, si rien n’était fait, la majorité islamiste qui sortira bientôt des urnes aboutirait, tôt ou tard, à une république islamique sunnite, autrement dit à une dictature de la majorité. Pour essayer de jeter les bases d’une démocratie plus ou moins libérale, les actuels tuteurs de Égypte s’emploient donc à fixer en amont les règles qui limiteraient la volonté du peuple et serviraient de « blocs de granit » au futur régime.

C’est le rôle de la charte, un document de 22 articles présenté par le gouvernement égyptien servant en quelque sorte de préambule à une future constitution. Selon la charte, Égypte est un « Etat démocratique et civil dont l’Islam est la religion officielle et la charia la principale source de législation ». La suite du document donne des garanties aux minorités religieuses quant à la liberté de culte et à l’état civil. Volontairement vague – l’ambiguïté constructive étant le premier mérite d’une bonne constitution – affublée de tous les habituels mots valises, la charte a été rédigée pour contourner les questions difficiles qui risquent de plonger la société dans la guerre civile. Tout y est fait pour que chaque Égyptien puisse s’y retrouver aujourd’hui, demain et dans cinquante ans. L’essentiel n’est évidemment pas dans les bonnes – ou mauvaises, selon le point de vue – paroles mais dans les garanties. Et pour garantir les fondements de la future Égypte, les rédacteurs de la charte se sont tournés vers la seule institution capable d’assumer durablement une telle tâche : l’armée.

Afin d’assurer à l’état-major ce rôle d’arbitre constitutionnel et celui de dernier recours de la république, l’article 9 de la charte confère à ses chefs – le CSFA – un contrôle absolu sur son budget. Ni le pouvoir législatif, ni même l’exécutif ne pourraient déterminer la composition du CSFA ou le financement des forces armées. Plus encore, les généraux exigent le droit de désigner 80 des 100 parlementaires qui composeront la Constituante, une manière de garder la main sur les débats et les travaux de cette assemblée si importante.

En clair, il s’agit de créer – certains diraient préserver – un Etat dans l’Etat, le premier, militaire (et donc responsable), exerçant une tutelle sur le second, civil (et donc politicien, populiste et potentiellement irresponsable). Pour dire les choses crûment, si Moubarak jugeait l’Égypte pas assez mûre pour la démocratie, les généraux la pensent trop fragile pour être confiée au peuple.

Sans surprise, les islamistes, Frères musulmans en tête, rejettent le document en bloc. Pour eux, le terme « civil » est inadmissible. Aux yeux des rédacteurs de la charte ce mot ambigu revêt deux rôles : calmer les craintes de ceux qui redoutent un gouvernement militaire (et notamment les islamistes) et rassurer les partisans d’un Etat laïc. C’est cette dernière acception que les Frères Musulmans – qui n’ont guère apprécié, rappelons-le, le récent plaidoyer d’Erdogan en faveur de la laïcité turque – redoutent et refusent. Pour eux, ce mot est un cheval de Troie qu’il faut laisser hors de la cité. Les islamistes radicaux, notamment les salafistes du parti Nour (en arabe « lumière »), veulent aller encore plus loin et éliminer toute référence à une autre religion car, selon eux, ce terme risque de légitimer des croyances que l’islam estime païennes.

Sur le rôle particulier de l’armée et du CSFA, l’opposition à la charte est encore plus large. Pour les islamistes, prêts, malgré quelques réserves, à s’inspirer de l’exemple turc de l’AKP, il n’est pas question de laisser l’armée égyptienne imiter son homologue turque. De leur côté, les forces laïques et démocrates se demandent qui craindre davantage : les islamistes ou les généraux.

En toute logique, les salafistes appellent à manifester vendredi 18 novembre contre ce qu’ils qualifient de « projet américain ». Mais leur principal argument est moins paranoïaque et plus redoutable qu’il n’y paraît : aucune charte décrétée par un pouvoir transitoire ne saurait limiter le suffrage universel. A l’issue du référendum de mars dernier, 80% des votants ont approuvé un scenario précis de passation de pouvoir : élections législatives puis désignation par le nouveau parlement d’une assemblée constituante composée d’une centaine de ses membres. Il n’y était fait mention d’aucune charte constitutionnelle.

Cette innovation des « militaires » doit être replacée dans le contexte de la guerre larvée entre l’armée et les islamistes. Depuis février, bien avant la chute de Moubarak, ces deux groupes ennemis se regardent en chiens de faïence. Si, depuis la chute de Moubarak, une certaine paix froide a prévalu, il s’agit plus d’une trêve que d’une véritable alliance. Or, les élections du 28 novembre étant sur le point de créer une nouvelle légitimité démocratique aux dépens de l’armée, même si les généraux arrivent à faire passer leur charte, une fois le nouveau Parlement réuni, tout sera à refaire.

Et depuis 1789 on sait que les assemblées convoquées ne se comportent pas toujours comme prévu…

Ne tuons pas le castor avant d’avoir eu la peau de l’ours !

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Jean-Paul Sartre n’appelait pas sa belle acolyte, Simone de Beauvoir, « ma poulette », « cocotte », « ma colombe » ou encore « bibiche », mais – répugnant à faire comme tout le monde (sauf en matière politique) – le philosophe appelait sa muse agrégée… « le castor » .

C’est pour cette raison qu’après avoir chanté le bouc Suisse, le casoar à casque et le rhinocéros de java, je tenais à aborder la question du castor canadien qui est en ce moment, comme dit l’expression consacrée, dans-la-tourmente-médiatique.

En effet, alors que les nations européennes, ivres de frivolités, ressassent à longueur de G20 de faux problèmes superficiels et futiles, le Canada, ce pays sous-peuplé à l’accent pittoresque, s’interroge avec le plus grand sérieux sur cette question décisive : faut-il changer d’emblème, et remplacer le castor par l’ours polaire ? C’est la sénatrice conservatrice Eaton qui a jeté ce pavé dans la marre aux canards de l’identité nationale en déclarant : « Il est temps que le castor soit mis de côté comme emblème national ou du moins qu’il partage l’honneur avec l’imposant ours polaire ». C’est peu dire que Nicole Eaton n’aime pas l’astucieux rongeur à queue plate, qu’elle voit méprisamment comme un « rat aux dents anormales ». La pénible sénatrice castorophobe brandit d’ailleurs, à l’appui de sa méfiance pointilleuse, des arguments fallacieux en peau d’âne : « Les symboles d’un peuple ne sont pas pérennes, ils peuvent changer à travers l’Histoire afin de refléter l’ethos de la population et l’esprit de la nation ». Le canadien du jour ressemblerait donc davantage à un ours (ce prédateur un peu crétin aux griffes acérées qui est partout en voie de disparition…) qu’à un castor, cet animal brillant, architecte et menuisier, qui est connu pour construire des ouvrages d’art aussi divers que des barrages, des viaducs à Millau, des Clair de lune à Maubeuge ou encore des ponts à haubans ! Et le Français moyen, devrait-il abandonner le coq patriote pour le berger des Pyrénées à poil long ?

Certes le castor est un animal ravageur ; nous devons à Henri Prades, fondateur du groupe d’archéologique amateur de Painlevé en 1958, cette maxime pleine de sagesse : « Pour sauver un arbre, mangez un castor ! » Mais quoi ? Cet animal habille parfois les femmes, à l’instar du lapin, du chinchilla, du nylon d’élevage, du satin doux et du coton commun.

Espiègle, le journal National Post notait que si le Canada devait un jour opter pour l’ours polaire comme emblème national, il devrait partager l’encombrante icône poilue avec la Coca-Cola Company qui truffe, depuis des lustres, ses harassants films publicitaires de plantigrades balourds.

Aux dernières nouvelles Nicole Eaton n’a pas eu gain de cause. Le castor se marre, m’a-t-on dit, et l’ours reste dans le chapeau !

La laïcité face aux religions

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Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?

Catherine Kintzler[1. Catherine Kintzler est philosophe. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages dont Qu’est-ce que la laïcité ? Vrin, 2007. Elle anime le site « Mezetulle ».] Il n’y a pas à choisir entre islam et République, car il n’y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions : renoncer à leur pouvoir civil ainsi qu’à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.

Peut-être, mais l’adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d’une république laïque. Partout où la solidarité civile s’efface, un boulevard s’ouvre devant la marchandisation et devant l’action d’associations qui s’engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n’y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c’est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois de septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?

A ma connaissance il n’y a pas d’interdiction visant l’acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d’autrui ou qui troublent l’ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l’interdit. Il faut au moins qu’un rassemblement ou une manifestation susceptible d’entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l’ordre public. On n’interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d’autrui – par exemple le droit d’aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !

Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d’une opération de communication dans laquelle, en l’occurrence, le Ministre de l’Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L’un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d’une répression discriminatoire et pour réclamer à l’Etat des moyens matériels. Apparaît alors l’idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l’égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance » et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s’y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu’elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…

C’est cela. La liberté des cultes n’est comparable, ni au droit à l’instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ». On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j’ai le droit de m’acheter une voiture de luxe, et si je n’en ai pas les moyens, il n’appartient pas à l’Etat de m’y aider. Il s’agit d’un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d’être propriétaire inclut le droit de refuser de l’être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J’ajoute à cela trois remarques :
– lorsqu’une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
– s’agissant d’offices religieux, il n’est pas exclu d’envisager d’organiser plusieurs services successifs en cas d’affluence,
– la proposition de financement public fait comme si l’exercice d’un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s’il n’y avait qu’un seul incroyant, il aurait le droit d’objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.
Quant à l’argument de l’égalité entre les cultes, il s’appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d’autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition… donc il faudrait rétablir l’égalité en injectant de l’argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd’hui…

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…

C’est impossible en effet. On prétend qu’il y aurait un problème parce que l’islam s’est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n’a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s’applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car « ouverte » ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l’escarcelle du Front national n’est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d’années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles. Deux dérives symétriques et complices permettent d’expliquer ces mouvements. La première dérive, je l’appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l’autorité publique – où s’applique rigoureusement le principe de neutralité – le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l’Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d’extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l’espace civil en exigeant qu’il se soumette à l’abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l’autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l’effacement dans l’espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?

Oui. L’un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l’autre en l’investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d’extrême droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l’occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d’amollir la laïcité, d’en nier l’essence au point d’introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l’autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d’appartenances particulières, à force de dissoudre l’idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l’ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime – autant dire qu’il réclame l’abolition de la liberté d’opinion. Comment s’étonner que l’extrême droite, criant à l’abandon de la laïcité, n’ait plus qu’à s’emparer d’un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l’on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugée contraire aux droits de l’homme.

Il faut distinguer d’une part la question du port du voile, qui n’est visé par aucune interdiction dans l’espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l’autorité publique (école publique incluse), et d’autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l’homme, il me semble qu’elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?

Je ne m’interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu’il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu’on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu’un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu’un entend imposer une manière de vivre à autrui, j’ai le droit et le devoir de m’en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?

Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d’abord obtenir les signatures d’élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C’est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?

Nous sommes entourés de pays où existe une religion d’Etat, et où cependant la liberté de pensée s’exerce, comme au Royaume-Uni. En Grèce, la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d’Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d’Etat devient contraire à la liberté de pensée et d’expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu’elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d’Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat – qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants – et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?

Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d’Etat tolérant. En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s’inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l’athéisme, il est minimaliste.
Il s’ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j’ai cités, le fait d’avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c’est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.

Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu’en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s’il devient religion d’Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu’un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s’appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s’inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…

Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d’une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l’autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l’existence d’une religion d’Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n’est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c’est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce à s’imposer à tous, et renonce à s’ériger en pouvoir civil : qu’elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse, si une religion dominante veut s’imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l’invention de la laïcité lui est historiquement liée.