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Saint-Esprit, es-tu là ?

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Habemus Papam.

Attendrissant mais déconcertant, drôle mais angoissant, Habemus papam, le dernier film de Nanni Moretti, est délicieusement ambivalent.
Par charité païenne, Moretti nous a fait grâce de la sempiternelle critique des abus de pouvoir du Vatican ou de la résistance rétrograde de l’Église rétrograde à l’évolution des mœurs. Pour autant, le cinéaste ne s’est pas converti en saint Nanni bienveillant. C’est avec un regard non pas moqueur mais amusé que le cinéaste observe l’envers humain, trop humain, du sacro-saint décor de cette institution vieille de plus de deux mille ans. Et derrière cette légèreté drolatique se loge une désacralisation du pouvoir pontifical et une démystification du Vicaire du Christ.

Moretti joue sur le décalage entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et allège par le burlesque la tension que cristallise le vote des cardinaux pour l’élection d’un nouveau pape. De fait, cette élection, qui ne s’appuie sur aucune candidature, aucun programme et aucune campagne, prête à sourire. Elle suscite pourtant humilité et crainte chez les cardinaux qui prient tous pour ne pas être élus − on est loin des ambitions que suscitent nos scrutins « profanes ».[access capability= »lire_inedits »]

Et puis le rire se crispe devant cette Église qui s’abîme dans l’espace vide et noir du siège de Pierre laissé vacant. Le « oui » du consentement prononcé par le cardinal Melville (Michel Piccoli) après son élection fait vite place au cri de renoncement et à la fuite devant l’immense responsabilité à endosser. Comme l’énigmatique Bartelby, de Melville, il « préférerait ne pas ». Ne pas être le successeur de saint Pierre. Ne pas hériter d’une croix apostolique trop lourde à porter. Ne pas devenir une icône mondialisée.

Moretti dédramatise la situation en faisant entrer un personnage inattendu qu’il joue lui-même, un brillant psychanalyste, retenu en otage par le conclave qui ne sait plus quoi faire de ce pape dévasté par le doute. Il montre l’humanité des cardinaux qui, derrière le drapé solennel de leurs soutanes, sont voués, comme leurs ouailles, aux inéluctables péchés de gourmandise, de tricherie, de couardise… Et la confession sur le divan est remplacée par un tournoi de volley où les bienfaits cathartiques du sport collectif sont mis en valeur par des ralentis peut-être un peu trop appuyés.

Freud contre Pascal

Mais les piques de la satire selon Moretti, d’abord rendues indolores grâce à aux effets comiques dignes de la commedia dell’arte, se font peu à peu sentir. Moretti choisit Freud contre Pascal et file la métaphore théâtrale pour mieux réduire la religion à une illusion consolatrice. Le coup de tonnerre provoqué par l’absence du nouveau pape au balcon avait donné le la de sa vision des choses. L’interrègne est un entr’acte, le Vatican une scène de théâtre et les cardinaux des fantoches inconscients d’un simulacre destiné à dissimuler la vacance du pouvoir pontifical. Le rideau bouge, une ombre passe, et cela suffit pour simuler la présence factice du futur Saint-Père. Et c’est l’intéressé lui-même qui déchire le voile de l’illusion. À travers l’aveu de son désir refoulé de devenir acteur de théâtre, le nouveau pape révèle combien sa foi s’est fendillée.

Il quitte alors le Vatican et va traîner sa confiance ébranlée dans une Rome désemparée et lointaine qu’on a peine à reconnaître. Égaré parmi les égarés, il erre à la recherche d’une Parole qui alimenterait son âme anémique. En vain. Il ne sera pas sauvé par la Grâce comme Paul sur le chemin de Damas. Impuissant et absolument seul, il assiste au désolant spectacle d’un monde de confusion, de narcissisme et de désespoir.

Après la mascarade qui fait sourire, voilà la déroutante Tour de Babel qui inquiète. En prophète du vide, Moretti prêche, avec des accents dantesques, le retrait de Dieu et porte le coup de grâce en détournant les scènes bibliques de leur sens. C’est ainsi que les paroles unificatrices du Christ prononcées lors de la Cène se renversent dans un imbroglio incompréhensible lors du repas que Piccoli prend avec la troupe de théâtre rencontrée lors de son séjour dans un hôtel miteux de la capitale. Au milieu de ces automates qui récitent leurs rôles, le spectateur comprend qu’il n’a personne à qui parler. Tous s’enivrent de mots et personne ne veut échanger.

Qu’elles soient théoriques, médiatiques, médicales ou théâtrales, ces paroles se heurtent les unes contre les autres et ne se comprennent plus Elles ne peuvent ni expliquer, ni guérir, ni révéler et encore moins relier. Elles enferment celui qui les prononce dans une solitude artificielle qui flirte avec la folie.
Pour le meilleur et pour le pire, Habemus papam amuse et désabuse. Quant à Nanni Moretti, il ne semble pas trouver réjouissants ce monde désuni qui tourne à vide, ni cette Église sans pape qui ne sait plus transmettre un héritage allant de saint Pierre jusqu’à Benoît XVI.

Cet évangile funeste ne dévoilerait-il pas en Nanni Moretti, cinéaste athée, un chrétien romantique refoulé ?[/access]

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« On ne rejette pas Platon ! »

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Tout récemment, sur France Inter, Pascal Lamy, actuel secrétaire général de l’OMC, ancien commissaire européen, faisait un aveu sincère, quoique tardif : « Tout le monde savait, à Bruxelles, que la Grèce maquillait ses statistiques… ». Ah bon ? Et quelles conséquences les diverses institutions de l’UE (Conseil européen, Commission, Parlement) en ont-elles tirées ? Strictement aucune, sinon un délai de deux ans imposé en 1999 à Athènes pour son entrée dans la zone euro, censé être mis à profit par le gouvernement du socialiste Costas Simitis pour faire entrer les comptes du pays dans les clous de Maastricht. Avec l’aide de Goldman-Sachs, les Hellènes réussirent à présenter à Bruxelles une copie économique et financière si parfaite qu’ils furent admis dans le club. On avait bien un peu toussé du côté de Berlin, où les dirigeants allemands n’étaient pas dupes des manipulations comptables des Grecs. Mais on était entre socialistes : avec Schröder chancelier d’Allemagne, Jospin premier ministre de la France, et Romano Prodi à la tête de la Commission, Simitis avait trouvé une conjoncture politique favorable pour que l’on n’aille pas regarder de trop près ce qu’il y avait réellement dans l’arrière-cuisine de sa boutique grecque[1. Il est rare que dans les restaurants grecs de la capitale française, la nourriture servie en salle soit de la même qualité et fraîcheur que celle exposée en vitrine. Une exception : Mavrommatis, mais il est chypriote…]. De plus – on a aujourd’hui du mal à s’en souvenir – les indicateurs économiques européens étaient au beau fixe, la Bourse gonflait sa bulle internet et le ministre français des finances, un certain DSK, se faisait interpeller sur l’usage qu’il comptait faire de la « cagnotte » accumulée en ces années de vaches grasses… Alors, quelle importance qu’un petit pays ensoleillé s’amuse à faire les poches d’une Europe qui ne pensait qu’à son élargissement vers l’Est et le Sud-Est ?

Cela fit vivre le peuple grec dans une douce euphorie : même si les salaires n’étaient pas au niveau de ceux des Allemands ou des Français, il faisait bon vivre à Athènes. Les infrastructures (routes, chemins de fer, aménagements touristiques) étaient financées par les fonds structurels. On distribuait allègrement les postes de fonctionnaires aux amis politiques, avec des horaires de travail assez élastiques pour pouvoir exercer une seconde activité dans l’économie parallèle. Quelques petits malins montraient une habileté particulière à se faire payer de luxueuses villas en les faisant passer pour des étables à vaches auprès des fonctionnaires de Bruxelles, et les « familles » dominant la vie politique et économique du pays depuis plusieurs générations[2. Les Papandréou, Caramanlis, Venizélos en sont à la troisième génération de politiciens de premier plan.] en profitaient largement pour accroître leur patrimoine. Pendant ce temps là, la compétitivité de l’industrie locale était mise à mal par l’euro fort, et ses attraits touristiques étaient fortement concurrencés par des pays ensoleillés moins chers et plus dynamiques, comme la Turquie ou la Tunisie. Les Grecs vivaient dans un tel monde d’irréalité qu’ils se firent une grosse frayeur lors de l’entrée en vigueur des accords de Schengen : beaucoup d’entre eux étaient persuadés que des vagues d’immigrants venus d’Allemagne, de France ou d’Italie allaient déferler sur leur pays, car c’était là qu’en Europe la vie était la plus belle ! Bien entendu, il n’en fut rien, et les seuls immigrés qui ont afflué en Grèce sont venus de l’Albanie voisine ou du Moyen Orient en franchissant illégalement la frontière turque.

Si l’on remonte un peu plus dans le temps, et si l’on se penche sur les circonstances de l’adhésion de la Grèce à l’UE, devenue effective le 1er janvier 1981, on pourra découvrir des choses étonnantes. Les négociations préalables à son entrée dans l’Union Européenne ont duré moins de cinq ans, alors que l’Espagne et le Portugal ont dû attendre presque dix ans pour rejoindre le club. De plus, des exemptions et dérogations aux réglementations communautaires lui furent largement concédées, alors que Bruxelles fut très pointilleux avec Lisbonne et Madrid. Pourquoi ce traitement de faveur ? A l’époque, les « hommes forts » de l’Europe communautaire, comme l’Allemand Helmut Schmidt et le Français Valéry Giscard d’Estaing étaient encore pétris de culture classique. Que pesaient ces petits arrangements face aux mérites de la Grèce dans l’Histoire de l’humanité ? « On ne rejette pas Platon ! » tranchait abruptement Giscard face à ceux qui, comme le ministre des Affaires Etrangères allemand Hans-Dietrich Genscher, objectaient timidement que l’admission de la Grèce « ne présentait pas que des avantages ». C’était oublier qu’entre Platon et Constantin Caramanlis, le premier ministre grec de l’époque, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts. La Grèce, libérée du joug ottoman en 1830 grâce à l’appui de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, est restée très longtemps une province arriérée des Balkans, à l’écart des évolutions économiques de l’Europe occidentale.

Sa vie politique fut marquée par une alternance de régimes dictatoriaux (comme ceux du général Metaxas (1936-1941) et celui dit des colonels entre 1967 et 1974), et d’une démocratie fondée sur le clientélisme et la domination d’oligarchies familiales. Sa situation géopolitique en faisait cependant un enjeu important dans l’affrontement planétaire entre l’Occident et l’Union Soviétique, ce qui provoqua une sanglante guerre civile entre 1945 et 1947. Entrée dans l’OTAN en 1952, en même temps que l’ennemi héréditaire turc, la Grèce faisait figure de poste avancé de l’UE en Méditerranée orientale. C’était l’époque où la France rêvait encore d’une « Europe puissance », autonome vis-à-vis des deux empires dominés par les Etats-Unis et l’URSS. Ce rêve s’est écroulé après la chute du communisme et la victoire du concept d’Europe grand marché patiemment et efficacement promu par Londres.

Dès lors, les Grecs perdent une carte majeure dans leur petit jeu avec l’UE. Leurs frasques économiques deviennent insupportables, surtout à Berlin. On connaît la suite, mais pas encore la fin.

La morale de l’histoire ? C’est que tout le monde a eu tout faux : l’UE qui a fermé les yeux, le peuple grec qui s’est laissé bercer par les démagogues de droite comme de gauche. Les responsables de ces errements sont soit morts, soit à la retraite. Il est maintenant temps de laisser les Grecs, qui ne manquent pas de courage, se sortir par eux-mêmes du guêpier où on les a fourré…car il n’y a pas de morale en Histoire.

Chevènement revient et il n’est pas content

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Ainsi donc, il sera candidat : Jean Pierre Chevènement l’a dit samedi soir sur France2 et redit hier matin à nos confrères du Parisien.
Et en plus, il a même dit pourquoi : « J’ai beaucoup réfléchi, écouté. Et je suis candidat à l’élection présidentielle pour faire bouger les lignes. Ma candidature se veut pédagogique à l’égard des citoyens mais aussi des autres candidats. Ceux qui nous dirigent ne sont malheureusement pas préparés à faire face aux secousses très fortes qui sont devant nous »

Vous n’avez pas tout compris ? Alors Tonton Jean-Pierre, pédagogue en diable vous fait un dessin : « Nicolas Sarkozy ne nous offre qu’une austérité à perte de vue : son horizon est le maintien du triple A. La souveraineté populaire a été transférée aux agences de notation ! Quant à François Hollande, il promet de réduire le déficit budgétaire à 3 % du PIB en 2013 sans remettre en cause la logique actuelle de la monnaie unique. »

Et voilà pour les deux favoris, rhabillés pour l’hiver. Mais les autres candidats n’ont pas été oubliés : JPC veut faire barrage à Marine en se posant en candidat authentiquement patriote : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. La nation est le cadre irremplaçable de la démocratie et de la souveraineté. Je suis un candidat patriote, ce qui ne m’empêche pas de vouloir redresser l’Europe ». On s’en doute, Eva Joly n’est pas oubliée non plus dans la distribution des prix : « Qui sait que la fermeture du tiers de notre parc nucléaire coûterait 250 Mds€ et renchérirait de 40 % la facture d’électricité pour les Français ? »

Faute de place, sans doute, rien dans cette interview sur ses deux concurrents en apparence les plus proches, Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Luc Mélenchon. Rien non plus sur Bayrou, qui lui avait un peu fait les poches sur la fin de la campagne en 2002, qui avait récupéré nombre de ses électeurs en 2007 et qui pour 2012 a choisi un slogan de campagne méchamment chevènementiste « Produire et instruire ». Ce qui n’empêchera le Che, rassurez-vous, de faire campagne sur les thèmes qui lui sont chers depuis toujours et qui firent aux primaires le succès inattendu d’Arnaud Montebourg : démondialisation et réindustrialisation : « J’irai dans les usines. L’avenir de la France passe par sa réindustrialisation. La reconquête de l’électorat ouvrier, cela me paraît essentiel. Les couches populaires se reconnaîtront dans ma campagne »

Donc, les amis, si comme moi vous voulez aller écouter, voire applaudir, Jean-Pierre, rendez-vous à l’usine la plus proche. Avant d’entrer, faites néanmoins gaffe qu’elle n’ait pas été transformée en spa, en loft ou en bar à soupes bio…

Volutes de cigare autour du lac Baïkal

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Sylvain Tesson au bord du lac Baïkal

Dans Malevil, ce superbe roman de légère anticipation où une poignée d’hommes tente de survivre après une explosion nucléaire, le narrateur principal évoque, au milieu du désastre général, certaines sensations nouvelles par rapport à la vie d’avant : les émotions sont plus vives, les journées plus longues, le temps s’écoule moins vite, les gestes se font plus lents, si bien qu’il estime que la baisse de l’espérance de vie due à la disparition de la technologie est précisément compensée par la disparition de celle-ci et de l’esclavage qu’elle induit. Afin de se préparer à cette perspective, l’urbain résolu à rompre avec la « terre infestée d’hommes » (pour reprendre le titre d’un roman de Marcel Moreau) en est réduit à des simulations plus ou moins satisfaisantes. C’est l’expérience que relate Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie (Gallimard) : six mois sur les bords du lac Baïkal dans une cabane, situation déjà évoquée dans une de ses nouvelles, « Le Lac », dans le recueil Une Vie à coucher dehors.
Les écrivains qui voyagent ont beaucoup changé depuis Barnabooth : ils dédaignent les palaces − qui n’existent plus de toute manière sous leur forme de l’époque − mais Sylvain Tesson maintient le lien avec certains acquis indiscutables de la civilisation, le cigare par exemple, et teste l’efficacité mitigée d’un humidificateur artisanal. Il a aussi la mauvaise idée de conserver un téléphone, ce dont il sera puni.[access capability= »lire_inedits »]

L’auteur ne s’attendait sans doute pas à ce que son roman (c’est bien un roman puisque la couverture ne le précise pas) décourage de tenter l’expérience. La grande loi de la vie que ce livre confirme malgré lui, en effet, c’est qu’on peut aller n’importe où, il y aura toujours un con pour planter un clou. En l’espèce, le narrateur n’a pas de voisin et échappe donc à l’atroce bricoleur dominical, mais il n’en est pas tranquille pour autant : des pêcheurs rentrent brutalement dans sa cabane, lui faisant renverser, de stupeur, son bol de thé sur une page de Michel Déon où celui-ci constate que « la solitude est la chose la plus difficile à protéger », de riches abrutis en 4×4 chahutent devant ses fenêtres, des ouvriers d’une usine hydroélectrique viennent en vélo pour manger du saucisson à la mayonnaise, des contraintes administratives l’obligent à interrompre son séjour, sans parler de la menace des tronçonneuses chinoises à quelques centaines de kilomètres (la menace est toujours plus forte que son exécution), bref on est à peine plus tranquille sur les rives du Baïkal que dans un Paris dévasté par les vélib’. À ceci près que le Russe n’est guère cérémonieux : on échappe à l’entrelacs compliqué des invitations réelles ou formelles et des nuances de politesse qui font le charme compliqué et fastidieux des pays latins. Sans qu’une parole soit échangée, les mets apparaissent en abondance. Même lorsqu’on se rencontre dans la neige au milieu de nulle part : « En quelques secondes, Natalia étend une couverture sur le linoléum noir et blanc et y dispose du cognac, une tourte au poisson et une thermos de café. Nous nous allongeons autour. Les Russes ont le génie de créer dans l’instant les conditions d’un festin. » Le narrateur se contente, lors des visites qu’il reçoit, de « trouver les bons gestes : couper des lamelles du saucisson qu’ils ont déposé sur la table, ouvrir une bouteille et disposer les verres ». Les contraintes sociales demeurent donc modestes, simples à comprendre et peu coercitives.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette tentative d’échapper au monde et de retrouver le goût des choses utiles à la survie pour le jour où la civilisation de la bureaucratie se sera écroulée sur elle-même − tentation que l’on retrouve dans Les Lumières du ciel d’Olivier Maulin − , le livre de Tesson fourmille de détails amusants, comme ces 4×4 munis de gyrophares « au cas où il y aurait un embouteillage » et de conseils utiles : « Il ne faut jamais voyager avec des livres évoquant sa destination. À Venise, lire Lermontov, mais au Baïkal, Byron. » Il est surtout plein de vie, d’une joie de vie toute païenne.[/access]

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Bérénice outragée

Bérénice, mis en scène par Muriel Mayette

Aucun rappel enflammé, aucun bravo exalté, la salle dépitée assure le service minimum avec des applaudissements froids et convenus. Le dernier adieu de Bérénice à Titus a laissé de marbre le spectateur qui, dans l’ultime « Hélas ! », lâché d’une voix molle et chevrotante, entend un « Enfin ! » de soulagement.

Après Andromaque, mise en scène l’an passé, c’est au tour de Bérénice d’être malmenée. Pour notre plus grand déplaisir, l’administratrice du Français, Muriel Mayette persiste, signe et déracine la passion tragique racinienne qui devrait empoigner le cœur bouleversé en le faisant frémir d’effroi et brûler de pitié.
Que de regrets de ne pas avoir souffert de la déchirante séparation de Titus de Bérénice ! Quelle déception de découvrir Bérénice, amoureuse tragique et malheureuse éperdue, sous les traits d’une femme à l’âge déjà avancé, alourdie d’un embonpoint certain, au visage un peu trop fatigué et à la blondeur platine artificielle !

C’est à se demander si le conflit générationnel, avec sa lutte des places, n’a pas franchi les portes du Français au détriment de la qualité d’une représentation qui doit respecter un minimum de vraisemblance. Racine l’a lui-même écrit dans sa préface adressée à Colbert : « Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie », faisant probablement allusion à l’amour de jeunesse de Louis XIV pour la nièce de Mazarin, Marie Mancini.

Mais revenons à Rome, à Bérénice, à Titus et à Muriel Mayette, « ultime objet de notre ressentiment ». Loin d’être rythmée par l’affrontement de deux passions inconciliables, la gloire ou l’amour, le pouvoir ou la vie, Rome ou Bérénice, la marche inexorable vers le moment fatidique où Bérénice apprend, de la bouche aimée et bientôt haïe, son funeste sort, est gâchée par une gestuelle caricaturale et absurde, par des vers déclamés sans âme et par une mise en scène complètement aseptisée. Je fais grâce de cette critique aux acteurs qui interprètent les confidents, en particulier à Simon Eine qui a su remarquablement incarner Arsace, le confident d’Antiochus.

Alors que Bérénice est une tragédie où le corps explose par des cris, suffoque par des gémissements et se décompose par des larmes, Muriel Mayette, en stoïcienne réfractaire au pathos, l’ostracise et muselle la douleur. Craignant de tomber dans le piège de la surenchère émotionnelle et du dolorisme larmoyant, elle désincarne la tragédie racinienne et prive le spectateur de cette tension aiguë où tout peut encore arriver, où Titus, Bérénice et Antiochus, peuvent aussi bien basculer dans le pire et mourir que sauver l’amour et la gloire qui leur reste. Quel supplice de voir Muriel Mayette passer à côté du génie racinien ! S’enferrer dans une interprétation impersonnelle et abstraite ! Empêcher justement de sentir comment Racine a su concilier le dilemme cornélien avec la tragédie élégiaque !

Bérénice est présentée comme une reine froide et distante et non comme une femme passionnément amoureuse et éternellement malheureuse. Le spectateur est, du coup, insensible aux retournements successifs des décisions de Titus, et ne ressent pas l’insupportable tiraillement entre un empereur qui doit régner et un homme qui brûle d’aimer. La Bérénice qui passe de l’espoir d’un avenir radieux aux troubles du désarroi, du fracas de la révolte à l’odieuse résignation, la Bérénice, meurtrie dans sa chair par cet amour furieux devenu impossible, qui laisse exprimer sa douleur et fait éclater sa grandeur, n’est définitivement pas sur scène. À la place, se trouve une Bérénice, à la voix mal placée et aux gestes étriqués, qui annone plus qu’elle ne déclame, qui récite plus qu’elle ne joue, qui est actrice avant d’être Bérénice.

Des spectateurs nostalgiques soupirent et se permettent de dire « Hélas ! Geneviève Casile », et certains, pris dans l’élan de leur imaginaire, se consolent en se représentant Bérénice sous les traits magnifiques d’une Isabelle Adjani avec la beauté farouche et superbement tragique qui était celle de ses vingt ans. Et c’est alors que les brumes du désespoir, infligé par cette absence d’émotions et d’incarnation, se dissipent pour laisser peu à peu percer l’espoir que Muriel Mayette tire sa révérence et que Bérénice soit la dernière pièce de son cycle racinien.

Nil novi sub sole

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Lucien Jerphagnon

J’ai sur mon bureau un volume élégant qui me procure, chaque fois que je l’ouvre, une délectation extrême. C’est Le Petit livre des citations latines, de Lucien Jerphagnon.
Avec Paul Veyne, Lucien Jerphagnon était l’un des meilleurs connaisseurs de la pensée grecque et romaine. Il est décédé à la fin de l’été, le 16 septembre, tout comme Raoul Ruiz, autre érudit formé par les jésuites et lecteur inlassable de Maine de Biran. Je suppose, où qu’ils soient aujourd’hui, que leur conversation ne s’est pas interrompue pour si peu. Ni l’un ni l’autre ne prenaient la mort trop au sérieux.[access capability= »lire_inedits »] Ils la considéraient plutôt comme une de ces plaisanteries un peu tartes que la vie nous réserve.

D’ailleurs, leur langue de prédilection, le latin, était déjà mort depuis longtemps. Lucien n’en avait jamais fait le deuil et c’est parce qu’il aimait tant les pages roses du Larousse, ces pages devenues un cimetière qu’on entrevoit en touriste pressé, sans jamais s’y recueillir, qu’il a eu l’idée d’une visite guidée de cette nécropole. Cette visite, il l’a dédiée à Pierre Dac, disciple de Mordicus d’Athènes, qui, depuis toujours, l’avait empêché de se prendre au sérieux.

Pour en donner un bref aperçu, voici le commentaire que fait Lucien Jerphagnon de Nil novi sub sole, « Rien de nouveau sous le soleil », parole tirée de L’Ecclésiaste et qui répond souvent à la question : « Quoi de neuf ? » : « Les personnes âgées, que rien ne surprend plus, sinon l’éternel retour des mêmes âneries, prononcent volontiers cet apophtegme en l’accompagnant d’un geste vague et d’un sourire désabusé. »

Si Lucien Jerphagnon, par un tour de passe-passe que personne ne lui souhaite, revenait sur notre bonne vieille planète, sa première question serait : « Quoi de neuf ? » Et notre réponse : « Nil novi sub sole ». C’est dire combien la vie est dérisoire. Mais supportable grâce à ces femmes « dont la chair est prompte et l’esprit faible », ajouterait-il.
À propos de l’inévitable Carpe diem d’Horace, il précisait que les épicuriens étaient tout, sauf des stakhanovistes de la jouissance : trop fatigant. Son recueil de citations latines a le double mérite de ne pas l’être, fatigant, et de nous offrir à moindres frais une leçon de sagesse. Merci Lucien… et bon voyage avec ce viatique ![/access]

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Chez Ikea, le mari est un meuble comme les autres.

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Ikea est une marque suédoise, et la Suède, c’est le progrès. C’est en tout cas ce que nous assènent régulièrement nos amis sociaux-démocrates, excipant plus volontiers du modèle nord-européen que de l’œuvre de John Rawls lorsqu’il s’agit de nous rappeler ce que signifie « l’égalité ».

Dans une de leurs succursales australiennes, les magasins Ikea viennent de pousser à son comble la mise en œuvre de la néo-égalité femme-homme. Si l’on accepte bien sûr de considérer qu’« égalité » et « universalisme » sont totalement étranger l’un à l’autre, et que le bonheur parfait ne nécessite qu’un simple renversement des mécanismes de domination. Le collectif Osez le féminisme aurait tôt fait de beugler « on a gagné ! » s’il venait à découvrir la création d’un Luna-Park matriarco-expérimental au sein même de l’Ikea de Sydney.

Les spécialistes de meubles en kit viennent en effet de créer la première garderie…pour hommes. Désormais, Madame peut aller acheter tranquillement le sèche-linge que, bien évidemment, elle utilisera seule, après avoir rangé Monsieur dans une salle « aménagée avec des baby-foot, des flippers, des écrans de télévision et de confortables canapés pour les regarder ».

Les usagers mâles de ce concept révolutionnaire doivent être ravis, notamment les passionnés de baby-foot, qui représentent 99,9% de la population masculine mondiale, comme chacun sait. Il ne manque finalement à ces crèches pour mecs que quelques jeunes suédoises aux jambes interminables et juchées sur patins à roulettes pour venir leur enfourner dans le bec quelques biberons de Kanterbräu.

Par ailleurs, que Madame se rassure. Si le sèche-linge qu’elle convoite semble présenter quelque malfaçon d’ordre mécanique, elle pourra aisément siffler Monsieur pour qu’il vole à son secours. En effet, dans ce Mänland, « chaque femme est équipée d’un bipeur » lui permettant de sonner son Jules si nécessaire.

D’après nos sources, les boutiquiers suédois ne savent pas encore s’ils vont généraliser leur délicieuse invention. Pour notre part, nous ne saurions trop leur conseiller de travailler sur le concept de « kit romance », au cas où quelque client-e rétrograde viendrait à se languir du temps fort lointain où l’amour, c’était poétique.

Et pourquoi pas, bientôt, l’avènement de l’homme lyophilisé, à ne déstocker qu’en cas d’urgence reproductrice ? Après tout, le mâle est un meuble comme les autres.

Autodafé à Paris : c’est la faute à Voltaire !

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Photo : Amnesty.

Parfois, il faut savoir aller contre l’avis de ses amis. Surtout quand ils s’égarent du côté de l’opinion dominante. N’en déplaise à Marc Cohen, il fallait que la vérité fût dite et grâce à Pascal Boniface, c’est chose faite. Oui, si Charlie Hebdo caricature l’islam, c’est parce que c’est vendeur et que les musulmans ne peuvent pas se défendre : mercantiles et en plus lâches, les confrères ! Qu’ils ne nous racontent pas d’histoires, ils le savaient bien, que ce Charia Hebdo allait hérisser les poils de nombreuses barbes. Peut-être même espéraient-ils qu’un dingue ferait ce qu’il a fait. En tout cas, leur petit numéro était un véritable appel à la violence. On pourrait même parler d’une escroquerie idéologique à l’assurance. Au cas où ça vous aurait échappé, ils ont profité de ce microscopique incident pour faire le coup des sans-papiers. Et le résultat, c’est qu’ils sont en train de se goberger à Libé en stigmatisant des musulmans sans défense. Bien joué les gars ! En tout cas, les copains de Libé ne sont pas prêts de se débarrasser de ces invités. Ça leur apprendra à jouer les belles âmes.

Pour ceux qui ignorent encore l’œuvre de ce penseur magistral, rappelons qu’il y a quelques années, Boniface s’est attiré la vindicte du politiquement correct et du lobby que l’on sait en rappelant qu’il y avait en France beaucoup plus de musulmans que de juifs et que le PS devait adapter sa politique proche orientale en conséquence. « Combien de divisions ? », ce respect scrupuleux de la loi du nombre ne devrait-il pas dicter sa conduite à tout démocrate conséquent ? Le même souci de vérité lui fait écrire dans son dernier livre que le Hezbollah est un parti athée – ah non, on m’informe qu’il s’agissait d’une coquille.
Boniface est cohérent. Puisqu’il aime les peuples de Tunisie et de Libye et que les peuples de Tunisie et de Libye aiment la charia, il aime la charia. C’est son droit, non ? La différence entre les démocraties impies et les théocraties éclairées, c’est qu’en démocratie, on a le droit de préférer la théocratie et de l’exprimer librement. C’est aussi un droit – et peut-être un devoir – de dévoiler l’islamophobie qui se cache derrière toute critique de l’islam.

La fin justifie les moyens. Il faut être mesquin comme Richard Malka pour expliquer que Boniface raconte n’importe quoi pour faire passer son point de vue, par exemple que Charlie Hebdo concentre ses attaques sur l’islam. Au moins cela prouve-t-il qu’il ne s’adonne pas en secret à la lecture de ce journal de mécréants. Et qu’il ne fréquente pas de cathos intégristes, lesquels font à peu près un procès par mois à Charlie. Ni de catholiques tout court, ces chochottes n’appréciant pas toujours les « unes » représentant le pape voire le Christ dans des positions embarrassantes.

Pour l’ami Marc Cohen, Boniface et tous ceux qui se sont relayés pour condamner la violence, d’accord, mais plus encore l’irrespect font penser à ces gens qui, quand une femme se fait violer, se demandent si ce n’est pas un peu de sa faute. Eh bien oui, cher Marc, n’est-ce pas un peu de leur faute, à ces gourgandines qui chatouillent la bête en se baladant à peine vêtues, si elles finissent par la réveiller ? De même les confrères qui ont demandé à Charb si ce Charia Hebdo n’était pas la « provoc de trop » ont eu bien raison. C’est vrai, après tout, ils l’ont bien cherché: à jouer avec le feu, on récolte un incendie.

Alors si vous voulez, vous aussi, engueuler ces rigolos qui ne respectent rien, rendez-vous ce dimanche à 15 heures sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris. Au passage, il faudra aussi leur dire qu’une manif le dimanche, c’est pas chrétien.

Je pense donc je twitte

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« Thailande : le twitter du 1er ministre piraté. » Frédéric Mitterrand dément toute implication.

« 600 Nigériens expulsés d’Algérie.» Le ministre de l’Intérieur algérien, M. Ibrahim Guéant, s’estime satisfait.

« Arc de Triomphe : victoire de Danedream. » En même temps, courir contre le Soldat inconnu, c’est pas vraiment du jeu…

« Canada : une femme à la tête de l’Alberta » Paritarisme oblige, la province prend désormais le nom d’Alberto. Elle est bizarre Marie-Paule Belle depuis qu’elle fait de la politique…

Charon guidait nos âmes autrefois en enfer. De la mort aujourd’hui, l’antichambre il conquiert.

Le PS veut nettoyer le Sénat à coup de Lärcher ![access capability= »lire_inedits »]

Grande victoire de l’UMP ! (Dans le canton de Corrèze.)

24 sénateurs de gauche supplémentaires ? Parti de vieux, va !

La différence entre Bush et Obama ? Les injections létales sont prises en charge par l’assurance-maladie.

« Nicolas Sarkozy propose un calendrier à l’État palestinien. » Celui avec les jolis petits chats ou celui avec le canard ?

Journées du Patrimoine. L’INSEE refuse de faire visiter la Pyramide des âges.

« Eva Joly : l’équipe dévoilée en novembre. » Pour l’instant, ils ont encore trop honte.

Dimanche soir, sur TF1, DSK devrait vraisemblablement présenter sa vision offensive du libre échangisme.

Primaires. Sarkozy a mis 6 mois à libérer la Libye, les socialistes 3 heures à libérer l’antenne.

François Hollande menace : « Si je sors pas vainqueur des primaires, je fais animatrice Weight Watcher. »

Arnaud Montebourg, c’est un Mélenchon de droite, mais de gauche quand même. J’ai juste ?

Amis poivrots, méfiez-vous : Jean-Michel Baylet n’est pas l’inventeur du Bailey’s !

Si j’ai bien tout suivi, DSK ne sera pas candidat aux primaires…

Société générale. Banquier, un métier dégradant !

« Kennedy plaisantait sur son assassinat. » Beaucoup plus avant qu’après.

On a retrouvé le gagnant de l’Euromillion. Il s’appelle Geórgios Papandréou et il n’habite pas Caen.

« Raffarin au petit-déjeuner de la majorité » Ils l’ont beurré, trempé dans le café et bouffé.

« Ben Laden voulait perturber la présidentielle de 2007. » Mais Ségolène Royal l’a pris de court.

Dis, toi, t’emmènerais tes gosses dans un parc à thème dont l’attraction principale serait Jean-Pierre Raffarin ?

« Kadhafi serait cerné, selon le CNT. » Je lui conseillerais bien un petit soin reliftant contour de l’oeil, mais ça va faire chochotte…

Leur théorie des gendres, c’est un truc de belles-mères !

« Thibault : “triple zéro” au gouvernement.» Il a été nommé ministre ?

« Delanöe : “printemps arabe en Chine”. » Et un nems-couscous pour la 10, un !

« Homo erectus cuisait déjà ses repas. » Il a tous les talents, DSK.[/access]

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Rendez-vous en terre inconnue

53

Grâce à la complicité d’un technicien de la société de production de la célèbre émission de France 2, Rendez-vous en terre inconnue, j’ai pu assister incognito à l’enregistrement de la prochaine émission dont la guest star est le journaliste Jean Quatremer, correspondant de Libération auprès de l’Union européenne , à moins que ce ne soit l’inverse. Frédéric Lopez a souhaité extraire son invité de son bureau bruxellois pour l’amener dans une contrée qui lui est inconnue : la démocratie.

J’ai décidé, en avant-première, de réserver les moments les plus forts de l’émission aux lecteurs de Causeur, un peu comme un journal livre les bonnes feuilles d’un livre.

– Frédéric Lopez : « Jean, avant de prendre l’avion, nous allons nous déplacer pas très loin d’ici, à Bruxelles, dans une grande brasserie, pour assister ensemble à une scène qui constituera pour vous une grande expérience. »

Arrivés à la brasserie, Frédéric et Jean rencontrent un groupe d’une trentaine de convives dont on devine très vite qu’ils sont ici en séminaire et que les frais de restauration sont pris en charge par leur entreprise. Le serveur leur signale que la formule choisie leur donne droit à de l’eau plate ou de l’eau gazeuse au choix, sachant que leur décision s’imposera à tout le groupe. Très vite, un débat s’engage entre les partisans de l’eau plate et ceux de l’eau gazeuse. Jean regarde, interloqué et légèrement amusé. C’est au moment où l’un des convives décide de soumettre la décision aux vote des convives que des perles de transpiration commencent à couler sur ses tempes.

– Jean Quatremer : Un vote ? Mais l’entreprise qui paie le repas n’a pas édicté de directive pour éviter une telle perte de temps ?

– Frédéric Lopez : Non. Ils votent. Et ensuite, la décision s’impose à tous.

– Comme c’est curieux !

– Je suis très fier de vous, Jean. Nous avons tenté ce genre d’expérience avec Dominique Reynié. Nous avons dû l’évacuer très rapidement. Il est entré dans une crise de convulsions grave. Il criait : « Populisme, populisme ». Et il a vite perdu connaissance.

– Quand même, il n’y a pas de quoi. C’est vrai que c’est très étonnant, cette méthode mais il n’y a pas de quoi en être malade.

Ensuite, Jean et Frédéric prennent l’avion. Ils arrivent très vite en Islande où un nouveau référendum est organisé sur un projet de modification de la loi bancaire. Un parlementaire explique les tenants et aboutissants du projet et lui dit sa foi dans le fier peuple islandais, libre et souverain. Malgré la faible température règnant à Reykjavik à cette époque de l’année, Jean transpire à grosses gouttes. Il est pris de tremblements.

– Quelle peuplade curieuse ! Comment peut-on avoir une telle confiance dans la population ? C’est dangereux quand même ! Vous n’avez pas peur que le peuple cède à la démagogie, qu’il plonge le pays dans les heures les plus sombres de son Histoire ?

– Tout se passe bien, vous savez. Les Islandais ont déjà pris des décisions importantes. Notre pays s’en sort plutôt bien.

– Mais s’ils prennent la mauvaise décision ?

– Le peuple prendra la bonne décision car cela le concerne au premier chef.

Jean, qui n’est pas la moitié d’un con, a remarqué le caractère insulaire de la fière Islande. Il met sur le compte de cette particularité le fait que des hommes en uniforme munis de brassards ne défilent pas au pas de l’oie dans les rues de la capitale.

– En Europe, ce ne serait pas possible, Frédéric, ce serait inimaginable !

– Détrompe-toi, Jean. Nous partons pour un pays d’Europe.

Après quelques heures de vol et un atterrissage à Zurich, puis quelques autres en voiture, c’est dans une vallée de Suisse alémanique que Jean retire de ses yeux le traditionnel bandeau de l’émission. Tous les citoyens sont réunis sur une place pour une votation d’initiative populaire. La question porte sur le rétablissement des notes à l’école primaire, que le gouvernement cantonal avait supprimées il y a quelques années. Jean interroge le président de l’association de parents d’élèves qui a lancé la pétition d’initiative populaire.

– Ce sont eux qui ont décidé de la question ? Ils proposent de censurer l’avis des spécialistes ?

– Oui, les gens trouvaient que leurs enfants travaillaient moins. Alors ils ont lancé la pétition. Ils ont obtenu beaucoup de signatures et aujourd’hui on vote. C’est la Suisse. C’est la démocratie.

– Mais, c’est du fascisme. C’est la prime à la démagogie.

Jean perd son sang-froid. Sa respiration se fait plus haletante. Devant ses yeux, un brouillard. Il s’évanouit dans les bras de Frédéric Lopez après avoir avoir murmuré :« ce sont des nazis, ramène moi à Bruxelles… ». La boîte de production avait prévu ce malaise. Pendant tout l’enregistrement, une assistance médicale se tenait prête. C’est sous assistance cardiaque et respiratoire que Jean Quatremer a retrouvé Bruxelles.

Requinqué par l’audition d’un représentant la task-force venu indiquer les dernières mesures prises à Athènes sous l’égide de l’Union européenne, il a retrouvé -je tiens à rassurer les lecteurs- un très bon état de santé.

Saint-Esprit, es-tu là ?

7
Habemus Papam.

Attendrissant mais déconcertant, drôle mais angoissant, Habemus papam, le dernier film de Nanni Moretti, est délicieusement ambivalent.
Par charité païenne, Moretti nous a fait grâce de la sempiternelle critique des abus de pouvoir du Vatican ou de la résistance rétrograde de l’Église rétrograde à l’évolution des mœurs. Pour autant, le cinéaste ne s’est pas converti en saint Nanni bienveillant. C’est avec un regard non pas moqueur mais amusé que le cinéaste observe l’envers humain, trop humain, du sacro-saint décor de cette institution vieille de plus de deux mille ans. Et derrière cette légèreté drolatique se loge une désacralisation du pouvoir pontifical et une démystification du Vicaire du Christ.

Moretti joue sur le décalage entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et allège par le burlesque la tension que cristallise le vote des cardinaux pour l’élection d’un nouveau pape. De fait, cette élection, qui ne s’appuie sur aucune candidature, aucun programme et aucune campagne, prête à sourire. Elle suscite pourtant humilité et crainte chez les cardinaux qui prient tous pour ne pas être élus − on est loin des ambitions que suscitent nos scrutins « profanes ».[access capability= »lire_inedits »]

Et puis le rire se crispe devant cette Église qui s’abîme dans l’espace vide et noir du siège de Pierre laissé vacant. Le « oui » du consentement prononcé par le cardinal Melville (Michel Piccoli) après son élection fait vite place au cri de renoncement et à la fuite devant l’immense responsabilité à endosser. Comme l’énigmatique Bartelby, de Melville, il « préférerait ne pas ». Ne pas être le successeur de saint Pierre. Ne pas hériter d’une croix apostolique trop lourde à porter. Ne pas devenir une icône mondialisée.

Moretti dédramatise la situation en faisant entrer un personnage inattendu qu’il joue lui-même, un brillant psychanalyste, retenu en otage par le conclave qui ne sait plus quoi faire de ce pape dévasté par le doute. Il montre l’humanité des cardinaux qui, derrière le drapé solennel de leurs soutanes, sont voués, comme leurs ouailles, aux inéluctables péchés de gourmandise, de tricherie, de couardise… Et la confession sur le divan est remplacée par un tournoi de volley où les bienfaits cathartiques du sport collectif sont mis en valeur par des ralentis peut-être un peu trop appuyés.

Freud contre Pascal

Mais les piques de la satire selon Moretti, d’abord rendues indolores grâce à aux effets comiques dignes de la commedia dell’arte, se font peu à peu sentir. Moretti choisit Freud contre Pascal et file la métaphore théâtrale pour mieux réduire la religion à une illusion consolatrice. Le coup de tonnerre provoqué par l’absence du nouveau pape au balcon avait donné le la de sa vision des choses. L’interrègne est un entr’acte, le Vatican une scène de théâtre et les cardinaux des fantoches inconscients d’un simulacre destiné à dissimuler la vacance du pouvoir pontifical. Le rideau bouge, une ombre passe, et cela suffit pour simuler la présence factice du futur Saint-Père. Et c’est l’intéressé lui-même qui déchire le voile de l’illusion. À travers l’aveu de son désir refoulé de devenir acteur de théâtre, le nouveau pape révèle combien sa foi s’est fendillée.

Il quitte alors le Vatican et va traîner sa confiance ébranlée dans une Rome désemparée et lointaine qu’on a peine à reconnaître. Égaré parmi les égarés, il erre à la recherche d’une Parole qui alimenterait son âme anémique. En vain. Il ne sera pas sauvé par la Grâce comme Paul sur le chemin de Damas. Impuissant et absolument seul, il assiste au désolant spectacle d’un monde de confusion, de narcissisme et de désespoir.

Après la mascarade qui fait sourire, voilà la déroutante Tour de Babel qui inquiète. En prophète du vide, Moretti prêche, avec des accents dantesques, le retrait de Dieu et porte le coup de grâce en détournant les scènes bibliques de leur sens. C’est ainsi que les paroles unificatrices du Christ prononcées lors de la Cène se renversent dans un imbroglio incompréhensible lors du repas que Piccoli prend avec la troupe de théâtre rencontrée lors de son séjour dans un hôtel miteux de la capitale. Au milieu de ces automates qui récitent leurs rôles, le spectateur comprend qu’il n’a personne à qui parler. Tous s’enivrent de mots et personne ne veut échanger.

Qu’elles soient théoriques, médiatiques, médicales ou théâtrales, ces paroles se heurtent les unes contre les autres et ne se comprennent plus Elles ne peuvent ni expliquer, ni guérir, ni révéler et encore moins relier. Elles enferment celui qui les prononce dans une solitude artificielle qui flirte avec la folie.
Pour le meilleur et pour le pire, Habemus papam amuse et désabuse. Quant à Nanni Moretti, il ne semble pas trouver réjouissants ce monde désuni qui tourne à vide, ni cette Église sans pape qui ne sait plus transmettre un héritage allant de saint Pierre jusqu’à Benoît XVI.

Cet évangile funeste ne dévoilerait-il pas en Nanni Moretti, cinéaste athée, un chrétien romantique refoulé ?[/access]

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« On ne rejette pas Platon ! »

18

Tout récemment, sur France Inter, Pascal Lamy, actuel secrétaire général de l’OMC, ancien commissaire européen, faisait un aveu sincère, quoique tardif : « Tout le monde savait, à Bruxelles, que la Grèce maquillait ses statistiques… ». Ah bon ? Et quelles conséquences les diverses institutions de l’UE (Conseil européen, Commission, Parlement) en ont-elles tirées ? Strictement aucune, sinon un délai de deux ans imposé en 1999 à Athènes pour son entrée dans la zone euro, censé être mis à profit par le gouvernement du socialiste Costas Simitis pour faire entrer les comptes du pays dans les clous de Maastricht. Avec l’aide de Goldman-Sachs, les Hellènes réussirent à présenter à Bruxelles une copie économique et financière si parfaite qu’ils furent admis dans le club. On avait bien un peu toussé du côté de Berlin, où les dirigeants allemands n’étaient pas dupes des manipulations comptables des Grecs. Mais on était entre socialistes : avec Schröder chancelier d’Allemagne, Jospin premier ministre de la France, et Romano Prodi à la tête de la Commission, Simitis avait trouvé une conjoncture politique favorable pour que l’on n’aille pas regarder de trop près ce qu’il y avait réellement dans l’arrière-cuisine de sa boutique grecque[1. Il est rare que dans les restaurants grecs de la capitale française, la nourriture servie en salle soit de la même qualité et fraîcheur que celle exposée en vitrine. Une exception : Mavrommatis, mais il est chypriote…]. De plus – on a aujourd’hui du mal à s’en souvenir – les indicateurs économiques européens étaient au beau fixe, la Bourse gonflait sa bulle internet et le ministre français des finances, un certain DSK, se faisait interpeller sur l’usage qu’il comptait faire de la « cagnotte » accumulée en ces années de vaches grasses… Alors, quelle importance qu’un petit pays ensoleillé s’amuse à faire les poches d’une Europe qui ne pensait qu’à son élargissement vers l’Est et le Sud-Est ?

Cela fit vivre le peuple grec dans une douce euphorie : même si les salaires n’étaient pas au niveau de ceux des Allemands ou des Français, il faisait bon vivre à Athènes. Les infrastructures (routes, chemins de fer, aménagements touristiques) étaient financées par les fonds structurels. On distribuait allègrement les postes de fonctionnaires aux amis politiques, avec des horaires de travail assez élastiques pour pouvoir exercer une seconde activité dans l’économie parallèle. Quelques petits malins montraient une habileté particulière à se faire payer de luxueuses villas en les faisant passer pour des étables à vaches auprès des fonctionnaires de Bruxelles, et les « familles » dominant la vie politique et économique du pays depuis plusieurs générations[2. Les Papandréou, Caramanlis, Venizélos en sont à la troisième génération de politiciens de premier plan.] en profitaient largement pour accroître leur patrimoine. Pendant ce temps là, la compétitivité de l’industrie locale était mise à mal par l’euro fort, et ses attraits touristiques étaient fortement concurrencés par des pays ensoleillés moins chers et plus dynamiques, comme la Turquie ou la Tunisie. Les Grecs vivaient dans un tel monde d’irréalité qu’ils se firent une grosse frayeur lors de l’entrée en vigueur des accords de Schengen : beaucoup d’entre eux étaient persuadés que des vagues d’immigrants venus d’Allemagne, de France ou d’Italie allaient déferler sur leur pays, car c’était là qu’en Europe la vie était la plus belle ! Bien entendu, il n’en fut rien, et les seuls immigrés qui ont afflué en Grèce sont venus de l’Albanie voisine ou du Moyen Orient en franchissant illégalement la frontière turque.

Si l’on remonte un peu plus dans le temps, et si l’on se penche sur les circonstances de l’adhésion de la Grèce à l’UE, devenue effective le 1er janvier 1981, on pourra découvrir des choses étonnantes. Les négociations préalables à son entrée dans l’Union Européenne ont duré moins de cinq ans, alors que l’Espagne et le Portugal ont dû attendre presque dix ans pour rejoindre le club. De plus, des exemptions et dérogations aux réglementations communautaires lui furent largement concédées, alors que Bruxelles fut très pointilleux avec Lisbonne et Madrid. Pourquoi ce traitement de faveur ? A l’époque, les « hommes forts » de l’Europe communautaire, comme l’Allemand Helmut Schmidt et le Français Valéry Giscard d’Estaing étaient encore pétris de culture classique. Que pesaient ces petits arrangements face aux mérites de la Grèce dans l’Histoire de l’humanité ? « On ne rejette pas Platon ! » tranchait abruptement Giscard face à ceux qui, comme le ministre des Affaires Etrangères allemand Hans-Dietrich Genscher, objectaient timidement que l’admission de la Grèce « ne présentait pas que des avantages ». C’était oublier qu’entre Platon et Constantin Caramanlis, le premier ministre grec de l’époque, beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts. La Grèce, libérée du joug ottoman en 1830 grâce à l’appui de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, est restée très longtemps une province arriérée des Balkans, à l’écart des évolutions économiques de l’Europe occidentale.

Sa vie politique fut marquée par une alternance de régimes dictatoriaux (comme ceux du général Metaxas (1936-1941) et celui dit des colonels entre 1967 et 1974), et d’une démocratie fondée sur le clientélisme et la domination d’oligarchies familiales. Sa situation géopolitique en faisait cependant un enjeu important dans l’affrontement planétaire entre l’Occident et l’Union Soviétique, ce qui provoqua une sanglante guerre civile entre 1945 et 1947. Entrée dans l’OTAN en 1952, en même temps que l’ennemi héréditaire turc, la Grèce faisait figure de poste avancé de l’UE en Méditerranée orientale. C’était l’époque où la France rêvait encore d’une « Europe puissance », autonome vis-à-vis des deux empires dominés par les Etats-Unis et l’URSS. Ce rêve s’est écroulé après la chute du communisme et la victoire du concept d’Europe grand marché patiemment et efficacement promu par Londres.

Dès lors, les Grecs perdent une carte majeure dans leur petit jeu avec l’UE. Leurs frasques économiques deviennent insupportables, surtout à Berlin. On connaît la suite, mais pas encore la fin.

La morale de l’histoire ? C’est que tout le monde a eu tout faux : l’UE qui a fermé les yeux, le peuple grec qui s’est laissé bercer par les démagogues de droite comme de gauche. Les responsables de ces errements sont soit morts, soit à la retraite. Il est maintenant temps de laisser les Grecs, qui ne manquent pas de courage, se sortir par eux-mêmes du guêpier où on les a fourré…car il n’y a pas de morale en Histoire.

Chevènement revient et il n’est pas content

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Ainsi donc, il sera candidat : Jean Pierre Chevènement l’a dit samedi soir sur France2 et redit hier matin à nos confrères du Parisien.
Et en plus, il a même dit pourquoi : « J’ai beaucoup réfléchi, écouté. Et je suis candidat à l’élection présidentielle pour faire bouger les lignes. Ma candidature se veut pédagogique à l’égard des citoyens mais aussi des autres candidats. Ceux qui nous dirigent ne sont malheureusement pas préparés à faire face aux secousses très fortes qui sont devant nous »

Vous n’avez pas tout compris ? Alors Tonton Jean-Pierre, pédagogue en diable vous fait un dessin : « Nicolas Sarkozy ne nous offre qu’une austérité à perte de vue : son horizon est le maintien du triple A. La souveraineté populaire a été transférée aux agences de notation ! Quant à François Hollande, il promet de réduire le déficit budgétaire à 3 % du PIB en 2013 sans remettre en cause la logique actuelle de la monnaie unique. »

Et voilà pour les deux favoris, rhabillés pour l’hiver. Mais les autres candidats n’ont pas été oubliés : JPC veut faire barrage à Marine en se posant en candidat authentiquement patriote : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres. La nation est le cadre irremplaçable de la démocratie et de la souveraineté. Je suis un candidat patriote, ce qui ne m’empêche pas de vouloir redresser l’Europe ». On s’en doute, Eva Joly n’est pas oubliée non plus dans la distribution des prix : « Qui sait que la fermeture du tiers de notre parc nucléaire coûterait 250 Mds€ et renchérirait de 40 % la facture d’électricité pour les Français ? »

Faute de place, sans doute, rien dans cette interview sur ses deux concurrents en apparence les plus proches, Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Luc Mélenchon. Rien non plus sur Bayrou, qui lui avait un peu fait les poches sur la fin de la campagne en 2002, qui avait récupéré nombre de ses électeurs en 2007 et qui pour 2012 a choisi un slogan de campagne méchamment chevènementiste « Produire et instruire ». Ce qui n’empêchera le Che, rassurez-vous, de faire campagne sur les thèmes qui lui sont chers depuis toujours et qui firent aux primaires le succès inattendu d’Arnaud Montebourg : démondialisation et réindustrialisation : « J’irai dans les usines. L’avenir de la France passe par sa réindustrialisation. La reconquête de l’électorat ouvrier, cela me paraît essentiel. Les couches populaires se reconnaîtront dans ma campagne »

Donc, les amis, si comme moi vous voulez aller écouter, voire applaudir, Jean-Pierre, rendez-vous à l’usine la plus proche. Avant d’entrer, faites néanmoins gaffe qu’elle n’ait pas été transformée en spa, en loft ou en bar à soupes bio…

Volutes de cigare autour du lac Baïkal

8
Sylvain Tesson au bord du lac Baïkal

Dans Malevil, ce superbe roman de légère anticipation où une poignée d’hommes tente de survivre après une explosion nucléaire, le narrateur principal évoque, au milieu du désastre général, certaines sensations nouvelles par rapport à la vie d’avant : les émotions sont plus vives, les journées plus longues, le temps s’écoule moins vite, les gestes se font plus lents, si bien qu’il estime que la baisse de l’espérance de vie due à la disparition de la technologie est précisément compensée par la disparition de celle-ci et de l’esclavage qu’elle induit. Afin de se préparer à cette perspective, l’urbain résolu à rompre avec la « terre infestée d’hommes » (pour reprendre le titre d’un roman de Marcel Moreau) en est réduit à des simulations plus ou moins satisfaisantes. C’est l’expérience que relate Sylvain Tesson Dans les forêts de Sibérie (Gallimard) : six mois sur les bords du lac Baïkal dans une cabane, situation déjà évoquée dans une de ses nouvelles, « Le Lac », dans le recueil Une Vie à coucher dehors.
Les écrivains qui voyagent ont beaucoup changé depuis Barnabooth : ils dédaignent les palaces − qui n’existent plus de toute manière sous leur forme de l’époque − mais Sylvain Tesson maintient le lien avec certains acquis indiscutables de la civilisation, le cigare par exemple, et teste l’efficacité mitigée d’un humidificateur artisanal. Il a aussi la mauvaise idée de conserver un téléphone, ce dont il sera puni.[access capability= »lire_inedits »]

L’auteur ne s’attendait sans doute pas à ce que son roman (c’est bien un roman puisque la couverture ne le précise pas) décourage de tenter l’expérience. La grande loi de la vie que ce livre confirme malgré lui, en effet, c’est qu’on peut aller n’importe où, il y aura toujours un con pour planter un clou. En l’espèce, le narrateur n’a pas de voisin et échappe donc à l’atroce bricoleur dominical, mais il n’en est pas tranquille pour autant : des pêcheurs rentrent brutalement dans sa cabane, lui faisant renverser, de stupeur, son bol de thé sur une page de Michel Déon où celui-ci constate que « la solitude est la chose la plus difficile à protéger », de riches abrutis en 4×4 chahutent devant ses fenêtres, des ouvriers d’une usine hydroélectrique viennent en vélo pour manger du saucisson à la mayonnaise, des contraintes administratives l’obligent à interrompre son séjour, sans parler de la menace des tronçonneuses chinoises à quelques centaines de kilomètres (la menace est toujours plus forte que son exécution), bref on est à peine plus tranquille sur les rives du Baïkal que dans un Paris dévasté par les vélib’. À ceci près que le Russe n’est guère cérémonieux : on échappe à l’entrelacs compliqué des invitations réelles ou formelles et des nuances de politesse qui font le charme compliqué et fastidieux des pays latins. Sans qu’une parole soit échangée, les mets apparaissent en abondance. Même lorsqu’on se rencontre dans la neige au milieu de nulle part : « En quelques secondes, Natalia étend une couverture sur le linoléum noir et blanc et y dispose du cognac, une tourte au poisson et une thermos de café. Nous nous allongeons autour. Les Russes ont le génie de créer dans l’instant les conditions d’un festin. » Le narrateur se contente, lors des visites qu’il reçoit, de « trouver les bons gestes : couper des lamelles du saucisson qu’ils ont déposé sur la table, ouvrir une bouteille et disposer les verres ». Les contraintes sociales demeurent donc modestes, simples à comprendre et peu coercitives.

Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette tentative d’échapper au monde et de retrouver le goût des choses utiles à la survie pour le jour où la civilisation de la bureaucratie se sera écroulée sur elle-même − tentation que l’on retrouve dans Les Lumières du ciel d’Olivier Maulin − , le livre de Tesson fourmille de détails amusants, comme ces 4×4 munis de gyrophares « au cas où il y aurait un embouteillage » et de conseils utiles : « Il ne faut jamais voyager avec des livres évoquant sa destination. À Venise, lire Lermontov, mais au Baïkal, Byron. » Il est surtout plein de vie, d’une joie de vie toute païenne.[/access]

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Bérénice outragée

16
Bérénice, mis en scène par Muriel Mayette

Aucun rappel enflammé, aucun bravo exalté, la salle dépitée assure le service minimum avec des applaudissements froids et convenus. Le dernier adieu de Bérénice à Titus a laissé de marbre le spectateur qui, dans l’ultime « Hélas ! », lâché d’une voix molle et chevrotante, entend un « Enfin ! » de soulagement.

Après Andromaque, mise en scène l’an passé, c’est au tour de Bérénice d’être malmenée. Pour notre plus grand déplaisir, l’administratrice du Français, Muriel Mayette persiste, signe et déracine la passion tragique racinienne qui devrait empoigner le cœur bouleversé en le faisant frémir d’effroi et brûler de pitié.
Que de regrets de ne pas avoir souffert de la déchirante séparation de Titus de Bérénice ! Quelle déception de découvrir Bérénice, amoureuse tragique et malheureuse éperdue, sous les traits d’une femme à l’âge déjà avancé, alourdie d’un embonpoint certain, au visage un peu trop fatigué et à la blondeur platine artificielle !

C’est à se demander si le conflit générationnel, avec sa lutte des places, n’a pas franchi les portes du Français au détriment de la qualité d’une représentation qui doit respecter un minimum de vraisemblance. Racine l’a lui-même écrit dans sa préface adressée à Colbert : « Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie », faisant probablement allusion à l’amour de jeunesse de Louis XIV pour la nièce de Mazarin, Marie Mancini.

Mais revenons à Rome, à Bérénice, à Titus et à Muriel Mayette, « ultime objet de notre ressentiment ». Loin d’être rythmée par l’affrontement de deux passions inconciliables, la gloire ou l’amour, le pouvoir ou la vie, Rome ou Bérénice, la marche inexorable vers le moment fatidique où Bérénice apprend, de la bouche aimée et bientôt haïe, son funeste sort, est gâchée par une gestuelle caricaturale et absurde, par des vers déclamés sans âme et par une mise en scène complètement aseptisée. Je fais grâce de cette critique aux acteurs qui interprètent les confidents, en particulier à Simon Eine qui a su remarquablement incarner Arsace, le confident d’Antiochus.

Alors que Bérénice est une tragédie où le corps explose par des cris, suffoque par des gémissements et se décompose par des larmes, Muriel Mayette, en stoïcienne réfractaire au pathos, l’ostracise et muselle la douleur. Craignant de tomber dans le piège de la surenchère émotionnelle et du dolorisme larmoyant, elle désincarne la tragédie racinienne et prive le spectateur de cette tension aiguë où tout peut encore arriver, où Titus, Bérénice et Antiochus, peuvent aussi bien basculer dans le pire et mourir que sauver l’amour et la gloire qui leur reste. Quel supplice de voir Muriel Mayette passer à côté du génie racinien ! S’enferrer dans une interprétation impersonnelle et abstraite ! Empêcher justement de sentir comment Racine a su concilier le dilemme cornélien avec la tragédie élégiaque !

Bérénice est présentée comme une reine froide et distante et non comme une femme passionnément amoureuse et éternellement malheureuse. Le spectateur est, du coup, insensible aux retournements successifs des décisions de Titus, et ne ressent pas l’insupportable tiraillement entre un empereur qui doit régner et un homme qui brûle d’aimer. La Bérénice qui passe de l’espoir d’un avenir radieux aux troubles du désarroi, du fracas de la révolte à l’odieuse résignation, la Bérénice, meurtrie dans sa chair par cet amour furieux devenu impossible, qui laisse exprimer sa douleur et fait éclater sa grandeur, n’est définitivement pas sur scène. À la place, se trouve une Bérénice, à la voix mal placée et aux gestes étriqués, qui annone plus qu’elle ne déclame, qui récite plus qu’elle ne joue, qui est actrice avant d’être Bérénice.

Des spectateurs nostalgiques soupirent et se permettent de dire « Hélas ! Geneviève Casile », et certains, pris dans l’élan de leur imaginaire, se consolent en se représentant Bérénice sous les traits magnifiques d’une Isabelle Adjani avec la beauté farouche et superbement tragique qui était celle de ses vingt ans. Et c’est alors que les brumes du désespoir, infligé par cette absence d’émotions et d’incarnation, se dissipent pour laisser peu à peu percer l’espoir que Muriel Mayette tire sa révérence et que Bérénice soit la dernière pièce de son cycle racinien.

Nil novi sub sole

35
Lucien Jerphagnon

J’ai sur mon bureau un volume élégant qui me procure, chaque fois que je l’ouvre, une délectation extrême. C’est Le Petit livre des citations latines, de Lucien Jerphagnon.
Avec Paul Veyne, Lucien Jerphagnon était l’un des meilleurs connaisseurs de la pensée grecque et romaine. Il est décédé à la fin de l’été, le 16 septembre, tout comme Raoul Ruiz, autre érudit formé par les jésuites et lecteur inlassable de Maine de Biran. Je suppose, où qu’ils soient aujourd’hui, que leur conversation ne s’est pas interrompue pour si peu. Ni l’un ni l’autre ne prenaient la mort trop au sérieux.[access capability= »lire_inedits »] Ils la considéraient plutôt comme une de ces plaisanteries un peu tartes que la vie nous réserve.

D’ailleurs, leur langue de prédilection, le latin, était déjà mort depuis longtemps. Lucien n’en avait jamais fait le deuil et c’est parce qu’il aimait tant les pages roses du Larousse, ces pages devenues un cimetière qu’on entrevoit en touriste pressé, sans jamais s’y recueillir, qu’il a eu l’idée d’une visite guidée de cette nécropole. Cette visite, il l’a dédiée à Pierre Dac, disciple de Mordicus d’Athènes, qui, depuis toujours, l’avait empêché de se prendre au sérieux.

Pour en donner un bref aperçu, voici le commentaire que fait Lucien Jerphagnon de Nil novi sub sole, « Rien de nouveau sous le soleil », parole tirée de L’Ecclésiaste et qui répond souvent à la question : « Quoi de neuf ? » : « Les personnes âgées, que rien ne surprend plus, sinon l’éternel retour des mêmes âneries, prononcent volontiers cet apophtegme en l’accompagnant d’un geste vague et d’un sourire désabusé. »

Si Lucien Jerphagnon, par un tour de passe-passe que personne ne lui souhaite, revenait sur notre bonne vieille planète, sa première question serait : « Quoi de neuf ? » Et notre réponse : « Nil novi sub sole ». C’est dire combien la vie est dérisoire. Mais supportable grâce à ces femmes « dont la chair est prompte et l’esprit faible », ajouterait-il.
À propos de l’inévitable Carpe diem d’Horace, il précisait que les épicuriens étaient tout, sauf des stakhanovistes de la jouissance : trop fatigant. Son recueil de citations latines a le double mérite de ne pas l’être, fatigant, et de nous offrir à moindres frais une leçon de sagesse. Merci Lucien… et bon voyage avec ce viatique ![/access]

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Chez Ikea, le mari est un meuble comme les autres.

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Ikea est une marque suédoise, et la Suède, c’est le progrès. C’est en tout cas ce que nous assènent régulièrement nos amis sociaux-démocrates, excipant plus volontiers du modèle nord-européen que de l’œuvre de John Rawls lorsqu’il s’agit de nous rappeler ce que signifie « l’égalité ».

Dans une de leurs succursales australiennes, les magasins Ikea viennent de pousser à son comble la mise en œuvre de la néo-égalité femme-homme. Si l’on accepte bien sûr de considérer qu’« égalité » et « universalisme » sont totalement étranger l’un à l’autre, et que le bonheur parfait ne nécessite qu’un simple renversement des mécanismes de domination. Le collectif Osez le féminisme aurait tôt fait de beugler « on a gagné ! » s’il venait à découvrir la création d’un Luna-Park matriarco-expérimental au sein même de l’Ikea de Sydney.

Les spécialistes de meubles en kit viennent en effet de créer la première garderie…pour hommes. Désormais, Madame peut aller acheter tranquillement le sèche-linge que, bien évidemment, elle utilisera seule, après avoir rangé Monsieur dans une salle « aménagée avec des baby-foot, des flippers, des écrans de télévision et de confortables canapés pour les regarder ».

Les usagers mâles de ce concept révolutionnaire doivent être ravis, notamment les passionnés de baby-foot, qui représentent 99,9% de la population masculine mondiale, comme chacun sait. Il ne manque finalement à ces crèches pour mecs que quelques jeunes suédoises aux jambes interminables et juchées sur patins à roulettes pour venir leur enfourner dans le bec quelques biberons de Kanterbräu.

Par ailleurs, que Madame se rassure. Si le sèche-linge qu’elle convoite semble présenter quelque malfaçon d’ordre mécanique, elle pourra aisément siffler Monsieur pour qu’il vole à son secours. En effet, dans ce Mänland, « chaque femme est équipée d’un bipeur » lui permettant de sonner son Jules si nécessaire.

D’après nos sources, les boutiquiers suédois ne savent pas encore s’ils vont généraliser leur délicieuse invention. Pour notre part, nous ne saurions trop leur conseiller de travailler sur le concept de « kit romance », au cas où quelque client-e rétrograde viendrait à se languir du temps fort lointain où l’amour, c’était poétique.

Et pourquoi pas, bientôt, l’avènement de l’homme lyophilisé, à ne déstocker qu’en cas d’urgence reproductrice ? Après tout, le mâle est un meuble comme les autres.

Autodafé à Paris : c’est la faute à Voltaire !

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Photo : Amnesty.

Parfois, il faut savoir aller contre l’avis de ses amis. Surtout quand ils s’égarent du côté de l’opinion dominante. N’en déplaise à Marc Cohen, il fallait que la vérité fût dite et grâce à Pascal Boniface, c’est chose faite. Oui, si Charlie Hebdo caricature l’islam, c’est parce que c’est vendeur et que les musulmans ne peuvent pas se défendre : mercantiles et en plus lâches, les confrères ! Qu’ils ne nous racontent pas d’histoires, ils le savaient bien, que ce Charia Hebdo allait hérisser les poils de nombreuses barbes. Peut-être même espéraient-ils qu’un dingue ferait ce qu’il a fait. En tout cas, leur petit numéro était un véritable appel à la violence. On pourrait même parler d’une escroquerie idéologique à l’assurance. Au cas où ça vous aurait échappé, ils ont profité de ce microscopique incident pour faire le coup des sans-papiers. Et le résultat, c’est qu’ils sont en train de se goberger à Libé en stigmatisant des musulmans sans défense. Bien joué les gars ! En tout cas, les copains de Libé ne sont pas prêts de se débarrasser de ces invités. Ça leur apprendra à jouer les belles âmes.

Pour ceux qui ignorent encore l’œuvre de ce penseur magistral, rappelons qu’il y a quelques années, Boniface s’est attiré la vindicte du politiquement correct et du lobby que l’on sait en rappelant qu’il y avait en France beaucoup plus de musulmans que de juifs et que le PS devait adapter sa politique proche orientale en conséquence. « Combien de divisions ? », ce respect scrupuleux de la loi du nombre ne devrait-il pas dicter sa conduite à tout démocrate conséquent ? Le même souci de vérité lui fait écrire dans son dernier livre que le Hezbollah est un parti athée – ah non, on m’informe qu’il s’agissait d’une coquille.
Boniface est cohérent. Puisqu’il aime les peuples de Tunisie et de Libye et que les peuples de Tunisie et de Libye aiment la charia, il aime la charia. C’est son droit, non ? La différence entre les démocraties impies et les théocraties éclairées, c’est qu’en démocratie, on a le droit de préférer la théocratie et de l’exprimer librement. C’est aussi un droit – et peut-être un devoir – de dévoiler l’islamophobie qui se cache derrière toute critique de l’islam.

La fin justifie les moyens. Il faut être mesquin comme Richard Malka pour expliquer que Boniface raconte n’importe quoi pour faire passer son point de vue, par exemple que Charlie Hebdo concentre ses attaques sur l’islam. Au moins cela prouve-t-il qu’il ne s’adonne pas en secret à la lecture de ce journal de mécréants. Et qu’il ne fréquente pas de cathos intégristes, lesquels font à peu près un procès par mois à Charlie. Ni de catholiques tout court, ces chochottes n’appréciant pas toujours les « unes » représentant le pape voire le Christ dans des positions embarrassantes.

Pour l’ami Marc Cohen, Boniface et tous ceux qui se sont relayés pour condamner la violence, d’accord, mais plus encore l’irrespect font penser à ces gens qui, quand une femme se fait violer, se demandent si ce n’est pas un peu de sa faute. Eh bien oui, cher Marc, n’est-ce pas un peu de leur faute, à ces gourgandines qui chatouillent la bête en se baladant à peine vêtues, si elles finissent par la réveiller ? De même les confrères qui ont demandé à Charb si ce Charia Hebdo n’était pas la « provoc de trop » ont eu bien raison. C’est vrai, après tout, ils l’ont bien cherché: à jouer avec le feu, on récolte un incendie.

Alors si vous voulez, vous aussi, engueuler ces rigolos qui ne respectent rien, rendez-vous ce dimanche à 15 heures sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris. Au passage, il faudra aussi leur dire qu’une manif le dimanche, c’est pas chrétien.

Je pense donc je twitte

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« Thailande : le twitter du 1er ministre piraté. » Frédéric Mitterrand dément toute implication.

« 600 Nigériens expulsés d’Algérie.» Le ministre de l’Intérieur algérien, M. Ibrahim Guéant, s’estime satisfait.

« Arc de Triomphe : victoire de Danedream. » En même temps, courir contre le Soldat inconnu, c’est pas vraiment du jeu…

« Canada : une femme à la tête de l’Alberta » Paritarisme oblige, la province prend désormais le nom d’Alberto. Elle est bizarre Marie-Paule Belle depuis qu’elle fait de la politique…

Charon guidait nos âmes autrefois en enfer. De la mort aujourd’hui, l’antichambre il conquiert.

Le PS veut nettoyer le Sénat à coup de Lärcher ![access capability= »lire_inedits »]

Grande victoire de l’UMP ! (Dans le canton de Corrèze.)

24 sénateurs de gauche supplémentaires ? Parti de vieux, va !

La différence entre Bush et Obama ? Les injections létales sont prises en charge par l’assurance-maladie.

« Nicolas Sarkozy propose un calendrier à l’État palestinien. » Celui avec les jolis petits chats ou celui avec le canard ?

Journées du Patrimoine. L’INSEE refuse de faire visiter la Pyramide des âges.

« Eva Joly : l’équipe dévoilée en novembre. » Pour l’instant, ils ont encore trop honte.

Dimanche soir, sur TF1, DSK devrait vraisemblablement présenter sa vision offensive du libre échangisme.

Primaires. Sarkozy a mis 6 mois à libérer la Libye, les socialistes 3 heures à libérer l’antenne.

François Hollande menace : « Si je sors pas vainqueur des primaires, je fais animatrice Weight Watcher. »

Arnaud Montebourg, c’est un Mélenchon de droite, mais de gauche quand même. J’ai juste ?

Amis poivrots, méfiez-vous : Jean-Michel Baylet n’est pas l’inventeur du Bailey’s !

Si j’ai bien tout suivi, DSK ne sera pas candidat aux primaires…

Société générale. Banquier, un métier dégradant !

« Kennedy plaisantait sur son assassinat. » Beaucoup plus avant qu’après.

On a retrouvé le gagnant de l’Euromillion. Il s’appelle Geórgios Papandréou et il n’habite pas Caen.

« Raffarin au petit-déjeuner de la majorité » Ils l’ont beurré, trempé dans le café et bouffé.

« Ben Laden voulait perturber la présidentielle de 2007. » Mais Ségolène Royal l’a pris de court.

Dis, toi, t’emmènerais tes gosses dans un parc à thème dont l’attraction principale serait Jean-Pierre Raffarin ?

« Kadhafi serait cerné, selon le CNT. » Je lui conseillerais bien un petit soin reliftant contour de l’oeil, mais ça va faire chochotte…

Leur théorie des gendres, c’est un truc de belles-mères !

« Thibault : “triple zéro” au gouvernement.» Il a été nommé ministre ?

« Delanöe : “printemps arabe en Chine”. » Et un nems-couscous pour la 10, un !

« Homo erectus cuisait déjà ses repas. » Il a tous les talents, DSK.[/access]

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Rendez-vous en terre inconnue

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Grâce à la complicité d’un technicien de la société de production de la célèbre émission de France 2, Rendez-vous en terre inconnue, j’ai pu assister incognito à l’enregistrement de la prochaine émission dont la guest star est le journaliste Jean Quatremer, correspondant de Libération auprès de l’Union européenne , à moins que ce ne soit l’inverse. Frédéric Lopez a souhaité extraire son invité de son bureau bruxellois pour l’amener dans une contrée qui lui est inconnue : la démocratie.

J’ai décidé, en avant-première, de réserver les moments les plus forts de l’émission aux lecteurs de Causeur, un peu comme un journal livre les bonnes feuilles d’un livre.

– Frédéric Lopez : « Jean, avant de prendre l’avion, nous allons nous déplacer pas très loin d’ici, à Bruxelles, dans une grande brasserie, pour assister ensemble à une scène qui constituera pour vous une grande expérience. »

Arrivés à la brasserie, Frédéric et Jean rencontrent un groupe d’une trentaine de convives dont on devine très vite qu’ils sont ici en séminaire et que les frais de restauration sont pris en charge par leur entreprise. Le serveur leur signale que la formule choisie leur donne droit à de l’eau plate ou de l’eau gazeuse au choix, sachant que leur décision s’imposera à tout le groupe. Très vite, un débat s’engage entre les partisans de l’eau plate et ceux de l’eau gazeuse. Jean regarde, interloqué et légèrement amusé. C’est au moment où l’un des convives décide de soumettre la décision aux vote des convives que des perles de transpiration commencent à couler sur ses tempes.

– Jean Quatremer : Un vote ? Mais l’entreprise qui paie le repas n’a pas édicté de directive pour éviter une telle perte de temps ?

– Frédéric Lopez : Non. Ils votent. Et ensuite, la décision s’impose à tous.

– Comme c’est curieux !

– Je suis très fier de vous, Jean. Nous avons tenté ce genre d’expérience avec Dominique Reynié. Nous avons dû l’évacuer très rapidement. Il est entré dans une crise de convulsions grave. Il criait : « Populisme, populisme ». Et il a vite perdu connaissance.

– Quand même, il n’y a pas de quoi. C’est vrai que c’est très étonnant, cette méthode mais il n’y a pas de quoi en être malade.

Ensuite, Jean et Frédéric prennent l’avion. Ils arrivent très vite en Islande où un nouveau référendum est organisé sur un projet de modification de la loi bancaire. Un parlementaire explique les tenants et aboutissants du projet et lui dit sa foi dans le fier peuple islandais, libre et souverain. Malgré la faible température règnant à Reykjavik à cette époque de l’année, Jean transpire à grosses gouttes. Il est pris de tremblements.

– Quelle peuplade curieuse ! Comment peut-on avoir une telle confiance dans la population ? C’est dangereux quand même ! Vous n’avez pas peur que le peuple cède à la démagogie, qu’il plonge le pays dans les heures les plus sombres de son Histoire ?

– Tout se passe bien, vous savez. Les Islandais ont déjà pris des décisions importantes. Notre pays s’en sort plutôt bien.

– Mais s’ils prennent la mauvaise décision ?

– Le peuple prendra la bonne décision car cela le concerne au premier chef.

Jean, qui n’est pas la moitié d’un con, a remarqué le caractère insulaire de la fière Islande. Il met sur le compte de cette particularité le fait que des hommes en uniforme munis de brassards ne défilent pas au pas de l’oie dans les rues de la capitale.

– En Europe, ce ne serait pas possible, Frédéric, ce serait inimaginable !

– Détrompe-toi, Jean. Nous partons pour un pays d’Europe.

Après quelques heures de vol et un atterrissage à Zurich, puis quelques autres en voiture, c’est dans une vallée de Suisse alémanique que Jean retire de ses yeux le traditionnel bandeau de l’émission. Tous les citoyens sont réunis sur une place pour une votation d’initiative populaire. La question porte sur le rétablissement des notes à l’école primaire, que le gouvernement cantonal avait supprimées il y a quelques années. Jean interroge le président de l’association de parents d’élèves qui a lancé la pétition d’initiative populaire.

– Ce sont eux qui ont décidé de la question ? Ils proposent de censurer l’avis des spécialistes ?

– Oui, les gens trouvaient que leurs enfants travaillaient moins. Alors ils ont lancé la pétition. Ils ont obtenu beaucoup de signatures et aujourd’hui on vote. C’est la Suisse. C’est la démocratie.

– Mais, c’est du fascisme. C’est la prime à la démagogie.

Jean perd son sang-froid. Sa respiration se fait plus haletante. Devant ses yeux, un brouillard. Il s’évanouit dans les bras de Frédéric Lopez après avoir avoir murmuré :« ce sont des nazis, ramène moi à Bruxelles… ». La boîte de production avait prévu ce malaise. Pendant tout l’enregistrement, une assistance médicale se tenait prête. C’est sous assistance cardiaque et respiratoire que Jean Quatremer a retrouvé Bruxelles.

Requinqué par l’audition d’un représentant la task-force venu indiquer les dernières mesures prises à Athènes sous l’égide de l’Union européenne, il a retrouvé -je tiens à rassurer les lecteurs- un très bon état de santé.