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Polisse, un film intensément vain

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Disons-le d’emblée : Polisse, le dernier film de Maïwenn, est d’une malhonnêteté fondamentale tant par sa forme que par son fond. Le scénario est un habile mélange de série télévisuelle et de film choral, tout ce qui précipite le cinéma français dans un abime de conventions et de narcissisme satisfait, nappé d’une aura de « cinéma d’auteur ».

L’histoire conte les aventures d’une brigade de protection des mineurs dans un commissariat du nord de la capitale. Des acteurs célèbres, qui pour la plupart squattent le cinéma « Qualité France », jouent aux policiers, des enfants font les victimes. En fait, même si le film arrive à refléter une certaine misère quotidienne de la vie policière, Polisse est avant tout une comédie de mœurs qui suit les aventures sentimentales des protagonistes. Leurs déboires de bureau sont le moteur de la fiction, rythmée par des scènes d’interventions policières qui fonctionnent comme alibi politique et forment autant de clichés sociologiques sur le vécu d’un commissariat : la maltraitance, les affres des banlieues et des quartiers chics. Aucun côté documentaire ici (bien que le film prétende nous révéler la réalité d’une brigade), seulement des images de fiction télévisuelle : nous sommes à des années-lumière des grands films sur la police que sont Le Petit lieutenant de Xavier Beauvois et Police de Maurice Pialat lesquels, au travers de grandes fictions assumées, révélaient une vérité crue, juste et forte de la police.

Car contrairement à ces deux œuvres, Polisse plonge dans une bien-pensance sacralisée, de gauche parce que c’est juste, forcément juste. Le film s’attache, à travers des scènes d’une triste évidence, à dénoncer un certain nombre de situations scandaleuses, mais il le fait sans recul ni nuances et les traite de manière complaisante et voyeuriste. Adolescente qui travaille pour des vendeurs de drogue, descente dans un campement sauvage de Roms qui exploitent leurs enfants, mère lumpenprolétaire qui masturbe son nourrisson, pères qui abusent de leurs filles, composent une représentation particulièrement malsaine d’êtres humains en perdition auxquels le scénario et la mise en scène n’offrent aucune chance de rachat, ne leur accordant ni compassion, ni miséricorde, ni profondeur ontologique. Tous présumés coupables ! Beaucoup de séquences sont ignobles: la mère psychotique qui laisse choir son petit, l’adolescente qui pratique des fellations pour récupérer son téléphone portable sont scandaleuses. Mais rassurez-vous, Maïwenn ne caricature pas seulement les pauvres : sa vision des riches est encore plus conventionnelle et politiquement correcte. La famille de la haute bourgeoisie où le père fait subir des attouchements à sa fille bénéficie, bien entendu, d’une protection haut placée.
La mise en parallèle de ces scènes avec celles qui mettent en jeu la vie sentimentale et conjugale des policiers relève de la grosse ficelle. Les enfants et comédiens qui jouent dans ces séquences « réalistes » sont instrumentalisés par le scénario et la mise en scène, jamais ils ne deviennent des personnages à part entière et se contentent de justifier le déroulé de l’histoire, les bons sentiments et les condamnations qu’elle véhicule. En réalité, ils ne sont que le contrepoint de ce qui intéresse Maïwenn : une comédie conjugale.

Face à l’ignominie des parents irresponsables, nous est montré le comportement exemplaire, voire héroïque des policiers qui, malgré leurs (petits ou grands) défauts, sont d’une humanité sans faille. C’est justement cette humanité qui est suspecte parce qu’elle est purement artificielle et scénaristique. Elle ne repose pas sur de réels êtres humains avec leurs pensées, leurs bassesses, leurs grandeurs, leurs certitudes, leur droiture (comme, par exemple, dans les films de Jean-Pierre Melville). Elle s’appuie sur des représentations typée de policiers, l’alcoolique (Sue Ellen : Emmanuelle Bercot), le mal marié (Fred : Joey Starr), l’anorexique (Iris : Marina Foïs), le bon flic (Baloo : Frédéric Pierrot), la policière en instance de divorce (Nadine: Karin Viard), une galerie improbable de personnages qui permet aux comédiens de satisfaire leur égocentrisme dans une suite de situations directement inspirées de Navarro ou Julie Lescaut. Très vite, l’histoire matrimoniale de Nadine, l’issue de sa procédure de divorce entamée sur les conseils d’Iris, s’installent comme le véritable sujet du film. Maïwenn qui joue la photographe invitée à faire un reportage sur la brigade de police justifie doublement son voyeurisme malsain, par sa présence à l’écran (l’alter ego du spectateur découvrant tant de misère) et sa mise en scène en deçà de toute morale de cinéaste.

En somme, la question de la nécessité artistique, politique, philosophique, sociologique d’une œuvre ne se pose plus, il s’agit seulement d’amuser la galerie, la communauté réunie des acteurs et des voyeurs consentants ou contraints. Les êtres humains, leurs souffrances, leurs fautes et malhonnêtetés, la société et ses institutions, le cinéma, méritent pourtant plus d’attention et de dignité artistique.

Journal intime de bord

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Mori Ogai

Vient toujours, dans la vie d’un homme, un moment où il comprend qu’il doit vivre sa vie et non celle que ses parents ou que ses proches ont voulue pour lui. Pour Mori Ogai, ce moment coïncide avec son départ pour l’Allemagne.

Jusqu’alors, il était un petit prodige, étudiant sans répit, ayant pour seul but de respecter les dernières volontés de son père et d’obéir à sa mère. À 20 ans, il a déjà terminé ses études de médecine, appris l’allemand et le français. À l’armée, il impressionne tellement ses supérieurs qu’ils décident de l’envoyer en mission à Berlin.

Après tout, pourquoi pas ? se dit-il. Jusqu’à sa vingtième année, il n’en est que trop conscient, sa mère s’est employée à le transformer en encyclopédie vivante, alors que ses maîtres visaient à faire de lui une incarnation de la loi. « À la rigueur, note-t-il, dans ses journaux intimes, je pouvais accepter d’être une encyclopédie vivante, mais il m’était insupportable d’incarner la loi. »

C’est dans cet état d’esprit que le lieutenant Mori Ogai, 22 ans, embarque le 22 septembre 1884 à Yokohama.[access capability= »lire_inedits »] Imaginons, d’après les récits de l’époque, l’ambiance qui régnait sur le paquebot. Toutes les nationalités y étaient représentées, et les silhouettes des hôtes à bord caricaturaient la majeure partie des animaux connus : « On se serait cru dans un jardin zoologique », note ironiquement un voyageur. Mais très vite, par une forme triviale de proximité ethnique, les Blancs frayent avec les Blancs et les Jaunes avec les Jaunes. Les premiers jouent toute la journée au deck-tennis ou au deck-golf, sur le pont, cependant que les seconds installés dans le fumoir avec les officiers du navire s’affrontent au jeu de go.

Après avoir passé les premières nuits cloîtré dans sa cabine, Mori Ogai se risque sur le pont et est sidéré par le spectacle qu’offrent six sœurs, les filles d’un pasteur, se divertissant en échangeant des balles sur l’unique table de ping-pong. Elles avaient la même natte de cheveux blonds comme les blés, les yeux d’un bleu délavé et les légères touches de son qui grêlaient leur visage donnaient à leur charme juvénile une vibration de pastel. Le fringant lieutenant Ogai devint un spectateur fervent de leur passe-temps favori et, pour marquer son intérêt, proférait des exclamations admiratives. Cette seule vision suffisait à son bonheur et il songeait qu’à Berlin, peut-être, il aurait l’occasion d’observer de plus près le corps d’une de ces divinités qui, par ailleurs, ne lui prêtaient pas la moindre attention. Car si les Japonais méprisaient les Chinois, les blondinettes, elles, tenaient les Asiatiques pour des êtres inférieurs qu’il convenait, avant de leur concéder une parcelle d’humanité, d’évangéliser, ce qui était précisément la mission de leur père, un vieillard à l’aspect austère qui n’aurait pas toléré le moindre écart d’une de ses ravissantes fillettes.

Mori Ogai, peu attiré par les Européennes plus âgées − il leur trouvait un menton proéminent, un nez démesuré et une voix criarde −, prit son mal en patience. Le soir, il recopiait des pages des carnets de voyage de Ryûhoku qui, dix ans avant lui, avait entamé le même périple, tout en y ajoutant des commentaires personnels. Tout comme Ryûhoku, Ogai trouvait ridicule l’expression publique d’émotions profondes. Dès lors qu’un geste suffisait, pourquoi s’abandonner sur le port de Yokohama à de grossières lamentations ou à d’interminables étreintes au moment du départ ? Tout cela manquait singulièrement de classe. Il n’avait d’ailleurs pas tenu à ce que sa mère l’accompagne. Un homme qui se respecte se reconnaît à la parfaite maîtrise de ses émotions. Et à son absence totale de servilité. C’était d’ailleurs là le principal reproche, outre leur vulgarité, que Ryûhoku, tout comme Ogai et Soseki, formulaient à l’encontre des Chinois. Ils n’éprouvaient pas une once de compassion pour les peuples vivant sous le joug colonial. Il allait de soi pour eux que c’est parce que les indigènes n’avaient pas réussi à moderniser leur pays que les Européens assumaient cette tâche. Tâche qui leur échoirait dès lors que le Japon serait suffisamment fort pour affronter les Blancs et redonner aux peuples asservis un peu de dignité. Tel était le sens de la mission de Mori Ogai, qui se rendait en Allemagne pour y étudier la médecine militaire tandis que Soseki entendait mieux connaître la mentalité anglaise. Autant dire que pour l’un comme pour l’autre, ce fut un échec. La littérature fut leur bouée de sauvetage.

Quatre ans plus tard, lorsque Mori Ogai retourne au Japon, il n’est plus le même : il a, écrit-il, découvert qu’il était bien difficile de se fier aux sentiments des autres et que même ceux de son propre cœur pouvaient aisément varier. Quelques années plus tard, Natsume Soseki, après son séjour à Londres, tiendra à peu près les mêmes propos. L’Occident leur a tendu un miroir. Ce qu’ils y ont vu les a conduits à devenir des écrivains, l’un par remords et nostalgie, l’autre pour ne pas sombrer dans la folie.

Pour Mori Ogai, le remords a un nom : Élise Weinert. Il l’évoque dans La Danseuse : « Ce remords s’est coagulé au fond de mon cœur, rien qu’une simple tache sombre, mais qui, chaque fois que je lis quelque chose, chaque fois que je regarde quelque chose, fait surgir une nostalgie sans borne, comme une ombre se reflétant dans le miroir, comme une voix renvoyée par l’écho, et qui déchire sans cesse mon cœur. »

Ce remords, moi aussi, je l’ai éprouvé après avoir abandonné une jeune Iranienne pour laquelle je croyais être prêt à sacrifier ma vie, devant les grilles d’un hôpital psychiatrique lausannois. Mori Ogai avait pris la fuite devant le spectacle d’une adolescente berlinoise qu’il avait tant aimée, mais que la folie avait métamorphosé en véritable cadavre vivant. J’avais été un lâche et un salaud. Mori Ogai aussi. Mais ne faut-il pas l’être pour survivre ?[/access]

Mori Ogai : La Danseuse. Éd. du Rocher.
Mori Ogai : Vita sexualis. Éd. Gallimard.
Donald Keene : Les journaux intimes dans la littérature japonaise. Éd. du Collège de France.

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Une plume sans masque

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C’était un temps où l’on se battait par goût du style et des films. Où Bernard Frank, par exemple, vexé par un papier de Jean Cau dans Les Temps modernes, répliquait en signant un assassin et très beau Dernier des Mohicans, que Grasset vient de rééditer. Du côté du grand écran, la Nouvelle Vague naissait sur les décombres d’une « certaine tendance du cinéma français ». Il fallait faire son choix entre les Cahiers du cinéma et Positif. Michel Audiard et Louis de Funès étaient les têtes de turc des intellos de la bobine. Truffaut crachait sur les vieilles gloires qu’étaient Autant-Lara, Clouzot et Duvivier. Jean-Louis Bory, lui, écrivait dans Le Nouvel Observateur, après s’être fait la main dans Arts et L’Express, et causait dans le poste, en pilier du Masque et la Plume.

De drôles de joutes

Il est aujourd’hui à l’honneur d’un spectacle mis en scène par François Morel, Instants critiques, où les comédiens Olivier Broche et Olivier Saladin, deux anciens de la troupe des Deschiens, interprètent les joutes radiophoniques qui l’opposaient à Georges Charensol, critique réac et oublié. On retrouve aussi Bory tel qu’il était et tel que le dévoile également Daniel Garcia, dans un joli texte biographique : C’était Bory.
Beau parleur, provincial enraciné et esprit parisien, Bory est un homme de gauche capable de défendre Louis-Ferdinand Céline à la sortie de Nord. Quand on le lui reproche, il répond : « J’ai mes convictions personnelles, je ferai beaucoup de choses pour elles, mais s’il y a un très grand écrivain, un très grand artiste en face, je salue le grand écrivain, le grand artiste ». Lecteur d’écrivains classés à droite – Chardonne et Morand sont ses amis − et du dandy socialiste Eugène Sue, il entre en littérature de la pire manière : son premier roman, Mon Village à l’heure allemande, reçoit le prix Goncourt en 1945. Une barre très haut placée quand on a 26 ans. La suite de son œuvre romanesque ne se vendra guère. Le spleen le gagne, il achète une carabine, ça peut avoir son usage.

Le Michelet du 7e art

Parce qu’il aime les garçons dans une époque qui n’y pense guère et surtout ne le dit pas, il publie Ma moitié d’orange, version 1973 du moderne coming out. Un coup de tonnerre et un succès éditorial. Il est intronisé pédé superstar, bretteur permanent des plateaux télé et autres débats de société. Entre reconnaissance gay et insultes, il y laisse beaucoup de sa flamboyance. A Jean-Louis Curtis, il avoue : « Je suis las d’être devenu le gugusse de l’homosexualité militante. »
Sous le masque, la plume est triste. Il ne se doute pas que le meilleur de son style, ce qui restera quand les années auront tout balayé, il l’offre chaque semaine à l’Obs. Les papiers de cinéma de Bory sont un roman édité dans le journal de Jean Daniel et recueilli, en plusieurs tomes, aux éditions 10/18 : Des yeux pour voir, La nuit complice, Ombre vive, L’écran fertile, La lumière écrit, L’obstacle et la gerbe, Rectangle multiple. Ils attendent encore une réédition.
Bory nous raconte une histoire de France, décalque en 24 images/seconde de celle de Michelet, à travers les regards de Godard, Chabrol et Claude Sautet. Pasolini s’invite, Bunuel aussi. La vulgarité est prise en grippe. Le charme discret de la bourgeoisie n’est pas détesté. Des jeunes filles embrassent des ouvriers. Les garçons hésitent entre les mamans et les putains. Il commence à y avoir trop de flics dans les rues et sur les écrans. La joie et la mélancolie jouent au ping-pong.
Une nuit de juin 1979, la mélancolie remporte la mise. Au fond de sa dépression, Bory use enfin de sa carabine, se tirant une balle plein cœur.

Daniel Garcia, Janine Marc-Pezet, C’était Bory, Éditions Cartouche.

Mariage pour de rire pour gays pas rigolos

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Avant de procéder hier matin au premier mariage gay depuis celui enregistré à Bègles il y a sept ans par Noël Mamère, Jean Vila, le maire communiste de Cabestany, près de Perpignan, avait annoncé qu’il avait trouvé une « astuce juridique » imparable pour éviter que la justice ne casse l’union légale entre ses deux administrés, comme ce fut le cas après les noces béglaises.

Et de fait l’élu PCF avait bel et bien un truc infaillible : pour empêcher que le mariage fût cassé, il lui a suffi de faire semblant de procéder à un mariage. Les deux documents contresignés par Jean Vila, l’acte de mariage et le livret de famille portent effet cette même mention : « Ce document n’a malheureusement pas de caractère officiel, la loi interdisant aujourd’hui le mariage entre personnes de même sexe, mais marque la volonté de la municipalité de voir la loi évoluer ».

Bref on se demande bien pourquoi Claude Greff, la secrétaire d’État à la Famille, s’époumone à dénoncer une « provocation électoraliste à la veille de l’élection présidentielle, ce mariage étant à peu près aussi sérieux que celui de Coluche et Thierry le Luron à la Butte Montmartre. Comme l’a expliqué avec ses mots à lui un des deux « mariés » à BFM , ce n’était qu’un acte militant pour dire et redire devant les caméras « Oui, vous avez le droit d’aimer un homme si vous êtes un homme et oui, vous avez le droit d’aimer une femme si vous êtes une femme et ça pose pas de problème, vous êtes un citoyen à part entière »

Ouille! Réflexion faite, je n’aurais pas dû écrire que ce mariage était aussi sérieux que la bouffonnerie des deux comiques. Il était beaucoup plus sérieux, beaucoup trop sérieux…

« Le Bloc » : au fond du Front

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Pour les lecteurs familiers, ou simplement connaisseurs de l’extrême droite, Le Bloc, le roman de Jérôme Leroy, pose un problème lancinant : on se surprend à traquer, page après page, les similitudes et les différences qui rapprochent ou distinguent le Front national du Bloc patriotique, Jean-Marie Le Pen de Roland Dorgelles, et sa fille Marine d’Agnès, dont le héros, un lettré marginal, tombe éperdument amoureux. Ainsi le « Vieux » a-t-il perdu un bras – et non un œil – ce qui le fait ressembler au capitaine Crochet et non à Moshe Dayan. Ainsi, avant de devenir l’héritière du Bloc, sa fille est-elle architecte, construisant des HLM et des logements pour immigrés quand l’avocate Marine Le Pen prenait les journalistes à contrepied, au début des années 1990, en défendant des « sans-papiers ». Etc, etc. Les lecteurs de Balzac devaient peut-être se secouer les neurones en notant les correspondances, devenues imperceptibles aux lecteurs actuels, entre les personnages des Illusions perdues et ceux qu’ils côtoyaient dans le Paris des années 1830.

Qu’importe : une fois dépassées ces tribulations, le polar de Leroy est… un bon polar, un de ces opus qu’on a envie de « gober » d’un… bloc.
Mais il n’est pas seulement cela. Le polar français a tissé avec l’extrême droite de drôles de relations, le plus souvent militantes comme chez Didier Daeninckx – que Patrick Besson a affublé du cruel mais juste sobriquet de « Didier Dénonce ». L’intrigue opposait presque toujours des fascistes frustrés et cruels, le plus souvent aussi bornés que puissants, à des héros, forcément vertueux, qui ne disposaient que de leur courage et leur intelligence pour les combattre.[access capability= »lire_inedits »] Le best-seller suédois Millénium a élevé le genre au rang de conte universel pour adultes de tous pays, comme aurait pu le chanter Enrico Macias. L’histoire littéraire des prochains siècles retiendra peut-être que Millénium était contemporain de Harry Potter : notre époque aura donc distribué de façon égalitaire aux enfants et aux parents des histoires palpitantes et propres à conforter les bons sentiments des petits et des grands.
Le Bloc est une tentative, peut-être désespérée, de penser autrement l’extrême droite au moment où le Front national de Marine Le Pen tutoie les 40% d’intentions de vote parmi les ouvriers et les employés. La mondialisation et la crise du système qu’elle a engendrée sont passées par là. Ceci ne signifie pas que Leroy parle de nulle part – les lecteurs de Causeur connaissent bien ce communiste décomplexé. Mais il s’efforce par l’écriture romanesque de pénétrer dans le cerveau d’un « facho ». Il y découvre ce qu’Hannah Arendt nous avait appris, bien avant la diabolisation de Le Pen, les « cordons sanitaires » et les rappels incessants des « heures les plus noires de notre histoire » : pour être fasciste, nazi ou simplement populiste, on n’en est pas moins un être humain. Un humain délirant mais aussi désirant – fou du sexe d’Agnès dans le cas d’Antoine, le héros du Bloc −, doté d’une histoire, d’une psyché, bref de toutes ces choses complexes qui échappent à l’idéologie.

Les bloquistes ne sont pas simplement des mercenaires chargés d’écraser les ouvriers ou les démocrates à coups de poings américains, ils croient en un idéal, certes critiquable et même condamnable, qui peut malheureusement constituer un débouché aux révoltes contemporaines puisque, comme l’explique Dominique Reynié dans la dernière livraison de la revue Commentaire, le populisme risque de devenir en Europe, sinon en France, une alternative électorale aux partis conservateurs plus crédible que la gauche.
En ces temps où le Front national new-look pose des problèmes considérables à une certaine gauche − et même à une certaine droite − la démarche de Leroy est risquée : « humaniser un facho », ça peut lui valoir combien d’années de purgatoire médiatique ? Sentant le danger, l’auteur conduit son affaire comme s’il tenait absolument à préciser que, même si l’extrême droite peut être un objet romanesque comme un autre, la fascination pour la violence demeure le moteur de ses dérives. D’où quelques clichés résiduels qui traînent dans le roman, par exemple dans la description d’un service d’ordre bloquiste qui évoque un gang des barbares plus cruel encore que dans la réalité si bien dépeinte par Morgan Sportès[1. Tout, tout de suite, août 2011, Fayard.]. D’où l’épouvante du lecteur confronté à une émasculation ou à une désorbitation dont on voit mal ce qu’elles apportent. Au « sex and sun » des maos devenus bobos, Leroy substitue un « sex and gore » des prolos devenus fachos. Sans doute pense-t-il que cette violence sans rime ni raison va mieux au teint de notre époque désenchantée que la niaiserie pseudo-hédoniste de la « génération lyrique ». Comme dit souvent le héros du roman : « Ancien monde, nouveau monde ».[/access]

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Ach ! la guerre, gross malheur

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J’ignore si l’événement doit être réellement porté à la connaissance du public. Lorsqu’un phénomène est aussi régulier qu’un lever ou un coucher de soleil, il n’y a pas matière à commenter. Pourtant, on ne s’en lasse pas : Eva Joly vient encore de manquer une occasion de se taire.

Elle commémorait à sa manière le 11 novembre. Elle ne s’est pas rendue à un monument aux morts, elle est allée, à Paris, devant le « Mur de la Paix ».

Parce que les monuments aux morts, voyez-vous, ça la défrise, l’ex-juge Joly. Elle doit trouver que c’est pas recyclable assez vite.

Comment peut-on avoir une conscience historique aussi défaillante pour ne pas comprendre que ce qu’un pays honore dans ces monuments qui jalonnent, depuis le début des années 1920, le moindre de nos villages ce n’est pas la guerre, mais ceux qui ont accompli le sacrifice suprême ? De bons gars qui n’avaient pas vingt ans, qui avaient quitté les champs, les paysages familiers, les amis et les amours naissantes, en Meuse ou dans la Somme, en Picardie et aux Dardanelles, pour y laisser leur peau. Pas une commune, pas une famille en France n’a été épargnée par la boucherie de la Grande Guerre.

La paix, les soldats de 14-18 la désiraient plus que Mme Joly et ses mièvres proclamations sur « l’espoir européen » : ils en savaient la valeur et en ont payé le tribut dans la guerre, la boue et le sang.

Le temps a passé, mais ces hommes nous apprennent encore aujourd’hui, par leur exemple et leur sacrifice, la valeur de la paix. Cela s’appelle la conscience historique, c’est elle qui donne un sens aux choses et aux événements. C’est une chaîne discrète qui unit les générations et forme véritablement une nation.

Comment peut-on avoir une vision aussi indigne, et pour tout dire débile, de la justice pour se permettre de juger l’histoire en célébrant les mutins de 1917 plutôt que les autres ? Les procès en révision des soldats condamnés et exécutés pendant la Grande Guerre ont déjà, pour la plupart, eu lieu dès les années 1920 : beaucoup ont été réhabilités.

Mais en quoi ceux qui sont allés au combat, ceux qui n’ont pas reculé devant le feu ennemi seraient-ils moins dignes d’honneur ? Qui est donc Mme Joly pour aller fouiller dans nos cimetières et y ranger nos morts ? Est-elle la fille de la justice incarnée, une furie, l’autre nom de la vengeance ?

La Grande Guerre, c’est, comme la Révolution française chez Clemenceau, « un bloc ». Cela vaut pour toute notre histoire : on la reçoit telle qu’elle vient et non pas telle qu’on voudrait qu’elle fût. Elle ne sert pas, comme vient de le faire la candidate des Verts, à s’exercer au tri sélectif.

Le comble est que Mme Joly ne se contente pas de commémorer ses morts à elle en silence. Elle parle. Elle a parlé et c’était pour déclarer : « Je voudrais que nous arrêtions de penser que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée, et que nous nous concentrions sur l’essentiel, l’espoir européen. »

Là, on se dit que Mme Joly déraille complètement. Ou qu’elle a simplement loupé un petit épisode de l’histoire qui court de 1922 à aujourd’hui. Jamais, dans les commémorations du 11 novembre qui ont été instituées en 1922, il n’a été question de « penser que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée ». Cela n’a jamais été le sujet. C’était même tout le contraire. Le directeur du Journal des mutilés, qui était le plus important titre de la presse combattante, écrit en novembre 1922 : « Ce qui importe enfin, c’est que la fête du 11-novembre soit dépourvue de tout apparat militaire. Ni prise d’armes, ni revue, ni défilé de troupes. C’est la fête de la paix que nous célébrons. Ce n’est pas la fête de la guerre. » Il traduisait ici le sentiment général en France : la guerre, on n’en voulait plus. Elle avait été un odieux massacre. Et si l’on se réunissait autour des monuments aux morts une fois l’an, c’était pour rendre hommage aux victimes. C’était aussi pour se rappeler le « plus jamais ça » qui prévaudrait jusqu’en 1940 et qui ferait peser sur la France de l’entre-deux-guerres un climat assez général de pacifisme que rien ne viendrait troubler sauf la guerre elle-même…

La seule fois où l’on ait vu, de toute notre histoire, un 11-novembre prendre un caractère franchement anti-allemand, ce fut le en 1940 quand des étudiants remontèrent en cortège les Champs-Elysées pour aller, sous l’œil de l’occupant nazi, déposer une gerbe en forme de croix de Lorraine sur la dalle du Soldat inconnu. C’étaient les débuts de la France libre. Oui, on devrait présenter nos excuses collectives à Mme Joly : on s’est un peu mal comportés puisqu’en refusant, un peu maladroitement, la gentille occupation de nos voisins et néanmoins amis nazis, nous avons retardé l’avènement de cette Europe qui est belle dès lors qu’elle est unie.

De deux choses l’une. Soit Mme Joly est complètement frapadingue au point de demander qu’on en vienne à transformer le 11-novembre en ce qu’il est depuis quatre-vingt-neuf ans. Soit elle est totalement ignorante de l’histoire du pays. Ce n’est pas, comme le disait le 14 juillet dernier François Fillon, qu’Eva Joly n’ait pas « une culture très ancienne de la tradition française », c’est qu’elle n’ait pas de culture du tout.

Faites l’amour, pas la vaisselle !

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Si tu veux que je passe à la casserole, faudrait commencer par les frotter, les casseroles ! Tel est le message que les Françaises adressent, par voie de sondages, à leurs maris, amants et concubins. En effet, à en croire une enquête réalisée par OpinionWay pour le site de rencontre Meetic[1. Enquête OpinionWay réalisée du 31 août au 9 septembre 2011 pour l’Observatoire Meetic et administrée en ligne auprès d’un échantillon de 1030 femmes et 1020 hommes, représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.], 51% des femmes françaises seraient prêtes à faire la grève du sexe pour imposer à leurs hommes un partage équitable des tâches domestiques.

Et le plus rigolo, c’est que ça pourrait marcher puisque 41 % des hommes jugent cette menace efficace. À noter cependant que, chez les hommes comme chez les femmes, les plus favorables à cette politique d’austérité sexuelle et ménagère sont les célibataires, c’est-à-dire ceux qui n’ont personne à qui refiler le bébé à langer, la poubelle à descendre ou le repas à mitonner. Espérons qu’ils exigeront de leur prochain partenaire de solides références en la matière – une attestation établie au moment de la dernière séparation pourrait faire l’affaire.

Que cette affaire de partage des tâches domestiques soit devenue le grand combat des féministes d’aujourd’hui est tout à la fois consternant et hilarant: un siècle de luttes pour en arriver à la brigade des plumeaux, nos mères peuvent apprécier. Cela dit, ce n’est pas gagné puisque selon le même sondage, seulement 5 % des femmes et 7 % des hommes sont favorables à l’instauration d’un planning – la proportion de ceuzécelles qui souhaitent l’assortir d’une pointeuse n’est pas précisée. L’option « engueulade » recueille également les suffrages de 5 % des femmes mais de seulement 1 % des hommes : la légendaire lâcheté de nos mâles leur ferait-elle oublier que tout empaillage peut être suivi d’une réconciliation sur l’oreiller ? Il est vrai que pour les stratèges d’OpinionWay comme pour les copines d’Osez le féminisme, un lit est un endroit exclusivement destiné au repos des guerriers et guerrières, ou à la limite, un lieu conçu pour que les premiers puissent faire bisquer les secondes en s’y empiffrant de biscuits et de Nutella (la propension masculine à se goinfrer dans des draps propres m’a toujours semblé être la preuve de l’irréductible différence des sexes).

En tout cas, ce sondage dévoile une conception pour le moins vieillotte – et assez tristounette – de la sexualité. Celle-ci ne serait pas un moyen pour les êtres humains de se donner du plaisir ensemble et réciproquement, mais une corvée pour les femmes et une récompense pour les hommes : ce qu’on appelait autrefois le devoir conjugal. Faut-il croire avec Brassens que « quatre-vingt quinze fois sur cent, la femme s’emmerde en baisant » ? Ou proclamer, comme je ne sais plus quelle donzelle au XVIIIème siècle, que « ça ne nous fait pas de mal et ça leur fait tellement plaisir » – d’accord, elle a dû employer un langage plus châtié ?

Il me semble pour ma part qu’ajouter l’abstinence à la vaisselle, c’est un peu la double-peine. Je me permets donc de suggérer à la gent féminine une tout autre stratégie : les filles, faîtes l’amour, pas la vaisselle ! Autrement dit, au lieu de faire la grève du sexe pour que Jules se colle au ménage, faîtes la grève du ménage pour avoir plus de sexe – genre si tu veux ta poule au pot, faudra d’abord me passer sur le corps. Parce que tant qu’à choisir, il est tout de même plus tentant de faire l’amour dans le désordre que de faire abstinence dans une maison briquée.

Montebourg entérine la retraite à 67 ans

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Il n’y a que les grands naïfs, les enfants en bas âge et les journalistes pour croire que les plaies de la primaire sont refermées. A peine Hollande avait-il renvoyé sèchement à la niche les écolos (qui avaient en bloc soutenu Aubry) sur l’EPR de Flamanville que l’ami Montebourg ouvrait un nouveau Front : la limite d’âge pour les députés. Il vient en effet de réitérer assez bruyamment une demande qu’il avait faite depuis longtemps à la direction du PS : qu’aucun des candidat socialistes aux législatives en 2012 ne soit âgé de plus de 67 ans au moment du scrutin, afin de faire « émerger de nouvelles générations et de nouvelles têtes ». Dans un parti dans le corpus duquel le mouvement et la nouveauté ont remplacé depuis longtemps le changement de société, cette demande aurait dû passer comme une lettre à la poste.

Ben non, ça râle à mort chez les éléphants, il faut croire que certains se sont sentis visés personnellement. Ainsi, 11 novembre oblige, Jack Lang (72 ans)s’est comparé, en toute modestie, à « Georges Clémenceau qui a été président du conseil pendant la guerre de 14-18 et qui a mené la France à la victoire contre l’Allemagne. Il n’aurait pas pu être nommé puisqu’il avait 76 ans ». Même son de cloche chez Laurent Fabius (65 ans), qui a suggéré à Montebourg de prendre sa retraite à 49 ans, et chez beaucoup de ténors aubrystes, y compris les djeunz proches de Benoît Hamon.

Une levée de boucliers qui a obligé le député de Saône-et-Loire à mettre assez joliment les points sur les i : « Quelle est la légitimité de certains députés qui se présentent à un 7e ou à un 8e mandat ? Certains de mes collègues à l’Assemblée étaient députés alors que je n’étais qu’au collège. Pourtant, j’ai presque 50 ans. L’Assemblée nationale et le Sénat sont deux chambres de retraités. »

Un automne avec Verlaine

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Revenir à Verlaine, c’est refaire un voyage d’automne. On peut varier les guides, l’enchantement demeure intact, parce que Verlaine est le poète des saisons mentales, du bonheur d’être triste, des douleurs qui descendent doucement le versant de l’accalmie. Pour cette fois, en guise de compagnon de promenade dans l’œuvre verlainienne, on choisira Jean-Baptiste Baronian, déjà auteur d’une biographie chez Folio du « pauvre Lélian »[1. Anagramme de Paul Verlaine et surnom que se donnait lui-même le poète.] aussi vivante que pédagogique.

Baronian nous présente Cent poèmes de Paul Verlaine (Omnibus) dans un livre à l’iconographie aussi étudiée que l’agencement des textes en une demi douzaine de thèmes abordant notamment l’errance, la mélancolie, la Foi ou l’érotisme. Watteau et les impressionnistes sont évidemment là, de Manet à Monet, de Sérusier à Pissarro, de Renoir à Sisley sans compter quelques admirables préraphaélites comme Dante Gabriel Rossetti. Il ne s’agit pas simplement d’illustrer des poèmes mais d’aller au plus près de cette économie de la correspondance entre les sensations, les paysages et les états d’âme qui est au cœur de l’art poétique de Verlaine comme elle le fut pour Baudelaire et Rimbaud. Mais cela n’empêche pas Baronian, au nom de cette idée de correspondance, de faire appel à des artistes plus inattendus comme Rudolf Frenz, peintre soviétique qui échappa au réalisme socialiste, dont le magnifique Carrousel est mis en regard du poème bruxellois Chevaux de bois :

« Tournez, tournez sans qu’il soit besoin
d’user jamais de nuls éperons,
Pour commander à vos galops ronds,
Tournez, tournez sans espoir de foin.
»

Baronian, au travers de son choix, nous invite à dépasser l’image d’un Verlaine limité à quelques recueils qui iraient des Poèmes saturniens aux Romances sans paroles, rejetant tout ce qui suit dans les ténèbres extérieures d’une poésie se pastichant elle-même, se tuant dans une trop grande virtuosité, celle des ivrognes loquaces jusqu’au cœur même de leur ivrognerie. De manière assez convaincante, Baronian a ainsi exhumé des poèmes méconnus, comme ceux adressés à ses camarades du monde des lettres, Coppée le populaire, Mallarmé l’hermétique, Mirbeau le coléreux ou encore Montesquiou-Fézensac qui servira vingt ans plus tard à Proust de modèle au baron de Charlus dans La recherche du temps perdu : « J’admire le penseur subtil et l’âpre esthète ».

On voit ainsi un Verlaine, au-delà de la découverte de Rimbaud, qui est une véritable tour de contrôle du monde littéraire de son temps, admiré par ses pairs en déveine et en guignon qu’il a célébrés dans Les poètes maudits, mais détesté par les notables des lettres comme Edmond de Goncourt, dont le Journal est un tel summum de méchanceté qu’il en devient presque comique. Goncourt écrit à la date du 1er janvier 1893 : « Malédiction sur ce Verlaine, ce soûlard, ce pédéraste, sur cet assassin, ce conard (si, si un seul n ici, c’est à dire une seule haine) traversé de temps en temps des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes, malédiction sur ce grand pervertisseur qui, par son talent, a fait école dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits ; de tous les goûts antinaturels, de tout ce qui est dégoût et horreur. » On reconnaitra qu’un tel hommage de la vertu bourgeoise au vice bohème fait davantage pour une légende durable que la plus élogieuse des critiques ou la plus fouillée des études universitaires.

Comme chez nombre de grands écrivains, on trouve chez Verlaine ce qu’on y apporte. C’est le syndrome auberge espagnole du génie. Aussi, Jean-Baptiste Baronian qui est belge et grand bibliophile, deux passions joyeuses et désespérées à la fois, insiste sur un Verlaine qui a peint comme personne le plat pays :

« Swells de Bruxelles et gratin de la Campine
Malins de Malines, élégants de Gand
A Linos, Orpheus et leur race divine
Jetez le caleçon, relevez leur gant. »
et ne trouve plus son bonheur, déjà, dans les boîtes des quais parisiens:
« Mais bouquiner n’y plus songer ! De vils pisteurs
Pour les libraires ont exercé leur ravage,
Et les boîtes ont fait la nique aux amateurs.
»

Décidément, la musique familière revient vite et avec elle ce questionnement lancinant : est-ce le vert ambré de l’absinthe ou l’inquiétude mélancolique devant une sainteté impossible qui donna à la poésie de Paul Verlaine ce rythme impair comme celui d’une tachycardie ? Il fut l’un des premiers à briser les réflexes conditionnés de lecteurs habitués à la versification classique et poussa jusqu’à l’extrême les capacités de résistance de la syntaxe pour faire rendre à la langue tout ce qu’elle contenait de musique.
Verlaine, c’est notre plus délicat docteur des allitérations, notre plus subtil spécialiste des assonances, notre assassin suave de la césure. Il a transformé ses conflits intérieurs en paysages choisis de Watteau où sa silhouette incongrue et magnifique de Silène crispé erre pour l’éternité .

Rejoignez-le, le temps de cette anthologie.

Pour le peuple, sans le peuple

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Metropolis, de Fritz Lang.

Parmi les bienfaits que le monde doit à la France il y a le camembert, « numéro 5 » de Chanel, Rachida Dati, qui devrait entrer au Pavillon des Poids et mesures de Sèvres comme chipie-étalon, et la « primaire citoyenne » qui a fait souffler un vent de modernité sur la politique française. Et ce qui est moderne ne se discute pas.
La corporation journaleuse a finement observé que de Nadine Morano à Frédéric Lefèbvre, on avait commenté la « quinzaine socialiste » avec les mêmes mots – les fameux « éléments de langage ». Les confrères, eux, ont unanimement salué cette « belle leçon de démocratie », mais attention, ça ils l’ont trouvé tout seuls. Et quand on pense tous la même chose dans les mêmes termes, ce n’est pas un « élément de langage », c’est la vérité.

Je ne ferai pas ma grincheuse : la démocratie, je suis pour. À condition de ne pas en abuser. Ce n’est pas parce qu’on nous laisse choisir le socialiste que nous sommes priés d’élire en 2012 qu’il faut la ramener sur tout et n’importe quoi.[access capability= »lire_inedits »] Aussi la « belle leçon de démocratie » du Premier ministre grec a-t-elle été diversement appréciée par ses « partenaires » – façon de parler, car Nicolas et Angela sont désormais les « tuteurs » de Georges, chargés de gérer ses comptes en banque. Ce n’est pas qu’il soit gaga, mais c’est fou ce qu’il claque.
Il est gonflé ce Grec. On se saigne les veines pour lui, et il sort son peuple. Coup d’autant plus imparable qu’il est exclu de dire la vérité. On voit mal le Président de la République déclarer solennellement : « La décision du Premier ministre grec de consulter les citoyens est scandaleuse. S’ils nous envoient nous faire voir ailleurs que chez eux, ce qui est probable, je devrai expliquer qu’en grec « non » signifie « oui », merci du cadeau. » Le Président sait se tenir. En attendant, il avait sa tête des mauvais jours quand il a dit qu’il était toujours « légitime de donner la parole au peuple ». Si les Grecs persistent à l’ouvrir, ils auront droit au grand jeu. On les accusera de vouloir sortir de l’Histoire, comme pendant la campagne de Maastricht, mais encore de vouloir déclencher la troisième guerre mondiale. Il est même possible que ça marche.

L’ennui avec le peuple c’est qu’il peut dire ou faire n’importe quoi – ça c’est déjà vu. Au-delà du spectacle hilarant de la stupeur qu’elle a suscitée, l’initiative de Papandréou nous rappelle l’aporie structurelle de la démocratie : le peuple a toujours raison, même quand il se trompe. En effet, le gouvernement du peuple, c’est la loi du grand nombre, donc le triomphe de la moyenne, parfois de la médiocrité et presque toujours de la facilité. Autrement dit, alors que les gouvernants ne peuvent pas se passer du consentement des gouvernés, les gouvernés sont rarement enthousiastes pour payer plus d’impôts, percevoir moins d’allocations, instaurer une sélection à l’université ou bosser jusqu’à pas d’âge.
Et puis, ce n’est pas de sa faute, au peuple. Il paraît que depuis 30 ans, la droite et la gauche nous ont drogués à la dette. Salauds de dealers. Il serait odieux de rappeler que l’endettement a permis de financer tout ce que nous exigions d’avoir mais refusions de payer. Dès lors que l’Histoire et les forces productives progressaient de concert vers l’avenir radieux, « avoir plus » – d’argent, de vacances, de vie, de santé, de sexe – est devenu un droit de l’homme, et même un droit acquis. À crédit. Vieille histoire que celle des effets qu’on abhorre tout en en chérissant les causes.

On dira, et je l’ai souvent dit moi-même, que la régression n’est pas une fatalité et qu’une « autre politique » changerait le cours des choses. Sans doute, seulement les partisans de cette « autre politique » n’ont jamais été élus pour la mettre en œuvre. Reste que nous ne nous sommes pas émancipés de la transcendance divine pour nous soumettre aux diktats de la réalité. Je ne sais pas si le plan de Bruxelles est pertinent mais s’il est, comme l’a dit le Président, « la seule voie possible », s’il n’y a pas d’autre politique, il n’y a pas de politique du tout.
Dans ces conditions, il n’y plus qu’à amuser la galerie. L’unique raison pour laquelle l’UMP s’est finalement ralliée à l’idée de la primaire, c’est qu’elle avait permis au PS « d’occuper l’espace médiatique ». Occuper l’espace médiatique : telle est l’ambition ou l’obsession de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner. La politique de la France ne se fait pas seulement à la corbeille, elle se fait à la télévision. Et on n’a encore rien vu. Notre avenir, je l’ai découvert sur France 3, dans une émission sur les humoristes et les politiques. « Voilà plus de 20 ans que vous vous attaquez aux puissants », s’exclama le présentateur en accueillant l’inévitable représentant des Guignols, tandis que sur l’écran s’agitait l’abjecte marionnette de DSK en satyre vêtu d’un peignoir léopard. Il faut croire que s’attaquer aux puissants signifie s’acharner sur un homme à terre. Et puis Jean-Louis Debré, le président du Conseil Constitutionnel, lâcha le morceau : « Je suis devenu un personnage politique important le jour où je suis entré aux Guignols. » Le règne des bouffons a commencé. Et ils ne sont même pas drôles. Ça valait le coup de guillotiner un roi.[/access]

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Polisse, un film intensément vain

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Disons-le d’emblée : Polisse, le dernier film de Maïwenn, est d’une malhonnêteté fondamentale tant par sa forme que par son fond. Le scénario est un habile mélange de série télévisuelle et de film choral, tout ce qui précipite le cinéma français dans un abime de conventions et de narcissisme satisfait, nappé d’une aura de « cinéma d’auteur ».

L’histoire conte les aventures d’une brigade de protection des mineurs dans un commissariat du nord de la capitale. Des acteurs célèbres, qui pour la plupart squattent le cinéma « Qualité France », jouent aux policiers, des enfants font les victimes. En fait, même si le film arrive à refléter une certaine misère quotidienne de la vie policière, Polisse est avant tout une comédie de mœurs qui suit les aventures sentimentales des protagonistes. Leurs déboires de bureau sont le moteur de la fiction, rythmée par des scènes d’interventions policières qui fonctionnent comme alibi politique et forment autant de clichés sociologiques sur le vécu d’un commissariat : la maltraitance, les affres des banlieues et des quartiers chics. Aucun côté documentaire ici (bien que le film prétende nous révéler la réalité d’une brigade), seulement des images de fiction télévisuelle : nous sommes à des années-lumière des grands films sur la police que sont Le Petit lieutenant de Xavier Beauvois et Police de Maurice Pialat lesquels, au travers de grandes fictions assumées, révélaient une vérité crue, juste et forte de la police.

Car contrairement à ces deux œuvres, Polisse plonge dans une bien-pensance sacralisée, de gauche parce que c’est juste, forcément juste. Le film s’attache, à travers des scènes d’une triste évidence, à dénoncer un certain nombre de situations scandaleuses, mais il le fait sans recul ni nuances et les traite de manière complaisante et voyeuriste. Adolescente qui travaille pour des vendeurs de drogue, descente dans un campement sauvage de Roms qui exploitent leurs enfants, mère lumpenprolétaire qui masturbe son nourrisson, pères qui abusent de leurs filles, composent une représentation particulièrement malsaine d’êtres humains en perdition auxquels le scénario et la mise en scène n’offrent aucune chance de rachat, ne leur accordant ni compassion, ni miséricorde, ni profondeur ontologique. Tous présumés coupables ! Beaucoup de séquences sont ignobles: la mère psychotique qui laisse choir son petit, l’adolescente qui pratique des fellations pour récupérer son téléphone portable sont scandaleuses. Mais rassurez-vous, Maïwenn ne caricature pas seulement les pauvres : sa vision des riches est encore plus conventionnelle et politiquement correcte. La famille de la haute bourgeoisie où le père fait subir des attouchements à sa fille bénéficie, bien entendu, d’une protection haut placée.
La mise en parallèle de ces scènes avec celles qui mettent en jeu la vie sentimentale et conjugale des policiers relève de la grosse ficelle. Les enfants et comédiens qui jouent dans ces séquences « réalistes » sont instrumentalisés par le scénario et la mise en scène, jamais ils ne deviennent des personnages à part entière et se contentent de justifier le déroulé de l’histoire, les bons sentiments et les condamnations qu’elle véhicule. En réalité, ils ne sont que le contrepoint de ce qui intéresse Maïwenn : une comédie conjugale.

Face à l’ignominie des parents irresponsables, nous est montré le comportement exemplaire, voire héroïque des policiers qui, malgré leurs (petits ou grands) défauts, sont d’une humanité sans faille. C’est justement cette humanité qui est suspecte parce qu’elle est purement artificielle et scénaristique. Elle ne repose pas sur de réels êtres humains avec leurs pensées, leurs bassesses, leurs grandeurs, leurs certitudes, leur droiture (comme, par exemple, dans les films de Jean-Pierre Melville). Elle s’appuie sur des représentations typée de policiers, l’alcoolique (Sue Ellen : Emmanuelle Bercot), le mal marié (Fred : Joey Starr), l’anorexique (Iris : Marina Foïs), le bon flic (Baloo : Frédéric Pierrot), la policière en instance de divorce (Nadine: Karin Viard), une galerie improbable de personnages qui permet aux comédiens de satisfaire leur égocentrisme dans une suite de situations directement inspirées de Navarro ou Julie Lescaut. Très vite, l’histoire matrimoniale de Nadine, l’issue de sa procédure de divorce entamée sur les conseils d’Iris, s’installent comme le véritable sujet du film. Maïwenn qui joue la photographe invitée à faire un reportage sur la brigade de police justifie doublement son voyeurisme malsain, par sa présence à l’écran (l’alter ego du spectateur découvrant tant de misère) et sa mise en scène en deçà de toute morale de cinéaste.

En somme, la question de la nécessité artistique, politique, philosophique, sociologique d’une œuvre ne se pose plus, il s’agit seulement d’amuser la galerie, la communauté réunie des acteurs et des voyeurs consentants ou contraints. Les êtres humains, leurs souffrances, leurs fautes et malhonnêtetés, la société et ses institutions, le cinéma, méritent pourtant plus d’attention et de dignité artistique.

Journal intime de bord

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Mori Ogai

Vient toujours, dans la vie d’un homme, un moment où il comprend qu’il doit vivre sa vie et non celle que ses parents ou que ses proches ont voulue pour lui. Pour Mori Ogai, ce moment coïncide avec son départ pour l’Allemagne.

Jusqu’alors, il était un petit prodige, étudiant sans répit, ayant pour seul but de respecter les dernières volontés de son père et d’obéir à sa mère. À 20 ans, il a déjà terminé ses études de médecine, appris l’allemand et le français. À l’armée, il impressionne tellement ses supérieurs qu’ils décident de l’envoyer en mission à Berlin.

Après tout, pourquoi pas ? se dit-il. Jusqu’à sa vingtième année, il n’en est que trop conscient, sa mère s’est employée à le transformer en encyclopédie vivante, alors que ses maîtres visaient à faire de lui une incarnation de la loi. « À la rigueur, note-t-il, dans ses journaux intimes, je pouvais accepter d’être une encyclopédie vivante, mais il m’était insupportable d’incarner la loi. »

C’est dans cet état d’esprit que le lieutenant Mori Ogai, 22 ans, embarque le 22 septembre 1884 à Yokohama.[access capability= »lire_inedits »] Imaginons, d’après les récits de l’époque, l’ambiance qui régnait sur le paquebot. Toutes les nationalités y étaient représentées, et les silhouettes des hôtes à bord caricaturaient la majeure partie des animaux connus : « On se serait cru dans un jardin zoologique », note ironiquement un voyageur. Mais très vite, par une forme triviale de proximité ethnique, les Blancs frayent avec les Blancs et les Jaunes avec les Jaunes. Les premiers jouent toute la journée au deck-tennis ou au deck-golf, sur le pont, cependant que les seconds installés dans le fumoir avec les officiers du navire s’affrontent au jeu de go.

Après avoir passé les premières nuits cloîtré dans sa cabine, Mori Ogai se risque sur le pont et est sidéré par le spectacle qu’offrent six sœurs, les filles d’un pasteur, se divertissant en échangeant des balles sur l’unique table de ping-pong. Elles avaient la même natte de cheveux blonds comme les blés, les yeux d’un bleu délavé et les légères touches de son qui grêlaient leur visage donnaient à leur charme juvénile une vibration de pastel. Le fringant lieutenant Ogai devint un spectateur fervent de leur passe-temps favori et, pour marquer son intérêt, proférait des exclamations admiratives. Cette seule vision suffisait à son bonheur et il songeait qu’à Berlin, peut-être, il aurait l’occasion d’observer de plus près le corps d’une de ces divinités qui, par ailleurs, ne lui prêtaient pas la moindre attention. Car si les Japonais méprisaient les Chinois, les blondinettes, elles, tenaient les Asiatiques pour des êtres inférieurs qu’il convenait, avant de leur concéder une parcelle d’humanité, d’évangéliser, ce qui était précisément la mission de leur père, un vieillard à l’aspect austère qui n’aurait pas toléré le moindre écart d’une de ses ravissantes fillettes.

Mori Ogai, peu attiré par les Européennes plus âgées − il leur trouvait un menton proéminent, un nez démesuré et une voix criarde −, prit son mal en patience. Le soir, il recopiait des pages des carnets de voyage de Ryûhoku qui, dix ans avant lui, avait entamé le même périple, tout en y ajoutant des commentaires personnels. Tout comme Ryûhoku, Ogai trouvait ridicule l’expression publique d’émotions profondes. Dès lors qu’un geste suffisait, pourquoi s’abandonner sur le port de Yokohama à de grossières lamentations ou à d’interminables étreintes au moment du départ ? Tout cela manquait singulièrement de classe. Il n’avait d’ailleurs pas tenu à ce que sa mère l’accompagne. Un homme qui se respecte se reconnaît à la parfaite maîtrise de ses émotions. Et à son absence totale de servilité. C’était d’ailleurs là le principal reproche, outre leur vulgarité, que Ryûhoku, tout comme Ogai et Soseki, formulaient à l’encontre des Chinois. Ils n’éprouvaient pas une once de compassion pour les peuples vivant sous le joug colonial. Il allait de soi pour eux que c’est parce que les indigènes n’avaient pas réussi à moderniser leur pays que les Européens assumaient cette tâche. Tâche qui leur échoirait dès lors que le Japon serait suffisamment fort pour affronter les Blancs et redonner aux peuples asservis un peu de dignité. Tel était le sens de la mission de Mori Ogai, qui se rendait en Allemagne pour y étudier la médecine militaire tandis que Soseki entendait mieux connaître la mentalité anglaise. Autant dire que pour l’un comme pour l’autre, ce fut un échec. La littérature fut leur bouée de sauvetage.

Quatre ans plus tard, lorsque Mori Ogai retourne au Japon, il n’est plus le même : il a, écrit-il, découvert qu’il était bien difficile de se fier aux sentiments des autres et que même ceux de son propre cœur pouvaient aisément varier. Quelques années plus tard, Natsume Soseki, après son séjour à Londres, tiendra à peu près les mêmes propos. L’Occident leur a tendu un miroir. Ce qu’ils y ont vu les a conduits à devenir des écrivains, l’un par remords et nostalgie, l’autre pour ne pas sombrer dans la folie.

Pour Mori Ogai, le remords a un nom : Élise Weinert. Il l’évoque dans La Danseuse : « Ce remords s’est coagulé au fond de mon cœur, rien qu’une simple tache sombre, mais qui, chaque fois que je lis quelque chose, chaque fois que je regarde quelque chose, fait surgir une nostalgie sans borne, comme une ombre se reflétant dans le miroir, comme une voix renvoyée par l’écho, et qui déchire sans cesse mon cœur. »

Ce remords, moi aussi, je l’ai éprouvé après avoir abandonné une jeune Iranienne pour laquelle je croyais être prêt à sacrifier ma vie, devant les grilles d’un hôpital psychiatrique lausannois. Mori Ogai avait pris la fuite devant le spectacle d’une adolescente berlinoise qu’il avait tant aimée, mais que la folie avait métamorphosé en véritable cadavre vivant. J’avais été un lâche et un salaud. Mori Ogai aussi. Mais ne faut-il pas l’être pour survivre ?[/access]

Mori Ogai : La Danseuse. Éd. du Rocher.
Mori Ogai : Vita sexualis. Éd. Gallimard.
Donald Keene : Les journaux intimes dans la littérature japonaise. Éd. du Collège de France.

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Une plume sans masque

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C’était un temps où l’on se battait par goût du style et des films. Où Bernard Frank, par exemple, vexé par un papier de Jean Cau dans Les Temps modernes, répliquait en signant un assassin et très beau Dernier des Mohicans, que Grasset vient de rééditer. Du côté du grand écran, la Nouvelle Vague naissait sur les décombres d’une « certaine tendance du cinéma français ». Il fallait faire son choix entre les Cahiers du cinéma et Positif. Michel Audiard et Louis de Funès étaient les têtes de turc des intellos de la bobine. Truffaut crachait sur les vieilles gloires qu’étaient Autant-Lara, Clouzot et Duvivier. Jean-Louis Bory, lui, écrivait dans Le Nouvel Observateur, après s’être fait la main dans Arts et L’Express, et causait dans le poste, en pilier du Masque et la Plume.

De drôles de joutes

Il est aujourd’hui à l’honneur d’un spectacle mis en scène par François Morel, Instants critiques, où les comédiens Olivier Broche et Olivier Saladin, deux anciens de la troupe des Deschiens, interprètent les joutes radiophoniques qui l’opposaient à Georges Charensol, critique réac et oublié. On retrouve aussi Bory tel qu’il était et tel que le dévoile également Daniel Garcia, dans un joli texte biographique : C’était Bory.
Beau parleur, provincial enraciné et esprit parisien, Bory est un homme de gauche capable de défendre Louis-Ferdinand Céline à la sortie de Nord. Quand on le lui reproche, il répond : « J’ai mes convictions personnelles, je ferai beaucoup de choses pour elles, mais s’il y a un très grand écrivain, un très grand artiste en face, je salue le grand écrivain, le grand artiste ». Lecteur d’écrivains classés à droite – Chardonne et Morand sont ses amis − et du dandy socialiste Eugène Sue, il entre en littérature de la pire manière : son premier roman, Mon Village à l’heure allemande, reçoit le prix Goncourt en 1945. Une barre très haut placée quand on a 26 ans. La suite de son œuvre romanesque ne se vendra guère. Le spleen le gagne, il achète une carabine, ça peut avoir son usage.

Le Michelet du 7e art

Parce qu’il aime les garçons dans une époque qui n’y pense guère et surtout ne le dit pas, il publie Ma moitié d’orange, version 1973 du moderne coming out. Un coup de tonnerre et un succès éditorial. Il est intronisé pédé superstar, bretteur permanent des plateaux télé et autres débats de société. Entre reconnaissance gay et insultes, il y laisse beaucoup de sa flamboyance. A Jean-Louis Curtis, il avoue : « Je suis las d’être devenu le gugusse de l’homosexualité militante. »
Sous le masque, la plume est triste. Il ne se doute pas que le meilleur de son style, ce qui restera quand les années auront tout balayé, il l’offre chaque semaine à l’Obs. Les papiers de cinéma de Bory sont un roman édité dans le journal de Jean Daniel et recueilli, en plusieurs tomes, aux éditions 10/18 : Des yeux pour voir, La nuit complice, Ombre vive, L’écran fertile, La lumière écrit, L’obstacle et la gerbe, Rectangle multiple. Ils attendent encore une réédition.
Bory nous raconte une histoire de France, décalque en 24 images/seconde de celle de Michelet, à travers les regards de Godard, Chabrol et Claude Sautet. Pasolini s’invite, Bunuel aussi. La vulgarité est prise en grippe. Le charme discret de la bourgeoisie n’est pas détesté. Des jeunes filles embrassent des ouvriers. Les garçons hésitent entre les mamans et les putains. Il commence à y avoir trop de flics dans les rues et sur les écrans. La joie et la mélancolie jouent au ping-pong.
Une nuit de juin 1979, la mélancolie remporte la mise. Au fond de sa dépression, Bory use enfin de sa carabine, se tirant une balle plein cœur.

Daniel Garcia, Janine Marc-Pezet, C’était Bory, Éditions Cartouche.

Mariage pour de rire pour gays pas rigolos

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Avant de procéder hier matin au premier mariage gay depuis celui enregistré à Bègles il y a sept ans par Noël Mamère, Jean Vila, le maire communiste de Cabestany, près de Perpignan, avait annoncé qu’il avait trouvé une « astuce juridique » imparable pour éviter que la justice ne casse l’union légale entre ses deux administrés, comme ce fut le cas après les noces béglaises.

Et de fait l’élu PCF avait bel et bien un truc infaillible : pour empêcher que le mariage fût cassé, il lui a suffi de faire semblant de procéder à un mariage. Les deux documents contresignés par Jean Vila, l’acte de mariage et le livret de famille portent effet cette même mention : « Ce document n’a malheureusement pas de caractère officiel, la loi interdisant aujourd’hui le mariage entre personnes de même sexe, mais marque la volonté de la municipalité de voir la loi évoluer ».

Bref on se demande bien pourquoi Claude Greff, la secrétaire d’État à la Famille, s’époumone à dénoncer une « provocation électoraliste à la veille de l’élection présidentielle, ce mariage étant à peu près aussi sérieux que celui de Coluche et Thierry le Luron à la Butte Montmartre. Comme l’a expliqué avec ses mots à lui un des deux « mariés » à BFM , ce n’était qu’un acte militant pour dire et redire devant les caméras « Oui, vous avez le droit d’aimer un homme si vous êtes un homme et oui, vous avez le droit d’aimer une femme si vous êtes une femme et ça pose pas de problème, vous êtes un citoyen à part entière »

Ouille! Réflexion faite, je n’aurais pas dû écrire que ce mariage était aussi sérieux que la bouffonnerie des deux comiques. Il était beaucoup plus sérieux, beaucoup trop sérieux…

« Le Bloc » : au fond du Front

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Pour les lecteurs familiers, ou simplement connaisseurs de l’extrême droite, Le Bloc, le roman de Jérôme Leroy, pose un problème lancinant : on se surprend à traquer, page après page, les similitudes et les différences qui rapprochent ou distinguent le Front national du Bloc patriotique, Jean-Marie Le Pen de Roland Dorgelles, et sa fille Marine d’Agnès, dont le héros, un lettré marginal, tombe éperdument amoureux. Ainsi le « Vieux » a-t-il perdu un bras – et non un œil – ce qui le fait ressembler au capitaine Crochet et non à Moshe Dayan. Ainsi, avant de devenir l’héritière du Bloc, sa fille est-elle architecte, construisant des HLM et des logements pour immigrés quand l’avocate Marine Le Pen prenait les journalistes à contrepied, au début des années 1990, en défendant des « sans-papiers ». Etc, etc. Les lecteurs de Balzac devaient peut-être se secouer les neurones en notant les correspondances, devenues imperceptibles aux lecteurs actuels, entre les personnages des Illusions perdues et ceux qu’ils côtoyaient dans le Paris des années 1830.

Qu’importe : une fois dépassées ces tribulations, le polar de Leroy est… un bon polar, un de ces opus qu’on a envie de « gober » d’un… bloc.
Mais il n’est pas seulement cela. Le polar français a tissé avec l’extrême droite de drôles de relations, le plus souvent militantes comme chez Didier Daeninckx – que Patrick Besson a affublé du cruel mais juste sobriquet de « Didier Dénonce ». L’intrigue opposait presque toujours des fascistes frustrés et cruels, le plus souvent aussi bornés que puissants, à des héros, forcément vertueux, qui ne disposaient que de leur courage et leur intelligence pour les combattre.[access capability= »lire_inedits »] Le best-seller suédois Millénium a élevé le genre au rang de conte universel pour adultes de tous pays, comme aurait pu le chanter Enrico Macias. L’histoire littéraire des prochains siècles retiendra peut-être que Millénium était contemporain de Harry Potter : notre époque aura donc distribué de façon égalitaire aux enfants et aux parents des histoires palpitantes et propres à conforter les bons sentiments des petits et des grands.
Le Bloc est une tentative, peut-être désespérée, de penser autrement l’extrême droite au moment où le Front national de Marine Le Pen tutoie les 40% d’intentions de vote parmi les ouvriers et les employés. La mondialisation et la crise du système qu’elle a engendrée sont passées par là. Ceci ne signifie pas que Leroy parle de nulle part – les lecteurs de Causeur connaissent bien ce communiste décomplexé. Mais il s’efforce par l’écriture romanesque de pénétrer dans le cerveau d’un « facho ». Il y découvre ce qu’Hannah Arendt nous avait appris, bien avant la diabolisation de Le Pen, les « cordons sanitaires » et les rappels incessants des « heures les plus noires de notre histoire » : pour être fasciste, nazi ou simplement populiste, on n’en est pas moins un être humain. Un humain délirant mais aussi désirant – fou du sexe d’Agnès dans le cas d’Antoine, le héros du Bloc −, doté d’une histoire, d’une psyché, bref de toutes ces choses complexes qui échappent à l’idéologie.

Les bloquistes ne sont pas simplement des mercenaires chargés d’écraser les ouvriers ou les démocrates à coups de poings américains, ils croient en un idéal, certes critiquable et même condamnable, qui peut malheureusement constituer un débouché aux révoltes contemporaines puisque, comme l’explique Dominique Reynié dans la dernière livraison de la revue Commentaire, le populisme risque de devenir en Europe, sinon en France, une alternative électorale aux partis conservateurs plus crédible que la gauche.
En ces temps où le Front national new-look pose des problèmes considérables à une certaine gauche − et même à une certaine droite − la démarche de Leroy est risquée : « humaniser un facho », ça peut lui valoir combien d’années de purgatoire médiatique ? Sentant le danger, l’auteur conduit son affaire comme s’il tenait absolument à préciser que, même si l’extrême droite peut être un objet romanesque comme un autre, la fascination pour la violence demeure le moteur de ses dérives. D’où quelques clichés résiduels qui traînent dans le roman, par exemple dans la description d’un service d’ordre bloquiste qui évoque un gang des barbares plus cruel encore que dans la réalité si bien dépeinte par Morgan Sportès[1. Tout, tout de suite, août 2011, Fayard.]. D’où l’épouvante du lecteur confronté à une émasculation ou à une désorbitation dont on voit mal ce qu’elles apportent. Au « sex and sun » des maos devenus bobos, Leroy substitue un « sex and gore » des prolos devenus fachos. Sans doute pense-t-il que cette violence sans rime ni raison va mieux au teint de notre époque désenchantée que la niaiserie pseudo-hédoniste de la « génération lyrique ». Comme dit souvent le héros du roman : « Ancien monde, nouveau monde ».[/access]

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Ach ! la guerre, gross malheur

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J’ignore si l’événement doit être réellement porté à la connaissance du public. Lorsqu’un phénomène est aussi régulier qu’un lever ou un coucher de soleil, il n’y a pas matière à commenter. Pourtant, on ne s’en lasse pas : Eva Joly vient encore de manquer une occasion de se taire.

Elle commémorait à sa manière le 11 novembre. Elle ne s’est pas rendue à un monument aux morts, elle est allée, à Paris, devant le « Mur de la Paix ».

Parce que les monuments aux morts, voyez-vous, ça la défrise, l’ex-juge Joly. Elle doit trouver que c’est pas recyclable assez vite.

Comment peut-on avoir une conscience historique aussi défaillante pour ne pas comprendre que ce qu’un pays honore dans ces monuments qui jalonnent, depuis le début des années 1920, le moindre de nos villages ce n’est pas la guerre, mais ceux qui ont accompli le sacrifice suprême ? De bons gars qui n’avaient pas vingt ans, qui avaient quitté les champs, les paysages familiers, les amis et les amours naissantes, en Meuse ou dans la Somme, en Picardie et aux Dardanelles, pour y laisser leur peau. Pas une commune, pas une famille en France n’a été épargnée par la boucherie de la Grande Guerre.

La paix, les soldats de 14-18 la désiraient plus que Mme Joly et ses mièvres proclamations sur « l’espoir européen » : ils en savaient la valeur et en ont payé le tribut dans la guerre, la boue et le sang.

Le temps a passé, mais ces hommes nous apprennent encore aujourd’hui, par leur exemple et leur sacrifice, la valeur de la paix. Cela s’appelle la conscience historique, c’est elle qui donne un sens aux choses et aux événements. C’est une chaîne discrète qui unit les générations et forme véritablement une nation.

Comment peut-on avoir une vision aussi indigne, et pour tout dire débile, de la justice pour se permettre de juger l’histoire en célébrant les mutins de 1917 plutôt que les autres ? Les procès en révision des soldats condamnés et exécutés pendant la Grande Guerre ont déjà, pour la plupart, eu lieu dès les années 1920 : beaucoup ont été réhabilités.

Mais en quoi ceux qui sont allés au combat, ceux qui n’ont pas reculé devant le feu ennemi seraient-ils moins dignes d’honneur ? Qui est donc Mme Joly pour aller fouiller dans nos cimetières et y ranger nos morts ? Est-elle la fille de la justice incarnée, une furie, l’autre nom de la vengeance ?

La Grande Guerre, c’est, comme la Révolution française chez Clemenceau, « un bloc ». Cela vaut pour toute notre histoire : on la reçoit telle qu’elle vient et non pas telle qu’on voudrait qu’elle fût. Elle ne sert pas, comme vient de le faire la candidate des Verts, à s’exercer au tri sélectif.

Le comble est que Mme Joly ne se contente pas de commémorer ses morts à elle en silence. Elle parle. Elle a parlé et c’était pour déclarer : « Je voudrais que nous arrêtions de penser que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée, et que nous nous concentrions sur l’essentiel, l’espoir européen. »

Là, on se dit que Mme Joly déraille complètement. Ou qu’elle a simplement loupé un petit épisode de l’histoire qui court de 1922 à aujourd’hui. Jamais, dans les commémorations du 11 novembre qui ont été instituées en 1922, il n’a été question de « penser que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée ». Cela n’a jamais été le sujet. C’était même tout le contraire. Le directeur du Journal des mutilés, qui était le plus important titre de la presse combattante, écrit en novembre 1922 : « Ce qui importe enfin, c’est que la fête du 11-novembre soit dépourvue de tout apparat militaire. Ni prise d’armes, ni revue, ni défilé de troupes. C’est la fête de la paix que nous célébrons. Ce n’est pas la fête de la guerre. » Il traduisait ici le sentiment général en France : la guerre, on n’en voulait plus. Elle avait été un odieux massacre. Et si l’on se réunissait autour des monuments aux morts une fois l’an, c’était pour rendre hommage aux victimes. C’était aussi pour se rappeler le « plus jamais ça » qui prévaudrait jusqu’en 1940 et qui ferait peser sur la France de l’entre-deux-guerres un climat assez général de pacifisme que rien ne viendrait troubler sauf la guerre elle-même…

La seule fois où l’on ait vu, de toute notre histoire, un 11-novembre prendre un caractère franchement anti-allemand, ce fut le en 1940 quand des étudiants remontèrent en cortège les Champs-Elysées pour aller, sous l’œil de l’occupant nazi, déposer une gerbe en forme de croix de Lorraine sur la dalle du Soldat inconnu. C’étaient les débuts de la France libre. Oui, on devrait présenter nos excuses collectives à Mme Joly : on s’est un peu mal comportés puisqu’en refusant, un peu maladroitement, la gentille occupation de nos voisins et néanmoins amis nazis, nous avons retardé l’avènement de cette Europe qui est belle dès lors qu’elle est unie.

De deux choses l’une. Soit Mme Joly est complètement frapadingue au point de demander qu’on en vienne à transformer le 11-novembre en ce qu’il est depuis quatre-vingt-neuf ans. Soit elle est totalement ignorante de l’histoire du pays. Ce n’est pas, comme le disait le 14 juillet dernier François Fillon, qu’Eva Joly n’ait pas « une culture très ancienne de la tradition française », c’est qu’elle n’ait pas de culture du tout.

Faites l’amour, pas la vaisselle !

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Si tu veux que je passe à la casserole, faudrait commencer par les frotter, les casseroles ! Tel est le message que les Françaises adressent, par voie de sondages, à leurs maris, amants et concubins. En effet, à en croire une enquête réalisée par OpinionWay pour le site de rencontre Meetic[1. Enquête OpinionWay réalisée du 31 août au 9 septembre 2011 pour l’Observatoire Meetic et administrée en ligne auprès d’un échantillon de 1030 femmes et 1020 hommes, représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.], 51% des femmes françaises seraient prêtes à faire la grève du sexe pour imposer à leurs hommes un partage équitable des tâches domestiques.

Et le plus rigolo, c’est que ça pourrait marcher puisque 41 % des hommes jugent cette menace efficace. À noter cependant que, chez les hommes comme chez les femmes, les plus favorables à cette politique d’austérité sexuelle et ménagère sont les célibataires, c’est-à-dire ceux qui n’ont personne à qui refiler le bébé à langer, la poubelle à descendre ou le repas à mitonner. Espérons qu’ils exigeront de leur prochain partenaire de solides références en la matière – une attestation établie au moment de la dernière séparation pourrait faire l’affaire.

Que cette affaire de partage des tâches domestiques soit devenue le grand combat des féministes d’aujourd’hui est tout à la fois consternant et hilarant: un siècle de luttes pour en arriver à la brigade des plumeaux, nos mères peuvent apprécier. Cela dit, ce n’est pas gagné puisque selon le même sondage, seulement 5 % des femmes et 7 % des hommes sont favorables à l’instauration d’un planning – la proportion de ceuzécelles qui souhaitent l’assortir d’une pointeuse n’est pas précisée. L’option « engueulade » recueille également les suffrages de 5 % des femmes mais de seulement 1 % des hommes : la légendaire lâcheté de nos mâles leur ferait-elle oublier que tout empaillage peut être suivi d’une réconciliation sur l’oreiller ? Il est vrai que pour les stratèges d’OpinionWay comme pour les copines d’Osez le féminisme, un lit est un endroit exclusivement destiné au repos des guerriers et guerrières, ou à la limite, un lieu conçu pour que les premiers puissent faire bisquer les secondes en s’y empiffrant de biscuits et de Nutella (la propension masculine à se goinfrer dans des draps propres m’a toujours semblé être la preuve de l’irréductible différence des sexes).

En tout cas, ce sondage dévoile une conception pour le moins vieillotte – et assez tristounette – de la sexualité. Celle-ci ne serait pas un moyen pour les êtres humains de se donner du plaisir ensemble et réciproquement, mais une corvée pour les femmes et une récompense pour les hommes : ce qu’on appelait autrefois le devoir conjugal. Faut-il croire avec Brassens que « quatre-vingt quinze fois sur cent, la femme s’emmerde en baisant » ? Ou proclamer, comme je ne sais plus quelle donzelle au XVIIIème siècle, que « ça ne nous fait pas de mal et ça leur fait tellement plaisir » – d’accord, elle a dû employer un langage plus châtié ?

Il me semble pour ma part qu’ajouter l’abstinence à la vaisselle, c’est un peu la double-peine. Je me permets donc de suggérer à la gent féminine une tout autre stratégie : les filles, faîtes l’amour, pas la vaisselle ! Autrement dit, au lieu de faire la grève du sexe pour que Jules se colle au ménage, faîtes la grève du ménage pour avoir plus de sexe – genre si tu veux ta poule au pot, faudra d’abord me passer sur le corps. Parce que tant qu’à choisir, il est tout de même plus tentant de faire l’amour dans le désordre que de faire abstinence dans une maison briquée.

Montebourg entérine la retraite à 67 ans

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Il n’y a que les grands naïfs, les enfants en bas âge et les journalistes pour croire que les plaies de la primaire sont refermées. A peine Hollande avait-il renvoyé sèchement à la niche les écolos (qui avaient en bloc soutenu Aubry) sur l’EPR de Flamanville que l’ami Montebourg ouvrait un nouveau Front : la limite d’âge pour les députés. Il vient en effet de réitérer assez bruyamment une demande qu’il avait faite depuis longtemps à la direction du PS : qu’aucun des candidat socialistes aux législatives en 2012 ne soit âgé de plus de 67 ans au moment du scrutin, afin de faire « émerger de nouvelles générations et de nouvelles têtes ». Dans un parti dans le corpus duquel le mouvement et la nouveauté ont remplacé depuis longtemps le changement de société, cette demande aurait dû passer comme une lettre à la poste.

Ben non, ça râle à mort chez les éléphants, il faut croire que certains se sont sentis visés personnellement. Ainsi, 11 novembre oblige, Jack Lang (72 ans)s’est comparé, en toute modestie, à « Georges Clémenceau qui a été président du conseil pendant la guerre de 14-18 et qui a mené la France à la victoire contre l’Allemagne. Il n’aurait pas pu être nommé puisqu’il avait 76 ans ». Même son de cloche chez Laurent Fabius (65 ans), qui a suggéré à Montebourg de prendre sa retraite à 49 ans, et chez beaucoup de ténors aubrystes, y compris les djeunz proches de Benoît Hamon.

Une levée de boucliers qui a obligé le député de Saône-et-Loire à mettre assez joliment les points sur les i : « Quelle est la légitimité de certains députés qui se présentent à un 7e ou à un 8e mandat ? Certains de mes collègues à l’Assemblée étaient députés alors que je n’étais qu’au collège. Pourtant, j’ai presque 50 ans. L’Assemblée nationale et le Sénat sont deux chambres de retraités. »

Un automne avec Verlaine

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Revenir à Verlaine, c’est refaire un voyage d’automne. On peut varier les guides, l’enchantement demeure intact, parce que Verlaine est le poète des saisons mentales, du bonheur d’être triste, des douleurs qui descendent doucement le versant de l’accalmie. Pour cette fois, en guise de compagnon de promenade dans l’œuvre verlainienne, on choisira Jean-Baptiste Baronian, déjà auteur d’une biographie chez Folio du « pauvre Lélian »[1. Anagramme de Paul Verlaine et surnom que se donnait lui-même le poète.] aussi vivante que pédagogique.

Baronian nous présente Cent poèmes de Paul Verlaine (Omnibus) dans un livre à l’iconographie aussi étudiée que l’agencement des textes en une demi douzaine de thèmes abordant notamment l’errance, la mélancolie, la Foi ou l’érotisme. Watteau et les impressionnistes sont évidemment là, de Manet à Monet, de Sérusier à Pissarro, de Renoir à Sisley sans compter quelques admirables préraphaélites comme Dante Gabriel Rossetti. Il ne s’agit pas simplement d’illustrer des poèmes mais d’aller au plus près de cette économie de la correspondance entre les sensations, les paysages et les états d’âme qui est au cœur de l’art poétique de Verlaine comme elle le fut pour Baudelaire et Rimbaud. Mais cela n’empêche pas Baronian, au nom de cette idée de correspondance, de faire appel à des artistes plus inattendus comme Rudolf Frenz, peintre soviétique qui échappa au réalisme socialiste, dont le magnifique Carrousel est mis en regard du poème bruxellois Chevaux de bois :

« Tournez, tournez sans qu’il soit besoin
d’user jamais de nuls éperons,
Pour commander à vos galops ronds,
Tournez, tournez sans espoir de foin.
»

Baronian, au travers de son choix, nous invite à dépasser l’image d’un Verlaine limité à quelques recueils qui iraient des Poèmes saturniens aux Romances sans paroles, rejetant tout ce qui suit dans les ténèbres extérieures d’une poésie se pastichant elle-même, se tuant dans une trop grande virtuosité, celle des ivrognes loquaces jusqu’au cœur même de leur ivrognerie. De manière assez convaincante, Baronian a ainsi exhumé des poèmes méconnus, comme ceux adressés à ses camarades du monde des lettres, Coppée le populaire, Mallarmé l’hermétique, Mirbeau le coléreux ou encore Montesquiou-Fézensac qui servira vingt ans plus tard à Proust de modèle au baron de Charlus dans La recherche du temps perdu : « J’admire le penseur subtil et l’âpre esthète ».

On voit ainsi un Verlaine, au-delà de la découverte de Rimbaud, qui est une véritable tour de contrôle du monde littéraire de son temps, admiré par ses pairs en déveine et en guignon qu’il a célébrés dans Les poètes maudits, mais détesté par les notables des lettres comme Edmond de Goncourt, dont le Journal est un tel summum de méchanceté qu’il en devient presque comique. Goncourt écrit à la date du 1er janvier 1893 : « Malédiction sur ce Verlaine, ce soûlard, ce pédéraste, sur cet assassin, ce conard (si, si un seul n ici, c’est à dire une seule haine) traversé de temps en temps des peurs de l’enfer qui le font chier dans ses culottes, malédiction sur ce grand pervertisseur qui, par son talent, a fait école dans la jeunesse lettrée, de tous les mauvais appétits ; de tous les goûts antinaturels, de tout ce qui est dégoût et horreur. » On reconnaitra qu’un tel hommage de la vertu bourgeoise au vice bohème fait davantage pour une légende durable que la plus élogieuse des critiques ou la plus fouillée des études universitaires.

Comme chez nombre de grands écrivains, on trouve chez Verlaine ce qu’on y apporte. C’est le syndrome auberge espagnole du génie. Aussi, Jean-Baptiste Baronian qui est belge et grand bibliophile, deux passions joyeuses et désespérées à la fois, insiste sur un Verlaine qui a peint comme personne le plat pays :

« Swells de Bruxelles et gratin de la Campine
Malins de Malines, élégants de Gand
A Linos, Orpheus et leur race divine
Jetez le caleçon, relevez leur gant. »
et ne trouve plus son bonheur, déjà, dans les boîtes des quais parisiens:
« Mais bouquiner n’y plus songer ! De vils pisteurs
Pour les libraires ont exercé leur ravage,
Et les boîtes ont fait la nique aux amateurs.
»

Décidément, la musique familière revient vite et avec elle ce questionnement lancinant : est-ce le vert ambré de l’absinthe ou l’inquiétude mélancolique devant une sainteté impossible qui donna à la poésie de Paul Verlaine ce rythme impair comme celui d’une tachycardie ? Il fut l’un des premiers à briser les réflexes conditionnés de lecteurs habitués à la versification classique et poussa jusqu’à l’extrême les capacités de résistance de la syntaxe pour faire rendre à la langue tout ce qu’elle contenait de musique.
Verlaine, c’est notre plus délicat docteur des allitérations, notre plus subtil spécialiste des assonances, notre assassin suave de la césure. Il a transformé ses conflits intérieurs en paysages choisis de Watteau où sa silhouette incongrue et magnifique de Silène crispé erre pour l’éternité .

Rejoignez-le, le temps de cette anthologie.

Pour le peuple, sans le peuple

6
Metropolis, de Fritz Lang.

Parmi les bienfaits que le monde doit à la France il y a le camembert, « numéro 5 » de Chanel, Rachida Dati, qui devrait entrer au Pavillon des Poids et mesures de Sèvres comme chipie-étalon, et la « primaire citoyenne » qui a fait souffler un vent de modernité sur la politique française. Et ce qui est moderne ne se discute pas.
La corporation journaleuse a finement observé que de Nadine Morano à Frédéric Lefèbvre, on avait commenté la « quinzaine socialiste » avec les mêmes mots – les fameux « éléments de langage ». Les confrères, eux, ont unanimement salué cette « belle leçon de démocratie », mais attention, ça ils l’ont trouvé tout seuls. Et quand on pense tous la même chose dans les mêmes termes, ce n’est pas un « élément de langage », c’est la vérité.

Je ne ferai pas ma grincheuse : la démocratie, je suis pour. À condition de ne pas en abuser. Ce n’est pas parce qu’on nous laisse choisir le socialiste que nous sommes priés d’élire en 2012 qu’il faut la ramener sur tout et n’importe quoi.[access capability= »lire_inedits »] Aussi la « belle leçon de démocratie » du Premier ministre grec a-t-elle été diversement appréciée par ses « partenaires » – façon de parler, car Nicolas et Angela sont désormais les « tuteurs » de Georges, chargés de gérer ses comptes en banque. Ce n’est pas qu’il soit gaga, mais c’est fou ce qu’il claque.
Il est gonflé ce Grec. On se saigne les veines pour lui, et il sort son peuple. Coup d’autant plus imparable qu’il est exclu de dire la vérité. On voit mal le Président de la République déclarer solennellement : « La décision du Premier ministre grec de consulter les citoyens est scandaleuse. S’ils nous envoient nous faire voir ailleurs que chez eux, ce qui est probable, je devrai expliquer qu’en grec « non » signifie « oui », merci du cadeau. » Le Président sait se tenir. En attendant, il avait sa tête des mauvais jours quand il a dit qu’il était toujours « légitime de donner la parole au peuple ». Si les Grecs persistent à l’ouvrir, ils auront droit au grand jeu. On les accusera de vouloir sortir de l’Histoire, comme pendant la campagne de Maastricht, mais encore de vouloir déclencher la troisième guerre mondiale. Il est même possible que ça marche.

L’ennui avec le peuple c’est qu’il peut dire ou faire n’importe quoi – ça c’est déjà vu. Au-delà du spectacle hilarant de la stupeur qu’elle a suscitée, l’initiative de Papandréou nous rappelle l’aporie structurelle de la démocratie : le peuple a toujours raison, même quand il se trompe. En effet, le gouvernement du peuple, c’est la loi du grand nombre, donc le triomphe de la moyenne, parfois de la médiocrité et presque toujours de la facilité. Autrement dit, alors que les gouvernants ne peuvent pas se passer du consentement des gouvernés, les gouvernés sont rarement enthousiastes pour payer plus d’impôts, percevoir moins d’allocations, instaurer une sélection à l’université ou bosser jusqu’à pas d’âge.
Et puis, ce n’est pas de sa faute, au peuple. Il paraît que depuis 30 ans, la droite et la gauche nous ont drogués à la dette. Salauds de dealers. Il serait odieux de rappeler que l’endettement a permis de financer tout ce que nous exigions d’avoir mais refusions de payer. Dès lors que l’Histoire et les forces productives progressaient de concert vers l’avenir radieux, « avoir plus » – d’argent, de vacances, de vie, de santé, de sexe – est devenu un droit de l’homme, et même un droit acquis. À crédit. Vieille histoire que celle des effets qu’on abhorre tout en en chérissant les causes.

On dira, et je l’ai souvent dit moi-même, que la régression n’est pas une fatalité et qu’une « autre politique » changerait le cours des choses. Sans doute, seulement les partisans de cette « autre politique » n’ont jamais été élus pour la mettre en œuvre. Reste que nous ne nous sommes pas émancipés de la transcendance divine pour nous soumettre aux diktats de la réalité. Je ne sais pas si le plan de Bruxelles est pertinent mais s’il est, comme l’a dit le Président, « la seule voie possible », s’il n’y a pas d’autre politique, il n’y a pas de politique du tout.
Dans ces conditions, il n’y plus qu’à amuser la galerie. L’unique raison pour laquelle l’UMP s’est finalement ralliée à l’idée de la primaire, c’est qu’elle avait permis au PS « d’occuper l’espace médiatique ». Occuper l’espace médiatique : telle est l’ambition ou l’obsession de ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner. La politique de la France ne se fait pas seulement à la corbeille, elle se fait à la télévision. Et on n’a encore rien vu. Notre avenir, je l’ai découvert sur France 3, dans une émission sur les humoristes et les politiques. « Voilà plus de 20 ans que vous vous attaquez aux puissants », s’exclama le présentateur en accueillant l’inévitable représentant des Guignols, tandis que sur l’écran s’agitait l’abjecte marionnette de DSK en satyre vêtu d’un peignoir léopard. Il faut croire que s’attaquer aux puissants signifie s’acharner sur un homme à terre. Et puis Jean-Louis Debré, le président du Conseil Constitutionnel, lâcha le morceau : « Je suis devenu un personnage politique important le jour où je suis entré aux Guignols. » Le règne des bouffons a commencé. Et ils ne sont même pas drôles. Ça valait le coup de guillotiner un roi.[/access]

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