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Meilleurs yeux (2)

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« Un jour dans la vie new-yorkaise, en miniature. » Comment ? Ce film n’aurait rien à voir avec Noël ? Sans trop forcer sur la capillotraction, on pourra le visionner comme un reportage déroutant sur les santons animés d’une crèche appelée « Big Apple ».
The Sandpit. Réalisé par Sam O’Hare. Musique de Rosi Golan and Alex Wong.

Les Verts, bonjour les dégâts !

Photo: Karim Amar.

C’est une chose entendue : les Verts sont « sympas ». Ils dénoncent toutes les cochonneries qu’on veut nous faire manger ou respirer à notre insu et luttent contre toutes les horreurs que le grand capital international fait subir à la planète. Ils font « de la politique autrement » et jurent qu’un « autre monde est possible ». Des gens aussi dévoués au bonheur de l’humanité ne sauraient mentir. Ce capital de sympathie soigneusement entretenu depuis trente ans, les écolos savent admirablement l’utiliser pour faire avancer leurs idées, au besoin en émettant des jugements définitifs truffés d’omissions, de contre-vérités voire de mensonges. C’est de bonne guerre, me direz-vous, les autres en font autant. Les Verts se comportent donc comme les autres partis et Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé n’ont rien à apprendre de l’art de la stratégie en politique. Ni de celui de la tambouille. La nouvelle génération de dirigeants d’EELV, c’est du moderne. Ils veulent le pouvoir et font tout ce qu’il faut pour l’obtenir.

Leur accord avec le PS en est une parfaite illustration. Les Verts avaient juré qu’ils ne renonceraient jamais à la sortie du nucléaire et à l’arrêt du chantier de Flamanville. Résultat : ils ont renoncé aux deux dans ce texte baroque. Eva Joly, assez naïve sur le coup, s’est pris le changement de vent en pleine figure. Nigaude, elle n’a pas compris assez vite que l’important, c’était l’accord électoral. Et c’est là que se situe la première info intéressante. Les écolos ont, en apparence, vendu leurs convictions pour un − beau − paquet de circonscriptions gagnables. Avec, en prime à la signature, un parachute doré pour la PDG du parti, investie dans le quartier de la boboïtude parisienne, où même un âne avec une pancarte socialiste se ferait élire, dixit un cadre parisien du PS (ânophobe sans doute.)

Le fait que les socialistes soient capables de signer d’une main légère un document dans lequel ils échangent des centrales nucléaires contre des sièges de député n’est en revanche pas une surprise. Dans le passé, le PS en a signé d’autres, des textes de cette eau. Ce qui ne l’a pas empêché de s’assoir confortablement dessus le moment venu. Espérons qu’Hollande aura la sagesse de faire de même cette fois encore.
Que des idéologues intransigeants soient ouverts à la négociation est plutôt une bonne nouvelle. Les gens convaincus de savoir mieux que tout le monde ce qui est bon pour l’humanité me fichent la trouille. On a connu dans l’histoire des précédents fâcheux.[access capability= »lire_inedits »]

L’ennui, c’est que cet accord, purement tactique des deux côtés, ouvre grandes les portes de l’Assemblée nationale aux Verts. Je m’interroge encore sur les raisons qui ont poussé les socialistes à se défaire d’une soixantaine de circonscriptions avant même le premier tour de la présidentielle et sans avoir obtenu quoi que ce soit en retour. S’ils croient que leurs « alliés » leur seront reconnaissants et soutiendront un éventuel gouvernement socialiste, ils se trompent dans les grandes largeurs. Les Verts n’ont en réalité renoncé à rien : ils demeurent arc-boutés sur leur objectif idéologique, hermétiques aux événements extérieurs, convaincus de détenir une vérité universelle et n’auront de cesse d’exiger la fermeture des sites nucléaires et de stigmatiser le « manque de courage » des socialistes en matière énergétique. Qu’ils soient devenus de grands pros de la politique politicienne au point de se montrer capables d’enfariner les socialistes (qui ne sont pas des perdreaux de l’année) est donc plutôt inquiétant. Car s’ils font désormais de la politique comme les autres, et négocient mieux que les autres, les Verts ne sont pas un parti comme les autres.

EELV est le dernier parti réellement idéologique de France, aux côtés des ancêtres d’extrême-gauche où un grand nombre de cadres verts a d’ailleurs fait ses classes. La défiance envers le monde moderne et le progrès scientifique qui caractérise la démarche des Verts, cette « idéologie de la peur », comme l’appelle Jean-Pierre Chevènement , s’est cristallisée dès l’origine sur un objectif majeur : éradiquer l’énergie nucléaire civile, érigée en symbole de tous les maux que l’homme coupable fait endurer à la planète innocente. L’accident de Fukushima a offert une formidable illustration de ce propos. « Regardez les conséquences de la folie de l’homme ! », disent-ils. Aussi légitime soit l’émotion, il n’est pas interdit de réfléchir la tête froide.
Fukushima est une catastrophe grave et aux effets durables. Il faudra un travail de fourmi durant au moins deux décennies pour regagner le territoire dans un rayon de 20 à 30 kilomètres atteint par un taux de radiation supérieur aux normes autorisées et envisager le retour des 80 000 personnes déplacées. Mais Fukushima n’est pas l’histoire de réacteurs qui, un matin, auraient décidé d’exploser sans que l’on puisse les en empêcher.

Ce n’est pas la technologie nucléaire en elle-même qui a causé l’accident, ce sont les manquements de structures humaines confrontées à un double cataclysme exceptionnel. Faillite d’abord de l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, coupable de ne pas avoir prévu de protection suffisante contre le risque de raz-de-marée exceptionnel, malgré les alertes reçues sur le sujet. Faillite ensuite de l’administration japonaise, incapable de réagir dans l’urgence et de convoyer durant les deux premières journées les camions de pompiers qui auraient suffi à refroidir en continu les réacteurs privés de système de refroidissement.

Le risque zéro n’existe nulle part. Ni quand on traverse la rue, ni dans aucune industrie. Faut-il, à chaque accident, condamner toute activité humaine ? L’explosion en mer, un temps inexpliquée, du vol Rio-Paris du 1er juin 2009 a fait 228 victimes : Fukushima a fait 2 morts. Quel parti, quel gouvernement a appelé à l’interdiction de l’aviation civile ? Aucun, bien sûr. Alors, la bonne réponse, après Fukushima, est-elle de condamner à mort la technologie de l’atome ou d’étudier de manière plus approfondie encore les situations extrêmes que chaque centrale pourrait connaître afin de prévoir les réponses à y apporter? Les Verts refusent d’entrer dans ce débat. Aveuglés par leur idéologie, ils refusent l’idée d’améliorer la sûreté nucléaire des installations existantes. À leurs yeux, seule l’éradication du nucléaire est acceptable.
Ce nouveau Graal vert a pris dans la vie politique française la place de l’« avenir radieux » dont ont rêvé des générations de militants communistes il y a un demi-siècle. Le jargon vert est d’ailleurs souvent teinté de rouge, comme en témoignent ces lignes pêchées sur la page « programme 2012 » du site officiel d’EELV où on nous annonce « un nouveau modèle économique, écologique et social pour oser des mutations nécessaires et désirables, et bousculer les intérêts acquis liés au modèle productiviste ».

Les méthodes sont également très semblables. D’abord, réagir avec une extrême férocité à la moindre critique et dénoncer sans cesse mensonges et complots chez ses ennemis politiques. À ce jeu du « tous pourris, sauf nous », Cécile Duflot est aussi hargneuse que le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, en son temps. Qu’Henri Proglio se permette d’intervenir dans Le Parisien pour évoquer les conséquences pour la France d’un abandon du nucléaire et la patronne des Verts hurle à la démocratie qu’on assassine. Qualifié de « menteur » et de représentant d’un « lobby pro-nucléaire français » dont la stratégie ne peut évidemment être que d’« étouffer le débat et de mentir », le patron d’EDF est sommé de se taire. Même tarif pour le Président de la République d’ailleurs qui, écrit Cécile Duflot, « ment délibérément » et « affabule » dès qu’il se permet de l’ouvrir sur le nucléaire . Une telle virulence ne semble gêner personne quand elle émane des Verts. Merveilleuse indulgence. Que diraient les observateurs si Sarkozy, Hollande, Aubry, Copé ou Bayrou s’invectivaient sur le même ton, s’intimaient l’ordre de se taire en se traitant systématiquement de menteurs ? Quelles références brandirait-on si Marine Le Pen se permettait la même hargne ?

Une fois la critique karchérisée, on peut ensuite concentrer le tir sur l’objectif central et, au besoin, lui sacrifier tous les autres grands combats écologiques du moment. C’est le cas aujourd’hui avec la lutte contre le changement climatique. Alors que les négociateurs du monde entier transpirent à Durban pour accoucher du rejeton du protocole de Kyoto, ce sujet, étrangement, est sorti des écrans-radars des Verts ces derniers temps. Dans la version écolo de la théorie de l’ennemi principal, il faut sacrifier la planète au combat contre le Satan nucléaire. Lutter contre le réchauffement annoncé suppose de réduire les émissions de CO2 et, par conséquent, de privilégier les énergies sans CO2. En toute logique, cela devrait signifier écarter le fuel, le gaz et le charbon et développer la production de l’électricité à base d’hydraulique, des énergies renouvelables et bien sûr de nucléaire, la plus puissante de ces trois sources d’énergie. Logique, mais inconcevable pour les Verts. Et au diable la planète ! Il suffit d’affirmer tant et plus qu’on va s’en sortir avec les renouvelables et des économies d’énergie, taire le fait qu’on va brûler du gaz et du charbon à la place du nucléaire, annoncer des chiffres invraisemblables (plus c’est gros plus ça passe) et le tour est joué. À l’arrivée, on a un tissu de mensonges, mais l’important, c’est la lutte finale, camarade !

Pourtant, le discours des Verts sur le sujet n’est pas difficile à démonter. En France, les éoliennes ont en moyenne une puissance de 2 mégawatts et produisent de l’électricité 30% du temps au mieux. Une centrale nucléaire du parc français produit entre 800 et 1400 mégawatts selon le modèle (l’EPR en produira 1650 mégawatts) et fonctionne environ 85% du temps. Il faut donc construire entre 350 et 620 éoliennes pour produire uniquement le tiers de ce que produit une centrale nucléaire ! Et les deux tiers du temps où il n’y a ni vent ni soleil, il faut dare-dare faire tourner une usine au gaz (russe) ou au charbon (également russe) qui va cracher un CO2 aujourd’hui absent de la production d’électricité française. Je vous laisse calculer combien de dizaines de milliers d’éoliennes et de dizaines de centrales au gaz et au charbon il faudrait installer en France pour remplacer la production des 59 réacteurs français. Vous adorerez les murailles d’éoliennes dans les campagnes et au large des côtes françaises ainsi que les nuages de CO2 qui s’élèveront un peu partout dans le ciel ! En résumé, plus les écolos feront appliquer leur programme, plus la France produira de CO2. Cherchez l’erreur…

Quant à l’impact sur votre portefeuille, ce n’est pas le problème du Parti des bobos. Parce que cette politique lumineuse a un coût : 450 milliards d’investissements, rien que pour passer de 75% à 50% d’électricité nucléaire en France, somme qu’il faudra prendre d’une manière ou d’une autre dans la poche des Français. Résultat : votre facture augmentera de 40% à 50%. Pour mémoire, le prix du MW/h du nucléaire français est de 42 euros , alors que le gaz se situe entre 60 et 70 euros/MW/h, l’éolien terrestre à 90 euros/MW/h, l’éolien marin à 150 euros/MW/h et le solaire photovoltaïque à 250 euros/MW/h. Bref, ça va douiller…

Roués comme de vieux politiciens de la IVe, raides comme des communistes des années 1950-1960, les Verts ont, au bout du compte, un défaut bien plus grave et, à vrai dire, rédhibitoire à mes yeux : ils n’aiment pas la France. Non seulement je crois au progrès de la science, considère le nucléaire civil comme un bienfait pour notre pays, mais, en plus, je crois à la nation, territoire indépassable de la démocratie et j’aime passionnément mon pays. Voir le drapeau français flotter sur les Champs-Élysées le 14-Juillet me comble d’aise. Je vous l’accorde, mon cas est grave.

Que les Verts accusent la Nation de tous les maux européens du XXe siècle et confondent, pour le bien de leur raisonnement, la légitime aspiration nationale des peuples avec la dérive impérialiste de dirigeants mégalomanes, c’est leur droit. Les écolos ne sont pas les seuls, particulièrement à gauche, à ne voir dans notre histoire que des pages sombres et condamnables. Mais je crains que, de tous nos « dénationistes », ils soient les plus nocifs. Pour les Verts, c’est la France elle-même qui semble suspecte, cette « France qui pue » que dénonçait à la tribune de l’Assemblée nationale Noël Mamère au détour d’un de ces débats vains et désagréables que nous a imposés Sarkozy au milieu de son mandat. Ce pays, il faudrait promptement lui retirer son siège de membre permanent au Conseil de sécurité et le neutraliser par un fédéralisme européen qui permettra, objectif avoué d’Eva Joly, de transférer le maximum de pouvoir de décision à Bruxelles. La France que nous connaissons appartiendrait alors à l’Histoire.

Passons, pour finir, en mode cauchemar. Nous sommes au deuxième tour de la présidentielle. Dans leur sagesse, les Français ont retenu, à ma droite Marine Le Pen et, à ma gauche Eva Joly. Que choisir, qui éliminer ? Analysons froidement les deux branches de l’alternative. Laquelle de ces deux femmes politiques ferait le moins de mal à la France au cours de son quinquennat ? À ma droite, mis à part la sortie de la France de l’Union européenne et de l’euro – ce qui, je vous l’accorde, n’est pas rien − je vois difficilement les réformes fondamentales adoptées par Marine Le Pen qui seraient irréversibles après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement plus raisonnable cinq ans plus tard. Les barrières protectionnistes, l’aggravation des inégalités sociales, le rétablissement de la peine de mort et autres lois liberticides, aberrantes ou franchement scandaleuses, tout cela pourrait être annulé par une autre majorité et défait par de nouvelles lois. De l’autre côté de l’échiquier, nous aurions l’avènement d’une VIe République et d’un régime parlementaire, des abandons de souveraineté au profit de Bruxelles, le démantèlement de l’industrie nucléaire française, la réduction de notre armée, le démantèlement de notre dissuasion nucléaire. À part quelques sympathiques lois libertaires, je ne vois que des réformes structurelles lourdes, modifiant les fondements mêmes de notre pays. Des mesures sur lesquelles il serait ensuite très difficile sinon impossible de revenir.

Réveillons-nous. Tout ceci n’est qu’un mauvais cauchemar. Le vainqueur, en mai 2012, sera Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Mais nos extrémistes de droite doivent s’y résigner : ils sont débordés sur leur gauche ! Parce qu’entre la peste blonde et le choléra vert, le danger fatal n’est pas forcément du côté que l’on croit.[/access]

 

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Les habits neufs du président Sarko

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Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy.

On connaît le conte d’Andersen : Les Habits neufs du Grand Duc, que nous avons le plaisir de retranscrire au bas de cet article (ça se voit que c’est Noël : Causeur ne recule devant rien). Deux aigrefins parviennent à convaincre un souverain coquet – ou bling bling, c’est selon – de leur acheter des habits seulement visibles par les « personnes intelligentes ». Puisqu’il n’y a rien à voir, personne ne les voit. Et comme personne ne veut paraître idiot, tous vantent les qualités de ce tissu inexistant. Sauf un enfant, que l’innocence pousse à s’exclamer : « Le roi est nu ! »

Simon Leys avait rendu à ce conte d’Andersen une chinoiserie d’hommage dans Les Habits neufs du président Mao. Il semble que Nicolas Sarkozy soit sur le point de lui rendre pareille politesse : selon Le Figaro, le président de la République « va prendre la plume pour se mettre à nu ».

On n’osera pas rappeler au quotidien de la rue du Louvre le précédent fâcheux de Zizi Jeanmaire qui parvenait justement à s’habiller d’un truc en plume. On se demandera simplement si la nudité est une condition sine qua non de l’élection présidentielle.

Nicolas Sarkozy envisage, en effet, de se « mettre à nu » dans une Lettre aux Français (manière mitterrandienne) ou dans un livre bon marché (manière chiraquienne). Il n’a pas encore fait son choix. Il veut, nous dit-on, « montrer aux Français qu’après des maladresses des débuts, il a pris la dimension de la fonction, et que celle-ci l’a profondément changé ».

On pourrait croire, avec cette mise à nu revendiquée, être loin de Kantorowicz et des Deux Corps du roi : nous y sommes à plein ! Ce que veut le président de la République – et que ses conseillers n’osent pas nous avouer –, ce n’est évidemment pas se mettre à poil. La République n’est pas un cinéma où l’on joue à guichet fermé Mon Curé chez les nudistes. Ce que veut Nicolas Sarkozy, c’est mourir à lui-même : faire oublier le Fouquet’s et le yacht de Bolloré, le « Casse-toi, pauvre con ! » et la tentative de son fils Jean de se faire élire à la présidence de l’Epad… Ce que veut Nicolas Sarkozy, c’est mourir à moitié.

Peut-on mourir à demi ? Evidemment que non. On meurt ou on ne meurt pas : l’essentiel reste que le duc d’Uzès puisse remplir l’office dont il s’acquitte depuis le début du XVe siècle et proclamer : « Le roi est mort, vive le roi ! » Il n’y a plus de duc d’Uzès. Le peuple a pris sa place et ne concède ses suffrages à un président sortant que si sa rigidité cadavérique est bien avérée. Entendez : le pays veut bien choisir un président sortant, mais il faut qu’il soit mort symboliquement. Ainsi, dans l’histoire de la Ve République, aucun Président ne s’est-il fait réélire sans avoir préalablement joué les trompe-la-mort.

En 1988, François Mitterrand l’emporte après avoir été littéralement anéanti par la défaite aux élections législatives de 1986 : après l’avoir terrassé, la vague bleue aura blanchi de craie sa robe candidate[1. A Rome, le candidatus revêtait la toge blanche, la candida.]. En 1981, Valéry Giscard d’Estaing, qui, sept ans plus tôt, s’était fait élire au pied de la tombe de Georges Pompidou, est trop aristocratique pour croire en un monarchique « Le roi est mort vive le roi ! » : il veut persister dans l’être, se survivre à lui-même. Il est trop précautionneux pour s’offrir en victime expiatoire aux Français et, au lieu de rompre avec lui-même, il fait campagne sur son bilan. On connaît la suite.

Il y eut deux cas à part. Le premier est le général de Gaulle. Mais sa mise en ballotage au premier tour de l’élection présidentielle de 1965 ne sonne-t-elle pas, à elle seule, comme un « meurtre du père » ? On notera, au passage, que son adversaire François Mitterrand se présente alors comme le candidat unique de la gauche, mais qu’il ne veut pas être un « président normal » : c’est Marcel Barbu qui, à l’époque, tient le rôle.

La seconde exception est Jacques Chirac. Il n’a pas besoin de faire le mort pour être réélu en 2002 : Lionel Jospin le fait à sa place, dès le premier tour.

Nicolas Sarkozy pourra-t-il, en écrivant, faire oublier aux Français ce que la grande presse et la rumeur publique nous rabâchent depuis le début de son quinquennat ? Pourra-t-il se présenter au peuple en tenue d’Adam avant qu’un gamin ne se récrie, comme dans le conte d’Andersen : « Le roi est nu ! » ? Sera-t-il en mesure de se livrer à cet exercice de schizophrénie appliquée : faire mourir en lui le Sarkozy du premier quinquennat pour renaître en candidat frais du jour ?

Il est incertain qu’il y parvienne. Tuer la moitié de soi-même est une discipline extrêmement dangereuse : on peut y passer tout entier. Enfin, reconnaissons-le : tout ce que le président de la République fera n’y pourra rien changer. Nu ou pas, mort ou vif, Nicolas Sarkozy ne peut pas gagner la prochaine élection présidentielle. En aucun cas. Mais il n’est pas dit que François Hollande ne soit pas capable, lui, de la perdre.

Hans Christian Andersen
Les Habits neufs du Grand Duc, 1837
(Traduction David Soldi, Hachette, 1876)

IL Y AVAIT autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. A chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi : « Il est au conseil », on disait de lui : « Le grand-duc est à sa garde-robe. » La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se donnèrent pour des tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non-seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.

« Ce sont des habits impayables, pensa le grand-duc ; grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable. » Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit. avec des métiers vides.

« II faut cependant que je sache où ils en sont, » se dit le grand-duc. Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui. Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable. « Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le grand-duc, c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe ; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités. »

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides. « Bon Dieu ! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien. » Mais il n’en dit mot. Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.

« – Bon Dieu ! pensa-t-il, serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi.
– Eh bien ! qu’en dites-vous ?
dit l’un des tisserands.
– C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs : oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très-content.
— C’est heureux pour nous »,
dirent les deux tisserands ; et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications.

Les fripons demandaient toujours de l’argent, de la soie et de l’or ; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours. Quelque temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre ; il regardait et regardait toujours, mais ne voyait rien.

« N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas. « Cependant je ne suis pas niais ! pensait l’homme. C’est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place ? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. » Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin. « C’est d’une magnificence incomparable », dit-il au grand-duc, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie ni d’or, ni aucune espèce de fil. « N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse. » Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose. Qu’est-ce donc ? pensa le grand-duc, je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne pouvait m’arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s’écria : « C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction. »

Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. Tous les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc : « C’est magnifique ! » Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. « C’est magnifique ! C’est charmant ! C’est admirable ! » exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla l’examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent :
« – Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
– Certainement, répondirent les aides de camp ; mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.
– Si Votre Altesse daigne se déshabiller,
dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace. »

Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace. « Grand Dieu ! que cela va bien! quelle coupe élégante ! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs ! quel précieux costume ! » Le grand maître des cérémonies entra.

« – Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.
– Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. »

Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur. Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout.

Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient : « Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ! Comme la coupe en est parfaite ! » Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.

« – Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.
– Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! » dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant. « Il y a un petit enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout ! » « Il n’a pas du tout d’habit ! » s’écria enfin tout le peuple. Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant il se raisonna et prit sa résolution : « Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! » Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.

Condoléances

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En ces jours de deuil, où le train de la mort emporte le cher leader Kim Jong-il à l’assaut du ciel, ma pensée va à ses amis en France, à Alain Badiou, à Slavoj Zizek, et à tous ceux qui défendent victorieusement l’idée communiste dans nos médias capitalistes.

À leurs yeux, je le sais, je le sens, la Corée du Nord est le dernier pays au monde jouissant du communisme à l’état pur, après la chute de Pol Pot ,et après la nouvelle politique économique adoptée par les successeurs de Mao Zedong. Kim Jong-il était resté intégralement fidèle aux recommandations de Marx: que le pouvoir révolutionnaire repose sur la dictature terroriste du prolétariat organisé en parti communiste, pour le plus grand profit d’une société libérée des droits de l’homme, de l’économie de marché, de la société civile et de l’État de droit.

Kim Jong-il n’est plus, mais grâce aux glorieux philosophes européens qui se dépensent sans compter en ouvrages et colloques consacrés à la gloire de , son idéal ne disparaîtra jamais. Avec Castro, avec Chavez, et désormais avec Kim Jong-un, le communisme reste notre horizon indépassable.

PS : Certains soi-disant communistes demandent sournoisement pourquoi le pouvoir communiste se transmet de façon dynastique, à Cuba comme en Corée du Nord, alors que Marx n’a pas passé le relais à sa descendance familiale. Cette piteuse tentative d’opposer Marx aux meilleurs des marxistes est vouée à l’échec. Par principe d’abord. Mais pas seulement par principe. Rappelons à ces révolutionnaires de papier que Marx n’avait que des filles, et qu’elles étaient mariées à des soi-disant révolutionnaires dont Marx se méfiait, en génial ancêtre du génial Staline. Marx disait de ses deux gendres que « Longuet était le dernier des proudhoniens et Lafargue le dernier des bakouninistes ».

Mais, insistent ces incorrigibles petits-bourgeois affublés de peaux de lapin révolutionnaires, dans ce cas, pourquoi Marx n’a-t-il pas passé le relais à Frédéric Demuth, le fils qu’il avait eu avec sa bonne, Hélène Demuth, en juin 1851 ? C’est que ce fils n’ayant été reconnu par aucun père, portait le nom de sa mère, et que le marxisme aurait alors dû prendre ce nom, et s’appeler le demuthisme.

Voilà ce qu’en réalité souhaitent les prétendus amis du communisme qui critiquent le système dynastiquement révolutionnaire de la Corée du Nord.

Sorcière air force

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Photo : Mark Berry - Photographer & Graphic Designer.

Il est des avancées majeures de la civilisation qui passent scandaleusement inaperçues. Le Los Angeles Times du 26 novembre nous apprend ainsi qu’une vénérable institution américaine, la Air Force Academy, formant les officiers de l’armée de l’air de la première puissance militaire du monde, a inauguré un temple païen à ciel ouvert.

Ce temple, d’une valeur somme toute modeste de 80 000 dollars, est dédié à tous les cultes, et Dieu sait s’ils sont nombreux, recensés sous l’appellation « earth-based », dont l’Administration américaine estime, en vertu de l’Article 1 de la Constitution, qu’ils méritent respect et deniers publics. « Earth-based », voici une expression qui sonne étrangement à mes oreilles francophones et chrétiennes. Je propose prudemment une traduction de cette catégorie qui me paraît un peu fourre-tout : « terre-à-terre », plutôt que « géocentrique », qui pourrait impliquer une forme de mépris intolérable à l’égard de nos amis extraterrestres. Car il n’est jamais trop tôt pour bien faire lorsqu’on pratique l’ouverture aux autres, fussent-ils inconnus d’Eve ou d’Adam.

Le LA Times nous apprend en outre que le temple en question est composé, un peu dans le genre de Stonehenge, de gros blocs de pierres disposés en cercle autour d’un foyer tutélaire, et néanmoins alimenté au propane. Il servira notamment, dans un œcuménisme admirable, dont nous autres chrétiens, toujours à l’étroit dans notre ancestrale intolérance monothéiste, ferions bien de nous inspirer, aux « païens, sorciers, druides, wiccans et autres adeptes des religions des Américains natifs » à fêter enfin dignement les solstices d’hiver à chaque fois que l’occasion se présentera. Il était temps que soient réparés des millénaires de discriminations paganophobes. Et ce ne sont pas les quelques aviateurs américains évangéliques stigmatisant la poudlarisation des esprits qui y changeront quelque chose. Peut-être auraient-ils plus de chance de faire avancer leur cause en dénonçant l’avantage indu et discriminatoire dont disposent les sorciers dans une académie où il s’agit d’apprendre à voler.

Remarquons encore que dans ce pays modèle en matière de respect des croyances religieuses que sont les Etats-Unis, personne ne songe à s’offusquer de ce que les sorciers pratiquent leur religion au su et au vu de tous, et de ce que les jeteurs de sort puissent opérer à ciel ouvert. Mais au-delà des soucis d’économie que révèle la construction d’un dispositif aussi sommaire[1. Qui paraît tenir autant du parc d’attraction que du lieu de culte]dans un pays criblé de dettes, on pourrait s’interroger sur la nature du « respect » que porte l’armée américaine à ses militaires adeptes de la sorcellerie. Que les sorciers de l’US Air force puissent jeter des sorts à tout va dans un site militaire, c’est un poil insultant pour nos religieux « earth-based », si l’on admet que cela révèle le peu de foi de leur hiérarchie quant à l’efficacité des dits sorts.

A moins qu’il ne faille prendre tout cela au sérieux et que l’Oncle Sam, en enfourchant son balai magique, espère améliorer l’efficacité des « frappes chirurgicales » qui tuent aujourd’hui au Pakistan de façon totalement indiscriminée populations civiles, militaires et terroristes. Et on ose malgré tout espérer qu’au moins dans ce domaine, la discrimination a encore sa raison d’être…

Meilleurs yeux ! (1)

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Pour Noël, Causeur vous propose une sélection de vidéos et films d’animation à découvrir avec délectation. Nous commençons la série par un petit film des Daniels (Daniel Kwan et Daniel Schneinert). Vous vous en doutiez un peu ? Vous en avez ici la confirmation : Noël en famille, c’est toujours un cadeau !
Happy Holidays. Réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheinert. Avec Amin Mammadov, Marilyn Heidecker et Brent Lilley. Musique : Rill Rill de Sleigh Bells.

Misères et grandeur du souverainisme

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Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement

Le débat hexagonal sur l’Europe oppose grossièrement les souverainistes aux fédéralistes. Avant de creuser ces deux derniers concepts, demandons-nous ce qui pourrait, au-delà de la diversité de leurs traditions politiques, rassembler Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin, Philippe de Villiers et Charles Pasqua ? L’opposition à une « Union Européenne fédérale qui piétine les souverainetés nationales » me répondrez-vous en ouvrant votre missel souverainiste. Perdu ! Dans l’Union à 27, ce n’est pas tant des griffes du fédéralisme – illusoire − qu’il faut arracher l’État-nation que de celles de l’apolitisme.

Jean Monnet is dead

Dans deux livres majeurs [1. Le Souverainisme. Pour comprendre l’impasse européenne, ed. François-Xavier de Guibert, 2001 et Le Mythe Jean Monnet. Contribution à une sociologie historique de la construction européenne, CNRS éditions, 2007.], le chercheur Marc Joly s’est attaqué aux mythes qui ont la vie dure en Europe. Il nous apprend que le rêve fédéraliste de Jean Monnet n’a jamais vu le jour.[access capability= »lire_inedits »] À une (brève) exception près : la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), instituée au début des années 1950 selon le schéma de transfert des souverainetés étatiques élaboré par Monnet. Cette fameuse « méthode Monnet » d’intégration des politiques européennes dans une fédération post-étatique se déployait en trois temps :

1) des experts issus de la technocratie nationale mettent au point le projet fédéraliste (en l’occurrence, le Plan Schuman du 9 mai 1950) ;
2) les États qui composent la communauté transfèrent leur pouvoir souverain à une structure fédérale indépendante des pouvoirs nationaux (la Haute autorité qui mutualise la gestion du charbon et de l’acier) ;
3) à l’issue de négociations entre les États, le traité instituant la CECA est signé et ratifié.

Si la méthode est devenue un élément central du mythe européiste, l’utopie de Monnet n’a guère duré. Dès la conférence de Messine (1955), préparatoire au traité de Rome (1957), l’idée de « passer par les États pour dépasser les États » (Joly) a été abandonnée au profit de la realpolitik. La Communauté économique éuropéenne née sur les cendres de la CECA inaugure en effet une logique de compromis et de complémentarité entre les différents acteurs de la construction européenne − gouvernants nationaux démocratiquement élus mais aussi lobbies, groupes d’intérêt et instances supranationales telles que la Commission européenne et la Banque centrale européenne introduite par le traité de Maastricht. Dissipons une confusion fréquente : supranational n’est pas synonyme de fédéral.

Comme l’explique le politologue belge Paul Magnette, avec la Commission, « il ne s’agit plus de limiter la souveraineté des États en transférant certains de leurs pouvoirs à un organe supranational et limité, mais de les encourager à exercer en commun leur souveraineté dans de vastes domaines en confiant à un organe supranational la mission de promouvoir a priori (initiatives) et a posteriori (recours), la poursuite de l’intérêt commun »[2. L’Europe, l’État et la démocratie, éditions de l’ULB, 2000.]. Je traduis pour les plus hermétiques au sabir européen : la marche de l’UE n’est ni fédérale ni confédérale mais constituée d’une négociation permanente entre des pouvoirs non hiérarchisés (États, élites industrielles ou économiques, ces derniers ayant d’ailleurs inspiré la rédaction de l’Acte unique européen de 1986 conformément à leurs intérêts marchands).

Quant à la BCE, elle résulte moins d’un dépouillement des États que de leur lâcheté : qui ne voit pas qu’en gravant la lutte contre l’inflation dans le marbre de ses statuts, les gouvernements lui ont délégué le soin de mettre en œuvre un monétarisme orthodoxe auquel ils adhèrent sans l’assumer ? Comme le dit Marc Joly, « la construction européenne est la stratégie des élites politico-administratives stato-nationales pour contourner la démocratie nationale ». Cela a donné tout aussi bien un Pacte de stabilité et de croissance bridant les politiques de relance nationales que des normes sanitaires ultra-hygiénistes qui découlent des recommandations étatiques endossées par la Commission européenne.
Recherche politique désespérément

Les souverainistes dénoncent, et à raison, la séparation entre les lieux de la décision et le lieu de la démocratie. Mais au lieu de lutter contre les moulins à vent « fédéraux », témoignant ainsi d’une profonde mécompréhension de la nature de l’UE, ils gagneraient à ajuster leur tir.
Dans l’hypothèse, de plus en plus probable, où la Commission européenne pourrait s’ingérer dans les budgets des États, les Dupont-Aignan, Chevènement voire Montebourg et Le Pen auront raison de s’insurger. Car ce pouvoir supra-étatique supplémentaire creusera un peu plus le gouffre entre les citoyens des États nationaux et les décisions communautaires.

Pour autant, l’UE n’aura rien d’un État : ni politique de défense commune, ni conscience partagée, ni citoyenneté. Il y a quelque chose de pathétique dans l’acharnement des européistes à défendre un fédéralisme qui n’existe pas à travers des symboles identitaires comme l’Hymne à la joie (que les carillons des églises jouent toutes les heures à Lille !), le drapeau européen ou un Président du conseil européen (Herman Van Rompuy) aussi fantoche que feu le Traité constitutionnel européen (dont le traité de Lisbonne accentue la nature fonctionnelle).

À tout prendre, si l’Europe fédérale était possible (ce qui reste à prouver), les souverainistes devraient la préférer à son ersatz actuel[3. Qui consulte régulièrement les régions, notamment françaises, ce qui nourrit la chimère d’une collusion euro-régionaliste censée contourner les nations.] dans lequel on assiste à un ping-pong permanent entre « un pouvoir légitimé par son expertise et un autre par son origine populaire » (Magnette) sans que les eurobéats s’offusquent de la collusion entre sphères politique, économique, technocratique et juridique. Tout un champ des possibles reste en effet à explorer du côté d’une Europe authentiquement fédérale qui concilierait le principe de démocratie à la base avec la solidarité continentale[4. À ce sujet, consulter le bel essai de Gaëlle Demelemestre, Les deux souverainetés et leur destin, Le tournant Bodin/Althusius, Cerf, 2011.].

En attendant qu’une construction politique si complexe puisse voir le jour avec le consentement exprès des peuples, l’enjeu du débat européen est bel et bien de réunifier les territoires de la démocratie et de la décision, autrement dit de redonner ses droits à la politique pour faire prévaloir le « gouvernement des hommes » sur l’« administration des choses ».[/access]

 

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La Tiers-mondialisation de l’Europe

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Canal St Martin, Paris. Photo : Arslan.

Coralie Delaume. Vous êtes l’inventeur du concept de « Tiers-Mondialisation », qui lie « Tiers-Monde » et « mondialisation ». De quoi s’agit-il ?

Bernard Conte[1. Bernard Conte est économiste. Il est l’auteur de La Tiers-Mondialisation de la planète, PU Bordeaux, 2009 et milite au sein de l’association Manifeste pour un débat sur le libre-échange.]. Ce qu’Alfred Sauvy appela le Tiers-Monde dans les années 1950 présente des caractéristiques spécifiques : domination externe, soumission à l’échange inégal, structure sociale fortement polarisée entre quelques très riches et l’immense majorité de pauvres…
Ce dualisme sociétal s’estompe pendant la parenthèse de régulation étatique, concomitante aux Trente glorieuses, qui se fait jour dans les pays du Sud. Celle-ci suscite notamment l’apparition d’embryons de classes moyennes, autorisé par un partage plus « égalitaire » de la richesse produite, c’est-à-dire de la valeur ajoutée et/ou de la rente (agricole, pétrolière, minière…). C’est ainsi qu’on qualifie de « miracles » le décollage économique de certains pays du Sud.
La crise du capitalisme des années 1970 va changer la donne. Pour tenter de rétablir des profits en diminution, il est nécessaire de revenir sur les conditions antérieures du partage de la richesse. Cela sera fait par le biais de la mondialisation néolibérale qui étend à l’ensemble de la planète la concurrence entre les individus et les institutions.

La mondialisation ne concerne-t-elle pas essentiellement les pays développés ou les grands « émergents » ?

Disons qu’elle sera imposée aux pays du Sud à l’occasion de la crise de leur dette souveraine du début des années 1980. Les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale…) vont « sauver » les pays surendettés en leur accordant des prêts pour rembourser les banques créancières qui avaient mal « apprécié » les risques. L’octroi de cette aide est, bien entendu, conditionnée par l’adoption, par les pays bénéficiaires, de politiques de rigueur, les PAS : programmes d’ajustement structurel.
L’ajustement néolibéral procyclique se traduit alors par une profonde régression ramenant les pays concernés au stade du Tiers-Monde d’avant les « miracles ». Outre l’exploitation accrue, voire le pillage des richesses des pays du Sud, ce processus régressif de « Tiers-Mondialisation » entraîne le laminage des classes moyennes constituées pendant les « miracles » et rétablit la structure sociale dualiste typique des pays sous-développés.

« Crise de la dette », « plans de sauvetage », « laminage des classes moyennes »…on croirait vous entendre parler de l’Europe actuelle ! Existe-t-il un risque de « Tiers-Mondialisation » de l’Europe ?

Hélas, oui ! Avec la crise de sa dette souveraine, l’Europe est en train de suivre le même chemin. Les pays bénéficiant de mesures de « sauvetage » sont tenus de mettre en œuvre les mêmes programmes que ceux qui ont conduit à la Tiers-Mondialisation (ou re-Tiers Mondisation) des pays du Sud. Dans ces conditions, la même thérapie produira inévitablement les mêmes effets. L’austérité exigée en contrepartie d’une « aide » financière, c’est la stratégie du pompier pyromane. En phase de récession, l’austérité a des effets procycliques. Elle ne peut donc qu’aggraver la situation.

On entend parfois parler de crise « de la dette », mais aussi de « crise de l’euro ». Certains vont jusqu’à contester que l’endettement public soit un problème. Est-ce votre cas ?

Pas à proprement parler. Je pense que nous vivons une crise de la dette. C’est indéniable. A ce propos, la crise de la dette du Tiers-Monde, débutée en 1982, peut fournir une grille de lecture intéressante. Tout d’abord, cette crise a été présentée comme un problème temporaire, de liquidité. Or il s’agissait en fait d’une crise structurelle, de solvabilité. Cela signifiait qu’une proportion importante des débiteurs ne pourrait jamais rembourser, ce qui est bien plus grave.

Pourquoi cette première lecture volontairement erronée ?

Pour gagner du temps ! En effet, les banques voulaient assainir leur bilan comptable en se défaussant le plus possible de leurs actifs pourris sur les États, sur les Banques centrales… et en provisionnant leurs créances douteuses, voire irrécouvrables. Une fois les banques « sauvées », il est devenu possible de reconnaître officiellement que les débiteurs s’avéraient (au moins partiellement) insolvables, car le fardeau de la dette était insoutenable. Les banques ont alors accepté une décote sur une partie de leurs créances en contrepartie d’une « sécurisation » des remboursements futurs (plan Brady) comprenant, notamment, la poursuite des politiques de rigueur.

Cette expérience vécue par les pays du Tiers-Monde est-elle transposable ? Les pays d’Europe semblent tout de même plus solides !

Peut-être, mais cet exemple constitue malgré tout un scénario possible de l’évolution de notre présente crise. S’il se réalise, encore une fois, le sauvetage prioritaire des financiers aura primé, au prix de la paupérisation du plus grand nombre. Ceci dit, vous avez raison, « notre » crise n’est pas simplement une crise de la dette. C’est une crise systémique : financière, économique, sociale et politique.

Vous affirmez que l’Europe, sous la houlette de Berlin, a troqué le vieux libéralisme contre l’un de ses avatars : l’ordolibéralisme. En quoi consiste cette évolution ?

La source d’inspiration de la construction européenne se situe dans l’ordolibéralisme qui trouve son origine en Allemagne, au sein de l’Ecole de Fribourg. Largement influencé par la pensée luthéro-catholique, l’ordolibéralisme tente de concilier les valeurs chrétiennes et libérales en se démarquant de la « pureté » scientifique du monétarisme d’un Milton Friedman, ou de l’ordre spontané ultralibéral d’un Friedrich Hayek. La traduction de l’ordolibéralisme dans la pratique est l’économie sociale de marché.
Les ordolibéraux considèrent qu’il existe un ordre naturel dont le respect implique une société consensuelle, apaisée et ordonnée, œuvrant pour le bien commun dans le cadre d’une économie de marché. Ils mettent en avant les vertus du marché, dont l’efficience est assurée par la concurrence « pure et parfaite ». Mais celle-ci, pourtant, ne s’établit pas spontanément dans un contexte de pur « laisser-faire », car certains acteurs sont tentés de « fausser » les règles de la concurrence (monopole) pour en profiter.

N’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir organiser ce qui est supposé être « pur et parfait » ? Les « ordo » sont-ils encore des libéraux ?

Ils se démarquent justement des autres libéraux en mettant en lumière certains dysfonctionnements du marché. Pour eux, il s’agit de « construire » le bon fonctionnement du marché en assurant la concurrence « libre et non faussée », seule à même de garantir la liberté et la justice sociale. Ce constructivisme explique la raison pour laquelle le capitalisme rhénan est souvent opposé au capitalisme anglo-saxon, considéré comme plus « sauvage ». L’idée centrale de l’ordolibéralisme est de graver dans le droit et, mieux encore, dans la Loi fondamentale, les règles (économiques, sociales) que doivent respecter les agents publics et privés.

Voilà qui explique en partie l’appétence allemande pour la constitutionnalisation de la « règle d’or »…

Tout à fait. Pour les ordolibéraux, la mission principale de l’Etat est de fournir le cadre juridique de la libre concurrence, puis de faire respecter ce cadre. L’intervention de l’État dans l’économie est essentiellement normative, et reste limitée. Par exemple, il ne peut utiliser la politique monétaire car la monnaie est neutralisée, avec une banque centrale indépendante. Celle-ci a pour objectif principal, voire unique, de lutter contre l’inflation.

Cela semble accréditer la thèse d’une Banque Centrale Européenne dont le fonctionnement serait calqué sur celui de la Bundesbank…

Absolument. Par ailleurs, sur le plan social, l’Etat doit fournir un système de couverture sociale qui n’entrave pas le fonctionnement de l’économie de marché. Pour garantir l’ordre social, l’ordolibéralisme se révèle pragmatique. Dans certains cas exceptionnels, définis de façon précise (mouvements cumulatifs de dépression ou de surchauffe de l’économie), à la différence des autres courants du néolibéralisme, l’ordolibéralisme envisage la possibilité d’une action conjoncturelle de l’État, budgétaire ou réglementaire, à condition qu’elle s’avère limitée dans le temps. Le reste du temps, le domaine du politique doit être réduit et isolé. La définition du bien commun ainsi que les moyens pour l’assurer doit revenir à des « experts » et sa réalisation doit être contrôlée par des juges.

Quel lien faites vous avec l’économie sociale de marché, dont vous parliez à l’instant ?

Disons qu’elle est la traduction pratique de la théorie ordolibérale. En Allemagne, de 1966 à 1982, l’économie sociale de marché a connu des adjonctions keynésiennes sous l’influence du parti social démocrate (Willy Brandt, Helmut Schmidt). Le retour progressif aux principes ordolibéraux et à l’économie sociale de marché « purifiée » se fera avec Helmut Kohl et ses successeurs.
Sous l’impulsion de l’Allemagne, la construction européenne se conforme à la doctrine ordolibérale en mettant en place une économie sociale de marché purifiée. Le traité de Maastricht, le traité de Lisbonne, le nouveau traité en projet, les institutions (Banque centrale indépendante notamment) en attestent. Si la domination allemande se pérennise, l’avenir de l’Union sera forcément ordolibéral.

N’est-ce pas là le bon choix ? Après tout, l’Allemagne semble pâtir de la crise moins que les autres. Ses performances économiques ont de quoi faire pâlir d’envie…

Dans le cadre de la construction européenne, la libéralisation des échanges au sein du « grand marché » a permis à l’Allemagne de bonifier ses avantages comparatifs pour aboutir à une spécialisation profitable. Hélas, la dynamique allemande s’est révélée prédatrice pour ses partenaires en imposant une division du travail intra-européenne à son profit exclusif.

Une économie de prédation, non sans ressemblances avec le modèle chinois. C’est en effet la thèse de Jean-Michel Quatrepoint, notamment….

Oui, mais le problème est que cela s’accompagne de la désindustrialisation de certains pays, et de la spécialisation d’autres dans les productions à faibles coûts salariaux, ce qui les condamne tous à une spécialisation « appauvrissante » : sous-traitance, agriculture, tourisme… Ainsi, grâce au processus d’intégration régionale, l’Allemagne, pays central, a progressivement structuré son environnement européen pour construire une sorte de « périphérie » exploitée et dépendante.
Le problème est qu’aujourd’hui, les partenaires européens de l’Allemagne absorbent plus des trois quarts de ses exportations. La crise et les plans de rigueur imposés vont se traduire par une baisse de la demande d’exportations allemandes. Ainsi le succès économique de l’Allemagne n’est-il pas éternel. Si vous me permettez une image, lorsque les gazelles meurent, tôt ou tard, le lion affamé subit le même sort…

Le communisme sans Vaclav Havel et Kim Jong-il

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Une des plus belles incarnations de la résistance au dévoiement de l’idée communiste en Tchécoslovaquie, Vaclav Havel, est mort. Il n’aura pas eu le bonheur d’apprendre la disparition quelques heures après, d’un des symboles les plus ridicules et les plus sanglants de ce dévoiement : celle de Kim Jong-il, grand successeur de son père, le tout aussi sinistre Kim Il Sung, immortel soleil rouge de la Corée du nord. Les Tchécoslovaques avaient bien tenté au cours de leur histoire récente un soulèvement, en 1968, et la construction d’un communisme à visage humain avec Dubcek.

Cette tentative fut impitoyablement écrasée par les chars russes et faut-il le rappeler, condamnée par le PCF de l’époque en la voix d’Aragon qui parla de « Biafra de l’esprit ».

Le Biafra de l’esprit et des corps, hélas, va continuer en Corée du Nord, puisque la succession semble assurée par le fils de Kim Jong-il, Kim Jong-un qui s’apprête à appliquer sans sourciller le « Juché », idéologie hybride nationaliste, dynastique et autarcique qui n’a plus de communiste que le nom, comme n’avait plus grand chose de communiste le pouvoir tchèque nomenklaturiste qui allait s’effondrer aux premières manifestations de la Révolution de velours en 1989. Une révolution que l’on ne peut que souhaiter au peuple coréen, histoire de soulager les Coréens mais aussi les anticommunistes du monde entier sans compter les communistes qui aimeraient bien que le beau mot de communisme ne soit plus associé aux délires ubuesques de fous furieux qui meurent dans leurs trains blindés comme des méchants de Corto Maltese.

Eva Joly, femme sans Histoire

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Avec Eva Joly, on ne rigole pas, on le sait depuis les grotesques accusations de racisme lancées à l’encontre de Patrick Besson, coupable d’avoir déconné sur son accent. Un examen sommaire de ses propos pourrait, de surcroît, faire penser qu’elle n’aime pas la France – du reste, c’est le droit de chacun, y compris de tout citoyen français. On pourrait s’étonner qu’elle prétende diriger un pays dont aucune tradition ne trouve grâce à ses yeux mais après tout, elle a également le droit de vouloir nous rééduquer.

Bizarrement, la candidate des Verts n’a pas encore décrété que les bals du 14 juillet étaient une survivance machiste, mais pour le défilé, tintin : si elle est élue, plus d’uniformes, plus de blindés, plus d’avions laissant un sillage tricolore dans le ciel de Paris et, bien sûr, plus de Marseillaise pour rappeler que c’est aux cris de « Vive la nation » que les soldats de Valmy sauvèrent la République naissante. À la place, vous aurez un défilé citoyen et même citoyen du monde – le genre Jean-Paul Goude. Pareil pour le 11 novembre, appelé, sous la présidence Joly, à devenir une « journée européenne pour la paix » : il serait, semble-t-il, indélicat de rappeler que l’armistice de 1918 scella une victoire payée de millions de vies. « Il faut arrêter de penser, avait-elle dit, que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée. » Et la réalité, on l’arrête comment, Madame le Juge, euh pardon, Madame la Présidente ? Passons.

Quant à sa dernière sortie, sur la « xénophobie made in France », elle laisse perplexe. Samedi, en présentant le projet de son parti, elle ne s’est pas contentée de promettre plein de jolis emplois verts. Elle a aussi expliqué qu’« Hortefeux, Besson et Guéant n’avaient eu de cesse de caresser le Front national dans le sens du poil, avec une expression bien de chez nous ‘expulsons français’ ! » Bien sûr, personne n’a jamais employé une expression aussi sotte : l’Etat ayant le monopole de la contrainte légale, on ne voit pas très bien qui serait habilité à prononcer et à exécuter des expulsions, sinon la justice et l’administration françaises. Peu importe : qui, pour les besoins de sa cause, n’a jamais tordu le cou à la réalité ou prêté à ses adversaires des propos qu’ils n’avaient pas tenus ? Ce qui est plus curieux, c’est que notre incorruptible, habituellement intraitable sur le respect de la loi, semble penser que l’infraction à la législation sur les étrangers doit être encouragée plutôt que sanctionnée. Cela revient à prôner la disparition des frontières, donc de la France.

On peut donc avoir l’impression que pour Eva Joly, ce qui est xénophobe, c’est de se dire français. Eh bien non ! Il serait injuste d’accuser l’ex-Miss Norvège d’être « anti-France ». Ce n’est pas la France qui donne de l’urticaire à Eva Joly. Car elle n’aime pas non plus l’Angleterre de Churchill, l’Italie de la Renaissance ou l’Amérique des pionniers, toutes ces nations qui ont le grand tort d’avoir un passé singulier, parfois héroïque, parfois criminel – et souvent les deux.

Ce qu’Eva Joly n’aime pas c’est l’Histoire, l’histoire avec un grand H. Parce que l’Histoire, c’est plein de bruit et de fureur, de puissance et de gloire, de crimes et de guerres. Madame Joly rêve d’un monde scandinavisé dans lequel toutes les nations seront non seulement égales mais pareilles – ce qui est curieux pour la candidate d’un parti qui célèbre en permanence la diversité. Pour elle, la singularité est une faute, l’amour de son pays une sottise et le patriotisme un crime. Dans le concert des nations, il ne doit pas y avoir une tête qui dépasse. Ce monde pacifié et égalitaire peut faire envie mais ne nous y trompons pas : quand les rapports de forces entre nations auront disparu, il ne restera que la guerre de tous contre tous.
Alors Madame Joly gagnera peut-être un groupe parlementaire grâce à ses 3 % d’intentions de vote dans les sondages – ce qui est discutable d’un bête point de vue démocratique. Mais elle ne sera jamais présidente de la République française. Parce qu’on a beau sermonner les Français, les sommer de renier leur passé criminel, les inviter à se purifier dans le grand bain de la mondialisation, ils n’en démordent pas. Ils veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple dont tout être humain, pour peu qu’il veuille bien se conformer au règlement intérieur, peut faire partie, mais un peuple quand même. Et n’en déplaise à Madame Choly, il n’y a pas de peuple sans Histoire – et pas non plus de peuple qui ne fasse pas d’histoires.

Meilleurs yeux (2)

2

« Un jour dans la vie new-yorkaise, en miniature. » Comment ? Ce film n’aurait rien à voir avec Noël ? Sans trop forcer sur la capillotraction, on pourra le visionner comme un reportage déroutant sur les santons animés d’une crèche appelée « Big Apple ».
The Sandpit. Réalisé par Sam O’Hare. Musique de Rosi Golan and Alex Wong.

Les Verts, bonjour les dégâts !

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Photo: Karim Amar.

C’est une chose entendue : les Verts sont « sympas ». Ils dénoncent toutes les cochonneries qu’on veut nous faire manger ou respirer à notre insu et luttent contre toutes les horreurs que le grand capital international fait subir à la planète. Ils font « de la politique autrement » et jurent qu’un « autre monde est possible ». Des gens aussi dévoués au bonheur de l’humanité ne sauraient mentir. Ce capital de sympathie soigneusement entretenu depuis trente ans, les écolos savent admirablement l’utiliser pour faire avancer leurs idées, au besoin en émettant des jugements définitifs truffés d’omissions, de contre-vérités voire de mensonges. C’est de bonne guerre, me direz-vous, les autres en font autant. Les Verts se comportent donc comme les autres partis et Cécile Duflot ou Jean-Vincent Placé n’ont rien à apprendre de l’art de la stratégie en politique. Ni de celui de la tambouille. La nouvelle génération de dirigeants d’EELV, c’est du moderne. Ils veulent le pouvoir et font tout ce qu’il faut pour l’obtenir.

Leur accord avec le PS en est une parfaite illustration. Les Verts avaient juré qu’ils ne renonceraient jamais à la sortie du nucléaire et à l’arrêt du chantier de Flamanville. Résultat : ils ont renoncé aux deux dans ce texte baroque. Eva Joly, assez naïve sur le coup, s’est pris le changement de vent en pleine figure. Nigaude, elle n’a pas compris assez vite que l’important, c’était l’accord électoral. Et c’est là que se situe la première info intéressante. Les écolos ont, en apparence, vendu leurs convictions pour un − beau − paquet de circonscriptions gagnables. Avec, en prime à la signature, un parachute doré pour la PDG du parti, investie dans le quartier de la boboïtude parisienne, où même un âne avec une pancarte socialiste se ferait élire, dixit un cadre parisien du PS (ânophobe sans doute.)

Le fait que les socialistes soient capables de signer d’une main légère un document dans lequel ils échangent des centrales nucléaires contre des sièges de député n’est en revanche pas une surprise. Dans le passé, le PS en a signé d’autres, des textes de cette eau. Ce qui ne l’a pas empêché de s’assoir confortablement dessus le moment venu. Espérons qu’Hollande aura la sagesse de faire de même cette fois encore.
Que des idéologues intransigeants soient ouverts à la négociation est plutôt une bonne nouvelle. Les gens convaincus de savoir mieux que tout le monde ce qui est bon pour l’humanité me fichent la trouille. On a connu dans l’histoire des précédents fâcheux.[access capability= »lire_inedits »]

L’ennui, c’est que cet accord, purement tactique des deux côtés, ouvre grandes les portes de l’Assemblée nationale aux Verts. Je m’interroge encore sur les raisons qui ont poussé les socialistes à se défaire d’une soixantaine de circonscriptions avant même le premier tour de la présidentielle et sans avoir obtenu quoi que ce soit en retour. S’ils croient que leurs « alliés » leur seront reconnaissants et soutiendront un éventuel gouvernement socialiste, ils se trompent dans les grandes largeurs. Les Verts n’ont en réalité renoncé à rien : ils demeurent arc-boutés sur leur objectif idéologique, hermétiques aux événements extérieurs, convaincus de détenir une vérité universelle et n’auront de cesse d’exiger la fermeture des sites nucléaires et de stigmatiser le « manque de courage » des socialistes en matière énergétique. Qu’ils soient devenus de grands pros de la politique politicienne au point de se montrer capables d’enfariner les socialistes (qui ne sont pas des perdreaux de l’année) est donc plutôt inquiétant. Car s’ils font désormais de la politique comme les autres, et négocient mieux que les autres, les Verts ne sont pas un parti comme les autres.

EELV est le dernier parti réellement idéologique de France, aux côtés des ancêtres d’extrême-gauche où un grand nombre de cadres verts a d’ailleurs fait ses classes. La défiance envers le monde moderne et le progrès scientifique qui caractérise la démarche des Verts, cette « idéologie de la peur », comme l’appelle Jean-Pierre Chevènement , s’est cristallisée dès l’origine sur un objectif majeur : éradiquer l’énergie nucléaire civile, érigée en symbole de tous les maux que l’homme coupable fait endurer à la planète innocente. L’accident de Fukushima a offert une formidable illustration de ce propos. « Regardez les conséquences de la folie de l’homme ! », disent-ils. Aussi légitime soit l’émotion, il n’est pas interdit de réfléchir la tête froide.
Fukushima est une catastrophe grave et aux effets durables. Il faudra un travail de fourmi durant au moins deux décennies pour regagner le territoire dans un rayon de 20 à 30 kilomètres atteint par un taux de radiation supérieur aux normes autorisées et envisager le retour des 80 000 personnes déplacées. Mais Fukushima n’est pas l’histoire de réacteurs qui, un matin, auraient décidé d’exploser sans que l’on puisse les en empêcher.

Ce n’est pas la technologie nucléaire en elle-même qui a causé l’accident, ce sont les manquements de structures humaines confrontées à un double cataclysme exceptionnel. Faillite d’abord de l’autorité de sûreté nucléaire japonaise, coupable de ne pas avoir prévu de protection suffisante contre le risque de raz-de-marée exceptionnel, malgré les alertes reçues sur le sujet. Faillite ensuite de l’administration japonaise, incapable de réagir dans l’urgence et de convoyer durant les deux premières journées les camions de pompiers qui auraient suffi à refroidir en continu les réacteurs privés de système de refroidissement.

Le risque zéro n’existe nulle part. Ni quand on traverse la rue, ni dans aucune industrie. Faut-il, à chaque accident, condamner toute activité humaine ? L’explosion en mer, un temps inexpliquée, du vol Rio-Paris du 1er juin 2009 a fait 228 victimes : Fukushima a fait 2 morts. Quel parti, quel gouvernement a appelé à l’interdiction de l’aviation civile ? Aucun, bien sûr. Alors, la bonne réponse, après Fukushima, est-elle de condamner à mort la technologie de l’atome ou d’étudier de manière plus approfondie encore les situations extrêmes que chaque centrale pourrait connaître afin de prévoir les réponses à y apporter? Les Verts refusent d’entrer dans ce débat. Aveuglés par leur idéologie, ils refusent l’idée d’améliorer la sûreté nucléaire des installations existantes. À leurs yeux, seule l’éradication du nucléaire est acceptable.
Ce nouveau Graal vert a pris dans la vie politique française la place de l’« avenir radieux » dont ont rêvé des générations de militants communistes il y a un demi-siècle. Le jargon vert est d’ailleurs souvent teinté de rouge, comme en témoignent ces lignes pêchées sur la page « programme 2012 » du site officiel d’EELV où on nous annonce « un nouveau modèle économique, écologique et social pour oser des mutations nécessaires et désirables, et bousculer les intérêts acquis liés au modèle productiviste ».

Les méthodes sont également très semblables. D’abord, réagir avec une extrême férocité à la moindre critique et dénoncer sans cesse mensonges et complots chez ses ennemis politiques. À ce jeu du « tous pourris, sauf nous », Cécile Duflot est aussi hargneuse que le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, en son temps. Qu’Henri Proglio se permette d’intervenir dans Le Parisien pour évoquer les conséquences pour la France d’un abandon du nucléaire et la patronne des Verts hurle à la démocratie qu’on assassine. Qualifié de « menteur » et de représentant d’un « lobby pro-nucléaire français » dont la stratégie ne peut évidemment être que d’« étouffer le débat et de mentir », le patron d’EDF est sommé de se taire. Même tarif pour le Président de la République d’ailleurs qui, écrit Cécile Duflot, « ment délibérément » et « affabule » dès qu’il se permet de l’ouvrir sur le nucléaire . Une telle virulence ne semble gêner personne quand elle émane des Verts. Merveilleuse indulgence. Que diraient les observateurs si Sarkozy, Hollande, Aubry, Copé ou Bayrou s’invectivaient sur le même ton, s’intimaient l’ordre de se taire en se traitant systématiquement de menteurs ? Quelles références brandirait-on si Marine Le Pen se permettait la même hargne ?

Une fois la critique karchérisée, on peut ensuite concentrer le tir sur l’objectif central et, au besoin, lui sacrifier tous les autres grands combats écologiques du moment. C’est le cas aujourd’hui avec la lutte contre le changement climatique. Alors que les négociateurs du monde entier transpirent à Durban pour accoucher du rejeton du protocole de Kyoto, ce sujet, étrangement, est sorti des écrans-radars des Verts ces derniers temps. Dans la version écolo de la théorie de l’ennemi principal, il faut sacrifier la planète au combat contre le Satan nucléaire. Lutter contre le réchauffement annoncé suppose de réduire les émissions de CO2 et, par conséquent, de privilégier les énergies sans CO2. En toute logique, cela devrait signifier écarter le fuel, le gaz et le charbon et développer la production de l’électricité à base d’hydraulique, des énergies renouvelables et bien sûr de nucléaire, la plus puissante de ces trois sources d’énergie. Logique, mais inconcevable pour les Verts. Et au diable la planète ! Il suffit d’affirmer tant et plus qu’on va s’en sortir avec les renouvelables et des économies d’énergie, taire le fait qu’on va brûler du gaz et du charbon à la place du nucléaire, annoncer des chiffres invraisemblables (plus c’est gros plus ça passe) et le tour est joué. À l’arrivée, on a un tissu de mensonges, mais l’important, c’est la lutte finale, camarade !

Pourtant, le discours des Verts sur le sujet n’est pas difficile à démonter. En France, les éoliennes ont en moyenne une puissance de 2 mégawatts et produisent de l’électricité 30% du temps au mieux. Une centrale nucléaire du parc français produit entre 800 et 1400 mégawatts selon le modèle (l’EPR en produira 1650 mégawatts) et fonctionne environ 85% du temps. Il faut donc construire entre 350 et 620 éoliennes pour produire uniquement le tiers de ce que produit une centrale nucléaire ! Et les deux tiers du temps où il n’y a ni vent ni soleil, il faut dare-dare faire tourner une usine au gaz (russe) ou au charbon (également russe) qui va cracher un CO2 aujourd’hui absent de la production d’électricité française. Je vous laisse calculer combien de dizaines de milliers d’éoliennes et de dizaines de centrales au gaz et au charbon il faudrait installer en France pour remplacer la production des 59 réacteurs français. Vous adorerez les murailles d’éoliennes dans les campagnes et au large des côtes françaises ainsi que les nuages de CO2 qui s’élèveront un peu partout dans le ciel ! En résumé, plus les écolos feront appliquer leur programme, plus la France produira de CO2. Cherchez l’erreur…

Quant à l’impact sur votre portefeuille, ce n’est pas le problème du Parti des bobos. Parce que cette politique lumineuse a un coût : 450 milliards d’investissements, rien que pour passer de 75% à 50% d’électricité nucléaire en France, somme qu’il faudra prendre d’une manière ou d’une autre dans la poche des Français. Résultat : votre facture augmentera de 40% à 50%. Pour mémoire, le prix du MW/h du nucléaire français est de 42 euros , alors que le gaz se situe entre 60 et 70 euros/MW/h, l’éolien terrestre à 90 euros/MW/h, l’éolien marin à 150 euros/MW/h et le solaire photovoltaïque à 250 euros/MW/h. Bref, ça va douiller…

Roués comme de vieux politiciens de la IVe, raides comme des communistes des années 1950-1960, les Verts ont, au bout du compte, un défaut bien plus grave et, à vrai dire, rédhibitoire à mes yeux : ils n’aiment pas la France. Non seulement je crois au progrès de la science, considère le nucléaire civil comme un bienfait pour notre pays, mais, en plus, je crois à la nation, territoire indépassable de la démocratie et j’aime passionnément mon pays. Voir le drapeau français flotter sur les Champs-Élysées le 14-Juillet me comble d’aise. Je vous l’accorde, mon cas est grave.

Que les Verts accusent la Nation de tous les maux européens du XXe siècle et confondent, pour le bien de leur raisonnement, la légitime aspiration nationale des peuples avec la dérive impérialiste de dirigeants mégalomanes, c’est leur droit. Les écolos ne sont pas les seuls, particulièrement à gauche, à ne voir dans notre histoire que des pages sombres et condamnables. Mais je crains que, de tous nos « dénationistes », ils soient les plus nocifs. Pour les Verts, c’est la France elle-même qui semble suspecte, cette « France qui pue » que dénonçait à la tribune de l’Assemblée nationale Noël Mamère au détour d’un de ces débats vains et désagréables que nous a imposés Sarkozy au milieu de son mandat. Ce pays, il faudrait promptement lui retirer son siège de membre permanent au Conseil de sécurité et le neutraliser par un fédéralisme européen qui permettra, objectif avoué d’Eva Joly, de transférer le maximum de pouvoir de décision à Bruxelles. La France que nous connaissons appartiendrait alors à l’Histoire.

Passons, pour finir, en mode cauchemar. Nous sommes au deuxième tour de la présidentielle. Dans leur sagesse, les Français ont retenu, à ma droite Marine Le Pen et, à ma gauche Eva Joly. Que choisir, qui éliminer ? Analysons froidement les deux branches de l’alternative. Laquelle de ces deux femmes politiques ferait le moins de mal à la France au cours de son quinquennat ? À ma droite, mis à part la sortie de la France de l’Union européenne et de l’euro – ce qui, je vous l’accorde, n’est pas rien − je vois difficilement les réformes fondamentales adoptées par Marine Le Pen qui seraient irréversibles après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement plus raisonnable cinq ans plus tard. Les barrières protectionnistes, l’aggravation des inégalités sociales, le rétablissement de la peine de mort et autres lois liberticides, aberrantes ou franchement scandaleuses, tout cela pourrait être annulé par une autre majorité et défait par de nouvelles lois. De l’autre côté de l’échiquier, nous aurions l’avènement d’une VIe République et d’un régime parlementaire, des abandons de souveraineté au profit de Bruxelles, le démantèlement de l’industrie nucléaire française, la réduction de notre armée, le démantèlement de notre dissuasion nucléaire. À part quelques sympathiques lois libertaires, je ne vois que des réformes structurelles lourdes, modifiant les fondements mêmes de notre pays. Des mesures sur lesquelles il serait ensuite très difficile sinon impossible de revenir.

Réveillons-nous. Tout ceci n’est qu’un mauvais cauchemar. Le vainqueur, en mai 2012, sera Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Mais nos extrémistes de droite doivent s’y résigner : ils sont débordés sur leur gauche ! Parce qu’entre la peste blonde et le choléra vert, le danger fatal n’est pas forcément du côté que l’on croit.[/access]

 

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Les habits neufs du président Sarko

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Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy.

On connaît le conte d’Andersen : Les Habits neufs du Grand Duc, que nous avons le plaisir de retranscrire au bas de cet article (ça se voit que c’est Noël : Causeur ne recule devant rien). Deux aigrefins parviennent à convaincre un souverain coquet – ou bling bling, c’est selon – de leur acheter des habits seulement visibles par les « personnes intelligentes ». Puisqu’il n’y a rien à voir, personne ne les voit. Et comme personne ne veut paraître idiot, tous vantent les qualités de ce tissu inexistant. Sauf un enfant, que l’innocence pousse à s’exclamer : « Le roi est nu ! »

Simon Leys avait rendu à ce conte d’Andersen une chinoiserie d’hommage dans Les Habits neufs du président Mao. Il semble que Nicolas Sarkozy soit sur le point de lui rendre pareille politesse : selon Le Figaro, le président de la République « va prendre la plume pour se mettre à nu ».

On n’osera pas rappeler au quotidien de la rue du Louvre le précédent fâcheux de Zizi Jeanmaire qui parvenait justement à s’habiller d’un truc en plume. On se demandera simplement si la nudité est une condition sine qua non de l’élection présidentielle.

Nicolas Sarkozy envisage, en effet, de se « mettre à nu » dans une Lettre aux Français (manière mitterrandienne) ou dans un livre bon marché (manière chiraquienne). Il n’a pas encore fait son choix. Il veut, nous dit-on, « montrer aux Français qu’après des maladresses des débuts, il a pris la dimension de la fonction, et que celle-ci l’a profondément changé ».

On pourrait croire, avec cette mise à nu revendiquée, être loin de Kantorowicz et des Deux Corps du roi : nous y sommes à plein ! Ce que veut le président de la République – et que ses conseillers n’osent pas nous avouer –, ce n’est évidemment pas se mettre à poil. La République n’est pas un cinéma où l’on joue à guichet fermé Mon Curé chez les nudistes. Ce que veut Nicolas Sarkozy, c’est mourir à lui-même : faire oublier le Fouquet’s et le yacht de Bolloré, le « Casse-toi, pauvre con ! » et la tentative de son fils Jean de se faire élire à la présidence de l’Epad… Ce que veut Nicolas Sarkozy, c’est mourir à moitié.

Peut-on mourir à demi ? Evidemment que non. On meurt ou on ne meurt pas : l’essentiel reste que le duc d’Uzès puisse remplir l’office dont il s’acquitte depuis le début du XVe siècle et proclamer : « Le roi est mort, vive le roi ! » Il n’y a plus de duc d’Uzès. Le peuple a pris sa place et ne concède ses suffrages à un président sortant que si sa rigidité cadavérique est bien avérée. Entendez : le pays veut bien choisir un président sortant, mais il faut qu’il soit mort symboliquement. Ainsi, dans l’histoire de la Ve République, aucun Président ne s’est-il fait réélire sans avoir préalablement joué les trompe-la-mort.

En 1988, François Mitterrand l’emporte après avoir été littéralement anéanti par la défaite aux élections législatives de 1986 : après l’avoir terrassé, la vague bleue aura blanchi de craie sa robe candidate[1. A Rome, le candidatus revêtait la toge blanche, la candida.]. En 1981, Valéry Giscard d’Estaing, qui, sept ans plus tôt, s’était fait élire au pied de la tombe de Georges Pompidou, est trop aristocratique pour croire en un monarchique « Le roi est mort vive le roi ! » : il veut persister dans l’être, se survivre à lui-même. Il est trop précautionneux pour s’offrir en victime expiatoire aux Français et, au lieu de rompre avec lui-même, il fait campagne sur son bilan. On connaît la suite.

Il y eut deux cas à part. Le premier est le général de Gaulle. Mais sa mise en ballotage au premier tour de l’élection présidentielle de 1965 ne sonne-t-elle pas, à elle seule, comme un « meurtre du père » ? On notera, au passage, que son adversaire François Mitterrand se présente alors comme le candidat unique de la gauche, mais qu’il ne veut pas être un « président normal » : c’est Marcel Barbu qui, à l’époque, tient le rôle.

La seconde exception est Jacques Chirac. Il n’a pas besoin de faire le mort pour être réélu en 2002 : Lionel Jospin le fait à sa place, dès le premier tour.

Nicolas Sarkozy pourra-t-il, en écrivant, faire oublier aux Français ce que la grande presse et la rumeur publique nous rabâchent depuis le début de son quinquennat ? Pourra-t-il se présenter au peuple en tenue d’Adam avant qu’un gamin ne se récrie, comme dans le conte d’Andersen : « Le roi est nu ! » ? Sera-t-il en mesure de se livrer à cet exercice de schizophrénie appliquée : faire mourir en lui le Sarkozy du premier quinquennat pour renaître en candidat frais du jour ?

Il est incertain qu’il y parvienne. Tuer la moitié de soi-même est une discipline extrêmement dangereuse : on peut y passer tout entier. Enfin, reconnaissons-le : tout ce que le président de la République fera n’y pourra rien changer. Nu ou pas, mort ou vif, Nicolas Sarkozy ne peut pas gagner la prochaine élection présidentielle. En aucun cas. Mais il n’est pas dit que François Hollande ne soit pas capable, lui, de la perdre.

Hans Christian Andersen
Les Habits neufs du Grand Duc, 1837
(Traduction David Soldi, Hachette, 1876)

IL Y AVAIT autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. A chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi : « Il est au conseil », on disait de lui : « Le grand-duc est à sa garde-robe. » La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se donnèrent pour des tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non-seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.

« Ce sont des habits impayables, pensa le grand-duc ; grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable. » Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail. Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit. avec des métiers vides.

« II faut cependant que je sache où ils en sont, » se dit le grand-duc. Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui. Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable. « Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le grand-duc, c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe ; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités. »

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides. « Bon Dieu ! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien. » Mais il n’en dit mot. Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.

« – Bon Dieu ! pensa-t-il, serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi.
– Eh bien ! qu’en dites-vous ?
dit l’un des tisserands.
– C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs : oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très-content.
— C’est heureux pour nous »,
dirent les deux tisserands ; et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications.

Les fripons demandaient toujours de l’argent, de la soie et de l’or ; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours. Quelque temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre ; il regardait et regardait toujours, mais ne voyait rien.

« N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas. « Cependant je ne suis pas niais ! pensait l’homme. C’est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place ? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. » Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin. « C’est d’une magnificence incomparable », dit-il au grand-duc, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie ni d’or, ni aucune espèce de fil. « N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse. » Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose. Qu’est-ce donc ? pensa le grand-duc, je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne pouvait m’arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s’écria : « C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction. »

Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. Tous les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc : « C’est magnifique ! » Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. « C’est magnifique ! C’est charmant ! C’est admirable ! » exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale. Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé. Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla l’examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent :
« – Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.
– Certainement, répondirent les aides de camp ; mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.
– Si Votre Altesse daigne se déshabiller,
dirent les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace. »

Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace. « Grand Dieu ! que cela va bien! quelle coupe élégante ! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs ! quel précieux costume ! » Le grand maître des cérémonies entra.

« – Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.
– Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. »

Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur. Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout.

Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient : « Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ! Comme la coupe en est parfaite ! » Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.

« – Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.
– Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! » dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant. « Il y a un petit enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout ! » « Il n’a pas du tout d’habit ! » s’écria enfin tout le peuple. Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant il se raisonna et prit sa résolution : « Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! » Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.

Condoléances

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En ces jours de deuil, où le train de la mort emporte le cher leader Kim Jong-il à l’assaut du ciel, ma pensée va à ses amis en France, à Alain Badiou, à Slavoj Zizek, et à tous ceux qui défendent victorieusement l’idée communiste dans nos médias capitalistes.

À leurs yeux, je le sais, je le sens, la Corée du Nord est le dernier pays au monde jouissant du communisme à l’état pur, après la chute de Pol Pot ,et après la nouvelle politique économique adoptée par les successeurs de Mao Zedong. Kim Jong-il était resté intégralement fidèle aux recommandations de Marx: que le pouvoir révolutionnaire repose sur la dictature terroriste du prolétariat organisé en parti communiste, pour le plus grand profit d’une société libérée des droits de l’homme, de l’économie de marché, de la société civile et de l’État de droit.

Kim Jong-il n’est plus, mais grâce aux glorieux philosophes européens qui se dépensent sans compter en ouvrages et colloques consacrés à la gloire de , son idéal ne disparaîtra jamais. Avec Castro, avec Chavez, et désormais avec Kim Jong-un, le communisme reste notre horizon indépassable.

PS : Certains soi-disant communistes demandent sournoisement pourquoi le pouvoir communiste se transmet de façon dynastique, à Cuba comme en Corée du Nord, alors que Marx n’a pas passé le relais à sa descendance familiale. Cette piteuse tentative d’opposer Marx aux meilleurs des marxistes est vouée à l’échec. Par principe d’abord. Mais pas seulement par principe. Rappelons à ces révolutionnaires de papier que Marx n’avait que des filles, et qu’elles étaient mariées à des soi-disant révolutionnaires dont Marx se méfiait, en génial ancêtre du génial Staline. Marx disait de ses deux gendres que « Longuet était le dernier des proudhoniens et Lafargue le dernier des bakouninistes ».

Mais, insistent ces incorrigibles petits-bourgeois affublés de peaux de lapin révolutionnaires, dans ce cas, pourquoi Marx n’a-t-il pas passé le relais à Frédéric Demuth, le fils qu’il avait eu avec sa bonne, Hélène Demuth, en juin 1851 ? C’est que ce fils n’ayant été reconnu par aucun père, portait le nom de sa mère, et que le marxisme aurait alors dû prendre ce nom, et s’appeler le demuthisme.

Voilà ce qu’en réalité souhaitent les prétendus amis du communisme qui critiquent le système dynastiquement révolutionnaire de la Corée du Nord.

Sorcière air force

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Photo : Mark Berry - Photographer & Graphic Designer.

Il est des avancées majeures de la civilisation qui passent scandaleusement inaperçues. Le Los Angeles Times du 26 novembre nous apprend ainsi qu’une vénérable institution américaine, la Air Force Academy, formant les officiers de l’armée de l’air de la première puissance militaire du monde, a inauguré un temple païen à ciel ouvert.

Ce temple, d’une valeur somme toute modeste de 80 000 dollars, est dédié à tous les cultes, et Dieu sait s’ils sont nombreux, recensés sous l’appellation « earth-based », dont l’Administration américaine estime, en vertu de l’Article 1 de la Constitution, qu’ils méritent respect et deniers publics. « Earth-based », voici une expression qui sonne étrangement à mes oreilles francophones et chrétiennes. Je propose prudemment une traduction de cette catégorie qui me paraît un peu fourre-tout : « terre-à-terre », plutôt que « géocentrique », qui pourrait impliquer une forme de mépris intolérable à l’égard de nos amis extraterrestres. Car il n’est jamais trop tôt pour bien faire lorsqu’on pratique l’ouverture aux autres, fussent-ils inconnus d’Eve ou d’Adam.

Le LA Times nous apprend en outre que le temple en question est composé, un peu dans le genre de Stonehenge, de gros blocs de pierres disposés en cercle autour d’un foyer tutélaire, et néanmoins alimenté au propane. Il servira notamment, dans un œcuménisme admirable, dont nous autres chrétiens, toujours à l’étroit dans notre ancestrale intolérance monothéiste, ferions bien de nous inspirer, aux « païens, sorciers, druides, wiccans et autres adeptes des religions des Américains natifs » à fêter enfin dignement les solstices d’hiver à chaque fois que l’occasion se présentera. Il était temps que soient réparés des millénaires de discriminations paganophobes. Et ce ne sont pas les quelques aviateurs américains évangéliques stigmatisant la poudlarisation des esprits qui y changeront quelque chose. Peut-être auraient-ils plus de chance de faire avancer leur cause en dénonçant l’avantage indu et discriminatoire dont disposent les sorciers dans une académie où il s’agit d’apprendre à voler.

Remarquons encore que dans ce pays modèle en matière de respect des croyances religieuses que sont les Etats-Unis, personne ne songe à s’offusquer de ce que les sorciers pratiquent leur religion au su et au vu de tous, et de ce que les jeteurs de sort puissent opérer à ciel ouvert. Mais au-delà des soucis d’économie que révèle la construction d’un dispositif aussi sommaire[1. Qui paraît tenir autant du parc d’attraction que du lieu de culte]dans un pays criblé de dettes, on pourrait s’interroger sur la nature du « respect » que porte l’armée américaine à ses militaires adeptes de la sorcellerie. Que les sorciers de l’US Air force puissent jeter des sorts à tout va dans un site militaire, c’est un poil insultant pour nos religieux « earth-based », si l’on admet que cela révèle le peu de foi de leur hiérarchie quant à l’efficacité des dits sorts.

A moins qu’il ne faille prendre tout cela au sérieux et que l’Oncle Sam, en enfourchant son balai magique, espère améliorer l’efficacité des « frappes chirurgicales » qui tuent aujourd’hui au Pakistan de façon totalement indiscriminée populations civiles, militaires et terroristes. Et on ose malgré tout espérer qu’au moins dans ce domaine, la discrimination a encore sa raison d’être…

Meilleurs yeux ! (1)

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Pour Noël, Causeur vous propose une sélection de vidéos et films d’animation à découvrir avec délectation. Nous commençons la série par un petit film des Daniels (Daniel Kwan et Daniel Schneinert). Vous vous en doutiez un peu ? Vous en avez ici la confirmation : Noël en famille, c’est toujours un cadeau !
Happy Holidays. Réalisé par Daniel Kwan et Daniel Scheinert. Avec Amin Mammadov, Marilyn Heidecker et Brent Lilley. Musique : Rill Rill de Sleigh Bells.

Misères et grandeur du souverainisme

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Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement

Le débat hexagonal sur l’Europe oppose grossièrement les souverainistes aux fédéralistes. Avant de creuser ces deux derniers concepts, demandons-nous ce qui pourrait, au-delà de la diversité de leurs traditions politiques, rassembler Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin, Philippe de Villiers et Charles Pasqua ? L’opposition à une « Union Européenne fédérale qui piétine les souverainetés nationales » me répondrez-vous en ouvrant votre missel souverainiste. Perdu ! Dans l’Union à 27, ce n’est pas tant des griffes du fédéralisme – illusoire − qu’il faut arracher l’État-nation que de celles de l’apolitisme.

Jean Monnet is dead

Dans deux livres majeurs [1. Le Souverainisme. Pour comprendre l’impasse européenne, ed. François-Xavier de Guibert, 2001 et Le Mythe Jean Monnet. Contribution à une sociologie historique de la construction européenne, CNRS éditions, 2007.], le chercheur Marc Joly s’est attaqué aux mythes qui ont la vie dure en Europe. Il nous apprend que le rêve fédéraliste de Jean Monnet n’a jamais vu le jour.[access capability= »lire_inedits »] À une (brève) exception près : la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), instituée au début des années 1950 selon le schéma de transfert des souverainetés étatiques élaboré par Monnet. Cette fameuse « méthode Monnet » d’intégration des politiques européennes dans une fédération post-étatique se déployait en trois temps :

1) des experts issus de la technocratie nationale mettent au point le projet fédéraliste (en l’occurrence, le Plan Schuman du 9 mai 1950) ;
2) les États qui composent la communauté transfèrent leur pouvoir souverain à une structure fédérale indépendante des pouvoirs nationaux (la Haute autorité qui mutualise la gestion du charbon et de l’acier) ;
3) à l’issue de négociations entre les États, le traité instituant la CECA est signé et ratifié.

Si la méthode est devenue un élément central du mythe européiste, l’utopie de Monnet n’a guère duré. Dès la conférence de Messine (1955), préparatoire au traité de Rome (1957), l’idée de « passer par les États pour dépasser les États » (Joly) a été abandonnée au profit de la realpolitik. La Communauté économique éuropéenne née sur les cendres de la CECA inaugure en effet une logique de compromis et de complémentarité entre les différents acteurs de la construction européenne − gouvernants nationaux démocratiquement élus mais aussi lobbies, groupes d’intérêt et instances supranationales telles que la Commission européenne et la Banque centrale européenne introduite par le traité de Maastricht. Dissipons une confusion fréquente : supranational n’est pas synonyme de fédéral.

Comme l’explique le politologue belge Paul Magnette, avec la Commission, « il ne s’agit plus de limiter la souveraineté des États en transférant certains de leurs pouvoirs à un organe supranational et limité, mais de les encourager à exercer en commun leur souveraineté dans de vastes domaines en confiant à un organe supranational la mission de promouvoir a priori (initiatives) et a posteriori (recours), la poursuite de l’intérêt commun »[2. L’Europe, l’État et la démocratie, éditions de l’ULB, 2000.]. Je traduis pour les plus hermétiques au sabir européen : la marche de l’UE n’est ni fédérale ni confédérale mais constituée d’une négociation permanente entre des pouvoirs non hiérarchisés (États, élites industrielles ou économiques, ces derniers ayant d’ailleurs inspiré la rédaction de l’Acte unique européen de 1986 conformément à leurs intérêts marchands).

Quant à la BCE, elle résulte moins d’un dépouillement des États que de leur lâcheté : qui ne voit pas qu’en gravant la lutte contre l’inflation dans le marbre de ses statuts, les gouvernements lui ont délégué le soin de mettre en œuvre un monétarisme orthodoxe auquel ils adhèrent sans l’assumer ? Comme le dit Marc Joly, « la construction européenne est la stratégie des élites politico-administratives stato-nationales pour contourner la démocratie nationale ». Cela a donné tout aussi bien un Pacte de stabilité et de croissance bridant les politiques de relance nationales que des normes sanitaires ultra-hygiénistes qui découlent des recommandations étatiques endossées par la Commission européenne.
Recherche politique désespérément

Les souverainistes dénoncent, et à raison, la séparation entre les lieux de la décision et le lieu de la démocratie. Mais au lieu de lutter contre les moulins à vent « fédéraux », témoignant ainsi d’une profonde mécompréhension de la nature de l’UE, ils gagneraient à ajuster leur tir.
Dans l’hypothèse, de plus en plus probable, où la Commission européenne pourrait s’ingérer dans les budgets des États, les Dupont-Aignan, Chevènement voire Montebourg et Le Pen auront raison de s’insurger. Car ce pouvoir supra-étatique supplémentaire creusera un peu plus le gouffre entre les citoyens des États nationaux et les décisions communautaires.

Pour autant, l’UE n’aura rien d’un État : ni politique de défense commune, ni conscience partagée, ni citoyenneté. Il y a quelque chose de pathétique dans l’acharnement des européistes à défendre un fédéralisme qui n’existe pas à travers des symboles identitaires comme l’Hymne à la joie (que les carillons des églises jouent toutes les heures à Lille !), le drapeau européen ou un Président du conseil européen (Herman Van Rompuy) aussi fantoche que feu le Traité constitutionnel européen (dont le traité de Lisbonne accentue la nature fonctionnelle).

À tout prendre, si l’Europe fédérale était possible (ce qui reste à prouver), les souverainistes devraient la préférer à son ersatz actuel[3. Qui consulte régulièrement les régions, notamment françaises, ce qui nourrit la chimère d’une collusion euro-régionaliste censée contourner les nations.] dans lequel on assiste à un ping-pong permanent entre « un pouvoir légitimé par son expertise et un autre par son origine populaire » (Magnette) sans que les eurobéats s’offusquent de la collusion entre sphères politique, économique, technocratique et juridique. Tout un champ des possibles reste en effet à explorer du côté d’une Europe authentiquement fédérale qui concilierait le principe de démocratie à la base avec la solidarité continentale[4. À ce sujet, consulter le bel essai de Gaëlle Demelemestre, Les deux souverainetés et leur destin, Le tournant Bodin/Althusius, Cerf, 2011.].

En attendant qu’une construction politique si complexe puisse voir le jour avec le consentement exprès des peuples, l’enjeu du débat européen est bel et bien de réunifier les territoires de la démocratie et de la décision, autrement dit de redonner ses droits à la politique pour faire prévaloir le « gouvernement des hommes » sur l’« administration des choses ».[/access]

 

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La Tiers-mondialisation de l’Europe

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Canal St Martin, Paris. Photo : Arslan.

Coralie Delaume. Vous êtes l’inventeur du concept de « Tiers-Mondialisation », qui lie « Tiers-Monde » et « mondialisation ». De quoi s’agit-il ?

Bernard Conte[1. Bernard Conte est économiste. Il est l’auteur de La Tiers-Mondialisation de la planète, PU Bordeaux, 2009 et milite au sein de l’association Manifeste pour un débat sur le libre-échange.]. Ce qu’Alfred Sauvy appela le Tiers-Monde dans les années 1950 présente des caractéristiques spécifiques : domination externe, soumission à l’échange inégal, structure sociale fortement polarisée entre quelques très riches et l’immense majorité de pauvres…
Ce dualisme sociétal s’estompe pendant la parenthèse de régulation étatique, concomitante aux Trente glorieuses, qui se fait jour dans les pays du Sud. Celle-ci suscite notamment l’apparition d’embryons de classes moyennes, autorisé par un partage plus « égalitaire » de la richesse produite, c’est-à-dire de la valeur ajoutée et/ou de la rente (agricole, pétrolière, minière…). C’est ainsi qu’on qualifie de « miracles » le décollage économique de certains pays du Sud.
La crise du capitalisme des années 1970 va changer la donne. Pour tenter de rétablir des profits en diminution, il est nécessaire de revenir sur les conditions antérieures du partage de la richesse. Cela sera fait par le biais de la mondialisation néolibérale qui étend à l’ensemble de la planète la concurrence entre les individus et les institutions.

La mondialisation ne concerne-t-elle pas essentiellement les pays développés ou les grands « émergents » ?

Disons qu’elle sera imposée aux pays du Sud à l’occasion de la crise de leur dette souveraine du début des années 1980. Les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale…) vont « sauver » les pays surendettés en leur accordant des prêts pour rembourser les banques créancières qui avaient mal « apprécié » les risques. L’octroi de cette aide est, bien entendu, conditionnée par l’adoption, par les pays bénéficiaires, de politiques de rigueur, les PAS : programmes d’ajustement structurel.
L’ajustement néolibéral procyclique se traduit alors par une profonde régression ramenant les pays concernés au stade du Tiers-Monde d’avant les « miracles ». Outre l’exploitation accrue, voire le pillage des richesses des pays du Sud, ce processus régressif de « Tiers-Mondialisation » entraîne le laminage des classes moyennes constituées pendant les « miracles » et rétablit la structure sociale dualiste typique des pays sous-développés.

« Crise de la dette », « plans de sauvetage », « laminage des classes moyennes »…on croirait vous entendre parler de l’Europe actuelle ! Existe-t-il un risque de « Tiers-Mondialisation » de l’Europe ?

Hélas, oui ! Avec la crise de sa dette souveraine, l’Europe est en train de suivre le même chemin. Les pays bénéficiant de mesures de « sauvetage » sont tenus de mettre en œuvre les mêmes programmes que ceux qui ont conduit à la Tiers-Mondialisation (ou re-Tiers Mondisation) des pays du Sud. Dans ces conditions, la même thérapie produira inévitablement les mêmes effets. L’austérité exigée en contrepartie d’une « aide » financière, c’est la stratégie du pompier pyromane. En phase de récession, l’austérité a des effets procycliques. Elle ne peut donc qu’aggraver la situation.

On entend parfois parler de crise « de la dette », mais aussi de « crise de l’euro ». Certains vont jusqu’à contester que l’endettement public soit un problème. Est-ce votre cas ?

Pas à proprement parler. Je pense que nous vivons une crise de la dette. C’est indéniable. A ce propos, la crise de la dette du Tiers-Monde, débutée en 1982, peut fournir une grille de lecture intéressante. Tout d’abord, cette crise a été présentée comme un problème temporaire, de liquidité. Or il s’agissait en fait d’une crise structurelle, de solvabilité. Cela signifiait qu’une proportion importante des débiteurs ne pourrait jamais rembourser, ce qui est bien plus grave.

Pourquoi cette première lecture volontairement erronée ?

Pour gagner du temps ! En effet, les banques voulaient assainir leur bilan comptable en se défaussant le plus possible de leurs actifs pourris sur les États, sur les Banques centrales… et en provisionnant leurs créances douteuses, voire irrécouvrables. Une fois les banques « sauvées », il est devenu possible de reconnaître officiellement que les débiteurs s’avéraient (au moins partiellement) insolvables, car le fardeau de la dette était insoutenable. Les banques ont alors accepté une décote sur une partie de leurs créances en contrepartie d’une « sécurisation » des remboursements futurs (plan Brady) comprenant, notamment, la poursuite des politiques de rigueur.

Cette expérience vécue par les pays du Tiers-Monde est-elle transposable ? Les pays d’Europe semblent tout de même plus solides !

Peut-être, mais cet exemple constitue malgré tout un scénario possible de l’évolution de notre présente crise. S’il se réalise, encore une fois, le sauvetage prioritaire des financiers aura primé, au prix de la paupérisation du plus grand nombre. Ceci dit, vous avez raison, « notre » crise n’est pas simplement une crise de la dette. C’est une crise systémique : financière, économique, sociale et politique.

Vous affirmez que l’Europe, sous la houlette de Berlin, a troqué le vieux libéralisme contre l’un de ses avatars : l’ordolibéralisme. En quoi consiste cette évolution ?

La source d’inspiration de la construction européenne se situe dans l’ordolibéralisme qui trouve son origine en Allemagne, au sein de l’Ecole de Fribourg. Largement influencé par la pensée luthéro-catholique, l’ordolibéralisme tente de concilier les valeurs chrétiennes et libérales en se démarquant de la « pureté » scientifique du monétarisme d’un Milton Friedman, ou de l’ordre spontané ultralibéral d’un Friedrich Hayek. La traduction de l’ordolibéralisme dans la pratique est l’économie sociale de marché.
Les ordolibéraux considèrent qu’il existe un ordre naturel dont le respect implique une société consensuelle, apaisée et ordonnée, œuvrant pour le bien commun dans le cadre d’une économie de marché. Ils mettent en avant les vertus du marché, dont l’efficience est assurée par la concurrence « pure et parfaite ». Mais celle-ci, pourtant, ne s’établit pas spontanément dans un contexte de pur « laisser-faire », car certains acteurs sont tentés de « fausser » les règles de la concurrence (monopole) pour en profiter.

N’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir organiser ce qui est supposé être « pur et parfait » ? Les « ordo » sont-ils encore des libéraux ?

Ils se démarquent justement des autres libéraux en mettant en lumière certains dysfonctionnements du marché. Pour eux, il s’agit de « construire » le bon fonctionnement du marché en assurant la concurrence « libre et non faussée », seule à même de garantir la liberté et la justice sociale. Ce constructivisme explique la raison pour laquelle le capitalisme rhénan est souvent opposé au capitalisme anglo-saxon, considéré comme plus « sauvage ». L’idée centrale de l’ordolibéralisme est de graver dans le droit et, mieux encore, dans la Loi fondamentale, les règles (économiques, sociales) que doivent respecter les agents publics et privés.

Voilà qui explique en partie l’appétence allemande pour la constitutionnalisation de la « règle d’or »…

Tout à fait. Pour les ordolibéraux, la mission principale de l’Etat est de fournir le cadre juridique de la libre concurrence, puis de faire respecter ce cadre. L’intervention de l’État dans l’économie est essentiellement normative, et reste limitée. Par exemple, il ne peut utiliser la politique monétaire car la monnaie est neutralisée, avec une banque centrale indépendante. Celle-ci a pour objectif principal, voire unique, de lutter contre l’inflation.

Cela semble accréditer la thèse d’une Banque Centrale Européenne dont le fonctionnement serait calqué sur celui de la Bundesbank…

Absolument. Par ailleurs, sur le plan social, l’Etat doit fournir un système de couverture sociale qui n’entrave pas le fonctionnement de l’économie de marché. Pour garantir l’ordre social, l’ordolibéralisme se révèle pragmatique. Dans certains cas exceptionnels, définis de façon précise (mouvements cumulatifs de dépression ou de surchauffe de l’économie), à la différence des autres courants du néolibéralisme, l’ordolibéralisme envisage la possibilité d’une action conjoncturelle de l’État, budgétaire ou réglementaire, à condition qu’elle s’avère limitée dans le temps. Le reste du temps, le domaine du politique doit être réduit et isolé. La définition du bien commun ainsi que les moyens pour l’assurer doit revenir à des « experts » et sa réalisation doit être contrôlée par des juges.

Quel lien faites vous avec l’économie sociale de marché, dont vous parliez à l’instant ?

Disons qu’elle est la traduction pratique de la théorie ordolibérale. En Allemagne, de 1966 à 1982, l’économie sociale de marché a connu des adjonctions keynésiennes sous l’influence du parti social démocrate (Willy Brandt, Helmut Schmidt). Le retour progressif aux principes ordolibéraux et à l’économie sociale de marché « purifiée » se fera avec Helmut Kohl et ses successeurs.
Sous l’impulsion de l’Allemagne, la construction européenne se conforme à la doctrine ordolibérale en mettant en place une économie sociale de marché purifiée. Le traité de Maastricht, le traité de Lisbonne, le nouveau traité en projet, les institutions (Banque centrale indépendante notamment) en attestent. Si la domination allemande se pérennise, l’avenir de l’Union sera forcément ordolibéral.

N’est-ce pas là le bon choix ? Après tout, l’Allemagne semble pâtir de la crise moins que les autres. Ses performances économiques ont de quoi faire pâlir d’envie…

Dans le cadre de la construction européenne, la libéralisation des échanges au sein du « grand marché » a permis à l’Allemagne de bonifier ses avantages comparatifs pour aboutir à une spécialisation profitable. Hélas, la dynamique allemande s’est révélée prédatrice pour ses partenaires en imposant une division du travail intra-européenne à son profit exclusif.

Une économie de prédation, non sans ressemblances avec le modèle chinois. C’est en effet la thèse de Jean-Michel Quatrepoint, notamment….

Oui, mais le problème est que cela s’accompagne de la désindustrialisation de certains pays, et de la spécialisation d’autres dans les productions à faibles coûts salariaux, ce qui les condamne tous à une spécialisation « appauvrissante » : sous-traitance, agriculture, tourisme… Ainsi, grâce au processus d’intégration régionale, l’Allemagne, pays central, a progressivement structuré son environnement européen pour construire une sorte de « périphérie » exploitée et dépendante.
Le problème est qu’aujourd’hui, les partenaires européens de l’Allemagne absorbent plus des trois quarts de ses exportations. La crise et les plans de rigueur imposés vont se traduire par une baisse de la demande d’exportations allemandes. Ainsi le succès économique de l’Allemagne n’est-il pas éternel. Si vous me permettez une image, lorsque les gazelles meurent, tôt ou tard, le lion affamé subit le même sort…

Le communisme sans Vaclav Havel et Kim Jong-il

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Une des plus belles incarnations de la résistance au dévoiement de l’idée communiste en Tchécoslovaquie, Vaclav Havel, est mort. Il n’aura pas eu le bonheur d’apprendre la disparition quelques heures après, d’un des symboles les plus ridicules et les plus sanglants de ce dévoiement : celle de Kim Jong-il, grand successeur de son père, le tout aussi sinistre Kim Il Sung, immortel soleil rouge de la Corée du nord. Les Tchécoslovaques avaient bien tenté au cours de leur histoire récente un soulèvement, en 1968, et la construction d’un communisme à visage humain avec Dubcek.

Cette tentative fut impitoyablement écrasée par les chars russes et faut-il le rappeler, condamnée par le PCF de l’époque en la voix d’Aragon qui parla de « Biafra de l’esprit ».

Le Biafra de l’esprit et des corps, hélas, va continuer en Corée du Nord, puisque la succession semble assurée par le fils de Kim Jong-il, Kim Jong-un qui s’apprête à appliquer sans sourciller le « Juché », idéologie hybride nationaliste, dynastique et autarcique qui n’a plus de communiste que le nom, comme n’avait plus grand chose de communiste le pouvoir tchèque nomenklaturiste qui allait s’effondrer aux premières manifestations de la Révolution de velours en 1989. Une révolution que l’on ne peut que souhaiter au peuple coréen, histoire de soulager les Coréens mais aussi les anticommunistes du monde entier sans compter les communistes qui aimeraient bien que le beau mot de communisme ne soit plus associé aux délires ubuesques de fous furieux qui meurent dans leurs trains blindés comme des méchants de Corto Maltese.

Eva Joly, femme sans Histoire

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Avec Eva Joly, on ne rigole pas, on le sait depuis les grotesques accusations de racisme lancées à l’encontre de Patrick Besson, coupable d’avoir déconné sur son accent. Un examen sommaire de ses propos pourrait, de surcroît, faire penser qu’elle n’aime pas la France – du reste, c’est le droit de chacun, y compris de tout citoyen français. On pourrait s’étonner qu’elle prétende diriger un pays dont aucune tradition ne trouve grâce à ses yeux mais après tout, elle a également le droit de vouloir nous rééduquer.

Bizarrement, la candidate des Verts n’a pas encore décrété que les bals du 14 juillet étaient une survivance machiste, mais pour le défilé, tintin : si elle est élue, plus d’uniformes, plus de blindés, plus d’avions laissant un sillage tricolore dans le ciel de Paris et, bien sûr, plus de Marseillaise pour rappeler que c’est aux cris de « Vive la nation » que les soldats de Valmy sauvèrent la République naissante. À la place, vous aurez un défilé citoyen et même citoyen du monde – le genre Jean-Paul Goude. Pareil pour le 11 novembre, appelé, sous la présidence Joly, à devenir une « journée européenne pour la paix » : il serait, semble-t-il, indélicat de rappeler que l’armistice de 1918 scella une victoire payée de millions de vies. « Il faut arrêter de penser, avait-elle dit, que c’est l’Allemagne qui a perdu la guerre, que c’est la France qui l’a gagnée. » Et la réalité, on l’arrête comment, Madame le Juge, euh pardon, Madame la Présidente ? Passons.

Quant à sa dernière sortie, sur la « xénophobie made in France », elle laisse perplexe. Samedi, en présentant le projet de son parti, elle ne s’est pas contentée de promettre plein de jolis emplois verts. Elle a aussi expliqué qu’« Hortefeux, Besson et Guéant n’avaient eu de cesse de caresser le Front national dans le sens du poil, avec une expression bien de chez nous ‘expulsons français’ ! » Bien sûr, personne n’a jamais employé une expression aussi sotte : l’Etat ayant le monopole de la contrainte légale, on ne voit pas très bien qui serait habilité à prononcer et à exécuter des expulsions, sinon la justice et l’administration françaises. Peu importe : qui, pour les besoins de sa cause, n’a jamais tordu le cou à la réalité ou prêté à ses adversaires des propos qu’ils n’avaient pas tenus ? Ce qui est plus curieux, c’est que notre incorruptible, habituellement intraitable sur le respect de la loi, semble penser que l’infraction à la législation sur les étrangers doit être encouragée plutôt que sanctionnée. Cela revient à prôner la disparition des frontières, donc de la France.

On peut donc avoir l’impression que pour Eva Joly, ce qui est xénophobe, c’est de se dire français. Eh bien non ! Il serait injuste d’accuser l’ex-Miss Norvège d’être « anti-France ». Ce n’est pas la France qui donne de l’urticaire à Eva Joly. Car elle n’aime pas non plus l’Angleterre de Churchill, l’Italie de la Renaissance ou l’Amérique des pionniers, toutes ces nations qui ont le grand tort d’avoir un passé singulier, parfois héroïque, parfois criminel – et souvent les deux.

Ce qu’Eva Joly n’aime pas c’est l’Histoire, l’histoire avec un grand H. Parce que l’Histoire, c’est plein de bruit et de fureur, de puissance et de gloire, de crimes et de guerres. Madame Joly rêve d’un monde scandinavisé dans lequel toutes les nations seront non seulement égales mais pareilles – ce qui est curieux pour la candidate d’un parti qui célèbre en permanence la diversité. Pour elle, la singularité est une faute, l’amour de son pays une sottise et le patriotisme un crime. Dans le concert des nations, il ne doit pas y avoir une tête qui dépasse. Ce monde pacifié et égalitaire peut faire envie mais ne nous y trompons pas : quand les rapports de forces entre nations auront disparu, il ne restera que la guerre de tous contre tous.
Alors Madame Joly gagnera peut-être un groupe parlementaire grâce à ses 3 % d’intentions de vote dans les sondages – ce qui est discutable d’un bête point de vue démocratique. Mais elle ne sera jamais présidente de la République française. Parce qu’on a beau sermonner les Français, les sommer de renier leur passé criminel, les inviter à se purifier dans le grand bain de la mondialisation, ils n’en démordent pas. Ils veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple dont tout être humain, pour peu qu’il veuille bien se conformer au règlement intérieur, peut faire partie, mais un peuple quand même. Et n’en déplaise à Madame Choly, il n’y a pas de peuple sans Histoire – et pas non plus de peuple qui ne fasse pas d’histoires.