Non, rassurez-vous, Viktor Orbán est bien en vie et je m’en réjouis. Je lui souhaite même sincèrement longue vie, d’autant que le personnage me serait parfois plutôt sympathique sous certains aspects: sportif, non dépourvu d’un certain humour, dynamique, malin et communicateur hors pair.
Non. Si je fais cette allusion, c’est parce que l’on commence à émettre l’hypothèse de son éventuel départ et on va même jusqu’à citer des noms[1. le nom récemment avancé est celui de Mihály Varga qui, paraît-il, aurait les faveurs de Bruxelles. J’ignore tout de lui sauf qu’il est jeune (46 ans), d’apparence plutôt réservée et sympathique et fut ministre des Finances dans le premier gouvernement Orbán]. Mais ne soyons pas naïf, cela ne changera pas grand chose sur le fond. Bien au contraire. Il n’en sera que plus à l’aise pour manier ses marionettes en coulisses. Car le problème n’est pas tant dans l’offre – l’homme Orbán – que dans la demande. Apres tout, si, populisme et nationalisme aidant, son leadership reste encore indiscutable, ce n’est pas lui, qui dépose des millions de bulletins dans les urnes lors des élections legilsatives. Il ne faut pas oublier non plus les 227 membres de son parti à l’Assemblée nationale qui le suivent comme un seul homme.
En revanche s’il quitte son poste ce ne sera pas de trop pour rafistoler une image du pays bien mal en point sur la scène internationale; de Barroso – pourtant allié de la droite conservatrice[2. membre du groupe de la droite européenne dont fait partie Orbán (groupe du Parti populaire ), Manuel Barroso vient d’adresser au gouvernement hongrois une lettre de la plus grande sévérité lui fixant un véritable ultimatum, pour que soient retirées sans délai les deux lois organiques ici évoquées. Lettre publiée le 20 décembre, que l’on peut consuler sue le web] – à l’affreux Cohn-Bendit en passant par Viviane Reding, Hilary Clinton et les grands ténors de la presse anglo-saxone et allemande. Il faut dire qu’elle en a pris des coups, cette pauvre démocratie hongroise et le visage qu’elle offre aujourd’hui est plutôt tuméfié. Mise sous tutelle de la banque centrale et de la justice[3. nomination a la tête de l’instance qui nomme et révoque les juges (OBH) de Tünde Handó, épouse d’un député du Fidesz et amie intime du couple Orbán,], confiscation pure et simple sans préavis des derniers fonds de pension privés (102 000 adhérents spoliés), suppression de la seule station de radio qui restait favorable à l’opposition[4. Klubrádió, pourtant très modérée, de contenu surtout culturel, la seule qui restait, favorable à l’opposition. Le Conseil de Médias (dont tous les cinq membres appartiennent au Fidesz, le parti d’Orbán) vient de lui supprimer sa longueur d’ondes (effet: février 2012) pour la remplacer par une radio totalement inconnue, gérée par quelques hommes d’affaire, au capital de… 3 000 euros ! Klubrádió jouit d’un grand prestige et d’un grand rayonnement au-delà des clivages politiques, avec 500 000 auditeurs. La nouvelle est en train de soulever une immense vague de protestation dans le pays, et pas seulement dans les milieux de l’opposition, mais bien au-delà. Et qui tombe en même temps que l’annonce de la supression de leur budget à deux des meilleurs théâtres de la capitale (Kamaraszínház et Játékszín), alors que des milliards sont alloués au. football] et bétonnage de l’impôt unique à 16%, même sur les plus hauts revenus (taux inscrit désormais dans une loi organique seulement modifiable par une majorité des deux tiers), pour ne mentionner que les mesures phares de ces derniers semaines. En temps normal, la Hongrie aurait pu supporter la critique internationale mais au bord de la faillite deplaire à Bruxelles est un luxe que Budapest ne peut se permettre.
Et puisque cette politique sinon voulue au moins tolérée par la majorité une majorité de Hongrois, le changement ne viendra pas de l’intérieur, mais de l’extérieur, car Orban est rattrapé par le portefeuille. Confronté à un trou abyssal du budget qu’il n’arrive pas à combler, véritable tonneau de Danaïdes, son gouvernement – revenant sur ses déclarations antérieures – se voit contraint de faire appel au FMI et à Bruxelles. Du coup, l’Union européenne dispose d’un levier puissant pour contraindre le gouvernement hongrois de changer cap.
Ainsi, la délégation qui s’était rendue à Budapest pour des entretiens préliminaires en vue d’une aide financière, vient de partir en claquant la porte. Parmi les raisons officiellement invoquées : la mise sous tutelle de la Banque centrale. Pour le moment Orbán refuse de céder et le blocage qui s’en suit ne présage rien de bon. Car, si jamais les futures négociations n’aboutisssent pas, le prix à payer en sera extrêmement lourd : plus que l’impossibilté d’obtenir du crédit, c’est la chute de la monnaie nationale, le forint, qui est à craindre. Or c’est précisément cette chute de la monnaie par rapport à l’euro et au dollar qui contribue à creuser le déficit budgetaire. Et plus le trou se creuse, plus les marchés s’inquiètent, donc plus le forint va baisser: cercle vicieux entraînant le pays vers la faillite et l’effondrement de l’Etat.
Voilà donc où nous en sommes à ce jour. Seule solution pour débloquer la situation (et sauver la face si l’on fait quelques petites concessions): changer de visage. (Et du même coup laisser au successeur le soin de se débarrasser d’un ministre de l’économie incompétent qu’Orbán, qui ne se trompe jamais, refuse obstinément de désavouer[6. György Matolcsy pour ne pas le nommer].
Sauf que la question, la vraie, n’est pas de changer de premier ministre mais (en exagérant un peu…) de peuple, car la Hongrie est (malheureusement ?) une démocratie. Bien que son parti, le Fidesz, soit en perte sensible de vitesse, il reste encore largement en tete des sondages, faute d’une opposition structurée (dominée par l’extreme droite) et à la faveur d’une passivité (complice) de la majorité. Comment sortir de cette impasse ? Les Hongrois accepteraient-ils de changer de cap pour éviter la faillite, admettraient-ils ne pas avoir les moyens de leurs politiques ? Pour l’instant rien est moins sûr.
On ne présente plus Logorama : cet excellent film d’animation, signé par le collectif français H5, a été présenté au Festival de Cannes en 2009 et il a obtenu, depuis, de nombreux prix. Mais on ne peut s’empêcher de le visionner encore et encore. Logorama Réalisé par François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain.
David Beckham devrait donc apposer bientôt sa griffe au bas d’un contrat mirifique de 800 000 euros par mois avec le Paris Saint-Germain. Le club de la Capitale, récemment acheté les richissimes qataris, veut du clinquant. Il n’a pourtant pas encore viré son -si peu sexy- entraîneur parce que ce dernier obtient de bons résultats, mais ce n’est pas l’envie qui lui en manque[1. Au moment où j’écris ses lignes, L’Express.fr annonce le licenciement d’Antoine Kombouaré, entraîneur parisien, qui a pourtant apporté la veille le premier titre de champion d’automne depuis quinze ans au PSG]. David Beckham, qui vient avec sa célèbre épouse Victoria, n’est plus le joueur qu’il était. Entre la ligue 1 et le championnat de soccer étasunien, il y a un gouffre. La plupart des spécialistes prévoit qu’il ne peut pas tenir davantage que vingt minutes dans un match du championnat de France, compte tenu de l’intensité physique. D’un point de vue sportif, concédons toutefois qu’il devrait apporter dans certaines fins de matches où ses coup-francs et ses corners pourront forcer la décision en faveur du PSG.
On s’en doute, ce n’est pas cette faculté de bien tirer les coups de pied arrêtés qui motive les investisseurs qataris au point de donner à Beckham le plus gros salaire -et de loin- du championnat de France. Ce qui les intéresse -on l’a lu et entendu partout depuis deux jours- c’est la vente des produits dérivés. Un maillot du PSG floqué Beckham dans le dos, c’est très vendeur dans le monde entier, et en particulier en Asie. Imaginez ces adolescentes japonaises ou coréennes en furie devant les boutiques vendant le maillot du Spice boy, frappé de l’écusson du PSG avec sa tour Eiffel et son berceau[2. L’écusson comprend une tour Eiffel rouge et un berceau blanc qui rappelle la naissance, à Saint-Germain-en-Laye, de Louis XIV] ! Les Qataris ont beau savoir compter, qu’on me permette de douter sur le fait que les ventes de produits dérivés parviendront à équilibrer le poids d’un tel salaire pendant dix-huit mois.
Si toutefois je devais me tromper, il faut absolument que les autres équipes françaises copient le modèle parisien. Pourquoi l’Olympique de Marseille n’engagerait-il pas le Roi Pelé ? Lyon pourrait aussi recruter Maradona, l’AS Nancy-Lorraine faire revenir Platini et le LOSC faire appel à Johann Cruijff. Toutes ces légendes pourraient entrer en fin de matches, deux minutes voire trois pour les moins décatis. Du moment qu’on vende des maillots ! Il est pas beau, le foot, en 2011 ?
« Pour les banlieues, les grands plans globaux, les plans Marshall, c’est inutile car personne n’y croit et de surcroit, c’est désormais irréaliste dans notre contexte financier. »
Ce qui est amusant, c’est de savoir qui a prononcé cette phrase. Un sociologue désabusé aux yeux cernés par ses recherches et reconnaissant une affreuse réalité dans un instant de désespoir ? Un économiste libéral, habitué des plateaux de télévision et des débats aux invités récurrents ? Il faut savoir, entre parenthèses, que l’économiste libéral est le seul accrédité par les télés, y compris de service public, et que l’électeur de gauche qui paie pourtant sa redevance n’a généralement le droit qu’aux débats acontradictoires entre des Philippe Dessertine et des Jean-Marc Sylvestre alors qu’il peut se brosser pour entendre à une heure de grande écoute Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau ou Frédéric Lordon.
Ceci dit, non, l’auteur de cette citation, ce n’est ni le sociologue-qui-sait-tout, ni l’économiste libéral toujours en proie à cette étrange hallucination qui lui fait confondre la France de Sarkozy avec l’URSS de Brejnev.
Non, l’homme qui estime qu’il est inutile d’essayer de sauver les banlieues est un homme politique. Vous me direz qu’il a encore le droit de faire cette analyse. Tout à fait mais le problème est que l’homme en question est Maurice Leroy et que Maurice Leroy est ministre de la Ville. C’est tout de même un peu gênant. C’est un peu comme un ministre de l’Economie qui dirait qu’il ne peut rien contre la crise… Ah bon ? Il le dit aussi ? Au temps pour moi…
L’Assemblée nationale a voté, hier, la proposition de loi de Valérie Boyer visant « à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi ». La présidence de l’Assemblée avait enregistré le texte sous un intitulé un peu différent le 18 octobre dernier, puisqu’il s’agissait alors de porter « transposition du droit communautaire sur la lutte contre le racisme » et de réprimer « la contestation de l’existence du génocide arménien ». Entre temps, l’Europe et l’Arménie ont disparu de la carte. Reste un texte qui modifie la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et instaure des sanctions applicables « à ceux qui ont contesté ou minimisé de façon outrancière l’existence d’un ou plusieurs crimes de génocide défini à l’article 211-1 du code pénal et reconnus comme tels par la loi française ».
Que s’est-il passé en deux mois pour que l’intitulé du texte soit à ce point édulcoré ? Les commissions ont fait leur œuvre, les amendements aussi. Le législateur ne s’abrite plus derrière l’Europe et la décision-cadre sur le racisme adoptée le 28 novembre 2008 par le Conseil européen : il y va solo. Comme il ne veut pas fâcher Ankara – c’est plutôt raté –, il choisit de ne faire aucune allusion au génocide arménien et étend la portée du texte « à tous les génocides », comme les commentateurs se plaisent à le répéter depuis hier. Tous les génocides ? Faisons le compte : la France ne reconnaît spécifiquement aux termes de la loi que deux seuls génocides : le juif et l’arménien. La loi Gayssot réprime, depuis 1990, les négationnistes du génocide juif. Les autres génocides que la justice internationale considère comme tels (Rwanda, ex-Yougoslavie) ne sont absolument pas visés ici. Il ne reste donc plus qu’un génocide concerné, et il est arménien.
Les quatre mille personnes qui ont manifesté devant l’Assemblée nationale à l’appel de la Fédération des Turcs de France, alors que les députés discutaient le texte, ne s’y sont pas trompées. Et c’est Hervé de Charette qui a certainement le mieux résumé la teneur essentielle de l’enjeu en déclarant aux abords de l’hémicycle que c’était un « débat indécent » et qu’il ne s’agissait ici que de « démagogie pré-électorale ». En gros, selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, l’objectif était de se partager les 300 000 voix de ce que certains appellent la « communauté arménienne ». Comme le texte a été voté sur tous les bancs de l’Assemblée nationale, on appréciera l’habileté de la manœuvre : les Français d’origine arménienne penchant à gauche continueront à voter à gauche et ceux de droite à droite. Ça, c’est de la grande politique !
Rien ne changera donc. Il y aura bien des conséquences. La première, c’est que Paris vient de refroidir ses relations diplomatiques avec Ankara. J’hésite, d’ailleurs, à écrire « refroidir », puisque c’est l’inverse qui se produit exactement : ça chauffe un peu. L’ambassadeur turc en France a fait ses valises. Les ports turcs sont interdits à nos navires. Et le Premier ministre Erdogan a dit songer à une série de représailles qu’en politicien prévoyant il ne mettra évidemment pas en œuvre. Pour satisfaire son opinion publique, il n’ira peut-être pas, cette année, faire ses courses de réveillon au Carrouf d’Eskisehir. Puis tout reprendra son cours.
Seconde conséquence : la France est devenue, par la grâce de nos députés, un théâtre d’affrontement idéologique sur des affaires qui ne nous concernent pas. Si l’appareil d’État a une responsabilité certaine dans la réalisation du génocide juif, le génocide arménien ne nous regarde aucunement. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Nous avons été le seul pays au monde à tendre, au moment où il le fallait, une main secourable aux Arméniens victimes des exactions turques. C’était en septembre 1915. Les vice-amiraux de la 3e escadre française, Dartige du Fournet et Darrieus, ordonnèrent de bombarder les positions turques afin de procéder à l’évacuation de plus de quatre mille Arméniens de la région du Musa Dagh. Cela reste le tout premier exemple, dans l’histoire moderne, d’une action militaire humanitaire comme de l’utilisation de l’armée comme force d’interposition.
Ce qu’un État digne de ce nom devrait faire, ce n’est pas reconnaître le génocide arménien, comme le Parlement l’a fait en 2001, ni prévoir des sanctions pour ceux qui en nient l’existence, comme nous sommes en train de le faire, mais élever une statue à Louis Auguste Dartige du Fournet et à Gabriel Darrieus, et inscrire, pour ce qu’ils ont fait, leur nom dans le marbre. Seulement, nous ne voulons plus de héros ni d’hommes d’honneur. Nous ne voulons plus leur accorder aucune place dans notre histoire nationale. À eux, nous promettons l’oubli, puisque nous avons choisi pour notre pays le parti éperdu de la commisération. Il nous faut des victimes, en grosse quantité ; nous avons de grosses larmes à verser. Nous n’en produisons pas assez chez nous ? Allons en chercher ailleurs, et même dans le passé. Gare à celui qui ne veut pas pleurer avec nous, nous qui sommes devenus un peuple de pleureurs, il comparaîtra devant nos tribunaux !
Évidemment que le génocide arménien a été perpétré par la Turquie : pendant un peu plus d’un an, ce furent massacres en nombre et déportation pour les Arméniens d’Anatolie. Les trois quarts d’entre eux furent exterminés par les Jeunes Turcs, au cours d’un processus qui avait été planifié. Ce ne fut pas une tuerie par erreur ou par distraction. Tous les historiens s’accordent sur cette question. Certains d’entre eux, comme Bernard Lewis, professeur émérite à Princeton et spécialiste de la Turquie et du monde musulman, ont pu porter des interrogations sur tel ou tel aspect, mais jamais ils n’ont remis en cause le million et demi de morts arméniens. Lewis a tenté de replacer, par exemple, la question de la déportation dans la logique ottomane de « transfert de population » – démontrant ainsi que la rupture opérée par les Jeunes Turcs avec l’Empire ottoman n’était que superficielle et qu’au fond ils héritaient d’une « tradition » qu’ils faisaient prospérer. Il a également, comme tout historien qui se respecte, essayé de regarder dans quelle mesure on pouvait qualifier les tueries de 1915 et de 1916 de génocidaires, interrogeant notamment l’intentionnalité des Jeunes Turcs, qui n’étaient franchement pas très regardants sur l’origine de ceux qu’ils assassinaient… Ces braves hommes étaient des sanguinaires à peu près universels.
Est-ce un crime, pour un historien, de se demander si un génocide est bien un génocide ? Cela n’enlève rien aux victimes. Cela ne remet en cause ni leur douleur ni leur calvaire. C’est juste une petite question de vérité historique.
Si l’on s’en tient aujourd’hui à la loi qui vient d’être votée à l’Assemblée nationale en première lecture, Bernard Lewis, suspecté par certains de négationnisme, ne pourrait pas être inquiété. Pourquoi ? Le professeur Lewis est un garçon mesuré et pondéré – un garçon de 95 ans l’est en règle générale. Or, la loi vise uniquement ceux qui ont « contesté ou minimisé de façon outrancière » un génocide. Vous avez bien lu ? Si vous contestez la réalité du génocide arménien d’une manière mesurée, l’air de rien, un tantinet détaché et absent, vous n’encourrez pas les foudres de la loi.
Tout ce débat, comme l’a dit Hervé de Charette, ne vaut rien. Enfin si, il vaut quelque chose. Ce que le Parlement est en train de faire, c’est de jeter le discrédit sur l’existence même du génocide arménien. Nous avions commencé en 2001 – nous persistons aujourd’hui en l’accompagnant d’un arsenal répressif – avec le vote d’une loi stupéfiante de stupidité, comme l’est la plupart des lois à article unique[1. Une loi stupide, mais également inconstitutionnelle, comme le doyen Vedel l’a écrit peu de temps avant sa mort. Elle contrevient notamment à l’article 34 de la Constitution, qui détermine les domaines que la loi règlemente.] : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. La présente loi sera exécutée comme loi de l’État. » Lorsque l’on érige, par la loi, une vérité historique en vérité officielle, c’est l’histoire que l’on dessert et c’est la réalité-même de l’événement que l’on affaiblit considérablement.
Les événements n’ont pas besoin de loi pour exister. Ils sont ou ne sont pas. Les historiens élucident, par leurs travaux et leurs recherches, les conditions dans lesquelles ils se sont produits. Quant aux États, ils rendent des hommages, élèvent des monuments et procèdent à des commémorations. Mais leur rôle n’est pas de dire l’histoire ni de voter des lois reconnaissant tel événement historique. Et pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Qu’attend-on pour légiférer sur le génocide rwandais ? ou sur le massacre de Srebrenica ?
Ah, mais c’est qu’il y avait urgence, comme l’a affirmé hier Patrick Devedjian au micro de BFM-TV : il fallait mettre un terme à l’offensive des négationnistes du génocide arménien dont la vague, paraît-il, est en train de submerger le pays. J’avais bien vu la crise économique, les difficultés de notre système scolaire et deux ou trois autres légers petits problèmes dont la France est aujourd’hui affectée. Mais je n’avais pas remarqué qu’à chaque coin de rue le pays en était à nier en masse le génocide de 1915… Cela m’avait échappé. Pardon.
Le pire, avec les lois « mémorielles », ce n’est pas leur stupidité intrinsèque ni qu’elles desservent l’histoire, elles sont, de surcroît, d’une inefficacité totale. Et c’est la plus grande faute politique qu’un parlementaire puisse commettre : voter une loi qui ne sert à rien. Circonstances aggravantes : le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, avait réuni en novembre 2008 une mission d’information sur les questions mémorielles. Un travail remarquable avait alors été accompli. Le rapport d’information pointait sévèrement les risques contenus dans les lois mémorielles : risques d’inconstitutionnalité, d’atteinte à la liberté d’opinion et d’expression, d’atteinte à la liberté des enseignants et des chercheurs, de remise en cause des fondements mêmes de la discipline historique, de fragilisation de la société française et une source possible d’embarras diplomatique. Et les parlementaires concluaient sagement la mission en rappelant que « le rôle du Parlement n’est pas d’adopter des lois qualifiant ou portant une appréciation sur des faits historiques, a fortiori lorsque celles-ci s’accompagnent de sanctions pénales ». Trois ans plus tard, ils ont tout oublié de leurs bonnes résolutions : quelle mémoire !
L’inanité des lois « mémorielles » n’est plus à démontrer. Il n’a pas fallu attendre la fadaise qu’est la loi Gayssot pour voir Robert Faurisson condamné en France par un tribunal. Depuis 1972, les magistrats disposent de la loi Pleven : elle leur laisse toute latitude pour condamner, au nom de la haine raciale, un négationniste. Si l’on écoute Robert Badinter, qui fut président du Conseil constitutionnel et qui n’est pas le moindre de nos juristes, ces lois dites « mémorielles » ne sont en réalité que des lois « compassionnelles ». Entendez par là qu’un jour on veut se rallier à soi l’électorat feuj, le jour d’après l’électorat arménien. Et demain, ce sera quoi ? Une loi spécifique reconnaissant le génocide des Assyriens d’Irak en 1933 ? Dieu soit loué : le lobby assyrien ne pèse pas bésef dans le corps électoral français. On l’a échappé belle !
Sérieusement, la France n’a rien à voir avec le génocide arménien. L’armée française a juste été, quand il le fallait et là où il le fallait, assez exemplaire. Pourquoi alors voter une loi ? Parce que nous nous sommes subitement découverts une conscience planétaire de la mémoire génocidaire. Alors, le Parlement n’a pas fini de voter : les Amérindiens, les Tibétains, les Cambodgiens, les Bosniaques de Srebrenica, les Tutsis ne méritent-ils pas eux aussi une loi ?
Nos devoirs ne regardent pas seulement le passé. Nos obligations s’exercent envers l’avenir. Il nous faut donc continuer à maintenir la reconnaissance du génocide arménien comme une condition sine qua non de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne – parce que le rapport à la vérité historique est une question de civilisation. Mais ce n’est pas en opposant une vérité officielle française à la vérité officielle turque que nous ferons avancer les choses. Notre rôle est, au contraire, d’aider les Turcs à rompre avec la logique de la vérité d’État : l’homme turc n’est pas assez entré dans une fac d’histoire. Nous, nous sommes en train d’en sortir.
Au lieu d’aller pêcher les voix de l’électorat d’origine arménienne comme l’Assemblée vient de le faire, nous aurions été beaucoup plus avisés de soutenir les écrivains et les intellectuels turcs qui, comme Orhan Pamuk, invalident la vérité officielle et osent parler, dans leur propre pays, du génocide arménien. Soutenons-les, car aucune vérité officielle ne vaut finalement rien, qu’elle soit votée à Paris ou à Ankara.
Voici une petite polémique de Noël comme on les aime. Passons sur le texte punissant la négation des génocides qui met sur les dents l’Assemblée nationale à la veille des vacances parlementaires, je parle du vrai sujet : les Français pris en otage en pleine période des fêtes par les agents de sûreté chargés d’effectuer les contrôles dans les aéroports, grève reconduite depuis une semaine et qui touche Lyon, Nice et, dans une moindre mesure, Roissy.
Les « agents », comme on les appelle, réclament des augmentations de salaires. Le patronat ne lâche rien, le médiateur gouvernemental patine et la politique s’en mêle. A droite, on parle de prise d’otages, on garantit que tous les voyageurs pourront rejoindre leurs familles pour Noël et, sarkozisme oblige, on dégaine une future loi sur un service minimum dans les transports aériens. Enfin, cerise sur la bûche, vas-y que je te déploie des policiers et des gendarmes réservistes dans les aéroports pour remplacer les grévistes.
Tout est réuni pour nous occuper durant cette semaine un peu molle, où le triple A flanche mais pas autant qu’escompté, et où aucun sommet-de-la-dernière-chance-pour-sauver-l’Euro n’est prévu.
Reprenons calmement : cette grève est légale. Un préavis avait été déposé dans les temps, le patronat du secteur a attendu le jour du début du mouvement pour ouvrir les négociations, et une fois les pourparlers engagés, a refusé d’aborder le cœur du problème, c’est-à-dire des augmentations de salaires d’environ 200 euros. Bref, blocage.
Ensuite, on envoie des gendarmes et des policiers (qui, d’après certains de leurs syndicats, ne sont pas très contents de jouer les « briseurs de grève »,) selon des modalités compliquées à définir juridiquement. Pour embrouiller encore les choses, ces fonctionnaires vont avoir du mal à faire le boulot qui a été gentiment concédé au privé en 1996 sous le nom d’« externalisation des contrôles ». A l’époque, les politiques avaient considéré que fouiller les bagages des voyageurs pour vérifier que n’importe qui ne voyageait pas avec n’importe quoi ne faisaient pas partie d’une mission régalienne. Entre parenthèses, le matin du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, ce sont des agents publics qui étaient chargés de ce boulot et donc la panacée n’est pas de ce côté la non plus…
Mais celui qui n’a eu que des relations délicieuses avec ces agents français qui vous font mettre en slip selon leur bon ou mauvais vouloir, et semblent contrôler une valise sur deux me prévienne. Mal payés, certes, mais surtout mal formés, ils constituent une sorte de sous-classe dans la hiérarchie et la pyramide du prestige des aéroports. Parmi les fonctionnaires, les agents d’ADP et des autres aéroports, les salariés des compagnies aériennes, on découvre depuis trois jours qu’il existe un lumpen prolétariat. Il faut dire que ces faits étaient connus bien avant la grève et les fêtes-de-fin-d’année puisqu’un rapport parlementaire récent sur la sûreté aérienne, cosigné par deux député (un PS et un UMP), les avait signalés.
Or, au lieu de prendre les choses par le bon bout, c’est-à-dire obliger le patronat à négocier (oui, « obliger » et « négocier » employés ensemble, ça fait un peu bizarre), de calmer les syndicats et de proposer une solution à 100 euros, on dégaine une loi « service minimum dans l’aérien » qui prendra effet dès le 24 janvier. Toujours cette politique du coup de com’ qui non seulement ne résout rien, mais engendre des dégâts : le texte de loi proposé contient des failles juridiques énormes remettant purement et simplement en cause le droit de grève.
« C’est dur de vivrensemble avec des cons ». Cette amusante formule figurait sur la pancarte confectionnée par Cyril Bennasar lorsque nous nous sommes rendus en bande à la manifestation de soutien à Charlie Hebdo, quelques jours après qu’un incendie eût dévasté le siège du journal, coupable d’avoir déconné avec la charia. Et ces jours-ci, entre les musulmans excités qui ont applaudi à l’attentat − personne, à ce jour, ne sachant qui l’a commis −, les cathos exaltés qui bombardent d’œufs pourris la scène sur laquelle est jouée une pièce qui leur déplaît, les européistes fanatiques qui voient revenir les heures les plus sombres de ce que vous savez parce qu’on ose critiquer la dame de fer allemande et les écolos qui crient au crime contre l’humanité parce qu’un écrivain ose plaisanter sur l’accent de la peste verte (et toc !), les cons, ce n’est pas ce qui manque. Comme disait l’autre, ils volent en escadrille. Et ils se tirent la bourre pour savoir lequel gagnera le pompon de la victime de la plus monstrueuse phobie.
L’ennui, c’est que ces cons, ce sont nos cons. Autrement dit, on n’a pas le choix, c’est avec eux qu’il faut « vivrensemble ». Reste à trouver le mode d’emploi. Cela serait relativement aisé si tout ce petit monde voulait bien admettre qu’en France, on peut être choqué en ouvrant un journal, excédé en allumant sa télé, horrifié en écoutant sa radio, mais que chacun peut également choquer, horrifier et excéder ses contemporains sans crainte de subir les foudres de la Sainte Inquisition. C’est ça la France, un pays où le droit au blasphème est sacré. Ou devrait l’être.[access capability= »lire_inedits »]
Dans l’entretien qu’il a accordé à François Miclo, le professeur Francis Rapp estime que « la nouvelle Inquisition est partout, diffuse et médiatique, intégrée dans les schémas de pensée des uns et des autres comme dans les mentalités ». Toutefois, alors qu’un citoyen australien qui accomplissait le pèlerinage à La Mecque vient d’être accusé de blasphème et condamné pour cela à 500 coups de fouet qui lui seront sans doute fatals, on ne suivra pas l’éminent professeur quand il affirme que « cette nouvelle Inquisition a un pouvoir que l’Inquisition médiévale elle-même n’a jamais eu. » Aussi détestable et pesante soit la nouvelle, elle me semble tout de même plus vivable que l’ancienne. Pour l’instant. Parce qu’au train où vont les choses, on finira peut-être par la regretter pour de bon, la Sainte Inquisition.
« On ne peut plus rien dire ». À ce constat, ressassé sur le mode agacé ou désabusé par la France qui refait le monde dans les bistrots et s’empaille devant la machine à café, il faut ajouter qu’on n’a même plus le droit de rigoler. Alors que toute blague lourdingue, pour peu qu’elle ait été racontée à portée d’oreilles ou de téléphones fureteurs, peut devenir une pièce de l’accusation, on finira par se cacher pour se gondoler, tels les marranes qui célébraient le shabbat dans la protection de l’intimité. Quand on y pense, c’est assez normal : dès qu’on ouvre la bouche, on court le risque d’émettre un jugement qui pourra blesser, énerver voire rendre complètement dingue un de ses contemporains ou, plus vraisemblablement, un groupe constitué en minorité vexée, laquelle pourra à ce titre déployer une hargne légitime à l’encontre du « délinquant par la parole » . Et il faut être honnête, une blague qui ne se moque de personne, c’est moins marrant. Si vous vous êtes tordu de rire en lisant la chronique du Point dans laquelle Patrick Besson imite par écrit l’accent norvégien − en fait germanique − de l’impayable Efa Choly, vous devriez vous inquiéter. Vous êtes sur une pente glissante, peut-être avez-vous dérapé, à moins que vous n’ayez franchi la ligne jaune. Il est remarquable que l’on recoure systématiquement à la métaphore routière pour qualifier le « crime de parole » − rappelez-vous cependant qu’en la matière, on perd tous ses points d’un coup. De même qu’il existe une Ligue contre la violence routière, les innombrables associations dont l’unique objet est de tenir à jour le fichier national des racistes, xénophobes, islamophobes, homophobes et autres germanophobes pourraient se rassembler dans une puissante et vertueuse « Ligue contre la violence verbale » – heureusement, chacune ayant ses victimes de prédilection, cette unification n’est pas pour demain.
À ma connaissance, aucune association n’a encore brandi l’étendard de la lutte contre l’incohérence. Elle aurait pourtant de quoi s’occuper quand la même société peut en même temps regarder de travers ceux qui s’écartent du droit chemin et célébrer ceux qui sortent des sentiers battus, dénoncer l’irrespect et approuver l’irrévérence, s’inquiéter de la « libération de la parole » et se pâmer d’aise dès qu’un artiste rebelle se targue de « casser les codes » − et qui, en général, parvient effectivement à nous les casser. En clair, il y a tabou et tabou, celui qu’on adore briser et celui qu’on redoute de voir vaciller.
D’accord, tout cela n’est pas nouveau, y compris dans ces colonnes où le sujet a déjà été abondamment traité. L’ennui, c’est que la réalité elle-même ressemble à un disque rayé − ce qui n’est guère étonnant dès lors que « l’esprit de gramophone » qui ulcérait Orwell est devenu celui du temps. Alors que la liste des interdits s’allonge en même temps que grandit le nombre des groupes ou personnes habilités à sanctionner les manquements, on est bien obligé de se demander si la liberté d’expression est protégée, menacée ou si elle a déjà été abolie.
Commençons par balayer le mot d’ordre absurde de la « liberté totale » brandi par nombre de mes amis. Trouveraient-ils acceptable que je puisse, dans un éditorial, appeler à tuer tous les coiffeurs ? Toute société se définit par les valeurs qu’elle tient pour inviolables, autrement dit par une forme de sacré. Ainsi le prix que nous accordons à la vie humaine se traduit-il par la prohibition de l’appel au meurtre.
Ne nous gargarisons pas de proclamations gratifiantes. Un monde dans lequel on pourrait tout dire serait irrespirable. En définissant la « libre communication des pensées et des opinions » comme l’un des droits « les plus précieux » de l’homme, la Déclaration des droits de l’homme de 1789 lui confère une dignité particulière. Elle n’en prévoit pas moins que tout citoyen peut-être appelé à « répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Encore faudrait-il, bien sûr, ne pas abuser de l’abus. Parce que ces jours-ci, la roue de l’interdit tourne si vite qu’on ne sait plus où donner de la loi.
Les limites, bien sûr, évoluent − il arrive que nous apprenions de l’Histoire. Hitler n’a pas seulement « déshonoré l’antisémitisme », il l’a rendu illégal − de même que le racisme et toute idéologie dénigrant un homme en raison de ses croyances, opinions ou appartenance, c’est-à-dire de tout ce qui fait son identité. Or, si l’identité a mauvaise odeur quand elle est nationale et française, le propre de notre époque est que chacun croit devoir protéger contre les outrages, manquements et moqueries chaque parcelle de son identité particulière, surtout si celle-ci peut se prévaloir de son statut minoritaire.
« Touche pas à mon Dieu. » Puisqu’il s’agit de définir ce qui est si sacré qu’il faille interdire à son sujet tout questionnement − ne parlons même pas de blague −, on ne s’étonnera pas que des croyants soient toujours aux avant-postes du combat pour faire taire ceux qui ne croient pas comme eux. Vieille affaire : depuis que Dieu existe, on ne rigole pas tous les jours avec lui. Si on a inventé le blasphème, c’est quand même pour punir le blasphémateur.
Seulement, comme le note François Miclo, le blasphémateur d’hier ne tournait pas autour du pot. Il ne se contentait pas non plus de jouer à pipi-caca avec les objets de culte. C’est pour défier Dieu qu’il crachait à la face des hommes. Et pour défier Dieu, je ne sais pas s’il faut le haïr ou l’aimer, mais il faut un peu croire en lui. Ni le caricaturiste de Charlie Hebdo, ni l’auteur de Golgota picnic ne sont des blasphémateurs, d’ailleurs, ils n’en demandent pas tant. Ils ne s’en prennent pas à Dieu, ils ne veulent rien avoir à faire avec lui. Ce qui les intéresse, c’est d’agacer les dents des croyants, et après tout ça ne peut pas faire de mal à ces derniers. J’écoute bien France Inter tous les matins, moi.
Alors, il est vrai que depuis que Dieu est mort (ne vous énervez pas, je veux juste dire qu’il a cessé de s’occuper en direct de nos petites affaires), le blasphème a moins de gueule. En investissant toutes les sphères de l’activité humaine, il a gagné en territoire, mais perdu en charge, subissant, comme toute chose humaine, la dure loi de l’entropie. Il passe à la télé, procurant à chacun des frissons de plaisir ou de rage. En fait de subversion de l’ordre établi, il se contente souvent de faire hoqueter le bourgeois. L’ami Leroy assure que la littérature est en soi un blasphème contre son époque. Concernant les nôtres (l’époque et la littérature), on me permettra d’être sceptique.
On peut aimer la liberté sans se pâmer devant tout ce qu’elle permet. Or, la transgression est un alcool fort. Résister à ses séductions n’est pas facile, surtout quand les affirmations les plus comiques ou les plus dingues sont proférées avec une impayable gravité. Pour échapper à l’étouffoir, tout esprit libre peut être tenté de piétiner sans discernement tout ce que révèrent ses contemporains. Mais voilà, on ne bataille pas contre la bien-pensance en abdiquant sa faculté de penser. Bref, ce n’est pas parce qu’il y a des cons en face qu’on est un génie.
Les subversifs subventionnés adoreraient qu’un procureur pointe sur eux un doigt accusateur. Mais le Pinard ne fait pas le Baudelaire. Alors qu’il s’apprêtait à accueillir à Paris le spectacle qui avait enflammé Toulouse, ou tout au moins quelques centaines ou milliers de Toulousaines et de Toulousains, Jean-Michel Ribes frétillait à l’idée de pouvoir bientôt s’inscrire dans les pas de Galilée et de Voltaire. « Vous allez voir, ce sera énorme », disait-il, en cachant mal sa joie quand on lui demandait s’il redoutait les manifestations. Si les groupuscules cathos-susceptibles avaient de l’humour, ils lui auraient infligé le pire châtiment qui puisse se trouver : le silence.
Sauf à insulter la logique, on ne peut pas affirmer que rien n’est sacré et continuer à croire au sacrilège comme d’autres au miracle. Face aux idoles de pacotille dont se contente notre époque, pas besoin de dégainer les grands mots, ni de sortir la métaphysique des grands jours. Il suffit de déconner. Certains ont du talent, d’autres pas ; certains sont drôles, d’autres non. Peu importe. Déconner est un droit pour tous. Comme le mauvais goût. Comme l’humour pas drôle. Et qu’on ne nous dise pas que c’est un droit mais que quand même… Ici, il n’y a pas de « mais ». Il nous faut défendre la liberté des imbéciles et des salauds, des provocateurs de bac à sable et des ricaneurs de seconde zone, tout simplement parce que c’est la nôtre.[/access]
Avec Alma, Rodrigo Blaas signe une méditation féérique sur l’enfance. Si vous voulez briller devant vos invités au prochain réveillon, vous pourrez parler aussi de la mimesis, vieux geste platonicien qu’illustre excellemment ce petit film d’animation. Sinon, si vous avez de la lumière à la maison et que vous n’avez pas besoin de briller, vous vous contenterez, comme nous, de trouver les images et l’histoire très belles. Alma Réalisé par Rodrigo Blaas.
Ils louchent sur le Maroc. Avec gourmandise, les investisseurs étrangers sont de plus en plus nombreux à envisager de placer leurs fonds au royaume de Mohamed VI. C’est du moins le constat d’une partie de la presse marocaine, qui compile une série de rapports élogieux sur le bilan économique du pays et ses perspectives de développement. Avec 8 % d’investissements étrangers supplémentaires en 2010, le Maroc passe ainsi devant l’Afrique du Sud et se hisse à la première place d’un classement établi sur ce critère par le FDI-Intelligence, la division « investissement étranger » du Financial Times.
Derrière cet enthousiasme se cache bien évidemment l’espoir que ces performances conjureront la peur de la révolution après la chute des régimes tunisien, libyen et égyptien tandis que se poursuivent des guerres civiles au Yémen et en Syrie. Au Maroc, l’effervescence arabe avive les craintes des uns et les espoirs des autres. Dans ce contexte, certains projets ambitieux semblent avoir un rôle et un seul : faire rêver, rassurer, se rassurer. C’est notamment le cas du Casablanca Finance City qui ne vise pas moins que de transformer cette ville en porte financière vers l’Afrique, une sorte de « hub » régional pour sociétés financières attirées par les avantages fiscaux.
Les négociations sur un accord de libre-échange entre le Maroc et le Canada s’inscrivent dans cette logique. Cerise sur le gâteau : le vent de dynamisme qui souffle sur le royaume concerne aussi le domaine sportif : la Fifa a confirmé samedi dernier que le Maroc accueillira la prochaine Coupe du Monde des Clubs de football en 2013-2014…
Mais ce miracle annoncé a pourtant un air de déjà vu. Il a y deux ans à peine, c’est la Tunisie de Ben Ali qui forçait l’admiration. Avant de connaître une révolution. Et de voir son PIB plonger de 7,8% au premier trimestre de cette année.
Mohamed VI connaîtra-t-il le même sort que Ben-Ali ? Contrairement à l’Egypte, à la Tunisie, à la Syrie et à la Libye, le Maroc n’est pas une république » ni un régime semi-militaire issu des révolutions des années 50 ou 60. Considéré comme ringard pendant les décennies révolutionnaires,le monarque résiste beaucoup mieux que le dictateur et se montre mieux à même d’absorber les mécontentements. « Tandis que le roi conserve le contrôle ultime, le pouvoir est plus diffus et donc les dirigeants sont capables de détourner certaines critiques » juge Robert M. Danin, analyste au Council on Foreign Relations. Les monarchies arabes sont créditées d’une légitimité dont les « fausses Républiques » ne bénéficiaient pas. Ce qui ne les place toutefois pas à l’abri des troubles, constatés tant au Bahreïn qu’en Arabie Saoudite, mais leur permet de mieux les gérer, et surtout de se lancer dans des processus de transition pour canaliser la contestation sans perdre leur identité.
Le 1er juillet 2011, le roi Mohamed VI renonçait ainsi, de sa propre initiative, à une partie de ses prérogatives. Et obtint un franc succès. La nouvelle Constitution proposée a recueilli plus de 90 % des suffrages. Elle prévoit que la gestion du pays sera en partie confiée à un Premier ministre, nommé par le roi, mais issu de la majorité parlementaire.
Pour le moment, les opposants du Mouvement du 20-Février ne sont donc pas parvenus à changer le régime en profondeur. Pire encore pour le camp hétéroclite des républicains, le Mouvement vient de perdre son aile islamiste : l’organisation Justice et Spiritualité a annoncé sa défection avant-hier. Ses militants étaient les seuls à dénier radicalement au roi sa légitimité, contrairement aux islamistes monarchistes du Parti de la Justice et du Développement (PJD), sorti vainqueur des récentes législatives marocaines.
En plus de la City, le Maroc compte donc importer du Royaume-Uni son modèle de monarchie constitutionnelle. Cela pourrait éviter à Mohamed VI de subir le sort peu enviable de Hosni Moubarak, Ali Abdallah Saleh et peut-être bientôt Bachar Al-Assad.
L’Indonésie est un pays particulièrement compliqué, composé de 17.508 îles à la végétation luxuriante, quasiment toutes désertes, qui s’étendent de part et d’autre de l’équateur. Dans les forêts infinies les orang-outans prospèrent avec indécence. Les femmes y sont sublimes, ainsi que les oiseaux ; on y trouve récifs coralliens, mangroves profondes, parc nationaux, et les hommes portent des chapeaux pittoresques. Et parfois amusants. La religion très majoritaire y est l’Islam, ce qui en fait – au vue de sa population surabondante – le premier pays musulman du monde.
C’est là que les problèmes des punks commencent. L’AFP nous apprend que la province d’Aceh a lancé il y a quelques jours une vaste et parfaitement inédite opération anti-punks. Ainsi, plus d’une soixantaine de punks – intrinsèquement révoltés tout autant qu’ironiques comme le veut leur indicible religion – qui assistaient paisiblement à un concert ont été arrêtés par la police car ils contrevenaient à la charia (en vigueur dans le secteur) ; ils ont ensuite été placés d’office en « rééducation ». Le concert en question, précisons-le, avait pour but caritatif de récolter des fonds en faveur des orphelins de Sumatra. Région durement frappée par le tsunami de noël 2004.
« Nous craignons que leurs actions viennent perturber l’application de la charia », a expliqué à l’agence Illiza Sa’aduddin Djamal, maire adjoint de Banda Aceh. Les punks ont donc été contraints de participer à un stage de rééducation de dix jours, sous contrôle de la police, avec pour objectif premier : la repentance… Première étape castratrice : les punks se sont fait d’autorité raser la crête. Seconde étape bienvenue, un grand bain dans un lac naturel de la région. Car oui, la charia ne tolère ni les exhalaisons douteuses, ni les cheveux peroxydés rebelles à la simple description. Les contrevenants dépouillés de leurs frusques anarchistes – et tristes comme des sous neufs – ont été revêtus d’habits islamiques réglementaires et ont été obligés d’assister à une séance de prières. « Le but est de les arracher à leur comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire », précise le chef de la police, Iskandar Hasan. Un militant local des droits de l’Homme, Evi Narti Zain, a condamné l’arrestation : « Etre punk est un mode de vie et les punks vivent de par le monde sans porter préjudice à qui que ce soit ». Mais qu’est-ce qu’un policier pratiquant peut comprendre à ce cri : « No Future » ?
Pour l’heure nous n’avons aucune nouvelle des punks en cours de « rééducation ». Les crêtes rouges et vertes commencent-elles à repousser ? La déglingue à la Alain Pacadis refleurit-elle ? Qui sait ? Cette sinistre mésaventure – sur fond d’application de la charia – laisse rêveur à propos de « l’Islam modéré » dont se targue ce pays particulièrement compliqué, composé de 17.508 îles à la végétation luxuriante. On craint le pire pour les punks libyens, tunisiens égyptiens, et même bientôt pour les Iroquois syriens…
Non, rassurez-vous, Viktor Orbán est bien en vie et je m’en réjouis. Je lui souhaite même sincèrement longue vie, d’autant que le personnage me serait parfois plutôt sympathique sous certains aspects: sportif, non dépourvu d’un certain humour, dynamique, malin et communicateur hors pair.
Non. Si je fais cette allusion, c’est parce que l’on commence à émettre l’hypothèse de son éventuel départ et on va même jusqu’à citer des noms[1. le nom récemment avancé est celui de Mihály Varga qui, paraît-il, aurait les faveurs de Bruxelles. J’ignore tout de lui sauf qu’il est jeune (46 ans), d’apparence plutôt réservée et sympathique et fut ministre des Finances dans le premier gouvernement Orbán]. Mais ne soyons pas naïf, cela ne changera pas grand chose sur le fond. Bien au contraire. Il n’en sera que plus à l’aise pour manier ses marionettes en coulisses. Car le problème n’est pas tant dans l’offre – l’homme Orbán – que dans la demande. Apres tout, si, populisme et nationalisme aidant, son leadership reste encore indiscutable, ce n’est pas lui, qui dépose des millions de bulletins dans les urnes lors des élections legilsatives. Il ne faut pas oublier non plus les 227 membres de son parti à l’Assemblée nationale qui le suivent comme un seul homme.
En revanche s’il quitte son poste ce ne sera pas de trop pour rafistoler une image du pays bien mal en point sur la scène internationale; de Barroso – pourtant allié de la droite conservatrice[2. membre du groupe de la droite européenne dont fait partie Orbán (groupe du Parti populaire ), Manuel Barroso vient d’adresser au gouvernement hongrois une lettre de la plus grande sévérité lui fixant un véritable ultimatum, pour que soient retirées sans délai les deux lois organiques ici évoquées. Lettre publiée le 20 décembre, que l’on peut consuler sue le web] – à l’affreux Cohn-Bendit en passant par Viviane Reding, Hilary Clinton et les grands ténors de la presse anglo-saxone et allemande. Il faut dire qu’elle en a pris des coups, cette pauvre démocratie hongroise et le visage qu’elle offre aujourd’hui est plutôt tuméfié. Mise sous tutelle de la banque centrale et de la justice[3. nomination a la tête de l’instance qui nomme et révoque les juges (OBH) de Tünde Handó, épouse d’un député du Fidesz et amie intime du couple Orbán,], confiscation pure et simple sans préavis des derniers fonds de pension privés (102 000 adhérents spoliés), suppression de la seule station de radio qui restait favorable à l’opposition[4. Klubrádió, pourtant très modérée, de contenu surtout culturel, la seule qui restait, favorable à l’opposition. Le Conseil de Médias (dont tous les cinq membres appartiennent au Fidesz, le parti d’Orbán) vient de lui supprimer sa longueur d’ondes (effet: février 2012) pour la remplacer par une radio totalement inconnue, gérée par quelques hommes d’affaire, au capital de… 3 000 euros ! Klubrádió jouit d’un grand prestige et d’un grand rayonnement au-delà des clivages politiques, avec 500 000 auditeurs. La nouvelle est en train de soulever une immense vague de protestation dans le pays, et pas seulement dans les milieux de l’opposition, mais bien au-delà. Et qui tombe en même temps que l’annonce de la supression de leur budget à deux des meilleurs théâtres de la capitale (Kamaraszínház et Játékszín), alors que des milliards sont alloués au. football] et bétonnage de l’impôt unique à 16%, même sur les plus hauts revenus (taux inscrit désormais dans une loi organique seulement modifiable par une majorité des deux tiers), pour ne mentionner que les mesures phares de ces derniers semaines. En temps normal, la Hongrie aurait pu supporter la critique internationale mais au bord de la faillite deplaire à Bruxelles est un luxe que Budapest ne peut se permettre.
Et puisque cette politique sinon voulue au moins tolérée par la majorité une majorité de Hongrois, le changement ne viendra pas de l’intérieur, mais de l’extérieur, car Orban est rattrapé par le portefeuille. Confronté à un trou abyssal du budget qu’il n’arrive pas à combler, véritable tonneau de Danaïdes, son gouvernement – revenant sur ses déclarations antérieures – se voit contraint de faire appel au FMI et à Bruxelles. Du coup, l’Union européenne dispose d’un levier puissant pour contraindre le gouvernement hongrois de changer cap.
Ainsi, la délégation qui s’était rendue à Budapest pour des entretiens préliminaires en vue d’une aide financière, vient de partir en claquant la porte. Parmi les raisons officiellement invoquées : la mise sous tutelle de la Banque centrale. Pour le moment Orbán refuse de céder et le blocage qui s’en suit ne présage rien de bon. Car, si jamais les futures négociations n’aboutisssent pas, le prix à payer en sera extrêmement lourd : plus que l’impossibilté d’obtenir du crédit, c’est la chute de la monnaie nationale, le forint, qui est à craindre. Or c’est précisément cette chute de la monnaie par rapport à l’euro et au dollar qui contribue à creuser le déficit budgetaire. Et plus le trou se creuse, plus les marchés s’inquiètent, donc plus le forint va baisser: cercle vicieux entraînant le pays vers la faillite et l’effondrement de l’Etat.
Voilà donc où nous en sommes à ce jour. Seule solution pour débloquer la situation (et sauver la face si l’on fait quelques petites concessions): changer de visage. (Et du même coup laisser au successeur le soin de se débarrasser d’un ministre de l’économie incompétent qu’Orbán, qui ne se trompe jamais, refuse obstinément de désavouer[6. György Matolcsy pour ne pas le nommer].
Sauf que la question, la vraie, n’est pas de changer de premier ministre mais (en exagérant un peu…) de peuple, car la Hongrie est (malheureusement ?) une démocratie. Bien que son parti, le Fidesz, soit en perte sensible de vitesse, il reste encore largement en tete des sondages, faute d’une opposition structurée (dominée par l’extreme droite) et à la faveur d’une passivité (complice) de la majorité. Comment sortir de cette impasse ? Les Hongrois accepteraient-ils de changer de cap pour éviter la faillite, admettraient-ils ne pas avoir les moyens de leurs politiques ? Pour l’instant rien est moins sûr.
On ne présente plus Logorama : cet excellent film d’animation, signé par le collectif français H5, a été présenté au Festival de Cannes en 2009 et il a obtenu, depuis, de nombreux prix. Mais on ne peut s’empêcher de le visionner encore et encore. Logorama Réalisé par François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain.
David Beckham devrait donc apposer bientôt sa griffe au bas d’un contrat mirifique de 800 000 euros par mois avec le Paris Saint-Germain. Le club de la Capitale, récemment acheté les richissimes qataris, veut du clinquant. Il n’a pourtant pas encore viré son -si peu sexy- entraîneur parce que ce dernier obtient de bons résultats, mais ce n’est pas l’envie qui lui en manque[1. Au moment où j’écris ses lignes, L’Express.fr annonce le licenciement d’Antoine Kombouaré, entraîneur parisien, qui a pourtant apporté la veille le premier titre de champion d’automne depuis quinze ans au PSG]. David Beckham, qui vient avec sa célèbre épouse Victoria, n’est plus le joueur qu’il était. Entre la ligue 1 et le championnat de soccer étasunien, il y a un gouffre. La plupart des spécialistes prévoit qu’il ne peut pas tenir davantage que vingt minutes dans un match du championnat de France, compte tenu de l’intensité physique. D’un point de vue sportif, concédons toutefois qu’il devrait apporter dans certaines fins de matches où ses coup-francs et ses corners pourront forcer la décision en faveur du PSG.
On s’en doute, ce n’est pas cette faculté de bien tirer les coups de pied arrêtés qui motive les investisseurs qataris au point de donner à Beckham le plus gros salaire -et de loin- du championnat de France. Ce qui les intéresse -on l’a lu et entendu partout depuis deux jours- c’est la vente des produits dérivés. Un maillot du PSG floqué Beckham dans le dos, c’est très vendeur dans le monde entier, et en particulier en Asie. Imaginez ces adolescentes japonaises ou coréennes en furie devant les boutiques vendant le maillot du Spice boy, frappé de l’écusson du PSG avec sa tour Eiffel et son berceau[2. L’écusson comprend une tour Eiffel rouge et un berceau blanc qui rappelle la naissance, à Saint-Germain-en-Laye, de Louis XIV] ! Les Qataris ont beau savoir compter, qu’on me permette de douter sur le fait que les ventes de produits dérivés parviendront à équilibrer le poids d’un tel salaire pendant dix-huit mois.
Si toutefois je devais me tromper, il faut absolument que les autres équipes françaises copient le modèle parisien. Pourquoi l’Olympique de Marseille n’engagerait-il pas le Roi Pelé ? Lyon pourrait aussi recruter Maradona, l’AS Nancy-Lorraine faire revenir Platini et le LOSC faire appel à Johann Cruijff. Toutes ces légendes pourraient entrer en fin de matches, deux minutes voire trois pour les moins décatis. Du moment qu’on vende des maillots ! Il est pas beau, le foot, en 2011 ?
« Pour les banlieues, les grands plans globaux, les plans Marshall, c’est inutile car personne n’y croit et de surcroit, c’est désormais irréaliste dans notre contexte financier. »
Ce qui est amusant, c’est de savoir qui a prononcé cette phrase. Un sociologue désabusé aux yeux cernés par ses recherches et reconnaissant une affreuse réalité dans un instant de désespoir ? Un économiste libéral, habitué des plateaux de télévision et des débats aux invités récurrents ? Il faut savoir, entre parenthèses, que l’économiste libéral est le seul accrédité par les télés, y compris de service public, et que l’électeur de gauche qui paie pourtant sa redevance n’a généralement le droit qu’aux débats acontradictoires entre des Philippe Dessertine et des Jean-Marc Sylvestre alors qu’il peut se brosser pour entendre à une heure de grande écoute Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau ou Frédéric Lordon.
Ceci dit, non, l’auteur de cette citation, ce n’est ni le sociologue-qui-sait-tout, ni l’économiste libéral toujours en proie à cette étrange hallucination qui lui fait confondre la France de Sarkozy avec l’URSS de Brejnev.
Non, l’homme qui estime qu’il est inutile d’essayer de sauver les banlieues est un homme politique. Vous me direz qu’il a encore le droit de faire cette analyse. Tout à fait mais le problème est que l’homme en question est Maurice Leroy et que Maurice Leroy est ministre de la Ville. C’est tout de même un peu gênant. C’est un peu comme un ministre de l’Economie qui dirait qu’il ne peut rien contre la crise… Ah bon ? Il le dit aussi ? Au temps pour moi…
L’Assemblée nationale a voté, hier, la proposition de loi de Valérie Boyer visant « à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi ». La présidence de l’Assemblée avait enregistré le texte sous un intitulé un peu différent le 18 octobre dernier, puisqu’il s’agissait alors de porter « transposition du droit communautaire sur la lutte contre le racisme » et de réprimer « la contestation de l’existence du génocide arménien ». Entre temps, l’Europe et l’Arménie ont disparu de la carte. Reste un texte qui modifie la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et instaure des sanctions applicables « à ceux qui ont contesté ou minimisé de façon outrancière l’existence d’un ou plusieurs crimes de génocide défini à l’article 211-1 du code pénal et reconnus comme tels par la loi française ».
Que s’est-il passé en deux mois pour que l’intitulé du texte soit à ce point édulcoré ? Les commissions ont fait leur œuvre, les amendements aussi. Le législateur ne s’abrite plus derrière l’Europe et la décision-cadre sur le racisme adoptée le 28 novembre 2008 par le Conseil européen : il y va solo. Comme il ne veut pas fâcher Ankara – c’est plutôt raté –, il choisit de ne faire aucune allusion au génocide arménien et étend la portée du texte « à tous les génocides », comme les commentateurs se plaisent à le répéter depuis hier. Tous les génocides ? Faisons le compte : la France ne reconnaît spécifiquement aux termes de la loi que deux seuls génocides : le juif et l’arménien. La loi Gayssot réprime, depuis 1990, les négationnistes du génocide juif. Les autres génocides que la justice internationale considère comme tels (Rwanda, ex-Yougoslavie) ne sont absolument pas visés ici. Il ne reste donc plus qu’un génocide concerné, et il est arménien.
Les quatre mille personnes qui ont manifesté devant l’Assemblée nationale à l’appel de la Fédération des Turcs de France, alors que les députés discutaient le texte, ne s’y sont pas trompées. Et c’est Hervé de Charette qui a certainement le mieux résumé la teneur essentielle de l’enjeu en déclarant aux abords de l’hémicycle que c’était un « débat indécent » et qu’il ne s’agissait ici que de « démagogie pré-électorale ». En gros, selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, l’objectif était de se partager les 300 000 voix de ce que certains appellent la « communauté arménienne ». Comme le texte a été voté sur tous les bancs de l’Assemblée nationale, on appréciera l’habileté de la manœuvre : les Français d’origine arménienne penchant à gauche continueront à voter à gauche et ceux de droite à droite. Ça, c’est de la grande politique !
Rien ne changera donc. Il y aura bien des conséquences. La première, c’est que Paris vient de refroidir ses relations diplomatiques avec Ankara. J’hésite, d’ailleurs, à écrire « refroidir », puisque c’est l’inverse qui se produit exactement : ça chauffe un peu. L’ambassadeur turc en France a fait ses valises. Les ports turcs sont interdits à nos navires. Et le Premier ministre Erdogan a dit songer à une série de représailles qu’en politicien prévoyant il ne mettra évidemment pas en œuvre. Pour satisfaire son opinion publique, il n’ira peut-être pas, cette année, faire ses courses de réveillon au Carrouf d’Eskisehir. Puis tout reprendra son cours.
Seconde conséquence : la France est devenue, par la grâce de nos députés, un théâtre d’affrontement idéologique sur des affaires qui ne nous concernent pas. Si l’appareil d’État a une responsabilité certaine dans la réalisation du génocide juif, le génocide arménien ne nous regarde aucunement. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Nous avons été le seul pays au monde à tendre, au moment où il le fallait, une main secourable aux Arméniens victimes des exactions turques. C’était en septembre 1915. Les vice-amiraux de la 3e escadre française, Dartige du Fournet et Darrieus, ordonnèrent de bombarder les positions turques afin de procéder à l’évacuation de plus de quatre mille Arméniens de la région du Musa Dagh. Cela reste le tout premier exemple, dans l’histoire moderne, d’une action militaire humanitaire comme de l’utilisation de l’armée comme force d’interposition.
Ce qu’un État digne de ce nom devrait faire, ce n’est pas reconnaître le génocide arménien, comme le Parlement l’a fait en 2001, ni prévoir des sanctions pour ceux qui en nient l’existence, comme nous sommes en train de le faire, mais élever une statue à Louis Auguste Dartige du Fournet et à Gabriel Darrieus, et inscrire, pour ce qu’ils ont fait, leur nom dans le marbre. Seulement, nous ne voulons plus de héros ni d’hommes d’honneur. Nous ne voulons plus leur accorder aucune place dans notre histoire nationale. À eux, nous promettons l’oubli, puisque nous avons choisi pour notre pays le parti éperdu de la commisération. Il nous faut des victimes, en grosse quantité ; nous avons de grosses larmes à verser. Nous n’en produisons pas assez chez nous ? Allons en chercher ailleurs, et même dans le passé. Gare à celui qui ne veut pas pleurer avec nous, nous qui sommes devenus un peuple de pleureurs, il comparaîtra devant nos tribunaux !
Évidemment que le génocide arménien a été perpétré par la Turquie : pendant un peu plus d’un an, ce furent massacres en nombre et déportation pour les Arméniens d’Anatolie. Les trois quarts d’entre eux furent exterminés par les Jeunes Turcs, au cours d’un processus qui avait été planifié. Ce ne fut pas une tuerie par erreur ou par distraction. Tous les historiens s’accordent sur cette question. Certains d’entre eux, comme Bernard Lewis, professeur émérite à Princeton et spécialiste de la Turquie et du monde musulman, ont pu porter des interrogations sur tel ou tel aspect, mais jamais ils n’ont remis en cause le million et demi de morts arméniens. Lewis a tenté de replacer, par exemple, la question de la déportation dans la logique ottomane de « transfert de population » – démontrant ainsi que la rupture opérée par les Jeunes Turcs avec l’Empire ottoman n’était que superficielle et qu’au fond ils héritaient d’une « tradition » qu’ils faisaient prospérer. Il a également, comme tout historien qui se respecte, essayé de regarder dans quelle mesure on pouvait qualifier les tueries de 1915 et de 1916 de génocidaires, interrogeant notamment l’intentionnalité des Jeunes Turcs, qui n’étaient franchement pas très regardants sur l’origine de ceux qu’ils assassinaient… Ces braves hommes étaient des sanguinaires à peu près universels.
Est-ce un crime, pour un historien, de se demander si un génocide est bien un génocide ? Cela n’enlève rien aux victimes. Cela ne remet en cause ni leur douleur ni leur calvaire. C’est juste une petite question de vérité historique.
Si l’on s’en tient aujourd’hui à la loi qui vient d’être votée à l’Assemblée nationale en première lecture, Bernard Lewis, suspecté par certains de négationnisme, ne pourrait pas être inquiété. Pourquoi ? Le professeur Lewis est un garçon mesuré et pondéré – un garçon de 95 ans l’est en règle générale. Or, la loi vise uniquement ceux qui ont « contesté ou minimisé de façon outrancière » un génocide. Vous avez bien lu ? Si vous contestez la réalité du génocide arménien d’une manière mesurée, l’air de rien, un tantinet détaché et absent, vous n’encourrez pas les foudres de la loi.
Tout ce débat, comme l’a dit Hervé de Charette, ne vaut rien. Enfin si, il vaut quelque chose. Ce que le Parlement est en train de faire, c’est de jeter le discrédit sur l’existence même du génocide arménien. Nous avions commencé en 2001 – nous persistons aujourd’hui en l’accompagnant d’un arsenal répressif – avec le vote d’une loi stupéfiante de stupidité, comme l’est la plupart des lois à article unique[1. Une loi stupide, mais également inconstitutionnelle, comme le doyen Vedel l’a écrit peu de temps avant sa mort. Elle contrevient notamment à l’article 34 de la Constitution, qui détermine les domaines que la loi règlemente.] : « La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915. La présente loi sera exécutée comme loi de l’État. » Lorsque l’on érige, par la loi, une vérité historique en vérité officielle, c’est l’histoire que l’on dessert et c’est la réalité-même de l’événement que l’on affaiblit considérablement.
Les événements n’ont pas besoin de loi pour exister. Ils sont ou ne sont pas. Les historiens élucident, par leurs travaux et leurs recherches, les conditions dans lesquelles ils se sont produits. Quant aux États, ils rendent des hommages, élèvent des monuments et procèdent à des commémorations. Mais leur rôle n’est pas de dire l’histoire ni de voter des lois reconnaissant tel événement historique. Et pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Qu’attend-on pour légiférer sur le génocide rwandais ? ou sur le massacre de Srebrenica ?
Ah, mais c’est qu’il y avait urgence, comme l’a affirmé hier Patrick Devedjian au micro de BFM-TV : il fallait mettre un terme à l’offensive des négationnistes du génocide arménien dont la vague, paraît-il, est en train de submerger le pays. J’avais bien vu la crise économique, les difficultés de notre système scolaire et deux ou trois autres légers petits problèmes dont la France est aujourd’hui affectée. Mais je n’avais pas remarqué qu’à chaque coin de rue le pays en était à nier en masse le génocide de 1915… Cela m’avait échappé. Pardon.
Le pire, avec les lois « mémorielles », ce n’est pas leur stupidité intrinsèque ni qu’elles desservent l’histoire, elles sont, de surcroît, d’une inefficacité totale. Et c’est la plus grande faute politique qu’un parlementaire puisse commettre : voter une loi qui ne sert à rien. Circonstances aggravantes : le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, avait réuni en novembre 2008 une mission d’information sur les questions mémorielles. Un travail remarquable avait alors été accompli. Le rapport d’information pointait sévèrement les risques contenus dans les lois mémorielles : risques d’inconstitutionnalité, d’atteinte à la liberté d’opinion et d’expression, d’atteinte à la liberté des enseignants et des chercheurs, de remise en cause des fondements mêmes de la discipline historique, de fragilisation de la société française et une source possible d’embarras diplomatique. Et les parlementaires concluaient sagement la mission en rappelant que « le rôle du Parlement n’est pas d’adopter des lois qualifiant ou portant une appréciation sur des faits historiques, a fortiori lorsque celles-ci s’accompagnent de sanctions pénales ». Trois ans plus tard, ils ont tout oublié de leurs bonnes résolutions : quelle mémoire !
L’inanité des lois « mémorielles » n’est plus à démontrer. Il n’a pas fallu attendre la fadaise qu’est la loi Gayssot pour voir Robert Faurisson condamné en France par un tribunal. Depuis 1972, les magistrats disposent de la loi Pleven : elle leur laisse toute latitude pour condamner, au nom de la haine raciale, un négationniste. Si l’on écoute Robert Badinter, qui fut président du Conseil constitutionnel et qui n’est pas le moindre de nos juristes, ces lois dites « mémorielles » ne sont en réalité que des lois « compassionnelles ». Entendez par là qu’un jour on veut se rallier à soi l’électorat feuj, le jour d’après l’électorat arménien. Et demain, ce sera quoi ? Une loi spécifique reconnaissant le génocide des Assyriens d’Irak en 1933 ? Dieu soit loué : le lobby assyrien ne pèse pas bésef dans le corps électoral français. On l’a échappé belle !
Sérieusement, la France n’a rien à voir avec le génocide arménien. L’armée française a juste été, quand il le fallait et là où il le fallait, assez exemplaire. Pourquoi alors voter une loi ? Parce que nous nous sommes subitement découverts une conscience planétaire de la mémoire génocidaire. Alors, le Parlement n’a pas fini de voter : les Amérindiens, les Tibétains, les Cambodgiens, les Bosniaques de Srebrenica, les Tutsis ne méritent-ils pas eux aussi une loi ?
Nos devoirs ne regardent pas seulement le passé. Nos obligations s’exercent envers l’avenir. Il nous faut donc continuer à maintenir la reconnaissance du génocide arménien comme une condition sine qua non de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne – parce que le rapport à la vérité historique est une question de civilisation. Mais ce n’est pas en opposant une vérité officielle française à la vérité officielle turque que nous ferons avancer les choses. Notre rôle est, au contraire, d’aider les Turcs à rompre avec la logique de la vérité d’État : l’homme turc n’est pas assez entré dans une fac d’histoire. Nous, nous sommes en train d’en sortir.
Au lieu d’aller pêcher les voix de l’électorat d’origine arménienne comme l’Assemblée vient de le faire, nous aurions été beaucoup plus avisés de soutenir les écrivains et les intellectuels turcs qui, comme Orhan Pamuk, invalident la vérité officielle et osent parler, dans leur propre pays, du génocide arménien. Soutenons-les, car aucune vérité officielle ne vaut finalement rien, qu’elle soit votée à Paris ou à Ankara.
Voici une petite polémique de Noël comme on les aime. Passons sur le texte punissant la négation des génocides qui met sur les dents l’Assemblée nationale à la veille des vacances parlementaires, je parle du vrai sujet : les Français pris en otage en pleine période des fêtes par les agents de sûreté chargés d’effectuer les contrôles dans les aéroports, grève reconduite depuis une semaine et qui touche Lyon, Nice et, dans une moindre mesure, Roissy.
Les « agents », comme on les appelle, réclament des augmentations de salaires. Le patronat ne lâche rien, le médiateur gouvernemental patine et la politique s’en mêle. A droite, on parle de prise d’otages, on garantit que tous les voyageurs pourront rejoindre leurs familles pour Noël et, sarkozisme oblige, on dégaine une future loi sur un service minimum dans les transports aériens. Enfin, cerise sur la bûche, vas-y que je te déploie des policiers et des gendarmes réservistes dans les aéroports pour remplacer les grévistes.
Tout est réuni pour nous occuper durant cette semaine un peu molle, où le triple A flanche mais pas autant qu’escompté, et où aucun sommet-de-la-dernière-chance-pour-sauver-l’Euro n’est prévu.
Reprenons calmement : cette grève est légale. Un préavis avait été déposé dans les temps, le patronat du secteur a attendu le jour du début du mouvement pour ouvrir les négociations, et une fois les pourparlers engagés, a refusé d’aborder le cœur du problème, c’est-à-dire des augmentations de salaires d’environ 200 euros. Bref, blocage.
Ensuite, on envoie des gendarmes et des policiers (qui, d’après certains de leurs syndicats, ne sont pas très contents de jouer les « briseurs de grève »,) selon des modalités compliquées à définir juridiquement. Pour embrouiller encore les choses, ces fonctionnaires vont avoir du mal à faire le boulot qui a été gentiment concédé au privé en 1996 sous le nom d’« externalisation des contrôles ». A l’époque, les politiques avaient considéré que fouiller les bagages des voyageurs pour vérifier que n’importe qui ne voyageait pas avec n’importe quoi ne faisaient pas partie d’une mission régalienne. Entre parenthèses, le matin du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, ce sont des agents publics qui étaient chargés de ce boulot et donc la panacée n’est pas de ce côté la non plus…
Mais celui qui n’a eu que des relations délicieuses avec ces agents français qui vous font mettre en slip selon leur bon ou mauvais vouloir, et semblent contrôler une valise sur deux me prévienne. Mal payés, certes, mais surtout mal formés, ils constituent une sorte de sous-classe dans la hiérarchie et la pyramide du prestige des aéroports. Parmi les fonctionnaires, les agents d’ADP et des autres aéroports, les salariés des compagnies aériennes, on découvre depuis trois jours qu’il existe un lumpen prolétariat. Il faut dire que ces faits étaient connus bien avant la grève et les fêtes-de-fin-d’année puisqu’un rapport parlementaire récent sur la sûreté aérienne, cosigné par deux député (un PS et un UMP), les avait signalés.
Or, au lieu de prendre les choses par le bon bout, c’est-à-dire obliger le patronat à négocier (oui, « obliger » et « négocier » employés ensemble, ça fait un peu bizarre), de calmer les syndicats et de proposer une solution à 100 euros, on dégaine une loi « service minimum dans l’aérien » qui prendra effet dès le 24 janvier. Toujours cette politique du coup de com’ qui non seulement ne résout rien, mais engendre des dégâts : le texte de loi proposé contient des failles juridiques énormes remettant purement et simplement en cause le droit de grève.
« C’est dur de vivrensemble avec des cons ». Cette amusante formule figurait sur la pancarte confectionnée par Cyril Bennasar lorsque nous nous sommes rendus en bande à la manifestation de soutien à Charlie Hebdo, quelques jours après qu’un incendie eût dévasté le siège du journal, coupable d’avoir déconné avec la charia. Et ces jours-ci, entre les musulmans excités qui ont applaudi à l’attentat − personne, à ce jour, ne sachant qui l’a commis −, les cathos exaltés qui bombardent d’œufs pourris la scène sur laquelle est jouée une pièce qui leur déplaît, les européistes fanatiques qui voient revenir les heures les plus sombres de ce que vous savez parce qu’on ose critiquer la dame de fer allemande et les écolos qui crient au crime contre l’humanité parce qu’un écrivain ose plaisanter sur l’accent de la peste verte (et toc !), les cons, ce n’est pas ce qui manque. Comme disait l’autre, ils volent en escadrille. Et ils se tirent la bourre pour savoir lequel gagnera le pompon de la victime de la plus monstrueuse phobie.
L’ennui, c’est que ces cons, ce sont nos cons. Autrement dit, on n’a pas le choix, c’est avec eux qu’il faut « vivrensemble ». Reste à trouver le mode d’emploi. Cela serait relativement aisé si tout ce petit monde voulait bien admettre qu’en France, on peut être choqué en ouvrant un journal, excédé en allumant sa télé, horrifié en écoutant sa radio, mais que chacun peut également choquer, horrifier et excéder ses contemporains sans crainte de subir les foudres de la Sainte Inquisition. C’est ça la France, un pays où le droit au blasphème est sacré. Ou devrait l’être.[access capability= »lire_inedits »]
Dans l’entretien qu’il a accordé à François Miclo, le professeur Francis Rapp estime que « la nouvelle Inquisition est partout, diffuse et médiatique, intégrée dans les schémas de pensée des uns et des autres comme dans les mentalités ». Toutefois, alors qu’un citoyen australien qui accomplissait le pèlerinage à La Mecque vient d’être accusé de blasphème et condamné pour cela à 500 coups de fouet qui lui seront sans doute fatals, on ne suivra pas l’éminent professeur quand il affirme que « cette nouvelle Inquisition a un pouvoir que l’Inquisition médiévale elle-même n’a jamais eu. » Aussi détestable et pesante soit la nouvelle, elle me semble tout de même plus vivable que l’ancienne. Pour l’instant. Parce qu’au train où vont les choses, on finira peut-être par la regretter pour de bon, la Sainte Inquisition.
« On ne peut plus rien dire ». À ce constat, ressassé sur le mode agacé ou désabusé par la France qui refait le monde dans les bistrots et s’empaille devant la machine à café, il faut ajouter qu’on n’a même plus le droit de rigoler. Alors que toute blague lourdingue, pour peu qu’elle ait été racontée à portée d’oreilles ou de téléphones fureteurs, peut devenir une pièce de l’accusation, on finira par se cacher pour se gondoler, tels les marranes qui célébraient le shabbat dans la protection de l’intimité. Quand on y pense, c’est assez normal : dès qu’on ouvre la bouche, on court le risque d’émettre un jugement qui pourra blesser, énerver voire rendre complètement dingue un de ses contemporains ou, plus vraisemblablement, un groupe constitué en minorité vexée, laquelle pourra à ce titre déployer une hargne légitime à l’encontre du « délinquant par la parole » . Et il faut être honnête, une blague qui ne se moque de personne, c’est moins marrant. Si vous vous êtes tordu de rire en lisant la chronique du Point dans laquelle Patrick Besson imite par écrit l’accent norvégien − en fait germanique − de l’impayable Efa Choly, vous devriez vous inquiéter. Vous êtes sur une pente glissante, peut-être avez-vous dérapé, à moins que vous n’ayez franchi la ligne jaune. Il est remarquable que l’on recoure systématiquement à la métaphore routière pour qualifier le « crime de parole » − rappelez-vous cependant qu’en la matière, on perd tous ses points d’un coup. De même qu’il existe une Ligue contre la violence routière, les innombrables associations dont l’unique objet est de tenir à jour le fichier national des racistes, xénophobes, islamophobes, homophobes et autres germanophobes pourraient se rassembler dans une puissante et vertueuse « Ligue contre la violence verbale » – heureusement, chacune ayant ses victimes de prédilection, cette unification n’est pas pour demain.
À ma connaissance, aucune association n’a encore brandi l’étendard de la lutte contre l’incohérence. Elle aurait pourtant de quoi s’occuper quand la même société peut en même temps regarder de travers ceux qui s’écartent du droit chemin et célébrer ceux qui sortent des sentiers battus, dénoncer l’irrespect et approuver l’irrévérence, s’inquiéter de la « libération de la parole » et se pâmer d’aise dès qu’un artiste rebelle se targue de « casser les codes » − et qui, en général, parvient effectivement à nous les casser. En clair, il y a tabou et tabou, celui qu’on adore briser et celui qu’on redoute de voir vaciller.
D’accord, tout cela n’est pas nouveau, y compris dans ces colonnes où le sujet a déjà été abondamment traité. L’ennui, c’est que la réalité elle-même ressemble à un disque rayé − ce qui n’est guère étonnant dès lors que « l’esprit de gramophone » qui ulcérait Orwell est devenu celui du temps. Alors que la liste des interdits s’allonge en même temps que grandit le nombre des groupes ou personnes habilités à sanctionner les manquements, on est bien obligé de se demander si la liberté d’expression est protégée, menacée ou si elle a déjà été abolie.
Commençons par balayer le mot d’ordre absurde de la « liberté totale » brandi par nombre de mes amis. Trouveraient-ils acceptable que je puisse, dans un éditorial, appeler à tuer tous les coiffeurs ? Toute société se définit par les valeurs qu’elle tient pour inviolables, autrement dit par une forme de sacré. Ainsi le prix que nous accordons à la vie humaine se traduit-il par la prohibition de l’appel au meurtre.
Ne nous gargarisons pas de proclamations gratifiantes. Un monde dans lequel on pourrait tout dire serait irrespirable. En définissant la « libre communication des pensées et des opinions » comme l’un des droits « les plus précieux » de l’homme, la Déclaration des droits de l’homme de 1789 lui confère une dignité particulière. Elle n’en prévoit pas moins que tout citoyen peut-être appelé à « répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Encore faudrait-il, bien sûr, ne pas abuser de l’abus. Parce que ces jours-ci, la roue de l’interdit tourne si vite qu’on ne sait plus où donner de la loi.
Les limites, bien sûr, évoluent − il arrive que nous apprenions de l’Histoire. Hitler n’a pas seulement « déshonoré l’antisémitisme », il l’a rendu illégal − de même que le racisme et toute idéologie dénigrant un homme en raison de ses croyances, opinions ou appartenance, c’est-à-dire de tout ce qui fait son identité. Or, si l’identité a mauvaise odeur quand elle est nationale et française, le propre de notre époque est que chacun croit devoir protéger contre les outrages, manquements et moqueries chaque parcelle de son identité particulière, surtout si celle-ci peut se prévaloir de son statut minoritaire.
« Touche pas à mon Dieu. » Puisqu’il s’agit de définir ce qui est si sacré qu’il faille interdire à son sujet tout questionnement − ne parlons même pas de blague −, on ne s’étonnera pas que des croyants soient toujours aux avant-postes du combat pour faire taire ceux qui ne croient pas comme eux. Vieille affaire : depuis que Dieu existe, on ne rigole pas tous les jours avec lui. Si on a inventé le blasphème, c’est quand même pour punir le blasphémateur.
Seulement, comme le note François Miclo, le blasphémateur d’hier ne tournait pas autour du pot. Il ne se contentait pas non plus de jouer à pipi-caca avec les objets de culte. C’est pour défier Dieu qu’il crachait à la face des hommes. Et pour défier Dieu, je ne sais pas s’il faut le haïr ou l’aimer, mais il faut un peu croire en lui. Ni le caricaturiste de Charlie Hebdo, ni l’auteur de Golgota picnic ne sont des blasphémateurs, d’ailleurs, ils n’en demandent pas tant. Ils ne s’en prennent pas à Dieu, ils ne veulent rien avoir à faire avec lui. Ce qui les intéresse, c’est d’agacer les dents des croyants, et après tout ça ne peut pas faire de mal à ces derniers. J’écoute bien France Inter tous les matins, moi.
Alors, il est vrai que depuis que Dieu est mort (ne vous énervez pas, je veux juste dire qu’il a cessé de s’occuper en direct de nos petites affaires), le blasphème a moins de gueule. En investissant toutes les sphères de l’activité humaine, il a gagné en territoire, mais perdu en charge, subissant, comme toute chose humaine, la dure loi de l’entropie. Il passe à la télé, procurant à chacun des frissons de plaisir ou de rage. En fait de subversion de l’ordre établi, il se contente souvent de faire hoqueter le bourgeois. L’ami Leroy assure que la littérature est en soi un blasphème contre son époque. Concernant les nôtres (l’époque et la littérature), on me permettra d’être sceptique.
On peut aimer la liberté sans se pâmer devant tout ce qu’elle permet. Or, la transgression est un alcool fort. Résister à ses séductions n’est pas facile, surtout quand les affirmations les plus comiques ou les plus dingues sont proférées avec une impayable gravité. Pour échapper à l’étouffoir, tout esprit libre peut être tenté de piétiner sans discernement tout ce que révèrent ses contemporains. Mais voilà, on ne bataille pas contre la bien-pensance en abdiquant sa faculté de penser. Bref, ce n’est pas parce qu’il y a des cons en face qu’on est un génie.
Les subversifs subventionnés adoreraient qu’un procureur pointe sur eux un doigt accusateur. Mais le Pinard ne fait pas le Baudelaire. Alors qu’il s’apprêtait à accueillir à Paris le spectacle qui avait enflammé Toulouse, ou tout au moins quelques centaines ou milliers de Toulousaines et de Toulousains, Jean-Michel Ribes frétillait à l’idée de pouvoir bientôt s’inscrire dans les pas de Galilée et de Voltaire. « Vous allez voir, ce sera énorme », disait-il, en cachant mal sa joie quand on lui demandait s’il redoutait les manifestations. Si les groupuscules cathos-susceptibles avaient de l’humour, ils lui auraient infligé le pire châtiment qui puisse se trouver : le silence.
Sauf à insulter la logique, on ne peut pas affirmer que rien n’est sacré et continuer à croire au sacrilège comme d’autres au miracle. Face aux idoles de pacotille dont se contente notre époque, pas besoin de dégainer les grands mots, ni de sortir la métaphysique des grands jours. Il suffit de déconner. Certains ont du talent, d’autres pas ; certains sont drôles, d’autres non. Peu importe. Déconner est un droit pour tous. Comme le mauvais goût. Comme l’humour pas drôle. Et qu’on ne nous dise pas que c’est un droit mais que quand même… Ici, il n’y a pas de « mais ». Il nous faut défendre la liberté des imbéciles et des salauds, des provocateurs de bac à sable et des ricaneurs de seconde zone, tout simplement parce que c’est la nôtre.[/access]
Avec Alma, Rodrigo Blaas signe une méditation féérique sur l’enfance. Si vous voulez briller devant vos invités au prochain réveillon, vous pourrez parler aussi de la mimesis, vieux geste platonicien qu’illustre excellemment ce petit film d’animation. Sinon, si vous avez de la lumière à la maison et que vous n’avez pas besoin de briller, vous vous contenterez, comme nous, de trouver les images et l’histoire très belles. Alma Réalisé par Rodrigo Blaas.
Ils louchent sur le Maroc. Avec gourmandise, les investisseurs étrangers sont de plus en plus nombreux à envisager de placer leurs fonds au royaume de Mohamed VI. C’est du moins le constat d’une partie de la presse marocaine, qui compile une série de rapports élogieux sur le bilan économique du pays et ses perspectives de développement. Avec 8 % d’investissements étrangers supplémentaires en 2010, le Maroc passe ainsi devant l’Afrique du Sud et se hisse à la première place d’un classement établi sur ce critère par le FDI-Intelligence, la division « investissement étranger » du Financial Times.
Derrière cet enthousiasme se cache bien évidemment l’espoir que ces performances conjureront la peur de la révolution après la chute des régimes tunisien, libyen et égyptien tandis que se poursuivent des guerres civiles au Yémen et en Syrie. Au Maroc, l’effervescence arabe avive les craintes des uns et les espoirs des autres. Dans ce contexte, certains projets ambitieux semblent avoir un rôle et un seul : faire rêver, rassurer, se rassurer. C’est notamment le cas du Casablanca Finance City qui ne vise pas moins que de transformer cette ville en porte financière vers l’Afrique, une sorte de « hub » régional pour sociétés financières attirées par les avantages fiscaux.
Les négociations sur un accord de libre-échange entre le Maroc et le Canada s’inscrivent dans cette logique. Cerise sur le gâteau : le vent de dynamisme qui souffle sur le royaume concerne aussi le domaine sportif : la Fifa a confirmé samedi dernier que le Maroc accueillira la prochaine Coupe du Monde des Clubs de football en 2013-2014…
Mais ce miracle annoncé a pourtant un air de déjà vu. Il a y deux ans à peine, c’est la Tunisie de Ben Ali qui forçait l’admiration. Avant de connaître une révolution. Et de voir son PIB plonger de 7,8% au premier trimestre de cette année.
Mohamed VI connaîtra-t-il le même sort que Ben-Ali ? Contrairement à l’Egypte, à la Tunisie, à la Syrie et à la Libye, le Maroc n’est pas une république » ni un régime semi-militaire issu des révolutions des années 50 ou 60. Considéré comme ringard pendant les décennies révolutionnaires,le monarque résiste beaucoup mieux que le dictateur et se montre mieux à même d’absorber les mécontentements. « Tandis que le roi conserve le contrôle ultime, le pouvoir est plus diffus et donc les dirigeants sont capables de détourner certaines critiques » juge Robert M. Danin, analyste au Council on Foreign Relations. Les monarchies arabes sont créditées d’une légitimité dont les « fausses Républiques » ne bénéficiaient pas. Ce qui ne les place toutefois pas à l’abri des troubles, constatés tant au Bahreïn qu’en Arabie Saoudite, mais leur permet de mieux les gérer, et surtout de se lancer dans des processus de transition pour canaliser la contestation sans perdre leur identité.
Le 1er juillet 2011, le roi Mohamed VI renonçait ainsi, de sa propre initiative, à une partie de ses prérogatives. Et obtint un franc succès. La nouvelle Constitution proposée a recueilli plus de 90 % des suffrages. Elle prévoit que la gestion du pays sera en partie confiée à un Premier ministre, nommé par le roi, mais issu de la majorité parlementaire.
Pour le moment, les opposants du Mouvement du 20-Février ne sont donc pas parvenus à changer le régime en profondeur. Pire encore pour le camp hétéroclite des républicains, le Mouvement vient de perdre son aile islamiste : l’organisation Justice et Spiritualité a annoncé sa défection avant-hier. Ses militants étaient les seuls à dénier radicalement au roi sa légitimité, contrairement aux islamistes monarchistes du Parti de la Justice et du Développement (PJD), sorti vainqueur des récentes législatives marocaines.
En plus de la City, le Maroc compte donc importer du Royaume-Uni son modèle de monarchie constitutionnelle. Cela pourrait éviter à Mohamed VI de subir le sort peu enviable de Hosni Moubarak, Ali Abdallah Saleh et peut-être bientôt Bachar Al-Assad.
L’Indonésie est un pays particulièrement compliqué, composé de 17.508 îles à la végétation luxuriante, quasiment toutes désertes, qui s’étendent de part et d’autre de l’équateur. Dans les forêts infinies les orang-outans prospèrent avec indécence. Les femmes y sont sublimes, ainsi que les oiseaux ; on y trouve récifs coralliens, mangroves profondes, parc nationaux, et les hommes portent des chapeaux pittoresques. Et parfois amusants. La religion très majoritaire y est l’Islam, ce qui en fait – au vue de sa population surabondante – le premier pays musulman du monde.
C’est là que les problèmes des punks commencent. L’AFP nous apprend que la province d’Aceh a lancé il y a quelques jours une vaste et parfaitement inédite opération anti-punks. Ainsi, plus d’une soixantaine de punks – intrinsèquement révoltés tout autant qu’ironiques comme le veut leur indicible religion – qui assistaient paisiblement à un concert ont été arrêtés par la police car ils contrevenaient à la charia (en vigueur dans le secteur) ; ils ont ensuite été placés d’office en « rééducation ». Le concert en question, précisons-le, avait pour but caritatif de récolter des fonds en faveur des orphelins de Sumatra. Région durement frappée par le tsunami de noël 2004.
« Nous craignons que leurs actions viennent perturber l’application de la charia », a expliqué à l’agence Illiza Sa’aduddin Djamal, maire adjoint de Banda Aceh. Les punks ont donc été contraints de participer à un stage de rééducation de dix jours, sous contrôle de la police, avec pour objectif premier : la repentance… Première étape castratrice : les punks se sont fait d’autorité raser la crête. Seconde étape bienvenue, un grand bain dans un lac naturel de la région. Car oui, la charia ne tolère ni les exhalaisons douteuses, ni les cheveux peroxydés rebelles à la simple description. Les contrevenants dépouillés de leurs frusques anarchistes – et tristes comme des sous neufs – ont été revêtus d’habits islamiques réglementaires et ont été obligés d’assister à une séance de prières. « Le but est de les arracher à leur comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire », précise le chef de la police, Iskandar Hasan. Un militant local des droits de l’Homme, Evi Narti Zain, a condamné l’arrestation : « Etre punk est un mode de vie et les punks vivent de par le monde sans porter préjudice à qui que ce soit ». Mais qu’est-ce qu’un policier pratiquant peut comprendre à ce cri : « No Future » ?
Pour l’heure nous n’avons aucune nouvelle des punks en cours de « rééducation ». Les crêtes rouges et vertes commencent-elles à repousser ? La déglingue à la Alain Pacadis refleurit-elle ? Qui sait ? Cette sinistre mésaventure – sur fond d’application de la charia – laisse rêveur à propos de « l’Islam modéré » dont se targue ce pays particulièrement compliqué, composé de 17.508 îles à la végétation luxuriante. On craint le pire pour les punks libyens, tunisiens égyptiens, et même bientôt pour les Iroquois syriens…