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Donne-nous aujourd’hui notre bourreau quotidien

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Ponce Pilate et Le Christ

Depuis l’incendie, en 1988, d’un cinéma à Saint-Michel en protestation contre la projection du film de Scorsese La Dernière tentation du Christ, ils étaient portés disparus. Les « intégristes catholiques » ne servaient plus dans les médias que d’alibi fantomatique à ces nombreux commentateurs qui tenaient à toute force à mettre un signe égal entre les fous de Dieu qui se réclament du christianisme et ceux qui invoquent Allah.
De l’autre côté, idem. Privés de proies, les bouffeurs de curés étaient contraints de manger maigre ou de se reconvertir dans l’imam, généralement beaucoup plus coriace. Et voilà que des cathos en peine de visibilité médiatique viennent leur donner l’occasion de faire bombance.
Tout à son souci de sauver la laïcité horriblement menacée par trois gandins et deux péronnelles en train de prier, le militant anti-catho ne recule devant aucune outrance. « Néron, reviens, y’a encore des chrétiens ! », ou encore « Deux planches, trois clous, voilà la solution ! », entendait-on à Toulouse devant une assemblée de jeunes gens en prière gonflés d’orgueil en voyant leur sort assimilé à celui de ces martyrs dont le sang est la semence de l’Église.

Sur les sites tradis, on pousse aussi l’indécence assez loin en n’hésitant pas à faire le lien entre les manifestants arrêtés par la police ou insultés par les contre-manifestants et le sort tragique des chrétiens d’Orient.
Sur l’autre rive, encore, il n’est pas jusqu’à l’excellent Pierre Jourde qui ne sombre dans l’hystérie victimaire, dénonçant sur son blog les « fascistes catholiques » qui menacent − quelle horreur ! − de venir prier devant l’endroit (l’ancien réfectoire d’un ancien couvent parisien) où il organise des lectures pornographiques dans le cadre de son festival, excellent lui aussi[1. J’y étais il y a deux ans pour écouter de merveilleuses lectures de Bloy, Daudet, Céline ou Muray.]. Comment renoncer au doux et inoffensif plaisir d’avoir les fascistes contre soi ?[access capability= »lire_inedits »]

Tous les spectres tragiques de l’histoire passée et présente sont convoqués par les protagonistes d’une minuscule comédie. Car lorsque nul sang ne coule, comment échapper à l’impression d’assister à une comédie surjouée et grotesque ? On connait la phrase de Marx selon laquelle les événements historiques adviennent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Contrairement à ce que pense peut-être Michéa, il n’y a pas que les riches et les puissants qui sachent faire preuve d’indécence. L’homme du commun aussi. Réclamer pour soi le statut de victime, hurler à la « christianophobie » ou au fascisme alors que rien ne se passe, sinon de pacifiques attroupements d’un côté et quelques provocations éculées de l’autre, c’est tomber dans l’indécence. Quelle tristesse de voir certains cathos rejoindre la vaste course à l’échalote contemporaine pour l’obtention du statut de vraie victime. Le victimisme est la religion contemporaine à laquelle ces indignés se sont apparemment convertis sans s’en rendre compte. « Cathos tradis » peut-être, mais bien de leur temps.

Faut-il que nous autres catholiques calquions notre comportement, la violence en moins (ce qui n’est pas un détail) sur cette minorité de musulmans qui se sent autorisée, au nom de la lutte contre l’« islamophobie », à tous les débordements lorsqu’on s’en prend à son prophète ? Faut-il rappeler qu’à la messe, chaque dimanche, nous nous déclarons pécheurs et non victimes ? Que l’idée du Christ attaquée par les crétins ignares et provocateurs à deux balles de Golgota Picnic ne saurait en aucune façon être assimilée à la Sainte Face[2. Quant au spectacle intitulé Sur le concept du visage du fils de Dieu, il ne me semble en aucune façon offensant pour un catholique de bonne foi.]?

Golgota Picnic : quelques hurluberlus hirsutes et désœuvrés qui traînent sur une scène dévastée. L’image abjecte d’un monde déserté par toute spiritualité plutôt qu’une attaque d’une portée quelconque contre le christianisme. Une preuve par l’absurde de la nécessité de la transcendance. Une vaine insulte à la beauté du monde qui ne révèle que sa propre hideur. Laissons les morts enterrer les morts.

Quel sens a donc ce brouhaha ? À écouter les uns et autres, on est pris par l’impression que chacun jubile à l’idée d’avoir enfin son persécuteur. Un bon gros méchant qui nous en veut, surtout si l’on s’en sort sans le moindre bobo réel, c’est quand même beaucoup mieux que la cruelle indifférence que nous manifeste chaque jour un monde qui s’éloigne sans drame apparent de son passé chrétien.

Le plus étonnant pour moi a été d’entendre certains, dans les médias « officiels » (France Inter par exemple) « prendre en compte les sentiments des croyants blessés ». Voici que les élites déchristianisées de notre pays se penchent avec une commisération vaguement condescendante sur les petits bobos symboliques un peu étranges des minorités de croyants. Assisterions-nous dans notre belle République, toujours très libérale dans ce domaine, à la naissance d’un nouveau droit humain, celui de se déclarer à la face du monde minorité la plus persécutée de la planète ? Après tout, pourquoi seuls les communautaristes musulmans, féministes et homosexuels pourraient-ils jouer les offusqués ? Pourquoi le droit d’être une victime de la « stigmatisation médiatique », voire étatique, serait-il réservé à quelques minorités privilégiées ? Puisque les cathos sont en passe de devenir une minorité comme une autre, ils devraient eux aussi avoir le droit de se sentir offensés une fois de temps en temps. La culture d’État et les publicitaires devront-ils, dans l’avenir, blasphémer à parts égales contre toutes les religions présentes dans l’Hexagone, tandis que le CSA procédera aux vérifications nécessaires ? Ainsi les indignés de toutes les cités célestes et terrestres pourront-ils s’offrir pour pas cher une petite cérémonie d’indignation collective. En tant que catholique moi-même, je l’avoue bien humblement, il m’arrivait de me sentir un poil jaloux lorsque l’islam détenait un quasi-monopole sur le marché du blasphémé.

Émile Durkheim définissait le crime comme un moment de la peine. Les sociétés humaines s’éprouvent comme société lorsqu’elles répriment certains actes qui leurs semblent particulièrement odieux. C’est dans la chaleur que suscite en elles le châtiment que les communautés humaines se fondent et se refondent. En ce sens, il serait possible de considérer les manifestations de certains catholiques contre la « christianophobie » comme une étape dans le processus de fractionnement du corps politique français. Pour certains mouvements proches de la Fraternité Saint-Pie X, le combat commun des « cathos tradis » et des cathos tout court serait l’occasion de faire bouger les frontières assez étanches qui les séparaient naguère et de refonder la communauté catholique. Faire de la dénonciation du blasphème et de la « christianophobie » le cœur de l’action des catholiques dans la sphère publique reviendrait à accepter de devenir une communauté minoritaire comme une autre, dans une société dont la culture dominante, déchristianisée et ignorante de son propre passé, serait de plus en plus étrangère au Christ.[/access]

 

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Vite payé, vite mangé, vite aliéné

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Photo : Szymon Kochanski

On sait que les conditions de travail dans la grande distribution relèvent de plus en plus du parcours du combattant. On s’étonnera d’ailleurs, à quelques rares exemples, du peu de pugnacité de la part d’employés qui ne sont pas soumis au chantage de la délocalisation mais acceptent la dégradation de leurs conditions de travail au quotidien[1. Allant des douceurs du temps partiel imposé au remplacement par des caisses automatiques.]. Celles qui les renvoient chaque jour un peu plus à cette « obsolescence de l’homme » dont parlait Günther Anders dès l’après-guerre dans un monde de plus en plus mécanisé. Ainsi, la caissière, pardon, l’hôtesse de caisse, ne se rend pas toujours compte de son pouvoir de nuisance potentiellement aussi fort que celui d’un agent de sécurité dans un aéroport.

Or, la grande distribution prend des allures de vitrine sociale si on la compare à la restauration rapide. Le fast-food, on le sait, est la providence des étudiants pauvres et des mères célibataires sans diplômes. On commence à y manger parce que c’est pas cher et on finit dans les cuisines à fabriquer à la chaîne du cheese burger accompagné d’un Coca XXL.

Mais la grande distribution et la restauration rapide ont en commun de réaliser des bénéfices colossaux – notamment en pressurant le plus possible le coût du travail – tout en voulant qu’on les aime. Du coup, ils se présentent dans de nombreuses campagnes de communication comme des « acteurs citoyens », créant du « lien social. » Qui a vu les gens un samedi après-midi faire leur course loin des centres villes dans des zones commerciales ou une bande de jeunes manger dans un fast-food comprend l’ironie de la chose, pour ne pas dire son hypocrisie antiphrastique.

Comme le droit de grève est de fait impossible à exercer dans le secteur privé, et que si par hasard il l’est, on envoie la police car il ne manquerait plus qu’une grève gêne, il reste la Justice. Les dernières décisions favorables aux salariés ces derniers temps ont la plupart du temps été le fait des tribunaux. Que des magistrats soient les derniers remparts du droit du travail devrait peut-être nous interroger sur la qualité du dialogue social qui fut pourtant, à une époque le socle idéologique de François Fillon. En l’occurrence, le droit vient d’être dit par le tribunal des Prud’hommes de Guingamp dans une affaire emblématique mais traitée cependant avec une grande discrétion médiatique. Une ancienne directrice d’un restaurant franchisé Mac Donald vient d’être indemnisée à hauteur de 125 000 euros au titre d’heures supplémentaires impayées et 130 000 euros au titre de journées de congés compensatoires. 250 000 euros, à ce niveau, c’est un record.

C’était pourtant une belle histoire, une success story telle qu’aime à la raconter l’enseigne au Clown, qui se vante par ailleurs d’embaucher 80% de CDI. Seulement, l’employeur de la salariée en question, qui a la franchise de quatre MacDo en Bretagne, avait dû l’oublier. Embauchée en 99, devenue directrice entre 2006 et 2010, cette salariée d’après les représentants syndicaux CFDT[2. Qui ne sont pas des voyous bolchéviques] aux Prud’hommes, « était soumise à des pressions énormes et se trouvait sous l’emprise totale, ne réalisant même pas ce qui lui arrivait »

Ce qui est une assez bonne définition de ce que l’on appelait autrefois, en termes marxistes, l’aliénation. Et il faut croire que ça existe, l’aliénation : la preuve, ça peut coûter un quart de million d’euros à un employeur.

Démocratie mon amour sur Arte

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Quel est le point commun entre la Tunisie, la Russie, la Turquie, l’Inde, les Etats-Unis et le Maroc ? Ils font partie des vingt pays qui changeront – ou pas – de gouvernement par la voie des urnes pendant l’année. On pourrait ajouter qu’ils incarnent différents niveaux sur l’échelle de Richter de la démocratie : balbutiante ici, ancienne ailleurs, parfois menacée, toujours imparfaite.

Daniel Leconte, producteur bien connu des soirées Thema d’Arte, sait bien que des bulletins de vote et des caméras ne suffisent pas à la définir. Il a voulu comprendre comment le même mot pouvait désigner des réalités aussi diverses tout en suscitant une ferveur comparable (même si on imagine bien que les Américains sont un peu plus blasés que les Tunisiens). Grâce au principe du carnet de route, les équipes parties explorer « le pire régime à l’exception des autres » évitent autant l’écueil du didactisme que celui du prêchi-prêcha.

Dans le premier film, consacré à la Tunisie, les témoignage de jeunes filles qui découvrent la liberté de se voiler, de femmes qui redoutent d’avoir à le faire, et de bien d’autres acteurs anonymes et célèbres posent la question de la possibilité d’émergence d’un islamisme démocratique. Mais tout l’intérêt de ce travail, c’est qu’il se garde bien de donner une réponse.

Tunisie : mardi 10 janvier, 22h35 Arte
Russie : 28 février 2012, ARte

Toutes les fautes financières de l’UE sont parties de la City

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La City de Londres. Photo : Ben Rimmer.

Hervé Juvin est économiste et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le renversement du monde (Gallimard, 2010) et milite au sein de l’association Manifeste pour un débat sur le libre échange.

Coralie Delaume. L’euro vient d’avoir dix ans mais cet anniversaire a été célébré dans l’inquiétude plus que dans la joie. Le dernier « sommet de la dernière chance » a abouti a un accord dit « 17 + ». Cet accord va-t-il contribuer à sauver notre monnaie ou est-ce un leurre ?

Hervé Juvin. Les sommets dits « de la dernière chance » se suivent et se ressemblent… et la presse anglo-américaine n’a pas tort de considérer qu’aucun sommet n’a apporté la solution à la crise de l’euro ! Pourquoi ? Parce que ce qu’il est convenu d’appeler la crise de l’euro est un effet de la crise américaine et de l’insoutenable explosion financière anglo-américaine.

Il n’y a donc pas crise européenne à proprement parler ?

Disons qu’il y a bien un problème d’excès de dépenses publiques en Europe. De même, il y a bien un problème avec l’euro-mark, surévalué pour les pays du Sud. Mais cela seul ne justifie pas la crise actuelle.
Pour les « eurosceptiques », le mal est dans le principe même de l’Union monétaire, qui serait proche de l’explosion. C’est ce que répètent semaine après semaine les grands quotidiens et magazines anglo-américains, avec une constance qui relève de l’idéologie, ou du rideau de fumée. En réalité, la décomposition politique américaine est probablement bien plus avancée et plus grave que la crise européenne, et les banques américaines bien plus en risque que leurs homologues européennes : si elles avaient à faire jouer les CDS (credit default swap) , la totalité du système bancaire américain exploserait. Pour les « euroconfiants », l’Europe progresse à son rythme et selon ses règles, en prenant son autonomie à l’égard des modèles, des systèmes et des diktats anglo-américains. Si Hermann van Rompuy peut dire que l’année 2011 fut « annus mirabilis » pour l’UE, c’est parce qu’il juge que l’accord de décembre engage celle-ci sur la voie de la convergence fiscale, de la cogestion budgétaire, redonne aux pays fondateurs leur rôle, assure peu à peu l’autonomie de l’Europe à l’égard des agences de notation, des marchés anglo-américains, et éloigne de l’Union les prédateurs comme la Grande-Bretagne, la Tchéquie et quelques autres inféodés à Washington. Crier ainsi victoire demeure toutefois prématuré. Nous verrons en 2012. Car ce qui se joue ici n’est pas économique mais politique.

Comment analysez-vous la crise européenne de la dette ?

Les Américains ne veulent pas payer l’impôt, les Européens ne peuvent plus payer l’impôt ! La fuite en avant des dépenses publiques (folie des collectivités territoriales en France, suradministration, multiplication des assistances inconditionnelles, etc.) est insoutenable.
Elle ne suffit pourtant pas à expliquer la crise de la dette, d’autant que, à la différence de la Grèce, dans la plupart des pays européens, et notamment en France, la machine fiscale fonctionne, et fonctionne bien : peu d’argent échappe à l’impôt.

Folie dépensière, donc. Mais alors, comment expliquez-vous qu’un pays aussi endetté que le Japon, par exemple, ne connaisse pas les mêmes problèmes que l’Europe ?

Prenons l’exemple de la France. Deux erreurs y ont été commises. D’abord, celle du recours massif aux capitaux extérieurs pour financer la dette. L’Agence France Trésor s’est félicitée que 70 % de la dette publique de la France soit détenue à l’étranger ! C’est oublier qu’une dette détenue par les nationaux n’est rien d’autre qu’un impôt différé, et que l’inflation peut la réduire. A l’inverse, une dette détenue majoritairement à l’extérieur reste une dette, et le défaut est le seul moyen de la diminuer vraiment. En interdisant à nos résidents d’acheter des titres de dette publique, nous avons bradé la souveraineté nationale pour quelques points de base de taux d’intérêt en moins ! Le Japon, bien plus endetté , n’a pas de problème parce que 90 % de sa dette publique est détenu par ses propres résidents ! Seconde erreur : l’achat de la paix sociale par l’argent public, non contrôlé et non administré, comme le démontre la politique du financement associatif aussi bien que celle de l’assistance, avec les effets de rente auxquels les deux donnent lieu, et qui vont être, plus que la dette, à l’origine de la grande colère des classes moyennes à venir.

Comment doit-on interpréter l’attitude du Royaume-Uni : son comportement de « cavalier solitaire » est-il le fait d’un égoïsme condamnable ou défend-il légitimement ses intérêts nationaux ?

David Cameron a été élu avec l’argent de la City, notamment des hedge funds, et défend des intérêts particuliers qui se confondent de moins en moins avec ceux de la Grande-Bretagne : ceux de la minorité dont l’argent décide des élections. Toutes les fautes commises par les pays de l’Union en matière financière sont parties de la City, à commencer par les fameux « trois D » – déréglementation, désintermédiation, décloisonnement – du Big Bang de 1986 , qui ont détruit les institutions boursières continentales, et avec elles la confiance des investisseurs. La City est un lieu funeste où la finance criminelle a libre cours, et qui n’a pas sa place en Europe.
Dans le même temps, la politique traditionnelle anglaise reprend son cours. Elle a toujours consisté à briser tout projet d’union de l’Europe continentale, considéré comme une menace pour l’indépendance britannique. Avec le concours intéressé des Etats-Unis, elle est toujours parvenue à casser l’unité de l’Europe. Nous verrons bientôt si elle y parvient une fois encore.

Cette attitude a priori égoïste des anglais ne témoigne-t-elle pas d’un échec patent de l’Europe post-nationale ? Paradoxalement, n’assiste-t-on pas, à mesure que les Etats se départissent de pans entiers de leur souveraineté (monétaire, budgétaire), à un réveil des nations d’Europe ?

Le mouvement est en effet contradictoire, et les débats qui ont pris un tour imprévu autour du « directoire allemand » imposé à l’Union par la seule puissance qui affirme avec constance une stratégie d’autonomie à l’égard de la finance anglo-américaine, sont frappants. La résurgence des sentiments nationaux est brutale, notamment en France à l’égard et de l’Allemagne – Bismarck, les casques à pointe – et de l’Angleterre – Jeanne d’Arc, Toulon. Ceci devrait conduire à réfléchir davantage ceux qui saluent la sortie de l’Angleterre de l’Union et accueillent avec plaisir l’ordre allemand en Europe continentale. Les Français sont-ils gouvernables comme les Allemands ? Il y a quelques raisons d’en douter. Il y a quelques raisons d’estimer que nous nous trouvons devant des choix historiques, devant lesquels nos dirigeants, hommes de tactiques et d’habiletés plus que de vision et de conviction, sont singulièrement démunis. Il y a aussi quelques raisons de considérer que l’état d’apesanteur politique dans lequel la naïveté mondialiste et sans-frontièriste a tenu la majorité des européens – le monde est une grande famille, et autres poncifs – n’aidera guère à répondre à des questions dont il a été répété sur tous les tons qu’elles ne se posaient pas – par exemple, celles de la souveraineté nationale.
Eh bien si, ces questions se posent ! Et nous n’en avons pas fini avec notre condition politique, malgré les sottises déversées depuis des décennies sur l’unité planétaire et la démocratie mondiale !

Mais comment l’Europe peut-elle encore renouer avec sa condition politique ? Ne sommes nous pas d’ores et déjà en train de sortir de l’Histoire ?

Les épreuves, les crises, les guerres, rappellent toujours que l’homme ne vit pas seul et que l’individu n’est rien sans l’infrastructure omniprésente des institutions et des systèmes qui assurent sa survie. C’est le point aveugle de l’idéologie des droits de l’homme : l’homme moderne est certes un homme qui a des droits, mais encore faut-il dire qui assure ces droits, qui organise et qui paie.
La vérité est que ces droits lui sont assurés par la société politique dont il est membre, dans un cadre défini dans l’espace par la frontière, et dans le temps par l’identité. L’Europe, en devenant la zone la plus ouverte du monde à tous les courants de capitaux, de biens, de services et d’hommes, a voulu rompre avec sa condition politique, refuser de se donner une frontière et d’affirmer son identité. Quel exemple significatif que ces billets sans visage pour l’euro ! Pourtant, l’histoire est en marche. L’Europe va devoir dire ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Selon l’intuition du philosophe Rémi Brague, elle se fera bien davantage en se séparant de ce qui n’est pas elle qu’en s’unissant à l’intérieur. C’est le défi d’une citoyenneté européenne à venir.

Omelette norvégienne

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Il aura sans doute été l’homme de l’année écoulée. Evidemment il n’y a rien de très héroïque à assassiner des adolescents au fusil d’assaut Ruger, mais le problème n’est pas là. Le drame du 22 juillet 2011 est assurément un crime politique, commis par un individu assumant ses actes, les justifiant à l’avance par un « mémorandum » aussi colossal que délirant – mais d’un délire rationnel -, ayant préparé et planifié soigneusement son forfait et sa défense future: la défense de sa patrie voire de la civilisation occidentale et d’énumérer les griefs, renoncements, lâchetés et haines diverses qui le motivent. Or la justice de son pays lui a refusé toute justice, le considérant irresponsable de ses actes, comme au bon vieux temps des dissidents soviétiques expédiés à l’asile pour qu’enfin ils se taisent.

Le caractère terrifiant du crime commis et assumé n’est presque rien à coté du déni de justice asséné par un Etat démocratique et par l’intelligentsia de mon propre pays muette comme un charnier cambodgien. Les droits-de-l’hommistes et leurs affidés en pleurs n’ont pas cru bon de voir la forfaiture, le regard non pas fixé sur la ligne bleue des fjords mais sur les rébellions des peuples musulmans en mal de charia.

Aveuglement criminel : le même qui provoqua le carnage; l’assourdissant silence justifie et légitime à lui seul le fait criminel. Si Anders Breivik est fou, tous les assassins politiques le sont, terroristes de toutes origines et obédiences, l’ineffable Carlos dont on nous rebat les oreilles est l’Ubu-roi de l’asile.

Au pays des luthériens il est de bon ton de balayer le Mal sous le tapis, tout en cherchant des poux dans la chevelure du reste du monde.

« L’Inquisition est de retour ! »

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Source : http://pasidupes.blogspot.com

Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, Francis Rapp est né à Strasbourg en 1926. Engagé très jeune dans la Résistance alsacienne, il compte parmi nos grands historiens français, spécialiste de l’histoire du christianisme européen et de l’Allemagne médiévale. On lui doit des ouvrages de référence parmi lesquels Le Saint-Empire romain germanique, d’Otton le Grand à Charles Quint (Points Histoire, Seuil).

François Miclo. Quel sort le christianisme a-t-il réservé aux images au cours de son histoire ?
Francis Rapp. La situation est différente en Orient et en Occident. Chez les orthodoxes, l’icône a un statut particulier. Pour l’iconographe qui la réalise comme pour celui qui la vénère, elle est un objet de piété et de mystère. C’est un vecteur qui permet au croyant d’accéder à la figure sainte qui y est représentée. Son rôle est si important en Orient que c’est l’iconoclasme − et aucune autre question − qui a plongé l’Église orthodoxe dans une crise dramatique aux VIIIe et IXe siècles. L’Occident chrétien a longtemps accordé la même importance à l’image. Puis, à partir de la fin du XIIIe siècle, au moment où apparaît le mouvement franciscain, l’image religieuse s’inscrit dans un décor précis − pensons aux fresques de Fra Angelico. Elle devient ornementale. Elle se fait plus évocatrice et plus pédagogue. L’image, c’est la méthode globale dont le clerc médiéval dispose pour enseigner la foi chrétienne. Dans le même temps, le dolorisme apparaît, tandis que se multiplient les représentations de la Vierge à l’Enfant : l’image s’adresse désormais à l’affectivité.

Et cette évolution se produit sans heurts ?
Loin de là. Il y a, dans l’histoire de l’Occident chrétien, une tension permanente entre les tenants de la dévotion aux objets de piété et les tenants d’un évangélisme radical, qui dédaignent et condamnent tout ce que la tradition a mis en place de dévotions et de pratiques.[access capability= »lire_inedits »] « Superstition », disent-il. C’est très net chez les Vaudois : à la fin du XIVe siècle, des chroniques strasbourgeoises rapportent que, lorsqu’un Vaudois entre dans un foyer où sont accrochées des images pieuses, il les arrache. C’est, pour l’heure, un iconoclasme contenu à la sphère domestique. Il faudra attendre le début du XVIe siècle et l’avènement du protestantisme pour que ce mouvement qui proscrit les images se généralise à la société entière.

Les débuts de la Réforme s’accompagnent de scènes effroyables d’iconoclasme…
Oui, avec toutefois des nuances de taille. Prenez deux grands foyers de la Réforme au XVIe siècle : Bâle et Strasbourg. Dans les deux villes, on veut purifier les églises de l’idolâtrie. À Bâle, la population met à sac la cathédrale et les églises de la ville. Les images saintes font l’objet d’actes de destruction méthodique et de grande ampleur. On brise les statues, on les décapite. À Strasbourg, le mouvement est beaucoup plus modéré. Dans un souci d’équilibre et d’ordre, le magistrat de la Ville annonce qu’il s’acquittera lui-même de la tâche. En réalité, il ne détruit quasiment rien et remise les œuvres d’art dans des réserves. Les pouvoirs publics jouent ici un puissant rôle de modérateur de la tension religieuse.

Pourquoi la Réforme donne-t-elle lieu à une telle violence envers les images saintes ?
Il y a, tout particulièrement chez Calvin, un désir manifeste de pureté de la foi, très méthodique et systématique. Chez Luther, on assiste plutôt à un retournement de dévotion. Le grand historien Hermann Heimpel écrivait : « Die Bilderstifter waren die Bilderstürmer. » (Ceux qui offrent les images sont les mêmes que ceux qui les détruisent.) Instruits par les prédicateurs de la vanité de leurs anciennes dévotions, les iconoclastes redoublent de ressentiment et de fureur. On leur avait fait croire que la vénération des images pieuses contribuerait à sauver leur âme : eux dont la vie est tout entière vouée au Salut découvrent que ce n’est pas le cas. Une violence terrible s’empare alors d’eux. Elle est à la hauteur de leurs désillusions : ardente, destructrice, révolutionnaire.

En ce cas, les islamistes qui incendient le siège de Charlie Hebdo sont-ils de lointains descendants de Calvin ?
Certainement, mais vous me pardonnerez de ne pas aller jusqu’à parler de calvinisme islamique. Il y a une différence radicale entre le christianisme et l’islam. Pour les musulmans, Dieu occupe tout l’espace. Il est doté d’une extraordinaire puissance à laquelle on ne peut, en aucun cas, se dérober : islam veut dire « soumission ». Dans l’horizon juif et chrétien, ce n’est pas l’obéissance aux diktats divins qui prévaut, mais l’Alliance. Elle est au cœur de la foi. Prenez ce passage fondamental de la Genèse, quand Abraham demande à Dieu d’épargner Sodome : « Feras-tu aussi périr le juste avec le méchant ? Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville : les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? » Abraham négocie comme un marchand de tapis ! Il ne se soumet pas au Très-Haut, mais essaie de le rallier à ses arguments. C’est ici, à mon sens, ce qui distingue radicalement l’Occident judéo-chrétien de l’islam : même devant Dieu, nous ne sacrifions pas notre raison. Abdiquer notre faculté de juger ? Jamais ! Or, dans la perspective islamique, on peut gloser et commenter le Coran à volonté, mais il est défendu d’en discuter. Nous sommes loin d’un Abélard qui nous apprend, au XIIe siècle, que dans la Bible il y a du « sic et non », c’est-à-dire des contradictions. Très tôt, notamment avec la scolastique, l’Occident a introduit la raison dans le discours religieux : tout se discute, tout peut faire l’objet de débats, de disputes et de désaccords.

Vous rendez-vous compte que la distinction que vous établissez sera considérée comme scandaleuse par une grande partie de nos contemporains et par l’intégralité des médias ?
Si vous voulez tout savoir, elle va même plus loin. On nous dit que le monde musulman est actuellement en proie à un repli identitaire, dû essentiellement à des causes géopolitiques. Je ne nie pas ces facteurs : les populations peuvent même nous considérer comme une menace potentielle après nos interventions en Irak, en Afghanistan ou en Libye. Mais la grande peur du monde musulman réside essentiellement dans ce que représente l’Occident : les droits des femmes, la libération des mœurs, les libertés démocratiques et, par-dessus tout, la raison critique qui s’exerce partout, y compris dans le domaine religieux. Le monde musulman n’en veut pas.

En somme, vous croyez au « choc des civilisations » ?
Oui : le mot « choc » est même très approprié. Je suis choqué lorsque je vois des images nous montrant, dans des villes françaises, les « prières de rue ». Qu’on y prenne garde : ce n’est pas une simple question de démonstration publique et d’extériorisation de la foi. On est en présence de la Religion, avec un « R » majuscule. La séparation entre la sphère privée et la sphère publique, entre le spirituel et le temporel : tout vole en éclats, car tout doit être soumis à l’ordre religieux. Et ces phénomènes nous heurtent tout particulièrement, nous qui vivons dans une société largement sécularisée. J’ai encore connu un christianisme sociologique : dans les campagnes, tout le monde allait à la messe, non pas que les croyances étaient d’une intensité démesurée, mais parce que ça se faisait… Or, aujourd’hui, avec les prières de rue, le voile et la burqa, il ne s’agit plus de se conformer à un rituel social, mais de marquer sa différence et de se constituer en un bloc.

Une société peut-elle exister longtemps quand les différences sont aussi exacerbées et que le socle culturel du vivre-ensemble s’amenuise ?
Je dois avouer mon inquiétude. Je vis, à Strasbourg, à la jonction entre deux quartiers : l’un où il y a beaucoup de Loubavitch et l’autre beaucoup de musulmans. D’un côté, les longues barbes, les chapeaux de feutre noir, les papillotes. De l’autre, les paraboles installées sur les toits des immeubles, les femmes voilées dans la rue, les hommes en djellaba. Je me pose la question : je suis où ? Est-ce que je dois, moi aussi, pour me conformer à l’air du temps, être saisi de cette folie qu’est le réflexe identitaire et boutonner sur mon ventre le gilet rouge d’un costume traditionnel alsacien ? « Chacun son truc » : c’est le fond de l’idéologie actuelle. Elle ne me satisfait pas, car elle justifie le communautarisme, qui est pour moi un véritable blasphème contre l’esprit public.

Vous pouvez bien faire ce que vous voulez avec votre gilet rouge. La société ne court-elle pas inéluctablement vers l’exacerbation des particularismes ?
Oui. Car nous n’avons plus de valeurs communes. Alors, on peut essayer de renouer le fil. Max Gallo tente de le faire en proposant, à travers ses œuvres, un nouveau récit national… Ces derniers temps, la commune détestation d’Angela Merkel peut procurer aux Français l’illusion qu’ils ont encore quelque chose en commun : sauf qu’on ne construit jamais une nation sur la détestation. Comment éviter l’éclatement ? Je n’ai pas la réponse.

Moi non plus. En attendant, que dire aux religieux qui, ces derniers mois, ne veulent ni des caricatures du Prophète, ni de Golgota picnic, ni du Piss Christ ?
Qu’ils n’aiment pas cela et expriment leur désaccord, c’est leur droit. Mais qu’ils le fassent pacifiquement, sans jamais abdiquer la raison face à l’ordre de la foi.

Encore la raison ? Mais c’est une vraie lubie chez vous !
C’est essentiel, car c’est là où tout se joue ! Vous connaissez l’expression un peu tiède et mollassonne : « Il faut savoir raison garder. » Eh bien, nous devons la prendre au mot et lui redonner toute sa force. Je veux bien comprendre l’impatience voire l’exaspération de certains catholiques qui pensent, peut-être à raison, que tel artiste ne se serait pas permis d’injurier avec autant de facilité une autre religion que la leur… Mais la véritable tradition que le christianisme a aujourd’hui à préserver, ce n’est pas l’appartenance communautaire, mais une foi qui n’écrase pas la raison. Autrement dit le fondement même de l’Occident.

Vous aussi, vous croyez qu’on peut taper sur les cathos autant qu’on veut pour peu qu’on épargne les autres ?
C’est, en effet, le sentiment que certains peuvent avoir. Ils se disent : « On ne peut pas toucher à un seul poil de la barbe du Prophète sans être accusé d’“islamophobie”, mais on peut avoir la main leste avec le Christ. » Certes, le catholicisme étant la religion majoritaire, on peut penser qu’il doit avoir le cuir plus épais que les autres religions. Mais le catholicisme français est devenu tellement tiède et son nombre de pratiquants tellement restreint que l’argument ne tient pas la route. Je vois une seule explication plausible à cette différence de traitement entre les religions: l’Inquisition est de retour ! C’est l’Inquisition du « politiquement correct » qui dit où est le dogme et là où il y a blasphème.

L’Inquisition ? Soyons un peu sérieux, Monsieur le Professeur !
Je m’explique. Mettons à part le cas particulier de l’Inquisition espagnole, qui était, en réalité, le bras séculier des rois d’Espagne, c’est-à-dire une police politique avant l’heure. Pour le reste, c’est une institution dont l’apologie serait totalement hors de propos, mais elle ne s’est pas distinguée dans les faits, à la notoire exception de l’hérésie cathare, par une efficacité excessive… Prenez l’archidiocèse de Mayence : il y avait un seul inquisiteur pour cet immense territoire ! Chaque fois qu’un problème d’hérésie se posait, il bottait en touche. Un Vaudois apparaît, par exemple, à Strasbourg : il refuse de s’en mêler. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas sortir des sentiers du « politiquement correct », c’est-à-dire prononcer la moindre parole contre la doxa sans que la nouvelle Inquisition, qui est partout, diffuse et médiatique, intégrée dans les schémas de pensée des uns et des autres comme dans les mentalités, ne s’empare de vous et ne diligente un procès à votre encontre. Cette nouvelle Inquisition a un pouvoir que l’Inquisition médiévale elle-même n’a jamais eu.

Donc, quand Michel Houellebecq confie, en 2001, à Lire que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam », ça ne vous choque pas ?
Non, il peut bien penser ce qu’il veut. Je trouve regrettable que cela soit imprimé et diffusé. Car, à preuve du contraire, Michel Houellebecq n’apporte pas la démonstration de ce qu’il avance. Cela reste une insulte gratuite, mais ce n’est pas un argument. C’est juste un manquement à l’esprit.

De l’injure à l’islamophobie, ce « racisme anti-musulman », il n’y a qu’un pas ?
Non. Le racisme recouvre une réalité très particulière. Être musulman, ce n’est pas appartenir à une race ! Il faut arrêter de raconter n’importe quoi : les gènes religieux n’existent pas. Tout juste le milieu familial et social dans lequel vous évoluez vous amène-t-il ou non à la pratique religieuse. Mais dans la mesure où le mot « racisme » est synonyme d’abomination de la désolation, chaque fois que vous avez un emmerdeur à portée de main, vous lui collez ce qualificatif sur le dos et vous avez la paix. Notre temps a une émotivité à fleur de peau. Dites une seule parole déplacée et vous entendrez bientôt des cris d’horreur s’élever. Nous n’avons jamais vécu cela.

Là, je sens que vous êtes en train de grave blasphémer contre l’esprit du temps !
J’en suis conscient. Et c’est d’autant plus regrettable que ce genre de blasphèmes ne pardonne plus. Dans le christianisme aussi bien que dans le judaïsme (le premier étant le fils − indigne aux yeux des juifs − de l’autre, mais le fils toutefois), le blasphème était encore largement toléré, dans la mesure où il existait une véritable économie du péché et du pardon. Aujourd’hui, il n’y a plus de pardon possible. Seul compte le péché.

Cher professeur, vous me portez un rude coup au moral !
Oh ! Vous savez : le moral, il a des hauts et des bas. Mais il est vrai que le « politiquement correct » pèse tellement dans nos mentalités que nous n’osons même plus prendre conscience de ce qui se passe. Un exemple : nous n’osons même plus assumer la réalité historique. Dire que l’Europe est le pur produit du christianisme, des universités médiévales, de l’arc gothique et d’un foisonnement intellectuel prodigieux vous fait passer pour le pire réactionnaire. Je me souviens de Jacques Chirac, alors président de la République, proclamant que la Turquie a « joué un rôle considérable dans la formation de la civilisation européenne ». Mais comment peut-on à ce point malmener l’Histoire ? Pendant des siècles, la Turquie a représenté une menace et un repoussoir pour l’Europe. Et, pendant des siècles, l’Europe a tremblé chaque fois que Vienne était assiégée par les Ottomans… Mais tout cela, en fin de compte, importe peu. Ce qui compte, c’est de garder espoir, envers et contre tout. Pendant la guerre, j’avais un ami juriste, futur conseiller d’État, qui a déboulé un jour dans ma chambre d’étudiant pour me dire : « On vient de découvrir une ancienne prophétie qui annonce la défaite de l’Allemagne. » C’était un garçon des plus sensés, mais il voulait y croire. Alors, croyons-y. Parce qu’il faut toujours avoir confiance dans les ressources insoupçonnées de la raison. Et moi-même, puisque j’arrive à la fin, j’ai de l’espoir. Non pour moi évidemment, mais pour mes petits-enfants. Je veux croire qu’ils pourront vivre dans cet Occident qui est l’autre nom de la raison.

Pardonnez-moi d’insister, même si je ne suis pas votre petit-fils, biologiquement en tout cas. Où trouver aujourd’hui notre planche de salut ?
Je ne la vois pas. Trouvez-la vous-même ! Plus que tout, les forces matérialistes et consuméristes minent la civilisation que nous avons connue jusqu’alors. Tout juste pouvons-nous espérer que le monde musulman prenne le chemin que l’Occident a pris et qu’il ose, pour lui-même, le blasphème. Oui, il faut qu’ils osent le blasphème ! C’est la condition du sursaut.[/access]

 

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L’étonnante tranquillité du vendeur de prothèses mammaires

7

Les français, disaient Cocteau, sont des italiens de mauvaise humeur, et ce n’est pas avec la récession que les choses vont s’améliorer. Mon pays ne s’aime pas. Trop de touristes, trop de fromages, trop de Chablis d’origine contrôlée, trop de tout.

La sinistrose attire et l’autodénigrement va bon train. Prenez le cas de la société PIP. Il ne se passe plus un jour sans qu’une ville d’Amérique Latine ne découvre avec effarement l’étendue du problème. Les prothèses mammaires sont des faux. L’inquiétude se répand. Par une sorte d’ironie cruelle, le nombre des bimbos déçues gonfle à vue d’oeil.

Là comme ailleurs, les victimes potentielles ne se compteraient pas par dizaines, mais par milliers, que dis-je, par centaine de milliers. Comme quoi, les Français aussi sont bons à l’exportation. Les esprits chagrins me feront remarquer que le fondateur de cette petite société varoise est un escroc et qu’il n’y a pas de quoi être fier. Des critiques, toujours des critiques.

Au milieu de ce tintamarre planétaire, le fondateur de la société en question reste étonnamment philosophe. J’ai utilisé du gel non homologué pour augmenter mon profit ? Oui, et alors ? Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se dégonfle pas. Sans doute a-t-il saisi comment fonctionne, dans notre société, le principe de précaution. Plus une société crée des instances de contrôle, plus il est facile de se défausser. L’Afssaps n’est-elle pas tout aussi responsable pour avoir failli à sa mission première ? Compte-t-il sur le contribuable pour payer les pots cassés ? Ce ne serait pas un mauvais calcul.

Conti, nuons le combat !

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Xavier Mathieu. Photo : marsupilami92.

Faut-il soutenir un leader syndical coupable d’avoir engagé une action violente, et saccagé des biens publics – une représentation de l’Etat, de surcroît ? En tenant inflexible de la morale, de l’ordre et de la sécurité, bref, en fils de la Réaction, je me suis posé la question.

Bien sûr, à gauche, a fortiori en période électorale, la manifestation de la semaine dernière recelait une part de cinéma médiatique et l’on n’est pas surpris d’avoir retrouvé au premier rang ceux qui ne condamnent pas le recours à l’action illégale voire à la violence (des Poutou, Arthaud, Mélenchon ou même Joly, fidèle supportrice du saccage de biens d’autrui avec les « faucheurs volontaires »), François Hollande se trouvant fustigé pour son absence.

Au risque de me trouver assimilé à la gauche prolétarienne et d’être privé de repas à la table parentale, j’aimerais sortir d’une vision bipartisane. Si la droite préfère l’ordre à la chienlit, elle cultive également un attachement particulier à la liberté qui, arrosée trop largement de sécurité, perd grandement de sa saveur. Tout recours à la violence dans l’action politique et syndicale est évidemment condamnable. La condamnation initiale de Xavier Mathieu est donc une bonne chose. C’est même le prix de sa responsabilité, qu’on ne saurait lui enlever. Car, quand on s’en prend violemment aux « forces patronales » et au « gouvernement complice », la moindre des choses est d’être condamné. Question d’honneur.

Mais une fois ce recours à la violence légitimement condamné, faut-il contraindre un responsable syndical ou politique à un fichage génétique ? Le fichage a un intérêt évident, notamment dans le cas des atteintes aux personnes. Ceci dit, la position du tribunal qui avait acquitté Xavier Mathieu en première instance, pour son refus de s’y soumettre, se tient : « Les faits ont été commis en plein jour, dans le cadre d’une manifestation organisée, et s’inscrivent dans une logique parfaitement lisible de combat syndical et non dans une démarche à vocation purement délinquante et antisociale ». Le Tribunal en déduit qu’il existe « une disproportion entre le but visé par la loi, qui est de permettre l’élucidation d’infractions commises en récidive (…) et les moyens pour y parvenir », en l’occurrence la prélèvement d’ADN.

A l’exception des saboteurs de voies de TGV, dont il peut être légitime de relever les empreintes ADN puisqu’ils cherchent à se dissimuler, les responsables syndicaux et politiques – quoiqu’on pense de leurs méthodes – agissent à visage découvert. Ils développent même une tendance naturelle à convoquer des caméras pour filmer leurs actions. Dès lors, leur fichage ADN est parfaitement inutile.

Avec un sens certain du pathos, Xavier Mathieu a déclaré : « j’ai un patrimoine génétique. Il m’a été donné par amour par mes parents, il a été transmis par amour à mes trois enfants et à mon petit-fils aujourd’hui. Jamais je ne donnerai mon ADN autrement que par amour ». Il est en effet assez compréhensible qu’un responsable syndical, politique, voire religieux, puisse trouver infamant que son action soit assimilée à celle d’un violeur d’enfant ou, pour prendre un exemple moins outrancier, d’un détrousseur de vieilles dames.

De plus, les lois sont faites pour survivre à ceux qui les ont faites. Imaginons que, demain, le régime change de nature : François Hollande est élu, et les chars soviétiques envahissent les Champs-Elysées. Ou pire, qu’Hervé Morin l’emporte. Plus sérieusement, il suffit qu’un régime développe une dérive autoritaire pour que le fichage ADN devienne un instrument d’oppression.

Dès lors, ce ne serait pas trahir les valeurs de la droite que d’introduire une exception dans la loi au bénéfice des activités publiques politiques et syndicales. Voire religieuses. Parce que je n’exclus pas que mes convictions me vaillent un jour d’invoquer la loi naturelle pour affronter le nouvel ordre établi.

Ayez peur !

Take Shelter

« Certains ont des malheurs; d’autres, des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre ? » C’est un peu cette question de Cioran que Take Shelter nous pose à nouveau. Jeff Nichols, le jeune réalisateur sudiste de Shotgun Stories, nous plonge avec son second film dans l’univers pesant, tantôt apocalyptique, tantôt paranoïaque, d’un petit village de l’Amérique profonde. Le film, qui sort le 4 janvier au cinéma, a déjà reçu le prix de la semaine de la critique à Cannes et le grand prix du festival de Deauville. Penchons-nous sur ce qui fascine dans cette histoire d’un père de famille, joué par Michael Shanon, voyant partout les signes annonciateurs d’une terrible tempête.

La pesanteur est le premier principe de Take Shelter. Dès les premiers plans, le ciel, bon vieux couvercle tragique, semble s’abattre sur les épaules de Curtis, le personnage principal: il regarde la pluie, presque pâteuse, ruisseler sur ses doigts. La première forme de pesanteur réside dans cet effet de réalisme poisseux : non seulement une nature se rabattant à tous moments sur le corps du personnage, mais aussi un schéma social traîné comme un fardeau par ce père de famille. Puis, la nuit, une autre forme de pesanteur se déchaîne : dans des rêves violents, Curtis voit s’abattre sur lui les éléments – pluie, chien enragé, silhouette derrière une vitre, femme au couteau. Un genre, celui du film d’épouvante, pour dire vite, vient peser dans les nuits paranoïaques de Take Shelter.

Il y a un instant, cependant, où le suspense devient, concrètement, une suspension de la pesanteur. Dans une sorte de tournant onirique, les lois de la physique sont défiées : réfugié dans le salon avec sa fille, Curtis voit les meubles léviter, comme sous l’effet du mouvement invisible et impossible de la maison elle-même. Comme si le poids des choses avait contaminé le cadre, comme si le film lui-même n’était qu’une chute, plus rapide encore que celle du monde. Tout le paradoxe de Take Shelter tient à cette manière de retourner contre elle-même la pesanteur, pour faire l’expérience de son dérèglement exponentiel. Petit à petit, les effets de réalisme et les effets de genre sont pervertis pour ne former plus qu’un monde à part, en apesanteur, celui de Curtis La Forche.

Face à la catastrophe il n’y qu’une seule solution : creuser. Pour réfugier sa famille, pour la protéger de la tempête dont il pressent l’imminence, Curtis entreprend de creuser un abri dans son jardin. Et à mesure qu’il creuse, son angoisse est de plus en plus précisément projetée sur ce qui l’entoure. L’abri devient une caisse de résonnance, amplifiant la portée de tout ce qui est perçu par le personnage.
Car percevoir et déchiffrer, sentir et ressentir, sont bien les seules activités qui vaillent dans Take Shelter. Le monde est exclusivement composé de signes, auxquels il s’agit de répondre par une exploration de l’étendue et de la profondeur des sens. C’est en tout cas le quotidien de cette famille où, la petite fille étant sourde-muette, on utilise le langage des signes. L’harmonie du foyer semble tenir à la fragilité de cette langue secrète qu’ils se sont appropriés. A l’approche de la catastrophe, Curtis devient pourtant indéchiffrable pour ses proches : ses gestes ne constituent plus qu’une série de comportements erratiques, au mieux arbitraires, au pire obsessionnels. Le film n’est plus alors qu’une somme de séquences et d’actions opaques. A partir de là, le mouvement de crise et de recomposition de la famille, qui traverse tout le film, est magnifique. Avec la délicate Jessica Chastain, jouant l’épouse de Curtis, le dialogue redevient sensoriel, les propos redeviennent sensés.

Partager un regard, une manière de voir le monde, est à la fois, dans Take Shelter, l’attitude familiale par excellence et la définition du geste artistique. Le cercle vicieux de la paranoïa est aussi cinématographique que psychologique : le plan fait vérité et l’angoisse créé le malheur. Fou ou sain d’esprit, Curtis a raison. Tout simplement parce que redouter les nuages est la première manière de les faire exister dans le ciel. Tout simplement parce que, dans l’enclos du film, l’ouragan est effectivement en train d’arriver. Avec Take Shelter, Jeff Nichols nous fait découvrir la vertu apocalyptique de la paranoïa : à l’heure de la fin du monde, les êtres se révèlent, la nature se déchaîne et l’amour peut renaître.

Swift 2012

Jonathan Swift. Photo : MaestroBen.

L’autre jour, en cherchant des livres à acheter afin de les offrir autour de moi, je suis tombé sur un savoureux libelle: L’art du mensonge politique (Éditions Jérôme Millon) — un texte paru sans nom d’auteur en 1733. Le ton ironique est si fin et si mordant que l’on en a longtemps attribué la paternité à Jonathan Swift. En fait, les spécialistes pensent que le coupable est un ami de Swift, John Arbuthnot. Qu’importe. C’est un excellent ouvrage de civilité cynique à ranger parmi les classiques du genre : Le Prince, de Machiavel et L’homme de cour, de Baltasar Gracián, mais en plus gaguesque. Il se lit en une heure. On sourit à chaque chapitre. Du gai savoir, en somme, destiné à déniaiser ceux qui gobent les programmes électoraux, les déclarations

gouvernementales, la propagande de guerre, le prêchi-prêcha philosophique, ou ceux qui, tout bonnement, croient à la franchise dans les rapports humains.
Bien sûr, les jobards ne le liront pas. S’ils le lisent, ils y verront une exagération. Qu’ils ne viennent pas couiner s’ils finissent, comme d’habitude, à poil. Pour ma part, dans un ouvrage qui marquera l’Histoire des Idées, à savoir notre Traité du Cafard, j’avais écrit : « Qu’un pouvoir use du mensonge pour justifier telle ou telle de ses entreprises, rien à redire. La fin justifie les moyens. Qu’un peuple n’accorde pas le moindre crédit au mensonge du pouvoir, mais feigne le contraire, rien à redire non plus. Cela lui permet de se soumettre avec bonne conscience. »

Dès que je finis de lire l’opuscule, je renonçai par pur égoïsme à l’offrir et le rangeai à mon chevet parmi d’autres mauvaises lectures qui, depuis bien des années, ont fait de moi un piètre citoyen.

L’art du mensonge politique (Éditions Jérôme Millon)

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Ponce Pilate et Le Christ

Depuis l’incendie, en 1988, d’un cinéma à Saint-Michel en protestation contre la projection du film de Scorsese La Dernière tentation du Christ, ils étaient portés disparus. Les « intégristes catholiques » ne servaient plus dans les médias que d’alibi fantomatique à ces nombreux commentateurs qui tenaient à toute force à mettre un signe égal entre les fous de Dieu qui se réclament du christianisme et ceux qui invoquent Allah.
De l’autre côté, idem. Privés de proies, les bouffeurs de curés étaient contraints de manger maigre ou de se reconvertir dans l’imam, généralement beaucoup plus coriace. Et voilà que des cathos en peine de visibilité médiatique viennent leur donner l’occasion de faire bombance.
Tout à son souci de sauver la laïcité horriblement menacée par trois gandins et deux péronnelles en train de prier, le militant anti-catho ne recule devant aucune outrance. « Néron, reviens, y’a encore des chrétiens ! », ou encore « Deux planches, trois clous, voilà la solution ! », entendait-on à Toulouse devant une assemblée de jeunes gens en prière gonflés d’orgueil en voyant leur sort assimilé à celui de ces martyrs dont le sang est la semence de l’Église.

Sur les sites tradis, on pousse aussi l’indécence assez loin en n’hésitant pas à faire le lien entre les manifestants arrêtés par la police ou insultés par les contre-manifestants et le sort tragique des chrétiens d’Orient.
Sur l’autre rive, encore, il n’est pas jusqu’à l’excellent Pierre Jourde qui ne sombre dans l’hystérie victimaire, dénonçant sur son blog les « fascistes catholiques » qui menacent − quelle horreur ! − de venir prier devant l’endroit (l’ancien réfectoire d’un ancien couvent parisien) où il organise des lectures pornographiques dans le cadre de son festival, excellent lui aussi[1. J’y étais il y a deux ans pour écouter de merveilleuses lectures de Bloy, Daudet, Céline ou Muray.]. Comment renoncer au doux et inoffensif plaisir d’avoir les fascistes contre soi ?[access capability= »lire_inedits »]

Tous les spectres tragiques de l’histoire passée et présente sont convoqués par les protagonistes d’une minuscule comédie. Car lorsque nul sang ne coule, comment échapper à l’impression d’assister à une comédie surjouée et grotesque ? On connait la phrase de Marx selon laquelle les événements historiques adviennent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Contrairement à ce que pense peut-être Michéa, il n’y a pas que les riches et les puissants qui sachent faire preuve d’indécence. L’homme du commun aussi. Réclamer pour soi le statut de victime, hurler à la « christianophobie » ou au fascisme alors que rien ne se passe, sinon de pacifiques attroupements d’un côté et quelques provocations éculées de l’autre, c’est tomber dans l’indécence. Quelle tristesse de voir certains cathos rejoindre la vaste course à l’échalote contemporaine pour l’obtention du statut de vraie victime. Le victimisme est la religion contemporaine à laquelle ces indignés se sont apparemment convertis sans s’en rendre compte. « Cathos tradis » peut-être, mais bien de leur temps.

Faut-il que nous autres catholiques calquions notre comportement, la violence en moins (ce qui n’est pas un détail) sur cette minorité de musulmans qui se sent autorisée, au nom de la lutte contre l’« islamophobie », à tous les débordements lorsqu’on s’en prend à son prophète ? Faut-il rappeler qu’à la messe, chaque dimanche, nous nous déclarons pécheurs et non victimes ? Que l’idée du Christ attaquée par les crétins ignares et provocateurs à deux balles de Golgota Picnic ne saurait en aucune façon être assimilée à la Sainte Face[2. Quant au spectacle intitulé Sur le concept du visage du fils de Dieu, il ne me semble en aucune façon offensant pour un catholique de bonne foi.]?

Golgota Picnic : quelques hurluberlus hirsutes et désœuvrés qui traînent sur une scène dévastée. L’image abjecte d’un monde déserté par toute spiritualité plutôt qu’une attaque d’une portée quelconque contre le christianisme. Une preuve par l’absurde de la nécessité de la transcendance. Une vaine insulte à la beauté du monde qui ne révèle que sa propre hideur. Laissons les morts enterrer les morts.

Quel sens a donc ce brouhaha ? À écouter les uns et autres, on est pris par l’impression que chacun jubile à l’idée d’avoir enfin son persécuteur. Un bon gros méchant qui nous en veut, surtout si l’on s’en sort sans le moindre bobo réel, c’est quand même beaucoup mieux que la cruelle indifférence que nous manifeste chaque jour un monde qui s’éloigne sans drame apparent de son passé chrétien.

Le plus étonnant pour moi a été d’entendre certains, dans les médias « officiels » (France Inter par exemple) « prendre en compte les sentiments des croyants blessés ». Voici que les élites déchristianisées de notre pays se penchent avec une commisération vaguement condescendante sur les petits bobos symboliques un peu étranges des minorités de croyants. Assisterions-nous dans notre belle République, toujours très libérale dans ce domaine, à la naissance d’un nouveau droit humain, celui de se déclarer à la face du monde minorité la plus persécutée de la planète ? Après tout, pourquoi seuls les communautaristes musulmans, féministes et homosexuels pourraient-ils jouer les offusqués ? Pourquoi le droit d’être une victime de la « stigmatisation médiatique », voire étatique, serait-il réservé à quelques minorités privilégiées ? Puisque les cathos sont en passe de devenir une minorité comme une autre, ils devraient eux aussi avoir le droit de se sentir offensés une fois de temps en temps. La culture d’État et les publicitaires devront-ils, dans l’avenir, blasphémer à parts égales contre toutes les religions présentes dans l’Hexagone, tandis que le CSA procédera aux vérifications nécessaires ? Ainsi les indignés de toutes les cités célestes et terrestres pourront-ils s’offrir pour pas cher une petite cérémonie d’indignation collective. En tant que catholique moi-même, je l’avoue bien humblement, il m’arrivait de me sentir un poil jaloux lorsque l’islam détenait un quasi-monopole sur le marché du blasphémé.

Émile Durkheim définissait le crime comme un moment de la peine. Les sociétés humaines s’éprouvent comme société lorsqu’elles répriment certains actes qui leurs semblent particulièrement odieux. C’est dans la chaleur que suscite en elles le châtiment que les communautés humaines se fondent et se refondent. En ce sens, il serait possible de considérer les manifestations de certains catholiques contre la « christianophobie » comme une étape dans le processus de fractionnement du corps politique français. Pour certains mouvements proches de la Fraternité Saint-Pie X, le combat commun des « cathos tradis » et des cathos tout court serait l’occasion de faire bouger les frontières assez étanches qui les séparaient naguère et de refonder la communauté catholique. Faire de la dénonciation du blasphème et de la « christianophobie » le cœur de l’action des catholiques dans la sphère publique reviendrait à accepter de devenir une communauté minoritaire comme une autre, dans une société dont la culture dominante, déchristianisée et ignorante de son propre passé, serait de plus en plus étrangère au Christ.[/access]

 

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Vite payé, vite mangé, vite aliéné

31
Photo : Szymon Kochanski

On sait que les conditions de travail dans la grande distribution relèvent de plus en plus du parcours du combattant. On s’étonnera d’ailleurs, à quelques rares exemples, du peu de pugnacité de la part d’employés qui ne sont pas soumis au chantage de la délocalisation mais acceptent la dégradation de leurs conditions de travail au quotidien[1. Allant des douceurs du temps partiel imposé au remplacement par des caisses automatiques.]. Celles qui les renvoient chaque jour un peu plus à cette « obsolescence de l’homme » dont parlait Günther Anders dès l’après-guerre dans un monde de plus en plus mécanisé. Ainsi, la caissière, pardon, l’hôtesse de caisse, ne se rend pas toujours compte de son pouvoir de nuisance potentiellement aussi fort que celui d’un agent de sécurité dans un aéroport.

Or, la grande distribution prend des allures de vitrine sociale si on la compare à la restauration rapide. Le fast-food, on le sait, est la providence des étudiants pauvres et des mères célibataires sans diplômes. On commence à y manger parce que c’est pas cher et on finit dans les cuisines à fabriquer à la chaîne du cheese burger accompagné d’un Coca XXL.

Mais la grande distribution et la restauration rapide ont en commun de réaliser des bénéfices colossaux – notamment en pressurant le plus possible le coût du travail – tout en voulant qu’on les aime. Du coup, ils se présentent dans de nombreuses campagnes de communication comme des « acteurs citoyens », créant du « lien social. » Qui a vu les gens un samedi après-midi faire leur course loin des centres villes dans des zones commerciales ou une bande de jeunes manger dans un fast-food comprend l’ironie de la chose, pour ne pas dire son hypocrisie antiphrastique.

Comme le droit de grève est de fait impossible à exercer dans le secteur privé, et que si par hasard il l’est, on envoie la police car il ne manquerait plus qu’une grève gêne, il reste la Justice. Les dernières décisions favorables aux salariés ces derniers temps ont la plupart du temps été le fait des tribunaux. Que des magistrats soient les derniers remparts du droit du travail devrait peut-être nous interroger sur la qualité du dialogue social qui fut pourtant, à une époque le socle idéologique de François Fillon. En l’occurrence, le droit vient d’être dit par le tribunal des Prud’hommes de Guingamp dans une affaire emblématique mais traitée cependant avec une grande discrétion médiatique. Une ancienne directrice d’un restaurant franchisé Mac Donald vient d’être indemnisée à hauteur de 125 000 euros au titre d’heures supplémentaires impayées et 130 000 euros au titre de journées de congés compensatoires. 250 000 euros, à ce niveau, c’est un record.

C’était pourtant une belle histoire, une success story telle qu’aime à la raconter l’enseigne au Clown, qui se vante par ailleurs d’embaucher 80% de CDI. Seulement, l’employeur de la salariée en question, qui a la franchise de quatre MacDo en Bretagne, avait dû l’oublier. Embauchée en 99, devenue directrice entre 2006 et 2010, cette salariée d’après les représentants syndicaux CFDT[2. Qui ne sont pas des voyous bolchéviques] aux Prud’hommes, « était soumise à des pressions énormes et se trouvait sous l’emprise totale, ne réalisant même pas ce qui lui arrivait »

Ce qui est une assez bonne définition de ce que l’on appelait autrefois, en termes marxistes, l’aliénation. Et il faut croire que ça existe, l’aliénation : la preuve, ça peut coûter un quart de million d’euros à un employeur.

Démocratie mon amour sur Arte

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Quel est le point commun entre la Tunisie, la Russie, la Turquie, l’Inde, les Etats-Unis et le Maroc ? Ils font partie des vingt pays qui changeront – ou pas – de gouvernement par la voie des urnes pendant l’année. On pourrait ajouter qu’ils incarnent différents niveaux sur l’échelle de Richter de la démocratie : balbutiante ici, ancienne ailleurs, parfois menacée, toujours imparfaite.

Daniel Leconte, producteur bien connu des soirées Thema d’Arte, sait bien que des bulletins de vote et des caméras ne suffisent pas à la définir. Il a voulu comprendre comment le même mot pouvait désigner des réalités aussi diverses tout en suscitant une ferveur comparable (même si on imagine bien que les Américains sont un peu plus blasés que les Tunisiens). Grâce au principe du carnet de route, les équipes parties explorer « le pire régime à l’exception des autres » évitent autant l’écueil du didactisme que celui du prêchi-prêcha.

Dans le premier film, consacré à la Tunisie, les témoignage de jeunes filles qui découvrent la liberté de se voiler, de femmes qui redoutent d’avoir à le faire, et de bien d’autres acteurs anonymes et célèbres posent la question de la possibilité d’émergence d’un islamisme démocratique. Mais tout l’intérêt de ce travail, c’est qu’il se garde bien de donner une réponse.

Tunisie : mardi 10 janvier, 22h35 Arte
Russie : 28 février 2012, ARte

Toutes les fautes financières de l’UE sont parties de la City

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La City de Londres. Photo : Ben Rimmer.

Hervé Juvin est économiste et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le renversement du monde (Gallimard, 2010) et milite au sein de l’association Manifeste pour un débat sur le libre échange.

Coralie Delaume. L’euro vient d’avoir dix ans mais cet anniversaire a été célébré dans l’inquiétude plus que dans la joie. Le dernier « sommet de la dernière chance » a abouti a un accord dit « 17 + ». Cet accord va-t-il contribuer à sauver notre monnaie ou est-ce un leurre ?

Hervé Juvin. Les sommets dits « de la dernière chance » se suivent et se ressemblent… et la presse anglo-américaine n’a pas tort de considérer qu’aucun sommet n’a apporté la solution à la crise de l’euro ! Pourquoi ? Parce que ce qu’il est convenu d’appeler la crise de l’euro est un effet de la crise américaine et de l’insoutenable explosion financière anglo-américaine.

Il n’y a donc pas crise européenne à proprement parler ?

Disons qu’il y a bien un problème d’excès de dépenses publiques en Europe. De même, il y a bien un problème avec l’euro-mark, surévalué pour les pays du Sud. Mais cela seul ne justifie pas la crise actuelle.
Pour les « eurosceptiques », le mal est dans le principe même de l’Union monétaire, qui serait proche de l’explosion. C’est ce que répètent semaine après semaine les grands quotidiens et magazines anglo-américains, avec une constance qui relève de l’idéologie, ou du rideau de fumée. En réalité, la décomposition politique américaine est probablement bien plus avancée et plus grave que la crise européenne, et les banques américaines bien plus en risque que leurs homologues européennes : si elles avaient à faire jouer les CDS (credit default swap) , la totalité du système bancaire américain exploserait. Pour les « euroconfiants », l’Europe progresse à son rythme et selon ses règles, en prenant son autonomie à l’égard des modèles, des systèmes et des diktats anglo-américains. Si Hermann van Rompuy peut dire que l’année 2011 fut « annus mirabilis » pour l’UE, c’est parce qu’il juge que l’accord de décembre engage celle-ci sur la voie de la convergence fiscale, de la cogestion budgétaire, redonne aux pays fondateurs leur rôle, assure peu à peu l’autonomie de l’Europe à l’égard des agences de notation, des marchés anglo-américains, et éloigne de l’Union les prédateurs comme la Grande-Bretagne, la Tchéquie et quelques autres inféodés à Washington. Crier ainsi victoire demeure toutefois prématuré. Nous verrons en 2012. Car ce qui se joue ici n’est pas économique mais politique.

Comment analysez-vous la crise européenne de la dette ?

Les Américains ne veulent pas payer l’impôt, les Européens ne peuvent plus payer l’impôt ! La fuite en avant des dépenses publiques (folie des collectivités territoriales en France, suradministration, multiplication des assistances inconditionnelles, etc.) est insoutenable.
Elle ne suffit pourtant pas à expliquer la crise de la dette, d’autant que, à la différence de la Grèce, dans la plupart des pays européens, et notamment en France, la machine fiscale fonctionne, et fonctionne bien : peu d’argent échappe à l’impôt.

Folie dépensière, donc. Mais alors, comment expliquez-vous qu’un pays aussi endetté que le Japon, par exemple, ne connaisse pas les mêmes problèmes que l’Europe ?

Prenons l’exemple de la France. Deux erreurs y ont été commises. D’abord, celle du recours massif aux capitaux extérieurs pour financer la dette. L’Agence France Trésor s’est félicitée que 70 % de la dette publique de la France soit détenue à l’étranger ! C’est oublier qu’une dette détenue par les nationaux n’est rien d’autre qu’un impôt différé, et que l’inflation peut la réduire. A l’inverse, une dette détenue majoritairement à l’extérieur reste une dette, et le défaut est le seul moyen de la diminuer vraiment. En interdisant à nos résidents d’acheter des titres de dette publique, nous avons bradé la souveraineté nationale pour quelques points de base de taux d’intérêt en moins ! Le Japon, bien plus endetté , n’a pas de problème parce que 90 % de sa dette publique est détenu par ses propres résidents ! Seconde erreur : l’achat de la paix sociale par l’argent public, non contrôlé et non administré, comme le démontre la politique du financement associatif aussi bien que celle de l’assistance, avec les effets de rente auxquels les deux donnent lieu, et qui vont être, plus que la dette, à l’origine de la grande colère des classes moyennes à venir.

Comment doit-on interpréter l’attitude du Royaume-Uni : son comportement de « cavalier solitaire » est-il le fait d’un égoïsme condamnable ou défend-il légitimement ses intérêts nationaux ?

David Cameron a été élu avec l’argent de la City, notamment des hedge funds, et défend des intérêts particuliers qui se confondent de moins en moins avec ceux de la Grande-Bretagne : ceux de la minorité dont l’argent décide des élections. Toutes les fautes commises par les pays de l’Union en matière financière sont parties de la City, à commencer par les fameux « trois D » – déréglementation, désintermédiation, décloisonnement – du Big Bang de 1986 , qui ont détruit les institutions boursières continentales, et avec elles la confiance des investisseurs. La City est un lieu funeste où la finance criminelle a libre cours, et qui n’a pas sa place en Europe.
Dans le même temps, la politique traditionnelle anglaise reprend son cours. Elle a toujours consisté à briser tout projet d’union de l’Europe continentale, considéré comme une menace pour l’indépendance britannique. Avec le concours intéressé des Etats-Unis, elle est toujours parvenue à casser l’unité de l’Europe. Nous verrons bientôt si elle y parvient une fois encore.

Cette attitude a priori égoïste des anglais ne témoigne-t-elle pas d’un échec patent de l’Europe post-nationale ? Paradoxalement, n’assiste-t-on pas, à mesure que les Etats se départissent de pans entiers de leur souveraineté (monétaire, budgétaire), à un réveil des nations d’Europe ?

Le mouvement est en effet contradictoire, et les débats qui ont pris un tour imprévu autour du « directoire allemand » imposé à l’Union par la seule puissance qui affirme avec constance une stratégie d’autonomie à l’égard de la finance anglo-américaine, sont frappants. La résurgence des sentiments nationaux est brutale, notamment en France à l’égard et de l’Allemagne – Bismarck, les casques à pointe – et de l’Angleterre – Jeanne d’Arc, Toulon. Ceci devrait conduire à réfléchir davantage ceux qui saluent la sortie de l’Angleterre de l’Union et accueillent avec plaisir l’ordre allemand en Europe continentale. Les Français sont-ils gouvernables comme les Allemands ? Il y a quelques raisons d’en douter. Il y a quelques raisons d’estimer que nous nous trouvons devant des choix historiques, devant lesquels nos dirigeants, hommes de tactiques et d’habiletés plus que de vision et de conviction, sont singulièrement démunis. Il y a aussi quelques raisons de considérer que l’état d’apesanteur politique dans lequel la naïveté mondialiste et sans-frontièriste a tenu la majorité des européens – le monde est une grande famille, et autres poncifs – n’aidera guère à répondre à des questions dont il a été répété sur tous les tons qu’elles ne se posaient pas – par exemple, celles de la souveraineté nationale.
Eh bien si, ces questions se posent ! Et nous n’en avons pas fini avec notre condition politique, malgré les sottises déversées depuis des décennies sur l’unité planétaire et la démocratie mondiale !

Mais comment l’Europe peut-elle encore renouer avec sa condition politique ? Ne sommes nous pas d’ores et déjà en train de sortir de l’Histoire ?

Les épreuves, les crises, les guerres, rappellent toujours que l’homme ne vit pas seul et que l’individu n’est rien sans l’infrastructure omniprésente des institutions et des systèmes qui assurent sa survie. C’est le point aveugle de l’idéologie des droits de l’homme : l’homme moderne est certes un homme qui a des droits, mais encore faut-il dire qui assure ces droits, qui organise et qui paie.
La vérité est que ces droits lui sont assurés par la société politique dont il est membre, dans un cadre défini dans l’espace par la frontière, et dans le temps par l’identité. L’Europe, en devenant la zone la plus ouverte du monde à tous les courants de capitaux, de biens, de services et d’hommes, a voulu rompre avec sa condition politique, refuser de se donner une frontière et d’affirmer son identité. Quel exemple significatif que ces billets sans visage pour l’euro ! Pourtant, l’histoire est en marche. L’Europe va devoir dire ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Selon l’intuition du philosophe Rémi Brague, elle se fera bien davantage en se séparant de ce qui n’est pas elle qu’en s’unissant à l’intérieur. C’est le défi d’une citoyenneté européenne à venir.

Omelette norvégienne

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Il aura sans doute été l’homme de l’année écoulée. Evidemment il n’y a rien de très héroïque à assassiner des adolescents au fusil d’assaut Ruger, mais le problème n’est pas là. Le drame du 22 juillet 2011 est assurément un crime politique, commis par un individu assumant ses actes, les justifiant à l’avance par un « mémorandum » aussi colossal que délirant – mais d’un délire rationnel -, ayant préparé et planifié soigneusement son forfait et sa défense future: la défense de sa patrie voire de la civilisation occidentale et d’énumérer les griefs, renoncements, lâchetés et haines diverses qui le motivent. Or la justice de son pays lui a refusé toute justice, le considérant irresponsable de ses actes, comme au bon vieux temps des dissidents soviétiques expédiés à l’asile pour qu’enfin ils se taisent.

Le caractère terrifiant du crime commis et assumé n’est presque rien à coté du déni de justice asséné par un Etat démocratique et par l’intelligentsia de mon propre pays muette comme un charnier cambodgien. Les droits-de-l’hommistes et leurs affidés en pleurs n’ont pas cru bon de voir la forfaiture, le regard non pas fixé sur la ligne bleue des fjords mais sur les rébellions des peuples musulmans en mal de charia.

Aveuglement criminel : le même qui provoqua le carnage; l’assourdissant silence justifie et légitime à lui seul le fait criminel. Si Anders Breivik est fou, tous les assassins politiques le sont, terroristes de toutes origines et obédiences, l’ineffable Carlos dont on nous rebat les oreilles est l’Ubu-roi de l’asile.

Au pays des luthériens il est de bon ton de balayer le Mal sous le tapis, tout en cherchant des poux dans la chevelure du reste du monde.

« L’Inquisition est de retour ! »

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Source : http://pasidupes.blogspot.com

Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, Francis Rapp est né à Strasbourg en 1926. Engagé très jeune dans la Résistance alsacienne, il compte parmi nos grands historiens français, spécialiste de l’histoire du christianisme européen et de l’Allemagne médiévale. On lui doit des ouvrages de référence parmi lesquels Le Saint-Empire romain germanique, d’Otton le Grand à Charles Quint (Points Histoire, Seuil).

François Miclo. Quel sort le christianisme a-t-il réservé aux images au cours de son histoire ?
Francis Rapp. La situation est différente en Orient et en Occident. Chez les orthodoxes, l’icône a un statut particulier. Pour l’iconographe qui la réalise comme pour celui qui la vénère, elle est un objet de piété et de mystère. C’est un vecteur qui permet au croyant d’accéder à la figure sainte qui y est représentée. Son rôle est si important en Orient que c’est l’iconoclasme − et aucune autre question − qui a plongé l’Église orthodoxe dans une crise dramatique aux VIIIe et IXe siècles. L’Occident chrétien a longtemps accordé la même importance à l’image. Puis, à partir de la fin du XIIIe siècle, au moment où apparaît le mouvement franciscain, l’image religieuse s’inscrit dans un décor précis − pensons aux fresques de Fra Angelico. Elle devient ornementale. Elle se fait plus évocatrice et plus pédagogue. L’image, c’est la méthode globale dont le clerc médiéval dispose pour enseigner la foi chrétienne. Dans le même temps, le dolorisme apparaît, tandis que se multiplient les représentations de la Vierge à l’Enfant : l’image s’adresse désormais à l’affectivité.

Et cette évolution se produit sans heurts ?
Loin de là. Il y a, dans l’histoire de l’Occident chrétien, une tension permanente entre les tenants de la dévotion aux objets de piété et les tenants d’un évangélisme radical, qui dédaignent et condamnent tout ce que la tradition a mis en place de dévotions et de pratiques.[access capability= »lire_inedits »] « Superstition », disent-il. C’est très net chez les Vaudois : à la fin du XIVe siècle, des chroniques strasbourgeoises rapportent que, lorsqu’un Vaudois entre dans un foyer où sont accrochées des images pieuses, il les arrache. C’est, pour l’heure, un iconoclasme contenu à la sphère domestique. Il faudra attendre le début du XVIe siècle et l’avènement du protestantisme pour que ce mouvement qui proscrit les images se généralise à la société entière.

Les débuts de la Réforme s’accompagnent de scènes effroyables d’iconoclasme…
Oui, avec toutefois des nuances de taille. Prenez deux grands foyers de la Réforme au XVIe siècle : Bâle et Strasbourg. Dans les deux villes, on veut purifier les églises de l’idolâtrie. À Bâle, la population met à sac la cathédrale et les églises de la ville. Les images saintes font l’objet d’actes de destruction méthodique et de grande ampleur. On brise les statues, on les décapite. À Strasbourg, le mouvement est beaucoup plus modéré. Dans un souci d’équilibre et d’ordre, le magistrat de la Ville annonce qu’il s’acquittera lui-même de la tâche. En réalité, il ne détruit quasiment rien et remise les œuvres d’art dans des réserves. Les pouvoirs publics jouent ici un puissant rôle de modérateur de la tension religieuse.

Pourquoi la Réforme donne-t-elle lieu à une telle violence envers les images saintes ?
Il y a, tout particulièrement chez Calvin, un désir manifeste de pureté de la foi, très méthodique et systématique. Chez Luther, on assiste plutôt à un retournement de dévotion. Le grand historien Hermann Heimpel écrivait : « Die Bilderstifter waren die Bilderstürmer. » (Ceux qui offrent les images sont les mêmes que ceux qui les détruisent.) Instruits par les prédicateurs de la vanité de leurs anciennes dévotions, les iconoclastes redoublent de ressentiment et de fureur. On leur avait fait croire que la vénération des images pieuses contribuerait à sauver leur âme : eux dont la vie est tout entière vouée au Salut découvrent que ce n’est pas le cas. Une violence terrible s’empare alors d’eux. Elle est à la hauteur de leurs désillusions : ardente, destructrice, révolutionnaire.

En ce cas, les islamistes qui incendient le siège de Charlie Hebdo sont-ils de lointains descendants de Calvin ?
Certainement, mais vous me pardonnerez de ne pas aller jusqu’à parler de calvinisme islamique. Il y a une différence radicale entre le christianisme et l’islam. Pour les musulmans, Dieu occupe tout l’espace. Il est doté d’une extraordinaire puissance à laquelle on ne peut, en aucun cas, se dérober : islam veut dire « soumission ». Dans l’horizon juif et chrétien, ce n’est pas l’obéissance aux diktats divins qui prévaut, mais l’Alliance. Elle est au cœur de la foi. Prenez ce passage fondamental de la Genèse, quand Abraham demande à Dieu d’épargner Sodome : « Feras-tu aussi périr le juste avec le méchant ? Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville : les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d’elle ? » Abraham négocie comme un marchand de tapis ! Il ne se soumet pas au Très-Haut, mais essaie de le rallier à ses arguments. C’est ici, à mon sens, ce qui distingue radicalement l’Occident judéo-chrétien de l’islam : même devant Dieu, nous ne sacrifions pas notre raison. Abdiquer notre faculté de juger ? Jamais ! Or, dans la perspective islamique, on peut gloser et commenter le Coran à volonté, mais il est défendu d’en discuter. Nous sommes loin d’un Abélard qui nous apprend, au XIIe siècle, que dans la Bible il y a du « sic et non », c’est-à-dire des contradictions. Très tôt, notamment avec la scolastique, l’Occident a introduit la raison dans le discours religieux : tout se discute, tout peut faire l’objet de débats, de disputes et de désaccords.

Vous rendez-vous compte que la distinction que vous établissez sera considérée comme scandaleuse par une grande partie de nos contemporains et par l’intégralité des médias ?
Si vous voulez tout savoir, elle va même plus loin. On nous dit que le monde musulman est actuellement en proie à un repli identitaire, dû essentiellement à des causes géopolitiques. Je ne nie pas ces facteurs : les populations peuvent même nous considérer comme une menace potentielle après nos interventions en Irak, en Afghanistan ou en Libye. Mais la grande peur du monde musulman réside essentiellement dans ce que représente l’Occident : les droits des femmes, la libération des mœurs, les libertés démocratiques et, par-dessus tout, la raison critique qui s’exerce partout, y compris dans le domaine religieux. Le monde musulman n’en veut pas.

En somme, vous croyez au « choc des civilisations » ?
Oui : le mot « choc » est même très approprié. Je suis choqué lorsque je vois des images nous montrant, dans des villes françaises, les « prières de rue ». Qu’on y prenne garde : ce n’est pas une simple question de démonstration publique et d’extériorisation de la foi. On est en présence de la Religion, avec un « R » majuscule. La séparation entre la sphère privée et la sphère publique, entre le spirituel et le temporel : tout vole en éclats, car tout doit être soumis à l’ordre religieux. Et ces phénomènes nous heurtent tout particulièrement, nous qui vivons dans une société largement sécularisée. J’ai encore connu un christianisme sociologique : dans les campagnes, tout le monde allait à la messe, non pas que les croyances étaient d’une intensité démesurée, mais parce que ça se faisait… Or, aujourd’hui, avec les prières de rue, le voile et la burqa, il ne s’agit plus de se conformer à un rituel social, mais de marquer sa différence et de se constituer en un bloc.

Une société peut-elle exister longtemps quand les différences sont aussi exacerbées et que le socle culturel du vivre-ensemble s’amenuise ?
Je dois avouer mon inquiétude. Je vis, à Strasbourg, à la jonction entre deux quartiers : l’un où il y a beaucoup de Loubavitch et l’autre beaucoup de musulmans. D’un côté, les longues barbes, les chapeaux de feutre noir, les papillotes. De l’autre, les paraboles installées sur les toits des immeubles, les femmes voilées dans la rue, les hommes en djellaba. Je me pose la question : je suis où ? Est-ce que je dois, moi aussi, pour me conformer à l’air du temps, être saisi de cette folie qu’est le réflexe identitaire et boutonner sur mon ventre le gilet rouge d’un costume traditionnel alsacien ? « Chacun son truc » : c’est le fond de l’idéologie actuelle. Elle ne me satisfait pas, car elle justifie le communautarisme, qui est pour moi un véritable blasphème contre l’esprit public.

Vous pouvez bien faire ce que vous voulez avec votre gilet rouge. La société ne court-elle pas inéluctablement vers l’exacerbation des particularismes ?
Oui. Car nous n’avons plus de valeurs communes. Alors, on peut essayer de renouer le fil. Max Gallo tente de le faire en proposant, à travers ses œuvres, un nouveau récit national… Ces derniers temps, la commune détestation d’Angela Merkel peut procurer aux Français l’illusion qu’ils ont encore quelque chose en commun : sauf qu’on ne construit jamais une nation sur la détestation. Comment éviter l’éclatement ? Je n’ai pas la réponse.

Moi non plus. En attendant, que dire aux religieux qui, ces derniers mois, ne veulent ni des caricatures du Prophète, ni de Golgota picnic, ni du Piss Christ ?
Qu’ils n’aiment pas cela et expriment leur désaccord, c’est leur droit. Mais qu’ils le fassent pacifiquement, sans jamais abdiquer la raison face à l’ordre de la foi.

Encore la raison ? Mais c’est une vraie lubie chez vous !
C’est essentiel, car c’est là où tout se joue ! Vous connaissez l’expression un peu tiède et mollassonne : « Il faut savoir raison garder. » Eh bien, nous devons la prendre au mot et lui redonner toute sa force. Je veux bien comprendre l’impatience voire l’exaspération de certains catholiques qui pensent, peut-être à raison, que tel artiste ne se serait pas permis d’injurier avec autant de facilité une autre religion que la leur… Mais la véritable tradition que le christianisme a aujourd’hui à préserver, ce n’est pas l’appartenance communautaire, mais une foi qui n’écrase pas la raison. Autrement dit le fondement même de l’Occident.

Vous aussi, vous croyez qu’on peut taper sur les cathos autant qu’on veut pour peu qu’on épargne les autres ?
C’est, en effet, le sentiment que certains peuvent avoir. Ils se disent : « On ne peut pas toucher à un seul poil de la barbe du Prophète sans être accusé d’“islamophobie”, mais on peut avoir la main leste avec le Christ. » Certes, le catholicisme étant la religion majoritaire, on peut penser qu’il doit avoir le cuir plus épais que les autres religions. Mais le catholicisme français est devenu tellement tiède et son nombre de pratiquants tellement restreint que l’argument ne tient pas la route. Je vois une seule explication plausible à cette différence de traitement entre les religions: l’Inquisition est de retour ! C’est l’Inquisition du « politiquement correct » qui dit où est le dogme et là où il y a blasphème.

L’Inquisition ? Soyons un peu sérieux, Monsieur le Professeur !
Je m’explique. Mettons à part le cas particulier de l’Inquisition espagnole, qui était, en réalité, le bras séculier des rois d’Espagne, c’est-à-dire une police politique avant l’heure. Pour le reste, c’est une institution dont l’apologie serait totalement hors de propos, mais elle ne s’est pas distinguée dans les faits, à la notoire exception de l’hérésie cathare, par une efficacité excessive… Prenez l’archidiocèse de Mayence : il y avait un seul inquisiteur pour cet immense territoire ! Chaque fois qu’un problème d’hérésie se posait, il bottait en touche. Un Vaudois apparaît, par exemple, à Strasbourg : il refuse de s’en mêler. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas sortir des sentiers du « politiquement correct », c’est-à-dire prononcer la moindre parole contre la doxa sans que la nouvelle Inquisition, qui est partout, diffuse et médiatique, intégrée dans les schémas de pensée des uns et des autres comme dans les mentalités, ne s’empare de vous et ne diligente un procès à votre encontre. Cette nouvelle Inquisition a un pouvoir que l’Inquisition médiévale elle-même n’a jamais eu.

Donc, quand Michel Houellebecq confie, en 2001, à Lire que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam », ça ne vous choque pas ?
Non, il peut bien penser ce qu’il veut. Je trouve regrettable que cela soit imprimé et diffusé. Car, à preuve du contraire, Michel Houellebecq n’apporte pas la démonstration de ce qu’il avance. Cela reste une insulte gratuite, mais ce n’est pas un argument. C’est juste un manquement à l’esprit.

De l’injure à l’islamophobie, ce « racisme anti-musulman », il n’y a qu’un pas ?
Non. Le racisme recouvre une réalité très particulière. Être musulman, ce n’est pas appartenir à une race ! Il faut arrêter de raconter n’importe quoi : les gènes religieux n’existent pas. Tout juste le milieu familial et social dans lequel vous évoluez vous amène-t-il ou non à la pratique religieuse. Mais dans la mesure où le mot « racisme » est synonyme d’abomination de la désolation, chaque fois que vous avez un emmerdeur à portée de main, vous lui collez ce qualificatif sur le dos et vous avez la paix. Notre temps a une émotivité à fleur de peau. Dites une seule parole déplacée et vous entendrez bientôt des cris d’horreur s’élever. Nous n’avons jamais vécu cela.

Là, je sens que vous êtes en train de grave blasphémer contre l’esprit du temps !
J’en suis conscient. Et c’est d’autant plus regrettable que ce genre de blasphèmes ne pardonne plus. Dans le christianisme aussi bien que dans le judaïsme (le premier étant le fils − indigne aux yeux des juifs − de l’autre, mais le fils toutefois), le blasphème était encore largement toléré, dans la mesure où il existait une véritable économie du péché et du pardon. Aujourd’hui, il n’y a plus de pardon possible. Seul compte le péché.

Cher professeur, vous me portez un rude coup au moral !
Oh ! Vous savez : le moral, il a des hauts et des bas. Mais il est vrai que le « politiquement correct » pèse tellement dans nos mentalités que nous n’osons même plus prendre conscience de ce qui se passe. Un exemple : nous n’osons même plus assumer la réalité historique. Dire que l’Europe est le pur produit du christianisme, des universités médiévales, de l’arc gothique et d’un foisonnement intellectuel prodigieux vous fait passer pour le pire réactionnaire. Je me souviens de Jacques Chirac, alors président de la République, proclamant que la Turquie a « joué un rôle considérable dans la formation de la civilisation européenne ». Mais comment peut-on à ce point malmener l’Histoire ? Pendant des siècles, la Turquie a représenté une menace et un repoussoir pour l’Europe. Et, pendant des siècles, l’Europe a tremblé chaque fois que Vienne était assiégée par les Ottomans… Mais tout cela, en fin de compte, importe peu. Ce qui compte, c’est de garder espoir, envers et contre tout. Pendant la guerre, j’avais un ami juriste, futur conseiller d’État, qui a déboulé un jour dans ma chambre d’étudiant pour me dire : « On vient de découvrir une ancienne prophétie qui annonce la défaite de l’Allemagne. » C’était un garçon des plus sensés, mais il voulait y croire. Alors, croyons-y. Parce qu’il faut toujours avoir confiance dans les ressources insoupçonnées de la raison. Et moi-même, puisque j’arrive à la fin, j’ai de l’espoir. Non pour moi évidemment, mais pour mes petits-enfants. Je veux croire qu’ils pourront vivre dans cet Occident qui est l’autre nom de la raison.

Pardonnez-moi d’insister, même si je ne suis pas votre petit-fils, biologiquement en tout cas. Où trouver aujourd’hui notre planche de salut ?
Je ne la vois pas. Trouvez-la vous-même ! Plus que tout, les forces matérialistes et consuméristes minent la civilisation que nous avons connue jusqu’alors. Tout juste pouvons-nous espérer que le monde musulman prenne le chemin que l’Occident a pris et qu’il ose, pour lui-même, le blasphème. Oui, il faut qu’ils osent le blasphème ! C’est la condition du sursaut.[/access]

 

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L’étonnante tranquillité du vendeur de prothèses mammaires

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Les français, disaient Cocteau, sont des italiens de mauvaise humeur, et ce n’est pas avec la récession que les choses vont s’améliorer. Mon pays ne s’aime pas. Trop de touristes, trop de fromages, trop de Chablis d’origine contrôlée, trop de tout.

La sinistrose attire et l’autodénigrement va bon train. Prenez le cas de la société PIP. Il ne se passe plus un jour sans qu’une ville d’Amérique Latine ne découvre avec effarement l’étendue du problème. Les prothèses mammaires sont des faux. L’inquiétude se répand. Par une sorte d’ironie cruelle, le nombre des bimbos déçues gonfle à vue d’oeil.

Là comme ailleurs, les victimes potentielles ne se compteraient pas par dizaines, mais par milliers, que dis-je, par centaine de milliers. Comme quoi, les Français aussi sont bons à l’exportation. Les esprits chagrins me feront remarquer que le fondateur de cette petite société varoise est un escroc et qu’il n’y a pas de quoi être fier. Des critiques, toujours des critiques.

Au milieu de ce tintamarre planétaire, le fondateur de la société en question reste étonnamment philosophe. J’ai utilisé du gel non homologué pour augmenter mon profit ? Oui, et alors ? Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se dégonfle pas. Sans doute a-t-il saisi comment fonctionne, dans notre société, le principe de précaution. Plus une société crée des instances de contrôle, plus il est facile de se défausser. L’Afssaps n’est-elle pas tout aussi responsable pour avoir failli à sa mission première ? Compte-t-il sur le contribuable pour payer les pots cassés ? Ce ne serait pas un mauvais calcul.

Conti, nuons le combat !

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Xavier Mathieu. Photo : marsupilami92.

Faut-il soutenir un leader syndical coupable d’avoir engagé une action violente, et saccagé des biens publics – une représentation de l’Etat, de surcroît ? En tenant inflexible de la morale, de l’ordre et de la sécurité, bref, en fils de la Réaction, je me suis posé la question.

Bien sûr, à gauche, a fortiori en période électorale, la manifestation de la semaine dernière recelait une part de cinéma médiatique et l’on n’est pas surpris d’avoir retrouvé au premier rang ceux qui ne condamnent pas le recours à l’action illégale voire à la violence (des Poutou, Arthaud, Mélenchon ou même Joly, fidèle supportrice du saccage de biens d’autrui avec les « faucheurs volontaires »), François Hollande se trouvant fustigé pour son absence.

Au risque de me trouver assimilé à la gauche prolétarienne et d’être privé de repas à la table parentale, j’aimerais sortir d’une vision bipartisane. Si la droite préfère l’ordre à la chienlit, elle cultive également un attachement particulier à la liberté qui, arrosée trop largement de sécurité, perd grandement de sa saveur. Tout recours à la violence dans l’action politique et syndicale est évidemment condamnable. La condamnation initiale de Xavier Mathieu est donc une bonne chose. C’est même le prix de sa responsabilité, qu’on ne saurait lui enlever. Car, quand on s’en prend violemment aux « forces patronales » et au « gouvernement complice », la moindre des choses est d’être condamné. Question d’honneur.

Mais une fois ce recours à la violence légitimement condamné, faut-il contraindre un responsable syndical ou politique à un fichage génétique ? Le fichage a un intérêt évident, notamment dans le cas des atteintes aux personnes. Ceci dit, la position du tribunal qui avait acquitté Xavier Mathieu en première instance, pour son refus de s’y soumettre, se tient : « Les faits ont été commis en plein jour, dans le cadre d’une manifestation organisée, et s’inscrivent dans une logique parfaitement lisible de combat syndical et non dans une démarche à vocation purement délinquante et antisociale ». Le Tribunal en déduit qu’il existe « une disproportion entre le but visé par la loi, qui est de permettre l’élucidation d’infractions commises en récidive (…) et les moyens pour y parvenir », en l’occurrence la prélèvement d’ADN.

A l’exception des saboteurs de voies de TGV, dont il peut être légitime de relever les empreintes ADN puisqu’ils cherchent à se dissimuler, les responsables syndicaux et politiques – quoiqu’on pense de leurs méthodes – agissent à visage découvert. Ils développent même une tendance naturelle à convoquer des caméras pour filmer leurs actions. Dès lors, leur fichage ADN est parfaitement inutile.

Avec un sens certain du pathos, Xavier Mathieu a déclaré : « j’ai un patrimoine génétique. Il m’a été donné par amour par mes parents, il a été transmis par amour à mes trois enfants et à mon petit-fils aujourd’hui. Jamais je ne donnerai mon ADN autrement que par amour ». Il est en effet assez compréhensible qu’un responsable syndical, politique, voire religieux, puisse trouver infamant que son action soit assimilée à celle d’un violeur d’enfant ou, pour prendre un exemple moins outrancier, d’un détrousseur de vieilles dames.

De plus, les lois sont faites pour survivre à ceux qui les ont faites. Imaginons que, demain, le régime change de nature : François Hollande est élu, et les chars soviétiques envahissent les Champs-Elysées. Ou pire, qu’Hervé Morin l’emporte. Plus sérieusement, il suffit qu’un régime développe une dérive autoritaire pour que le fichage ADN devienne un instrument d’oppression.

Dès lors, ce ne serait pas trahir les valeurs de la droite que d’introduire une exception dans la loi au bénéfice des activités publiques politiques et syndicales. Voire religieuses. Parce que je n’exclus pas que mes convictions me vaillent un jour d’invoquer la loi naturelle pour affronter le nouvel ordre établi.

Ayez peur !

5
Take Shelter

« Certains ont des malheurs; d’autres, des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre ? » C’est un peu cette question de Cioran que Take Shelter nous pose à nouveau. Jeff Nichols, le jeune réalisateur sudiste de Shotgun Stories, nous plonge avec son second film dans l’univers pesant, tantôt apocalyptique, tantôt paranoïaque, d’un petit village de l’Amérique profonde. Le film, qui sort le 4 janvier au cinéma, a déjà reçu le prix de la semaine de la critique à Cannes et le grand prix du festival de Deauville. Penchons-nous sur ce qui fascine dans cette histoire d’un père de famille, joué par Michael Shanon, voyant partout les signes annonciateurs d’une terrible tempête.

La pesanteur est le premier principe de Take Shelter. Dès les premiers plans, le ciel, bon vieux couvercle tragique, semble s’abattre sur les épaules de Curtis, le personnage principal: il regarde la pluie, presque pâteuse, ruisseler sur ses doigts. La première forme de pesanteur réside dans cet effet de réalisme poisseux : non seulement une nature se rabattant à tous moments sur le corps du personnage, mais aussi un schéma social traîné comme un fardeau par ce père de famille. Puis, la nuit, une autre forme de pesanteur se déchaîne : dans des rêves violents, Curtis voit s’abattre sur lui les éléments – pluie, chien enragé, silhouette derrière une vitre, femme au couteau. Un genre, celui du film d’épouvante, pour dire vite, vient peser dans les nuits paranoïaques de Take Shelter.

Il y a un instant, cependant, où le suspense devient, concrètement, une suspension de la pesanteur. Dans une sorte de tournant onirique, les lois de la physique sont défiées : réfugié dans le salon avec sa fille, Curtis voit les meubles léviter, comme sous l’effet du mouvement invisible et impossible de la maison elle-même. Comme si le poids des choses avait contaminé le cadre, comme si le film lui-même n’était qu’une chute, plus rapide encore que celle du monde. Tout le paradoxe de Take Shelter tient à cette manière de retourner contre elle-même la pesanteur, pour faire l’expérience de son dérèglement exponentiel. Petit à petit, les effets de réalisme et les effets de genre sont pervertis pour ne former plus qu’un monde à part, en apesanteur, celui de Curtis La Forche.

Face à la catastrophe il n’y qu’une seule solution : creuser. Pour réfugier sa famille, pour la protéger de la tempête dont il pressent l’imminence, Curtis entreprend de creuser un abri dans son jardin. Et à mesure qu’il creuse, son angoisse est de plus en plus précisément projetée sur ce qui l’entoure. L’abri devient une caisse de résonnance, amplifiant la portée de tout ce qui est perçu par le personnage.
Car percevoir et déchiffrer, sentir et ressentir, sont bien les seules activités qui vaillent dans Take Shelter. Le monde est exclusivement composé de signes, auxquels il s’agit de répondre par une exploration de l’étendue et de la profondeur des sens. C’est en tout cas le quotidien de cette famille où, la petite fille étant sourde-muette, on utilise le langage des signes. L’harmonie du foyer semble tenir à la fragilité de cette langue secrète qu’ils se sont appropriés. A l’approche de la catastrophe, Curtis devient pourtant indéchiffrable pour ses proches : ses gestes ne constituent plus qu’une série de comportements erratiques, au mieux arbitraires, au pire obsessionnels. Le film n’est plus alors qu’une somme de séquences et d’actions opaques. A partir de là, le mouvement de crise et de recomposition de la famille, qui traverse tout le film, est magnifique. Avec la délicate Jessica Chastain, jouant l’épouse de Curtis, le dialogue redevient sensoriel, les propos redeviennent sensés.

Partager un regard, une manière de voir le monde, est à la fois, dans Take Shelter, l’attitude familiale par excellence et la définition du geste artistique. Le cercle vicieux de la paranoïa est aussi cinématographique que psychologique : le plan fait vérité et l’angoisse créé le malheur. Fou ou sain d’esprit, Curtis a raison. Tout simplement parce que redouter les nuages est la première manière de les faire exister dans le ciel. Tout simplement parce que, dans l’enclos du film, l’ouragan est effectivement en train d’arriver. Avec Take Shelter, Jeff Nichols nous fait découvrir la vertu apocalyptique de la paranoïa : à l’heure de la fin du monde, les êtres se révèlent, la nature se déchaîne et l’amour peut renaître.

Swift 2012

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Jonathan Swift. Photo : MaestroBen.

L’autre jour, en cherchant des livres à acheter afin de les offrir autour de moi, je suis tombé sur un savoureux libelle: L’art du mensonge politique (Éditions Jérôme Millon) — un texte paru sans nom d’auteur en 1733. Le ton ironique est si fin et si mordant que l’on en a longtemps attribué la paternité à Jonathan Swift. En fait, les spécialistes pensent que le coupable est un ami de Swift, John Arbuthnot. Qu’importe. C’est un excellent ouvrage de civilité cynique à ranger parmi les classiques du genre : Le Prince, de Machiavel et L’homme de cour, de Baltasar Gracián, mais en plus gaguesque. Il se lit en une heure. On sourit à chaque chapitre. Du gai savoir, en somme, destiné à déniaiser ceux qui gobent les programmes électoraux, les déclarations

gouvernementales, la propagande de guerre, le prêchi-prêcha philosophique, ou ceux qui, tout bonnement, croient à la franchise dans les rapports humains.
Bien sûr, les jobards ne le liront pas. S’ils le lisent, ils y verront une exagération. Qu’ils ne viennent pas couiner s’ils finissent, comme d’habitude, à poil. Pour ma part, dans un ouvrage qui marquera l’Histoire des Idées, à savoir notre Traité du Cafard, j’avais écrit : « Qu’un pouvoir use du mensonge pour justifier telle ou telle de ses entreprises, rien à redire. La fin justifie les moyens. Qu’un peuple n’accorde pas le moindre crédit au mensonge du pouvoir, mais feigne le contraire, rien à redire non plus. Cela lui permet de se soumettre avec bonne conscience. »

Dès que je finis de lire l’opuscule, je renonçai par pur égoïsme à l’offrir et le rangeai à mon chevet parmi d’autres mauvaises lectures qui, depuis bien des années, ont fait de moi un piètre citoyen.

L’art du mensonge politique (Éditions Jérôme Millon)