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Pourquoi tant de haine envers les classes moyennes ?

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Nos enfants chéris- Canal +

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché débattent du quotient familial.

Tous ceux qui ont quelque peu vécu dans un pays étranger comparable au nôtre savent que la fiscalité directe française, qui taxe les foyers fiscaux et non les revenus individuels relève de la même catégorie que la baguette et le béret basque, une bizarrerie regardée avec étonnement et perplexité par nos voisins. Le système du quotient familial, où le revenu imposable est modulé en fonction de la composition de la famille (une part pour chacun des parents, une demi-part pour les deux premiers enfants, et une part à partir du troisième) semble avantager les classes supérieures. En effet, plus les revenus du foyer fiscal sont élevés, plus grand est le montant total des exemptions d’impôts consenties à ces familles.

Quelques économistes futés gravitant autour du PS avaient cru pouvoir donner à la campagne de François Hollande la touche populaire qui lui fait cruellement défaut en s’attaquant bille en tête à cette bastille fiscale que serait le quotient familial (car malgré les flopées de cafouillages socialistes de mardi sur la « modulation » ou la « réorganisation », c’est bien à ça qu’on est rendu). C’est ainsi qu’on a vu traîner dans la boite à idées du candidat socialiste l’idée de remplacer ce quotient familial par un crédit d’impôt uniforme (environ 600€ par enfant à charge). Les foyers non imposables (50% des ménages français) se verraient remettre chaque année un chèque correspondant à la taille de la famille.
Le quotidien économique Les Echos a procédé au calcul des effets de cette mesure : elle frapperait les foyers fiscaux dont les revenus dépasseraient le triple du SMIC, c’est à dire 4200€ net mensuels. 4,5 millions de foyers aisés (si on peut estimer qu’une famille avec deux enfants et 4200€ mensuels à Paris est un « foyer aisé » !) se verraient davantage taxés pour aider 5 millions de foyers pauvres. En voilà de la redistribution qu’elle est juste !
Sauf que la justice, c’est plus compliqué qu’on le croit dans les cuisines de gauche où se mijote la sauce fiscale à laquelle nous allons être mangés si Hollande l’emporte en mai 2012.

Un peu d’histoire d’abord : le quotient fiscal n’est pas une mesure imposée par la droite pour inciter les bourgeois à pondre de nombreux petits bourgeois, mais un héritage de 1945 : il a été établi dans le sillage du programme du Conseil National de la Résistance, dont les hesseliens nous rebattent les oreilles ces derniers temps.
Il a été conçu explicitement comme une mesure nataliste, ce en quoi il a parfaitement réussi en permettant la venue en ce bas monde d’une palanquée de baby-boomers. Il a contribué, par la suite à ce que notre taux de natalité se maintienne à un niveau honorable, alors qu’il s’effondrait chez nos voisins allemands, italiens et espagnols.
Il ne constitue pas une mesure de redistribution du haut vers le bas de l’échelle sociale, mais une mesure d’équité à l’intérieur des catégories sociales : son but est, qu’à revenu égal, une famille avec des enfants soit moins taxée qu’un célibataire ou qu’un couple de « dinks » (double income, no kids). C’est dans le même esprit que les allocations familiales n’ont pas été modulées en fonction des revenus du foyer (ce qui est, je le reconnais, plus contestable).

Alors, considérée en « masse », ce système paraît d’une injustice criante, même s’il est plafonné à partir de 4602€ de revenu imposable par part fiscale (cela touche 2% des foyers français). C’est oublier que la redistribution vers les familles pauvres, en France, passe par d’autres voies que la fiscalité directe : aide personnalisée au logement, tarifs modulés en fonction des revenus pour les crèches, cantines et les centres de loisirs, bourses d’études, allocation de rentrée scolaire etc. Le foyer de jeunes cadres triple smicard évoqué plus haut paie plein pot tous ces services, permettant aux moins favorisés d’y avoir accès pour des cacahuètes.

Alors, chers amis socialistes, si vous voulez vraiment perdre les élections de 2012, ne changez rien, sabrez le quotient familial ! Les classes populaires ne vous en tiendront aucun gré, car elles sont ingrates par nature et parce qu’une bonne partie des familles de cette catégorie échappaient à l’impôt sur le revenu grâce, justement, au quotient familial. Les classes moyennes, elles, iront voir ailleurs si vous y êtes.

Régime autoritaire

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Pierre Dukan est un célèbre nutritionniste. Ayant d’ores et déjà affamé des millions de personnes en les condamnant au jambon blanc sans couenne et à la laitue sans vinaigrette pendant des semaines, il n’a actuellement, dit-il, « ni besoin d’argent, ni de publicité ». C’est donc parce qu’il n’a besoin d’aucune publicité que le docteur Dukan [1. Prononcer « Du-Kang » si vous êtes Nord-Coréen, ou « Dukon » si vous êtes vosgien et/ou furieux.] a, très naturellement et en toute modestie, rédigé une « Lettre ouverte au futur président de la République ». C’est aussi parce qu’il n’a pas besoin d’argent que le philanthrope vendra son opuscule 4 euros, soit à peine plus cher que la somme indignatoire du célèbre Stéphane Hessel.

Dans son livre, le bon docteur fait des propositions à l’ensemble des zimpétrants chefs d’Etat, dans l’optique de lutter contre l’obésité. Il émet notamment quelques avis de très haute tenue en matière d’instruction publique.

Manifestement soucieux de contribuer au redressement de l’école de la République, et de remettre icelle à la hauteur de sa réputation d’excellence, Dukan suggère notamment, pour l’épreuve du Bac, de « mettre en place une notion poids d’équilibre rapportant des points d’option pour ceux qui arrivent à garder un indice de masse corporelle entre 18 et 25 ». Les adolescents pourraient d’ailleurs y parvenir sans effort s’ils choisissaient, en lieu et place de l’horrible MacDo, de boulotter le succulent MacDu du nutritionniste, garanti 100% pures galettes de son.

En voilà donc, une riche idée. Dommage que l’humaniste Dukan n’ait pas poussé jusqu’au bout son raisonnement, et proposé que l’on introduise au lycée des modules « popularité », « amour, gloire et beauté », « santé capillaire », voire même un « test d’aryanisme », bien évidemment optionnel.

En tout état de cause, il est heureux que le baccalauréat n’ait pas sanctionné, à l’époque où Pierre Dukan était encore lycéen, des tares telles que le charlatanisme, la fumisterie ou le parfait cynisme. Le jeune Pierre n’aurait sans doute jamais décroché son bachot.

Quoiqu’il en soit, sur ce coup là, la société du spectacle vient une nouvelle fois de battre son propre record. Nous avons à l’évidence de franchi une fois de plus le mur (de la galette) du çon.

Révolution culturelle à Sciences Po

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Richard Descoings

Richard Descoings est un malin. Je ne fais pas allusion aux bonus que le patron de Sciences Po partage avec une dizaine de cadres de la maison[1. Mais pas avec les vacataires payés 80 euros de l’heure…]. Il faut être mesquin comme un journaliste de Mediapart pour chipoter sur les malheureux 295 000 euros de primes que les membres du Comité exécutif se sont partagés en 2011. Quand on forme l’élite de la nation, on a un devoir d’exemplarité : ceux qui seront demain appelés à diriger la France doivent apprendre que quand on ne s’en met pas plein les poches, on a raté sa vie[2. Je sais, « plein les poches » est une formule exagérée pour une somme aussi misérable mais espérons que dans un avenir proche, les bonus versés à Sciences Po rivaliseront avec ceux que s’octroient les patrons du CAC 40.].

Mais si je tiens à saluer ici le talent de Richard Descoings, c’est qu’il a si bien amusé la galerie avec la suppression de l’épreuve écrite de « culture générale » au concours d’entrée à Sciences Po que le véritable scandale est passé inaperçu. Tout d’abord, la sélection comporte encore trois épreuves écrites. Certes, les notes obtenues par les candidats compteront beaucoup moins que « l’instruction » de leur dossier ou l’entretien « de motivation ». « Nous ne recrutons pas des copies, nous recrutons des individualités », dit Hervé Crès, directeur-adjoint de l’IEP[3. Institut d’Etudes Politiques, nom « officiel » de Sciences Po.], si fier de son bon mot qu’il l’a répété partout. On privilégiera donc « l’engagement dans la vie associative, sportive, culturelle, politique ou syndicale » et « le goût de l’innovation » plutôt que les savoirs poussiéreux dont on ne sait jamais où leurs détenteurs les ont ramassés : famille bourgeoise ou lycée dit d’excellence qui assure avec zèle la promotion des « héritiers » ?

Restent tout de même ces trois épreuves écrites. Pour la première, rien à dire, les langues c’est essentiel. Peu importe que des étudiants pratiquent un français approximatif, ce serait même une preuve de leur ouverture d’esprit, mais pas question de recruter des ringards infoutus de parler anglais ou chinois. « Notre projet pédagogique est résolument multiculturel, précise Hervé Crès. Nos étudiants doivent être capables d’aller vers l’autre ».
Pour la deuxième épreuve, les candidats ont le choix entre maths, économie et littérature – le maintien de cette option visant sans doute à recruter quelques spécimens de lecteurs avant extinction totale de l’espèce. En revanche, les matheux font d’excellents traders.

Mais le scandale, c’est que les candidats devront encore rédiger une dissertation d’histoire. Oui, d’histoire ! Obligera-t-on des jeunes des cités à plancher sur l’esclavagiste Napoléon ? Peut-on infliger à des étudiants victimes de l’oppression israélienne au Moyen-Orient des cours sur le nazisme ? Ne serait-il pas indélicat d’évoquer la Révolution culturelle devant de jeunes Chinois ?

Après tout, Rome ne s’est pas défaite en un jour. Saluons donc le pas dans la bonne direction que constitue la suppression de l’épreuve de culture générale, « la moins utile » selon la direction de Sciences Po. La gauche pensante, qui s’était bruyamment offusquée que le Président de la République s’interroge sur l’utilité d’étudier La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, n’a pas jugé bon de monter au créneau. Sans doute approuve-t-elle la vraie raison de cette réforme, que Richard Descoings a sagement passée sous silence : si la culture générale est inutile, elle est surtout discriminante, pour les pauvres, les jeunes issus de l’immigration, et d’ailleurs pour les jeunes tout court, comme en témoigne l’épisode rocambolesque relaté par Pierre Bénichou[4. À lire absolument dans Le Nouvel Observateur de ce 12 janvier.]. Invité par le département « journalisme » de l’IEP à conduire un séminaire sur le « récit journalistique », il cite Victor Hugo, Mona Ozouf, Céline, Lucien Bodard, André Breton et d’autres. Le bruit de son forfait se répand à grande allure. « Vous les avez choqués ! Ils ont l’impression que vous méprisez leur culture », se désole le responsable. « Je veux bien leur parler en verlan », répond le coupable. « Fini le verlan. C’est plutôt le SMS », reprend le premier. Pour conclure que « ça ne va pas le faire ».

Si cette culture dont on veut nous délivrer était qualifiée de générale, c’est parce qu’elle couvrait tous les champs de la pensée humaine et dessinait les contours d’un monde commun. Désormais, la culture sera particulière plutôt que générale, porteuse de diversité plutôt que fauteuse d’identité.

Comment les héritiers de Condorcet et Alain, de Jean Vilar et Antoine Vitez qui voulaient « l’élitisme pour tous », peuvent-ils affirmer que la culture discrimine ? Par quelle aberration l’antiracisme conduit-il à priver les enfants d’immigrés du merveilleux cadeau qu’est la littérature française ? Peut-on laisser une génération enfermée dans la seule langue de son temps ?

Une nouvelle révolution est en marche. Si elle parvient, mieux qu’en 1789, à faire du passé table rase, vous serez un jour jugé par un magistrat qui n’aura jamais entendu parler de Montesquieu; les professeurs de vos enfants penseront que Céline est le prénom d’une chanteuse ; le Préfet de votre département se demandera ce que signifie « continuité du Service public » – trois mots qui auront disparu du vocabulaire. Alors, j’ai moins envie de rire que de mordre – ou de faire juger ces salopards pour crimes contre les humanités. Je dois avoir besoin d’un recadrage. J’espère que le département « Formation continue » de Sciences Po propose des séminaires d’ouverture à l’autre.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°43 – Janvier 2012.

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La sortie du Christ de Bruxelles

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Alors que fleurissent dans la capitale européenne de plus en plus de mosquées destinées à être de plus en plus grandes, de plus en plus d’ églises, quant à elles, vont fermer petit à petit leurs portes de façon définitive.

C’est ainsi que depuis ce 8 janvier, la très belle église Sainte-Catherine située en plein cœur de la ville, qui accueillait également la communauté orthodoxe, est pour la première fois depuis plus d’un siècle fermée au public et à la prière.

Cette décision émanait entre autres de la Fabrique d’Eglise, pour des raisons avant tout financières liées à l’entretien du bâtiment, mais les fidèles avaient réclamé un débat ouvert et démocratique avec la population, estimant que le lieu restait très fréquenté. En vain. Le huis clos fut de mise et le couperet tomba, implacable.

Ce sera la première désacralisation d’une série en prévoyant à terme une quarantaine pour la seule agglomération bruxelloise. Pour commencer.

Les églises visées n’ont évidemment aucun projet abouti de reconversion, ce qui conduira invariablement et faute d’entretien à en faire des ruines, témoignage d’un passé pas si ancien que ça. Peut-être une fois que les murs seront tombés pourra-t-on les visiter comme l’on visite un amphithéâtre romain, avec réduction pour famille nombreuse et audioguide multilingue.

On ne parlera pas plus du destin des nombreuses œuvres d’art qui enrichissent depuis toujours ces édifices chargés d’Histoire. Direction le musée de la préhistoire, peut-être? Ca c’est une idée.

Hongrie : le pouvoir confisqué

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Photo : Európa Pont

Professeur de Droit public, Frédéric Rouvillois a estimé nécessaire d’intervenir dans les colonnes de Causeur pour prendre la défense de la nouvelle constitution hongroise, selon lui victime d’une campagne de désinformation de la part des « bonnes âmes » de Washington, Bruxelles et Strasbourg « qui se déchaînent contre les sorcières de Budapest ». Bien que non juriste, mais résident de longue date en Hongrie, je souhaiterais soumettre ici quelques remarques et objections à ses propos.
Pour commencer, j’éprouve un certain étonnement à l’entendre parler de « haine » et de « chasse aux sorcières » pour prendre la défense d’un homme et d’un régime auxquels sont adressés ces mêmes reproches. J’ignore si Frédéric Rouvillois s’est rendu en Hongrie. Mais il a certainement eu écho de ce qui s’y passe depuis 18 mois. Je ne vais pas revenir sur une liste qui serait bien trop longue et que, de toute façon, nous commençons à connaître par coeur. Aussi me contenterai-je de répondre aux arguments avancés par l’auteur.

Commençons par la question de la légitimité de la nouvelle constitution. Contrairement à ce que laisse entrendre Frédéric Rouvillois, aucun mandat n’a été donné par le peuple à Viktor Orbán pour mettre en chantier un nouveau texte. Lors de la campagne électorale de 2010, mise à part une rapide allusion à un amendement formulée entre les deux tours, il n’en avait jamais été question. Et quant au fameux questionnaire adressé aux 8 millions d’électeurs, y manquait la principale question, à savoir : « Souhaitez vous ou non une nouvelle constitution ? » Pire encore, sur ces 8 millions d’électeurs intérrogés, seuls 11% ont pris la peine de répondre. On peut, certes, y voir, comme Frédéric Rouvillois, un franc succès. Pour ma part quand 89% des citoyens ne répondent pas, j’y vois plutôt un échec. Et puisqu’il prétendait agir au nom du peuple, pourquoi Viktor Orbán a-t-il donc refusé de soumettre le texte à un référendum qui lui aurait évité bien des critiques ultérieures?

Enfin, son projet de constitution a été élaboré en l’absence des grands partis d’opposition, hors extrême droite, comme s’il s’agissait d’une simple loi. Les experts (juristes, historiens, sociologues) aussi bien que les acteurs majeurs de la société civile (syndicats, groupements professionnels, associations) ont eux aussi été tenus à l’écart. Quoi qu’en dise Frédéric Rouvillois, ce texte partisan ne répond nullement au besoin urgent de combler un quelconque vide constitutionnel. C’est à se demander si M. Rouvillois a lu la précédente constitution qui, certes, remonte à 1949, mais dont le contenu a été largement remanié en 1989 puis maintes fois amendé, notamment pour intégrer les standards de l’Union européenne. D’ailleurs, presque tous les constitutionnalistes hongrois s’accordent à reconnaître qu’elle fonctionnait très bien.

Concernant le texte stricto sensu et son préambule (« Profession de foi nationale »), l’auteur passe sous silence un aspect essentiel : cette nouvelle et curieuse conception de la nation qui fait passer l’ethnie magyare par dessus l’Etat. Concrètement, cela permet d’accorder la nationalité et le droit de vote à des ressortissants d’autres pays d’origine hongroise (les 2,8 millions de descendants de Hongrois qui vivent dans les Etats voisins). Mais le texte ne s’arrête pas là. Le principe de la primauté de l’ethnie est confirmé (art. D) par cette phrase troublante : « Mue par le principe d’une nation hongroise unie, la Hongrie porte la responsabilité du sort des Hongrois vivant hors de nos frontières ». Solennellement, la Hongrie empiète ainsi sur la souveraineté des Etats voisins ! Et, pour enfoncer le clou, le texte fait directement allusion au traité de Trianon : « Notre nation disloquée en morceaux dans les tourmentes du siècle dernier ». Le projet est donc clairement affiché : revenir un siècle en arrière pour contourner, sinon renégocier, les accords qui suivirent la Première Guerre mondiale… Par contre, tout une période, du 19 mars 1944 au 2 mai 1990, se voit subitement rayée de l’Histoire hongroise. La Hongrie a une mémoire décidément bien sélective.

Côté institutions, l’arbre de la Loi fondamentale cache une forêt de trente lois organiques votées au pas de course. Ainsi, la Cour constitutionnelle voit ses domaines de compétence sensiblement réduits et ne pourra plus intervenir sur des questions aussi fondamentales que le budget, la fiscalité et les prestations sociales (du moins tant que le taux de la dette publique ne passera pas au-dessous des 50% inscrits dans la nouvelle constitution). Sa saisine est désormais interdite aux personnes privées ou morales et, pour les élus, elle se voit limitée à un groupe de députés qui représenterait au minimum 25% des sièges, ce qui de fait empêche l’opposition dy recourir. Le nombre de ses membres vient même d’être élargi de 11 à 15 ans et la durée de leur mandat allongée de 9 à 12 ans. Et, puisque les membres de cette institution sont nommés par la majorité qualifiée (2/3) de l’Assemblée nationale, soit en l’état actuel des choses, par la coalition gouvernementale, la majorité assure sa suprématie au sein de la Cour lors de la prochaine législature.

Dans la même veine, le nouveau Conseil budgétaire – composé de proches du gouvernement – se voit accorder un droit de veto illimité sur le budget voté par le Parlement. Si le Parlement, suite à ce veto, ne parvient pas à voter un budget modifié, il pourra alors être dissout par le Président de la République. Ce « bétonnage »(pour reprendre le terme adopté en Hongrie) est assumé sans pudeur par Viktor Orbán lui-même qui a ouvertement déclaré vouloir laisser sa trace dans l’histoire hongroise en bloquant toute nouvelle initiative sur plusieurs décennies !
Je ne m’attarderai pas sur les points de détail que sont la suppression des médiateurs en charge de la Protection des données et des Minorités ou la consécration constitutionnelle du caractère incompressible de la condamnation à perpétuité.

Contrairement au professeur Rouvillois, je ne pense pas que « L’équilibre des pouvoirs semble largement assuré avec les immenses prérogatives détenues par l’Assemblée nationale ». Car, en l’occurrence, le président du conseil (Viktor Orbán) contrôle une Assemblée nationale entièrement sous sa coupe. Quant au président de la République élu par le Parlement, autant dire qu’il a été désigné par Viktor Orbán, les deux tiers des votants suivant à la lettre ses consignes. Je reconnais qu’il s’agit là d’un cas de figure exceptionnel, une majorité des deux tiers étant un fait rarissime. Mais dans la configuration actuelle, le législatif et l’éxécutif sont bel et bien concentrés dans les mains d’un seul homme qui tente par ailleurs de faire main basse sur l’autorité judiciaire. Parler de ”pouvoirs” au pluriel me fait sourire. De Pouvoir, je n’en vois qu’un seul.

A l’Assemblée nationale, ce temple de la démocratie censé être le haut lieu du débat public, un nouveau règlement, qui accélère les procédures de vote et limite au strict minimum l’intervention des groupes, supprime toute possibilité de débat. Ainsi, tout porte à croire que pour Orbán, la démocratie se réduit au seul gouvernement de sa majorité. Il évacue en outre une dimension essentielle de l’Etat de droit : les libertés inaliénables et les conditions favorables au débat critique et à la possibilité d’un changement de majorité. Bref, Orbàn a confisqué le pouvoir à son profit. Jadis démocratie populaire, puis démocratie tout court, la Hongrie glisse de plus en plus vers la dictature d’une majorité, ce qui ne me semble pas un exemple à suivre, n’en déplaise au Professeur Rouvillois.

Turquie-Arabie : la lutte des places

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Le roi Abdallah d'Arabie Saoudite et le Premier ministre turc Erdogan (2010).

Jeudi dernier est peut-être un jour à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du monde arabe. Pour la première fois, une figure éminente du Hamas, Ismaël Haniyeh, détenteur de l’autorité politique à Gaza, était accueilli en chef d’Etat à Tunis. Le gouvernement intérimaire Jebali, à majorité islamiste, recevait en grande pompe son « ami » Haniyeh en appelant à la reconquête des Lieux saints, non sans discrètement proposer au Hamas de déménager son siège dans la capitale tunisienne en cas d’embrasement à Damas[1. Par ce geste, les dirigeants tunisiens ont sans doute aussi voulu marquer une nette rupture avec les années Ben Ali, régulièrement accusé de collusion avec Israël. Ben Ali avait notamment refusé de condamner l’exécution du cheikh Yassine (fondateur du Hamas) en 2003 puis convié Silvan Shalom, alors ministre des Affaires Etrangères, au Sommet Mondial de la Société de l’Information organisé à Tunis deux ans plus tard. Mahmoud Abbas appréciant peu ce virage stratégique en faveur du Hamas, il boycottera la commémoration de la révolution tunisienne].

Clin d’œil de l’histoire, il y a trente ans, l’agnostique Bourguiba ouvrait le port de Bizerte aux combattants de l’OLP expulsés de Beyrouth avec leur chef Yasser Arafat. A l’époque, les chants nationalistes tunisiens et les slogans panarabes entonnés en l’honneur du Combattant suprême, solidaire de la cause palestinienne, ne disaient rien de l’avenir islamiste d’une certaine Tunisie contemporaine qui fustige le juif, le sioniste et le croisé. Par un étrange parallélisme des formes, à trente ans de distance les mêmes postures s’emplissent de contenus opposés. Ainsi que l’a déclaré Ismaël Haniyeh aux nombreux médias qui l’attendaient à l’aéroport de Tunis, le « printemps arabe » parti l’an dernier de Sidi Bouzid devrait être rebaptisé « printemps islamique » à l’aune de ses conséquences politiques automnales. Au Caire, les Frères Musulmans et les salafistes rassemblent 60% des suffrages populaires; à Rabat, le parti monarcho-islamiste PJD a remporté les élections et dirige le gouvernement ; à Tunis, Ennahda récolte les fruits de sa stratégie mi-identitaire mi-protestataire. Quant aux Frères Musulmans syriens, ils attendent leur heure en espérant prendre leur revanche sur un demi-siècle d’hégémonie baathiste.

Comme l’a résumé Haniyeh, « les portes [du monde arabe] se sont ouvertes » au nouvel islam politique dont le centre névralgique se situe en Turquie, sur les lieux mêmes de l’ancien califat, devenu le fantasme théologico-politique de millions de croyants. En plus de sa force de projection symbolique, la Turquie exerce aujourd’hui une influence idéologique, métapolitique et même géopolitique de plus en plus visible sur les rives sud et est de la Méditerranée. Le virage à 180 degrés de la diplomatie turque, aujourd’hui dirigée contre Israël, n’est certainement pas pour rien dans le regain de popularité d’Erdogan dans le monde arabe, en dépit d’erreurs d’appréciation manifestes (un soutien très appuyé à Kadhafi, opportunément oublié par ses nouveaux alliés libyens).

A tel point que les Saoudiens – traditionnels parrains de l’islamisme sunnite – s’inquiètent de l’émergence d’un rival néo-ottoman. Un exemple parmi d’autres du déclin de leur soft power : alors que la monarchie saoudienne multipliait les projets immobiliers et financiers dans la Tunisie de Ben Ali, les nouveaux hommes forts de Carthage se tournent plus volontiers vers leurs « amis » (et bailleurs de fonds ?) turcs et qataris. A dire vrai, la mouvance dont ils sont issus, celle des Frères Musulmans, née en Egypte dans les années 1930, ne s’est jamais caractérisée par sa proximité avec les Saoud – plus prompts à financer les salafistes[2. Si l’on excepte quelques alliances de circonstance contre leurs ennemis communs (communistes, nassériens, baathistes, israéliens…)]. Et ce n’est pas l’asile accordé au tyran déchu Ben Ali qui arrangera la donne, d’autant que Riyad fait la sourde oreille aux demandes d’extradition lancées par Tunis.

C’est dans ce contexte de fitna (discorde) intra-islamique qu’un prince saoudien de haut rang s’est rendu à Istanbul pour participer à un colloque et accessoirement expliquer tout ce qu’il pensait du gouvernement AKP, triomphalement plébiscité depuis 2002. « Il y a encore dix ans, la Turquie n’existait pas dans la région. Elle est apparue au milieu de nulle part ! » s’exclame le prince Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz dans un entretien accordé au quotidien turc Today’s Zaman. Une flèche venimeuse hardiment décochée par ce fin stratège qui sait caresser son « allié » pour mieux l’étouffer. Goguenard, il s’exprime par antiphrases, dit considérer la Turquie comme un quasi voisin « à respecter » mais dissipe les craintes d’une résurgence de la Sublime Porte (« certains craignent la coopération [avec Ankara] parce qu’ils vivent dans le passé ») avec une certaine condescendance. Après avoir qualifié le gouvernement turc de « cadeau de Dieu », le prince loue par ailleurs son sens de la clarté et de la solidarité islamique comme autant de qualités qui le distingueraient du vieil ennemi iranien.

Outre ses ambitions nucléaires et sa politique de puissance chiite, l’Iran exaspère en effet l’Arabie Saoudite par ses provocations et ses menaces à répétition, comme son jeu de dupes autour du détroit d’Ormuz, dont la fermeture immobiliserait 40% du transport pétrolier mondial. Comme Téhéran figure au rang d’ennemi public numéro 1 de Riyad, les émissaires saoudiens n’en craignent pas d’en rajouter, arguant que des milliers de missiles perses seraient actuellement pointés vers les monarchies du Golfe et n’attendraient que le brusque coup de folie de mollahs « lunatiques » pour déferler sur « Bahreïn, le Koweït, Oman, Qatar, les Emirats arabes Unis et l’Arabie Saoudite » !

C’est dans ce contexte de guerre froide saoudo-iranienne, bien plus que sunnito-chiite, qu’il faut comprendre la rivalité larvée entre le gouvernement AKP turc et la dynastie des Saoud. Une méfiance réciproque transparaît dans l’amitié toute nuancée qui unit les fils de la plèbe anatolienne aux pétromonarques du Golfe : en cas d’affrontement ouvert entre l’Iran et ces derniers, « la Turquie devrait rester du bon côté » pronostique même Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz avec force hésitation. Si ce n’est pas un avertissement à ses « amis turcs », cela y ressemble…

Assurément, si les printemps arabes n’ont pas fini de rendre leur verdict, le paysage géopolitique qu’ils éclairent semble tout en dénivelés, alternant les faux-semblants et les franches oppositions. Dans le match à fleurets mouchetés qui l’oppose à Riyad par islamistes arabes interposés, Ankara mène donc 1-0. Le match retour se jouera dans les prochaines semaines, probablement sur un terrain escarpé : la Syrie…

Méchant comme un Français

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Vous avez survécu à la Journée de la Gentillesse, tant mieux. L’air de rien, cette journée n’est pas seulement une date, une de plus, du néo-calendrier de la dictature festiviste, elle est aussi un symptôme et, surtout, une grave atteinte à tout ce qui fait le charme de l’esprit français : la méchanceté. Donc, si vous sentez encore en vous des séquelles de gentillesse, un seul remède : lisez Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly.

Sébastien Bailly est un compilateur cultivé et pince-sans-rire qui, depuis quelques années, publie dans l’élégante collection de poche des éditions Mille et une nuits quelques vade-mecum indispensables pour survivre dans la zone atrocement tempérée qu’est devenue la France d’aujourd’hui. On lui doit ainsi, entre autres, Le Meilleur de la bêtise, Le Meilleur de l’humour noir ou encore Le Meilleur de l’absurde.[access capability= »lire_inedits »]

Comme ces précédents titres, Le Meilleur de la méchanceté offre quelques centaines de citations, dénichées pour l’essentiel dans des œuvres en français, ce qui confirme que la méchanceté est bel et bien une spécialité hexagonale, à supposer qu’elle ne constitue pas le cœur de cette identité nationale que certains, y compris parmi mes amis, s’évertuent à chercher là où elle n’est pas. J’aimerais assez lancer l’expression « méchant comme un Français » − vous pouvez contribuer à cette ambitieuse entreprise.

Mais comme nous ne croyons pas à une identité qui exclut mais, au contraire, à une identité qui accueille, nous admettrons quelques étrangers dans ce panthéon de la vacherie. Herbert Spencer, théoricien du darwinisme social, philosophie particulièrement méchante, rhabille pour l’hiver la justice américaine en une phrase qui semble, d’O. J. Simpson à DSK, d’une actualité toujours brûlante : « Un jury est un groupe de douze personnes d’ignorance moyenne, réunies par tirage au sort pour décider qui, de la victime ou de l’accusé, a le meilleur avocat. » On pourra aussi aller voir du côté de Willy Cupy, humoriste de l’école Robert Benchley, malheureusement oublié aujourd’hui : « La forme même des pyramides d’Égypte nous apprend que, dès la plus haute antiquité, les ouvriers avaient tendance à en faire de moins en moins. »

Mais il n’y a pas à dire, la France sera toujours la France et la méchanceté, telle que la définit intelligemment Bailly dans sa préface, reste une façon d’être au monde typiquement française : « Le meilleur de la méchanceté, c’est cela : l’expression de ces libertés prises. Parfois blessantes si l’on ne se place pas à la bonne distance, ou lumineuses si on les regarde sous le bon angle, parfois injustes si l’on croit qu’il devait y avoir là une justice, parfois violentes, mais c’est pour la bonne cause. »
Là où il y a du talent, il y a souvent de la méchanceté. On ne s’étonnera pas de croiser Jules Renard − « Quand je donne un billet de cent francs, je donne le plus sale » −, Nimier − « La philosophie est comme la Russie, pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands », mais aussi des peintres comme Picabia : « Les gens sérieux ont toujours une petite odeur de charogne. »

Sans oublier des politiques dont le premier d’entre eux, Charles de Gaulle, a su venger la vieille rivalité entre Saint-Cyr et Polytechnique par un lapidaire : « Le difficile n’est pas de sortir de l’X, mais de sortir de l’ordinaire. » Vous l’aurez compris, la méchanceté est un art. Si vous êtes à court d’inspiration, ce petit livre de poche sera aussi efficace qu’une arme de poing.[/access]

 

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Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly (Mille et une nuits).

Causeur Magazine n°43 : Nous l’avons tant aimée, la démocratie

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Alors que nous avons le nez collé sur le marasme de la zone euro, une autre crise, plus discrète mais potentiellement plus dévastatrice prend peu à peu corps, celle de la démocratie. Car comme le dit Elisabeth dans son texte introductif : « Si la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple », le compte n’y est pas, ni du côté du manche, ni de celui de la lame ». Quand les pouvoirs en place théorisent leur impuissance face au cours des choses, quand ils ne suggèrent aux peuples comme seule thérapie que de nouveaux abandons de souveraineté, et quand ces mêmes peuples n’y voient pas grand chose à redire, n’y a-t-il pas comme quelque chose qui cloche…

De toutes ces choses, nous débattrons longuement dans ce numéro avec l’interlocuteur qui s’imposait sur cette question sensible, Marcel Gauchet, bien sûr. Mais nous retrouverons aussi dans le dossier Philippe Raynaud, Basile de Koch, Jacques de Guillebon sans oublier le pétulant André Sénik qui sort de sa retraite pour réfuter l’idée même d’une crise de la démocratie…

Sinon, sur 64 pages encore et toujours avec 100% d’articles inédits ce numéro 43 vous emmènera en Serbie, en Turquie, au Qatar, en Egypte et même dans le 9/3 ! De beaux voyages en perspectives sans aucun des inconvénients liés au jetlag ou aux mouvements sociaux de certaines catégories de personnel…

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Et pour bien débuter l’année, Causeur offre ce mois-ci son numéro collector « Leçon de vivre-ensemble d’Alain Finkielkraut » en  cadeau pour tout nouvel abonnement classique (papier + web). Mieux que les soldes, non ?

 

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Les sorcières de Budapest

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Victor Orban. Photo : OECD.

Les enfants désœuvrés s’amusent parfois à se faire peur en s’imaginant que leur ours en peluche les regarde d’un drôle d’air ou que le caniche de la voisine va se transformer en tigre pour les croquer tout crus.
C’est un peu l’impression que donnent, ces jours-ci, certains médias dans le traitement de « l’affaire hongroise ». Que s’est-il passé, pour émouvoir à ce point les bonnes âmes ? L’entrée en vigueur, le 1er janvier, de la Loi fondamentale de la Hongrie. Une constitution qui, à en croire l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme, serait « contraire aux valeurs fondamentales de l’Union européenne » et mettrait en danger « la démocratie et l’Etat de droit en Hongrie ».

Des attaques qui laissent pantois mais révèlent deux choses : la pression démesurée du politiquement correct, et le peu de cas que font ses promoteurs de la souveraineté démocratique des Etats. La nouvelle loi fondamentale hongroise, adoptée par la coalition du Fidesz de Victor Orban et de l’Union civique hongroise malgré l’opposition de la gauche et de l’extrême droite, apparaît pourtant conforme aux critères les plus exigeants du constitutionnalisme libéral.

Conformément aux formes requises par la précédente constitution, le texte a en effet été adopté en février 2011 par les deux tiers de l’Assemblée nationale après consultation des 8 millions d’électeurs Hongrois, auxquels avait été envoyé un questionnaire relatif aux points essentiels de la future constitution. En somme, il s’agit d’une manière intéressante de combiner démocratie directe et démocratie représentative, puisque plus de 11 % des électeurs ont pris la peine de renvoyer les questionnaires.

Si l’on entre dans le vif du sujet, quels sont les principaux reproches faits à cette loi fondamentale ? Menacer l’équilibre des pouvoirs et réduire les compétences de la cour constitutionnelle. Deux arguments qui, au vu des textes, laissent songeur.

Tout d’abord, l’équilibre des pouvoirs semble largement assuré par les immenses prérogatives que détient l’Assemblée nationale, prérogatives qui feraient pâlir de jalousie les parlementaires français, y compris après la révision du 23 juillet 2008, censée rééquilibrer la Ve république. En vertu de l’article premier de la nouvelle Constitution, l’Assemblée nationale hongroise, « principal organe de représentation populaire », adopte et amende la Loi fondamentale, les lois, le budget, élit le président de la République et le ministre-président, la Cour constitutionnelle, le président de la Curie, le Procureur général, le Commissaire aux droits fondamentaux et le président de la Cour des Comptes d’État, vote la confiance au gouvernement, etc.

Second reproche, la réduction des pouvoirs de la cour constitutionnelle. Et second étonnement, l’article 24 de la loi fondamentale attribuant à ladite cour des compétences extrêmement larges et diversifiées – très supérieures à celle de notre Conseil Constitutionnel, dont on reconnaît pourtant qu’il est devenu le gardien privilégié de l’État de droit.

Dans ce cas, pourquoi tant de haine ? Si les bonnes âmes, de Washington à Bruxelles et à Strasbourg, se déchaînent contre les sorcières de Budapest, de toute évidence, ce n’est pas pour des motifs juridiques sérieux mais pour un ensemble de (mauvaises) raisons politiques.

Ainsi, la nouvelle loi fondamentale serait « contraire aux valeurs fondamentales de l’Union européenne », notamment parce que son article II dispose que « La dignité humaine est inviolable. Tout être humain a droit à la vie et à la dignité humaine, il convient de défendre la vie de l’embryon depuis la conception », ou encore, un article IV, qui après avoir mentionné le « droit à la liberté et à la sécurité personnelle », évoque l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle qui, toujours selon la Commission de Venise, « ne se conforme pas aux normes européennes en matière de droits de l’homme ».

Or, derrière ces arguties, ce sont d’autres éléments qui dérangent les gardiens autoproclamés des Valeurs : la volonté clairement affichée de s’inscrire dans une histoire, une continuité culturelle, spirituelle et religieuse, en un mot, de revendiquer une véritable identité nationale, insoluble dans le melting-pot de la nouvelle Europe ou de la mondialisation heureuse. Qu’est-ce donc que cette « fierté hongroise » qui les conduit à proclamer dans la constitution que leur « roi Saint Etienne, il y a mille ans, a placé l’État hongrois sur des fondations solides et a fait de (leur) patrie une part de l’Europe chrétienne », sinon une manifestation quasi pathologique de nationalisme, c’est-à-dire un refus scandaleux de se fondre dans le grand tout ?

En réalité, le vrai scandale est dans l’ingérence, absolument injustifiée, dans les affaires internes d’un État membre de l’Union, et plus précisément, dans l’acte le plus étroitement liée à l’essence de la souveraineté, l’élaboration de la norme fondamentale destinée à « constituer » la société, à y organiser les rapports sociaux et à y définir les pouvoirs. La principale caractéristique d’une constitution est d’être inconditionnelle, c’est-à-dire, de n’être soumise à personne, sinon à la seule volonté du souverain.

Cette ingérence moralisatrice porte ainsi une grave atteinte à la souveraineté du peuple hongrois qui, en donnant à la coalition dirigée par Victor Orban une majorité des deux tiers, l’avait expressément autorisé à établir cette nouvelle Loi fondamentale, et à ainsi sortir du vide juridique où se trouvait le pays depuis la chute du régime communiste. En présupposant qu’un peuple n’est pas suffisamment adulte pour gérer ses propres affaires, c’est au principe démocratique lui-même que la chasse aux sorcières de Budapest porte atteinte.

Fillon sous le signe du scorpion

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UMP Photos

Hier j’ai appris un mot grâce au Premier ministre : la « scorpionite », présentée entre guillemets dans son discours de vœux à la presse. François Fillon, presque souriant, a expliqué qu’il « combat cette maladie, cette sorte de « scorpionite », cette autolyse, qui consiste à nous envenimer pour mieux croire au mythe du phénix qui renaît de ses cendres. »

En clair, entre trois mesures de réforme de la France dans les trois premières minutes du discours –auxquelles lui-même n’a guère l’air de croire-, le Premier ministre a attaqué le candidat socialiste, François Hollande. Et d’une nouvelle manière : plus question d’insister sur l’irréalisme des propositions du PS, il s’agit dorénavant de dénoncer le « catastrophisme rustique », toujours du Fillon dans le texte.

En clair, la gauche en panne d’idées passerait son temps à « déprimer » les Français : « A écouter Monsieur Hollande, tout n’est qu’échec, iniquité, désolation, bref, poursuit Fillon, notre pays est dans le gouffre. » A cause du vilain président de la République victime de cette « diabolisation infantile. »
En regardant de plus près, l’attaque est assez habile. Classique, mais habile. L’ennemi de l’intérieur qui déprime les bonnes volontés, c’est vieux comme un discours au parlement. Comment espérer redresser la France, la mettre à la hauteur des enjeux (merci de compléter vous-même les phrases manquantes) si on est dans le dénigrement permanent ? Et, au-delà, si le candidat pleure sur l’état déplorable du pays, comment pourrait-il affronter les tempêtes qui s’annoncent ?

La gauche démoralisatrice, voilà l’ennemi ! Pour être déjà vue, limite clicheton, l’attaque tombe pourtant juste. Comment donner envie, si ce qu’on promet se limite à donner « du sens à la rigueur », comme l’explique François Hollande ? Le concept est sans doute séduisant, mais pas suffisant. Dès qu’une mesure un peu spectaculaire est annoncée, comme la réforme brutale mais juste du quotient familial, elle est immédiatement démentie sur le mode, houlala, pas d’emballement, il s’agit juste « d’une piste de travail. » Tu m’étonnes que le candidat baisse dans les sondages et que ses adversaires qui ne font pas campagne avec des pincettes et des « pistes de travail » mais à la tronçonneuse et la vérité chevillée au corps grimpent, eux, en flèche. Je pense à la candidate du Front National mais aussi à François Bayrou, qui promet un autre genre d’apocalypse. Mais à tout prendre, pour un électeur, mieux vaut la fin du monde que 5 ans de Prozac…

Ce faisant, remarquons tout de même que le Premier ministre ne manque pas d’humour quand il attaque Hollande sur son syndrome dépressif : lui-même, pendant 5 ans n’a-t-il pas incarné à merveille le chef de gouvernement potiche, le « collaborateur » à la marge de manœuvre aussi riquiqui que le tour de taille d’une animatrice télé ?

Le Droopy de Matignon sait de quoi il parle quand il soupçonne autrui d’être dépressif voire déprimant. N’est-ce pas lui qui quelques mois après la présidentielle, en septembre 2007, avait expliqué qu’il se trouvait à la tête d’un Etat « en faillite » ? Comme signe d’optimisme et de volonté de réforme, on a connu mieux, même si aujourd’hui, en pleine hystérie collective anti-Dette, Fillon se fait fort d’expliquer qu’il avait raison avant tout le monde. Il s’agit sans doute de la bonne vieille ficelle du gouvernant qui dénigre le bilan de ses prédécesseurs pour arranger le sien.

Un argument finaud, limite spécieux, mais qu’on risque de ne pas entendre très longtemps. Car trop rappeler qu’il avait 100% raison dès le début du quinquennat, c’est aussi souligner à quel point son volontariste de patron avait vraiment tout faux.

Pourquoi tant de haine envers les classes moyennes ?

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Nos enfants chéris- Canal +

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché débattent du quotient familial.

Tous ceux qui ont quelque peu vécu dans un pays étranger comparable au nôtre savent que la fiscalité directe française, qui taxe les foyers fiscaux et non les revenus individuels relève de la même catégorie que la baguette et le béret basque, une bizarrerie regardée avec étonnement et perplexité par nos voisins. Le système du quotient familial, où le revenu imposable est modulé en fonction de la composition de la famille (une part pour chacun des parents, une demi-part pour les deux premiers enfants, et une part à partir du troisième) semble avantager les classes supérieures. En effet, plus les revenus du foyer fiscal sont élevés, plus grand est le montant total des exemptions d’impôts consenties à ces familles.

Quelques économistes futés gravitant autour du PS avaient cru pouvoir donner à la campagne de François Hollande la touche populaire qui lui fait cruellement défaut en s’attaquant bille en tête à cette bastille fiscale que serait le quotient familial (car malgré les flopées de cafouillages socialistes de mardi sur la « modulation » ou la « réorganisation », c’est bien à ça qu’on est rendu). C’est ainsi qu’on a vu traîner dans la boite à idées du candidat socialiste l’idée de remplacer ce quotient familial par un crédit d’impôt uniforme (environ 600€ par enfant à charge). Les foyers non imposables (50% des ménages français) se verraient remettre chaque année un chèque correspondant à la taille de la famille.
Le quotidien économique Les Echos a procédé au calcul des effets de cette mesure : elle frapperait les foyers fiscaux dont les revenus dépasseraient le triple du SMIC, c’est à dire 4200€ net mensuels. 4,5 millions de foyers aisés (si on peut estimer qu’une famille avec deux enfants et 4200€ mensuels à Paris est un « foyer aisé » !) se verraient davantage taxés pour aider 5 millions de foyers pauvres. En voilà de la redistribution qu’elle est juste !
Sauf que la justice, c’est plus compliqué qu’on le croit dans les cuisines de gauche où se mijote la sauce fiscale à laquelle nous allons être mangés si Hollande l’emporte en mai 2012.

Un peu d’histoire d’abord : le quotient fiscal n’est pas une mesure imposée par la droite pour inciter les bourgeois à pondre de nombreux petits bourgeois, mais un héritage de 1945 : il a été établi dans le sillage du programme du Conseil National de la Résistance, dont les hesseliens nous rebattent les oreilles ces derniers temps.
Il a été conçu explicitement comme une mesure nataliste, ce en quoi il a parfaitement réussi en permettant la venue en ce bas monde d’une palanquée de baby-boomers. Il a contribué, par la suite à ce que notre taux de natalité se maintienne à un niveau honorable, alors qu’il s’effondrait chez nos voisins allemands, italiens et espagnols.
Il ne constitue pas une mesure de redistribution du haut vers le bas de l’échelle sociale, mais une mesure d’équité à l’intérieur des catégories sociales : son but est, qu’à revenu égal, une famille avec des enfants soit moins taxée qu’un célibataire ou qu’un couple de « dinks » (double income, no kids). C’est dans le même esprit que les allocations familiales n’ont pas été modulées en fonction des revenus du foyer (ce qui est, je le reconnais, plus contestable).

Alors, considérée en « masse », ce système paraît d’une injustice criante, même s’il est plafonné à partir de 4602€ de revenu imposable par part fiscale (cela touche 2% des foyers français). C’est oublier que la redistribution vers les familles pauvres, en France, passe par d’autres voies que la fiscalité directe : aide personnalisée au logement, tarifs modulés en fonction des revenus pour les crèches, cantines et les centres de loisirs, bourses d’études, allocation de rentrée scolaire etc. Le foyer de jeunes cadres triple smicard évoqué plus haut paie plein pot tous ces services, permettant aux moins favorisés d’y avoir accès pour des cacahuètes.

Alors, chers amis socialistes, si vous voulez vraiment perdre les élections de 2012, ne changez rien, sabrez le quotient familial ! Les classes populaires ne vous en tiendront aucun gré, car elles sont ingrates par nature et parce qu’une bonne partie des familles de cette catégorie échappaient à l’impôt sur le revenu grâce, justement, au quotient familial. Les classes moyennes, elles, iront voir ailleurs si vous y êtes.

Régime autoritaire

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Pierre Dukan est un célèbre nutritionniste. Ayant d’ores et déjà affamé des millions de personnes en les condamnant au jambon blanc sans couenne et à la laitue sans vinaigrette pendant des semaines, il n’a actuellement, dit-il, « ni besoin d’argent, ni de publicité ». C’est donc parce qu’il n’a besoin d’aucune publicité que le docteur Dukan [1. Prononcer « Du-Kang » si vous êtes Nord-Coréen, ou « Dukon » si vous êtes vosgien et/ou furieux.] a, très naturellement et en toute modestie, rédigé une « Lettre ouverte au futur président de la République ». C’est aussi parce qu’il n’a pas besoin d’argent que le philanthrope vendra son opuscule 4 euros, soit à peine plus cher que la somme indignatoire du célèbre Stéphane Hessel.

Dans son livre, le bon docteur fait des propositions à l’ensemble des zimpétrants chefs d’Etat, dans l’optique de lutter contre l’obésité. Il émet notamment quelques avis de très haute tenue en matière d’instruction publique.

Manifestement soucieux de contribuer au redressement de l’école de la République, et de remettre icelle à la hauteur de sa réputation d’excellence, Dukan suggère notamment, pour l’épreuve du Bac, de « mettre en place une notion poids d’équilibre rapportant des points d’option pour ceux qui arrivent à garder un indice de masse corporelle entre 18 et 25 ». Les adolescents pourraient d’ailleurs y parvenir sans effort s’ils choisissaient, en lieu et place de l’horrible MacDo, de boulotter le succulent MacDu du nutritionniste, garanti 100% pures galettes de son.

En voilà donc, une riche idée. Dommage que l’humaniste Dukan n’ait pas poussé jusqu’au bout son raisonnement, et proposé que l’on introduise au lycée des modules « popularité », « amour, gloire et beauté », « santé capillaire », voire même un « test d’aryanisme », bien évidemment optionnel.

En tout état de cause, il est heureux que le baccalauréat n’ait pas sanctionné, à l’époque où Pierre Dukan était encore lycéen, des tares telles que le charlatanisme, la fumisterie ou le parfait cynisme. Le jeune Pierre n’aurait sans doute jamais décroché son bachot.

Quoiqu’il en soit, sur ce coup là, la société du spectacle vient une nouvelle fois de battre son propre record. Nous avons à l’évidence de franchi une fois de plus le mur (de la galette) du çon.

Révolution culturelle à Sciences Po

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Richard Descoings

Richard Descoings est un malin. Je ne fais pas allusion aux bonus que le patron de Sciences Po partage avec une dizaine de cadres de la maison[1. Mais pas avec les vacataires payés 80 euros de l’heure…]. Il faut être mesquin comme un journaliste de Mediapart pour chipoter sur les malheureux 295 000 euros de primes que les membres du Comité exécutif se sont partagés en 2011. Quand on forme l’élite de la nation, on a un devoir d’exemplarité : ceux qui seront demain appelés à diriger la France doivent apprendre que quand on ne s’en met pas plein les poches, on a raté sa vie[2. Je sais, « plein les poches » est une formule exagérée pour une somme aussi misérable mais espérons que dans un avenir proche, les bonus versés à Sciences Po rivaliseront avec ceux que s’octroient les patrons du CAC 40.].

Mais si je tiens à saluer ici le talent de Richard Descoings, c’est qu’il a si bien amusé la galerie avec la suppression de l’épreuve écrite de « culture générale » au concours d’entrée à Sciences Po que le véritable scandale est passé inaperçu. Tout d’abord, la sélection comporte encore trois épreuves écrites. Certes, les notes obtenues par les candidats compteront beaucoup moins que « l’instruction » de leur dossier ou l’entretien « de motivation ». « Nous ne recrutons pas des copies, nous recrutons des individualités », dit Hervé Crès, directeur-adjoint de l’IEP[3. Institut d’Etudes Politiques, nom « officiel » de Sciences Po.], si fier de son bon mot qu’il l’a répété partout. On privilégiera donc « l’engagement dans la vie associative, sportive, culturelle, politique ou syndicale » et « le goût de l’innovation » plutôt que les savoirs poussiéreux dont on ne sait jamais où leurs détenteurs les ont ramassés : famille bourgeoise ou lycée dit d’excellence qui assure avec zèle la promotion des « héritiers » ?

Restent tout de même ces trois épreuves écrites. Pour la première, rien à dire, les langues c’est essentiel. Peu importe que des étudiants pratiquent un français approximatif, ce serait même une preuve de leur ouverture d’esprit, mais pas question de recruter des ringards infoutus de parler anglais ou chinois. « Notre projet pédagogique est résolument multiculturel, précise Hervé Crès. Nos étudiants doivent être capables d’aller vers l’autre ».
Pour la deuxième épreuve, les candidats ont le choix entre maths, économie et littérature – le maintien de cette option visant sans doute à recruter quelques spécimens de lecteurs avant extinction totale de l’espèce. En revanche, les matheux font d’excellents traders.

Mais le scandale, c’est que les candidats devront encore rédiger une dissertation d’histoire. Oui, d’histoire ! Obligera-t-on des jeunes des cités à plancher sur l’esclavagiste Napoléon ? Peut-on infliger à des étudiants victimes de l’oppression israélienne au Moyen-Orient des cours sur le nazisme ? Ne serait-il pas indélicat d’évoquer la Révolution culturelle devant de jeunes Chinois ?

Après tout, Rome ne s’est pas défaite en un jour. Saluons donc le pas dans la bonne direction que constitue la suppression de l’épreuve de culture générale, « la moins utile » selon la direction de Sciences Po. La gauche pensante, qui s’était bruyamment offusquée que le Président de la République s’interroge sur l’utilité d’étudier La Princesse de Clèves pour officier dans une administration, n’a pas jugé bon de monter au créneau. Sans doute approuve-t-elle la vraie raison de cette réforme, que Richard Descoings a sagement passée sous silence : si la culture générale est inutile, elle est surtout discriminante, pour les pauvres, les jeunes issus de l’immigration, et d’ailleurs pour les jeunes tout court, comme en témoigne l’épisode rocambolesque relaté par Pierre Bénichou[4. À lire absolument dans Le Nouvel Observateur de ce 12 janvier.]. Invité par le département « journalisme » de l’IEP à conduire un séminaire sur le « récit journalistique », il cite Victor Hugo, Mona Ozouf, Céline, Lucien Bodard, André Breton et d’autres. Le bruit de son forfait se répand à grande allure. « Vous les avez choqués ! Ils ont l’impression que vous méprisez leur culture », se désole le responsable. « Je veux bien leur parler en verlan », répond le coupable. « Fini le verlan. C’est plutôt le SMS », reprend le premier. Pour conclure que « ça ne va pas le faire ».

Si cette culture dont on veut nous délivrer était qualifiée de générale, c’est parce qu’elle couvrait tous les champs de la pensée humaine et dessinait les contours d’un monde commun. Désormais, la culture sera particulière plutôt que générale, porteuse de diversité plutôt que fauteuse d’identité.

Comment les héritiers de Condorcet et Alain, de Jean Vilar et Antoine Vitez qui voulaient « l’élitisme pour tous », peuvent-ils affirmer que la culture discrimine ? Par quelle aberration l’antiracisme conduit-il à priver les enfants d’immigrés du merveilleux cadeau qu’est la littérature française ? Peut-on laisser une génération enfermée dans la seule langue de son temps ?

Une nouvelle révolution est en marche. Si elle parvient, mieux qu’en 1789, à faire du passé table rase, vous serez un jour jugé par un magistrat qui n’aura jamais entendu parler de Montesquieu; les professeurs de vos enfants penseront que Céline est le prénom d’une chanteuse ; le Préfet de votre département se demandera ce que signifie « continuité du Service public » – trois mots qui auront disparu du vocabulaire. Alors, j’ai moins envie de rire que de mordre – ou de faire juger ces salopards pour crimes contre les humanités. Je dois avoir besoin d’un recadrage. J’espère que le département « Formation continue » de Sciences Po propose des séminaires d’ouverture à l’autre.

 

Cet article est paru dans Causeur magazine n°43 – Janvier 2012.

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La sortie du Christ de Bruxelles

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Alors que fleurissent dans la capitale européenne de plus en plus de mosquées destinées à être de plus en plus grandes, de plus en plus d’ églises, quant à elles, vont fermer petit à petit leurs portes de façon définitive.

C’est ainsi que depuis ce 8 janvier, la très belle église Sainte-Catherine située en plein cœur de la ville, qui accueillait également la communauté orthodoxe, est pour la première fois depuis plus d’un siècle fermée au public et à la prière.

Cette décision émanait entre autres de la Fabrique d’Eglise, pour des raisons avant tout financières liées à l’entretien du bâtiment, mais les fidèles avaient réclamé un débat ouvert et démocratique avec la population, estimant que le lieu restait très fréquenté. En vain. Le huis clos fut de mise et le couperet tomba, implacable.

Ce sera la première désacralisation d’une série en prévoyant à terme une quarantaine pour la seule agglomération bruxelloise. Pour commencer.

Les églises visées n’ont évidemment aucun projet abouti de reconversion, ce qui conduira invariablement et faute d’entretien à en faire des ruines, témoignage d’un passé pas si ancien que ça. Peut-être une fois que les murs seront tombés pourra-t-on les visiter comme l’on visite un amphithéâtre romain, avec réduction pour famille nombreuse et audioguide multilingue.

On ne parlera pas plus du destin des nombreuses œuvres d’art qui enrichissent depuis toujours ces édifices chargés d’Histoire. Direction le musée de la préhistoire, peut-être? Ca c’est une idée.

Hongrie : le pouvoir confisqué

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Photo : Európa Pont

Professeur de Droit public, Frédéric Rouvillois a estimé nécessaire d’intervenir dans les colonnes de Causeur pour prendre la défense de la nouvelle constitution hongroise, selon lui victime d’une campagne de désinformation de la part des « bonnes âmes » de Washington, Bruxelles et Strasbourg « qui se déchaînent contre les sorcières de Budapest ». Bien que non juriste, mais résident de longue date en Hongrie, je souhaiterais soumettre ici quelques remarques et objections à ses propos.
Pour commencer, j’éprouve un certain étonnement à l’entendre parler de « haine » et de « chasse aux sorcières » pour prendre la défense d’un homme et d’un régime auxquels sont adressés ces mêmes reproches. J’ignore si Frédéric Rouvillois s’est rendu en Hongrie. Mais il a certainement eu écho de ce qui s’y passe depuis 18 mois. Je ne vais pas revenir sur une liste qui serait bien trop longue et que, de toute façon, nous commençons à connaître par coeur. Aussi me contenterai-je de répondre aux arguments avancés par l’auteur.

Commençons par la question de la légitimité de la nouvelle constitution. Contrairement à ce que laisse entrendre Frédéric Rouvillois, aucun mandat n’a été donné par le peuple à Viktor Orbán pour mettre en chantier un nouveau texte. Lors de la campagne électorale de 2010, mise à part une rapide allusion à un amendement formulée entre les deux tours, il n’en avait jamais été question. Et quant au fameux questionnaire adressé aux 8 millions d’électeurs, y manquait la principale question, à savoir : « Souhaitez vous ou non une nouvelle constitution ? » Pire encore, sur ces 8 millions d’électeurs intérrogés, seuls 11% ont pris la peine de répondre. On peut, certes, y voir, comme Frédéric Rouvillois, un franc succès. Pour ma part quand 89% des citoyens ne répondent pas, j’y vois plutôt un échec. Et puisqu’il prétendait agir au nom du peuple, pourquoi Viktor Orbán a-t-il donc refusé de soumettre le texte à un référendum qui lui aurait évité bien des critiques ultérieures?

Enfin, son projet de constitution a été élaboré en l’absence des grands partis d’opposition, hors extrême droite, comme s’il s’agissait d’une simple loi. Les experts (juristes, historiens, sociologues) aussi bien que les acteurs majeurs de la société civile (syndicats, groupements professionnels, associations) ont eux aussi été tenus à l’écart. Quoi qu’en dise Frédéric Rouvillois, ce texte partisan ne répond nullement au besoin urgent de combler un quelconque vide constitutionnel. C’est à se demander si M. Rouvillois a lu la précédente constitution qui, certes, remonte à 1949, mais dont le contenu a été largement remanié en 1989 puis maintes fois amendé, notamment pour intégrer les standards de l’Union européenne. D’ailleurs, presque tous les constitutionnalistes hongrois s’accordent à reconnaître qu’elle fonctionnait très bien.

Concernant le texte stricto sensu et son préambule (« Profession de foi nationale »), l’auteur passe sous silence un aspect essentiel : cette nouvelle et curieuse conception de la nation qui fait passer l’ethnie magyare par dessus l’Etat. Concrètement, cela permet d’accorder la nationalité et le droit de vote à des ressortissants d’autres pays d’origine hongroise (les 2,8 millions de descendants de Hongrois qui vivent dans les Etats voisins). Mais le texte ne s’arrête pas là. Le principe de la primauté de l’ethnie est confirmé (art. D) par cette phrase troublante : « Mue par le principe d’une nation hongroise unie, la Hongrie porte la responsabilité du sort des Hongrois vivant hors de nos frontières ». Solennellement, la Hongrie empiète ainsi sur la souveraineté des Etats voisins ! Et, pour enfoncer le clou, le texte fait directement allusion au traité de Trianon : « Notre nation disloquée en morceaux dans les tourmentes du siècle dernier ». Le projet est donc clairement affiché : revenir un siècle en arrière pour contourner, sinon renégocier, les accords qui suivirent la Première Guerre mondiale… Par contre, tout une période, du 19 mars 1944 au 2 mai 1990, se voit subitement rayée de l’Histoire hongroise. La Hongrie a une mémoire décidément bien sélective.

Côté institutions, l’arbre de la Loi fondamentale cache une forêt de trente lois organiques votées au pas de course. Ainsi, la Cour constitutionnelle voit ses domaines de compétence sensiblement réduits et ne pourra plus intervenir sur des questions aussi fondamentales que le budget, la fiscalité et les prestations sociales (du moins tant que le taux de la dette publique ne passera pas au-dessous des 50% inscrits dans la nouvelle constitution). Sa saisine est désormais interdite aux personnes privées ou morales et, pour les élus, elle se voit limitée à un groupe de députés qui représenterait au minimum 25% des sièges, ce qui de fait empêche l’opposition dy recourir. Le nombre de ses membres vient même d’être élargi de 11 à 15 ans et la durée de leur mandat allongée de 9 à 12 ans. Et, puisque les membres de cette institution sont nommés par la majorité qualifiée (2/3) de l’Assemblée nationale, soit en l’état actuel des choses, par la coalition gouvernementale, la majorité assure sa suprématie au sein de la Cour lors de la prochaine législature.

Dans la même veine, le nouveau Conseil budgétaire – composé de proches du gouvernement – se voit accorder un droit de veto illimité sur le budget voté par le Parlement. Si le Parlement, suite à ce veto, ne parvient pas à voter un budget modifié, il pourra alors être dissout par le Président de la République. Ce « bétonnage »(pour reprendre le terme adopté en Hongrie) est assumé sans pudeur par Viktor Orbán lui-même qui a ouvertement déclaré vouloir laisser sa trace dans l’histoire hongroise en bloquant toute nouvelle initiative sur plusieurs décennies !
Je ne m’attarderai pas sur les points de détail que sont la suppression des médiateurs en charge de la Protection des données et des Minorités ou la consécration constitutionnelle du caractère incompressible de la condamnation à perpétuité.

Contrairement au professeur Rouvillois, je ne pense pas que « L’équilibre des pouvoirs semble largement assuré avec les immenses prérogatives détenues par l’Assemblée nationale ». Car, en l’occurrence, le président du conseil (Viktor Orbán) contrôle une Assemblée nationale entièrement sous sa coupe. Quant au président de la République élu par le Parlement, autant dire qu’il a été désigné par Viktor Orbán, les deux tiers des votants suivant à la lettre ses consignes. Je reconnais qu’il s’agit là d’un cas de figure exceptionnel, une majorité des deux tiers étant un fait rarissime. Mais dans la configuration actuelle, le législatif et l’éxécutif sont bel et bien concentrés dans les mains d’un seul homme qui tente par ailleurs de faire main basse sur l’autorité judiciaire. Parler de ”pouvoirs” au pluriel me fait sourire. De Pouvoir, je n’en vois qu’un seul.

A l’Assemblée nationale, ce temple de la démocratie censé être le haut lieu du débat public, un nouveau règlement, qui accélère les procédures de vote et limite au strict minimum l’intervention des groupes, supprime toute possibilité de débat. Ainsi, tout porte à croire que pour Orbán, la démocratie se réduit au seul gouvernement de sa majorité. Il évacue en outre une dimension essentielle de l’Etat de droit : les libertés inaliénables et les conditions favorables au débat critique et à la possibilité d’un changement de majorité. Bref, Orbàn a confisqué le pouvoir à son profit. Jadis démocratie populaire, puis démocratie tout court, la Hongrie glisse de plus en plus vers la dictature d’une majorité, ce qui ne me semble pas un exemple à suivre, n’en déplaise au Professeur Rouvillois.

Turquie-Arabie : la lutte des places

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Le roi Abdallah d'Arabie Saoudite et le Premier ministre turc Erdogan (2010).

Jeudi dernier est peut-être un jour à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du monde arabe. Pour la première fois, une figure éminente du Hamas, Ismaël Haniyeh, détenteur de l’autorité politique à Gaza, était accueilli en chef d’Etat à Tunis. Le gouvernement intérimaire Jebali, à majorité islamiste, recevait en grande pompe son « ami » Haniyeh en appelant à la reconquête des Lieux saints, non sans discrètement proposer au Hamas de déménager son siège dans la capitale tunisienne en cas d’embrasement à Damas[1. Par ce geste, les dirigeants tunisiens ont sans doute aussi voulu marquer une nette rupture avec les années Ben Ali, régulièrement accusé de collusion avec Israël. Ben Ali avait notamment refusé de condamner l’exécution du cheikh Yassine (fondateur du Hamas) en 2003 puis convié Silvan Shalom, alors ministre des Affaires Etrangères, au Sommet Mondial de la Société de l’Information organisé à Tunis deux ans plus tard. Mahmoud Abbas appréciant peu ce virage stratégique en faveur du Hamas, il boycottera la commémoration de la révolution tunisienne].

Clin d’œil de l’histoire, il y a trente ans, l’agnostique Bourguiba ouvrait le port de Bizerte aux combattants de l’OLP expulsés de Beyrouth avec leur chef Yasser Arafat. A l’époque, les chants nationalistes tunisiens et les slogans panarabes entonnés en l’honneur du Combattant suprême, solidaire de la cause palestinienne, ne disaient rien de l’avenir islamiste d’une certaine Tunisie contemporaine qui fustige le juif, le sioniste et le croisé. Par un étrange parallélisme des formes, à trente ans de distance les mêmes postures s’emplissent de contenus opposés. Ainsi que l’a déclaré Ismaël Haniyeh aux nombreux médias qui l’attendaient à l’aéroport de Tunis, le « printemps arabe » parti l’an dernier de Sidi Bouzid devrait être rebaptisé « printemps islamique » à l’aune de ses conséquences politiques automnales. Au Caire, les Frères Musulmans et les salafistes rassemblent 60% des suffrages populaires; à Rabat, le parti monarcho-islamiste PJD a remporté les élections et dirige le gouvernement ; à Tunis, Ennahda récolte les fruits de sa stratégie mi-identitaire mi-protestataire. Quant aux Frères Musulmans syriens, ils attendent leur heure en espérant prendre leur revanche sur un demi-siècle d’hégémonie baathiste.

Comme l’a résumé Haniyeh, « les portes [du monde arabe] se sont ouvertes » au nouvel islam politique dont le centre névralgique se situe en Turquie, sur les lieux mêmes de l’ancien califat, devenu le fantasme théologico-politique de millions de croyants. En plus de sa force de projection symbolique, la Turquie exerce aujourd’hui une influence idéologique, métapolitique et même géopolitique de plus en plus visible sur les rives sud et est de la Méditerranée. Le virage à 180 degrés de la diplomatie turque, aujourd’hui dirigée contre Israël, n’est certainement pas pour rien dans le regain de popularité d’Erdogan dans le monde arabe, en dépit d’erreurs d’appréciation manifestes (un soutien très appuyé à Kadhafi, opportunément oublié par ses nouveaux alliés libyens).

A tel point que les Saoudiens – traditionnels parrains de l’islamisme sunnite – s’inquiètent de l’émergence d’un rival néo-ottoman. Un exemple parmi d’autres du déclin de leur soft power : alors que la monarchie saoudienne multipliait les projets immobiliers et financiers dans la Tunisie de Ben Ali, les nouveaux hommes forts de Carthage se tournent plus volontiers vers leurs « amis » (et bailleurs de fonds ?) turcs et qataris. A dire vrai, la mouvance dont ils sont issus, celle des Frères Musulmans, née en Egypte dans les années 1930, ne s’est jamais caractérisée par sa proximité avec les Saoud – plus prompts à financer les salafistes[2. Si l’on excepte quelques alliances de circonstance contre leurs ennemis communs (communistes, nassériens, baathistes, israéliens…)]. Et ce n’est pas l’asile accordé au tyran déchu Ben Ali qui arrangera la donne, d’autant que Riyad fait la sourde oreille aux demandes d’extradition lancées par Tunis.

C’est dans ce contexte de fitna (discorde) intra-islamique qu’un prince saoudien de haut rang s’est rendu à Istanbul pour participer à un colloque et accessoirement expliquer tout ce qu’il pensait du gouvernement AKP, triomphalement plébiscité depuis 2002. « Il y a encore dix ans, la Turquie n’existait pas dans la région. Elle est apparue au milieu de nulle part ! » s’exclame le prince Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz dans un entretien accordé au quotidien turc Today’s Zaman. Une flèche venimeuse hardiment décochée par ce fin stratège qui sait caresser son « allié » pour mieux l’étouffer. Goguenard, il s’exprime par antiphrases, dit considérer la Turquie comme un quasi voisin « à respecter » mais dissipe les craintes d’une résurgence de la Sublime Porte (« certains craignent la coopération [avec Ankara] parce qu’ils vivent dans le passé ») avec une certaine condescendance. Après avoir qualifié le gouvernement turc de « cadeau de Dieu », le prince loue par ailleurs son sens de la clarté et de la solidarité islamique comme autant de qualités qui le distingueraient du vieil ennemi iranien.

Outre ses ambitions nucléaires et sa politique de puissance chiite, l’Iran exaspère en effet l’Arabie Saoudite par ses provocations et ses menaces à répétition, comme son jeu de dupes autour du détroit d’Ormuz, dont la fermeture immobiliserait 40% du transport pétrolier mondial. Comme Téhéran figure au rang d’ennemi public numéro 1 de Riyad, les émissaires saoudiens n’en craignent pas d’en rajouter, arguant que des milliers de missiles perses seraient actuellement pointés vers les monarchies du Golfe et n’attendraient que le brusque coup de folie de mollahs « lunatiques » pour déferler sur « Bahreïn, le Koweït, Oman, Qatar, les Emirats arabes Unis et l’Arabie Saoudite » !

C’est dans ce contexte de guerre froide saoudo-iranienne, bien plus que sunnito-chiite, qu’il faut comprendre la rivalité larvée entre le gouvernement AKP turc et la dynastie des Saoud. Une méfiance réciproque transparaît dans l’amitié toute nuancée qui unit les fils de la plèbe anatolienne aux pétromonarques du Golfe : en cas d’affrontement ouvert entre l’Iran et ces derniers, « la Turquie devrait rester du bon côté » pronostique même Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz avec force hésitation. Si ce n’est pas un avertissement à ses « amis turcs », cela y ressemble…

Assurément, si les printemps arabes n’ont pas fini de rendre leur verdict, le paysage géopolitique qu’ils éclairent semble tout en dénivelés, alternant les faux-semblants et les franches oppositions. Dans le match à fleurets mouchetés qui l’oppose à Riyad par islamistes arabes interposés, Ankara mène donc 1-0. Le match retour se jouera dans les prochaines semaines, probablement sur un terrain escarpé : la Syrie…

Méchant comme un Français

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Vous avez survécu à la Journée de la Gentillesse, tant mieux. L’air de rien, cette journée n’est pas seulement une date, une de plus, du néo-calendrier de la dictature festiviste, elle est aussi un symptôme et, surtout, une grave atteinte à tout ce qui fait le charme de l’esprit français : la méchanceté. Donc, si vous sentez encore en vous des séquelles de gentillesse, un seul remède : lisez Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly.

Sébastien Bailly est un compilateur cultivé et pince-sans-rire qui, depuis quelques années, publie dans l’élégante collection de poche des éditions Mille et une nuits quelques vade-mecum indispensables pour survivre dans la zone atrocement tempérée qu’est devenue la France d’aujourd’hui. On lui doit ainsi, entre autres, Le Meilleur de la bêtise, Le Meilleur de l’humour noir ou encore Le Meilleur de l’absurde.[access capability= »lire_inedits »]

Comme ces précédents titres, Le Meilleur de la méchanceté offre quelques centaines de citations, dénichées pour l’essentiel dans des œuvres en français, ce qui confirme que la méchanceté est bel et bien une spécialité hexagonale, à supposer qu’elle ne constitue pas le cœur de cette identité nationale que certains, y compris parmi mes amis, s’évertuent à chercher là où elle n’est pas. J’aimerais assez lancer l’expression « méchant comme un Français » − vous pouvez contribuer à cette ambitieuse entreprise.

Mais comme nous ne croyons pas à une identité qui exclut mais, au contraire, à une identité qui accueille, nous admettrons quelques étrangers dans ce panthéon de la vacherie. Herbert Spencer, théoricien du darwinisme social, philosophie particulièrement méchante, rhabille pour l’hiver la justice américaine en une phrase qui semble, d’O. J. Simpson à DSK, d’une actualité toujours brûlante : « Un jury est un groupe de douze personnes d’ignorance moyenne, réunies par tirage au sort pour décider qui, de la victime ou de l’accusé, a le meilleur avocat. » On pourra aussi aller voir du côté de Willy Cupy, humoriste de l’école Robert Benchley, malheureusement oublié aujourd’hui : « La forme même des pyramides d’Égypte nous apprend que, dès la plus haute antiquité, les ouvriers avaient tendance à en faire de moins en moins. »

Mais il n’y a pas à dire, la France sera toujours la France et la méchanceté, telle que la définit intelligemment Bailly dans sa préface, reste une façon d’être au monde typiquement française : « Le meilleur de la méchanceté, c’est cela : l’expression de ces libertés prises. Parfois blessantes si l’on ne se place pas à la bonne distance, ou lumineuses si on les regarde sous le bon angle, parfois injustes si l’on croit qu’il devait y avoir là une justice, parfois violentes, mais c’est pour la bonne cause. »
Là où il y a du talent, il y a souvent de la méchanceté. On ne s’étonnera pas de croiser Jules Renard − « Quand je donne un billet de cent francs, je donne le plus sale » −, Nimier − « La philosophie est comme la Russie, pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands », mais aussi des peintres comme Picabia : « Les gens sérieux ont toujours une petite odeur de charogne. »

Sans oublier des politiques dont le premier d’entre eux, Charles de Gaulle, a su venger la vieille rivalité entre Saint-Cyr et Polytechnique par un lapidaire : « Le difficile n’est pas de sortir de l’X, mais de sortir de l’ordinaire. » Vous l’aurez compris, la méchanceté est un art. Si vous êtes à court d’inspiration, ce petit livre de poche sera aussi efficace qu’une arme de poing.[/access]

 

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Le Meilleur de la méchanceté, de Sébastien Bailly (Mille et une nuits).

Causeur Magazine n°43 : Nous l’avons tant aimée, la démocratie

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Alors que nous avons le nez collé sur le marasme de la zone euro, une autre crise, plus discrète mais potentiellement plus dévastatrice prend peu à peu corps, celle de la démocratie. Car comme le dit Elisabeth dans son texte introductif : « Si la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple », le compte n’y est pas, ni du côté du manche, ni de celui de la lame ». Quand les pouvoirs en place théorisent leur impuissance face au cours des choses, quand ils ne suggèrent aux peuples comme seule thérapie que de nouveaux abandons de souveraineté, et quand ces mêmes peuples n’y voient pas grand chose à redire, n’y a-t-il pas comme quelque chose qui cloche…

De toutes ces choses, nous débattrons longuement dans ce numéro avec l’interlocuteur qui s’imposait sur cette question sensible, Marcel Gauchet, bien sûr. Mais nous retrouverons aussi dans le dossier Philippe Raynaud, Basile de Koch, Jacques de Guillebon sans oublier le pétulant André Sénik qui sort de sa retraite pour réfuter l’idée même d’une crise de la démocratie…

Sinon, sur 64 pages encore et toujours avec 100% d’articles inédits ce numéro 43 vous emmènera en Serbie, en Turquie, au Qatar, en Egypte et même dans le 9/3 ! De beaux voyages en perspectives sans aucun des inconvénients liés au jetlag ou aux mouvements sociaux de certaines catégories de personnel…

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Et pour bien débuter l’année, Causeur offre ce mois-ci son numéro collector « Leçon de vivre-ensemble d’Alain Finkielkraut » en  cadeau pour tout nouvel abonnement classique (papier + web). Mieux que les soldes, non ?

 

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Les sorcières de Budapest

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Victor Orban. Photo : OECD.

Les enfants désœuvrés s’amusent parfois à se faire peur en s’imaginant que leur ours en peluche les regarde d’un drôle d’air ou que le caniche de la voisine va se transformer en tigre pour les croquer tout crus.
C’est un peu l’impression que donnent, ces jours-ci, certains médias dans le traitement de « l’affaire hongroise ». Que s’est-il passé, pour émouvoir à ce point les bonnes âmes ? L’entrée en vigueur, le 1er janvier, de la Loi fondamentale de la Hongrie. Une constitution qui, à en croire l’Association européenne pour la défense des droits de l’homme, serait « contraire aux valeurs fondamentales de l’Union européenne » et mettrait en danger « la démocratie et l’Etat de droit en Hongrie ».

Des attaques qui laissent pantois mais révèlent deux choses : la pression démesurée du politiquement correct, et le peu de cas que font ses promoteurs de la souveraineté démocratique des Etats. La nouvelle loi fondamentale hongroise, adoptée par la coalition du Fidesz de Victor Orban et de l’Union civique hongroise malgré l’opposition de la gauche et de l’extrême droite, apparaît pourtant conforme aux critères les plus exigeants du constitutionnalisme libéral.

Conformément aux formes requises par la précédente constitution, le texte a en effet été adopté en février 2011 par les deux tiers de l’Assemblée nationale après consultation des 8 millions d’électeurs Hongrois, auxquels avait été envoyé un questionnaire relatif aux points essentiels de la future constitution. En somme, il s’agit d’une manière intéressante de combiner démocratie directe et démocratie représentative, puisque plus de 11 % des électeurs ont pris la peine de renvoyer les questionnaires.

Si l’on entre dans le vif du sujet, quels sont les principaux reproches faits à cette loi fondamentale ? Menacer l’équilibre des pouvoirs et réduire les compétences de la cour constitutionnelle. Deux arguments qui, au vu des textes, laissent songeur.

Tout d’abord, l’équilibre des pouvoirs semble largement assuré par les immenses prérogatives que détient l’Assemblée nationale, prérogatives qui feraient pâlir de jalousie les parlementaires français, y compris après la révision du 23 juillet 2008, censée rééquilibrer la Ve république. En vertu de l’article premier de la nouvelle Constitution, l’Assemblée nationale hongroise, « principal organe de représentation populaire », adopte et amende la Loi fondamentale, les lois, le budget, élit le président de la République et le ministre-président, la Cour constitutionnelle, le président de la Curie, le Procureur général, le Commissaire aux droits fondamentaux et le président de la Cour des Comptes d’État, vote la confiance au gouvernement, etc.

Second reproche, la réduction des pouvoirs de la cour constitutionnelle. Et second étonnement, l’article 24 de la loi fondamentale attribuant à ladite cour des compétences extrêmement larges et diversifiées – très supérieures à celle de notre Conseil Constitutionnel, dont on reconnaît pourtant qu’il est devenu le gardien privilégié de l’État de droit.

Dans ce cas, pourquoi tant de haine ? Si les bonnes âmes, de Washington à Bruxelles et à Strasbourg, se déchaînent contre les sorcières de Budapest, de toute évidence, ce n’est pas pour des motifs juridiques sérieux mais pour un ensemble de (mauvaises) raisons politiques.

Ainsi, la nouvelle loi fondamentale serait « contraire aux valeurs fondamentales de l’Union européenne », notamment parce que son article II dispose que « La dignité humaine est inviolable. Tout être humain a droit à la vie et à la dignité humaine, il convient de défendre la vie de l’embryon depuis la conception », ou encore, un article IV, qui après avoir mentionné le « droit à la liberté et à la sécurité personnelle », évoque l’emprisonnement à vie sans possibilité de libération conditionnelle qui, toujours selon la Commission de Venise, « ne se conforme pas aux normes européennes en matière de droits de l’homme ».

Or, derrière ces arguties, ce sont d’autres éléments qui dérangent les gardiens autoproclamés des Valeurs : la volonté clairement affichée de s’inscrire dans une histoire, une continuité culturelle, spirituelle et religieuse, en un mot, de revendiquer une véritable identité nationale, insoluble dans le melting-pot de la nouvelle Europe ou de la mondialisation heureuse. Qu’est-ce donc que cette « fierté hongroise » qui les conduit à proclamer dans la constitution que leur « roi Saint Etienne, il y a mille ans, a placé l’État hongrois sur des fondations solides et a fait de (leur) patrie une part de l’Europe chrétienne », sinon une manifestation quasi pathologique de nationalisme, c’est-à-dire un refus scandaleux de se fondre dans le grand tout ?

En réalité, le vrai scandale est dans l’ingérence, absolument injustifiée, dans les affaires internes d’un État membre de l’Union, et plus précisément, dans l’acte le plus étroitement liée à l’essence de la souveraineté, l’élaboration de la norme fondamentale destinée à « constituer » la société, à y organiser les rapports sociaux et à y définir les pouvoirs. La principale caractéristique d’une constitution est d’être inconditionnelle, c’est-à-dire, de n’être soumise à personne, sinon à la seule volonté du souverain.

Cette ingérence moralisatrice porte ainsi une grave atteinte à la souveraineté du peuple hongrois qui, en donnant à la coalition dirigée par Victor Orban une majorité des deux tiers, l’avait expressément autorisé à établir cette nouvelle Loi fondamentale, et à ainsi sortir du vide juridique où se trouvait le pays depuis la chute du régime communiste. En présupposant qu’un peuple n’est pas suffisamment adulte pour gérer ses propres affaires, c’est au principe démocratique lui-même que la chasse aux sorcières de Budapest porte atteinte.

Fillon sous le signe du scorpion

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UMP Photos

Hier j’ai appris un mot grâce au Premier ministre : la « scorpionite », présentée entre guillemets dans son discours de vœux à la presse. François Fillon, presque souriant, a expliqué qu’il « combat cette maladie, cette sorte de « scorpionite », cette autolyse, qui consiste à nous envenimer pour mieux croire au mythe du phénix qui renaît de ses cendres. »

En clair, entre trois mesures de réforme de la France dans les trois premières minutes du discours –auxquelles lui-même n’a guère l’air de croire-, le Premier ministre a attaqué le candidat socialiste, François Hollande. Et d’une nouvelle manière : plus question d’insister sur l’irréalisme des propositions du PS, il s’agit dorénavant de dénoncer le « catastrophisme rustique », toujours du Fillon dans le texte.

En clair, la gauche en panne d’idées passerait son temps à « déprimer » les Français : « A écouter Monsieur Hollande, tout n’est qu’échec, iniquité, désolation, bref, poursuit Fillon, notre pays est dans le gouffre. » A cause du vilain président de la République victime de cette « diabolisation infantile. »
En regardant de plus près, l’attaque est assez habile. Classique, mais habile. L’ennemi de l’intérieur qui déprime les bonnes volontés, c’est vieux comme un discours au parlement. Comment espérer redresser la France, la mettre à la hauteur des enjeux (merci de compléter vous-même les phrases manquantes) si on est dans le dénigrement permanent ? Et, au-delà, si le candidat pleure sur l’état déplorable du pays, comment pourrait-il affronter les tempêtes qui s’annoncent ?

La gauche démoralisatrice, voilà l’ennemi ! Pour être déjà vue, limite clicheton, l’attaque tombe pourtant juste. Comment donner envie, si ce qu’on promet se limite à donner « du sens à la rigueur », comme l’explique François Hollande ? Le concept est sans doute séduisant, mais pas suffisant. Dès qu’une mesure un peu spectaculaire est annoncée, comme la réforme brutale mais juste du quotient familial, elle est immédiatement démentie sur le mode, houlala, pas d’emballement, il s’agit juste « d’une piste de travail. » Tu m’étonnes que le candidat baisse dans les sondages et que ses adversaires qui ne font pas campagne avec des pincettes et des « pistes de travail » mais à la tronçonneuse et la vérité chevillée au corps grimpent, eux, en flèche. Je pense à la candidate du Front National mais aussi à François Bayrou, qui promet un autre genre d’apocalypse. Mais à tout prendre, pour un électeur, mieux vaut la fin du monde que 5 ans de Prozac…

Ce faisant, remarquons tout de même que le Premier ministre ne manque pas d’humour quand il attaque Hollande sur son syndrome dépressif : lui-même, pendant 5 ans n’a-t-il pas incarné à merveille le chef de gouvernement potiche, le « collaborateur » à la marge de manœuvre aussi riquiqui que le tour de taille d’une animatrice télé ?

Le Droopy de Matignon sait de quoi il parle quand il soupçonne autrui d’être dépressif voire déprimant. N’est-ce pas lui qui quelques mois après la présidentielle, en septembre 2007, avait expliqué qu’il se trouvait à la tête d’un Etat « en faillite » ? Comme signe d’optimisme et de volonté de réforme, on a connu mieux, même si aujourd’hui, en pleine hystérie collective anti-Dette, Fillon se fait fort d’expliquer qu’il avait raison avant tout le monde. Il s’agit sans doute de la bonne vieille ficelle du gouvernant qui dénigre le bilan de ses prédécesseurs pour arranger le sien.

Un argument finaud, limite spécieux, mais qu’on risque de ne pas entendre très longtemps. Car trop rappeler qu’il avait 100% raison dès le début du quinquennat, c’est aussi souligner à quel point son volontariste de patron avait vraiment tout faux.