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Voyage au bout de Paris

Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Après ce qui s’est passé, il aurait pu se tenir un peu tranquille, le Buisson. Rester discret, baisser les yeux, faire le modeste, le minuscule, l’invisible, tapi au fond de son trou, calfeutré hors de la vue, loin des yeux loin du cœur, petite souris grise après avoir été si longtemps le gros chat noir du Sarkozy, avoir droitisé la campagne présidentielle, lepenisé l’UMP, maurrassisé les vierges et les innocents. Dehors le coupable, la vermine, la crapule ! Tout le monde pensait en être débarrassé, ne plus le voir que repentant, contrit, humilié, Canossa, bourgeois de Calais, chemise aux genoux et corde à la main. Eh non. Rien du tout. Le voilà qui revient, le Buisson, et pas par la lucarne du troisième encore, par la grande porte, sans vergogne, publiant, on vous le donne en mille tellement que c’est à n’y pas croire, un gros livre illustré sur Le Paris de Céline. La reprise papier et photo de luxe du film diffusé il n’y a pas longtemps sur les écrans, avec Lorant Deutsch lisant tellement vite qu’on s’y serait cru, dans le déluge, le raz-de-marée, la noyade sous les mots. Céline/Buisson, Buisson/Céline : cherchez l’erreur ? Il n’y en a pas. Et voilà que Buisson, sans nous demander notre avis, nous prend par la main et nous raconte l’histoire du Maître et celle de Paris, en nous montrant les lieux où Céline a passé sa triste existence.

C’est Passage Choiseul que tout a commencé. Le passage des Bérézinas, le bien nommé, là où Louis-Ferdinand Destouches est élevé à coups de baffes et de nouilles sous une cloche de verre de 190 mètres de long qui empeste le gaz d’éclairage, l’urine et la crotte de chien. En cette fin de XIXe siècle, on y parle surtout de microbes, de maladies ; de médecins, aussi, qui seront les héros de nouveau siècle, et de musique par là-dessus, le passage Choiseul jouxtant les Bouffes parisiennes, temple élevé par Offenbach à la gloire de l’opérette. S’y dessine tout l’avenir du jeune Louis-Ferdinand, qui sera médecin, jusqu’à la moelle et jusqu’à sa mort, et musicien, dans chaque ligne des futurs romans qu’il signera Céline, du nom de sa grand-mère, celle qui l’emmenait le jeudi au cinéma Robert Houdin voir les premiers films de Méliès.

Après bien des tours et des détours, après la Grande guerre, une blessure et un mariage à Londres, le Cameroun, Rennes et Genève, Louis-Ferdinand devenu docteur Destouches revient au bercail, ou presque. À Clichy la rouge, médecin de banlieue puis de dispensaire, confronté directement, cette fois, à la misère la plus crue, la plus sale, la moins poétique. C’est là qu’il va écrire le Voyage au bout de la nuit, « le lyrisme de l’ignoble, qu’il appelle ça ». Un livre d’une noirceur qui transforme les auteurs populistes du temps, les joyeux prolétariens à la Barbusse et à la Dabit, en marchands de violettes. C’est ici que débute d’une des plus grandes aventures littéraires du siècle, le triomphe inattendu du Voyage frayant la voie à celui de Mort à crédit, encore plus noir et plus ignoble, et à une brassée de chefs-d’oeuvre.

Dans Paris aussi, le voyage se poursuit : forcé de quitter Clichy et le dispensaire après la parution de Mea culpa, un pamphlet antisoviétique, Céline s’installe non loin du passage Choiseul, à Montmartre, où il écrit et s’encanaille, enchaînant les visites aux bordels avec ses nouveaux copains, le peintre Gen Paul ou l’acteur Le Vigan, dit La Vigue. C’est là qu’il passe la guerre, la deuxième, échappant sans le savoir à la mort, l’appartement du dessous abritant un groupe de résistants résolus à faire la peau à celui qui est devenu, pour des raisons obscures, le chantre de la collaboration la plus violente et de l’antisémitisme le plus délirant. En juin 44, Céline, qui sait ce qui l’attend s’il reste à Paris, décampe sans demander son reste avec sa femme Lucette et son chat Bébert, direction Sigmaringen et autres châteaux hantés. Il ne reviendra qu’en 1951, après sept ans de fuite sur les routes dévastées d’une Allemagne vaincue et d’exil glacial au Danemark. Plus sombre que jamais, c’est un mort-vivant qui s’installe avec Lucette, ses chiens, son chat, ses livres, sa méchante humeur et son épouvantable réputation, « ordures, stalinien, naziste, pornographe, charlatan, fléau (…), perfide pire que tout, vérole », dans un pavillon décati de Meudon, la Villa Maïtou. « Dernière halte avant le grand trou où le voyageur va enfin poser ses bagages ». Il les y dépose, mais pas bien longtemps. Juste assez pour boucler encore quelques chefs-d’œuvre, et pour tirer sa révérence. Rideau. Les amateurs apprécieront.

Patrick Buisson, Le Paris de Céline (Albin-Michel)

Que sont les situs devenus ?

Marcolini situationniste Guy Debord

Paris, 1974. Près de la gare de l’Est, des jeunes qui veulent en découdre avec le capitalisme mettent à sac les magasins en solidarité avec l’anarchiste espagnol Puig Antich, exécuté par le régime de Franco. Ces têtes brûlées nourries au situationnisme se heurtent à la police, jusqu’à ce qu’un bijoutier sorte un revolver devant sa boutique saccagée[1. Pour une relation des faits et de leurs enjeux, lire l’article de Thierry Marignac publié dans Livr’arbitres n°8 (été 2012), « Le situationnisme patriote » et la contribution anonyme (« Aux libertaires ») de Guy Debord à l’ouvrage collectif Appels de la prison de Ségovie (Champ libre, 1980).] et les mette en fuite. Comment les idéaux de la belle et féroce jeunesse situ se sont-ils dissous dans l’émeute ?[access capability= »lire_inedits »]

Remontons la bobine de l’Histoire. En 1957, des jeunes gens regroupés au sein de l’Internationale lettriste basculent d’une politique esthétique à une esthétique de la politique en retournant l’adage de leur ancien maître, Isidore Isou, contre lui-même : « Les vérités qui n’amusent plus deviennent des mensonges. » Nourris au sein surréaliste, ces dissidents radicalisent la critique lettriste de la culture dominante et constitueront le noyau dur de l’Internationale situationniste (1957-1972). Ils s’appellent Guy Debord, Gil Wolman et tentent de dynamiter les barrières de la société bourgeoise pour faire surgir les arts (poésie, cinéma, urbanisme, peinture…) dans la vie quotidienne.
Comme le résume Patrick Marcolini dans son beau livre sur le mouvement situationniste[2. Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).], l’IS se définissait « à la fois comme une avant-garde artistique, une recherche expérimentale sur la voie d’une construction libre de la vie quotidienne » et un appareil révolutionnaire puisant chez Lautréamont, Hegel, Marx, comme dans la tradition anarcho-libertaire.

La révolution est un dîner de gala

« Notre passé est plein de devenirs. Il n’y a qu’à casser les noix ! », lançait le peintre situ Asger Jorn en prélude à la « révolution de la vie quotidienne » qu’entendaient déclencher ses camarades de combat. Leur mot d’ordre au nom sibyllin : Si-tua-tions ! Cette notion, sans doute inspirée par la lecture de Breton et par l’air du temps sartrien, devait faire de la vie un poème, comme y invitait Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), véritable bréviaire de Mai-68. Une situation est une notion tant individuelle que collective, l’envers de l’aliénation marxiste, jouant sur la psychologie, la géographie, l’économie et le social, ce que Marcolini synthétise a posteriori comme « l’ensemble des circonstances matérielles et morales dans lesquelles une personne se trouve prise − au sens où la vie de quelqu’un est toujours tissée de situations concrètes ». La quête des situations et des épanouissements inédits entraîne les situs à arpenter les terrains boueux des communautés gitanes et à suivre la pente du lumpenprolétariat dans d’interminables errances urbaines. La grande grève d’août 1953 leur offre l’occasion de découvrir la dérive, promenade souvent alcoolisée qui permet d’étudier les rapports de l’individu à une rue, une ambiance, un environnement, bref à créer des situations en plein macadam urbain. Ces balades donnent naissance à la psychogéographie, discipline qui rejette l’académisme et l’objectivisme des sciences établies. Guy Debord élabore notamment un plan de Paris qui fait fi des distances, des cloisonnements géographiques, pour s’adapter au plaisir ludique du promeneur. La fête, l’amour, le scandale sont des thèmes omniprésents dans l’univers situ, lequel fait la part belle au jeu, qu’il s’agisse des utopies futuristes de villes-réseaux − telle la New Babylon de Constant −, des expériences cinématographiques de Debord − où la bande-son s’émancipe allègrement de l’image et où les détournements de mots d’auteurs prolifèrent.

« Le spectacle est une misère, bien plus qu’une conspiration » (Debord)

Pour le commun des mortels, situationnisme rime avec spectacle. Avec l’idée de situation, dont il est l’antithèse, le spectacle est LA notion situ par excellence, celle que tout le monde mentionne sans la comprendre, en citant l’essai quasi éponyme de Debord[3. Guy Debord, La Société du spectacle (1967).]. Empruntée à Bertolt Brecht, la conception situ du spectacle désigne « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images ». Bien au-delà de son acception la plus superficielle, le spectacle reproduit à l’échelle de la société le rapport de passivité qui s’établit entre les œuvres d’art et les visiteurs d’un musée. Comme Brecht, les situs veulent tuer l’aliénation par l’irruption des spectateurs sur la scène, effacer la distinction entre les acteurs et le public, afin de tous les transmuer en « viveurs ». Debord détourne ainsi la première phrase du Capital de Marx en indiquant : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » entravant la naissance de situations, donc de toute vie quotidienne digne d’être vécue.

Que reste-t-il de nos amours…

À l’orée des années 1960, l’ancrage de l’IS à l’ultra-gauche favorisera des épousailles aussitôt rompues avec le groupe Socialisme ou Barbarie, de Lefort et Castoriadis, lesquels confortent les situs dans leur opposition au « capitalisme d’Etat soviétique ». Après d’innombrables scissions et d’épiques guerres picrocholines, l’Internationale situationniste prononcera son autodissolution en 1972. En dehors d’une certaine aridité théorique, d’un goût pour les détournements de mots de grands auteurs, et d’un certain byzantinisme politique, que reste-t-il de cette aventure de quinze ans ? Patrick Marcolini répond à cette question essentielle en dégageant l’opposition fondamentale qui structure les controverses entre les fils ennemis du situationnisme. Une certaine tendance cyber-futuriste flirte avec le mythe marxiste de l’émancipation par le développement des forces productives mis à la disposition du prolétariat. Cet « esprit hacker » poursuit les songes utopistes des premiers situs rêvant de villes réticulaires, de technologies ultra-avancées, d’une abolition totale des frontières et des particularismes au profit de l’individu jouisseur. Là où le bât blesse, c’est que « l’ethos ludique des situationnistes et l’ethos économique du capitalisme avancé » ont fini par se fondre dans le moule hédoniste du capitalisme mondialisé. Les techniques modernes de management et de marketing doivent d’ailleurs beaucoup à un certain spontanéisme situ, confirmant l’analyse d’un Michéa sur l’impossibilité du dépassement du capitalisme sur sa gauche progressiste.

À l’autre extrémité de l’arbre situ, une ramification développe l’anti-industrialisme du Debord des Commentaires sur la société du spectacle (1988) qui déplorait qu’« il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne ». En dehors de la chronique policière des inculpés de Tarnac, cette dernière branche a fleuri autour de la revue Tiqqun, des œuvres de Michel Bounan et de l’Encyclopédie des Nuisances. Ces tentatives ont le mérite de renouveler en profondeur le champ théorique post-situationniste en arrachant le romantisme debordien à ses anciennes racines modernes.

Fidèle à cette dernière filiation, Patrick Marcolini conclut son livre monumental en prônant « une attitude tout à la fois anticapitaliste, libertaire et radicalement conservatrice ». Comme Debord, qui cultivait amour de la langue classique et avant-gardisme, l’auteur n’est pas à un paradoxe près. Il est en effet assez piquant de voir Marcolini reprendre, en la corrigeant par la démocratie locale promue par Alain de Benoist, la matrice anarcho-conservatrice de la défunte revue Immédiatement, tout en renvoyant ses créateurs à leurs origines droitières. Mais peu importe. Avant de faire sauter les digues, l’essentiel n’est-il pas de provoquer la crue du fleuve ?.[/access]

Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).

*Photo : Père Ubu.

Vendée, le génocide est là !

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Vendée Jean-Clément Martin génocide

Jusqu’en 1983, personne ne s’était posé la question de la nature de la répression en Vendée militaire en 1793 et 1794. Tout le monde était d’accord pour réduire les événements à une simple guerre civile. Certes, certains reconnaissaient des dérapages mais les justifiaient par la réciprocité. En réalité, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, il y a bien eu en Vendée une volonté d’exterminer la population et d’anéantir ses biens de la part du Comité de salut public et notamment de Robespierre, Barère, Carnot et Billaud Varenne. La Convention n’a été qu’une chambre d’enregistrement ce qui s’est traduit par le vote de trois lois et la mise en œuvre d’un système dont l’objectif était, pour reprendre les mots de Barère, « d’anéantir cette race impure ». Le mot brigand, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, n’est qu’un terme générique et concerne bien tous les habitants de la Vendée militaire et non pas les seules personnes prises les armes à la main.

Comment pourrait-on alors expliquer les massacres des embryons, des bébés, des enfants comme aux Lucs sur Boulogne : 110 ont moins de 8 ans ? Tous les carottages réalisés démontrent que ce sont principalement les femmes et les enfants qui sont massacrés. Le général Turreau est très précis à ce sujet dans la lettre qu’il envoie au Comité de salut public le 24 janvier 1794 : « Si mes intentions sont bien secondées, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants… ». À cette lettre, Carnot salue la pureté des intentions du général tout comme le 23 juillet 1794, il n’hésite pas à écrire à des députés : « Les femmes, les enfants et les vieillards, les individus entrainés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort (l’extermination) que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie de leur volonté comme de leurs bras, et l’on pourrait prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses mais ce serait abandonner le pays aux horreurs d’une guerre nouvelle… ».

Tous ces textes sont maintenant connus. Je les ai reproduits dans mon livre : Vendée : du génocide au mémoricide publié au Cerf. La thèse de Jean-Clément Martin est indéfendable. Quant au reste, que peut-on lui répondre, j’ai tout publié dans un livre intitulé : La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide des Vendéens (Atelier Fol’fer). Je serais, pour lui, porteur d’une vérité officielle ! Laquelle et où ? Il me semble que j’ai du démissionner de l’enseignement et jamais en France je n’ai pu parler au sein d’une université publique sur ce sujet ni écrire quoi que ce soit dans les revues scientifiques gérées par les détenteurs de la Vérité officielle.

Le bon mot pour définir le « crime contre l’humanité » (sic Gracchus Babeuf) commis par les Conventionnels à l’encontre des Vendéens était le mot créé pour la circonstance par Babeuf : « populicide ». Il aurait du l’être pour dénoncer les autres génocides pour des raisons étymologiques. Malheureusement, notamment parce que les auteurs de ce crime ont voulu gommer leur crime, ce mot n’est pas passé à la postérité. J’en veux pour preuve de n’avoir découvert, après des recherches acharnées, l’œuvre de Babeuf qu’en 1987. Ce mémoricide a été doublement dommageable : au niveau des Vendéens, bien sur, pour des raisons évidentes, mais aussi pour le reste de l’humanité. Si les politiques et juristes avaient traité objectivement la nature de ce crime, ils auraient mis en avant ce mot et l’aurait défini tout comme les alliés l’ont fait en 1945 grâce au mot créé par Rafaël Lenkim : génocide. C’est le mot qui fait l’acte et non l’inverse. C’est cette absence de mot qui explique l’impossibilité pour le consul Davis de dénoncer le génocide perpétré par les Turcs vis-à-vis des Arméniens. C’est aussi cette absence de mot qui explique non pas le silence mais la maladresse apparente de Churchill, de de Gaulle, de Pie XII… pour dénoncer les crimes des Nazis. Dès lors retenons le mot de génocide et analysons le. En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception ou/et la réalisation ou /et la complicité tant dans la conception que la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type ethnique ou racial ou religieux ou politique. Les Vendéens constituent bien un groupe humain de type religieux et politique. Quant à la volonté d’extermination et sa mise en œuvre, les faits et les bilans sont là. Reste le problème de la manipulation de la mémoire ; là encore il n’existait pas de mot d’où la nécessité d’en créer un. C’est ce que j’ai fait avec le mot mémoricide qui est un quatrième crime contre l’humanité, le crime contre la mémoire.

*Image : wiki commons.

Israël a un futur

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Israël kibboutz Shakin Nir

Je viens de lire l’article de Falk van Gaver « Israël l’exil à domicile » dans le numéro de Causeur d’Octobre. Il s’agit d’un article intelligent, intéressant. Alors pourquoi ai-je eu un sentiment de manque, voire de porte-à-faux ?

Je l’ai relu lentement. Le premier choc que j’ai éprouvé est dans le choix de l’illustration qui représente de pittoresques ultra religieux de Mea Shearim. Ils sont extrêmement à la mode et de nombreux films, pièces de théâtre et romans s’attachent à décrire cette société en marge, d’une certaine manière tranquillisante puisqu’elle permet de remettre le Juif dans un ghetto.
Or Israël c’est d’abord et avant tout l’anti ghetto, ceci comprenant d’ailleurs le droit des Juifs religieux à vivre… dans un ghetto !

Le deuxième choc c’est la citation de Sobol en ouverture (« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »). Citation qui illustre évidement la position de l’article entier.
La première partie de cette citation met en vedette les différences et les luttes intérieures d’Israël. Il semble y avoir une certaine jubilation à souligner ces déchirements. Je le comprends, c’est un ressort dramatique réel et journalier mais si j’en parle moi-même longuement, c’est pour chercher à établir leurs limites. Oui, l’équilibre est difficile. Il le serait à moins : voyez l’éclatement des pays artificiellement fédérés (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, ou même la Belgique) ou les carnages des pays africains enfermés dans des frontières imposées par des compagnies coloniales sans compter les appels au démembrement pour une simple menace de crise financière en Espagne, voire en France (la Corse…) ou en Angleterre. L’équilibre est difficile mais c’est l’honneur et le défi d’Israël de le tenter et de le réussir chaque jour.
La deuxième partie de la citation est lapidaire : « Il n’y a pas de futur. » Il faudrait au passage signaler que Sobol a essayé de nous le prouver en se cherchant un futur ailleurs. Après une telle assertion, ce n’est pas seulement l’utopie qui se ferme, c’est la raison d’être d’Israël elle-même qui est en question. Or, confronté à une réalité extrêmement brutale, la menace d’anéantissement est loin d’être une illusion mais bien une réalité vécue quotidiennement. Et l’Israélien conserve malgré les avatars de son histoire un besoin de croire au « Messie » même s’il ne l’attend plus pour demain et éprouve l’obligation de lutter pour son avènement.

Encore deux regrets à propos de la façon dont il est rendu compte de mon livre. Dans l’introduction de l’édition en hébreu, je déclarais que mon livre n’était pas simplement une nostalgie mais un pont de compréhension entre les générations, ce qui sous-entendait aussi une mise en garde contre les pièges où nous étions tombés. Car à travers l’histoire du kibboutz, je mets en scène un exemple qui s’étendait à toute une génération éprise d’absolu et mue par des idéaux dont les détournements ont laissé une telle soif que les masses se laissent aujourd’hui aller à un vide angoissant ou se tournent vers des mysticismes grossiers.

Cette préoccupation d’universalité qui est la mienne n’est pas présente dans l’article alors que c’est pourtant l’un des moteurs de mon livre. Mais peut-être n’ai-je pas été assez clair.

*Photo : jdlasica.

L’école de papa, c’est fini !

école FCPE parents d'élèves Brighelli

Pierre Abraxas, p.c.c. Jean-Paul Brighelli

Nous avons reçu ce courrier adressé à Jean-Paul Brighelli, dont le blog, Bonnet d’âne, est désormais hébergé par nos soins. Nous le publions sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire nous est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’École depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école à papa ».

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Élisabeth Lévy.

Monsieur,

J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finirait dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’École vous interdit de laisser place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre − une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez et de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’École actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée − contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects, elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing, n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Heureusement, le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA le SGEN[1. Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « École de demain », que l’on peut consulter ici.] et la Ligue de l’enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’École, commence à remettre l’École sur la bonne voie.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP − mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur, qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Éditions préconisant le retour au vieux b-a-ba. Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, stigmatise avec raison les méthodes syllabiques, source du désarroi présent des enseignants[2. « La refondation et la souffrance des enseignants », Pierre Frackowiak, 28 septembre 2012.] face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée − le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang, que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de « l’arbitraire de la langue » ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans Le Corbeau et le Renard, ou l’injustice dans Le Loup et l’Agneau ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques et des calculettes dans n’importe quel portable, et les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste, demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements − ces trois piliers du fascisme enseignant[3. « La FCPE veut arrêter les notes avant le lycée, les devoirs et le redoublement », 27 septembre 2012.]. J’ajouterai, avec Bernard Desclaux, l’un de nos courageux Copsy (Conseillers d’orientation psychologues), qu’il faut également en finir avec les angoissantes procédures d’orientation[4. « Pourquoi faut-il supprimer les procédures d’orientation ? », Bernard Desclaux.]. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir ; nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’École.

Espérons que les ÉSPÉ − Écoles supérieures du professorat et de l’éducation − que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, Monsieur, l’écho complaisant[5. « Les ÉSPÉ, un nouveau départ pour la formation des enseignants », entretien avec Patrick Demougin, 25 septembre 2012.]. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel[6. Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.], l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann − l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket − sommeillant sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre l’invraisemblable violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse[7. Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, Antonella Verdiani, Éditions Actes Sud − Domaine du possible.].

Qui sont, au fond, ces enseignants réactionnaires ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées − et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire −, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous affectionnez. Ce que vous appelez « violence » n’est le plus souvent que réaction à une violence antérieure exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à vouloir imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, généralement issus des classes populaires, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages. Oui, c’est du chaos naît la pensée nouvelle, et tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.

Je ne vous salue pas.

Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et de l’Inconscient qui hurle

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Stéphane Le Foll est ministre de l’Agriculture. Ce n’est pas le poste le plus exposé médiatiquement du gouvernement mais ce n’est pas le plus facile non plus. Fidèle d’entre les fidèles de François Hollande, Le Foll doit régler des questions aussi compliquées que les OGM et leur éventuelle nocivité ou la spéculation sur les denrées alimentaires qui fait flamber les prix et accroît les risques de pénurie. Bref du sérieux, pas des trucs pour amuser la galerie comme le mariage gay ou la dépénalisation du cannabis.

Après tout, il faut bien qu’il y en ait qui bossent dans ce gouvernement d’amateurs. En plus, comme si ça ne suffisait pas, Stéphane Le Foll doit donner l’exemple en matière de parité. Comme s’il n’avait que ça à faire. Alors, il vient ainsi d’expliquer que sur ses 15 collaborateurs, il avait tout de même promu sept femmes. Et, pour nous convaincre encore davantage de l’exploit que cela représente, il précise avec délicatesse : « Bien que nos dossiers soient très techniques. » Patatras ! L’erreur fatale, l’inconscient qui hurle, la subordonnée circonstancielle d’opposition qui tue. Parce que vous comprenez, les femmes et la petite enfance, les femmes et la famille, les femmes et l’égalité des sexes, jusque là, ça va. Mais allez savoir si ces créatures fragiles seront capables de tenir toute une nuit pendant un de ces marathons agricoles dont Bruxelles a le secret. Et de comprendre de quoi il est question.
Le ministre, évidemment, dément tout machisme. Il est même soutenu par Najat Vallaud-Belkacem, décidément bonne camarade, qui assure que c’est un mauvais procès et qu’il est un des ministres plus investis dans les questions d’égalité homme-femme.

Si ça se trouve, il est vraiment effondré par la fausse image qu’on a donné de lui, Stéphane Le Foll, et si ça se trouve, Najat a proposé de le ramener chez lui. Il a dû accepter mais à une seule condition : c’est lui qui conduirait parce que c’est bien connu, « femme au volant, mort au tournant. »

Sur le pont du ferry ce matin au Pirée

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Grèce Le pirée Athènes poésie

Le ferry attend
Il n’y a que lui qui vibre
Dans l’aurore aux doigts de rose
Posés sur les immeubles blancs du Pirée
Blancs et vilains et attendrissants
Autour des grands bassins
Tout a la douceur des dieux quand ils sont de bonne humeur
Le ferry vibre au quai E4
Les doigts de roses caressent tout
Les immeubles blancs
Le ferry
Le quai E4
L’eau des bassins qui est le jour avant le jour
Tout
Même moi à qui tout est pardonné
Vie insoucieuse ou trop soucieuse je ne sais plus
Sur le pont du ferry ce matin au Pirée.

*Photo : muschuchat

Visite éclair à Gaza : un jour mon émir viendra

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Israël Qatar Gaza Iran

La visite de l’émir du Qatar à Gaza a fait couler beaucoup d’encre, notamment quant à ses répercussions sur les relations toujours tendues entre le Hamas qui contrôle Gaza et l’Autorité palestinienne qui gouverne la Cisjordanie. Or, si la brève escapade gazaouie de Hamad ben Khalifa Al Thani n’est pas sans conséquences sur les questions palestino-palestinienne et israélo-palestinienne (qui n’en forment qu’une), cet évènement doit être compris dans un contexte plus large. L’émir et sa principauté participent en effet au grand jeu d’endiguement (containment, aurait-on dit sous la Guerre froide) de la puissance iranienne, tout en cherchant à canaliser les énergies politiques libérées par la chute des régimes arabes nationalistes l’an dernier. C’est bel et bien à l’aune de ces enjeux-là que les qataris dirigent leur diplomatie.

Ce minuscule Etat est devenu un acteur régional incontournable, non seulement en raison de ses importantes réserves d’hydrocarbures et de sa position géostratégique unique mais aussi, voire surtout, grâce au talent diplomatique hors du commun de son émir, qui entend profiter de l’actuel affaiblissement de l’Egypte comme de l’Arabie Saoudite pour les supplanter sur la scène arabe.
Jusqu’à la guerre de Libye, la diplomatie qatarie jouait un rôle d’intermédiaire dans les relations entre l’Iran et le monde arabe, à l’image de son immixtion spectaculaire au cœur de la crise libanaise de 2008. Par l’accord de Doha, les différentes parties du pays du Cèdre concluaient un compromis politique permettant l’élection consensuelle de Michel Sleiman et la formation d’un gouvernement conforme aux vœux du Hezbollah, alors en position de force à Beyrouth. À l’époque, les talents de négociateur de Hamad ben Khalifa Al Thani étaient loués aussi bien à Téhéran qu’à Paris, Riyad ou Washington. Déjà, on observait un certain passage de témoin entre le Qatar et l’Arabie puisqu’en 1990, c’est dans la ville saoudienne de Taëf que la guerre civile libanaise avait officiellement pris fin par la signature d’un accord historique entre les diverses factions.

Aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts du grand jeu régional. Avec son soutien actif à l’opération libyenne puis aux rebelles syriens, l’émirat ne cache plus sa franche hostilité à l’influence iranienne, dont il combat les derniers bastions. Si l’émir a décidé de passer quelques heures très médiatiques à Gaza, ce n’est pas uniquement par philanthropie à l’égard de la cause palestinienne, mais pour encourager la prise de distances du Hamas avec l’axe Damas-Téhéran et claironner son soutien à une mouvance islamiste sunnite de plus en plus implantée dans le monde arabe (Tunisie, Egypte, Maroc…), au grand dam de la Russie et de la Chine.

Pour compléter le tableau, rappelons que la bande de Gaza partage une frontière avec le Sinaï, occupant un rôle pivot dans le façonnement de la nouvelle Égypte. Tisser des liens entre Doha et Gaza sert donc les intérêts qataris, dans la continuité du rôle subversif joué par Al-Jazira, les Mirage envoyés en Libye pour assister les forces otaniennes ainsi que le financement alloué à l’opposition syrienne armée.
Signe qu’il n’accorde que peu d’importance à la question palestinienne, l’émir n’a ni trouvé le temps de rendre visite au président de l’Autorité palestinienne ni jugé important de faire le moindre geste d’ouverture vis-à-vis de Ramallah pour préserver l’honneur du président Mahmoud Abbas. Mise brutalement à l’écart, la Palestine cisjordanienne essaie de revenir sur le devant de la scène avec une initiative proposant de reprendre les négociations avec Israël contre un soutien américain à son entrée partielle dans l’ONU. Implicitement, ce projet revient à abandonner l’exigence du gel de la colonisation comme condition préalable à la réouverture du dialogue, pièce maîtresse de la diplomatie d’Abbas depuis l’arrivée au pouvoir de Netanyahou et Obama il y a quatre ans.

Cela va sans dire, l’émir qatari se soucie peu de ces questions de détail, étrangères à sa politique de puissance au Proche-Orient. Mais l’espoir est permis. Paradoxalement, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens devient le cadet des soucis arabes, il sera peut-être un peu moins ardu de trouver un compromis historique.

*Photo : itupictures.

Israël, l’exil à domicile

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israel les provinciales romancier

« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »
Joshua Sobol, Instant de vérité

« Nous savons, et pour y avoir vécu, combien se déchaînent les passions − politiques et religieuses − dès que l’on parle d’Israël/Palestine. Nous savons combien les Juifs, israéliens ou non, ont « à se battre per et contra se. Pour Israël. Contre Israël. » »[1. Myriam Sâr, L’An dernier à Jérusalem, Les Provinciales, 2011.] Car Israël est, dès son violent commencement, hanté par son brutal effacement, et la peur récurrente d’une destruction venue de l’extérieur − comme un « génocide nucléaire » iranien[2. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] − n’est souvent que l’exutoire de l’angoisse fondamentale, celle de l’éclatement de la nation bigarrée, Babel moderne parlant hébreu, en ses trop diverses composantes. Comment rêver l’alliance, créer l’alliage nouveau entre le laïque de Jérusalem-Ouest, le gay de Tel-Aviv, le haredi de Méa Shéarim, l’ex-kibboutznik de Neve Ilan et le colon du Goush Etzion ?.[access capability= »lire_inedits »] Sans oublier l’Américain, le Russe, le Français, le mizrahi, et puis l’ « Arab Israîl », musulman, druze ou chrétien, et le Palestinien, éternel présent/absent toujours rappelé/refoulé, et encore la masse anonyme des gens ordinaires, plus ou moins laïques ou religieux, et l’immigré asiatique ou africain… ? Est-ce ainsi qu’« une société bardée de murs a pris la place de la rêverie des premiers jours »[3. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] ? L’Altneuland de Theodor Herzl est-il devenu « un peuple trop jeune sur une terre trop vieille »[4. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] ? Les Israéliens sont-ils condamnés à la terrible prophétie nietzschéenne de l’éternel retour, luttant pour avoir un passé plutôt qu’un avenir ? Ou bien est-ce le temps venu de la maturité et de la nostalgie ?

À l’ère déjà avancée de la « nouvelle histoire » et du post-sionisme, le regard sur soi de la société israélienne est largement désenchanté, comme en témoigne la littérature contemporaine, dont les éditions Les Provinciales nous offrent coup sur coup trois volets : théâtre, roman, nouvelles. Mais ce regard littéraire − adulte, distancié, critique, mais encore engagé, passionné, romantique − est éminemment politique, en ce qu’il permet de voir la diversité des points de vue : ce chant polyphonique donne à entendre toutes les voix de la polis, celles que l’on n’entend guère, et recrée une manière d’agora populaire, contre, tout contre, les débats parlementaires de la Knesset.
C’est par le suicide d’un vieux kibboutznik, ex-maquisard français, que s’ouvre le roman autobiographique de Shakin Nir, occasion d’un retour sur soi de la génération héroïque, des pionniers et des vétérans : « Vraiment qui peut soutenir un regard sortant des espoirs de son enfance, des rêves de sa jeunesse, mesurant son pas à la longueur de leur aune ? » L’Israël du béton armé, des opérations immobilières et des affaires politiciennes lui arrache un terrible constat : « On pouvait très bien être déraciné dans sa propre patrie. » Et avec lui, c’est la page épique de la construction d’un pays-utopie qui se tourne.

C’est avec une très grinçante ironie que Tzvi Fishman raconte les errements d’Israël dans ses nouvelles délibérément caricaturales, que l’on suce vite comme de petits bonbons très acides qui agacent le palais. Maniant avec dextérité l’art du violon qui porte sur les nerfs, poussant jusqu’à l’absurde les logiques qui animent les divers protagonistes du « conflit », il trace a contrario la voie d’un réalisme qui fait la part du feu, choisissant le raisonnable plutôt que le rationnel et sa folie kafkaïenne.
C’est la réalité crue qui éclate sur le plateau de Joshua Sobol, mettant en scène, en pleine seconde Intifada, les déchirures morales qui affectent les consciences, individuelles et collectives : de jeunes Israéliens servant dans les « territoires » reviennent dans leur famille le temps d’une permission, et c’est au bord de la mer, comme dans une tragédie grecque qui n’aurait pas de fin, que se portent les coups les plus durs, ceux qui sont dits avec les mots, ne laissant à la béance de la blessure que la force du désespoir : « Le désespoir. C’est la seule force qui peut sortir l’être humain de son indifférence. Le jour où beaucoup de gens sur cette terre auront conscience de leur désespoir, quelque chose se passera. » Le théâtre des opérations se fait théâtre tout court, éminemment contemporain − des événements mêmes les plus immédiats : attentats, arrestations, assassinats… Nulle catharsis mais l’occasion d’un retour sur soi, retour à soi : « Ma terre est une blessure. Une blessure qui ne cicatrise pas. »

La mystique sioniste a laissé la place à la politique israélienne, mais le roman national s’écrit encore chaque jour, intégrant progressivement à l’histoire du pays les voix des sans-voix, les histoires des sans-histoires.[/access]

Tzvi Fishman, Le Grand romancier américain, nouvelles, 120 pages, éditions Les Provinciales.
Shakin Nir, L’Idéal du kibboutz, roman, 176 pages, éditions Les Provinciales.
Joshua Sobol, Instant de vérité, théâtre, 168 pages, éditions Les Provinciales.

*Photo : communityconnectionsnews

Fillon-Copé : Amédée ou comment s’en débarrasser

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Cope-Fillon-Des paroles et des actes

J’ai trouvé intéressante l’émission Des paroles et des actes qui a mis en scène l’opposition entre François Fillon et Jean-François Copé pour la présidence de l’UMP. Je ne me prononcerai pas sur le fond, après tout ce n’est pas mon affaire, je ne suis pas militant de l’UMP. En même temps, ce qui est probable, si d’ici quelques années la droite décide de faire des primaires ouvertes à tous les électeurs pour désigner le candidat aux prochaines Présidentielles, j’irai voter. Je signerai même sans hésitation la déclaration, (sauf si elle comporte le mot pain au chocolat), indiquant que je suis en accord avec les grandes valeurs de la droite.

Après tout, j’ai souvent vécu dans un pays dirigé par la droite et ça n’a jamais été une dictature. La droite française n’a jamais attenté aux libertés fondamentales, au droit de réunion, à la liberté de la presse. Il n’y a donc pas de raison que je ne donne pas mon avis en tant qu’électeur de gauche sur celui qui représentera le camp d’en face et sera peut-être mon prochain président. Dans une démocratie, l’important n’est pas tant de gagner, c’est de voir triompher ses idées quitte à ce que ce soit d’autres qui les reprennent. Demandez au Front National, qui fait du gramcisme nationaliste depuis quarante ans et qui se voit aujourd’hui repris par à peu prêt tout le monde, l’idée qu’il y a un lien consubstantiel entre immigration et délinquance ou immigration et chômage. Donc, en cas de primaire de droite, j’irais voter pour le candidat le moins à droite comme à la primaire socialiste, alors que je ne suis pas socialiste non plus, je suis allé voter pour le candidat le plus à gauche. Qu’on se fasse avoir par la suite est un autre problème…

Dans l’émission, plusieurs choses m’ont amusé. D’abord, l’emploi du mot « droite ». Il y a encore quelques années, personne n’osait se dire de droite. Les gens de droite utilisaient des périphrases en disant qu’ils préféraient la liberté et la responsabilité, et sous-entendait ainsi que tous les gens de gauche étaient des totalitaires assistés. Jeudi soir, il n’y a eu d’hésitation ni de la part de Copé, ni de la part de Fillon. Pour Copé, ça n’a pas dû être trop dur mais pour Fillon, l’ancien gaulliste social, l’homme du non à Maastricht, le lieutenant fidèle de Philippe Seguin, je pense que ça a dû davantage lui brûler la gueule. Quand on a servi un homme qui a parlé de Munich social à propos de la politique de Balladur qui adaptait à coups de « noyaux durs » le modèle français aux normes européennes, se dire « de droite » doit sembler terriblement réducteur. Ce qui tombe mal, dans cette histoire d’une droite qui assume le mot droite, c’est que cela est concomitant d’une période où la gauche assume de plus en plus mal le mot gauche. Le déséquilibre s’inverse. C’est dommage : quitte à subir des Waterloo électoraux comme cela attend probablement les socialistes aux prochaines élections locales, il vaut mieux les perdre sur ses valeurs. Au moins, même si on se retrouve minoritaire, on a conforté son camp.

La seconde chose que j’ai trouvée assez drôle, c’est la rhétorique de Copé. Utilisation incessante, incantatoire de la première personne. Invocation permanente à son mandat d’élu local (Meaux, on sait…) pour légitimer une connaissance du terrain. Réaffirmation continue qu’il est « décomplexé ». Ca ne vous rappelle personne ? C’est pour ça que Fillon devrait se méfier, même s’il gagne la présidence de l’UMP. Ce fut exactement la tactique de Sarkozy contre Villepin…
Enfin, la dernière chose qui pouvait prêter à sourire, c’est l’attitude à adopter vis-à-vis du Front National. C’est bien la seule préoccupation commune, aujourd’hui, entre l’UMP et le Front de Gauche : reprendre ses électeurs à Marine Le Pen. Mais Fillon et Copé ne peuvent pas dire, comme le Front de gauche, qu’il s’agit de brebis égarées qui se trompent de colère. Alors, ils ont hésité entre la danse du ventre et le baiser sur la bouche. En fait, j’ai plutôt pensé à cette pièce de Ionesco,  Amédée ou comment s’en débarrasser. Des gens sont dans un salon et il y a là un cadavre qui ne cesse de grandir, grandir, grandir. On fait semblant de rien, mais plus ça va, plus ça devient difficile de faire comme si rien ne se passait…

En même temps, chacun ses problèmes…

*Photo : UMP.

Voyage au bout de Paris

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Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Patrick Buisson Céline Deutsch Paris

Après ce qui s’est passé, il aurait pu se tenir un peu tranquille, le Buisson. Rester discret, baisser les yeux, faire le modeste, le minuscule, l’invisible, tapi au fond de son trou, calfeutré hors de la vue, loin des yeux loin du cœur, petite souris grise après avoir été si longtemps le gros chat noir du Sarkozy, avoir droitisé la campagne présidentielle, lepenisé l’UMP, maurrassisé les vierges et les innocents. Dehors le coupable, la vermine, la crapule ! Tout le monde pensait en être débarrassé, ne plus le voir que repentant, contrit, humilié, Canossa, bourgeois de Calais, chemise aux genoux et corde à la main. Eh non. Rien du tout. Le voilà qui revient, le Buisson, et pas par la lucarne du troisième encore, par la grande porte, sans vergogne, publiant, on vous le donne en mille tellement que c’est à n’y pas croire, un gros livre illustré sur Le Paris de Céline. La reprise papier et photo de luxe du film diffusé il n’y a pas longtemps sur les écrans, avec Lorant Deutsch lisant tellement vite qu’on s’y serait cru, dans le déluge, le raz-de-marée, la noyade sous les mots. Céline/Buisson, Buisson/Céline : cherchez l’erreur ? Il n’y en a pas. Et voilà que Buisson, sans nous demander notre avis, nous prend par la main et nous raconte l’histoire du Maître et celle de Paris, en nous montrant les lieux où Céline a passé sa triste existence.

C’est Passage Choiseul que tout a commencé. Le passage des Bérézinas, le bien nommé, là où Louis-Ferdinand Destouches est élevé à coups de baffes et de nouilles sous une cloche de verre de 190 mètres de long qui empeste le gaz d’éclairage, l’urine et la crotte de chien. En cette fin de XIXe siècle, on y parle surtout de microbes, de maladies ; de médecins, aussi, qui seront les héros de nouveau siècle, et de musique par là-dessus, le passage Choiseul jouxtant les Bouffes parisiennes, temple élevé par Offenbach à la gloire de l’opérette. S’y dessine tout l’avenir du jeune Louis-Ferdinand, qui sera médecin, jusqu’à la moelle et jusqu’à sa mort, et musicien, dans chaque ligne des futurs romans qu’il signera Céline, du nom de sa grand-mère, celle qui l’emmenait le jeudi au cinéma Robert Houdin voir les premiers films de Méliès.

Après bien des tours et des détours, après la Grande guerre, une blessure et un mariage à Londres, le Cameroun, Rennes et Genève, Louis-Ferdinand devenu docteur Destouches revient au bercail, ou presque. À Clichy la rouge, médecin de banlieue puis de dispensaire, confronté directement, cette fois, à la misère la plus crue, la plus sale, la moins poétique. C’est là qu’il va écrire le Voyage au bout de la nuit, « le lyrisme de l’ignoble, qu’il appelle ça ». Un livre d’une noirceur qui transforme les auteurs populistes du temps, les joyeux prolétariens à la Barbusse et à la Dabit, en marchands de violettes. C’est ici que débute d’une des plus grandes aventures littéraires du siècle, le triomphe inattendu du Voyage frayant la voie à celui de Mort à crédit, encore plus noir et plus ignoble, et à une brassée de chefs-d’oeuvre.

Dans Paris aussi, le voyage se poursuit : forcé de quitter Clichy et le dispensaire après la parution de Mea culpa, un pamphlet antisoviétique, Céline s’installe non loin du passage Choiseul, à Montmartre, où il écrit et s’encanaille, enchaînant les visites aux bordels avec ses nouveaux copains, le peintre Gen Paul ou l’acteur Le Vigan, dit La Vigue. C’est là qu’il passe la guerre, la deuxième, échappant sans le savoir à la mort, l’appartement du dessous abritant un groupe de résistants résolus à faire la peau à celui qui est devenu, pour des raisons obscures, le chantre de la collaboration la plus violente et de l’antisémitisme le plus délirant. En juin 44, Céline, qui sait ce qui l’attend s’il reste à Paris, décampe sans demander son reste avec sa femme Lucette et son chat Bébert, direction Sigmaringen et autres châteaux hantés. Il ne reviendra qu’en 1951, après sept ans de fuite sur les routes dévastées d’une Allemagne vaincue et d’exil glacial au Danemark. Plus sombre que jamais, c’est un mort-vivant qui s’installe avec Lucette, ses chiens, son chat, ses livres, sa méchante humeur et son épouvantable réputation, « ordures, stalinien, naziste, pornographe, charlatan, fléau (…), perfide pire que tout, vérole », dans un pavillon décati de Meudon, la Villa Maïtou. « Dernière halte avant le grand trou où le voyageur va enfin poser ses bagages ». Il les y dépose, mais pas bien longtemps. Juste assez pour boucler encore quelques chefs-d’œuvre, et pour tirer sa révérence. Rideau. Les amateurs apprécieront.

Patrick Buisson, Le Paris de Céline (Albin-Michel)

Que sont les situs devenus ?

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Marcolini situationniste Guy Debord

Marcolini situationniste Guy Debord

Paris, 1974. Près de la gare de l’Est, des jeunes qui veulent en découdre avec le capitalisme mettent à sac les magasins en solidarité avec l’anarchiste espagnol Puig Antich, exécuté par le régime de Franco. Ces têtes brûlées nourries au situationnisme se heurtent à la police, jusqu’à ce qu’un bijoutier sorte un revolver devant sa boutique saccagée[1. Pour une relation des faits et de leurs enjeux, lire l’article de Thierry Marignac publié dans Livr’arbitres n°8 (été 2012), « Le situationnisme patriote » et la contribution anonyme (« Aux libertaires ») de Guy Debord à l’ouvrage collectif Appels de la prison de Ségovie (Champ libre, 1980).] et les mette en fuite. Comment les idéaux de la belle et féroce jeunesse situ se sont-ils dissous dans l’émeute ?[access capability= »lire_inedits »]

Remontons la bobine de l’Histoire. En 1957, des jeunes gens regroupés au sein de l’Internationale lettriste basculent d’une politique esthétique à une esthétique de la politique en retournant l’adage de leur ancien maître, Isidore Isou, contre lui-même : « Les vérités qui n’amusent plus deviennent des mensonges. » Nourris au sein surréaliste, ces dissidents radicalisent la critique lettriste de la culture dominante et constitueront le noyau dur de l’Internationale situationniste (1957-1972). Ils s’appellent Guy Debord, Gil Wolman et tentent de dynamiter les barrières de la société bourgeoise pour faire surgir les arts (poésie, cinéma, urbanisme, peinture…) dans la vie quotidienne.
Comme le résume Patrick Marcolini dans son beau livre sur le mouvement situationniste[2. Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).], l’IS se définissait « à la fois comme une avant-garde artistique, une recherche expérimentale sur la voie d’une construction libre de la vie quotidienne » et un appareil révolutionnaire puisant chez Lautréamont, Hegel, Marx, comme dans la tradition anarcho-libertaire.

La révolution est un dîner de gala

« Notre passé est plein de devenirs. Il n’y a qu’à casser les noix ! », lançait le peintre situ Asger Jorn en prélude à la « révolution de la vie quotidienne » qu’entendaient déclencher ses camarades de combat. Leur mot d’ordre au nom sibyllin : Si-tua-tions ! Cette notion, sans doute inspirée par la lecture de Breton et par l’air du temps sartrien, devait faire de la vie un poème, comme y invitait Raoul Vaneigem dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), véritable bréviaire de Mai-68. Une situation est une notion tant individuelle que collective, l’envers de l’aliénation marxiste, jouant sur la psychologie, la géographie, l’économie et le social, ce que Marcolini synthétise a posteriori comme « l’ensemble des circonstances matérielles et morales dans lesquelles une personne se trouve prise − au sens où la vie de quelqu’un est toujours tissée de situations concrètes ». La quête des situations et des épanouissements inédits entraîne les situs à arpenter les terrains boueux des communautés gitanes et à suivre la pente du lumpenprolétariat dans d’interminables errances urbaines. La grande grève d’août 1953 leur offre l’occasion de découvrir la dérive, promenade souvent alcoolisée qui permet d’étudier les rapports de l’individu à une rue, une ambiance, un environnement, bref à créer des situations en plein macadam urbain. Ces balades donnent naissance à la psychogéographie, discipline qui rejette l’académisme et l’objectivisme des sciences établies. Guy Debord élabore notamment un plan de Paris qui fait fi des distances, des cloisonnements géographiques, pour s’adapter au plaisir ludique du promeneur. La fête, l’amour, le scandale sont des thèmes omniprésents dans l’univers situ, lequel fait la part belle au jeu, qu’il s’agisse des utopies futuristes de villes-réseaux − telle la New Babylon de Constant −, des expériences cinématographiques de Debord − où la bande-son s’émancipe allègrement de l’image et où les détournements de mots d’auteurs prolifèrent.

« Le spectacle est une misère, bien plus qu’une conspiration » (Debord)

Pour le commun des mortels, situationnisme rime avec spectacle. Avec l’idée de situation, dont il est l’antithèse, le spectacle est LA notion situ par excellence, celle que tout le monde mentionne sans la comprendre, en citant l’essai quasi éponyme de Debord[3. Guy Debord, La Société du spectacle (1967).]. Empruntée à Bertolt Brecht, la conception situ du spectacle désigne « un rapport social entre des personnes médiatisé par des images ». Bien au-delà de son acception la plus superficielle, le spectacle reproduit à l’échelle de la société le rapport de passivité qui s’établit entre les œuvres d’art et les visiteurs d’un musée. Comme Brecht, les situs veulent tuer l’aliénation par l’irruption des spectateurs sur la scène, effacer la distinction entre les acteurs et le public, afin de tous les transmuer en « viveurs ». Debord détourne ainsi la première phrase du Capital de Marx en indiquant : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » entravant la naissance de situations, donc de toute vie quotidienne digne d’être vécue.

Que reste-t-il de nos amours…

À l’orée des années 1960, l’ancrage de l’IS à l’ultra-gauche favorisera des épousailles aussitôt rompues avec le groupe Socialisme ou Barbarie, de Lefort et Castoriadis, lesquels confortent les situs dans leur opposition au « capitalisme d’Etat soviétique ». Après d’innombrables scissions et d’épiques guerres picrocholines, l’Internationale situationniste prononcera son autodissolution en 1972. En dehors d’une certaine aridité théorique, d’un goût pour les détournements de mots de grands auteurs, et d’un certain byzantinisme politique, que reste-t-il de cette aventure de quinze ans ? Patrick Marcolini répond à cette question essentielle en dégageant l’opposition fondamentale qui structure les controverses entre les fils ennemis du situationnisme. Une certaine tendance cyber-futuriste flirte avec le mythe marxiste de l’émancipation par le développement des forces productives mis à la disposition du prolétariat. Cet « esprit hacker » poursuit les songes utopistes des premiers situs rêvant de villes réticulaires, de technologies ultra-avancées, d’une abolition totale des frontières et des particularismes au profit de l’individu jouisseur. Là où le bât blesse, c’est que « l’ethos ludique des situationnistes et l’ethos économique du capitalisme avancé » ont fini par se fondre dans le moule hédoniste du capitalisme mondialisé. Les techniques modernes de management et de marketing doivent d’ailleurs beaucoup à un certain spontanéisme situ, confirmant l’analyse d’un Michéa sur l’impossibilité du dépassement du capitalisme sur sa gauche progressiste.

À l’autre extrémité de l’arbre situ, une ramification développe l’anti-industrialisme du Debord des Commentaires sur la société du spectacle (1988) qui déplorait qu’« il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne ». En dehors de la chronique policière des inculpés de Tarnac, cette dernière branche a fleuri autour de la revue Tiqqun, des œuvres de Michel Bounan et de l’Encyclopédie des Nuisances. Ces tentatives ont le mérite de renouveler en profondeur le champ théorique post-situationniste en arrachant le romantisme debordien à ses anciennes racines modernes.

Fidèle à cette dernière filiation, Patrick Marcolini conclut son livre monumental en prônant « une attitude tout à la fois anticapitaliste, libertaire et radicalement conservatrice ». Comme Debord, qui cultivait amour de la langue classique et avant-gardisme, l’auteur n’est pas à un paradoxe près. Il est en effet assez piquant de voir Marcolini reprendre, en la corrigeant par la démocratie locale promue par Alain de Benoist, la matrice anarcho-conservatrice de la défunte revue Immédiatement, tout en renvoyant ses créateurs à leurs origines droitières. Mais peu importe. Avant de faire sauter les digues, l’essentiel n’est-il pas de provoquer la crue du fleuve ?.[/access]

Patrick Marcolini, Le Mouvement situationniste. Une histoire intellectuelle (L’échappée).

*Photo : Père Ubu.

Vendée, le génocide est là !

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Vendée Jean-Clément Martin génocide

Vendée Jean-Clément Martin génocide

Jusqu’en 1983, personne ne s’était posé la question de la nature de la répression en Vendée militaire en 1793 et 1794. Tout le monde était d’accord pour réduire les événements à une simple guerre civile. Certes, certains reconnaissaient des dérapages mais les justifiaient par la réciprocité. En réalité, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, il y a bien eu en Vendée une volonté d’exterminer la population et d’anéantir ses biens de la part du Comité de salut public et notamment de Robespierre, Barère, Carnot et Billaud Varenne. La Convention n’a été qu’une chambre d’enregistrement ce qui s’est traduit par le vote de trois lois et la mise en œuvre d’un système dont l’objectif était, pour reprendre les mots de Barère, « d’anéantir cette race impure ». Le mot brigand, contrairement à ce qu’affirme Jean-Clément Martin, n’est qu’un terme générique et concerne bien tous les habitants de la Vendée militaire et non pas les seules personnes prises les armes à la main.

Comment pourrait-on alors expliquer les massacres des embryons, des bébés, des enfants comme aux Lucs sur Boulogne : 110 ont moins de 8 ans ? Tous les carottages réalisés démontrent que ce sont principalement les femmes et les enfants qui sont massacrés. Le général Turreau est très précis à ce sujet dans la lettre qu’il envoie au Comité de salut public le 24 janvier 1794 : « Si mes intentions sont bien secondées, il n’existera plus dans la Vendée, sous quinze jours, ni maisons, ni subsistances, ni armes, ni habitants… ». À cette lettre, Carnot salue la pureté des intentions du général tout comme le 23 juillet 1794, il n’hésite pas à écrire à des députés : « Les femmes, les enfants et les vieillards, les individus entrainés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort (l’extermination) que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie de leur volonté comme de leurs bras, et l’on pourrait prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses mais ce serait abandonner le pays aux horreurs d’une guerre nouvelle… ».

Tous ces textes sont maintenant connus. Je les ai reproduits dans mon livre : Vendée : du génocide au mémoricide publié au Cerf. La thèse de Jean-Clément Martin est indéfendable. Quant au reste, que peut-on lui répondre, j’ai tout publié dans un livre intitulé : La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide des Vendéens (Atelier Fol’fer). Je serais, pour lui, porteur d’une vérité officielle ! Laquelle et où ? Il me semble que j’ai du démissionner de l’enseignement et jamais en France je n’ai pu parler au sein d’une université publique sur ce sujet ni écrire quoi que ce soit dans les revues scientifiques gérées par les détenteurs de la Vérité officielle.

Le bon mot pour définir le « crime contre l’humanité » (sic Gracchus Babeuf) commis par les Conventionnels à l’encontre des Vendéens était le mot créé pour la circonstance par Babeuf : « populicide ». Il aurait du l’être pour dénoncer les autres génocides pour des raisons étymologiques. Malheureusement, notamment parce que les auteurs de ce crime ont voulu gommer leur crime, ce mot n’est pas passé à la postérité. J’en veux pour preuve de n’avoir découvert, après des recherches acharnées, l’œuvre de Babeuf qu’en 1987. Ce mémoricide a été doublement dommageable : au niveau des Vendéens, bien sur, pour des raisons évidentes, mais aussi pour le reste de l’humanité. Si les politiques et juristes avaient traité objectivement la nature de ce crime, ils auraient mis en avant ce mot et l’aurait défini tout comme les alliés l’ont fait en 1945 grâce au mot créé par Rafaël Lenkim : génocide. C’est le mot qui fait l’acte et non l’inverse. C’est cette absence de mot qui explique l’impossibilité pour le consul Davis de dénoncer le génocide perpétré par les Turcs vis-à-vis des Arméniens. C’est aussi cette absence de mot qui explique non pas le silence mais la maladresse apparente de Churchill, de de Gaulle, de Pie XII… pour dénoncer les crimes des Nazis. Dès lors retenons le mot de génocide et analysons le. En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception ou/et la réalisation ou /et la complicité tant dans la conception que la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type ethnique ou racial ou religieux ou politique. Les Vendéens constituent bien un groupe humain de type religieux et politique. Quant à la volonté d’extermination et sa mise en œuvre, les faits et les bilans sont là. Reste le problème de la manipulation de la mémoire ; là encore il n’existait pas de mot d’où la nécessité d’en créer un. C’est ce que j’ai fait avec le mot mémoricide qui est un quatrième crime contre l’humanité, le crime contre la mémoire.

*Image : wiki commons.

Israël a un futur

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Israël kibboutz Shakin Nir

Israël kibboutz Shakin Nir

Je viens de lire l’article de Falk van Gaver « Israël l’exil à domicile » dans le numéro de Causeur d’Octobre. Il s’agit d’un article intelligent, intéressant. Alors pourquoi ai-je eu un sentiment de manque, voire de porte-à-faux ?

Je l’ai relu lentement. Le premier choc que j’ai éprouvé est dans le choix de l’illustration qui représente de pittoresques ultra religieux de Mea Shearim. Ils sont extrêmement à la mode et de nombreux films, pièces de théâtre et romans s’attachent à décrire cette société en marge, d’une certaine manière tranquillisante puisqu’elle permet de remettre le Juif dans un ghetto.
Or Israël c’est d’abord et avant tout l’anti ghetto, ceci comprenant d’ailleurs le droit des Juifs religieux à vivre… dans un ghetto !

Le deuxième choc c’est la citation de Sobol en ouverture (« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »). Citation qui illustre évidement la position de l’article entier.
La première partie de cette citation met en vedette les différences et les luttes intérieures d’Israël. Il semble y avoir une certaine jubilation à souligner ces déchirements. Je le comprends, c’est un ressort dramatique réel et journalier mais si j’en parle moi-même longuement, c’est pour chercher à établir leurs limites. Oui, l’équilibre est difficile. Il le serait à moins : voyez l’éclatement des pays artificiellement fédérés (Yougoslavie, Tchécoslovaquie, ou même la Belgique) ou les carnages des pays africains enfermés dans des frontières imposées par des compagnies coloniales sans compter les appels au démembrement pour une simple menace de crise financière en Espagne, voire en France (la Corse…) ou en Angleterre. L’équilibre est difficile mais c’est l’honneur et le défi d’Israël de le tenter et de le réussir chaque jour.
La deuxième partie de la citation est lapidaire : « Il n’y a pas de futur. » Il faudrait au passage signaler que Sobol a essayé de nous le prouver en se cherchant un futur ailleurs. Après une telle assertion, ce n’est pas seulement l’utopie qui se ferme, c’est la raison d’être d’Israël elle-même qui est en question. Or, confronté à une réalité extrêmement brutale, la menace d’anéantissement est loin d’être une illusion mais bien une réalité vécue quotidiennement. Et l’Israélien conserve malgré les avatars de son histoire un besoin de croire au « Messie » même s’il ne l’attend plus pour demain et éprouve l’obligation de lutter pour son avènement.

Encore deux regrets à propos de la façon dont il est rendu compte de mon livre. Dans l’introduction de l’édition en hébreu, je déclarais que mon livre n’était pas simplement une nostalgie mais un pont de compréhension entre les générations, ce qui sous-entendait aussi une mise en garde contre les pièges où nous étions tombés. Car à travers l’histoire du kibboutz, je mets en scène un exemple qui s’étendait à toute une génération éprise d’absolu et mue par des idéaux dont les détournements ont laissé une telle soif que les masses se laissent aujourd’hui aller à un vide angoissant ou se tournent vers des mysticismes grossiers.

Cette préoccupation d’universalité qui est la mienne n’est pas présente dans l’article alors que c’est pourtant l’un des moteurs de mon livre. Mais peut-être n’ai-je pas été assez clair.

*Photo : jdlasica.

L’école de papa, c’est fini !

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école FCPE parents d'élèves Brighelli

école FCPE parents d'élèves Brighelli

Pierre Abraxas, p.c.c. Jean-Paul Brighelli

Nous avons reçu ce courrier adressé à Jean-Paul Brighelli, dont le blog, Bonnet d’âne, est désormais hébergé par nos soins. Nous le publions sans commentaires, il se suffit à lui-même. Le signataire nous est inconnu : tout ce qu’il dit de lui, c’est qu’il est parent d’élève, convaincu des bienfaits du pédagogisme, la doctrine qui régit l’École depuis plus de trois décennies et dont il résume en quelques paragraphes les objectifs et les méthodes, et qu’il n’apprécie ni le destinataire de sa missive, ni ce qu’il appelle « l’école à papa ».

De Pierre Abraxas, parent d’élève, à Jean-Paul Brighelli, aux bons soins d’Élisabeth Lévy.

Monsieur,

J’ai hésité avant de prendre la plume, sachant parfaitement que mon courrier finirait dans votre poubelle, tant l’esprit partisan qui vous anime dès que vous parlez d’École vous interdit de laisser place à une pensée moins réactionnaire que la vôtre − une pensée réellement progressiste, qui tienne compte du vécu des enfants (ou plutôt des apprenants), loin de l’élitisme stérilisant que vous revendiquez et de cette école à papa que la nostalgie d’hier vous fait croire bonne pour aujourd’hui ou demain.
Vous n’avez raison que sur un point : l’École actuelle n’est pas à la hauteur des ambitions que nous devons avoir pour nos enfants, ni des défis que pose une société si diversement colorée − contre le manichéisme noir et blanc que vous défendez. Par trop d’aspects, elle est encore exagérément sélective, autoritaire, et socialement discriminante. Le collège unique, seule création durable de l’ère Giscard d’Estaing, n’est pas encore assez unique, et son principe devrait inspirer les lycées de demain. La mesure des savoirs académiques n’a pas encore laissé toute sa place à l’évaluation des savoir-être et des compétences transversales. Et les enseignants renâclent encore trop souvent à laisser la parole aux enfants, de quelque manière qu’elle s’exprime, alors que leur ambition devrait être d’encourager la perturbation, expression libre de la créativité enfantine.
Heureusement, le gouvernement, habilement guidé par les vraies organisations d’avant-garde, la FCPE, le SE-UNSA le SGEN[1. Ces deux syndicats viennent de publier un communiqué commun appelant de leurs vœux une « École de demain », que l’on peut consulter ici.] et la Ligue de l’enseignement, qui tiennent la main de Vincent Peillon et ont pré-orienté sa « grande consultation » sur l’avenir de l’École, commence à remettre l’École sur la bonne voie.

L’horreur pédagogique commence parfois dès la Maternelle et le CP − mon fils a subi dans ces classes une professeure des écoles selon votre cœur, qui s’était permis de remplacer le manuel utilisé par son prédécesseur, Ribambelle, par un opuscule signé GRIP Éditions préconisant le retour au vieux b-a-ba. Pierre Frackowiak, qui fut si longtemps inspecteur du Primaire dans le Nord, stigmatise avec raison les méthodes syllabiques, source du désarroi présent des enseignants[2. « La refondation et la souffrance des enseignants », Pierre Frackowiak, 28 septembre 2012.] face à des élèves dressés comme des petits chiens, auxquels toute expression autonome est refusée − le tout au nom des principes réactionnaires qui régissent l’apprentissage de l’orthographe, ce concept bourgeois, et de la grammaire, ce carcan fasciste imposé à la langue. Il évoque avec raison la « souffrance » de ces enseignants, et celle des élèves, surtout les plus démunis (le fait que j’habite le Marais, et non les quartiers Nord de Marseille, ne m’empêche pas d’avoir une vraie conscience sociale…), appartenant souvent à des communautés étrangères, et sommés par des « instituteurs » réactionnaires d’apprendre la langue et la culture bourgeoises, alors qu’il y a bien plus de créativité dans la désarticulation du langage opérée par les rappeurs des cités, comme le soulignait jadis Jack Lang, que dans toute l’œuvre de Racine. Plutôt que d’enseigner de façon frontale et verticale des règles artificielles et surannées (n’était-ce pas Saussure qui parlait de « l’arbitraire de la langue » ?), il convient, comme le font en vérité les professeurs des écoles formés dans les IUFM inventés jadis par l’admirable Philippe Meirieu, aujourd’hui phare de la pensée écologique lyonnaise, il convient, disais-je, que l’enseignant consente à être enseigné par ses élèves, qu’il se mette à l’écoute de leurs désirs, de leur poésie innée. De leur violence aussi : être frappé sur la joue droite doit inciter à tendre l’oreille gauche.

Au lieu de rentrer à la maison pour se plonger dans des devoirs (interdits par la loi depuis 1956 !) et des leçons ineptes (comme le remarquait Rousseau, quel besoin ont-ils d’apprendre l’hypocrisie dans Le Corbeau et le Renard, ou l’injustice dans Le Loup et l’Agneau ?), ils devraient être libres de leurs désirs : à leur âge, passer des heures entières assis à écouter le ronronnement d’un enseignant autoritaire ne peut être une finalité. Après tout, il y a des correcteurs orthographiques et des calculettes dans n’importe quel portable, et les enfants devraient tout jeunes être autorisés à en garder un sur eux en permanence, ne serait-ce que pour garder le lien avec leur famille. Jean-Claude Hazan, qui dirige la FCPE, la seule fédération de parents réellement progressiste, demande d’ailleurs la suppression des devoirs, des notes et des redoublements − ces trois piliers du fascisme enseignant[3. « La FCPE veut arrêter les notes avant le lycée, les devoirs et le redoublement », 27 septembre 2012.]. J’ajouterai, avec Bernard Desclaux, l’un de nos courageux Copsy (Conseillers d’orientation psychologues), qu’il faut également en finir avec les angoissantes procédures d’orientation[4. « Pourquoi faut-il supprimer les procédures d’orientation ? », Bernard Desclaux.]. Les enfants doivent être libres d’apprendre à leur gré et à leur rythme, ou de ne pas apprendre si tel est leur bon plaisir ; nous devons cesser de les stigmatiser par de mauvaises notes (à la rigueur, conservons les bonnes) et de faire peser sur leur tête la lame de la guillotine du « passage » en classe supérieure. Nous devons abolir les redoublements, et toutes les formes de stress à l’École.

Espérons que les ÉSPÉ − Écoles supérieures du professorat et de l’éducation − que met aujourd’hui en place Vincent Peillon remédieront aux débauches de cette pensée réactionnaire dont vous vous faites, Monsieur, l’écho complaisant[5. « Les ÉSPÉ, un nouveau départ pour la formation des enseignants », entretien avec Patrick Demougin, 25 septembre 2012.]. Les petits écoliers français sont parmi les plus stressés d’Europe, comme le soulignait jadis Peter Gumbel[6. Peter Gumbel, On achève bien les écoliers, Grasset, 2010.], l’homme qui a su flairer en vous le sergent Hartmann − l’adjudant-formateur de Full Metal Jacket − sommeillant sous les oripeaux du prof, et comme le rappelle encore aujourd’hui une pédagogue italienne, Antonella Verdiani, qui prône les « pédagogies du bonheur », si constructives, contre l’invraisemblable violence de l’accord nom-adjectif et du carré de l’hypoténuse[7. Ces écoles qui rendent nos enfants heureux, Antonella Verdiani, Éditions Actes Sud − Domaine du possible.].

Qui sont, au fond, ces enseignants réactionnaires ? Souvent formés dans les classes préparatoires, temples de l’élitisme, du conservatisme et de la culture unique, alors qu’il est tant de cultures plurielles, dans le respect des communautés qui font de la France d’aujourd’hui une mosaïque d’opinions contrastées − et je milite pour la reconnaissance de la pensée hirsute, seule douée de créativité, contre la monotonie de la pensée unique de l’institution scolaire −, ces classes prépas qu’il faudra bien se résoudre à dissoudre dans la diversité si réjouissante des universités vraiment libres (celles qui ne sont pas aux mains des sorbonnards et autres piliers d’un establishment culturel que je méprise), ces enseignants, dis-je, perpétuent le système qui les a formés, au lieu de se mettre à l’écoute des jeunes, qui ont bien le droit de s’exprimer, conformément à la loi Jospin de 1989 (ma phrase est un peu longue, mais je suis journaliste au Nouvel Observateur, je ne suis pas tenu au « beau » style !). Il y a plus d’idées en puissance dans le joyeux bordel d’une classe animée que dans le ronron stérilisant que vous affectionnez. Ce que vous appelez « violence » n’est le plus souvent que réaction à une violence antérieure exercée par des enseignants rigoristes qui s’obstinent à vouloir imposer un silence stérilisant à des jeunes à la gestuelle exubérante et créatrice, généralement issus des classes populaires, tant les « héritiers », comme disait Bourdieu, sont constipés dans leurs comportements stéréotypés d’enfants sages. Oui, c’est du chaos naît la pensée nouvelle, et tout ordre n’est jamais que préface à l’Ordre nouveau.

Je ne vous salue pas.

Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et de l’Inconscient qui hurle

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Stéphane Le Foll est ministre de l’Agriculture. Ce n’est pas le poste le plus exposé médiatiquement du gouvernement mais ce n’est pas le plus facile non plus. Fidèle d’entre les fidèles de François Hollande, Le Foll doit régler des questions aussi compliquées que les OGM et leur éventuelle nocivité ou la spéculation sur les denrées alimentaires qui fait flamber les prix et accroît les risques de pénurie. Bref du sérieux, pas des trucs pour amuser la galerie comme le mariage gay ou la dépénalisation du cannabis.

Après tout, il faut bien qu’il y en ait qui bossent dans ce gouvernement d’amateurs. En plus, comme si ça ne suffisait pas, Stéphane Le Foll doit donner l’exemple en matière de parité. Comme s’il n’avait que ça à faire. Alors, il vient ainsi d’expliquer que sur ses 15 collaborateurs, il avait tout de même promu sept femmes. Et, pour nous convaincre encore davantage de l’exploit que cela représente, il précise avec délicatesse : « Bien que nos dossiers soient très techniques. » Patatras ! L’erreur fatale, l’inconscient qui hurle, la subordonnée circonstancielle d’opposition qui tue. Parce que vous comprenez, les femmes et la petite enfance, les femmes et la famille, les femmes et l’égalité des sexes, jusque là, ça va. Mais allez savoir si ces créatures fragiles seront capables de tenir toute une nuit pendant un de ces marathons agricoles dont Bruxelles a le secret. Et de comprendre de quoi il est question.
Le ministre, évidemment, dément tout machisme. Il est même soutenu par Najat Vallaud-Belkacem, décidément bonne camarade, qui assure que c’est un mauvais procès et qu’il est un des ministres plus investis dans les questions d’égalité homme-femme.

Si ça se trouve, il est vraiment effondré par la fausse image qu’on a donné de lui, Stéphane Le Foll, et si ça se trouve, Najat a proposé de le ramener chez lui. Il a dû accepter mais à une seule condition : c’est lui qui conduirait parce que c’est bien connu, « femme au volant, mort au tournant. »

Sur le pont du ferry ce matin au Pirée

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Grèce Le pirée Athènes poésie

Grèce Le pirée Athènes poésie

Le ferry attend
Il n’y a que lui qui vibre
Dans l’aurore aux doigts de rose
Posés sur les immeubles blancs du Pirée
Blancs et vilains et attendrissants
Autour des grands bassins
Tout a la douceur des dieux quand ils sont de bonne humeur
Le ferry vibre au quai E4
Les doigts de roses caressent tout
Les immeubles blancs
Le ferry
Le quai E4
L’eau des bassins qui est le jour avant le jour
Tout
Même moi à qui tout est pardonné
Vie insoucieuse ou trop soucieuse je ne sais plus
Sur le pont du ferry ce matin au Pirée.

*Photo : muschuchat

Visite éclair à Gaza : un jour mon émir viendra

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Israël Qatar Gaza Iran

Israël Qatar Gaza Iran

La visite de l’émir du Qatar à Gaza a fait couler beaucoup d’encre, notamment quant à ses répercussions sur les relations toujours tendues entre le Hamas qui contrôle Gaza et l’Autorité palestinienne qui gouverne la Cisjordanie. Or, si la brève escapade gazaouie de Hamad ben Khalifa Al Thani n’est pas sans conséquences sur les questions palestino-palestinienne et israélo-palestinienne (qui n’en forment qu’une), cet évènement doit être compris dans un contexte plus large. L’émir et sa principauté participent en effet au grand jeu d’endiguement (containment, aurait-on dit sous la Guerre froide) de la puissance iranienne, tout en cherchant à canaliser les énergies politiques libérées par la chute des régimes arabes nationalistes l’an dernier. C’est bel et bien à l’aune de ces enjeux-là que les qataris dirigent leur diplomatie.

Ce minuscule Etat est devenu un acteur régional incontournable, non seulement en raison de ses importantes réserves d’hydrocarbures et de sa position géostratégique unique mais aussi, voire surtout, grâce au talent diplomatique hors du commun de son émir, qui entend profiter de l’actuel affaiblissement de l’Egypte comme de l’Arabie Saoudite pour les supplanter sur la scène arabe.
Jusqu’à la guerre de Libye, la diplomatie qatarie jouait un rôle d’intermédiaire dans les relations entre l’Iran et le monde arabe, à l’image de son immixtion spectaculaire au cœur de la crise libanaise de 2008. Par l’accord de Doha, les différentes parties du pays du Cèdre concluaient un compromis politique permettant l’élection consensuelle de Michel Sleiman et la formation d’un gouvernement conforme aux vœux du Hezbollah, alors en position de force à Beyrouth. À l’époque, les talents de négociateur de Hamad ben Khalifa Al Thani étaient loués aussi bien à Téhéran qu’à Paris, Riyad ou Washington. Déjà, on observait un certain passage de témoin entre le Qatar et l’Arabie puisqu’en 1990, c’est dans la ville saoudienne de Taëf que la guerre civile libanaise avait officiellement pris fin par la signature d’un accord historique entre les diverses factions.

Aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts du grand jeu régional. Avec son soutien actif à l’opération libyenne puis aux rebelles syriens, l’émirat ne cache plus sa franche hostilité à l’influence iranienne, dont il combat les derniers bastions. Si l’émir a décidé de passer quelques heures très médiatiques à Gaza, ce n’est pas uniquement par philanthropie à l’égard de la cause palestinienne, mais pour encourager la prise de distances du Hamas avec l’axe Damas-Téhéran et claironner son soutien à une mouvance islamiste sunnite de plus en plus implantée dans le monde arabe (Tunisie, Egypte, Maroc…), au grand dam de la Russie et de la Chine.

Pour compléter le tableau, rappelons que la bande de Gaza partage une frontière avec le Sinaï, occupant un rôle pivot dans le façonnement de la nouvelle Égypte. Tisser des liens entre Doha et Gaza sert donc les intérêts qataris, dans la continuité du rôle subversif joué par Al-Jazira, les Mirage envoyés en Libye pour assister les forces otaniennes ainsi que le financement alloué à l’opposition syrienne armée.
Signe qu’il n’accorde que peu d’importance à la question palestinienne, l’émir n’a ni trouvé le temps de rendre visite au président de l’Autorité palestinienne ni jugé important de faire le moindre geste d’ouverture vis-à-vis de Ramallah pour préserver l’honneur du président Mahmoud Abbas. Mise brutalement à l’écart, la Palestine cisjordanienne essaie de revenir sur le devant de la scène avec une initiative proposant de reprendre les négociations avec Israël contre un soutien américain à son entrée partielle dans l’ONU. Implicitement, ce projet revient à abandonner l’exigence du gel de la colonisation comme condition préalable à la réouverture du dialogue, pièce maîtresse de la diplomatie d’Abbas depuis l’arrivée au pouvoir de Netanyahou et Obama il y a quatre ans.

Cela va sans dire, l’émir qatari se soucie peu de ces questions de détail, étrangères à sa politique de puissance au Proche-Orient. Mais l’espoir est permis. Paradoxalement, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens devient le cadet des soucis arabes, il sera peut-être un peu moins ardu de trouver un compromis historique.

*Photo : itupictures.

Israël, l’exil à domicile

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israel les provinciales romancier

israel les provinciales romancier

« Cet endroit est débile. Tout le monde déteste tout le monde. Laïcs. Religieux. Ashkénazes. Sépharades. Juifs. Arabes. Il n’y a pas de futur. »
Joshua Sobol, Instant de vérité

« Nous savons, et pour y avoir vécu, combien se déchaînent les passions − politiques et religieuses − dès que l’on parle d’Israël/Palestine. Nous savons combien les Juifs, israéliens ou non, ont « à se battre per et contra se. Pour Israël. Contre Israël. » »[1. Myriam Sâr, L’An dernier à Jérusalem, Les Provinciales, 2011.] Car Israël est, dès son violent commencement, hanté par son brutal effacement, et la peur récurrente d’une destruction venue de l’extérieur − comme un « génocide nucléaire » iranien[2. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] − n’est souvent que l’exutoire de l’angoisse fondamentale, celle de l’éclatement de la nation bigarrée, Babel moderne parlant hébreu, en ses trop diverses composantes. Comment rêver l’alliance, créer l’alliage nouveau entre le laïque de Jérusalem-Ouest, le gay de Tel-Aviv, le haredi de Méa Shéarim, l’ex-kibboutznik de Neve Ilan et le colon du Goush Etzion ?.[access capability= »lire_inedits »] Sans oublier l’Américain, le Russe, le Français, le mizrahi, et puis l’ « Arab Israîl », musulman, druze ou chrétien, et le Palestinien, éternel présent/absent toujours rappelé/refoulé, et encore la masse anonyme des gens ordinaires, plus ou moins laïques ou religieux, et l’immigré asiatique ou africain… ? Est-ce ainsi qu’« une société bardée de murs a pris la place de la rêverie des premiers jours »[3. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] ? L’Altneuland de Theodor Herzl est-il devenu « un peuple trop jeune sur une terre trop vieille »[4. Richard L. Rubinstein, Jihad et génocide nucléaire, Les Provinciales, 2010.] ? Les Israéliens sont-ils condamnés à la terrible prophétie nietzschéenne de l’éternel retour, luttant pour avoir un passé plutôt qu’un avenir ? Ou bien est-ce le temps venu de la maturité et de la nostalgie ?

À l’ère déjà avancée de la « nouvelle histoire » et du post-sionisme, le regard sur soi de la société israélienne est largement désenchanté, comme en témoigne la littérature contemporaine, dont les éditions Les Provinciales nous offrent coup sur coup trois volets : théâtre, roman, nouvelles. Mais ce regard littéraire − adulte, distancié, critique, mais encore engagé, passionné, romantique − est éminemment politique, en ce qu’il permet de voir la diversité des points de vue : ce chant polyphonique donne à entendre toutes les voix de la polis, celles que l’on n’entend guère, et recrée une manière d’agora populaire, contre, tout contre, les débats parlementaires de la Knesset.
C’est par le suicide d’un vieux kibboutznik, ex-maquisard français, que s’ouvre le roman autobiographique de Shakin Nir, occasion d’un retour sur soi de la génération héroïque, des pionniers et des vétérans : « Vraiment qui peut soutenir un regard sortant des espoirs de son enfance, des rêves de sa jeunesse, mesurant son pas à la longueur de leur aune ? » L’Israël du béton armé, des opérations immobilières et des affaires politiciennes lui arrache un terrible constat : « On pouvait très bien être déraciné dans sa propre patrie. » Et avec lui, c’est la page épique de la construction d’un pays-utopie qui se tourne.

C’est avec une très grinçante ironie que Tzvi Fishman raconte les errements d’Israël dans ses nouvelles délibérément caricaturales, que l’on suce vite comme de petits bonbons très acides qui agacent le palais. Maniant avec dextérité l’art du violon qui porte sur les nerfs, poussant jusqu’à l’absurde les logiques qui animent les divers protagonistes du « conflit », il trace a contrario la voie d’un réalisme qui fait la part du feu, choisissant le raisonnable plutôt que le rationnel et sa folie kafkaïenne.
C’est la réalité crue qui éclate sur le plateau de Joshua Sobol, mettant en scène, en pleine seconde Intifada, les déchirures morales qui affectent les consciences, individuelles et collectives : de jeunes Israéliens servant dans les « territoires » reviennent dans leur famille le temps d’une permission, et c’est au bord de la mer, comme dans une tragédie grecque qui n’aurait pas de fin, que se portent les coups les plus durs, ceux qui sont dits avec les mots, ne laissant à la béance de la blessure que la force du désespoir : « Le désespoir. C’est la seule force qui peut sortir l’être humain de son indifférence. Le jour où beaucoup de gens sur cette terre auront conscience de leur désespoir, quelque chose se passera. » Le théâtre des opérations se fait théâtre tout court, éminemment contemporain − des événements mêmes les plus immédiats : attentats, arrestations, assassinats… Nulle catharsis mais l’occasion d’un retour sur soi, retour à soi : « Ma terre est une blessure. Une blessure qui ne cicatrise pas. »

La mystique sioniste a laissé la place à la politique israélienne, mais le roman national s’écrit encore chaque jour, intégrant progressivement à l’histoire du pays les voix des sans-voix, les histoires des sans-histoires.[/access]

Tzvi Fishman, Le Grand romancier américain, nouvelles, 120 pages, éditions Les Provinciales.
Shakin Nir, L’Idéal du kibboutz, roman, 176 pages, éditions Les Provinciales.
Joshua Sobol, Instant de vérité, théâtre, 168 pages, éditions Les Provinciales.

*Photo : communityconnectionsnews

Fillon-Copé : Amédée ou comment s’en débarrasser

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Cope-Fillon-Des paroles et des actes

Cope-Fillon-Des paroles et des actes

J’ai trouvé intéressante l’émission Des paroles et des actes qui a mis en scène l’opposition entre François Fillon et Jean-François Copé pour la présidence de l’UMP. Je ne me prononcerai pas sur le fond, après tout ce n’est pas mon affaire, je ne suis pas militant de l’UMP. En même temps, ce qui est probable, si d’ici quelques années la droite décide de faire des primaires ouvertes à tous les électeurs pour désigner le candidat aux prochaines Présidentielles, j’irai voter. Je signerai même sans hésitation la déclaration, (sauf si elle comporte le mot pain au chocolat), indiquant que je suis en accord avec les grandes valeurs de la droite.

Après tout, j’ai souvent vécu dans un pays dirigé par la droite et ça n’a jamais été une dictature. La droite française n’a jamais attenté aux libertés fondamentales, au droit de réunion, à la liberté de la presse. Il n’y a donc pas de raison que je ne donne pas mon avis en tant qu’électeur de gauche sur celui qui représentera le camp d’en face et sera peut-être mon prochain président. Dans une démocratie, l’important n’est pas tant de gagner, c’est de voir triompher ses idées quitte à ce que ce soit d’autres qui les reprennent. Demandez au Front National, qui fait du gramcisme nationaliste depuis quarante ans et qui se voit aujourd’hui repris par à peu prêt tout le monde, l’idée qu’il y a un lien consubstantiel entre immigration et délinquance ou immigration et chômage. Donc, en cas de primaire de droite, j’irais voter pour le candidat le moins à droite comme à la primaire socialiste, alors que je ne suis pas socialiste non plus, je suis allé voter pour le candidat le plus à gauche. Qu’on se fasse avoir par la suite est un autre problème…

Dans l’émission, plusieurs choses m’ont amusé. D’abord, l’emploi du mot « droite ». Il y a encore quelques années, personne n’osait se dire de droite. Les gens de droite utilisaient des périphrases en disant qu’ils préféraient la liberté et la responsabilité, et sous-entendait ainsi que tous les gens de gauche étaient des totalitaires assistés. Jeudi soir, il n’y a eu d’hésitation ni de la part de Copé, ni de la part de Fillon. Pour Copé, ça n’a pas dû être trop dur mais pour Fillon, l’ancien gaulliste social, l’homme du non à Maastricht, le lieutenant fidèle de Philippe Seguin, je pense que ça a dû davantage lui brûler la gueule. Quand on a servi un homme qui a parlé de Munich social à propos de la politique de Balladur qui adaptait à coups de « noyaux durs » le modèle français aux normes européennes, se dire « de droite » doit sembler terriblement réducteur. Ce qui tombe mal, dans cette histoire d’une droite qui assume le mot droite, c’est que cela est concomitant d’une période où la gauche assume de plus en plus mal le mot gauche. Le déséquilibre s’inverse. C’est dommage : quitte à subir des Waterloo électoraux comme cela attend probablement les socialistes aux prochaines élections locales, il vaut mieux les perdre sur ses valeurs. Au moins, même si on se retrouve minoritaire, on a conforté son camp.

La seconde chose que j’ai trouvée assez drôle, c’est la rhétorique de Copé. Utilisation incessante, incantatoire de la première personne. Invocation permanente à son mandat d’élu local (Meaux, on sait…) pour légitimer une connaissance du terrain. Réaffirmation continue qu’il est « décomplexé ». Ca ne vous rappelle personne ? C’est pour ça que Fillon devrait se méfier, même s’il gagne la présidence de l’UMP. Ce fut exactement la tactique de Sarkozy contre Villepin…
Enfin, la dernière chose qui pouvait prêter à sourire, c’est l’attitude à adopter vis-à-vis du Front National. C’est bien la seule préoccupation commune, aujourd’hui, entre l’UMP et le Front de Gauche : reprendre ses électeurs à Marine Le Pen. Mais Fillon et Copé ne peuvent pas dire, comme le Front de gauche, qu’il s’agit de brebis égarées qui se trompent de colère. Alors, ils ont hésité entre la danse du ventre et le baiser sur la bouche. En fait, j’ai plutôt pensé à cette pièce de Ionesco,  Amédée ou comment s’en débarrasser. Des gens sont dans un salon et il y a là un cadavre qui ne cesse de grandir, grandir, grandir. On fait semblant de rien, mais plus ça va, plus ça devient difficile de faire comme si rien ne se passait…

En même temps, chacun ses problèmes…

*Photo : UMP.