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Les états d’âme du président

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Photo : Downing Street

Depuis ce week-end, la guerre de la com fait rage. Le Président de la République, qui comptait très fort sur un gadin de François Hollande au Bourget, a dû déchanter. Une seule solution s’offre donc aujourd’hui à lui : apparaître comme le challenger.

L’exercice n’est pas facile. Rappelons que les seuls présidents sortants qui ont été réélus le furent au terme d’une cohabitation face au Premier Ministre qui exerçait l’essentiel du pouvoir. François Mitterrand s’était refait la cerise en deux ans, avec le talent qu’on lui connaissait, en jouant le rôle de Président-opposant-vieux sage. Jacques Chirac encaissa alors une défaite mémorable, symbolisée par le duel télévisé de l’entre-deux-tours. En 2002, Chirac avait eu cinq ans pour se refaire. Et comme Jospin fit une campagne catastrophique, le Président n’eut pas à forcer son talent pour l’emporter, d’autant que la présence inopinée de Jean-Marie Le Pen au second tour lui apporta derechef le statut de Père de la Nation, celui qui avait fait les beaux jours de son adversaire de 1988.

Le seul président vraiment sortant à avoir sollicité[2. Non, je n’oublie pas le Général de Gaulle en 1965. Car il n’avait pas été élu au suffrage universel direct en 1958. Il s’agissait donc là d’un cas de figure complètement différent.] le suffrage universel une nouvelle fois au terme de son mandat fut donc Valéry Giscard d’Estaing. C’est le scénario que Nicolas Sarkozy veut absolument éviter, d’autant qu’il est tentant de rapprocher les deux hommes : tous les deux ont souhaité commencer leur mandat par une rupture avec leur propre camp. Ils ont également initié, par la décrispation, pour l’un et la désacralisation pour l’autre, une manière de présider qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’électorat droitier et conservateur qui les avait portés au pouvoir. Enfin, ils ont tous les deux affronté une crise économique mondiale. Voilà pour les ressemblances. La différence, en revanche, entre VGE et Nicolas Sarkozy, c’est que le premier était encore favori au mois de janvier face à un François Mitterrand dont le Tout-Paris moquait la ringardise et l’archaïsme.

C’est sans doute cette différence là qui rend Nicolas Sarkozy moins pessimiste. Ainsi fait-il marteler par ses chevau-légers l’antienne suivante : le candidat favori en janvier est toujours battu en mai – et parfois même en avril. Le problème, c’est que janvier dure 31 jours. Et que si cette antienne est vérifiée au premier du mois, elle ne l’est plus dans la deuxième quinzaine. La preuve par… Sarkozy qui passa devant Ségolène Royal au lendemain de son grand raout de la Porte de Versailles le 14 janvier 2007. Pour autant, cette volonté d’apparaître comme le challenger demeure sa seule bouée, et il s’y accroche.

La première façon d’apparaître comme tel, ce qui n’est tout de même pas aisé lorsqu’on est sortant, c’est de faire accroire que son adversaire est le candidat du système et que lui, au contraire, est un homme nouveau qui va proposer des solutions nouvelles. D’où la taxe Tobin, d’où l’éventuelle taxe anti-délocalisations et certainement d’autres propositions à venir, d’autant plus décoiffantes que l’électeur moyen pourra s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en oeuvre plus tôt.

La seconde manière de faire profil bas est arrivée ce matin. Il s’agit de se faire passer pour quelqu’un de désintéressé, de la jouer méga-modeste en envisageant sa défaite et en laissant donc fuiter dans la presse des informations dans ce sens. Ainsi, Le Monde rapporte cette citation stupéfiante : « En cas d’échec, c’est sûr, j’arrête la politique. Oui, c’est une certitude. » Nous nous en voudrions d’être discourtois avec le titulaire de la magistrature suprême mais ça nous fait quand même bien rigoler. Quand bien même il souhaiterait poursuivre sa carrière politique que les gens de son camp le prieraient immédiatement d’y renoncer. Pas besoin de nous rejouer le Jospin du 21 avril au soir. Fillon, Copé, Juppé et tous les autres auront tôt fait de tourner la page Sarkozy sans lui demander son avis.

Comme souvent, le Président en fait un peu trop dans le style. Et il se laisse aller à des confidences destinées à être répétées. On voit ainsi resurgir cette fameuse idée, notamment mise en scène dans La Conquête, selon laquelle il ne ferait qu’un seul mandat et qu’il irait ensuite gagner de l’argent. A l’époque, on parlait surtout des Etats-Unis, lui qui disait être fier qu’on le surnomme « Sarko l’Américain ». Aujourd’hui, après cinq ans de présidence et avec un carnet d’adresses plus conséquent, il aurait envie de destinations émergentes, citant d’ailleurs Gerhard Schröder qui s’est recyclé chez le gazier russe Gazprom. Et si on le retrouvait chez ses amis qataris ? Juppé avait jadis évoqué la fameuse tentation de Venise. Avouez que la tentation de Doha ne sonne pas plus désintéressée.

Ces dernières cartouches apparaissent désespérées et pas forcément bien ajustées. Mais soyons prudents ! L’histoire de la seconde moitié de la Ve République nous a appris que même une balle perdue pouvait toucher sa cible. Ou que certains candidats pouvaient se tirer une balle dans le pied avec leurs propres armes…

Eva Joly, celle qu’on adore détester

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Image : CGB

Avec sa gueule de viking, de juge intègre et de militante écologiste des quartiers chics d’Oslo, il est devenu plaisant, surtout pour les abonnés du Figaro magazine ou les militants des franges « patriotiques » de l’UMP, de cogner sur Eva Joly et de rire grassement de ce personnage comique qui est l’incarnation de tout ce qu’ils prétendent honnir et vomir. En effet, rien de tel pour dérider le vieil oncle admirateur d’Ivan Rioufol et l’amoureux transi d’Elisabeth Lévy que de moquer l’égérie médiatique de la fin du nucléaire, de flétrir la grande européiste qui veut mettre un terme à deux siècles de militarisme à la française et qui traque inlassablement les chauvins, les machos, les phobes hétérosexuels de race blanche, les mangeurs de saucissons, les buveurs de gros rouge, les fumeurs de cigarettes brunes… Bref, tous ces méchants et vulgaires franchouillards qui portent atteinte aux droits de l’homme post historique !

Il est vrai que la candidate d’Europe Écologie est la représentante caricaturale de cette gauche moderne et modernante dont le langage, le programme et la vision de l’homme semblent sortir d’un chapitre inédit de Festivus Festivus ou d’une nouvelle de J. G Ballard.

Il y a pourtant quelque chose d’agaçant et de gênant dans cette chasse à la bobo-écolo des Fjords, surtout quand les chasseurs jettent la première pierre et volent la poutre qu’ils trouvent dans l’œil de l’adversaire pour s’en faire une matraque. C’est d’ailleurs une pratique courante de cette droite trop sûre d’elle même. Faute d’avoir des idées un peu inédites et un programme plus exaltant que celui de la Droite populaire (l’ordre, la sécurité, le saucisson, le nucléaire) ou de ces nouveaux « populistes » européens (l’ordre, la sécurité, le saucisson, la gay pride) qui confondent trop souvent la défense de la chrétienté avec celle de la charcuterie et d’un libéralisme très moyen occidental, la droite « respectable »[1. Qui n’a jamais voté FN mais en rêve secrètement quand elle sent le vent tourner.] frappe sur des adversaires inoffensifs qui n’effrayent que les rombières de la région lyonnaise.

Après le gauchiste, le socialo communiste, le khmer vert, l’autonome, elle s’est ainsi trouvée en Eva Joly une cible qui lui permet de ne pas répondre aux questions embarrassantes qu’on serait tenté de lui poser sur sa propre vacuité. Plutôt que de s’attaquer profondément aux dogmes progressistes et d’en tirer les conclusions qui s’imposent sur les questions écologiques et sociales, elle est trop heureuse de détourner les regards vers la pauvre candidate verdâtre et de moquer facilement son « irréalisme » en matière nucléaire. Plutôt que d’interroger les liens entre sa longue soumission à la logique libérale et la destruction du sentiment national et des communautés enracinées, elle préfère bomber le torse en se scandalisant de propos dérisoires inspirés par un pacifisme niais. C’est la tactique classique de la diversion. Cette droite ne veut surtout pas que l’on aille jeter un oeil indiscret sur son passé, sur ce qui lui tient lieu de conviction, sur le personnel qui la représente, sur son bilan et ses ambitions, etc.

Le verdict serait terrible car elle n’est plus rien de respectable. La droite rampe à travers des slogans éculés redécouverts à des fins électoralistes. Elle s’attache à de ridicules intellectuels de cour dont la plupart sont des penseurs digestifs ou des néo-hussards radotants. Mieux, elle attise les vieilles haines sociales et flatte les mauvais instincts d’une petite bourgeoisie qu’elle a appauvri.
Cette droite-là a substitué de très petits libéraux à Charles Maurras et Bertrand de Jouvenel : elle n’a ni écrivain ni poète ni penseur ! Ses représentants politiques ne valent pas mieux : ce sont de pénibles bouffons dont qui nous font même regretter les élégantes et pittoresques crapules de la décennie Mitterrand !

Ce rapide réquisitoire est-il injuste ? Sans doute et il est vrai que l’autre rive offre un spectacle aussi peu ragoûtant… Tout cela indique éloquemment de quelle époque médiocre nous sommes les contemporains. Mais l’ironie d’un quelconque VRP de la droite ou d’un salarié du lobby nucléaire devant la cocasse et inoffensive Eva Joly peut mettre en rogne, surtout quand il s’agit d’un des innombrables incultes de l’UMP. Autrefois, ces gens se taisaient. Il arrivait même qu’ils soient fustigés. On se prend parfois à le regretter !

Si les Morin n’étaient pas là…

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La candidature d’Hervé Morin qui s’est affranchi de l’organisation de masse qu’il avait créée, le Nouveau Centre, semble s’affranchir de tout le reste, même de la chronologie.

Il s’était en effet déjà affranchi de François Bayrou en le trahissant en 2007 pour rejoindre le giron de l’UMP, puis il s’est affranchi du sarkozysme déclinant en quittant son poste au ministère de la Défense avant de s’affranchir de Borloo qu’effleura un temps l’idée d’être candidat, pour être candidat lui-même.

Un tel parcours titanesque, qui flirte glorieusement avec les 1% d’intentions de votes, ne pouvait être que le fait d’un homme qui s’est libéré du Temps et qui a, selon le mot de Baudelaire, « plus de souvenirs que s’il avait mille ans. » En l’occurrence, en tout cas, Hervé Morin a plus de souvenirs que s’il avait en cinquante puisque né en 1961, il n’a pas hésité à déclarer lors d’un meeting des Alpes-Maritimes: « Moi qui ai vu en Normandie le débarquement des alliés, nous avons vécu des épreuves drôlement plus difficiles que celles que nous avons à vivre aujourd’hui.»

Il a raison Hervé Morin, la France a traversé des situations bien plus difficiles. C’est que me disait souvent Jules Vallès sur la barricade de la rue Haxo quand les Versaillais nous tiraient dessus après être entrés dans Paris pour massacrer la Commune.

À l’Est, du nouveau ?

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Photo : Daoud Boughezala

Rouge pour communiste, blanc pour tsariste, bleu pour libéral, jaune et noir pour nationaliste : ce 24 décembre[1. Une journée ordinaire dans la très orthodoxe Russie où, suivant le calendrier julien, on ne fête Noël que le 7 janvier.], à Moscou, l’opposition est un océan de couleurs qui sont autant d’incarnations des mythologies tissant l’histoire de la Sainte Russie. À la sortie du métro Komsomolskaïa, quelques dizaines de jeunes gens qui déchargent avec application affiches, tracts et pancartes de leurs véhicules, arborent des drapeaux frappés de l’aigle impérial. Ils se présentent comme des militants « nationalistes » venus participer à la grande manifestation unitaire contre le tandem Poutine-Medvedev. Alors que les chrétiens d’Occident s’apprêtent à célébrer la Nativité, tous les partis d’opposition de Russie ont rendez-vous avenue Sakharov pour protester contre le trucage éhonté des récentes élections législatives, dénoncer le jeu de chaises musicales entre les deux têtes du Janus présidentiel[2. En 2012, le Premier ministre Vladimir Poutine devrait succéder à Dmitri Medvedev à la présidence de la Fédération de Russie, poste qu’il a occupé de 2000 à 2008 avant de céder officiellement le pouvoir à son dauphin, afin de contourner l’interdiction d’une troisième élection consécutive.], sans oublier la corruption qui sévit à tous les niveaux de l’appareil politico-financier.

Renseignements pris, nos interlocuteurs appartiennent au mouvement de droite Narodnaïa Volia (La Volonté du peuple), lointain héritier du populisme russe, qui regroupe nationalistes monarchistes et républicains. La frange monarchiste en appelle au retour d’un tsar de toutes les Russies – mais du genre Romanov plutôt que Poutine. Certains, habillés de cuir noir, look banane et rouflaquettes punk à la Joe Strummer, sont assez éloignés du style « royco » tel qu’on le connaît sous nos cieux. D’autres, avec leurs grosses lunettes montées sur des barbes de pope, pourraient sortir des pages de Dostoïevski.[access capability= »lire_inedits »]

Munis de leurs sifflets et rubans tricolores, nous franchissons le portique de sécurité pour rejoindre la longue esplanade où se forme le cortège. La police a mis les petits plats dans les grands pour sécuriser cette démonstration légale et tout le joli petit monde des anti-poutiniens passe au détecteur de métaux. Partiellement financée par l’appel à la générosité privée − et probablement par des donateurs plus conséquents −, l’affaire a été bien ficelée. La mobilisation s’est organisée très tôt, avec les armes numériques qui sont désormais celle de tous les indignés du monde : réseaux dits sociaux, « bouche-à-oreille » entre blogs d’opposition − et aussi, on l’oublie un peu, journaux et télés privés[3. Contrairement à une idée répandue, la manifestation du 24 décembre a été abondamment couverte par les télévisions russes privées, qui n’ont pas hésité à relayer les diatribes les plus violentes contre le maître du Kremlin, ni à analyser les racines de l’exaspération populaire.]. En tout cas, l’omerta de la télévision d’État n’a pas empêché la réussite de l’événement, un grand barnum avec scène musicale, amplis diffusant du rock patriotique et écrans géants. Et surtout, avec 120 000 manifestants − 30 000 d’après la police. Certes, comparé à la population de Moscou, on ne peut pas parler d’une mobilisation massive. Reste que c’est une première.

Les banderoles évoquent un inventaire à la Maïakovski : il y a là des tsaristes blancs, des écologistes, des membres du Parti communiste (arrivé en deuxième position lors des dernières élections législatives), des dissidents stalino-bolchéviques auteurs du libelle « La Russie à ses millions [de Russes], pas aux millionnaires ! »[4. À distinguer du Parti national-bolchévique de l’écrivain-histrion Édouard Limonov, groupuscule fantasque réinterdit à cause de ses provocations à répétition.], des libéraux, et une délégation étonnamment pléthorique de l’antenne locale du « Parti Pirate », partisan du « téléchargement sans entraves » ! Le mouvement orange Solidarité emboîte le pas au Front de Gauche local, entre deux militants vêtus de blanc, couleur symbole de la transparence chérie : on trouve quelques expressions de la branchitude moscovite, les expressions les plus surannées de la russité, d’authentiques libéraux, des militants occidentalisés. C’est un peu comme si un défilé sur les Champs-Élysées rassemblait toutes les forces « antisystème », des Identitaires aux adeptes de Julien Coupat en passant par le Front national, les mélenchonistes, écolos dissidents et trotskystes de toutes obédiences.

Au rayon des curiosités, une féministe marche d’un pas cadencé au côté d’un mastodonte musclé à la coupe en brosse qui clame son indignation: il paraît que l’islam, deuxième religion du pays, est persécuté et que les musulmans sont surreprésentés dans la population carcérale[5. On espère que sa verve protestataire ne lui vaudra pas les démêlés judiciaires de Zemmour !]. Des défenseurs des droits de l’homme distribuent les mémorandums d’« experts indépendants » qui dressent un bilan accablant de la décennie Poutine. Sur la scène, un Monsieur Loyal tente de galvaniser la foule conquise d’avance. « Vous avez froid ? Je veux vérifier que tout le monde m’entend, y compris à l’autre bout de l’avenue, pour éviter les mouvements de foule […] Si vous voyez des provocateurs, signalez-les immédiatement à la police. » Pas question de laisser des casseurs ternir la contestation pacifique. Un blogueur qui vient de purger quinze jours de détention évoque − pour la rejeter aussitôt− la possibilité de la prise brutale du pouvoir par l’opposition. Interviennent ensuite des personnalités politiques plus classiques, inégalement appréciées. Koudrine, ministre de l’économie démissionnaire, fait part à la foule de sa colère face à la législation électorale sur-mesure confectionnée par les grands couturiers du Kremlin. On l’acclame comme un opposant historique à ceux qu’il servait il y a encore quelques mois. En revanche, le vieux de la vieille Kasparov, autrefois leader de la coalition anti-poutinienne L’Autre Russie, ne fait pas recette, sans doute usé par des années de contestation stérile car d’abord destinée aux caméras occidentales.

Cette ferveur démocratique peut surprendre l’Occidental gavé de liberté qui oublie que les opposants russes ignorent les travers d’un régime qu’ils n’ont jamais expérimenté. En réalité, le seul dénominateur commun de ce patchwork idéologique est l’opposition au couple exécutif, comme en témoignent les « œuvres » militantes que certains exposent fièrement devant les caméras : Vladimir maquillé en Brejnev, grimé en Kadhafi ou pendu à un gibet, tout y passe. « La Russie sans Poutine ! », scande la foule. La nouveauté de la situation, c’est que des millions de Russes qui n’appartiennent pas à l’élite éclairée pourraient reprendre ce slogan à leur compte. Aspirent-ils pour autant à la démocratie ? « Le peuple veut un tsar ! », répond un opposant. Un tsar peut-être, mais pas celui-là. Le discrédit du régime va bien au-delà de la foule rassemblée sur la perspective Sakharov. Nombre de Russes imputent la responsabilité de leur déclassement social et économique au pouvoir politique. Depuis la crise financière de 2008, malgré les extraordinaires ressources énergétiques du pays, le peuple russe souffre d’un regain de pauvreté, doublé d’un sentiment d’injustice face à l’impunité des puissants. Le sentiment dominant est que les plus riches ne s’acquittent plus de leurs devoirs et que la corruption des oligarques bénéficiant de la complicité du Kremlin a succédé au tout-public des années soviétiques. Voilà pourquoi les enfants de la perestroïka marchent aujourd’hui avec leurs aînés pour exiger un autre système politique, administratif, économique et financier, ainsi que de nouvelles élections législatives, de préférence non pipées.

Au Kremlin, on a peut-être pris conscience de la réalité de la menace. Quinze jours plus tôt, le (toujours) président Dmitri Medvedev taxait les manifestants de provocateurs, de voyous et d’irresponsables. Vieille tactique de pouvoirs hégémoniques qui ne se donnent pas la peine d’écraser leurs modestes ennemis avec un marteau mais se contentent de les dénigrer en public. On pense à Ben Ali qualifiant les contestataires tunisiens de « terroristes » avant de se raviser… puis d’être contraint de quitter le pays avec armes et bagages. Au soir du 24 décembre, alors que la manifestation s’est achevée sans incident, Medvedev change de ton, passant de l’anathème au « Je vous ai compris… », ou, plus précisément, au coup du « bonnes questions mauvaises réponses ».

Si cette journée marque un tournant dans l’histoire politique russe, c’est bien parce que, pour la première fois, le pouvoir semble pencher pour le compromis − fût-il verbal. Pour autant, ce succès n’empêchera pas Vladimir Poutine de redevenir Président en 2012. Il est bien trop tôt pour affirmer que cette froide journée d’hiver a marqué le début du Printemps de Moscou.[/access]

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Du machisme chez les transsexuels ?

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L’agence QMI nous a rapporté des Etats-Unis un fait divers comme on n’ose en imaginer en nos pays arriérés.

En Pennsylvanie, une femme « en processus de changement de sexe » dit avoir été renvoyée par son employeur parce qu’elle a porté une prothèse de pénis.

C’est en tout cas ce qu’affirme la citoyenne Pauline Davis, qui a entrepris les démarches pour devenir un homme, a porté cette prothèse sur son lieu de travail, à l’usine J&J Snack Foods, dont les accusations ont été rapportées par le Philadelphia Daily News.
Mme Davis aurait confié son secret à quelques collègues et l’un d’eux aurait vendu la mèche à la direction de l’entreprise, ainsi qu’en attesterait une plainte fédérale sur les droits civils déposée la semaine dernière devant une cour de district américaine.
La femme de 45 ans allègue avoir été victime de discrimination basée sur le genre et sur l’identité sexuelle. Elle affirme « qu’un autre employé de sexe masculin a été traité plus favorablement alors qu’il se soumettait à des traitements hormonaux et portait des prothèses féminines ainsi que des vêtements de femmes ».

« Il n’a pas été congédié et n’a fait l’objet d’aucune mesure disciplinaire pour avoir porté une prothèse ou un vêtement féminins », assure Mme Davis.

Voilà donc un sujet à méditer pour les activistes du combat contre la transophobie : le mouvement LGBT dans sa prise en charge indifférenciée des revendications des trans a-t-il de fait avantagé les transsexuels vis-à-vis des transsexuelles ? À moins que ce soit l’inverse…

Hollande, saint laïc ?

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Photo : Parti socialiste

En proposant, dans son discours du Bourget, d’inscrire la Loi de 1905, « celle qui sépare les Eglises de l’Etat » dans la constitution, François Hollande a déclenché hier un tonnerre d’applaudissements dans le public. « Présider la République », a-t-il précisé pour ceux de ses partisans qui n’auraient pas tous compris c’est « être viscéralement attaché à la laïcité ».

Diantre, en plus de la cinquième tranche de l’impôt sur le revenu et des promesses en béton sur les constructions de logements sociaux, en voilà une annonce qu’elle est de gauche, parfaitement raccord avec sa dénonciation répétée de la finance. Dont acte.

Hélas, une fois les éteintes les sonos du Bourget et dissipé le petit nuage de fumée entourant le camarade Noah, on ne pourra qu’appouver l’excellent Frédéric Rouvillois quand il parle d’ « une promesse parfaitement superflue dès lors que le principe de laïcité se trouve déjà inscrit dans la constitution, et plus précisément, pour lui donner toute la solennité nécessaire, dans l’article premier de celle-ci. »

Et on ne pourra que partager les sarcasmes de Bruno Beschizza (eh oui…), secrétaire National de l’UMP, sur l’opportunité de ce come-back tonitruant de la laïcité dans l’argumentaire socialiste : « Cette incantation ne pourra pas faire oublier à nos compatriotes que les socialistes n’ont pas pris part au vote de la loi contre le port de la burqa dans l’espace public ».

Un bref rappel pour les malsouvenants : lors du vote en première lecture à l’Assemblée, le 13 juillet, du projet de loi visant à interdire le port du voile intégral dans l’espace public, une écrasante majorité de députés de gauche avait refusé de prendre part au scrutin, seuls vingt d’entre eux dont Manuel Valls (PS) et André Gerin (PCF), initiateur du débat sur l’interdiction du voile et qui avait présidé la mission d’information parlementaire sur le sujet, s’étaient prononcés en faveur du texte. François Hollande n’était pas de ceux-là, pas plus, on s’en doute, que Martine Aubry laquelle, à maintes reprises, avait annoncé qu’elle ne pourrait voter ce type de loi qu’à la condition « qu’elle ne stigmatise pas une partie de notre population ». C’est clair ?[1. Une petite friandise pour les amateurs, ce qu’écrivait à ce propos l’épatant Alain Gresh sur son blog du Monde Diplo : « Si l’Assemblée nationale adopte une loi sur la burqa, la France deviendra le troisième pays du monde, après l’Arabie saoudite et l’Iran, à légiférer sur la manière dont les gens (dans tous les cas les femmes) s’habillent. »]

Alors, en fin de compte, on ne pourra que s’interroger pour savoir de quelle laïcité parle le candidat socialiste, ou plus précisément quelle laïcité a déclenché un tonnerre d’applaudissements dans le public – très socialo-socialiste – du Bourget. Sûrement pas celle qui a fait de Manuel Valls l’unique socialiste à prendre publiquement la défense des droits de la femme et de l’enfant dans l’affaire de la crèche Baby-Loup. Les amateurs de lexicologie pourront d’ailleurs chercher la trace des mots « voile », « burqa », ou « islamisme » dans le discours de dimanche…

Non, ce qui a fait vibrer les foules au Bourget, c’est bien plus probablement la crainte de tous les intégrismes, mais surtout catholique, conséquemment alimentée ces semaines-ci sur les parvis des théâtres par les bouffons autodafistes de Civitas et compagnie… Non décidément, ce n’est pas pour rien que le candidat a précisé à ses groupies que la loi de 1905 était « celle qui sépare les Eglises de l’Etat ». C’est bien l’intégrisme catho qui est dans la ligne de mire : la burqa, c’est dépassé, la calotte, voilà le danger !

Pendant cinq ans le PS s’est insurgé contre les « lois de circonstance » de Nicolas Sarkozy. C’est vrai, François Hollande, lui, ne modifie pas les lois pour satisfaire les pulsions supposées de son électorat, il se contente de suggérer qu’on réécrive la Constitution.

François Hollande ne veut plus réformer l’Etat

Malgré la référence au « rêve français » qui clôt, dans une ultime envolée lyrique, le discours du Bourget – « Le rêve, c’est la confiance dans l’avenir, la démocratie qui sera plus forte que les marchés, que l’argent, que les croyances, que les religions »-, l’observateur ne manquera pas de noter l’extraordinaire faiblesse des propositions institutionnelles du candidat Hollande – comme si les problèmes étaient désormais ailleurs.

Sur une heure 23 de discours, quatre minutes à peine sont consacrées à la réforme de l’État pour évoquer des transformations tantôt dérisoires, tantôt imprécises, tantôt manifestement inutiles. Dérisoires : on songe à la réduction de 30% des rémunérations du Président et des membres du gouvernement, ou à la reconnaissance du rôle des partenaires sociaux dans la constitution. Imprécises : non-cumul des mandats, mise en place du droit de vote des étrangers, introduction d’une dose de représentation proportionnelle : mais comment, et pour quelles élections ? Inutiles : le candidat Hollande a commencé son discours en rappelant son attachement à la laïcité. « J’inscrirai la loi de 1905, celle qui sépare les Églises de l’État dans la Constitution » : une promesse qui est parfaitement superflue dès lors que le principe de laïcité se trouve déjà inscrit dans la constitution, et plus précisément, pour lui donner toute la solennité nécessaire, dans l’article premier de celle-ci. En somme, inscrire la loi de 1905 dans la constitution ne servirait à rien – sinon à faire plaisir à ceux que le think tank Terra nova désigne comme les électeurs privilégiés de la gauche. Et peut-être, si l’on en croit le Professeur Didier Maus, à « entraîner une condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme » pour violation de la liberté religieuse.

Cette faiblesse contraste singulièrement avec l’audace des propositions institutionnelles que l’on trouvait dans le programme du candidat Jospin en 2002, ou dans celui de Ségolène Royal en 2007, cette dernière ayant chargé Jean-Pierre Bel, qui n’était pas encore président du Sénat, de préparer une véritable remise à plat des institutions de la Ve république. Et elle paraît d’autant plus étonnante qu’en cas de victoire à l’élection présidentielle, laquelle serait à coup sûr suivie d’une victoire aux législatives de juin, la gauche disposerait, pour la toute première fois depuis le début de la Ve république, des moyens de mener à bien les réformes constitutionnelles majeures qu’elle a toujours appelée de ses vœux. Des réformes qui supposent que l’on bénéficie à la fois de l’appui du Sénat, et de l’Assemblée nationale, ce qui jusqu’ici ne s’était jamais vu, et qui avait par exemple empêché François Mitterrand de procéder à des révisions significatives au cours de ses deux septennats.

La question est alors de savoir pourquoi François Hollande a tenu, sur ce plan qui constitue généralement un morceau de bravoure des candidats socialistes, à choisir une posture aussi modeste et aussi floue. On pourrait imaginer deux réponses, l’une et l’autre assez éclairantes pour la suite des événements.

Première hypothèse, François Hollande ne va pas plus loin parce qu’il estime que l’essentiel a déjà été fait : autrement dit, que la grande révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, qui se proposait de moderniser la Ve république et d’équilibrer les institutions, a rempli son but, conformément aux intentions du président Sarkozy. Désormais, la Ve république ne serait plus la monarchie républicaine traditionnellement vilipendée par la gauche, mais un régime parlementaire suffisamment équilibré pour que l’on n’ait plus à proposer que d’infimes toilettages pour arriver à une solution parfaitement satisfaisante. Et la gauche aurait donc eu tort, en juillet 2008, de voter comme un seul homme – à la seule exception de Jack Lang – contre une révision aussi salutaire. Précisons-le d’emblée : l’hypothèse est peu vraisemblable, la révision de 2008, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, n’ayant en réalité rien changé aux (dés)équilibres fondamentaux de la Ve république.

Seconde hypothèse : François Hollande affecte de négliger ces questions, non parce qu’elles sont négligeables, mais parce qu’il n’a aucunement l’intention de réduire, si peu que ce soit, la primauté présidentielle, qu’il semble d’ailleurs juger indispensable à l’efficacité des réformes de fond qu’il prétend initier. A ce propos, le discours du Bourget comporte d’ailleurs un certain nombre d’indices tout à fait significatifs : sans même parler du martèlement très gaullien des « Je veux ! », on appréciera, par exemple, l’envolée du candidat Hollande sur la justice :  » Les Français doivent savoir que s’ils m’élisent, avant tout effort, toute décision, toute loi, tout décret, je me poserai une seule question : est-ce que ce que l’on propose est juste ? Si ce n’est pas juste, je l’écarte. «  En clair, la volonté présidentielle est derrière chacun des actes de l’État. C’est lui, le monarque républicain, qui décide de tout, y compris de la loi, présentée moins un acte du parlement que comme un choix présidentiel. Si c’est juste j’accepte, sinon, j’écarte. Sur le plan institutionnel, voilà ce qui s’appelle revendiquer, sans devoir d’inventaire, l’héritage de François Mitterrand…

Fin du Monde : il faudra patienter jusqu’en 2013

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La lecture de la presse française inciterait à croire que les agences de notation ont perdu toute crédibilité depuis que Standard & Poor’s a dégradé la France, portant également un coup (fatal?) à Nicolas Sarkozy si fier de son triple A , « trésor national » et, sans doute, la meilleure note qu’il ait jamais obtenue durant sa scolarité.

Certains ont crié au « complot américain », sans prendre garde que, depuis le 8 décembre dernier, l’excellence est encore plus lointaine pour la France avec le A+ de Dagong, l’agence de notation chinoise. Paradoxalement, et cela enchantera les eurosceptiques, l’Europe compte davantage de triple A en dehors de la zone euro qu’en son sein.

Est également passée totalement inaperçue dans l’Hexagone le classement annuel de la liberté économique (Heritage Foundation). Si Hongkong, Singapour, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou la Suisse tiennent le haut du pavé (l’indice prend en compte l’ouverture des marchés, l’efficience gouvernementale, le poids de l’État et la règle de la loi), la France n’est que soixante-septième derrière les îles du Cap-Vert et le Kazakhstan. Si les socialistes devaient l’emporter aux prochaines élections, ce ne serait pas trop grave : ils pourront difficilement faire pire.

D’ailleurs, jusqu’aux élections, rien à craindre sur les marchés financiers : le gourou de la finance Jim Rodgers l’a déclaré : les hommes politiques feront tout pour éviter un Armageddon. C’est donc là la pire nouvelle pour les catastrophistes : ils devront patienter jusqu’en 2013 pour assister au naufrage de la zone euro. Mais peut-être qu’à force d’attendre, ils vont se lasser et qu’en dépit d’indices économiques défavorables et de dettes impossibles à rembourser, tout continuera comme avant. Seule la médiocrité croîtra.

La marche turque vers l’islamisme

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Photo : Travel Aficionado

« Aujourd’hui, Istanbul a remporté une victoire, mais c’est aussi une victoire pour Sarajevo, Izmir, Beyrouth, Ankara, Damas : une victoire pour Diyarbakir comme pour Ramallah, Naplouse, Jénine, Jérusalem et Gaza. » C’est en ces termes que Tayyip Erdogan, leader du Parti de la justice et du développement (AKP), a célébré sa victoire électorale, le 12 juin 2011. Élu à la tête d’un pays musulman mais non-arabe, le Premier ministre turc prétend faire de l’islam le ciment identitaire de la Turquie nouvelle mais aussi de l’ensemble de l’arc oriental.
En s’appropriant le registre sémantique de la démocratie libérale, les islamistes turcs brouillent les cartes. C’est que sous la férule kémaliste qui interdisait les partis confessionnels, les islamistes turcs ont appris la prudence. Mais ils peuvent aujourd’hui se prévaloir de ce passé pour tracer un signe d’égalité entre laïcité et autoritarisme. Dans ce contexte, la superposition de deux allégeances, « démocrate et islamique », se révèle d’une redoutable efficacité pour saper la crédibilité d’un système politique encore dominé par l’héritage kémaliste.

Pour comprendre la singularité de l’islamisme turc, rien ne vaut la lecture de Démocratie conservatrice, manifeste officiel de l’AKP[1. Dr.Yalçin Akdogan, AK Parti ve Muhafazakâr Demokrasi, (L’AKP et la démocratie conservatrice), Alfa, Istanbul, 2004.].[access capability= »lire_inedits »] Docteur en sciences politiques, féru d’auteurs anglo-saxons et éminence grise d’Erdogan, son auteur, Yalçin Akdogan, rejette l’islam politique classique au profit d’une synthèse entre la tradition islamique et les exigences du monde moderne.
Akdogan définit le conservatisme comme une « révolte contre la révolte ». Il faut, dit-il, rompre avec la cosmogonie individualiste et nominaliste issue de la Renaissance et des Lumières qui a abouti au triomphe d’une conception matérialiste de l’existence. À noter que l’une de ses cibles favorites est Descartes, coupable, selon lui, d’avoir ouvert la voie à la « dictature de la raison ». Ce qui le conduit logiquement à prononcer une condamnation sans appel de la Révolution française et, dans la foulée, de son héritière kémaliste. Directement inspirés du modèle français, le centralisme jacobin et l’instauration d’une religion civile fondée sur la laïcité ont, selon lui, jeté en Turquie les bases d’une théocratie sécularisée, c’est-à-dire du totalitarisme.

En un mot, malgré ses manières convenables, Akdogan est un antimoderne de facture classique. C’est d’ailleurs chez Edmund Burke, maître anglais de la pensée réactionnaire − au sens strict du terme − qu’il puise son inspiration, citant par exemple cette déclaration de guerre aux Lumières : « Nous ne nous reconnaissons pas en Rousseau. Nous ne sommes pas des disciples de Voltaire. Nous avons peur de Dieu et nous nourrissons une profonde foi religieuse. »[2. Ibid. p 29.].
Et qu’on ne croie pas qu’Akdogan est un théologien respecté mais isolé. L’AKP reprend clairement à son compte les six principes qui constituent le credo de Burke :
– l’importance du religieux ;
– le danger de vouloir réformer au mépris du droit des gens ;
– la nécessité de tenir compte des réalités et des distinctions naturelles ;
– l’inviolabilité de la propriété privée ;
– la société vue comme un tout organique ;
– l’obligation d’enraciner le changement dans l’expérience du passé.

Dans cette perspective, certains concepts islamiques sont l’objet d’une réinterprétation audacieuse supposée les adapter au langage, sinon à la réalité, des démocraties modernes. Ainsi le statut des dhimis (minorités non musulmanes) est-il présenté comme un premier pas vers la reconnaissance du… pluralisme ! Bien avant « la Déclaration des droits de l’homme et autres habeas corpus, l’islam avait intégré dans son code le respect de la personne », s’enorgueillit Akdogan. De même, les termes umma (communauté des croyants), choura (assemblée consultative), et malasha (intérêt général) sont censés prouver que souveraineté populaire et pouvoir divin peuvent parfaitement s’harmoniser.

Autant dire qu’on est loin de « l’islam des Lumières » dont nombre d’intellectuels, de politiques et de journalistes occidentaux se plaisent à saluer l’émergence en Turquie. Pour autant, l’AKP n’est pas un parti islamiste comme les autres. Ainsi, ses dirigeants ne prétendent pas faire de l’islam une religion d’État : loin de renforcer la foi, cela aboutirait, pensent-ils, à abaisser la religion au niveau de la politique et de ses aléas humains. En conséquence, l’AKP ne réclame ni l’abolition de la laïcité ni l’instauration de la charia, mais prône une « laïcité authentique » qui mettrait fin à toute ingérence de l’État dans une sphère relevant de la liberté privée. Seulement, pour garantir la nécessaire neutralité des institutions, il faut en finir avec la sacralisation de l’État, qu’illustre par exemple cette déclaration de l’ancien Président de la République, Ahmet Sezer : « L’idéologie de la République turque moderne est fondée sur les principes de la Révolution d’Atatürk. Elle est l’idéologie d’État que tous les citoyens ont à soutenir. » On admettra qu’une telle profession de foi ne fait guère plus envie que les slogans martelés par les plus fanatiques des islamistes.

Du coup, Akdogan a beau jeu de brandir les principes libéraux − qui sont d’ailleurs au cœur des relations entre État et religion aux États-Unis : l’État n’a pas à s’intéresser aux croyances des individus, son rôle est de garantir la libre expression publique des convictions religieuses et de condamner toute forme de discrimination. Peu soucieux d’islamiser l’État, les néo-islamistes turcs parient plutôt sur une réislamisation spontanée de la société. Imparable au niveau des principes, cette stratégie a de surcroît de grandes chances de se révéler payante.[/access]

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L’homme qui aimait les gens

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Photo : Parti socialiste

Quand on n’est pas président, et qu’on aspire à l’être, il faut montrer sa capacité à le devenir. Et, comme dirait ma technicienne de surface, « c’est plus dur à faire qu’à dire ! ». Cette épreuve était particulièrement difficile pour François Hollande, car son parcours politique n’est pas passé par la case gouvernementale, et sa « présidentialité » n’a pas été construite loin en amont, comme celle de son malheureux rival potentiel au PS, DSK…
L’épreuve du « grand mitinge », non pas du métropolitain, mais du Bourget était donc pour lui décisive : sa transfiguration mentale allait-elle être à l’image de la mutation physique qu’il s’est imposée pour sortir de la cohorte des rondouillards ?

Si l’on en reste à la forme, c’est-à-dire à ce qui « s’imprime » dans le cerveau reptilien de l’électeur potentiel, l’épreuve est incontestablement réussie. La mise en scène du mitinge, signée Manuel Valls et ses amis d’une grande agence de com’ était de grande classe. On chauffe la salle avec Yannick Noah[1. Quand on cogne sur les riches en général, on peut aimer un riche en particulier…], éternel N° 1 des concours de popularité. Pierre Moscovici, directeur de campagne, a rasé sa barbe de trois jours de bobo germanopratin tout juste revenu de Toscane (message : « finies les vacances, maintenant ça va cogner sérieux ! »). Martine Aubry se fait petite souris (dure épreuve !) et Ségolène Royal joue les groupies en état de pâmoison (non moins dure épreuve). Un seul homme résiste à cette injonction offenbachienne d’enthousiasme, de gaîté et de bonne humeur et tire un tête d’enterrement cruellement révélée par les plans de coupe sur l’assistance pendant le discours de Hollande : Lionel Jospin. Est-ce l’allusion faite par ce dernier au 21 avril 2002 comme « une blessure dont (il) gardera la trace » qui a mis l’ancien premier ministre en pétard ? Jospin n’étant pas un grand bavard enclin à étaler ses états d’âmes sur la place publique, on n’en saura donc sans doute pas plus. Comme dans chaque fête de famille, il y en a toujours un qui fait la tronche, ce qui n’empêche nullement les autres de s’amuser.

Le discours était de bonne facture et l’orateur suscitait l’admiration par sa capacité à tenir presque jusqu’à la fin sur un registre sonore élevé et astreignant pour les cordes vocales. Fini, « monsieur petite blague » qui ne peut s’empêcher de lâcher une astuce pour agrémenter un aride développement économique. L’Histoire est tragique, ou elle n’est pas.
Ce discours était classique dans tous les sens du terme : cicéronien dans la longue période sur l’égalité âme de la France et comme discours de premier tour, où l’on se doit de rassembler son camp pour affronter le second en bonne position. Dans le camp Hollande, on ne « triangule pas », comme dans le sarkozysme version Guaino. On ne va pas marauder chez l’adversaire des références historiques (Jaurès, Guy Môquet) pour se les approprier. La nécessaire rigueur budgétaire, on va la chercher chez Pierre Mendès France et non chez Antoine Pinay. Le patriotisme de Hollande s’enracine dans sa Corrèze d’adoption et les martyrs de la Résistance de Tulle, sans s’encombrer de Maurice Barrès. Le message est dans la nuance : Camus, plutôt que Sartre, Clemenceau plutôt que Jaurès « ça parle » à qui sait entendre…

Quoi de plus classique, aussi, que les charges au canon contre l’argent, les riches, « le monde de la finance » anonyme et sournois ? Des « deux cents familles » de la rhétorique du Front populaire au « grand capitâââl » de feu Georges Marchais, le vocabulaire change, mais l’esprit reste. Le message est sans équivoque : « Toi qui es tenté par le vote Méluche, au risque de provoquer un nouveau 21 avril, sache qu’un bulletin Hollande ne t’embarquera pas dans une dérive droitière… »
Mais, en même temps, il fait un clin d’œil aux classes moyennes et moyennes supérieures en fixant la limite de la richesse insolente à 150 000€ de revenus annuels par foyer fiscal, une notable évolution par rapport à de précédentes déclarations où, selon lui, on était riche à partir de 4000 € de revenus mensuels.

D’un point de vue formel et tactique, ce discours est donc une réussite. Hollande s’est donné une stature de chef et l’image d’un homme capable de galvaniser les foules. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas tout. Sera-t-il capable de mettre un terme, au moins pour trois mois, aux « petites phrases », aux tweets ravageurs des éléphanteaux socialistes travaillés par leur ego et en mal de présence médiatique ? Il aime les gens, dit-il. C’est bien le moins. La victoire, cependant, ne dépendra pas de la réciproque : les Françaises et Français ne cherchent pas un copain pour le mettre à l’Elysée, mais un président qui préside. C’est, paraît-il, un métier.

Les états d’âme du président

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Photo : Downing Street

Depuis ce week-end, la guerre de la com fait rage. Le Président de la République, qui comptait très fort sur un gadin de François Hollande au Bourget, a dû déchanter. Une seule solution s’offre donc aujourd’hui à lui : apparaître comme le challenger.

L’exercice n’est pas facile. Rappelons que les seuls présidents sortants qui ont été réélus le furent au terme d’une cohabitation face au Premier Ministre qui exerçait l’essentiel du pouvoir. François Mitterrand s’était refait la cerise en deux ans, avec le talent qu’on lui connaissait, en jouant le rôle de Président-opposant-vieux sage. Jacques Chirac encaissa alors une défaite mémorable, symbolisée par le duel télévisé de l’entre-deux-tours. En 2002, Chirac avait eu cinq ans pour se refaire. Et comme Jospin fit une campagne catastrophique, le Président n’eut pas à forcer son talent pour l’emporter, d’autant que la présence inopinée de Jean-Marie Le Pen au second tour lui apporta derechef le statut de Père de la Nation, celui qui avait fait les beaux jours de son adversaire de 1988.

Le seul président vraiment sortant à avoir sollicité[2. Non, je n’oublie pas le Général de Gaulle en 1965. Car il n’avait pas été élu au suffrage universel direct en 1958. Il s’agissait donc là d’un cas de figure complètement différent.] le suffrage universel une nouvelle fois au terme de son mandat fut donc Valéry Giscard d’Estaing. C’est le scénario que Nicolas Sarkozy veut absolument éviter, d’autant qu’il est tentant de rapprocher les deux hommes : tous les deux ont souhaité commencer leur mandat par une rupture avec leur propre camp. Ils ont également initié, par la décrispation, pour l’un et la désacralisation pour l’autre, une manière de présider qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’électorat droitier et conservateur qui les avait portés au pouvoir. Enfin, ils ont tous les deux affronté une crise économique mondiale. Voilà pour les ressemblances. La différence, en revanche, entre VGE et Nicolas Sarkozy, c’est que le premier était encore favori au mois de janvier face à un François Mitterrand dont le Tout-Paris moquait la ringardise et l’archaïsme.

C’est sans doute cette différence là qui rend Nicolas Sarkozy moins pessimiste. Ainsi fait-il marteler par ses chevau-légers l’antienne suivante : le candidat favori en janvier est toujours battu en mai – et parfois même en avril. Le problème, c’est que janvier dure 31 jours. Et que si cette antienne est vérifiée au premier du mois, elle ne l’est plus dans la deuxième quinzaine. La preuve par… Sarkozy qui passa devant Ségolène Royal au lendemain de son grand raout de la Porte de Versailles le 14 janvier 2007. Pour autant, cette volonté d’apparaître comme le challenger demeure sa seule bouée, et il s’y accroche.

La première façon d’apparaître comme tel, ce qui n’est tout de même pas aisé lorsqu’on est sortant, c’est de faire accroire que son adversaire est le candidat du système et que lui, au contraire, est un homme nouveau qui va proposer des solutions nouvelles. D’où la taxe Tobin, d’où l’éventuelle taxe anti-délocalisations et certainement d’autres propositions à venir, d’autant plus décoiffantes que l’électeur moyen pourra s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en oeuvre plus tôt.

La seconde manière de faire profil bas est arrivée ce matin. Il s’agit de se faire passer pour quelqu’un de désintéressé, de la jouer méga-modeste en envisageant sa défaite et en laissant donc fuiter dans la presse des informations dans ce sens. Ainsi, Le Monde rapporte cette citation stupéfiante : « En cas d’échec, c’est sûr, j’arrête la politique. Oui, c’est une certitude. » Nous nous en voudrions d’être discourtois avec le titulaire de la magistrature suprême mais ça nous fait quand même bien rigoler. Quand bien même il souhaiterait poursuivre sa carrière politique que les gens de son camp le prieraient immédiatement d’y renoncer. Pas besoin de nous rejouer le Jospin du 21 avril au soir. Fillon, Copé, Juppé et tous les autres auront tôt fait de tourner la page Sarkozy sans lui demander son avis.

Comme souvent, le Président en fait un peu trop dans le style. Et il se laisse aller à des confidences destinées à être répétées. On voit ainsi resurgir cette fameuse idée, notamment mise en scène dans La Conquête, selon laquelle il ne ferait qu’un seul mandat et qu’il irait ensuite gagner de l’argent. A l’époque, on parlait surtout des Etats-Unis, lui qui disait être fier qu’on le surnomme « Sarko l’Américain ». Aujourd’hui, après cinq ans de présidence et avec un carnet d’adresses plus conséquent, il aurait envie de destinations émergentes, citant d’ailleurs Gerhard Schröder qui s’est recyclé chez le gazier russe Gazprom. Et si on le retrouvait chez ses amis qataris ? Juppé avait jadis évoqué la fameuse tentation de Venise. Avouez que la tentation de Doha ne sonne pas plus désintéressée.

Ces dernières cartouches apparaissent désespérées et pas forcément bien ajustées. Mais soyons prudents ! L’histoire de la seconde moitié de la Ve République nous a appris que même une balle perdue pouvait toucher sa cible. Ou que certains candidats pouvaient se tirer une balle dans le pied avec leurs propres armes…

Eva Joly, celle qu’on adore détester

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Image : CGB

Avec sa gueule de viking, de juge intègre et de militante écologiste des quartiers chics d’Oslo, il est devenu plaisant, surtout pour les abonnés du Figaro magazine ou les militants des franges « patriotiques » de l’UMP, de cogner sur Eva Joly et de rire grassement de ce personnage comique qui est l’incarnation de tout ce qu’ils prétendent honnir et vomir. En effet, rien de tel pour dérider le vieil oncle admirateur d’Ivan Rioufol et l’amoureux transi d’Elisabeth Lévy que de moquer l’égérie médiatique de la fin du nucléaire, de flétrir la grande européiste qui veut mettre un terme à deux siècles de militarisme à la française et qui traque inlassablement les chauvins, les machos, les phobes hétérosexuels de race blanche, les mangeurs de saucissons, les buveurs de gros rouge, les fumeurs de cigarettes brunes… Bref, tous ces méchants et vulgaires franchouillards qui portent atteinte aux droits de l’homme post historique !

Il est vrai que la candidate d’Europe Écologie est la représentante caricaturale de cette gauche moderne et modernante dont le langage, le programme et la vision de l’homme semblent sortir d’un chapitre inédit de Festivus Festivus ou d’une nouvelle de J. G Ballard.

Il y a pourtant quelque chose d’agaçant et de gênant dans cette chasse à la bobo-écolo des Fjords, surtout quand les chasseurs jettent la première pierre et volent la poutre qu’ils trouvent dans l’œil de l’adversaire pour s’en faire une matraque. C’est d’ailleurs une pratique courante de cette droite trop sûre d’elle même. Faute d’avoir des idées un peu inédites et un programme plus exaltant que celui de la Droite populaire (l’ordre, la sécurité, le saucisson, le nucléaire) ou de ces nouveaux « populistes » européens (l’ordre, la sécurité, le saucisson, la gay pride) qui confondent trop souvent la défense de la chrétienté avec celle de la charcuterie et d’un libéralisme très moyen occidental, la droite « respectable »[1. Qui n’a jamais voté FN mais en rêve secrètement quand elle sent le vent tourner.] frappe sur des adversaires inoffensifs qui n’effrayent que les rombières de la région lyonnaise.

Après le gauchiste, le socialo communiste, le khmer vert, l’autonome, elle s’est ainsi trouvée en Eva Joly une cible qui lui permet de ne pas répondre aux questions embarrassantes qu’on serait tenté de lui poser sur sa propre vacuité. Plutôt que de s’attaquer profondément aux dogmes progressistes et d’en tirer les conclusions qui s’imposent sur les questions écologiques et sociales, elle est trop heureuse de détourner les regards vers la pauvre candidate verdâtre et de moquer facilement son « irréalisme » en matière nucléaire. Plutôt que d’interroger les liens entre sa longue soumission à la logique libérale et la destruction du sentiment national et des communautés enracinées, elle préfère bomber le torse en se scandalisant de propos dérisoires inspirés par un pacifisme niais. C’est la tactique classique de la diversion. Cette droite ne veut surtout pas que l’on aille jeter un oeil indiscret sur son passé, sur ce qui lui tient lieu de conviction, sur le personnel qui la représente, sur son bilan et ses ambitions, etc.

Le verdict serait terrible car elle n’est plus rien de respectable. La droite rampe à travers des slogans éculés redécouverts à des fins électoralistes. Elle s’attache à de ridicules intellectuels de cour dont la plupart sont des penseurs digestifs ou des néo-hussards radotants. Mieux, elle attise les vieilles haines sociales et flatte les mauvais instincts d’une petite bourgeoisie qu’elle a appauvri.
Cette droite-là a substitué de très petits libéraux à Charles Maurras et Bertrand de Jouvenel : elle n’a ni écrivain ni poète ni penseur ! Ses représentants politiques ne valent pas mieux : ce sont de pénibles bouffons dont qui nous font même regretter les élégantes et pittoresques crapules de la décennie Mitterrand !

Ce rapide réquisitoire est-il injuste ? Sans doute et il est vrai que l’autre rive offre un spectacle aussi peu ragoûtant… Tout cela indique éloquemment de quelle époque médiocre nous sommes les contemporains. Mais l’ironie d’un quelconque VRP de la droite ou d’un salarié du lobby nucléaire devant la cocasse et inoffensive Eva Joly peut mettre en rogne, surtout quand il s’agit d’un des innombrables incultes de l’UMP. Autrefois, ces gens se taisaient. Il arrivait même qu’ils soient fustigés. On se prend parfois à le regretter !

Si les Morin n’étaient pas là…

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La candidature d’Hervé Morin qui s’est affranchi de l’organisation de masse qu’il avait créée, le Nouveau Centre, semble s’affranchir de tout le reste, même de la chronologie.

Il s’était en effet déjà affranchi de François Bayrou en le trahissant en 2007 pour rejoindre le giron de l’UMP, puis il s’est affranchi du sarkozysme déclinant en quittant son poste au ministère de la Défense avant de s’affranchir de Borloo qu’effleura un temps l’idée d’être candidat, pour être candidat lui-même.

Un tel parcours titanesque, qui flirte glorieusement avec les 1% d’intentions de votes, ne pouvait être que le fait d’un homme qui s’est libéré du Temps et qui a, selon le mot de Baudelaire, « plus de souvenirs que s’il avait mille ans. » En l’occurrence, en tout cas, Hervé Morin a plus de souvenirs que s’il avait en cinquante puisque né en 1961, il n’a pas hésité à déclarer lors d’un meeting des Alpes-Maritimes: « Moi qui ai vu en Normandie le débarquement des alliés, nous avons vécu des épreuves drôlement plus difficiles que celles que nous avons à vivre aujourd’hui.»

Il a raison Hervé Morin, la France a traversé des situations bien plus difficiles. C’est que me disait souvent Jules Vallès sur la barricade de la rue Haxo quand les Versaillais nous tiraient dessus après être entrés dans Paris pour massacrer la Commune.

À l’Est, du nouveau ?

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Photo : Daoud Boughezala

Rouge pour communiste, blanc pour tsariste, bleu pour libéral, jaune et noir pour nationaliste : ce 24 décembre[1. Une journée ordinaire dans la très orthodoxe Russie où, suivant le calendrier julien, on ne fête Noël que le 7 janvier.], à Moscou, l’opposition est un océan de couleurs qui sont autant d’incarnations des mythologies tissant l’histoire de la Sainte Russie. À la sortie du métro Komsomolskaïa, quelques dizaines de jeunes gens qui déchargent avec application affiches, tracts et pancartes de leurs véhicules, arborent des drapeaux frappés de l’aigle impérial. Ils se présentent comme des militants « nationalistes » venus participer à la grande manifestation unitaire contre le tandem Poutine-Medvedev. Alors que les chrétiens d’Occident s’apprêtent à célébrer la Nativité, tous les partis d’opposition de Russie ont rendez-vous avenue Sakharov pour protester contre le trucage éhonté des récentes élections législatives, dénoncer le jeu de chaises musicales entre les deux têtes du Janus présidentiel[2. En 2012, le Premier ministre Vladimir Poutine devrait succéder à Dmitri Medvedev à la présidence de la Fédération de Russie, poste qu’il a occupé de 2000 à 2008 avant de céder officiellement le pouvoir à son dauphin, afin de contourner l’interdiction d’une troisième élection consécutive.], sans oublier la corruption qui sévit à tous les niveaux de l’appareil politico-financier.

Renseignements pris, nos interlocuteurs appartiennent au mouvement de droite Narodnaïa Volia (La Volonté du peuple), lointain héritier du populisme russe, qui regroupe nationalistes monarchistes et républicains. La frange monarchiste en appelle au retour d’un tsar de toutes les Russies – mais du genre Romanov plutôt que Poutine. Certains, habillés de cuir noir, look banane et rouflaquettes punk à la Joe Strummer, sont assez éloignés du style « royco » tel qu’on le connaît sous nos cieux. D’autres, avec leurs grosses lunettes montées sur des barbes de pope, pourraient sortir des pages de Dostoïevski.[access capability= »lire_inedits »]

Munis de leurs sifflets et rubans tricolores, nous franchissons le portique de sécurité pour rejoindre la longue esplanade où se forme le cortège. La police a mis les petits plats dans les grands pour sécuriser cette démonstration légale et tout le joli petit monde des anti-poutiniens passe au détecteur de métaux. Partiellement financée par l’appel à la générosité privée − et probablement par des donateurs plus conséquents −, l’affaire a été bien ficelée. La mobilisation s’est organisée très tôt, avec les armes numériques qui sont désormais celle de tous les indignés du monde : réseaux dits sociaux, « bouche-à-oreille » entre blogs d’opposition − et aussi, on l’oublie un peu, journaux et télés privés[3. Contrairement à une idée répandue, la manifestation du 24 décembre a été abondamment couverte par les télévisions russes privées, qui n’ont pas hésité à relayer les diatribes les plus violentes contre le maître du Kremlin, ni à analyser les racines de l’exaspération populaire.]. En tout cas, l’omerta de la télévision d’État n’a pas empêché la réussite de l’événement, un grand barnum avec scène musicale, amplis diffusant du rock patriotique et écrans géants. Et surtout, avec 120 000 manifestants − 30 000 d’après la police. Certes, comparé à la population de Moscou, on ne peut pas parler d’une mobilisation massive. Reste que c’est une première.

Les banderoles évoquent un inventaire à la Maïakovski : il y a là des tsaristes blancs, des écologistes, des membres du Parti communiste (arrivé en deuxième position lors des dernières élections législatives), des dissidents stalino-bolchéviques auteurs du libelle « La Russie à ses millions [de Russes], pas aux millionnaires ! »[4. À distinguer du Parti national-bolchévique de l’écrivain-histrion Édouard Limonov, groupuscule fantasque réinterdit à cause de ses provocations à répétition.], des libéraux, et une délégation étonnamment pléthorique de l’antenne locale du « Parti Pirate », partisan du « téléchargement sans entraves » ! Le mouvement orange Solidarité emboîte le pas au Front de Gauche local, entre deux militants vêtus de blanc, couleur symbole de la transparence chérie : on trouve quelques expressions de la branchitude moscovite, les expressions les plus surannées de la russité, d’authentiques libéraux, des militants occidentalisés. C’est un peu comme si un défilé sur les Champs-Élysées rassemblait toutes les forces « antisystème », des Identitaires aux adeptes de Julien Coupat en passant par le Front national, les mélenchonistes, écolos dissidents et trotskystes de toutes obédiences.

Au rayon des curiosités, une féministe marche d’un pas cadencé au côté d’un mastodonte musclé à la coupe en brosse qui clame son indignation: il paraît que l’islam, deuxième religion du pays, est persécuté et que les musulmans sont surreprésentés dans la population carcérale[5. On espère que sa verve protestataire ne lui vaudra pas les démêlés judiciaires de Zemmour !]. Des défenseurs des droits de l’homme distribuent les mémorandums d’« experts indépendants » qui dressent un bilan accablant de la décennie Poutine. Sur la scène, un Monsieur Loyal tente de galvaniser la foule conquise d’avance. « Vous avez froid ? Je veux vérifier que tout le monde m’entend, y compris à l’autre bout de l’avenue, pour éviter les mouvements de foule […] Si vous voyez des provocateurs, signalez-les immédiatement à la police. » Pas question de laisser des casseurs ternir la contestation pacifique. Un blogueur qui vient de purger quinze jours de détention évoque − pour la rejeter aussitôt− la possibilité de la prise brutale du pouvoir par l’opposition. Interviennent ensuite des personnalités politiques plus classiques, inégalement appréciées. Koudrine, ministre de l’économie démissionnaire, fait part à la foule de sa colère face à la législation électorale sur-mesure confectionnée par les grands couturiers du Kremlin. On l’acclame comme un opposant historique à ceux qu’il servait il y a encore quelques mois. En revanche, le vieux de la vieille Kasparov, autrefois leader de la coalition anti-poutinienne L’Autre Russie, ne fait pas recette, sans doute usé par des années de contestation stérile car d’abord destinée aux caméras occidentales.

Cette ferveur démocratique peut surprendre l’Occidental gavé de liberté qui oublie que les opposants russes ignorent les travers d’un régime qu’ils n’ont jamais expérimenté. En réalité, le seul dénominateur commun de ce patchwork idéologique est l’opposition au couple exécutif, comme en témoignent les « œuvres » militantes que certains exposent fièrement devant les caméras : Vladimir maquillé en Brejnev, grimé en Kadhafi ou pendu à un gibet, tout y passe. « La Russie sans Poutine ! », scande la foule. La nouveauté de la situation, c’est que des millions de Russes qui n’appartiennent pas à l’élite éclairée pourraient reprendre ce slogan à leur compte. Aspirent-ils pour autant à la démocratie ? « Le peuple veut un tsar ! », répond un opposant. Un tsar peut-être, mais pas celui-là. Le discrédit du régime va bien au-delà de la foule rassemblée sur la perspective Sakharov. Nombre de Russes imputent la responsabilité de leur déclassement social et économique au pouvoir politique. Depuis la crise financière de 2008, malgré les extraordinaires ressources énergétiques du pays, le peuple russe souffre d’un regain de pauvreté, doublé d’un sentiment d’injustice face à l’impunité des puissants. Le sentiment dominant est que les plus riches ne s’acquittent plus de leurs devoirs et que la corruption des oligarques bénéficiant de la complicité du Kremlin a succédé au tout-public des années soviétiques. Voilà pourquoi les enfants de la perestroïka marchent aujourd’hui avec leurs aînés pour exiger un autre système politique, administratif, économique et financier, ainsi que de nouvelles élections législatives, de préférence non pipées.

Au Kremlin, on a peut-être pris conscience de la réalité de la menace. Quinze jours plus tôt, le (toujours) président Dmitri Medvedev taxait les manifestants de provocateurs, de voyous et d’irresponsables. Vieille tactique de pouvoirs hégémoniques qui ne se donnent pas la peine d’écraser leurs modestes ennemis avec un marteau mais se contentent de les dénigrer en public. On pense à Ben Ali qualifiant les contestataires tunisiens de « terroristes » avant de se raviser… puis d’être contraint de quitter le pays avec armes et bagages. Au soir du 24 décembre, alors que la manifestation s’est achevée sans incident, Medvedev change de ton, passant de l’anathème au « Je vous ai compris… », ou, plus précisément, au coup du « bonnes questions mauvaises réponses ».

Si cette journée marque un tournant dans l’histoire politique russe, c’est bien parce que, pour la première fois, le pouvoir semble pencher pour le compromis − fût-il verbal. Pour autant, ce succès n’empêchera pas Vladimir Poutine de redevenir Président en 2012. Il est bien trop tôt pour affirmer que cette froide journée d’hiver a marqué le début du Printemps de Moscou.[/access]

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Du machisme chez les transsexuels ?

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L’agence QMI nous a rapporté des Etats-Unis un fait divers comme on n’ose en imaginer en nos pays arriérés.

En Pennsylvanie, une femme « en processus de changement de sexe » dit avoir été renvoyée par son employeur parce qu’elle a porté une prothèse de pénis.

C’est en tout cas ce qu’affirme la citoyenne Pauline Davis, qui a entrepris les démarches pour devenir un homme, a porté cette prothèse sur son lieu de travail, à l’usine J&J Snack Foods, dont les accusations ont été rapportées par le Philadelphia Daily News.
Mme Davis aurait confié son secret à quelques collègues et l’un d’eux aurait vendu la mèche à la direction de l’entreprise, ainsi qu’en attesterait une plainte fédérale sur les droits civils déposée la semaine dernière devant une cour de district américaine.
La femme de 45 ans allègue avoir été victime de discrimination basée sur le genre et sur l’identité sexuelle. Elle affirme « qu’un autre employé de sexe masculin a été traité plus favorablement alors qu’il se soumettait à des traitements hormonaux et portait des prothèses féminines ainsi que des vêtements de femmes ».

« Il n’a pas été congédié et n’a fait l’objet d’aucune mesure disciplinaire pour avoir porté une prothèse ou un vêtement féminins », assure Mme Davis.

Voilà donc un sujet à méditer pour les activistes du combat contre la transophobie : le mouvement LGBT dans sa prise en charge indifférenciée des revendications des trans a-t-il de fait avantagé les transsexuels vis-à-vis des transsexuelles ? À moins que ce soit l’inverse…

Hollande, saint laïc ?

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Photo : Parti socialiste

En proposant, dans son discours du Bourget, d’inscrire la Loi de 1905, « celle qui sépare les Eglises de l’Etat » dans la constitution, François Hollande a déclenché hier un tonnerre d’applaudissements dans le public. « Présider la République », a-t-il précisé pour ceux de ses partisans qui n’auraient pas tous compris c’est « être viscéralement attaché à la laïcité ».

Diantre, en plus de la cinquième tranche de l’impôt sur le revenu et des promesses en béton sur les constructions de logements sociaux, en voilà une annonce qu’elle est de gauche, parfaitement raccord avec sa dénonciation répétée de la finance. Dont acte.

Hélas, une fois les éteintes les sonos du Bourget et dissipé le petit nuage de fumée entourant le camarade Noah, on ne pourra qu’appouver l’excellent Frédéric Rouvillois quand il parle d’ « une promesse parfaitement superflue dès lors que le principe de laïcité se trouve déjà inscrit dans la constitution, et plus précisément, pour lui donner toute la solennité nécessaire, dans l’article premier de celle-ci. »

Et on ne pourra que partager les sarcasmes de Bruno Beschizza (eh oui…), secrétaire National de l’UMP, sur l’opportunité de ce come-back tonitruant de la laïcité dans l’argumentaire socialiste : « Cette incantation ne pourra pas faire oublier à nos compatriotes que les socialistes n’ont pas pris part au vote de la loi contre le port de la burqa dans l’espace public ».

Un bref rappel pour les malsouvenants : lors du vote en première lecture à l’Assemblée, le 13 juillet, du projet de loi visant à interdire le port du voile intégral dans l’espace public, une écrasante majorité de députés de gauche avait refusé de prendre part au scrutin, seuls vingt d’entre eux dont Manuel Valls (PS) et André Gerin (PCF), initiateur du débat sur l’interdiction du voile et qui avait présidé la mission d’information parlementaire sur le sujet, s’étaient prononcés en faveur du texte. François Hollande n’était pas de ceux-là, pas plus, on s’en doute, que Martine Aubry laquelle, à maintes reprises, avait annoncé qu’elle ne pourrait voter ce type de loi qu’à la condition « qu’elle ne stigmatise pas une partie de notre population ». C’est clair ?[1. Une petite friandise pour les amateurs, ce qu’écrivait à ce propos l’épatant Alain Gresh sur son blog du Monde Diplo : « Si l’Assemblée nationale adopte une loi sur la burqa, la France deviendra le troisième pays du monde, après l’Arabie saoudite et l’Iran, à légiférer sur la manière dont les gens (dans tous les cas les femmes) s’habillent. »]

Alors, en fin de compte, on ne pourra que s’interroger pour savoir de quelle laïcité parle le candidat socialiste, ou plus précisément quelle laïcité a déclenché un tonnerre d’applaudissements dans le public – très socialo-socialiste – du Bourget. Sûrement pas celle qui a fait de Manuel Valls l’unique socialiste à prendre publiquement la défense des droits de la femme et de l’enfant dans l’affaire de la crèche Baby-Loup. Les amateurs de lexicologie pourront d’ailleurs chercher la trace des mots « voile », « burqa », ou « islamisme » dans le discours de dimanche…

Non, ce qui a fait vibrer les foules au Bourget, c’est bien plus probablement la crainte de tous les intégrismes, mais surtout catholique, conséquemment alimentée ces semaines-ci sur les parvis des théâtres par les bouffons autodafistes de Civitas et compagnie… Non décidément, ce n’est pas pour rien que le candidat a précisé à ses groupies que la loi de 1905 était « celle qui sépare les Eglises de l’Etat ». C’est bien l’intégrisme catho qui est dans la ligne de mire : la burqa, c’est dépassé, la calotte, voilà le danger !

Pendant cinq ans le PS s’est insurgé contre les « lois de circonstance » de Nicolas Sarkozy. C’est vrai, François Hollande, lui, ne modifie pas les lois pour satisfaire les pulsions supposées de son électorat, il se contente de suggérer qu’on réécrive la Constitution.

François Hollande ne veut plus réformer l’Etat

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Malgré la référence au « rêve français » qui clôt, dans une ultime envolée lyrique, le discours du Bourget – « Le rêve, c’est la confiance dans l’avenir, la démocratie qui sera plus forte que les marchés, que l’argent, que les croyances, que les religions »-, l’observateur ne manquera pas de noter l’extraordinaire faiblesse des propositions institutionnelles du candidat Hollande – comme si les problèmes étaient désormais ailleurs.

Sur une heure 23 de discours, quatre minutes à peine sont consacrées à la réforme de l’État pour évoquer des transformations tantôt dérisoires, tantôt imprécises, tantôt manifestement inutiles. Dérisoires : on songe à la réduction de 30% des rémunérations du Président et des membres du gouvernement, ou à la reconnaissance du rôle des partenaires sociaux dans la constitution. Imprécises : non-cumul des mandats, mise en place du droit de vote des étrangers, introduction d’une dose de représentation proportionnelle : mais comment, et pour quelles élections ? Inutiles : le candidat Hollande a commencé son discours en rappelant son attachement à la laïcité. « J’inscrirai la loi de 1905, celle qui sépare les Églises de l’État dans la Constitution » : une promesse qui est parfaitement superflue dès lors que le principe de laïcité se trouve déjà inscrit dans la constitution, et plus précisément, pour lui donner toute la solennité nécessaire, dans l’article premier de celle-ci. En somme, inscrire la loi de 1905 dans la constitution ne servirait à rien – sinon à faire plaisir à ceux que le think tank Terra nova désigne comme les électeurs privilégiés de la gauche. Et peut-être, si l’on en croit le Professeur Didier Maus, à « entraîner une condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme » pour violation de la liberté religieuse.

Cette faiblesse contraste singulièrement avec l’audace des propositions institutionnelles que l’on trouvait dans le programme du candidat Jospin en 2002, ou dans celui de Ségolène Royal en 2007, cette dernière ayant chargé Jean-Pierre Bel, qui n’était pas encore président du Sénat, de préparer une véritable remise à plat des institutions de la Ve république. Et elle paraît d’autant plus étonnante qu’en cas de victoire à l’élection présidentielle, laquelle serait à coup sûr suivie d’une victoire aux législatives de juin, la gauche disposerait, pour la toute première fois depuis le début de la Ve république, des moyens de mener à bien les réformes constitutionnelles majeures qu’elle a toujours appelée de ses vœux. Des réformes qui supposent que l’on bénéficie à la fois de l’appui du Sénat, et de l’Assemblée nationale, ce qui jusqu’ici ne s’était jamais vu, et qui avait par exemple empêché François Mitterrand de procéder à des révisions significatives au cours de ses deux septennats.

La question est alors de savoir pourquoi François Hollande a tenu, sur ce plan qui constitue généralement un morceau de bravoure des candidats socialistes, à choisir une posture aussi modeste et aussi floue. On pourrait imaginer deux réponses, l’une et l’autre assez éclairantes pour la suite des événements.

Première hypothèse, François Hollande ne va pas plus loin parce qu’il estime que l’essentiel a déjà été fait : autrement dit, que la grande révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, qui se proposait de moderniser la Ve république et d’équilibrer les institutions, a rempli son but, conformément aux intentions du président Sarkozy. Désormais, la Ve république ne serait plus la monarchie républicaine traditionnellement vilipendée par la gauche, mais un régime parlementaire suffisamment équilibré pour que l’on n’ait plus à proposer que d’infimes toilettages pour arriver à une solution parfaitement satisfaisante. Et la gauche aurait donc eu tort, en juillet 2008, de voter comme un seul homme – à la seule exception de Jack Lang – contre une révision aussi salutaire. Précisons-le d’emblée : l’hypothèse est peu vraisemblable, la révision de 2008, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, n’ayant en réalité rien changé aux (dés)équilibres fondamentaux de la Ve république.

Seconde hypothèse : François Hollande affecte de négliger ces questions, non parce qu’elles sont négligeables, mais parce qu’il n’a aucunement l’intention de réduire, si peu que ce soit, la primauté présidentielle, qu’il semble d’ailleurs juger indispensable à l’efficacité des réformes de fond qu’il prétend initier. A ce propos, le discours du Bourget comporte d’ailleurs un certain nombre d’indices tout à fait significatifs : sans même parler du martèlement très gaullien des « Je veux ! », on appréciera, par exemple, l’envolée du candidat Hollande sur la justice :  » Les Français doivent savoir que s’ils m’élisent, avant tout effort, toute décision, toute loi, tout décret, je me poserai une seule question : est-ce que ce que l’on propose est juste ? Si ce n’est pas juste, je l’écarte. «  En clair, la volonté présidentielle est derrière chacun des actes de l’État. C’est lui, le monarque républicain, qui décide de tout, y compris de la loi, présentée moins un acte du parlement que comme un choix présidentiel. Si c’est juste j’accepte, sinon, j’écarte. Sur le plan institutionnel, voilà ce qui s’appelle revendiquer, sans devoir d’inventaire, l’héritage de François Mitterrand…

Fin du Monde : il faudra patienter jusqu’en 2013

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La lecture de la presse française inciterait à croire que les agences de notation ont perdu toute crédibilité depuis que Standard & Poor’s a dégradé la France, portant également un coup (fatal?) à Nicolas Sarkozy si fier de son triple A , « trésor national » et, sans doute, la meilleure note qu’il ait jamais obtenue durant sa scolarité.

Certains ont crié au « complot américain », sans prendre garde que, depuis le 8 décembre dernier, l’excellence est encore plus lointaine pour la France avec le A+ de Dagong, l’agence de notation chinoise. Paradoxalement, et cela enchantera les eurosceptiques, l’Europe compte davantage de triple A en dehors de la zone euro qu’en son sein.

Est également passée totalement inaperçue dans l’Hexagone le classement annuel de la liberté économique (Heritage Foundation). Si Hongkong, Singapour, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou la Suisse tiennent le haut du pavé (l’indice prend en compte l’ouverture des marchés, l’efficience gouvernementale, le poids de l’État et la règle de la loi), la France n’est que soixante-septième derrière les îles du Cap-Vert et le Kazakhstan. Si les socialistes devaient l’emporter aux prochaines élections, ce ne serait pas trop grave : ils pourront difficilement faire pire.

D’ailleurs, jusqu’aux élections, rien à craindre sur les marchés financiers : le gourou de la finance Jim Rodgers l’a déclaré : les hommes politiques feront tout pour éviter un Armageddon. C’est donc là la pire nouvelle pour les catastrophistes : ils devront patienter jusqu’en 2013 pour assister au naufrage de la zone euro. Mais peut-être qu’à force d’attendre, ils vont se lasser et qu’en dépit d’indices économiques défavorables et de dettes impossibles à rembourser, tout continuera comme avant. Seule la médiocrité croîtra.

La marche turque vers l’islamisme

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Photo : Travel Aficionado

« Aujourd’hui, Istanbul a remporté une victoire, mais c’est aussi une victoire pour Sarajevo, Izmir, Beyrouth, Ankara, Damas : une victoire pour Diyarbakir comme pour Ramallah, Naplouse, Jénine, Jérusalem et Gaza. » C’est en ces termes que Tayyip Erdogan, leader du Parti de la justice et du développement (AKP), a célébré sa victoire électorale, le 12 juin 2011. Élu à la tête d’un pays musulman mais non-arabe, le Premier ministre turc prétend faire de l’islam le ciment identitaire de la Turquie nouvelle mais aussi de l’ensemble de l’arc oriental.
En s’appropriant le registre sémantique de la démocratie libérale, les islamistes turcs brouillent les cartes. C’est que sous la férule kémaliste qui interdisait les partis confessionnels, les islamistes turcs ont appris la prudence. Mais ils peuvent aujourd’hui se prévaloir de ce passé pour tracer un signe d’égalité entre laïcité et autoritarisme. Dans ce contexte, la superposition de deux allégeances, « démocrate et islamique », se révèle d’une redoutable efficacité pour saper la crédibilité d’un système politique encore dominé par l’héritage kémaliste.

Pour comprendre la singularité de l’islamisme turc, rien ne vaut la lecture de Démocratie conservatrice, manifeste officiel de l’AKP[1. Dr.Yalçin Akdogan, AK Parti ve Muhafazakâr Demokrasi, (L’AKP et la démocratie conservatrice), Alfa, Istanbul, 2004.].[access capability= »lire_inedits »] Docteur en sciences politiques, féru d’auteurs anglo-saxons et éminence grise d’Erdogan, son auteur, Yalçin Akdogan, rejette l’islam politique classique au profit d’une synthèse entre la tradition islamique et les exigences du monde moderne.
Akdogan définit le conservatisme comme une « révolte contre la révolte ». Il faut, dit-il, rompre avec la cosmogonie individualiste et nominaliste issue de la Renaissance et des Lumières qui a abouti au triomphe d’une conception matérialiste de l’existence. À noter que l’une de ses cibles favorites est Descartes, coupable, selon lui, d’avoir ouvert la voie à la « dictature de la raison ». Ce qui le conduit logiquement à prononcer une condamnation sans appel de la Révolution française et, dans la foulée, de son héritière kémaliste. Directement inspirés du modèle français, le centralisme jacobin et l’instauration d’une religion civile fondée sur la laïcité ont, selon lui, jeté en Turquie les bases d’une théocratie sécularisée, c’est-à-dire du totalitarisme.

En un mot, malgré ses manières convenables, Akdogan est un antimoderne de facture classique. C’est d’ailleurs chez Edmund Burke, maître anglais de la pensée réactionnaire − au sens strict du terme − qu’il puise son inspiration, citant par exemple cette déclaration de guerre aux Lumières : « Nous ne nous reconnaissons pas en Rousseau. Nous ne sommes pas des disciples de Voltaire. Nous avons peur de Dieu et nous nourrissons une profonde foi religieuse. »[2. Ibid. p 29.].
Et qu’on ne croie pas qu’Akdogan est un théologien respecté mais isolé. L’AKP reprend clairement à son compte les six principes qui constituent le credo de Burke :
– l’importance du religieux ;
– le danger de vouloir réformer au mépris du droit des gens ;
– la nécessité de tenir compte des réalités et des distinctions naturelles ;
– l’inviolabilité de la propriété privée ;
– la société vue comme un tout organique ;
– l’obligation d’enraciner le changement dans l’expérience du passé.

Dans cette perspective, certains concepts islamiques sont l’objet d’une réinterprétation audacieuse supposée les adapter au langage, sinon à la réalité, des démocraties modernes. Ainsi le statut des dhimis (minorités non musulmanes) est-il présenté comme un premier pas vers la reconnaissance du… pluralisme ! Bien avant « la Déclaration des droits de l’homme et autres habeas corpus, l’islam avait intégré dans son code le respect de la personne », s’enorgueillit Akdogan. De même, les termes umma (communauté des croyants), choura (assemblée consultative), et malasha (intérêt général) sont censés prouver que souveraineté populaire et pouvoir divin peuvent parfaitement s’harmoniser.

Autant dire qu’on est loin de « l’islam des Lumières » dont nombre d’intellectuels, de politiques et de journalistes occidentaux se plaisent à saluer l’émergence en Turquie. Pour autant, l’AKP n’est pas un parti islamiste comme les autres. Ainsi, ses dirigeants ne prétendent pas faire de l’islam une religion d’État : loin de renforcer la foi, cela aboutirait, pensent-ils, à abaisser la religion au niveau de la politique et de ses aléas humains. En conséquence, l’AKP ne réclame ni l’abolition de la laïcité ni l’instauration de la charia, mais prône une « laïcité authentique » qui mettrait fin à toute ingérence de l’État dans une sphère relevant de la liberté privée. Seulement, pour garantir la nécessaire neutralité des institutions, il faut en finir avec la sacralisation de l’État, qu’illustre par exemple cette déclaration de l’ancien Président de la République, Ahmet Sezer : « L’idéologie de la République turque moderne est fondée sur les principes de la Révolution d’Atatürk. Elle est l’idéologie d’État que tous les citoyens ont à soutenir. » On admettra qu’une telle profession de foi ne fait guère plus envie que les slogans martelés par les plus fanatiques des islamistes.

Du coup, Akdogan a beau jeu de brandir les principes libéraux − qui sont d’ailleurs au cœur des relations entre État et religion aux États-Unis : l’État n’a pas à s’intéresser aux croyances des individus, son rôle est de garantir la libre expression publique des convictions religieuses et de condamner toute forme de discrimination. Peu soucieux d’islamiser l’État, les néo-islamistes turcs parient plutôt sur une réislamisation spontanée de la société. Imparable au niveau des principes, cette stratégie a de surcroît de grandes chances de se révéler payante.[/access]

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L’homme qui aimait les gens

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Photo : Parti socialiste

Quand on n’est pas président, et qu’on aspire à l’être, il faut montrer sa capacité à le devenir. Et, comme dirait ma technicienne de surface, « c’est plus dur à faire qu’à dire ! ». Cette épreuve était particulièrement difficile pour François Hollande, car son parcours politique n’est pas passé par la case gouvernementale, et sa « présidentialité » n’a pas été construite loin en amont, comme celle de son malheureux rival potentiel au PS, DSK…
L’épreuve du « grand mitinge », non pas du métropolitain, mais du Bourget était donc pour lui décisive : sa transfiguration mentale allait-elle être à l’image de la mutation physique qu’il s’est imposée pour sortir de la cohorte des rondouillards ?

Si l’on en reste à la forme, c’est-à-dire à ce qui « s’imprime » dans le cerveau reptilien de l’électeur potentiel, l’épreuve est incontestablement réussie. La mise en scène du mitinge, signée Manuel Valls et ses amis d’une grande agence de com’ était de grande classe. On chauffe la salle avec Yannick Noah[1. Quand on cogne sur les riches en général, on peut aimer un riche en particulier…], éternel N° 1 des concours de popularité. Pierre Moscovici, directeur de campagne, a rasé sa barbe de trois jours de bobo germanopratin tout juste revenu de Toscane (message : « finies les vacances, maintenant ça va cogner sérieux ! »). Martine Aubry se fait petite souris (dure épreuve !) et Ségolène Royal joue les groupies en état de pâmoison (non moins dure épreuve). Un seul homme résiste à cette injonction offenbachienne d’enthousiasme, de gaîté et de bonne humeur et tire un tête d’enterrement cruellement révélée par les plans de coupe sur l’assistance pendant le discours de Hollande : Lionel Jospin. Est-ce l’allusion faite par ce dernier au 21 avril 2002 comme « une blessure dont (il) gardera la trace » qui a mis l’ancien premier ministre en pétard ? Jospin n’étant pas un grand bavard enclin à étaler ses états d’âmes sur la place publique, on n’en saura donc sans doute pas plus. Comme dans chaque fête de famille, il y en a toujours un qui fait la tronche, ce qui n’empêche nullement les autres de s’amuser.

Le discours était de bonne facture et l’orateur suscitait l’admiration par sa capacité à tenir presque jusqu’à la fin sur un registre sonore élevé et astreignant pour les cordes vocales. Fini, « monsieur petite blague » qui ne peut s’empêcher de lâcher une astuce pour agrémenter un aride développement économique. L’Histoire est tragique, ou elle n’est pas.
Ce discours était classique dans tous les sens du terme : cicéronien dans la longue période sur l’égalité âme de la France et comme discours de premier tour, où l’on se doit de rassembler son camp pour affronter le second en bonne position. Dans le camp Hollande, on ne « triangule pas », comme dans le sarkozysme version Guaino. On ne va pas marauder chez l’adversaire des références historiques (Jaurès, Guy Môquet) pour se les approprier. La nécessaire rigueur budgétaire, on va la chercher chez Pierre Mendès France et non chez Antoine Pinay. Le patriotisme de Hollande s’enracine dans sa Corrèze d’adoption et les martyrs de la Résistance de Tulle, sans s’encombrer de Maurice Barrès. Le message est dans la nuance : Camus, plutôt que Sartre, Clemenceau plutôt que Jaurès « ça parle » à qui sait entendre…

Quoi de plus classique, aussi, que les charges au canon contre l’argent, les riches, « le monde de la finance » anonyme et sournois ? Des « deux cents familles » de la rhétorique du Front populaire au « grand capitâââl » de feu Georges Marchais, le vocabulaire change, mais l’esprit reste. Le message est sans équivoque : « Toi qui es tenté par le vote Méluche, au risque de provoquer un nouveau 21 avril, sache qu’un bulletin Hollande ne t’embarquera pas dans une dérive droitière… »
Mais, en même temps, il fait un clin d’œil aux classes moyennes et moyennes supérieures en fixant la limite de la richesse insolente à 150 000€ de revenus annuels par foyer fiscal, une notable évolution par rapport à de précédentes déclarations où, selon lui, on était riche à partir de 4000 € de revenus mensuels.

D’un point de vue formel et tactique, ce discours est donc une réussite. Hollande s’est donné une stature de chef et l’image d’un homme capable de galvaniser les foules. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas tout. Sera-t-il capable de mettre un terme, au moins pour trois mois, aux « petites phrases », aux tweets ravageurs des éléphanteaux socialistes travaillés par leur ego et en mal de présence médiatique ? Il aime les gens, dit-il. C’est bien le moins. La victoire, cependant, ne dépendra pas de la réciproque : les Françaises et Français ne cherchent pas un copain pour le mettre à l’Elysée, mais un président qui préside. C’est, paraît-il, un métier.