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La criminologie turque gagne à être mieux connue

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La violence à l’intérieur du cercle familial, on le sait, ne cesse de croître ces dernières années en France, et les femmes et les enfants en sont, logiquement, les principales victimes. Et si pour lutter contre ce phénomène il est essentiel de le comprendre, nous pouvons annoncer de bonnes nouvelles venant de la Turquie. Un ancien haut fonctionnaire de la police turque vient de signer dans la revue professionnelle Contemporary Police Journal, un article dont le titre un peu sec ne laisse pas deviner l’immensité du contenu.

Selon Hasan Yağar, ancien chef de police et docteur en criminologie, si le nombre d’homicides de femmes par leurs époux explose en Turquie, ce n’est pas entièrement de la faute des hommes qui les commettent. Admettant volontiers que les femmes sont physiquement inférieures, l’ancien policier avance néanmoins, que le beau sexe n’est pas aussi faible qu’on le croit. Ce sont les femmes, constate-t-il, qui provoquent leurs maris les poussant ainsi à commettre l’irréparable, ce qui, souligne M. Yağar, n’est pas seulement tragique pour les femmes en question mais en même temps compromet sérieusement l’avenir des ces malheureux maris poussés à bout !

Mais, fort heureusement, le criminologue ne se limite pas à l’analyse des causes de ce fléau. Selon l’expert, un espoir existe car selon ses statistiques ces crimes, très fréquents dans les grandes villes et agglomérations urbaines, sont assez rares dans «nos beaux villages et hameaux anatoliens». On s’en doutait un peu, mais c’est maintenant une certitude : toutes les communes de plus de 3500 habitants sont nids de péchés et foyers de vices, rien n’a changé depuis Sodome et Gomorrhe. C’est au village, protégé par une tradition séculaire et une religion généreuse et bienveillante, que la femme turque s’épanouira pleinement et hors de portée des hommes colériques et violents. À condition, bien sûr, de ne pas les provoquer.

« L’Europe, maison de retraite des peuples ? »

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Photo : Annie Assouline

DB. Le malaise que vous évoquez ne tient-il pas au fait que les individus fantasment l’existence d’un État total qui les maternerait, alors qu’il est en vérité caractérisé par l’impuissance ?
À vrai dire, ce terme ne me paraît pas pertinent. Que l’État soit contesté, en butte à des oppositions, rien n’est plus vrai. Mais les choix fondamentaux sont faits : quand Nicolas Sarkozy décide de réintégrer le commandement de l’OTAN, personne ne bronche ! Regardez la façon dont les règles du jeu libérales sont entrées dans les faits depuis trente ans ! La vraie impuissance de l’État concerne l’incapacité des gouvernants de comprendre l’état du monde. Ils sont manifestement dépassés par la situation. Mais je ne sais pas si impuissance est encore le bon terme pour désigner ce désarroi intellectuel.

ÉL. Ce qui nous ramène à l’Europe. La construction européenne aurait-elle mis en musique notre désir collectif de sortir de l’Histoire ?
Disons qu’à cet égard, les mécanismes européens ont produit un effet démultiplicateur. Dès ses commencements, la construction européenne a été inspirée par une philosophie assez antipopuliste − pour employer le mot en vogue aujourd’hui. Pour les « pères fondateurs », les peuples européens étaient animés de passions chauvines et belliqueuses. Il fallait donc que des esprits supérieurs inventent un système capable de neutraliser ces sentiments funestes et de soustraire les décisions cruciales aux passions populaires. Après tout, dans le contexte de l’après-1945, ce point de vue n’était pas dénué de fondement.

ÉL. On n’en est plus là, même si certains dénoncent une volonté d’hégémonie allemande qui s’appuierait sur la monnaie et l’économie plutôt que sur les panzerdivisions.
De fait, le contexte a changé, mais la construction européenne est restée sur les mêmes rails antipopulistes, donnant naissance à une machine de gouvernement qui présente un double avantage pour les gouvernants et les élites sociales. D’une part, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) et la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) organisent une régulation par le droit, fondée sur des valeurs considérées par ces élites comme universelles et indiscutables. D’autre part, les conférences intergouvernementales permettent aux gouvernants de s’affranchir des contraintes de la vie politique nationale en s’abritant derrière les nécessités supérieures des compromis européens.[access capability= »lire_inedits »]

ÉL. En somme, l’Europe permet aux élus de se délivrer de la plaie que sont les électeurs ?
Exactement ! La construction européenne est une machine à neutraliser politiquement les peuples, et peut-être sera-t-elle in fine leur maison de retraite. Récusant la souveraineté du peuple au nom de la défense des libertés, elle pousse à leurs ultimes conséquences la logique de la dépossession et le désemboîtement de la démocratie classique. Le message adressé aux citoyens est clair : « Dormez, bonnes gens. Conduisez vos vies comme vous voulez sans plus de frontières pour vous entraver. Les choses sérieuses, c’est notre affaire. »

ÉL. En supposant que le projet européen soit, comme vous l’expliquez, de faire disparaître les peuples, on ne peut pas dire que « ça rentre comme dans du beurre ». Vous l’avez souvent remarqué, ce que les Français pardonnent le moins à Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir ramené par la fenêtre le traité qu’ils avaient rejeté par référendum…
Il faut dire que, du point de vue de la philosophie de Jean Monnet, ce référendum avait été une regrettable embardée et qu’il aura fait office de piqûre de rappel. Nos gouvernants étaient convaincus que le bon peuple, envoûté par le charme magique du mot « Europe », approuverait massivement le texte ainsi que le prédisaient tous les sondages. Imaginez leur déconvenue : ils croyaient les populistes anesthésiés, neutralisés par le droit, et voilà qu’ils repointaient leur nez ! Ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Plus question de laisser les piliers de bistrot se mêler des choses sérieuses… Fin de l’intermède et retour à Jean Monnet : on concocta le traité de Lisbonne. Et sur le moment, cela passa comme une lettre à la poste ! Et pourtant, je suis convaincu que cet événement a eu dans l’inconscient collectif un retentissement aussi profond que caché. À Lisbonne, en 2007, quelque chose s’est irrémédiablement cassé. Et à mon avis, tout le problème de Sarkozy vient de là.

GM. L’important, c’est qu’on ait le choix puisqu’on peut voter pour François Hollande qui a appliqué et appliquera exactement la même politique…
C’est précisément pour cela qu’il n’est pas perçu comme une alternative. C’est le même fard, dans une autre forme.

DB. En attendant, si l’euro implose, les gouvernants ne pourront pas continuer à imposer au forceps le « toujours plus d’Europe » et encore moins à se légitimer par leur grande œuvre de paix et de prospérité. Peut-être que cela nous obligerait à refaire de la politique ?
Ce qui est certain, c’est qu’on touche aux limites de ce beau système. De fait, la crise de l’euro peut servir d’électrochoc et obliger les sociétés à sortir de leur torpeur.

ÉL. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les gouvernements veulent à tout prix l’empêcher. Mais si, comme l’a annoncé le Président, un nouveau traité était conclu sans que le peuple soit consulté, passerait-il aussi facilement que Lisbonne ?
J’en ai bien peur ! Mais tout dépendra des circonstances. Le principe de réalité peut, comme cela a été évoqué, se rappeler à nous par l’explosion de l’euro, mais encore plus sûrement par le phénomène d’appauvrissement que nous devrons nécessairement affronter, même s’il est impossible aujourd’hui d’en évaluer la durée et l’ampleur. Ce choc pourrait se révéler salutaire s’il transformait le malaise diffus et inconscient, donc d’une certaine façon névrotique, en analyse consciente et en volonté politique. On n’en est pas là. Pour l’instant, les gens sont très mal dans leur peau sans très bien savoir pourquoi, mais cela ne les a nullement incités à revenir à la politique pure et dure. D’ailleurs, tout le dispositif de la présidentielle consiste, une fois de plus, à leur dire : « Faites-nous confiance, on s’occupe de tout ! » Il ne s’agit pas de les mobiliser, mais de les rassurer.

ÉL. Ce n’est pas très réussi ! Ce que les gens entendent, pour citer Basile de Koch, c’est : « On va dans le mur, tu viens avec nous ? »
C’est bien pour cela que, cette fois-ci, les choses peuvent finir par basculer…

ÉL. Si nous devons choisir entre le pareil et le même, c’est en partie parce que le scrutin majoritaire prive de représentation politique plus d’un tiers du corps électoral. Mais ce vote « anti-système » n’est-il pas la preuve qu’une partie de la société n’accepte pas le pacte politique qui prive les citoyens de toute influence réelle ?
Attention, ce n’est pas à titre individuel que les citoyens peuvent accéder aux leviers de commande, c’est à l’intérieur d’un système politique représentatif. Qui donc les représenterait ? Les 40 % d’électeurs qui se disent exclus du jeu politique ne croient pas eux-mêmes que les gens pour qui ils votent représentent une alternative crédible. Pour les électeurs du FN, que ce parti n’ait pas de député n’est pas un drame.

DB. Pensez-vous que le vote en faveur de Marine Le Pen soit exclusivement protestataire ? Il est possible que, pour certains, elle représente réellement une alternative…
Seule la suite des événements permettra de répondre à cette question. J’aurais tendance à penser que la logique protestataire reste dominante. Marine Le Pen donne un visage aimable au vote protestataire, qu’elle déculpabilise alors qu’il était jusqu’ici plus ou moins honteux. C’est cela qui peut déboucher sur un vote de grande ampleur en sa faveur. Mais encore une fois, tout dépendra de ce qui se passera pendant la campagne.

GM. Vous ne pensez pas que le statu quo puisse durer. Mais comment les choses pourraient-elles changer de cours ?
De façon assez classique : on changera de cap quand on se sera pris le mur dont parle notre ami Basile. Vous savez, l’humanité avance toujours à reculons. Il a fallu cinquante ans pour que les bourgeois européens se résignent à l’impôt sur le revenu ! Quand les soi-disant élites auront pris la réalité en pleine face, elles se résoudront à adopter des solutions qui, aujourd’hui, leur semblent atroces.

ÉL. Par exemple ?
Il n’y a pas beaucoup de sens à vouloir anticiper des évolutions qui seront probablement improvisées dans l’urgence. Mais Sarkozy converti à la taxe Tobin, avouez que ce n’est déjà pas mal ! L’urgence viendra sans doute du front monétaire et financier. Comment cela se passera, je n’en sais rien, mais il faudra sans doute se résoudre soit à changer les règles de l’Union monétaire, soit à sortir de l’euro. Seulement, derrière, nous ne couperons pas à l’obligation de repenser tout le circuit de la création monétaire ainsi que le statut des banques. J’ai l’impression que même le dogme de l’indépendance des Banques centrales, qui était hier encore l’équivalent de l’Immaculée conception pour les catholiques est en train de vivre ses derniers jours.

ÉL. Même si le scénario devait être celui que vous décrivez, cela suffirait-il à enrayer la mutation du modèle démocratique ? Pour qu’il y ait souveraineté du peuple, il faut qu’il y ait peuple. Pouvons-nous redevenir un peuple ?
Ça, c’est une autre question. On ne redevient pas un peuple par décret. Ce n’est pas que le peuple ait disparu, d’ailleurs. Il reste une sorte de possible latent, vis-à-vis duquel les citoyens sont ambivalents. Le rapport au collectif est la grande souffrance de nos contemporains. Ils se démènent pour s’en délivrer mais, en même temps, dès qu’ils sont confrontés à son délitement, c’est-à-dire à l’impossibilité de décider quoi que ce soit collectivement, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une famille ou d’un groupe amical, ils sont pris de panique. C’est pourquoi le travail est si important, à cause du cadre rassurant qu’il fournit. Dans l’entreprise, au moins, il y a une organisation. On renâcle mais on s’y soumet parce que ça marche.

ÉL. Que les Américains persistent à être un peuple, soit. Mais les Allemands ? C’est pour se protéger de tout ce qui faisait leur « identité nationale » qu’ils ont inventé le « patriotisme constitutionnel ». Et pourtant, on dirait qu’il est plus simple d’être allemand que français…
Dans le cas allemand, l’expiation du passé continue de constituer un facteur de cohésion considérable. Une fois sortie de la détresse morale et matérielle de l’immédiat après-guerre, l’Allemagne s’est imposée un devoir d’exemplarité, non seulement en travaillant mais aussi en soumettant tout ce qui pouvait définir la germanité au règne du droit. Quant aux Américains, leur individualisme s’inscrit à l’intérieur d’un devoir historique lié au destin de l’Amérique comme la terre d’élection de la liberté. Ce sentiment d’exceptionnalité, avec tous les devoirs qui en découlent, à commencer par celui d’être responsable de soi-même, demeure là aussi un puissant facteur de cohésion. En Europe, on n’a rien compris par exemple aux difficultés d’Obama pour faire passer sa réforme de l’assurance-maladie : si elle a été combattue par une grande partie de ses bénéficiaires potentiels, c’est en raison de cette volonté de compter sur ses propres forces qui a qui fait la grandeur des États-Unis et manque si cruellement à l’Europe.

ÉL. Cela signifie-t-il que la post-démocratie a déjà triomphé en France et en Europe ou celles-ci peuvent-elles encore accoucher d’une refondation du système démocratique ?
Je ne crois pas du tout à la post-démocratie si l’on entend par là un régime qui pourrait s’installer de manière durable. La démocratie traverse une crise historique aiguë, comparable, à bien des égards, à celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui déboucha sur la guerre de 1914-1918 et l’éruption des totalitarismes. Cela ne signifie pas que nous allons vivre des épreuves du même genre, car cette crise est à d’autres égards très différente, mais de même que les « Trente Glorieuses » surviennent après une période épouvantable, peut-être avons-nous besoin de toucher le fond pour nous ressaisir. Aujourd’hui, les Européens se complaisent massivement dans le déni du réel en feignant de croire que les individus pourraient s’épanouir en dehors de tout collectif. Ce n’est plus l’adhésion à des visions délirantes du futur, mais c’est une représentation tout aussi folle de ce que peut être le fonctionnement d’une société. Il va falloir atterrir, et sans pilote ! Avec beaucoup de casse ou sans trop de casse, il va falloir retrouver le sol ferme d’un fonctionnement démocratique digne de ce nom.[/access]

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Zahia, égérie des démondialisateurs ?

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Le Made in France, notre glorieuse industrie et notre commerce extérieur viennent de se trouver une nouvelle représentante flamboyante. Ne cherchez pas une ingénieur géniale de chez Airbus, un grand chef étoilé, une chercheuse en physique nucléaire ou la patronne d’une aciérie qui résiste au dumping social. Non, non, non. Il s’agit de Zahia. Oui, « l’ex-prostituée », comme elle est présentée par les chaînes d’info en continu, serait le fer de lance du Made in France. Pas par ses qualités d’exportatrice de son savoir faire ancestral, mais comme designeuse d’une ligne de lingerie « sexy et glamour », « avec des tenues d’intérieur légères et raffinées. »

La jeune personne, qui fêtera cette année ses 20 ans est soutenue par Karl Lagerfeld, qui se fout qu’elle ait été pute, avec cette justification magistrale : « Coco Chanel a commencé comment à votre avis ? »

Surtout, l’entreprise est appuyée par un fonds d’investissement asiatique qui voit en elle une « créatrice prometteuse et un symbole du made in France », sic. Ah, les petites femmes de Paris, le champagne, les sacs à mains, les corsets en soie et les mules à pompon. Elle est jolie la France qui gagne. Et on ne peut s’empêcher de rapprocher cet événement d’un autre qui a tourneboulé un de nos week-ends, l’arrivée en France de deux pandas géants prêtés par la Chine. Joliment baptisés Yuan Zi et Huan Huan, Rondouillard et Joyeuse. A mon avis on aurait plutôt dû les baptiser Zahia et Vuitton, vu nos rapports avec les économies asiatiques, ç’eût été plus logique.

Ah ça ira, ça ira, ça ira, les financiers à la lanterne !

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Photo : bfmbusiness.com

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du discours de François Hollande sur la finance.

Au Bourget, le 22 janvier 2012, tout comme à Paris le 11 novembre 1630, la journée des dupes tombait un dimanche… Cette fois, les premiers à être pris pour des dupes sont l’ensemble des Français à qui François Hollande affirmait sans broncher « La gauche, je l’ai dirigée avec Lionel Jospin, quand nous gouvernions ensemble le pays avec honneur et j’en revendique les avancées. » Ainsi apprend-t-on que quand on croyait naïvement être gouvernés entre 1997 et 2002 par Chirac à l’Elysée et Jospin à Matignon, c’est en réalité François Hollande qui dirigeait le pays depuis Solferino. On savait que de toutes les critiques celle qui a le plus touché Hollande concerne son manque total d’expérience gouvernementale, mais en poussant la contrevérité jusqu’au ridicule le candidat la crédibilise plus que jamais.

Dans le même registre comique, on peut relever une autre perle : doubler le plafond du livret A. À votre avis, qui en profitera ? Qui détient déjà des Livrets A affichant 15 300 euros au compteur et qui est en mesure de doubler la mise ? Eh bien, ces happy few se voient promettre un nouveau cadeau fiscal, « la niche Hollande » qui leur permettra d’échapper à l’impôt sur 15 300 euros de plus ! Ça, c’est du social !
Mais ceux que le candidat Hollande prend vraiment pour des, disons le gentiment, simples d’esprits, sont ses propres partisans et plus généralement ce qu’on appelle le peuple de gauche. Comme l’a signalé fort à propos Serge July lundi soir chez Yves Calvi, sans rien redistribuer, sans rien promettre aux chômeurs ni aux précaires, sans proposer autre chose que d’être une version sans Rolex de Nicolas Sarkozy, le candidat socialiste a enflammé la salle avec les formules les plus creuses du vocabulaire de la gauche. En réalité, il a fait bien pire : il a sciemment flatté les plus viles passions – la jalousie, la haine et la chasse aux boucs émissaires.

Il a d’abord arrosé son public de mots clés évoquant la Révolution. Avec le mot « égalité » répété 39 fois, Hollande a planté le décor. La liberté, quant à elle, a eu droit seulement à 7 occurrences. Voilà qui démontre la véritable hiérarchie des valeurs d’un homme réduisant sournoisement ce qui peut être une noble aspiration à sa plus triste dimension : l’envie. Cela fait, le candidat fait entrer l’accusé, que dis-je, le condamné sans jugement : la finance. L’Ennemi par excellence est, selon ses propres termes, « sans nom, sans visage, sans parti », mais celui qui « pourtant [nous] gouverne » et qui a pris le contrôle de nos vies. Pour donner tout de même un petit indice à ceux qui envisagent de partir à la chasse, Hollande désigne les « 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. » Pour le candidat socialiste qui n’hésite pas à évoquer la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, cela ne fait pas de doute : « la finance » du discours du Bourget n’est autre que la version 2.0 des « Aristos» , ce groupe à contours flous qui accueillait pendant quelques tristes années les ennemis des sans-culottes, quelles que soient leur naissance et leur fortune…

Pour quelqu’un qui ne cesse d’accuser son adversaire de diviser les Français, c’est fort de café de désigner à la vindicte populaire non plus 200 familles, comme au temps du Front Populaire, mais 200 000 (soit grosso modo ce fameux 1% des ménages parasites). Va-t-on demander à son voisin s’il en est, avant de savoir si on doit ou non continuer à lui dire bonjour ?

Et puis, soyons francs : « la finance », ça ne veut rien dire et ce flou prémédité cache, comme disait la grand-mère de Martine Aubry, un loup. Désigner un ennemi imaginaire et indéfini permet de masquer sa complicité avec le véritable adversaire. Car si ce qu’Hollande appelle « la finance » a pris les dimensions qu’il lui attribue c’est d’abord parce que tous nos gouvernements (y compris quand François Hollande, assisté par Jospin et Chirac, était au pouvoir…) ont décidé d’interdire aux banques centrales de leurs prêter de l’argent à taux d’intérêt raisonné ! C’est le principe- érigé en article de foi- selon lequel les déficits publics doivent être financés par les marchés qui a permis les dérives d’un système pourtant essentiel. Mais là-dessus pas un mot. Pas un mot sur la BCE ni sur l’Euro, pas une proposition pour priver d’oxygène les pires dérives financières.
On comprend mieux, à ce tarif, l’insistance de François à tacler l’homme en face de lui, et surtout l’homme. Parce que le discours hollandiste est non seulement flou, mais il n’est même pas original… Le candidat copie le président actuel qui, pas plus tard que jeudi dernier, lors de ses vœux au monde économique, attribuait la responsabilité de la crise à un seul coupable, « le dérèglement de la finance », en avançant d’ailleurs les mêmes non-solutions que son adversaire socialiste.

On pourrait comprendre, à la rigueur, que nos deux prétendants pillent réciproquement leurs programmes sur ce qu’ils ont de meilleur. Mais qu’ils se pastichent l’un l’autre pour fustiger un ennemi fantasmé contre lequel ils ne peuvent ni ne veulent agir n’est pas de bon augure.

Hollande : le catalogue qu’on redoute ?

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La Crise.

C’est parti mon kiki pour le catalogue des propositions de François Hollande 2012. Autant le dire, je n’ai pas encore tout disséqué dans le détail. Je me suis contentée de lire dans Le Parisien de ce matin l’exclusivité du dévoilement du programme du candidat socialiste.

Première chose, voir ça en une du Parisien – quotidien autoproclamé populaire et de proximité – révèle une chose : la gauche souhaite vraiment renouer avec les classes populaires. Pas juste avec des slogans comme lors du discours du candidat au Bourget dimanche dernier.

Et puis j’ai regardé la liste, et une grande perplexité s’est saisie de moi au comptoir de mon bistrot habituel. A qui parle vraiment le programme socialiste ? A quels électeurs, pour dessiner quelle France ?

D’un côté, on parle revalorisation des allocations, sanction pour les villes qui n’ont pas assez de logements sociaux. De l’autre, on va taper sur les plus riches à coup de tranche d’impôts supplémentaires (je n’y vois pas d’inconvénients) ou sur les banques. On sanctuarise les PME, on achève les vilaines multinationales qui ne payent pas d’impôts sur les sociétés. C’est toujours séduisant.

Mais il y a comme un trou noir intersidéral entre les deux maillons de la chaîne. Un trou noir qu’on peut appeler les classes moyennes, ou populaires supérieures, enfin les Français moyens. Ceux qui gagnent entre une fois, deux fois le smic ou un peu plus, vivent en province et ne demandent rien. Ceux qui ne vont pas voir leur député quand ils ont un problème de maison de retraite pour leurs vieux parents, ni ne font jouer des hypothétiques pistons à l’inspection d’académie quand leur gosse déconne à l’école. On pourra m’opposer sans doute que ces gens-là n’existent que dans ma mémoire de française moyenne provinciale. Mais il se trouve que j’en connais – et beaucoup. Qui voteront peut-être à gauche, ou ne voteront pas. Parce que la rénovation urbaine, ou l’allocation rentrée scolaire, ils s’en foutent. Et que les banques, ils veulent bien qu’on les tape, mais que ça ne change pas le prix du caddie au Leclerc du coin le samedi.

Je ne sais pas si on peut leur parler pendant une campagne présidentielle. Je crois que Sarkozy avait réussi avec son « travailler plus pour gagner plus », qui ne veut plus rien dire quand on gagne 1200 euros et qu’on doit faire un plein d’essence à 78 euros toutes les semaines pour aller « gagner plus ». Je ne suis pas sûre que tout le monde ait voté à droite pour autant, mais ça donnait un élan, un signe qu’on soit d’accord ou pas.

Aujourd’hui, François Hollande peut avoir la main pour remettre un certain nombre de valeurs en balance et promettre à ces catégories qui font la France que ça devrait aller mieux demain. Moyennant quoi, on vend des allocs et de l’ISF. Les pauvres d’un côté, les bobos de l’autre… Et surtout qu’on ne touche pas à l’Europe de Jacques Delors. La Sainte Union Européenne qui va tout régler, assurer la prospérité et la sécurité de tous en cinq ans, là où elle n’a pas pu faire grand chose – restons polie – en plus de vingt-cinq années. Il suffira de négocier des nouveaux traités, des nouveaux accords avec l’Allemagne. Pas un mot non plus sur la mondialisation, qui se résume à une asymétrie du commerce mondial en défaveur de cette zone soi-disant favorisée qu’est l’Europe de l’Ouest.

Ce qui est somme toute assez paradoxal quand, dans le même temps, on envoie Montebourg parler réindustrialisation, fermetures d’usines, protectionnisme et made in France partout dans le pays. La démondialisation, cette arme électorale à destination du Français moyen se retrouve engloutie, dans le Blédina programmatique du candidat socialiste. Par charité, je ne reviens même pas sur le vote des étrangers aux élections locales, le mariage et l’adoption gay, ou la décentralisation avec une étape supplémentaire, qui pourraient être soutenables si par ailleurs le minimum syndical était assuré.

On me dira, tout s’amende, se corrige, se règle en fonction des circonstances et des mises en garde des uns ou des autres. Malheureusement, ou heureusement pour les socialistes, le bon air du sommet des sondages permet de dire des conneries à longueur de journée sans trop se poser de questions.

Mais faîtes gaffe, néanmoins, mes chers amis experts socialistes qui avez fait l’ENA quand la culture générale n’était pas encore un gros mot à Sciences Po. Souvenez-vous de la roche Tarpéienne, du Capitole et toussa toussa…

Avec Pierre Lellouche, l’UMP a trouvé son Stéphane Hessel

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Connaissez-vous Pierre Lellouche ? Le secrétaire d’Etat au déficit du commerce extérieur vient de sortir de l’anonymat dans lequel il s’est injustement confiné depuis trop longtemps.

Pour ce faire, il s’est essayé, lui aussi,  au rôle du porte-flingues de la Sarkozie. Pleine de créativité, sa dernière sortie donne : « Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon utilisent des propos des années 30, voire de Vichy ».

Oui, vous avez bien lu. La bande des trois démondialisateurs est responsable de tous les maux de la France qui, comme RESF ne cesse de le rappeler avec la vigilance nécessaire, reste engluée dans ses vieux démons des années 1940. Méluche, Nono et Marine n’ont pas seulement le tort de remettre en cause le libre-échange mondial, dont M. Lellouche constate les vertus au quotidien tant les chiffres du commerce français laissent admiratifs.

Des vichystes, donc. Des salauds en puissance qui n’attendraient que leur arrivée au pouvoir pour suspendre la Constitution, avec tous les sacrifices sociaux et humains que cela inclut. Car en plus des rafles, omniprésentes dans l’imaginaire sans-papiériste, le régime de Vichy s’est aussi singularisé par un anti-syndicalisme féroce et un sens du social pour le moins modeste.

On saura gré à Pierre Lellouche de nous avoir alerté sur ce grand danger à nos portes. Pour que l’on ne nous accuse pas de flagornerie excessive à son égard, concédons  toutefois qu’un gouvernement antisocial qui manie la politique du verbe pour dissimuler ses propres turpitudes, ça le connaît…

« L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous »

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Photo : Annie Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Élisabeth Lévy. Depuis trois décennies, au gré des traités européens, nos gouvernants cèdent des fractions de la souveraineté nationale, installant en France ce que vous avez qualifié de « sentiment de dépossession ». En prime, ils font la danse des sept voiles devant les agences de notation. En somme, après avoir renoncé au pouvoir d’agir sur les choses, nos gouvernants se battent le dos au mur pour en recouvrer une parcelle. Sommes-nous arrivés à l’épuisement du modèle démocratique ?
Marcel Gauchet. Tout dépend de ce que l’on entend par « démocratie ». Si elle se définit par les libertés individuelles, on peut soutenir très légitimement, au regard de l’expérience historique, qu’il n’y a jamais eu autant de démocratie. Quand on interroge des jeunes gens, c’est d’ailleurs la seule chose qui leur paraisse avoir un sens : on est en démocratie si on est libre de faire ce qu’on veut. Sommes-nous écoutés par la police politique au moment où nous tenons de si mauvais propos ? Risquons-nous d’être embastillés pour mal-pensance ? Évidemment non. Jamais la liberté de « faire ce qu’on veut » n’a été aussi grande pour les individus. Si on définit la démocratie par l’indépendance privée, alors nous sommes plus que jamais en démocratie.

ÉL. À l’évidence, vous ne vous contentez pas de cette définition…
Cette définition est tellement partielle qu’elle en est fausse. La prédominance des libertés individuelles, qui est l’une des dimensions de la démocratie, a fini par occulter la deuxième dimension au point de l’avoir rendue presque incompréhensible pour une grande partie de la population. Étymologiquement − inutile de faire le pédant −, la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple » en termes modernes, la souveraineté du peuple, la souveraineté de la nation.[access capability= »lire_inedits »] C’est cette conception ancienne qui, pour le dire très sommairement, désigne la capacité d’une collectivité politique à déterminer ses grandes orientations, qui semble se diluer, en tout cas en Europe. C’est en effet l’Europe qui, sortant de l’espace démocratique traditionnel, invente un nouvel esprit des démocraties, à base de désinsertion de l’indépendance personnelle de toute communauté politique.

Gil Mihaely. Qu’est-ce qui fonde cet « esprit démocratique » si ce n’est plus le fait que la souveraineté appartient au peuple, quand bien même il l’exercerait par la voix de ses représentants ?
Je dirais qu’un nouveau compromis s’est instauré entre gouvernants et gouvernés : comme individus, ceux-ci jouissent de libertés maximales, la puissance publique leur garantissant de surcroît une certaine sécurité avec l’assurance-chômage, l’assurance-vieillesse ou le RMI, en échange de quoi les gouvernants déterminent les options fondamentales sans rien demander à personne : circulez, cela ne vous regarde pas !

ÉL. En somme, nous aurions troqué nos prérogatives de citoyens contre des allocs ?
Je dirais les choses différemment. Le credo de ces démocraties d’un type nouveau, c’est : « Occupe-toi de toi ! » Le phénomène historiquement inédit, c’est que, dans nos sociétés, la vie privée est le seul horizon spontané des gens. Le reste relève des élites. Le retour même du mot « élite » avec, là encore, un sens totalement nouveau, est d’ailleurs très significatif : il désigne les couches sociales qui sont supposées savoir ce qu’il faut faire en matière de cadre collectif, au nom d’une compétence d’ordre technique. Ce partage des tâches repose implicitement sur l’idée qu’il y a accord sur les fins : le but du jeu est de devenir plus riche, à charge pour les élites de mettre en œuvre les moyens adaptés, étant entendu qu’elles sont les mieux placées pour penser ce qui favorisera l’accroissement global de la richesse. Il peut y avoir, entre majorité et opposition par exemple, discussion sur les moyens, pas sur les objectifs ultimes : raison pour laquelle nous avons le sentiment, largement fondé, qu’il n’y pas de vrai choix.

GM. Si je comprends bien, ce n’est pas la servitude volontaire, mais l’irresponsabilité volontaire ?
Il est indéniable que cette espèce de dépolitisation complète de la démocratie n’a pu avoir lieu qu’avec un large consentement des populations. Certes, les populations ne se montrent pas particulièrement enthousiastes parce qu’elles craignent que les choix des dirigeants ne soient pas aussi éclairés qu’il le faudrait pour parvenir à l’efficacité économique qui leur garantirait les retombées qu’elles attendent. Mais dans l’ensemble, elles s’en accommodent assez bien. Dans un pays comme le nôtre, où 60 % des revenus distribués sont des revenus de transfert, ce que veulent les gens, c’est être sûrs que leur compte en banque sera crédité en fin de mois.

ÉL. D’accord, mais alors, où est le problème ? À ce que je sache, et malgré les braillements indignés dénonçant le supposé abandon du merveilleux « modèle social français », elles sont payées, non ?
Eh bien justement, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un problème. Même s’ils ne le formulent pas en ces termes, les gens sentent que le sens politique initial, et sans doute fondamental, de la démocratie s’est totalement perdu dans le mouvement d’émancipation des individus, autrement dit que la sécurité matérielle partagée ne suffit pas à construire une collectivité. Pour idéale qu’elle soit, cette liberté privée, qui ne donne aucune espèce de pouvoir sur la chose publique, suscite en effet un sentiment de perplexité, voire d’angoisse. De fait, cette liberté ne veut pas dire grand-chose. Mais en même temps, cet évidement interne de la démocratie sur le plan politique est une réalité solidement installée. Et c’est cette réalité qui est au cœur de la construction européenne.

ÉL. Nous reviendrons sur la question européenne. Peut-être y a-t-il, comme vous le sous-entendez, le sentiment diffus d’avoir perdu quelque chose de précieux en acceptant le « deal démocratique » tel que vous l’avez défini. Mais le malaise ne vient-il pas plus prosaïquement du fait que ça ne marche pas ?
Si on confie les manettes à un groupe spécifique, encore faut-il qu’il puisse les actionner. Aujourd’hui, le problème n’est pas qu’il n’y ait personne aux commandes, mais que les commandes ne répondent plus.
D’une part, il est vrai que les gouvernants n’ont plus tout à fait accès aux commandes ; d’autre part, et c’est la nouveauté de la période historique où nous nous trouvons, ils ne cessent, pardonnez-moi l’expression, de faire des conneries. Seulement, pour que le « deal » entre les élites et la base puisse fonctionner, il faut que les élites − au-delà des quelques indélicatesses qu’elles seraient conduites à commettre −, soient vaguement compétentes. Lorsque l’impression s’installe qu’elles sont, ces élites, composées de nuls portés vers des choix désastreux et tendant à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable, on cesse de leur faire confiance. Or, la confiance est l’ingrédient fondamental de cette espèce de nouveau pacte social − comme d’ailleurs de tout pacte social. Ce qui rendait le marché acceptable, c’est qu’il était « gagnant/gagnant » : in fine, le système était perçu comme fonctionnant peu ou prou de manière avantageuse pour tout le monde, même s’il était plus avantageux pour certains que pour d’autres. À partir du moment où on disposait d’une incroyable capacité de réponse sociale, et où, en conséquence, on ne laissait tomber à peu près personne, un certain niveau d’inégalités paraissait acceptable. Dès lors que ce n’est plus vrai, ou moins vrai, on revient à la case départ : d’où la nécessité d’inventer un nouveau pacte social.

ÉL. Tout d’abord, vous avez dit vous-même qu’en France, 60 % des revenus provenaient de transferts. Que l’État-Providence soit moins prodigue est un fait, mais il a encore de beaux restes ! D’autre part, vous semblez faire peu de cas de ces libertés individuelles devenues l’alpha et l’oméga de la démocratie. La « paisible jouissance de l’indépendance privée », dont parle Benjamin Constant, n’est-elle pas une merveilleuse conquête à laquelle vous et moi ne renoncerions pour rien au monde ?
Évidemment ! Ce que je veux juste souligner, c’est que l’accroissement indéfini de ces libertés ne saurait être le seul objectif de la société politique. Est-ce que cette formidable liberté d’aller et de venir, de dire et de jouir, voire de s’affranchir des contraintes morales, a du sens quand par ailleurs vous ne pouvez agir sur rien de ce qui façonne votre environnement ? Dans un régime communiste, la moindre parole pouvait vous faire coller au mur. Cela voulait au moins dire qu’elle avait une portée. Nous, nous pouvons dire tout ce que nous voulons, mais cela n’a aucune conséquence ! C’est ce phénomène que j’appelle « dépossession ». Certes, l’horizon personnel de chacun est dégagé de toute contrainte mais, en même temps, personne n’a la moindre influence sur le monde dans lequel il vit, y compris sur ce qui commande sa vie quotidienne : qu’il s’agisse du travail, de l’urbanisme, des règles qui régissent les relations sociales, on ne peut rien faire. Et il y a une logique implacable là derrière : si je suis libre, les autres le sont aussi. L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous.

Daoud Boughezala. Dans ces conditions, faut-il espérer − ou craindre − un « Printemps français/européen » ?
Non. Il n’y a rien de tel à l’horizon. De la protestation, du vacarme, du tumulte, oui, tant que vous voulez, du soulèvement, non. Si chacun a droit à son quart d’heure d’indignation, comme à son quart d’heure de célébrité, la période que nous vivons se caractérise moins par la révolte que par le malaise ou l’incertitude. Quelque chose ne va pas sans qu’on sache très bien quoi. Pour se soulever, il faut deux choses : une idée claire de ce qu’on refuse et une idée claire de ce qu’on veut. Or les deux manquent. Difficile de se rebeller contre quelque chose dont la contrainte est mal identifiable. Certes, il y a une cage, mais elle est confortable et dorée.

ÉL. De moins en moins malgré tout…
En tout cas, les maîtres sont bienveillants. Car il y a des maîtres, et consentement à ce qu’il y ait des maîtres. Tout ce qui relève de l’encadrement collectif est perçu comme situé en dehors de la vie privée, autrement dit : « Cela ne me regarde pas. Je m’en remets aux professionnels. Qu’ils se débrouillent, sauf, naturellement, lorsque leurs initiatives piétinent mes plates-bandes. » L’évolution oligarchique de nos régimes est en phase avec la dépolitisation des citoyens.

GM. Cette division du travail n’est-elle pas le destin logique de sociétés de consommation composées d’importantes classes moyennes éduquées et éclairées, donc l’aboutissement des révolutions industrielles, économiques et politiques qui ont transformé l’Europe en deux siècles ?
Votre question me fait penser à la thèse de Raffaele Simone sur le « monstre doux » que serait devenu l’État démocratique dans des sociétés manquant cruellement de « damnés de la terre ». Les « forçats de la faim » vont aux « Restos du cœur », ce qui réduit quelque peu l’intensité de la lutte des classes. Reste que cette thèse ne permet pas de résoudre une contradiction criante : dans des sociétés éduquées où l’ensemble de la population bénéficie d’un niveau d’information incomparable, les gens devraient avoir l’impression qu’ils ont « le droit de la ramener ». Pourtant, c’est tout le contraire qui se passe. Voilà pourquoi nous sommes dans un moment historique particulier dont il est légitime de se demander, en effet, s’il n’est pas celui de la fin de la démocratie − en tout cas de la démocratie old school. Ce que je ne crois pas.

ÉL. Ce moment n’est-il pas plutôt l’aboutissement logique de ce que vous avez appelé la « société des individus » ?
Logique ? Drôle de logique ! Encore une fois, il y a une légère contradiction : comment peut-on être à la fois un individu autonome et un zombie qui ne sait rien de ce qui lui tombe dessus, qui ignore tout de son destin ? C’est une curieuse manière d’être un individu. Quand tout roule, cette contradiction génère simplement un vague malaise qui reste gérable, mais dès qu’une crise se profile, la tension devient difficilement supportable.

GM. J’insiste. Ces classes moyennes éduquées et surinformées sont-elles gouvernables sous quelque régime que ce soit ? Il y a consensus pour dire que rien ne va mais, quand il s’agit de savoir ce qu’il faudrait faire pour que ça aille, on a 65 millions de présidents de la République…
Ce constat n’est qu’à moitié vrai. Il y a bien une délégitimation spontanée de l’autorité, mais, si votre diagnostic était juste, les citoyens devraient être dans un état d’insurrection perpétuelle. Or, on observe au contraire une large résignation devant des mesures présentées comme techniques et indispensables.

GM. Peut-être mais, pour établir le tracé d’une route départementale, il fallait trois mois sous Napoléon III, trois ans sous la IVe République… il en faudrait trente aujourd’hui. Chacun connaît ou prétend connaître la loi, et se trouve de surcroît à deux coups de fil d’un député, d’un haut fonctionnaire ou d’un élu local…
Il est vrai que l’association des riverains est un acteur fondamental de la vie publique ! Ce que vous dites est absolument juste mais, au final, cela n’empêche pas EDF de tirer ses lignes à très haute tension ou la SNCF de construire des liaisons TGV − dans un désordre indescriptible au demeurant. Mais le plus curieux, c’est qu’il soit aussi difficile de réaliser une autoroute et aussi facile de créer une Banque centrale européenne : là, personne ne moufte ![/access]

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Affaire du piéton : lâchons les basques de Morano !

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Lorsque quelqu’un est à la fois la cible de Stéphane Guillon et de Chantal Perrichon, l’intégriste présidente de la Ligue contre la violence routière, il devient urgent de le défendre. C’est pourquoi, une fois n’est pas coutume, je vais prendre la défense de Nadine Morano.

Alors qu’elle était le centre d’un cortège officiel, l’un de ses motards a percuté un piéton, lequel vient de sortir de l’hôpital avec un arrêt de travail de trois mois. Voici donc la ministre au centre d’une nouvelle polémique. Et notre Guillon de la moquer sur twitter, alors qu’elle n’y est absolument pour rien, puisqu’elle consultait un dossier, bien tranquillement à l’arrière de son véhicule, en train de rejoindre un avion à Villacoublay, lequel devait la transporter à Sarrebourg auprès du Premier Ministre[1. Et non dans sa ville de Toul, comme il avait été d’abord annoncé, certainement pour lui nuire.]. Et Madame Perrichon, la dame qui veut mettre des mouchards sur toutes nos autos, de fustiger l’existence même de cortèges officiels pour les ministres. C’est bien connu, un ministre est plus utile dans un embouteillage qu’au boulot.

Or, lorsqu’on lit le témoignage du jeune piéton, ce dernier n’en veut absolument à personne, ni au motard, ni évidemment à la ministre. Il n’a visiblement pas regardé, il n’a pas entendu les sirènes puisque il avait mis ses écouteurs. Il a été touché par le comportement de Nadine Morano qui s’est préoccupée de son cas et qui a eu des gestes aux antipodes de son image médiatique[2. Image dont elle est co-responsable avec les médias, dois-je préciser.]. Et il ne lui en veut pas du tout. Bref, c’est visiblement un type bien, qui se sent lui-même responsable de ce qui lui arrive, et ne cédera donc à aucune « envie de pénal » (P. Muray), à contre-courant des moeurs de notre époque.

C’est pourquoi ce jeune homme nous donne une leçon de vie. Il en donne une à Guillon, à Perrichon, aux sociétés d’assurances, tous ceux qui profitent de cette judiciarisation folle et ceux qui n’ont pour obsession que de faire payer l’autre. Mais il en donne une aussi à Nadine Morano, qui pourra méditer sur cette attitude, elle qui a le papier bleu plutôt facile, aussi bien avec les journalistes qu’en face des citoyens lambda.

Recherche vote ouvrier désespérément

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Photo : pierre-alain dorange

Metz et Gandrange sont devenues depuis peu le centre du monde. Marine y débuta sa campagne, Nicolas vint y présenter ses vœux, François y était, Corinne y passa plus discrètement et voici que Jean-Luc investit le Palais des Sports flanqué de son alter-ego d’outre-Sarre Oskar Lafontaine. Metz et Gandrange sont les étapes obligées du candidat en tant que lieux paradigmatiques des promesses sarkozyennes non tenues, de l’hémorragie militaire à l’aciérie bientôt mangée par la rouille.

C’est une adjointe au maire socialiste de Metz qui vient introduire le meeting, se félicitant au passage du bonheur radieux qui remplace la torpeur livide ayant enserré la malheureuse ville durant les 36 années du règne d’un minotier de droite (frissons d’horreur dans la foule), véritable satrape qui avouait préférer Claude François à Stockhausen…

La salle est rapidement comble, seul le service d’ordre est basané, quelques drapeaux tricolores semblent égarés dans une voilure à dominante rouge. L’adjointe annonce fièrement que nous sommes 2500 et cela m’effraie un tantinet, moi qui ne suis pas allé dans un meeting politique depuis Juquin en 1988 ! Elle s’attarde sur la splendeur festive du renouveau socialiste, la multiplication des vélos, les cantines scolaires et l’animation culturelle obligatoire pour tous, puis passe la parole à l’Oskar (passons sur les trois films éducatifs pour attardés qui tiennent lieu d’entracte). Oskar c’est l’amitié rouge franco-allemande. Avec son bel accent teuton, il dénonce Merkozy (la salle fait houuuu), tempête contre le coup de couteau dans le dos des souverainetés populaires, cite Rosa Luxemburg et fustige les marchés jamais rassasiés auxquels il faut couper l’appétit (applaudissements nourris). Puis il annonce la création d’un fonds de développement et la tenue d’un sommet alternatif européen avant de souhaiter une belle victoire à son ami Jean-Luc auquel il cède la place. Je suis déçu, j’attendais une jam session et c’est chacun son tour.

Jean-Luc s’avance enfin, bel orateur, la fibre tribunicienne avec des éclats comme tous les éloquents, flagorneur, populiste assumé et ça c’est plutôt aimable : séduction de cette absence d’humilité du camarade qui vous parle d’égal à égal avant de vous mettre une balle dans la nuque.

Une heure durant, il va articuler son discours autour de deux axes : l’opposition à la finance et le repoussoir du Front National[1. Sur la « semi-démente », je vous renvoie à l’article de David Desgouilles qui dit les choses comme il faut les dire.]. A ce propos, il sait sur quelles terres il vient chasser, beaucoup d’ouvriers et tout particulièrement dans cette Lorraine désindustrialisée votent Le Pen, d’autant plus que l’immigration, ici, fut massive. Les anciens fiefs communistes sont tombés les uns après les autres comme les cheminées des usines. « Le rouge est de retour-la classe ouvrière est le moteur de l’Histoire ; la planification écologique-le contrôle des loyers ; 14 tranches d’impôts ; le smic à 1700 euros ; maintenir la retraite à 60 ans coûte que coûte ; relativiser la dette ; la relance de l’activité non productiviste » : autant de thèmes d’un programme syncrétique qui se balade quelque part entre le bon sens paysan et la vieille rhétorique marxiste saupoudrée d’altermondialisme (Chavez, Morales) et de morale scolaire.

Ca ne sent pas le laogai[2. Camp de « rééducation » communiste chinois.] mais la solidarité un peu factice. La ferveur du public est celle d’amateurs convaincus. Pendant ce temps, Méluche gesticule, hausse le ton, cause en clin d’œil comme-à-des-potes, fait des blagues, manie le witz et les ficelles scéniques en excellent acteur qu’il est.

« Place au Peuple-l’Humain d’abord » : le double exergue du Front de Gauche propose une synthèse non dogmatique (quoique…) de ferveur communiste, de solidarité ouvrière, de justice sociale, d’humanisme petit-bourgeois et d’autogestion qui veut ratisser large, dans une sauce sans histoire, comme si le communisme réel n’avait jamais vécu ! Ne restent que les acquis des luttes ouvrières à scander comme des mantras avec les bons mots à faire pleurer les foules en lutte: « Nous sommes les partageux », « Ici vous êtes chez les Gaulois de toutes les couleurs » histoire de réaffirmer que la gauche, la vraie, celle qui a de vrais morceaux d’ouvriers dedans, aime tout le monde et que toutes ces histoires autour de prières de rue ça n’est que de la propagande pour l’Ennemi Intérieur, le vrai, le Front national.

Tout ça me laisse une désagréable impression de bourrage de crâne réitéré. Religieusement, Mélenchon nous dit : n’ayez pas peur, communiez, vous êtes le Peuple, les républicains rouges invisibles, car dans les médias on ne voit que les « belles personnes » : ça fait froid dans le dos, non?

Il est pourtant deux points sur lesquels je l’ai trouvé non pas convaincant mais brillamment juste : primo la « hiérarchie des normes » soit la priorité de la loi sur l’accord, bonne pédagogie du refus d’une république contractuelle et corporatiste, qui hélas perdure[3. L’occasion pour lui d’évoquer on désaccord avec le camarade Hollande, le seul moment durant lequel il aura cité un de ses concurrents de gauche.]. Secundo, l’importance stratégique de la formation professionnelle. Là on sent qu’il est dans son domaine. Je me souviens d’ailleurs de l’enthousiasme d’un ami directeur de CFA, plutôt de droite, lorsqu’il avait reçu la visite de Mélenchon, alors ministre de Jospin en charge de ce secteur sinistré.

Le spectacle s’achève dans la joie-camarade, la fraternité riante en lutte contre la financiarisation, la ploutocratie américano-sioniste, non là je confonds, il n’affuble pas la loi de 1973 du nom de Rothschild comme le font hypocritement ses amis d’Attac : Mélenchon est malin et en campagne ! Revenant à ses premières amours, il cite Victor Hugo, les larmes aux yeux puis Rousseau « avec de l’argent on fait tout sauf des citoyens ».

L’Internationale retentit et toute la salle chante poing levé, j’ai presque envie de trouver cela beau, puis nous entonnons la Marseillaise que personne n’ose siffler : c’est réellement beau. Décidément, le rouge n’est pas ma couleur préférée…

Frédéric Beigbeder, faux dilettante et vrai cinéaste

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Frédéric Beigbeder, si j’en crois les critiques, débute là où finit Woody Allen. Comme ils n’ont pas toujours apprécié Midnight in Paris, l’éloge est ambigu. D’ailleurs, avec Frédéric les compliments sont toujours ambivalents : on lui reconnaît tous les dons, mais on chipote sur l’usage qu’il en fait : pas assez d’épaisseur romanesque, trop de frivolité et d’autodérision, un dilettantisme affiché sauvé par quelques formules dont on ne sait si elles sont glanées dans les agences de pub ou chez les meilleurs moralistes français.

Ce qu’on ne souligne pas, c’est que Frédéric Beigbeder est d’abord un remarquable cinéaste, bourré d’idées visuelles, soignant ses dialogues, trouvant toujours le bon tempo, dirigeant ses acteurs avec subtilité, surprenant à chaque plan le spectateur et le séduisant avec une grâce innée. Romantique ? Cynique ? Ni l’un, ni l’autre, même quand il joue sur les deux tableaux. Simplement à bonne distance, tout en donnant l’illusion qu’il se dévoile entièrement. Il a trouvé en Gaspard Proust un alter égo épatant et en Joey Starr un comparse qui emporte le morceau.

La plupart des écrivains qui se lancent dans le cinéma font des films prétentieux et ratés, ratés parce que prétentieux. Si Frédéric Beigbeder a réussi L’Amour dure trois ans, c’est parce qu’il a choisi la voie inverse : celle de la légèreté, saupoudrée d’un sentimentalisme à la Michel Legrand et d’un hommage à l’un des plus grands écrivains vivants : Paul Nizon.

Il n’a pas tourné un film nombriliste : il s’est coulé dans une forme romanesque parfaitement adaptée à ce que le cinéma français a de meilleur : le badinage amoureux, légèrement licencieux et toujours plaisant, tels qu’Eric Rohmer, hier, ou Emmanuel Mouret, aujourd’hui, le pratiquent. Avec une touche de snobisme intellectuel et parisien en plus, qui lui appartient en propre et qui n’est jamais complaisant. Il nous manquait en France un Woody Allen. Réjouissons-nous : nous l’avons enfin !

La criminologie turque gagne à être mieux connue

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La violence à l’intérieur du cercle familial, on le sait, ne cesse de croître ces dernières années en France, et les femmes et les enfants en sont, logiquement, les principales victimes. Et si pour lutter contre ce phénomène il est essentiel de le comprendre, nous pouvons annoncer de bonnes nouvelles venant de la Turquie. Un ancien haut fonctionnaire de la police turque vient de signer dans la revue professionnelle Contemporary Police Journal, un article dont le titre un peu sec ne laisse pas deviner l’immensité du contenu.

Selon Hasan Yağar, ancien chef de police et docteur en criminologie, si le nombre d’homicides de femmes par leurs époux explose en Turquie, ce n’est pas entièrement de la faute des hommes qui les commettent. Admettant volontiers que les femmes sont physiquement inférieures, l’ancien policier avance néanmoins, que le beau sexe n’est pas aussi faible qu’on le croit. Ce sont les femmes, constate-t-il, qui provoquent leurs maris les poussant ainsi à commettre l’irréparable, ce qui, souligne M. Yağar, n’est pas seulement tragique pour les femmes en question mais en même temps compromet sérieusement l’avenir des ces malheureux maris poussés à bout !

Mais, fort heureusement, le criminologue ne se limite pas à l’analyse des causes de ce fléau. Selon l’expert, un espoir existe car selon ses statistiques ces crimes, très fréquents dans les grandes villes et agglomérations urbaines, sont assez rares dans «nos beaux villages et hameaux anatoliens». On s’en doutait un peu, mais c’est maintenant une certitude : toutes les communes de plus de 3500 habitants sont nids de péchés et foyers de vices, rien n’a changé depuis Sodome et Gomorrhe. C’est au village, protégé par une tradition séculaire et une religion généreuse et bienveillante, que la femme turque s’épanouira pleinement et hors de portée des hommes colériques et violents. À condition, bien sûr, de ne pas les provoquer.

« L’Europe, maison de retraite des peuples ? »

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Photo : Annie Assouline

DB. Le malaise que vous évoquez ne tient-il pas au fait que les individus fantasment l’existence d’un État total qui les maternerait, alors qu’il est en vérité caractérisé par l’impuissance ?
À vrai dire, ce terme ne me paraît pas pertinent. Que l’État soit contesté, en butte à des oppositions, rien n’est plus vrai. Mais les choix fondamentaux sont faits : quand Nicolas Sarkozy décide de réintégrer le commandement de l’OTAN, personne ne bronche ! Regardez la façon dont les règles du jeu libérales sont entrées dans les faits depuis trente ans ! La vraie impuissance de l’État concerne l’incapacité des gouvernants de comprendre l’état du monde. Ils sont manifestement dépassés par la situation. Mais je ne sais pas si impuissance est encore le bon terme pour désigner ce désarroi intellectuel.

ÉL. Ce qui nous ramène à l’Europe. La construction européenne aurait-elle mis en musique notre désir collectif de sortir de l’Histoire ?
Disons qu’à cet égard, les mécanismes européens ont produit un effet démultiplicateur. Dès ses commencements, la construction européenne a été inspirée par une philosophie assez antipopuliste − pour employer le mot en vogue aujourd’hui. Pour les « pères fondateurs », les peuples européens étaient animés de passions chauvines et belliqueuses. Il fallait donc que des esprits supérieurs inventent un système capable de neutraliser ces sentiments funestes et de soustraire les décisions cruciales aux passions populaires. Après tout, dans le contexte de l’après-1945, ce point de vue n’était pas dénué de fondement.

ÉL. On n’en est plus là, même si certains dénoncent une volonté d’hégémonie allemande qui s’appuierait sur la monnaie et l’économie plutôt que sur les panzerdivisions.
De fait, le contexte a changé, mais la construction européenne est restée sur les mêmes rails antipopulistes, donnant naissance à une machine de gouvernement qui présente un double avantage pour les gouvernants et les élites sociales. D’une part, la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) et la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) organisent une régulation par le droit, fondée sur des valeurs considérées par ces élites comme universelles et indiscutables. D’autre part, les conférences intergouvernementales permettent aux gouvernants de s’affranchir des contraintes de la vie politique nationale en s’abritant derrière les nécessités supérieures des compromis européens.[access capability= »lire_inedits »]

ÉL. En somme, l’Europe permet aux élus de se délivrer de la plaie que sont les électeurs ?
Exactement ! La construction européenne est une machine à neutraliser politiquement les peuples, et peut-être sera-t-elle in fine leur maison de retraite. Récusant la souveraineté du peuple au nom de la défense des libertés, elle pousse à leurs ultimes conséquences la logique de la dépossession et le désemboîtement de la démocratie classique. Le message adressé aux citoyens est clair : « Dormez, bonnes gens. Conduisez vos vies comme vous voulez sans plus de frontières pour vous entraver. Les choses sérieuses, c’est notre affaire. »

ÉL. En supposant que le projet européen soit, comme vous l’expliquez, de faire disparaître les peuples, on ne peut pas dire que « ça rentre comme dans du beurre ». Vous l’avez souvent remarqué, ce que les Français pardonnent le moins à Nicolas Sarkozy, c’est d’avoir ramené par la fenêtre le traité qu’ils avaient rejeté par référendum…
Il faut dire que, du point de vue de la philosophie de Jean Monnet, ce référendum avait été une regrettable embardée et qu’il aura fait office de piqûre de rappel. Nos gouvernants étaient convaincus que le bon peuple, envoûté par le charme magique du mot « Europe », approuverait massivement le texte ainsi que le prédisaient tous les sondages. Imaginez leur déconvenue : ils croyaient les populistes anesthésiés, neutralisés par le droit, et voilà qu’ils repointaient leur nez ! Ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Plus question de laisser les piliers de bistrot se mêler des choses sérieuses… Fin de l’intermède et retour à Jean Monnet : on concocta le traité de Lisbonne. Et sur le moment, cela passa comme une lettre à la poste ! Et pourtant, je suis convaincu que cet événement a eu dans l’inconscient collectif un retentissement aussi profond que caché. À Lisbonne, en 2007, quelque chose s’est irrémédiablement cassé. Et à mon avis, tout le problème de Sarkozy vient de là.

GM. L’important, c’est qu’on ait le choix puisqu’on peut voter pour François Hollande qui a appliqué et appliquera exactement la même politique…
C’est précisément pour cela qu’il n’est pas perçu comme une alternative. C’est le même fard, dans une autre forme.

DB. En attendant, si l’euro implose, les gouvernants ne pourront pas continuer à imposer au forceps le « toujours plus d’Europe » et encore moins à se légitimer par leur grande œuvre de paix et de prospérité. Peut-être que cela nous obligerait à refaire de la politique ?
Ce qui est certain, c’est qu’on touche aux limites de ce beau système. De fait, la crise de l’euro peut servir d’électrochoc et obliger les sociétés à sortir de leur torpeur.

ÉL. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les gouvernements veulent à tout prix l’empêcher. Mais si, comme l’a annoncé le Président, un nouveau traité était conclu sans que le peuple soit consulté, passerait-il aussi facilement que Lisbonne ?
J’en ai bien peur ! Mais tout dépendra des circonstances. Le principe de réalité peut, comme cela a été évoqué, se rappeler à nous par l’explosion de l’euro, mais encore plus sûrement par le phénomène d’appauvrissement que nous devrons nécessairement affronter, même s’il est impossible aujourd’hui d’en évaluer la durée et l’ampleur. Ce choc pourrait se révéler salutaire s’il transformait le malaise diffus et inconscient, donc d’une certaine façon névrotique, en analyse consciente et en volonté politique. On n’en est pas là. Pour l’instant, les gens sont très mal dans leur peau sans très bien savoir pourquoi, mais cela ne les a nullement incités à revenir à la politique pure et dure. D’ailleurs, tout le dispositif de la présidentielle consiste, une fois de plus, à leur dire : « Faites-nous confiance, on s’occupe de tout ! » Il ne s’agit pas de les mobiliser, mais de les rassurer.

ÉL. Ce n’est pas très réussi ! Ce que les gens entendent, pour citer Basile de Koch, c’est : « On va dans le mur, tu viens avec nous ? »
C’est bien pour cela que, cette fois-ci, les choses peuvent finir par basculer…

ÉL. Si nous devons choisir entre le pareil et le même, c’est en partie parce que le scrutin majoritaire prive de représentation politique plus d’un tiers du corps électoral. Mais ce vote « anti-système » n’est-il pas la preuve qu’une partie de la société n’accepte pas le pacte politique qui prive les citoyens de toute influence réelle ?
Attention, ce n’est pas à titre individuel que les citoyens peuvent accéder aux leviers de commande, c’est à l’intérieur d’un système politique représentatif. Qui donc les représenterait ? Les 40 % d’électeurs qui se disent exclus du jeu politique ne croient pas eux-mêmes que les gens pour qui ils votent représentent une alternative crédible. Pour les électeurs du FN, que ce parti n’ait pas de député n’est pas un drame.

DB. Pensez-vous que le vote en faveur de Marine Le Pen soit exclusivement protestataire ? Il est possible que, pour certains, elle représente réellement une alternative…
Seule la suite des événements permettra de répondre à cette question. J’aurais tendance à penser que la logique protestataire reste dominante. Marine Le Pen donne un visage aimable au vote protestataire, qu’elle déculpabilise alors qu’il était jusqu’ici plus ou moins honteux. C’est cela qui peut déboucher sur un vote de grande ampleur en sa faveur. Mais encore une fois, tout dépendra de ce qui se passera pendant la campagne.

GM. Vous ne pensez pas que le statu quo puisse durer. Mais comment les choses pourraient-elles changer de cours ?
De façon assez classique : on changera de cap quand on se sera pris le mur dont parle notre ami Basile. Vous savez, l’humanité avance toujours à reculons. Il a fallu cinquante ans pour que les bourgeois européens se résignent à l’impôt sur le revenu ! Quand les soi-disant élites auront pris la réalité en pleine face, elles se résoudront à adopter des solutions qui, aujourd’hui, leur semblent atroces.

ÉL. Par exemple ?
Il n’y a pas beaucoup de sens à vouloir anticiper des évolutions qui seront probablement improvisées dans l’urgence. Mais Sarkozy converti à la taxe Tobin, avouez que ce n’est déjà pas mal ! L’urgence viendra sans doute du front monétaire et financier. Comment cela se passera, je n’en sais rien, mais il faudra sans doute se résoudre soit à changer les règles de l’Union monétaire, soit à sortir de l’euro. Seulement, derrière, nous ne couperons pas à l’obligation de repenser tout le circuit de la création monétaire ainsi que le statut des banques. J’ai l’impression que même le dogme de l’indépendance des Banques centrales, qui était hier encore l’équivalent de l’Immaculée conception pour les catholiques est en train de vivre ses derniers jours.

ÉL. Même si le scénario devait être celui que vous décrivez, cela suffirait-il à enrayer la mutation du modèle démocratique ? Pour qu’il y ait souveraineté du peuple, il faut qu’il y ait peuple. Pouvons-nous redevenir un peuple ?
Ça, c’est une autre question. On ne redevient pas un peuple par décret. Ce n’est pas que le peuple ait disparu, d’ailleurs. Il reste une sorte de possible latent, vis-à-vis duquel les citoyens sont ambivalents. Le rapport au collectif est la grande souffrance de nos contemporains. Ils se démènent pour s’en délivrer mais, en même temps, dès qu’ils sont confrontés à son délitement, c’est-à-dire à l’impossibilité de décider quoi que ce soit collectivement, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une famille ou d’un groupe amical, ils sont pris de panique. C’est pourquoi le travail est si important, à cause du cadre rassurant qu’il fournit. Dans l’entreprise, au moins, il y a une organisation. On renâcle mais on s’y soumet parce que ça marche.

ÉL. Que les Américains persistent à être un peuple, soit. Mais les Allemands ? C’est pour se protéger de tout ce qui faisait leur « identité nationale » qu’ils ont inventé le « patriotisme constitutionnel ». Et pourtant, on dirait qu’il est plus simple d’être allemand que français…
Dans le cas allemand, l’expiation du passé continue de constituer un facteur de cohésion considérable. Une fois sortie de la détresse morale et matérielle de l’immédiat après-guerre, l’Allemagne s’est imposée un devoir d’exemplarité, non seulement en travaillant mais aussi en soumettant tout ce qui pouvait définir la germanité au règne du droit. Quant aux Américains, leur individualisme s’inscrit à l’intérieur d’un devoir historique lié au destin de l’Amérique comme la terre d’élection de la liberté. Ce sentiment d’exceptionnalité, avec tous les devoirs qui en découlent, à commencer par celui d’être responsable de soi-même, demeure là aussi un puissant facteur de cohésion. En Europe, on n’a rien compris par exemple aux difficultés d’Obama pour faire passer sa réforme de l’assurance-maladie : si elle a été combattue par une grande partie de ses bénéficiaires potentiels, c’est en raison de cette volonté de compter sur ses propres forces qui a qui fait la grandeur des États-Unis et manque si cruellement à l’Europe.

ÉL. Cela signifie-t-il que la post-démocratie a déjà triomphé en France et en Europe ou celles-ci peuvent-elles encore accoucher d’une refondation du système démocratique ?
Je ne crois pas du tout à la post-démocratie si l’on entend par là un régime qui pourrait s’installer de manière durable. La démocratie traverse une crise historique aiguë, comparable, à bien des égards, à celle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui déboucha sur la guerre de 1914-1918 et l’éruption des totalitarismes. Cela ne signifie pas que nous allons vivre des épreuves du même genre, car cette crise est à d’autres égards très différente, mais de même que les « Trente Glorieuses » surviennent après une période épouvantable, peut-être avons-nous besoin de toucher le fond pour nous ressaisir. Aujourd’hui, les Européens se complaisent massivement dans le déni du réel en feignant de croire que les individus pourraient s’épanouir en dehors de tout collectif. Ce n’est plus l’adhésion à des visions délirantes du futur, mais c’est une représentation tout aussi folle de ce que peut être le fonctionnement d’une société. Il va falloir atterrir, et sans pilote ! Avec beaucoup de casse ou sans trop de casse, il va falloir retrouver le sol ferme d’un fonctionnement démocratique digne de ce nom.[/access]

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Zahia, égérie des démondialisateurs ?

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Le Made in France, notre glorieuse industrie et notre commerce extérieur viennent de se trouver une nouvelle représentante flamboyante. Ne cherchez pas une ingénieur géniale de chez Airbus, un grand chef étoilé, une chercheuse en physique nucléaire ou la patronne d’une aciérie qui résiste au dumping social. Non, non, non. Il s’agit de Zahia. Oui, « l’ex-prostituée », comme elle est présentée par les chaînes d’info en continu, serait le fer de lance du Made in France. Pas par ses qualités d’exportatrice de son savoir faire ancestral, mais comme designeuse d’une ligne de lingerie « sexy et glamour », « avec des tenues d’intérieur légères et raffinées. »

La jeune personne, qui fêtera cette année ses 20 ans est soutenue par Karl Lagerfeld, qui se fout qu’elle ait été pute, avec cette justification magistrale : « Coco Chanel a commencé comment à votre avis ? »

Surtout, l’entreprise est appuyée par un fonds d’investissement asiatique qui voit en elle une « créatrice prometteuse et un symbole du made in France », sic. Ah, les petites femmes de Paris, le champagne, les sacs à mains, les corsets en soie et les mules à pompon. Elle est jolie la France qui gagne. Et on ne peut s’empêcher de rapprocher cet événement d’un autre qui a tourneboulé un de nos week-ends, l’arrivée en France de deux pandas géants prêtés par la Chine. Joliment baptisés Yuan Zi et Huan Huan, Rondouillard et Joyeuse. A mon avis on aurait plutôt dû les baptiser Zahia et Vuitton, vu nos rapports avec les économies asiatiques, ç’eût été plus logique.

Ah ça ira, ça ira, ça ira, les financiers à la lanterne !

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Photo : bfmbusiness.com

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pierre Haski débattent du discours de François Hollande sur la finance.

Au Bourget, le 22 janvier 2012, tout comme à Paris le 11 novembre 1630, la journée des dupes tombait un dimanche… Cette fois, les premiers à être pris pour des dupes sont l’ensemble des Français à qui François Hollande affirmait sans broncher « La gauche, je l’ai dirigée avec Lionel Jospin, quand nous gouvernions ensemble le pays avec honneur et j’en revendique les avancées. » Ainsi apprend-t-on que quand on croyait naïvement être gouvernés entre 1997 et 2002 par Chirac à l’Elysée et Jospin à Matignon, c’est en réalité François Hollande qui dirigeait le pays depuis Solferino. On savait que de toutes les critiques celle qui a le plus touché Hollande concerne son manque total d’expérience gouvernementale, mais en poussant la contrevérité jusqu’au ridicule le candidat la crédibilise plus que jamais.

Dans le même registre comique, on peut relever une autre perle : doubler le plafond du livret A. À votre avis, qui en profitera ? Qui détient déjà des Livrets A affichant 15 300 euros au compteur et qui est en mesure de doubler la mise ? Eh bien, ces happy few se voient promettre un nouveau cadeau fiscal, « la niche Hollande » qui leur permettra d’échapper à l’impôt sur 15 300 euros de plus ! Ça, c’est du social !
Mais ceux que le candidat Hollande prend vraiment pour des, disons le gentiment, simples d’esprits, sont ses propres partisans et plus généralement ce qu’on appelle le peuple de gauche. Comme l’a signalé fort à propos Serge July lundi soir chez Yves Calvi, sans rien redistribuer, sans rien promettre aux chômeurs ni aux précaires, sans proposer autre chose que d’être une version sans Rolex de Nicolas Sarkozy, le candidat socialiste a enflammé la salle avec les formules les plus creuses du vocabulaire de la gauche. En réalité, il a fait bien pire : il a sciemment flatté les plus viles passions – la jalousie, la haine et la chasse aux boucs émissaires.

Il a d’abord arrosé son public de mots clés évoquant la Révolution. Avec le mot « égalité » répété 39 fois, Hollande a planté le décor. La liberté, quant à elle, a eu droit seulement à 7 occurrences. Voilà qui démontre la véritable hiérarchie des valeurs d’un homme réduisant sournoisement ce qui peut être une noble aspiration à sa plus triste dimension : l’envie. Cela fait, le candidat fait entrer l’accusé, que dis-je, le condamné sans jugement : la finance. L’Ennemi par excellence est, selon ses propres termes, « sans nom, sans visage, sans parti », mais celui qui « pourtant [nous] gouverne » et qui a pris le contrôle de nos vies. Pour donner tout de même un petit indice à ceux qui envisagent de partir à la chasse, Hollande désigne les « 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. » Pour le candidat socialiste qui n’hésite pas à évoquer la nuit du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, cela ne fait pas de doute : « la finance » du discours du Bourget n’est autre que la version 2.0 des « Aristos» , ce groupe à contours flous qui accueillait pendant quelques tristes années les ennemis des sans-culottes, quelles que soient leur naissance et leur fortune…

Pour quelqu’un qui ne cesse d’accuser son adversaire de diviser les Français, c’est fort de café de désigner à la vindicte populaire non plus 200 familles, comme au temps du Front Populaire, mais 200 000 (soit grosso modo ce fameux 1% des ménages parasites). Va-t-on demander à son voisin s’il en est, avant de savoir si on doit ou non continuer à lui dire bonjour ?

Et puis, soyons francs : « la finance », ça ne veut rien dire et ce flou prémédité cache, comme disait la grand-mère de Martine Aubry, un loup. Désigner un ennemi imaginaire et indéfini permet de masquer sa complicité avec le véritable adversaire. Car si ce qu’Hollande appelle « la finance » a pris les dimensions qu’il lui attribue c’est d’abord parce que tous nos gouvernements (y compris quand François Hollande, assisté par Jospin et Chirac, était au pouvoir…) ont décidé d’interdire aux banques centrales de leurs prêter de l’argent à taux d’intérêt raisonné ! C’est le principe- érigé en article de foi- selon lequel les déficits publics doivent être financés par les marchés qui a permis les dérives d’un système pourtant essentiel. Mais là-dessus pas un mot. Pas un mot sur la BCE ni sur l’Euro, pas une proposition pour priver d’oxygène les pires dérives financières.
On comprend mieux, à ce tarif, l’insistance de François à tacler l’homme en face de lui, et surtout l’homme. Parce que le discours hollandiste est non seulement flou, mais il n’est même pas original… Le candidat copie le président actuel qui, pas plus tard que jeudi dernier, lors de ses vœux au monde économique, attribuait la responsabilité de la crise à un seul coupable, « le dérèglement de la finance », en avançant d’ailleurs les mêmes non-solutions que son adversaire socialiste.

On pourrait comprendre, à la rigueur, que nos deux prétendants pillent réciproquement leurs programmes sur ce qu’ils ont de meilleur. Mais qu’ils se pastichent l’un l’autre pour fustiger un ennemi fantasmé contre lequel ils ne peuvent ni ne veulent agir n’est pas de bon augure.

Hollande : le catalogue qu’on redoute ?

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La Crise.

C’est parti mon kiki pour le catalogue des propositions de François Hollande 2012. Autant le dire, je n’ai pas encore tout disséqué dans le détail. Je me suis contentée de lire dans Le Parisien de ce matin l’exclusivité du dévoilement du programme du candidat socialiste.

Première chose, voir ça en une du Parisien – quotidien autoproclamé populaire et de proximité – révèle une chose : la gauche souhaite vraiment renouer avec les classes populaires. Pas juste avec des slogans comme lors du discours du candidat au Bourget dimanche dernier.

Et puis j’ai regardé la liste, et une grande perplexité s’est saisie de moi au comptoir de mon bistrot habituel. A qui parle vraiment le programme socialiste ? A quels électeurs, pour dessiner quelle France ?

D’un côté, on parle revalorisation des allocations, sanction pour les villes qui n’ont pas assez de logements sociaux. De l’autre, on va taper sur les plus riches à coup de tranche d’impôts supplémentaires (je n’y vois pas d’inconvénients) ou sur les banques. On sanctuarise les PME, on achève les vilaines multinationales qui ne payent pas d’impôts sur les sociétés. C’est toujours séduisant.

Mais il y a comme un trou noir intersidéral entre les deux maillons de la chaîne. Un trou noir qu’on peut appeler les classes moyennes, ou populaires supérieures, enfin les Français moyens. Ceux qui gagnent entre une fois, deux fois le smic ou un peu plus, vivent en province et ne demandent rien. Ceux qui ne vont pas voir leur député quand ils ont un problème de maison de retraite pour leurs vieux parents, ni ne font jouer des hypothétiques pistons à l’inspection d’académie quand leur gosse déconne à l’école. On pourra m’opposer sans doute que ces gens-là n’existent que dans ma mémoire de française moyenne provinciale. Mais il se trouve que j’en connais – et beaucoup. Qui voteront peut-être à gauche, ou ne voteront pas. Parce que la rénovation urbaine, ou l’allocation rentrée scolaire, ils s’en foutent. Et que les banques, ils veulent bien qu’on les tape, mais que ça ne change pas le prix du caddie au Leclerc du coin le samedi.

Je ne sais pas si on peut leur parler pendant une campagne présidentielle. Je crois que Sarkozy avait réussi avec son « travailler plus pour gagner plus », qui ne veut plus rien dire quand on gagne 1200 euros et qu’on doit faire un plein d’essence à 78 euros toutes les semaines pour aller « gagner plus ». Je ne suis pas sûre que tout le monde ait voté à droite pour autant, mais ça donnait un élan, un signe qu’on soit d’accord ou pas.

Aujourd’hui, François Hollande peut avoir la main pour remettre un certain nombre de valeurs en balance et promettre à ces catégories qui font la France que ça devrait aller mieux demain. Moyennant quoi, on vend des allocs et de l’ISF. Les pauvres d’un côté, les bobos de l’autre… Et surtout qu’on ne touche pas à l’Europe de Jacques Delors. La Sainte Union Européenne qui va tout régler, assurer la prospérité et la sécurité de tous en cinq ans, là où elle n’a pas pu faire grand chose – restons polie – en plus de vingt-cinq années. Il suffira de négocier des nouveaux traités, des nouveaux accords avec l’Allemagne. Pas un mot non plus sur la mondialisation, qui se résume à une asymétrie du commerce mondial en défaveur de cette zone soi-disant favorisée qu’est l’Europe de l’Ouest.

Ce qui est somme toute assez paradoxal quand, dans le même temps, on envoie Montebourg parler réindustrialisation, fermetures d’usines, protectionnisme et made in France partout dans le pays. La démondialisation, cette arme électorale à destination du Français moyen se retrouve engloutie, dans le Blédina programmatique du candidat socialiste. Par charité, je ne reviens même pas sur le vote des étrangers aux élections locales, le mariage et l’adoption gay, ou la décentralisation avec une étape supplémentaire, qui pourraient être soutenables si par ailleurs le minimum syndical était assuré.

On me dira, tout s’amende, se corrige, se règle en fonction des circonstances et des mises en garde des uns ou des autres. Malheureusement, ou heureusement pour les socialistes, le bon air du sommet des sondages permet de dire des conneries à longueur de journée sans trop se poser de questions.

Mais faîtes gaffe, néanmoins, mes chers amis experts socialistes qui avez fait l’ENA quand la culture générale n’était pas encore un gros mot à Sciences Po. Souvenez-vous de la roche Tarpéienne, du Capitole et toussa toussa…

Avec Pierre Lellouche, l’UMP a trouvé son Stéphane Hessel

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Connaissez-vous Pierre Lellouche ? Le secrétaire d’Etat au déficit du commerce extérieur vient de sortir de l’anonymat dans lequel il s’est injustement confiné depuis trop longtemps.

Pour ce faire, il s’est essayé, lui aussi,  au rôle du porte-flingues de la Sarkozie. Pleine de créativité, sa dernière sortie donne : « Marine Le Pen, Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon utilisent des propos des années 30, voire de Vichy ».

Oui, vous avez bien lu. La bande des trois démondialisateurs est responsable de tous les maux de la France qui, comme RESF ne cesse de le rappeler avec la vigilance nécessaire, reste engluée dans ses vieux démons des années 1940. Méluche, Nono et Marine n’ont pas seulement le tort de remettre en cause le libre-échange mondial, dont M. Lellouche constate les vertus au quotidien tant les chiffres du commerce français laissent admiratifs.

Des vichystes, donc. Des salauds en puissance qui n’attendraient que leur arrivée au pouvoir pour suspendre la Constitution, avec tous les sacrifices sociaux et humains que cela inclut. Car en plus des rafles, omniprésentes dans l’imaginaire sans-papiériste, le régime de Vichy s’est aussi singularisé par un anti-syndicalisme féroce et un sens du social pour le moins modeste.

On saura gré à Pierre Lellouche de nous avoir alerté sur ce grand danger à nos portes. Pour que l’on ne nous accuse pas de flagornerie excessive à son égard, concédons  toutefois qu’un gouvernement antisocial qui manie la politique du verbe pour dissimuler ses propres turpitudes, ça le connaît…

« L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous »

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Photo : Annie Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Élisabeth Lévy. Depuis trois décennies, au gré des traités européens, nos gouvernants cèdent des fractions de la souveraineté nationale, installant en France ce que vous avez qualifié de « sentiment de dépossession ». En prime, ils font la danse des sept voiles devant les agences de notation. En somme, après avoir renoncé au pouvoir d’agir sur les choses, nos gouvernants se battent le dos au mur pour en recouvrer une parcelle. Sommes-nous arrivés à l’épuisement du modèle démocratique ?
Marcel Gauchet. Tout dépend de ce que l’on entend par « démocratie ». Si elle se définit par les libertés individuelles, on peut soutenir très légitimement, au regard de l’expérience historique, qu’il n’y a jamais eu autant de démocratie. Quand on interroge des jeunes gens, c’est d’ailleurs la seule chose qui leur paraisse avoir un sens : on est en démocratie si on est libre de faire ce qu’on veut. Sommes-nous écoutés par la police politique au moment où nous tenons de si mauvais propos ? Risquons-nous d’être embastillés pour mal-pensance ? Évidemment non. Jamais la liberté de « faire ce qu’on veut » n’a été aussi grande pour les individus. Si on définit la démocratie par l’indépendance privée, alors nous sommes plus que jamais en démocratie.

ÉL. À l’évidence, vous ne vous contentez pas de cette définition…
Cette définition est tellement partielle qu’elle en est fausse. La prédominance des libertés individuelles, qui est l’une des dimensions de la démocratie, a fini par occulter la deuxième dimension au point de l’avoir rendue presque incompréhensible pour une grande partie de la population. Étymologiquement − inutile de faire le pédant −, la démocratie, c’est le « pouvoir du peuple » en termes modernes, la souveraineté du peuple, la souveraineté de la nation.[access capability= »lire_inedits »] C’est cette conception ancienne qui, pour le dire très sommairement, désigne la capacité d’une collectivité politique à déterminer ses grandes orientations, qui semble se diluer, en tout cas en Europe. C’est en effet l’Europe qui, sortant de l’espace démocratique traditionnel, invente un nouvel esprit des démocraties, à base de désinsertion de l’indépendance personnelle de toute communauté politique.

Gil Mihaely. Qu’est-ce qui fonde cet « esprit démocratique » si ce n’est plus le fait que la souveraineté appartient au peuple, quand bien même il l’exercerait par la voix de ses représentants ?
Je dirais qu’un nouveau compromis s’est instauré entre gouvernants et gouvernés : comme individus, ceux-ci jouissent de libertés maximales, la puissance publique leur garantissant de surcroît une certaine sécurité avec l’assurance-chômage, l’assurance-vieillesse ou le RMI, en échange de quoi les gouvernants déterminent les options fondamentales sans rien demander à personne : circulez, cela ne vous regarde pas !

ÉL. En somme, nous aurions troqué nos prérogatives de citoyens contre des allocs ?
Je dirais les choses différemment. Le credo de ces démocraties d’un type nouveau, c’est : « Occupe-toi de toi ! » Le phénomène historiquement inédit, c’est que, dans nos sociétés, la vie privée est le seul horizon spontané des gens. Le reste relève des élites. Le retour même du mot « élite » avec, là encore, un sens totalement nouveau, est d’ailleurs très significatif : il désigne les couches sociales qui sont supposées savoir ce qu’il faut faire en matière de cadre collectif, au nom d’une compétence d’ordre technique. Ce partage des tâches repose implicitement sur l’idée qu’il y a accord sur les fins : le but du jeu est de devenir plus riche, à charge pour les élites de mettre en œuvre les moyens adaptés, étant entendu qu’elles sont les mieux placées pour penser ce qui favorisera l’accroissement global de la richesse. Il peut y avoir, entre majorité et opposition par exemple, discussion sur les moyens, pas sur les objectifs ultimes : raison pour laquelle nous avons le sentiment, largement fondé, qu’il n’y pas de vrai choix.

GM. Si je comprends bien, ce n’est pas la servitude volontaire, mais l’irresponsabilité volontaire ?
Il est indéniable que cette espèce de dépolitisation complète de la démocratie n’a pu avoir lieu qu’avec un large consentement des populations. Certes, les populations ne se montrent pas particulièrement enthousiastes parce qu’elles craignent que les choix des dirigeants ne soient pas aussi éclairés qu’il le faudrait pour parvenir à l’efficacité économique qui leur garantirait les retombées qu’elles attendent. Mais dans l’ensemble, elles s’en accommodent assez bien. Dans un pays comme le nôtre, où 60 % des revenus distribués sont des revenus de transfert, ce que veulent les gens, c’est être sûrs que leur compte en banque sera crédité en fin de mois.

ÉL. D’accord, mais alors, où est le problème ? À ce que je sache, et malgré les braillements indignés dénonçant le supposé abandon du merveilleux « modèle social français », elles sont payées, non ?
Eh bien justement, ce qui est intéressant, c’est qu’il y a un problème. Même s’ils ne le formulent pas en ces termes, les gens sentent que le sens politique initial, et sans doute fondamental, de la démocratie s’est totalement perdu dans le mouvement d’émancipation des individus, autrement dit que la sécurité matérielle partagée ne suffit pas à construire une collectivité. Pour idéale qu’elle soit, cette liberté privée, qui ne donne aucune espèce de pouvoir sur la chose publique, suscite en effet un sentiment de perplexité, voire d’angoisse. De fait, cette liberté ne veut pas dire grand-chose. Mais en même temps, cet évidement interne de la démocratie sur le plan politique est une réalité solidement installée. Et c’est cette réalité qui est au cœur de la construction européenne.

ÉL. Nous reviendrons sur la question européenne. Peut-être y a-t-il, comme vous le sous-entendez, le sentiment diffus d’avoir perdu quelque chose de précieux en acceptant le « deal démocratique » tel que vous l’avez défini. Mais le malaise ne vient-il pas plus prosaïquement du fait que ça ne marche pas ?
Si on confie les manettes à un groupe spécifique, encore faut-il qu’il puisse les actionner. Aujourd’hui, le problème n’est pas qu’il n’y ait personne aux commandes, mais que les commandes ne répondent plus.
D’une part, il est vrai que les gouvernants n’ont plus tout à fait accès aux commandes ; d’autre part, et c’est la nouveauté de la période historique où nous nous trouvons, ils ne cessent, pardonnez-moi l’expression, de faire des conneries. Seulement, pour que le « deal » entre les élites et la base puisse fonctionner, il faut que les élites − au-delà des quelques indélicatesses qu’elles seraient conduites à commettre −, soient vaguement compétentes. Lorsque l’impression s’installe qu’elles sont, ces élites, composées de nuls portés vers des choix désastreux et tendant à persévérer dans l’erreur avec une constance remarquable, on cesse de leur faire confiance. Or, la confiance est l’ingrédient fondamental de cette espèce de nouveau pacte social − comme d’ailleurs de tout pacte social. Ce qui rendait le marché acceptable, c’est qu’il était « gagnant/gagnant » : in fine, le système était perçu comme fonctionnant peu ou prou de manière avantageuse pour tout le monde, même s’il était plus avantageux pour certains que pour d’autres. À partir du moment où on disposait d’une incroyable capacité de réponse sociale, et où, en conséquence, on ne laissait tomber à peu près personne, un certain niveau d’inégalités paraissait acceptable. Dès lors que ce n’est plus vrai, ou moins vrai, on revient à la case départ : d’où la nécessité d’inventer un nouveau pacte social.

ÉL. Tout d’abord, vous avez dit vous-même qu’en France, 60 % des revenus provenaient de transferts. Que l’État-Providence soit moins prodigue est un fait, mais il a encore de beaux restes ! D’autre part, vous semblez faire peu de cas de ces libertés individuelles devenues l’alpha et l’oméga de la démocratie. La « paisible jouissance de l’indépendance privée », dont parle Benjamin Constant, n’est-elle pas une merveilleuse conquête à laquelle vous et moi ne renoncerions pour rien au monde ?
Évidemment ! Ce que je veux juste souligner, c’est que l’accroissement indéfini de ces libertés ne saurait être le seul objectif de la société politique. Est-ce que cette formidable liberté d’aller et de venir, de dire et de jouir, voire de s’affranchir des contraintes morales, a du sens quand par ailleurs vous ne pouvez agir sur rien de ce qui façonne votre environnement ? Dans un régime communiste, la moindre parole pouvait vous faire coller au mur. Cela voulait au moins dire qu’elle avait une portée. Nous, nous pouvons dire tout ce que nous voulons, mais cela n’a aucune conséquence ! C’est ce phénomène que j’appelle « dépossession ». Certes, l’horizon personnel de chacun est dégagé de toute contrainte mais, en même temps, personne n’a la moindre influence sur le monde dans lequel il vit, y compris sur ce qui commande sa vie quotidienne : qu’il s’agisse du travail, de l’urbanisme, des règles qui régissent les relations sociales, on ne peut rien faire. Et il y a une logique implacable là derrière : si je suis libre, les autres le sont aussi. L’indépendance de chacun, c’est l’impuissance de tous.

Daoud Boughezala. Dans ces conditions, faut-il espérer − ou craindre − un « Printemps français/européen » ?
Non. Il n’y a rien de tel à l’horizon. De la protestation, du vacarme, du tumulte, oui, tant que vous voulez, du soulèvement, non. Si chacun a droit à son quart d’heure d’indignation, comme à son quart d’heure de célébrité, la période que nous vivons se caractérise moins par la révolte que par le malaise ou l’incertitude. Quelque chose ne va pas sans qu’on sache très bien quoi. Pour se soulever, il faut deux choses : une idée claire de ce qu’on refuse et une idée claire de ce qu’on veut. Or les deux manquent. Difficile de se rebeller contre quelque chose dont la contrainte est mal identifiable. Certes, il y a une cage, mais elle est confortable et dorée.

ÉL. De moins en moins malgré tout…
En tout cas, les maîtres sont bienveillants. Car il y a des maîtres, et consentement à ce qu’il y ait des maîtres. Tout ce qui relève de l’encadrement collectif est perçu comme situé en dehors de la vie privée, autrement dit : « Cela ne me regarde pas. Je m’en remets aux professionnels. Qu’ils se débrouillent, sauf, naturellement, lorsque leurs initiatives piétinent mes plates-bandes. » L’évolution oligarchique de nos régimes est en phase avec la dépolitisation des citoyens.

GM. Cette division du travail n’est-elle pas le destin logique de sociétés de consommation composées d’importantes classes moyennes éduquées et éclairées, donc l’aboutissement des révolutions industrielles, économiques et politiques qui ont transformé l’Europe en deux siècles ?
Votre question me fait penser à la thèse de Raffaele Simone sur le « monstre doux » que serait devenu l’État démocratique dans des sociétés manquant cruellement de « damnés de la terre ». Les « forçats de la faim » vont aux « Restos du cœur », ce qui réduit quelque peu l’intensité de la lutte des classes. Reste que cette thèse ne permet pas de résoudre une contradiction criante : dans des sociétés éduquées où l’ensemble de la population bénéficie d’un niveau d’information incomparable, les gens devraient avoir l’impression qu’ils ont « le droit de la ramener ». Pourtant, c’est tout le contraire qui se passe. Voilà pourquoi nous sommes dans un moment historique particulier dont il est légitime de se demander, en effet, s’il n’est pas celui de la fin de la démocratie − en tout cas de la démocratie old school. Ce que je ne crois pas.

ÉL. Ce moment n’est-il pas plutôt l’aboutissement logique de ce que vous avez appelé la « société des individus » ?
Logique ? Drôle de logique ! Encore une fois, il y a une légère contradiction : comment peut-on être à la fois un individu autonome et un zombie qui ne sait rien de ce qui lui tombe dessus, qui ignore tout de son destin ? C’est une curieuse manière d’être un individu. Quand tout roule, cette contradiction génère simplement un vague malaise qui reste gérable, mais dès qu’une crise se profile, la tension devient difficilement supportable.

GM. J’insiste. Ces classes moyennes éduquées et surinformées sont-elles gouvernables sous quelque régime que ce soit ? Il y a consensus pour dire que rien ne va mais, quand il s’agit de savoir ce qu’il faudrait faire pour que ça aille, on a 65 millions de présidents de la République…
Ce constat n’est qu’à moitié vrai. Il y a bien une délégitimation spontanée de l’autorité, mais, si votre diagnostic était juste, les citoyens devraient être dans un état d’insurrection perpétuelle. Or, on observe au contraire une large résignation devant des mesures présentées comme techniques et indispensables.

GM. Peut-être mais, pour établir le tracé d’une route départementale, il fallait trois mois sous Napoléon III, trois ans sous la IVe République… il en faudrait trente aujourd’hui. Chacun connaît ou prétend connaître la loi, et se trouve de surcroît à deux coups de fil d’un député, d’un haut fonctionnaire ou d’un élu local…
Il est vrai que l’association des riverains est un acteur fondamental de la vie publique ! Ce que vous dites est absolument juste mais, au final, cela n’empêche pas EDF de tirer ses lignes à très haute tension ou la SNCF de construire des liaisons TGV − dans un désordre indescriptible au demeurant. Mais le plus curieux, c’est qu’il soit aussi difficile de réaliser une autoroute et aussi facile de créer une Banque centrale européenne : là, personne ne moufte ![/access]

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Affaire du piéton : lâchons les basques de Morano !

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Lorsque quelqu’un est à la fois la cible de Stéphane Guillon et de Chantal Perrichon, l’intégriste présidente de la Ligue contre la violence routière, il devient urgent de le défendre. C’est pourquoi, une fois n’est pas coutume, je vais prendre la défense de Nadine Morano.

Alors qu’elle était le centre d’un cortège officiel, l’un de ses motards a percuté un piéton, lequel vient de sortir de l’hôpital avec un arrêt de travail de trois mois. Voici donc la ministre au centre d’une nouvelle polémique. Et notre Guillon de la moquer sur twitter, alors qu’elle n’y est absolument pour rien, puisqu’elle consultait un dossier, bien tranquillement à l’arrière de son véhicule, en train de rejoindre un avion à Villacoublay, lequel devait la transporter à Sarrebourg auprès du Premier Ministre[1. Et non dans sa ville de Toul, comme il avait été d’abord annoncé, certainement pour lui nuire.]. Et Madame Perrichon, la dame qui veut mettre des mouchards sur toutes nos autos, de fustiger l’existence même de cortèges officiels pour les ministres. C’est bien connu, un ministre est plus utile dans un embouteillage qu’au boulot.

Or, lorsqu’on lit le témoignage du jeune piéton, ce dernier n’en veut absolument à personne, ni au motard, ni évidemment à la ministre. Il n’a visiblement pas regardé, il n’a pas entendu les sirènes puisque il avait mis ses écouteurs. Il a été touché par le comportement de Nadine Morano qui s’est préoccupée de son cas et qui a eu des gestes aux antipodes de son image médiatique[2. Image dont elle est co-responsable avec les médias, dois-je préciser.]. Et il ne lui en veut pas du tout. Bref, c’est visiblement un type bien, qui se sent lui-même responsable de ce qui lui arrive, et ne cédera donc à aucune « envie de pénal » (P. Muray), à contre-courant des moeurs de notre époque.

C’est pourquoi ce jeune homme nous donne une leçon de vie. Il en donne une à Guillon, à Perrichon, aux sociétés d’assurances, tous ceux qui profitent de cette judiciarisation folle et ceux qui n’ont pour obsession que de faire payer l’autre. Mais il en donne une aussi à Nadine Morano, qui pourra méditer sur cette attitude, elle qui a le papier bleu plutôt facile, aussi bien avec les journalistes qu’en face des citoyens lambda.

Recherche vote ouvrier désespérément

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Photo : pierre-alain dorange

Metz et Gandrange sont devenues depuis peu le centre du monde. Marine y débuta sa campagne, Nicolas vint y présenter ses vœux, François y était, Corinne y passa plus discrètement et voici que Jean-Luc investit le Palais des Sports flanqué de son alter-ego d’outre-Sarre Oskar Lafontaine. Metz et Gandrange sont les étapes obligées du candidat en tant que lieux paradigmatiques des promesses sarkozyennes non tenues, de l’hémorragie militaire à l’aciérie bientôt mangée par la rouille.

C’est une adjointe au maire socialiste de Metz qui vient introduire le meeting, se félicitant au passage du bonheur radieux qui remplace la torpeur livide ayant enserré la malheureuse ville durant les 36 années du règne d’un minotier de droite (frissons d’horreur dans la foule), véritable satrape qui avouait préférer Claude François à Stockhausen…

La salle est rapidement comble, seul le service d’ordre est basané, quelques drapeaux tricolores semblent égarés dans une voilure à dominante rouge. L’adjointe annonce fièrement que nous sommes 2500 et cela m’effraie un tantinet, moi qui ne suis pas allé dans un meeting politique depuis Juquin en 1988 ! Elle s’attarde sur la splendeur festive du renouveau socialiste, la multiplication des vélos, les cantines scolaires et l’animation culturelle obligatoire pour tous, puis passe la parole à l’Oskar (passons sur les trois films éducatifs pour attardés qui tiennent lieu d’entracte). Oskar c’est l’amitié rouge franco-allemande. Avec son bel accent teuton, il dénonce Merkozy (la salle fait houuuu), tempête contre le coup de couteau dans le dos des souverainetés populaires, cite Rosa Luxemburg et fustige les marchés jamais rassasiés auxquels il faut couper l’appétit (applaudissements nourris). Puis il annonce la création d’un fonds de développement et la tenue d’un sommet alternatif européen avant de souhaiter une belle victoire à son ami Jean-Luc auquel il cède la place. Je suis déçu, j’attendais une jam session et c’est chacun son tour.

Jean-Luc s’avance enfin, bel orateur, la fibre tribunicienne avec des éclats comme tous les éloquents, flagorneur, populiste assumé et ça c’est plutôt aimable : séduction de cette absence d’humilité du camarade qui vous parle d’égal à égal avant de vous mettre une balle dans la nuque.

Une heure durant, il va articuler son discours autour de deux axes : l’opposition à la finance et le repoussoir du Front National[1. Sur la « semi-démente », je vous renvoie à l’article de David Desgouilles qui dit les choses comme il faut les dire.]. A ce propos, il sait sur quelles terres il vient chasser, beaucoup d’ouvriers et tout particulièrement dans cette Lorraine désindustrialisée votent Le Pen, d’autant plus que l’immigration, ici, fut massive. Les anciens fiefs communistes sont tombés les uns après les autres comme les cheminées des usines. « Le rouge est de retour-la classe ouvrière est le moteur de l’Histoire ; la planification écologique-le contrôle des loyers ; 14 tranches d’impôts ; le smic à 1700 euros ; maintenir la retraite à 60 ans coûte que coûte ; relativiser la dette ; la relance de l’activité non productiviste » : autant de thèmes d’un programme syncrétique qui se balade quelque part entre le bon sens paysan et la vieille rhétorique marxiste saupoudrée d’altermondialisme (Chavez, Morales) et de morale scolaire.

Ca ne sent pas le laogai[2. Camp de « rééducation » communiste chinois.] mais la solidarité un peu factice. La ferveur du public est celle d’amateurs convaincus. Pendant ce temps, Méluche gesticule, hausse le ton, cause en clin d’œil comme-à-des-potes, fait des blagues, manie le witz et les ficelles scéniques en excellent acteur qu’il est.

« Place au Peuple-l’Humain d’abord » : le double exergue du Front de Gauche propose une synthèse non dogmatique (quoique…) de ferveur communiste, de solidarité ouvrière, de justice sociale, d’humanisme petit-bourgeois et d’autogestion qui veut ratisser large, dans une sauce sans histoire, comme si le communisme réel n’avait jamais vécu ! Ne restent que les acquis des luttes ouvrières à scander comme des mantras avec les bons mots à faire pleurer les foules en lutte: « Nous sommes les partageux », « Ici vous êtes chez les Gaulois de toutes les couleurs » histoire de réaffirmer que la gauche, la vraie, celle qui a de vrais morceaux d’ouvriers dedans, aime tout le monde et que toutes ces histoires autour de prières de rue ça n’est que de la propagande pour l’Ennemi Intérieur, le vrai, le Front national.

Tout ça me laisse une désagréable impression de bourrage de crâne réitéré. Religieusement, Mélenchon nous dit : n’ayez pas peur, communiez, vous êtes le Peuple, les républicains rouges invisibles, car dans les médias on ne voit que les « belles personnes » : ça fait froid dans le dos, non?

Il est pourtant deux points sur lesquels je l’ai trouvé non pas convaincant mais brillamment juste : primo la « hiérarchie des normes » soit la priorité de la loi sur l’accord, bonne pédagogie du refus d’une république contractuelle et corporatiste, qui hélas perdure[3. L’occasion pour lui d’évoquer on désaccord avec le camarade Hollande, le seul moment durant lequel il aura cité un de ses concurrents de gauche.]. Secundo, l’importance stratégique de la formation professionnelle. Là on sent qu’il est dans son domaine. Je me souviens d’ailleurs de l’enthousiasme d’un ami directeur de CFA, plutôt de droite, lorsqu’il avait reçu la visite de Mélenchon, alors ministre de Jospin en charge de ce secteur sinistré.

Le spectacle s’achève dans la joie-camarade, la fraternité riante en lutte contre la financiarisation, la ploutocratie américano-sioniste, non là je confonds, il n’affuble pas la loi de 1973 du nom de Rothschild comme le font hypocritement ses amis d’Attac : Mélenchon est malin et en campagne ! Revenant à ses premières amours, il cite Victor Hugo, les larmes aux yeux puis Rousseau « avec de l’argent on fait tout sauf des citoyens ».

L’Internationale retentit et toute la salle chante poing levé, j’ai presque envie de trouver cela beau, puis nous entonnons la Marseillaise que personne n’ose siffler : c’est réellement beau. Décidément, le rouge n’est pas ma couleur préférée…

Frédéric Beigbeder, faux dilettante et vrai cinéaste

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Frédéric Beigbeder, si j’en crois les critiques, débute là où finit Woody Allen. Comme ils n’ont pas toujours apprécié Midnight in Paris, l’éloge est ambigu. D’ailleurs, avec Frédéric les compliments sont toujours ambivalents : on lui reconnaît tous les dons, mais on chipote sur l’usage qu’il en fait : pas assez d’épaisseur romanesque, trop de frivolité et d’autodérision, un dilettantisme affiché sauvé par quelques formules dont on ne sait si elles sont glanées dans les agences de pub ou chez les meilleurs moralistes français.

Ce qu’on ne souligne pas, c’est que Frédéric Beigbeder est d’abord un remarquable cinéaste, bourré d’idées visuelles, soignant ses dialogues, trouvant toujours le bon tempo, dirigeant ses acteurs avec subtilité, surprenant à chaque plan le spectateur et le séduisant avec une grâce innée. Romantique ? Cynique ? Ni l’un, ni l’autre, même quand il joue sur les deux tableaux. Simplement à bonne distance, tout en donnant l’illusion qu’il se dévoile entièrement. Il a trouvé en Gaspard Proust un alter égo épatant et en Joey Starr un comparse qui emporte le morceau.

La plupart des écrivains qui se lancent dans le cinéma font des films prétentieux et ratés, ratés parce que prétentieux. Si Frédéric Beigbeder a réussi L’Amour dure trois ans, c’est parce qu’il a choisi la voie inverse : celle de la légèreté, saupoudrée d’un sentimentalisme à la Michel Legrand et d’un hommage à l’un des plus grands écrivains vivants : Paul Nizon.

Il n’a pas tourné un film nombriliste : il s’est coulé dans une forme romanesque parfaitement adaptée à ce que le cinéma français a de meilleur : le badinage amoureux, légèrement licencieux et toujours plaisant, tels qu’Eric Rohmer, hier, ou Emmanuel Mouret, aujourd’hui, le pratiquent. Avec une touche de snobisme intellectuel et parisien en plus, qui lui appartient en propre et qui n’est jamais complaisant. Il nous manquait en France un Woody Allen. Réjouissons-nous : nous l’avons enfin !