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Mariage gay : le nouvel ordre moral

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Les yeux humides de bons sentiments, le gouvernement veut faire passer pour un progrès le mariage sans distinction de sexe, reléguant dans les oubliettes les notions forcément réactionnaires de père et de mère au profit du « parent ».

Il se trouve que je suis homosexuel et totalement opposé à réforme. J’aurai bientôt cinquante ans. Un âge canonique aux yeux du jeunisme triomphant, qui me fera jeter dans les rebuts de la modernité par les nervis du militantisme gay. Je ne participe pas aux Gay Prides, par aversion envers leur communautarisme moutonnier et exhibitionniste. Je trouve fasciste l’intimidation communautariste selon laquelle « puisque je suis homo, je devrais penser ceci et voter cela ». Ce type de catégorisation nie ma spécificité d’être humain autonome et complexe, et utilise les mêmes méthodes que, mettons, les salafistes envers les musulmans respectueux de la laïcité.

Ce dont je suis fier, ce n’est pas d’être égal aux autres, c’est précisément de ma singularité, au sein de laquelle j’ai appris à grandir, à devenir adulte. Comment peut-on à la fois être fier de sa différence tout en la niant l’instant d’après par passion de l’égalité ? En me forçant à entrer dans un cadre ontologique indifférencié, la loi sur le mariage homosexuel me fait violence. Je me sens floué, volé dans ma différence, violé dans mon histoire, nié dans mon combat pour l’assumer et pour imposer le respect.

Et puis, je trouve suspecte cette sacralisation du couple comme l’horizon ultime de la modernité et du bonheur sur terre. N’y aurait-il pas là une forme de mythologie de substitution, notre société ayant aboli toute transcendance religieuse ? À notre époque, le couple est devenu l’ultime dépassement, dans la mesure où le seul horizon pour l’homme est désormais le bonheur ici et maintenant. Mais puisque le mariage sera bientôt ouvert à tous, une injonction pèsera sur les épaules des célibataires, comme au bon vieux dix-neuvième siècle. S’ils ne se casent pas, ils feront partie des castes inférieures, en tant que losers du bonheur obligatoire. Que deviendront les figures réfractaires à ce bonheur conformiste et petit-bourgeois ? Seront-elles les nouveaux parias ? Quel progrès, vraiment ! Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le mariage change de nature aux yeux des progressistes autoproclamés. Depuis mon enfance, ils crachent sur cette institution, au nom de la liberté sexuelle et du combat contre les structures sociales traditionnelles. Au fond, ils n’ont pas changé : plutôt que d’abolir le mariage, ils le tuent en le dénaturant.

Derrière cette passion égalitaire et indifférenciatrice, in fine, se dessine une idéologie qui me paraît bien plus sinistre. Celle qui organise la mort des repères structurants de notre société, au profit d’un Etat-nounou, ordonnateur de notre intimité, « parent » au-dessus de tous les parents. Mais un parent pervers, qui au lieu de faire de nous des citoyens libres, infantilise la société tout entière et s’institue alpha et omega de nos désirs, de nos vies.

Obama-Romney : Yes, we can’t !

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Romney Obama USA

Barack Obama a gagné mais, derrière les sourires et le soulagement − le vote a été serré et le suspense réel −, se cache une vérité troublante : ces quatre dernières années, et tout particulièrement ces derniers mois de campagne, n’ont pas fait de bien à la démocratie en Amérique. Des hommes providentiels triomphalement élus, des opportunistes qui auraient fait passer une girouette pour un symbole de constance, l’histoire américaine en a connus. Mais la campagne qui vient de s’achever a opposé deux figures extrêmes : Romney, le parfait « produit » politique et Barack « Hope » Obama. Or, les reniements du premier tout autant que les attentes irréalistes et inévitablement déçues suscitées par le second ont asséné des coups durs à ce qu’il y a de plus précieux dans une société démocratique : la confiance dans la classe politique et dans la possibilité du changement à travers l’action politique.[access capability= »lire_inedits »]

Côté républicain, la campagne de Mitt Romney a été tout simplement hallucinante. Il faut reconnaître que tout prétendant à l’investiture républicaine est confronté à une véritable quadrature du cercle : pour gagner les primaires, il faut séduire la frange extrémiste Tea Party et, pour avoir une chance d’accéder à la fonction suprême, le candidat doit ensuite virer vers le centre. Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts, a résolu l’équation en se livrant purement et simplement à une volte-face idéologique.
Ainsi, le partisan du droit à l’avortement (« pro-choice ») est devenu, pour les besoins de la cause présidentielle, un farouche militant « pro-life » et, alors qu’il avait été l’artisan d’une réforme de l’assurance santé − le « Romney Care » −, il s’est vu obligé de reprendre les arguments les plus farfelus de ses alliés républicains pour dénigrer l’« ObamaCare », une réforme largement inspirée par la sienne.
En clair, pour rester dans la course, Mitt Romney a renié sa plus grande réussite politique. Alors certes, se faire élire suppose de porter un message suffisamment ambigu qui plaise à plus de la moitié de l’électorat. Mais Mitt Romney est allé si loin que son propre camp ne sait même plus ce qu’il pense vraiment.

En face, avant même que Romney porte un coup sévère à la crédibilité des responsables politiques, Barack Obama avait déjà dilapidé un énorme capital d’espoir. Bien que son mandat ait été, dès le départ, hypothéqué par des attentes insensées, donc impossibles à satisfaire, la transformation de l’inévitable désillusion en amère déception relève entièrement de sa responsabilité. Elle est en effet imputable à son choix politique : la stratégie du « grand compromis national ». Ceux qui attendaient une séquence de « cent jours » dignes de Roosevelt ont assisté à d’interminables marchandages avec l’opposition républicaine. Alors que, dans un premier temps, Obama disposait d’une majorité dans les deux assemblées et jouissait d’une légitimité dont peu de présidents, avant lui, avaient pu se prévaloir, il a laissé ce formidable élan se briser en évitant la confrontation idéologique tant attendue.

Ce choix a suscité consternation et incompréhension chez les électeurs démocrates, dont une certaine Velma Hart. En septembre 2010, lors d’une émission télévisée, cette femme noire qui avait soutenu Obama en 2008 a directement pris à partie le Président par ces mots : « Je suis fatiguée de vous défendre, je suis profondément déçue. » Et il y a des millions de Velma Hart, en particulier dans cette classe moyenne noire qui s’est identifiée avec Obama et espérait que le changement,ce serait maintenant. Alors certes, Barack Obama, contrairement à Nicolas Sarkozy, a politiquement survécu à la crise. Mais peut-être devrait-il observer ce qui se passe en France pour éviter de connaître la chute brutale de François Hollande dans les sondages et dans les coeurs. En attendant, des millions d’Américains qui ont assisté à la campagne la plus chère de leur histoire pensent que, pour changer leur vie, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.[/access]

Souad Merah : Toulouse ! Ô Toulouse…

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Les propos tenus par Souad Merah, la sœur du tueur de Montauban et Toulouse, sont effroyables : elle répète trois fois sur un ton exalté qu’elle est fière, fière, fière des crimes de son frère Mohamed. Elle avoue sans la moindre honte avoir menti aux enquêteurs sur les voyages de son frère, et déclare détester les Juifs.

Ce ne sont pas là des paroles dictées par la douleur d’une sœur ravagée par la disparition de son frère. C’est le cri de haine d’une femme qui se réclame d’Oussama Ben Laden et du courant salafiste le plus extrémiste.

Le plus inquiétant, c’est qu’elle est loin d’être isolée : à Toulouse, des enseignants tirent la sonnette d’alarme. Mohamed Merah est devenu un mythe pour les jeunes musulmans des quartiers dit sensibles.
Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que certains chefs d’établissement donnent des gages à ces exaltés, par exemple en fermant les yeux sur les voiles portés par des collégiennes et des lycéennes au mépris de la loi.

A Toulouse encore, le groupe de rock Zebda, issu des mêmes quartiers et ayant atteint une notoriété nationale, fait le buzz sur internet avec une chanson, Une vie de moins, qui accuse l’armée israélienne de tirer aveuglément sur des enfants à Gaza. Zebda, qui était resté totalement silencieux lorsque des enfants juifs étaient assassinés par Merah dans leur ville, délivre ainsi un message d’approbation à tout ceux qui, aujourd’hui, en ont fait un martyr héroïque. En effet, Merah avait justifié son massacre d’enfants juifs innocents comme une vengeance de la mort d’enfants palestiniens à Gaza. Un universitaire renommé, Jean Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, s’est rendu complice de cette ignominie en écrivant les paroles de cette chanson pousse au crime.

Mais c’est le président du CRIF, Richard Prasquier, que les médias bien pensants traitent de censeur lorsqu’il s’émeut, auprès du président de France Télévisions de la diffusion de cette chanson sur France 3.

Hollande inaugure l’université populaire de l’Elysée

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Hollande presse allemagne

On peut raisonnablement parier que la « grande conférence de presse » version François Hollande aura une longévité supérieure à ce même exercice sous Nicolas Sarkozy, modèle unique inscrit dans les mémoires sous la rubrique « avec Carla, c’est du sérieux ! ».
Attendu au tournant par la meute journalistique qui s’était délectée, durant l’été et le début de l’automne, à pratiquer le « Hollande bashing » de droite ou de gauche, le président de la République s’est, de l’avis général, assez bien tiré de cette redoutable épreuve, où le locataire de l’Elysée doit éviter deux écueils : croire que l’esprit des lieux vous confère automatiquement le charisme d’un de Gaulle, ou l’habileté rhétorique d’un Mitterrand, ou penser que l’on peut se comporter dans le grand salon de l’Elysée de la même manière qu’au Fouquet’s.

C’est dans sa nature, François Hollande a préféré rechercher une voie médiane, une altitude inférieure à celle des aigles, mais plus surplombante que le rez-de-chaussée de la basse-cour politique et médiatique. Il a donc adopté la posture du prof, pas celle du « pédago » qui s’efforce d’inciter son auditoire à « construire son savoir », mais celle du bon prof d’hypokhâgne de province initiant les jeunes fraîchement émoulus d’un bac dévalorisé au raisonnement en trois parties (au lieu du modèle binaire de Sciences Po), et essayant de tempérer la gravité de son propos par des clins d’œil souriants à la méthode gaullienne consistant à répondre à des questions qui ne lui ont pas été posées.

Les quelques trois cent cinquante journalistes présents ont été mis dans la position d’élèves prêts à chahuter dès le début du cours, mais qui s’aperçoivent bientôt que le prof n’est pas du genre à se laisser faire, et cela d’autant plus qu’on ne saurait le prendre en défaut sur sa connaissance des dossiers. Contrairement à Sarkozy, qui entretenait avec les journalistes une relation passionnelle, Hollande donne l’impression, mais peut-être n’est ce qu’une feinte, que ces gens là sont des hommes et des femmes ordinaires, donc susceptibles de s’améliorer. Aucun, d’ailleurs, ne lui a posé de question vraiment gênante, même pas Alain Barluet, du Figaro qui lui a demandé bien poliment où il en était avec l’Allemagne…

Où étaient les fédéralistes qui clament à longueur d’éditoriaux que Hollande ne va pas assez loin dans l’intégration européenne ? Pourtant là, le discours du président était loin d’être limpide : cette union politique qu’il appelle de ses vœux se fera-t-elle selon le modèle intergouvernemental, ou bien déléguera-t-on des pans entiers de souveraineté à des institutions communautaires ? On en saura peut-être plus dans six mois, à la prochaine séance de l’Université Populaire de l’Elysée.
Où étaient les partisans de l’exploitation du gaz de schiste, qui viennent de recevoir le soutien de Louis Gallois et Michel Rocard ? La presse serait-elle entièrement hostile à ce que leur idole Obama met en œuvre avec détermination ?

Il a fallu attendre qu’un confrère étranger, Steve Erlanger du New York Times, mette, dans son français du Harris Bar après quelques tournées, le doigt sur la vraie question du jour : les divergences entre Hollande et Merkel sur l’urgence à débloquer les fonds promis à la Grèce par l’UE et le FMI…
Peut être qu’à la fin du quinquennat les étudiants de l’UP du Faubourg Saint Honoré auront suffisamment progressé pour que la phase des questions de la salle soit aussi intéressante que celle de l’exposé liminaire.

*Photo : François Hollande.

L’Espagne, ses plages, ses expulsions et ses banques

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Espagne Grece

Il n’y a pas la Grèce dans la vie, il y a aussi l’Espagne qui prend aimablement le chemin du cauchemar austéritaire. Deux faits divers viennent nous rappeler ce qui fait désormais le quotidien des Espagnols, soumis eux aussi à des plans de rigueur en rafale, plans qui ne règlent rien mais qui conditionnent les aides pour renflouer le secteur bancaire. Un secteur bancaire qui a joué au casino en finançant un boom immobilier totalement artificiel avec des produits plus toxiques qu’une décharge chinoise de composants électroniques usagés.

Le premier de ces faits divers, au Pays basque, concerne une ancienne élue socialiste (on croyait pourtant que tous les politiques étaient corrompus) âgée de 53 ans. Elle s’est jetée du balcon de l’appartement qu’elle habitait. Elle est morte. On allait l’expulser. Des manifestations ont eu lieu à Madrid, aux cris de « Banquiers assassins ! ». Les gens sont d’un méchant. On va encore parler de chasse aux riches, de ressentiment, sans doute. Il faut dire que Amaya Egana n’est pas la seule à avoir répondu de cette manière à la vague d’expulsions qui sévit comme une épidémie de grippe (espagnole ?) ces temps-ci. Les morts s’empilent et il semblerait, ce lundi, que les banques aient décidé d’un moratoire de deux ans dans les expulsions de propriétaires surendettés qui sont surtout, de fait, propriétaires de leur surendettement.

Les journaux devraient commencer à recenser dans une nouvelle rubrique ceux qui tombent désormais quotidiennement au champ d’horreur de la guerre économique contre les peuples. Des peuples pour qui, par la grâce d’instances supranationales, la nation n’est même plus une ultime tranchée. Il n’y aurait d’ailleurs pas que les suicides à comptabiliser.

Nous en arrivons à notre second fait divers et d’Ibère. Une chômeuse espagnole menacée de se faire expulser de son logement avec sa fille propose à la vente tous les organes qui ne seraient pas indispensables à sa survie. Elle a même pris contact avec un médecin de Melilla pour voir comment s’y prendre. La loi espagnole pourrait la punir de douze ans de prison. Pourtant, elle ne fait qu’appliquer, sans le savoir sans doute, ce qui est préconisé par l’économiste libertarien Wheeler qui vit dans le monde merveilleux de la propriété et de l’échange contractuel : « Supposons que vous ayez besoin d’un rein et moi d’un bras. Vous disposez d’un bras dont vous pouvez vous passer et j’ai un rein disponible. Si nous avons tous deux un droit d’user de nos corps […], il semble que nous puissions échanger une partie contre une autre, en utilisant un bras pour obtenir le rein et vice versa. » Bref, vendez aux banques ce qui n’est pas strictement nécessaire à votre survie pour rester chez vous. Votre cerveau, par exemple, là où siège en théorie le sens critique, celui de l’injustice et de la révolte.

Pourtant, en l’occurrence, ce dont certains auraient besoin, à la Troïka ou dans les salles des marchés, c’est d’un coeur. Mais il n’y en pas actuellement en magasin.
La crise, on vous dit, la crise

Mariage gay : Marx et Engels, ces affreux réacs…

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Marx engels mariage gay

Léo Ferré chantait « ce pays où les muselières ne sont pas faites pour les chiens ». Comme pour lui donner raison, l’inrockuptible Audrey Pulvar livre à la vindicte populaire les réfractaires au mariage gay en les sommant de cesser d’aboyer contre le sens du vent progressiste.

Ces ignobles réactionnaires iraient contre l’idée même d’égalité. Qui rimerait avec l’indistinction. Aussi, le slogan Ayraultais « mariage et enfants pour tous » ne se discuterait pas ; mais se décrète, s’annonce et se psalmodie avec la sacralité qui accompagne les grandes conquêtes sociétales. Après le carnet de chèques accordé à l’épouse sans l’autorisation du mari, le divorce par consentement mutuel, la loi Neuwirth sur la pilule, la légalisation de l’IVG et l’avènement du PACS, le mariage et l’adoption homosexuels jalonneraient le bout du tunnel égalitaire. Les Christian Vanneste, François Lebel, Christine Boutin et Jacques Myard – tous représentants du parti de l’ordre- ne réagissent-ils pas avec outrance à cette pierre posée dans le jardin de l’inégalité ? À croire qu’il faut être un fieffé religieux enturbanné ou un bourgeois zélote pour oser dire non au stade terminal de « l’égalité réelle », promue et réalisée ici-bas par le Parti Socialiste, cette antichambre de la modernité à tous les étages.

Heureusement, un tandem d’irréductibles ouvriéristes barbus résiste encore et toujours à la marche du Progrès. La pensée complexe de Karl Marx et Friedrich Engels, auteurs du Manifeste du parti communiste, dépasse la simple critique du mariage et du patriarcat bourgeois à laquelle on voudrait la résumer. Leurs lecteurs les plus dogmatiques se bornent en effet à une interprétation pharisienne du marxisme, qui fait fi des conditions historiques et sociales du XIXe siècle, corseté par une stricte morale bourgeoise. Car Marx a beau appeler à développer la « base matérielle » et morale du socialisme que constitue le bouleversement de « tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolv(a)nt » dans l’acide de la marchandisation, son propos en dit long sur la dynamique extensive du capitalisme et ses effets sociaux. « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané » synthétise le vieux Karl dans une formule ramassée. Traduction pour les profanes : la dissolution des institutions traditionnelles est aussi souhaitable que le développement de la société capitaliste, lequel produirait les conditions de son propre dépassement. Dans une perspective marxiste orthodoxe, c’est sur les ruines du capitalisme que s’édifiera la société socialiste de demain, dussions-nous passer par moult aliénations pour parvenir à cette fin utopique. Karl Marx n’aurait pas applaudi au mariage homosexuel en soi mais se serait vraisemblablement réjoui de cette avancée libérale tout autant que de l’invention des stock-options ou de la concentration des grands groupes industriels, préludes à la chute de la citadelle capitaliste.

Son comparse Engels se montre encore plus taquin. Dans son Esquisse  d’une critique de l’économie politique, le natif de Barmen n’y va pas de main morte avec la morale compassée de ses contemporains : « derrière la fausse humanité des Modernes, se dissimule une barbarie ignorée de leurs prédécesseurs ».  En bon dialecticien, tout en dénonçant l’asservissement de l’épouse à son époux dans le mariage bourgeois, ce satané Friedrich ne nourrissait aucune illusion quant aux potentialités révolutionnaires du sociétalisme, n’en déplaise à la sémillante Clémentaine Autain : « En dissolvant les nationalités, l’économie libérale fit de son mieux pour généraliser l’hostilité, pour convertir l’humanité en une horde de bêtes féroces – les concurrents sont-ils autre chose ? – qui se dévorent mutuellement parce que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à l’économie libérale qu’un pas à faire pour atteindre son but : il lui fallait encore dissoudre la famille ».

On ne saurait mieux dire. Pour qui entend s’inspirer des brillantes analyses de Marx et d’Engels sans souscrire au mythe de la parousie marxiste, l’ouverture du mariage et de l’adoption homosexuels dans les conditions présentes devrait laisser circonspect, sinon franchement hostile. Au-delà du formalisme bourgeois, fût-il promu par la social-démocratie et ses alliés libertaires, créer les conditions réelles de l’émancipation humaine exigerait d’en finir avec l’aliénation créée par la marchandise, l’extorsion de la plus-value et la vision quantitative de l’homme[1. On renverra le lecteur à la critique marxienne des droits de l’homme qui a d’ailleurs plus d’un point commun avec le réquisitoire de Joseph de Maistre contre l’homme universel, abstrait et déraciné (chasseurs de rouges bruns, chargez vos fusils !)], histoire de reconnecter les droits individuels à l’ensemble de la société.

Les lointains descendants de Marx et d’Engels, qui ne se sont d’ailleurs jamais dits de gauche, ont le droit de rêver à des lendemains qui chantent. Qu’ils gardent cependant à l’esprit que la libéralisation du mariage et de l’adoption homosexuels n’émancipera que le gay cosmopolite du Marais, loin des aspirations du chômeur prolétarisé d’Hénin-Beaumont…

*Photo : freakyman.

Quo vadis, Germania ?

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Angela Merkel allemagne

Un bon ami allemand, diplomate en retraite et francophile endurci, me faisait récemment remarquer que, pour la première fois dans l’Histoire, la Chine était devenue le premier partenaire commercial de l’Allemagne. Certes, prise dans son ensemble, l’Union européenne demeure la première destination des exportations allemandes, mais la tendance est là : les BRICS[1. Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.] et assimilés pèsent d’un poids croissant sur le plateau exportation de la balance commerciale de la République fédérale. Cela n’a rien d’étonnant, puisque l’industrie allemande met à la disposition des économies émergentes les biens d’équipement très compétitifs en termes de prix et de qualité dont elles ont besoin. Grands groupes industriels et PME d’outre-Rhin se soutiennent mutuellement pour mettre en place une politique de l’offre à l’exportation ne négligeant aucun segment, ne laissant aucune niche inoccupée. Ces dernières années, on a même vu l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire germaniques dépasser la France pour l’exportation de ses produits.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, sur le marché hebdomadaire du samedi matin de Sallanches (Haute-Savoie), le bleu de Bavière est présent à côté du roquefort, du bleu d’Auvergne et de la fourme d’Ambert sur l’étal du fromager, et il marche bien : la ménagère de moins de 50 ans chargée de famille estime que son rapport qualité-prix est tout à fait convenable. De toute façon, un bleu est un bleu, et le plus chauvin des gastronomes devra convenir, dans une dégustation à l’aveugle, que le fromage produit par les types en culotte de peau et chapeau à plumet n’a pas à rougir face à la pâte persillée des Auverpins…

Autant dire qu’à Dallas, Shanghaï ou Johannesburg, les importateurs de produits laitiers transformés vont privilégier le fromage susceptible de leur faire gagner de l’argent car il tombe pile dans la gamme de prix et de qualité souhaitée par le plus grand nombre. Les riches et les snobs des élites mondialisées continueront, certes, à ne jurer que par le roquefort : elles auront gastronomiquement raison, mais économiquement tort. Or la compétitivité allemande, ce n’est pas seulement l’excellence de ses automobiles haut de gamme, mais aussi et surtout la petite différence, de prix ou de qualité, qu’elle réussit à établir au détriment de ses concurrents sur des produits standard. Dans cette compétition, tout ce qui n’est pas interdit est permis, comme l’emploi de saisonniers polonais payés 5 euros de l’heure pour cueillir les asperges prussiennes qui arrivent ensuite, triomphantes, à Rungis…
Si je me permets, au risque d’irriter le lecteur, de filer la métaphore agroalimentaire pour en arriver au coeur de mon propos sur le projet géopolitique de l’Allemagne d’Angela Merkel, ce n’est pas seulement par souci pédagogique. Il faut bien comprendre, aujourd’hui, que les analyses des économistes et éditorialistes qui expliquent l’attitude des dirigeants allemands par le poids du passé (angoisse du retour de l’inflation, refus du centralisme politique et du rôle directeur de l’État dans l’économie) sont à côté de la plaque. La politique allemande n’est plus surdéterminée par le passé, mais par l’avenir à moyen et long terme.

L’état actuel de l’Union européenne, celui de la zone euro, conviennent parfaitement à l’économie allemande : la valeur de l’euro par rapport aux principales devises ne constitue pas un handicap pour ses exportations, et les entreprises profitent à plein du « spread » des taux d’intérêt dont elle bénéficie par rapport aux autres pays de l’UE. Elles peuvent ainsi financer leurs investissements à des taux imbattables.
Mais cette situation demeure fragile : la crise des dettes souveraines des pays du Sud secoue l’ensemble de la zone euro, plaçant l’Allemagne devant un choix difficile : soit elle participe activement au sauvetage de la monnaie unique en se portant au secours des pays attaqués par la spéculation financière, soit elle prend acte de l’impossibilité de partager une monnaie avec des nations culturellement inaptes à gérer à l’allemande les finances publiques. Le choix d’Angela Merkel, depuis le déclenchement de la crise grecque, a été de faire tout ce qui était en son pouvoir pour maintenir le « ni-ni » qui convient, à court terme, à la défense des intérêts de l’Allemagne : ni solidarité automatique avec les pays en difficulté, ni dynamitage de la monnaie unique par la création d’un « euromark » avec les seuls pays acceptant de soumettre leur gestion budgétaire à des critères édictés à Berlin.
Cela consiste à desserrer juste ce qu’il faut la corde qui étrangle la Grèce, l’Espagne ou le Portugal pour éviter à ces pays la banqueroute totale, tout en refusant d’appliquer de manière pérenne à la zone euro le type de solidarité en vigueur, par exemple, entre les Länder allemands. Quelles sont les raisons de ce comportement ? La proximité des élections au Bundestag n’explique pas tout. Certes, l’hostilité viscérale de son opinion publique à toute mutualisation des dettes européennes n’incite pas Angela Merkel à la souplesse. Mais il ne faut pas s’attendre, une fois les élections passées, qu’elle, ou son éventuel successeur social-démocrate, desserrent les cordons de la bourse pour aider efficacement les pays du « Club Med ». Pour la bonne raison qu’ils n’ont aucune confiance dans la capacité de ces pays à tenir leurs promesses.

C’est ce que les économistes appellent « l’aléa moral », un risque que les Allemands s’efforcent, par tous les moyens, de réduire au minimum. « Vertrauen ist gut, Kontrolle ist besser ! » (La confiance, c’est bien, le contrôle, c’est mieux !) : cette maxime datant des négociations de désarmement nucléaire entre l’Occident et l’URSS devient désormais le leitmotiv des négociateurs allemands dans les instances européennes. Le droit supplante alors la politique et le capitalisme rhénan, réputé bon-enfant, se mue en ordo-libéralisme de père Fouettard. Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, suggère même de donner au commissaire européen à la monnaie unique le pouvoir de renvoyer devant les Parlements nationaux les budgets qu’il juge trop dépensiers. Le projet d’union politique concocté à Berlin revient, dans son principe, à étendre à l’UE le système fédéral allemand, la solidarité entre les Länder riches et les Länder pauvres en moins.
Cela n’a pas échappé à François Hollande : dans l’entretien qu’il a accordé, le 17 octobre, à cinq grands quotidiens européens, le Président français conditionne son adhésion au projet Merkel à l’acceptation, par cette dernière, de la mutualisation partielle des dettes souveraines et de l’émission d’eurobonds par la Banque centrale européenne. Que Bernard Guetta s’étrangle de rage sur France Inter à la lecture de cet entretien est un bon signe : cela prouve que Hollande est à même, pour l’instant, de résister aux braillards fédéralistes.

Les choix stratégiques à moyen et long terme des Allemands sont plutôt extra-européens : partenariat énergétique avec la Russie et délégation de la sécurité aux États-Unis par l’intermédiaire de l’OTAN. Le refus, par Berlin, de la mégafusion BAE-EADS est un clou supplémentaire dans le cercueil de la défense européenne autonome. Le divorce Areva-Siemens, et l’alliance de ce dernier avec le russe Rosatom, pour être présent sur le marché mondial des centrales nucléaires, démontrent que la belle histoire d’Airbus et d’Arianespace n’est pas près de se renouveler. L’Allemagne a fait ses choix, qui seront suivis par les pays qui partagent sa vision du monde ou qui dépendent totalement d’elle. La France vit encore dans l’illusion que Paris et Berlin avancent, grosso modo, dans la même direction. Il est temps de redescendre sur terre.[/access]

*Photo : World Economic Forum

Mariage gay : Kaddish pour la bonne famille qui ne naîtra pas

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La discussion sur le mariage homosexuel est encadrée par deux arguments massifs et il n’est pas toujours facile d’accéder à la star sans tomber sur ces deux malabars. A ma droite, le mariage homosexuel mettrait en péril les fondements de notre société. A ma gauche, le mariage homosexuel serait le signe que la société progresse. Nous voici donc tenus de défendre la bonne famille de demain – de nous « positionner », comme on dit. Non seulement la bonne société dépend de la bonne famille, mais ce débat ferait de nous des êtres responsables, ce qui fait beaucoup de mensonges en une seule phrase.

Et si l’idée de bonne famille était un oxymore social ? A quel moment la famille a-t-elle bien fonctionné ? A quel moment les enfants étaient-ils de bons enfants et les parents de bons parents ? Pour nos amis conservateurs, un seul mot d’ordre: avant. Ce qu’il y a de pratique avec le passé, c’est qu’il autorise toutes les illusions retrospectives. S’agit-il du début du XXème siècle, lorsque les névroses ont entamé leur rythme de croisière ? Nous faudra-t-il remonter au XIXème siècle pour dénicher le noyau de la famille idéale ? Je veux bien que le passé aient des charmes que le présent ne montre pas, mais la lecture attentive de la Lettre au Père ou de Clarissa Harlowe devrait nous porter à plus de prudence.

Une chose est sûre, vouloir rendre heureux un enfant est une entreprise extrêmement périlleuse. Si les homosexuels veulent se marier afin d’élever une marmaille en bonne et due forme, s’ils veulent connaître les apories de la norme et les affres de l’ingratitude, qui suis-je pour les en empêcher ? Je ne connais qu’une seule définition de la société bonne : celle qui laisse à chacun le droit de rater sa vie comme il l’entend.

Les fausses évidences de la Commission Jospin

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Commission Jospin Hollande

La « Commission de rénovation et de déontologie de la vie publique », que présidait Lionel Jospin, vient de rendre au Président de la République un rapport d’une centaine de pages. À coté de dispositions touchant à la déontologie nécessaire à des responsables politiques dont la commission souligne que, de nos jours, aucun « n’est regardé comme pleinement légitime au seul motif qu’il a été élu », comme la suppression de statut de membre de droit du Conseil constitutionnel, trois éléments retiennent l’attention. Le premier concerne l’élection présidentielle et l’organisation des parrainages permettant à un candidat de s’y présenter. Le deuxième modifie le mode de scrutin des élections législatives. Le troisième touche au cumul des mandats.

Sur la réforme des parrainages, la commission note avec raison combien pèche un système qui conduit tous les cinq ans à se poser la question de l’accès à l’élection présidentielle de personnalités pourtant représentatives d’une part réelle de l’opinion. Peut-on trouver d’autres solutions ? Elle évoque d’abord la nécessaire représentation de partis politiques « ayant au moins cinq parlementaires ou ayant recueilli au moins 2 % des suffrages aux élections législatives ». Mais elle repousse cette solution, non parce que ce système de monopole partisan lui semble contraire à l’esprit de la Ve république, mais à cause de l’exclusion possibles de courants d’opinion nés dans l’intervalle séparant la présidentielle de la dernière élection législative. La commission considère qu’il faudrait lui adjoindre le système actuel de parrainage par les élus, qu’elle estime totalement obsolète, et préfère donc proposer le seul parrainage par les citoyens, avec un seuil minimal de 150 000 signatures réparties selon les différents départements. Il était pourtant tout à fait possible de combiner parrainages des partis et ceux des citoyens. La commission n’est donc guère convaincante sur la radicalité de son choix.

Elle l’est davantage lorsqu’elle insiste sur la nécessaire absence de publicité des choix citoyens. « L’acte de parrainer – écrit-elle – se rapprocherait davantage de l’expression d’un suffrage et devrait par conséquent revêtir le caractère secret du vote ». Mais la commission Jospin n’envisage à aucun moment de revenir à l’anonymat des parrainages, une solution qui aurait peut-être évité de lourdes modifications. Expliquer que « dans la configuration actuelle, le parrainage d’un candidat à l’élection présidentielle constitue un acte de responsabilité politique qui doit, à ce titre, pouvoir être connu des électeurs » ne convainc guère.

Par ailleurs soucieuse de « renforcer le pluralisme à l’Assemblée nationale », la Commission Jospin se pose la question du mode de scrutin aux élections législatives. Pour elle, il ne s’agit pas d’écarter le scrutin uninominal majoritaire à deux tours en vigueur, puisqu’elle voit « un avantage dans le fait que le mode de scrutin législatif actuel établit un lien direct entre les députés et ses électeurs ». Elle se contente donc de proposer d’instiller une petite dose de proportionnelle, avec un nombre maximum de 10 % des 577 députés actuels élus selon ce mode de scrutin, soit 58. « À titre d’exemple, écrit-elle, la proposition de la Commission permettrait à un parti recueillant 10 % des suffrages exprimés d’être assuré, alors même qu’il n’obtiendrait aucun élu au scrutin majoritaire, d’être représenté à l’Assemblée nationale par 5 ou 6 députés ». Certes, mais encore faut-il préciser l’importante que revêt le fait de disposer à la Chambre d’un groupe parlementaire, un enjeu tel que l’on a régulièrement abaissé le seuil du nombre minimal d’élus nécessaire à sa constitution, afin de complaire à certains partis délaissés par les électeurs. Or, maintenir le seuil actuel de 15 députés supposerait d’obtenir plus du quart des suffrages exprimés. On comprend que des membres de la Commission, et non des moindres, Jean-Claude Casanova et Dominique Rousseau, soient revenus sur ce point, le premier pour demander un seuil de 20 % des sièges à la proportionnelle, le second une « proportionnelle rationalisée », comparable aux scrutins municipaux et régionaux.

Reste enfin la question du cumul des mandats locaux avec un mandat national ou une fonction ministérielle. La Commission considère que la possibilité pour les ministres de conserver un mandat local est « incompatible avec les exigences de la fonction ministérielle ». Il devrait donc y avoir démission du mandat local, quelle que soit la fonction exercée, exécutive ou pas, et non un simple remplacement temporaire comme c’est le cas pour le parlementaire qui devient membre du gouvernement. Cette radicalité est discutable, car il est permis de se demander si les liens que garde le ministre avec « sa » circonscription au travers de son remplaçant ne sont pas au moins aussi importants, y compris pour le territoire concerné, que ceux qu’il conserverait avec « sa » collectivité et dont on veut l’affranchir.
C’est tout le problème d’une commission qui ne veut pas voir l’évidence en matière de cumul des mandats. Elle considère fort justement que le cumul d’un mandat parlementaire avec des responsabilités locales pose un problème par rapport à « la nature même du mandat parlementaire tel qu’il est conçu par la Constitution ». On sait en effet, et le juge constitutionnel le rappelle régulièrement, que le mandat parlementaire est un mandat national, et que l’on n’est pas élu d’une circonscription, mais dans une circonscription. Selon la commission Jospin, le maintien du lien entre le parlementaire et une collectivité territoriale liée à ladite circonscription viendrait fausser cet équilibre. « Rien ne s’oppose à ce que le législateur écoute et prenne en compte les attentes particulières d’un territoire – écrit la Commission. Il ne saurait cependant trouver dans de tels intérêts particuliers l’inspiration de la loi. La pratique actuelle du cumul des mandats, parce qu’elle se traduit souvent par une implication très directe des parlementaires dans les enjeux locaux, présente à cet égard un risque. » La commission propose donc logiquement de supprimer le cumul du mandat de parlementaire avec les fonctions exécutives locales, ainsi qu’avec certaines fonctions « dérivées » exercées par les élus locaux, notamment dans des conseils d’administration, des sociétés d’économie mixte ou des établissements publics de coopération intercommunale. Le parlementaire pourra simplement rester un élu local, mais il n’aura plus aucune rémunération au titre de cette fonction.

C’est peut-être le point sur lequel la commission se montre la moins convaincante. Quelques pages plus haut, elle affirmait que le scrutin majoritaire permet au député d’avoir un nécessaire lien direct avec les électeurs d’un territoire. En quoi la disparition du cumul des mandats va-t-elle couper ce lien ? En quoi le parlementaire sera-t-il moins à l’écoute du territoire qui l’a élu – et dans lequel il espère bien être réélu ! – uniquement parce qu’il ne sera plus membre d’une collectivité locale du dit territoire ? En quoi sera-t-il moins sensible aux pressions et ne sera-t-il pas tenté de confondre intérêt national et intérêt local – cette fois celui de la circonscription et non de la collectivité ? En quoi quelqu’un qui dispose officiellement d’une « réserve » financière destinée à aider les projets de sa circonscription, c’est-à-dire aussi ceux de telle ou telle collectivité, est-il neutre dans le jeu local ? En bref, en quoi l’interdiction du cumul des mandats permettrait-elle automatiquement d’éviter que le député ne devienne une assistante sociale – de luxe ! – au profit de sa circonscription ? La proposition de la commission n’apporte rien sur ces points.

En la matière, les choix sont simples. Soit l’on coupe tout lien entre l’élu et le territoire, en établissant une proportionnelle intégrale avec comme circonscription électorale la nation, pour que l’élu ne soit qu’un élu national. Cela renforce le poids des partis politiques dans le choix des candidats, et l’on ne verra plus de candidats implantés localement réussir des candidatures dissidentes contre des apparatchiks parachutés. Soit, au contraire, on laisse subsister un lien entre élu national et territoire local, comme aujourd’hui, auquel cas il est permis de se demander si le cumul ou non de mandats nationaux et locaux est aussi essentiel que le pensent certains. Il faudrait savoir de quel cumul on parle, avec quelles fonctions, dans quelles collectivités locales, de quelles tailles. Il faudrait rappeler, ensuite, que l’élu… l’a été au suffrage universel, c’est-à-dire que ses électeurs ont voté en connaissance de cause et ont pu penser qu’il était à même de remplir correctement ses deux mandats. Il faudrait aussi se demander ce qui motive les électeurs lors du choix d’un élu national, entre les grandes options du parti dont il est membre, la notoriété nationale ou locale du candidat, et les éventuels bénéfices locaux attendus. Quant aux arguments selon lesquels le non-cumul ouvrirait automatiquement la voie à la parité et au renouvellement, rappelons que les changements de têtes ne sont rien en eux-mêmes : népotisme, réseaux, alliances politiciennes, on peut faire confiance à notre démocratie pour perpétuer ses mauvaises habitudes.

On le voit, qu’elle soit radicale comme pour les parrainages, ou qu’elle choisisse la demi-mesure avec l’introduction d’une dose de proportionnelle ou le cumul des mandats, la commission Jospin aurait gagné à expliquer certaines de ses recommandations autrement que par de fausses évidences.

*Photo : FondaPol.

Sens interdit ?

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droite UMP Gaymard Philippot

C’est pas pour me vanter, mais il paraît que je suis une journaliste de droite. C’est Guillaume Peltier qui l’a dit. Le jeune patron de la Droite forte a même ajouté qu’on ne m’entendait pas assez causer dans le poste, et là, je ne peux pas le contredire (il est vrai que moi, je ne m’entends pas). Je ne dis pas ça pour vous raconter ma vie, mais parce que la remarque de Peltier ouvre une piste pour résoudre le pensum que nous nous sommes infligés ce mois-ci : réfléchir à ce qu’est la droite – et pourquoi pas tenter d’expliquer ce que veut dire « juif » tant qu’on y est ?

Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas notre problème de choisir entre Jean-François Copé et François Fillon, ni même entre droite humaniste et droite décomplexée – la prétention de la première à s’arroger le monopole de l’humanisme est aussi énervante que la propension de la seconde à croire qu’il suffit de s’affranchir des préjugés des autres pour être libre. Nous n’avons aucune ligne à proposer aux masses
(lesquelles, si ça se trouve, s’en ficheraient complètement) au sujet du fameux cordon sanitaire qui continue à isoler le Front national – et par la même occasion à neutraliser pas mal de suffrages dont une bonne partie, mais pas la totalité, irait à la droite dite classique. Savoir qui, de Jean-Louis Borloo ou de François Bayrou, incarne le mieux le centre – à supposer qu’un tel espace existe – n’est pas non plus notre affaire. Il ne nous a pas échappé, enfin, que les équipes qui se nomment « droite » et « gauche » font souvent la même chose une fois au pouvoir, ni que le fameux clivage qui structure notre vie politique a aussi et peut-être d’abord comme fonction de répartir les postes.
Mais comme à Causeur, nous aimons la polémique, la politique et la France, nous préfèrerions que l’affrontement entre les camps qui se disputent nos suffrages ait aussi un peu l’allure d’une bataille d’idées. En conséquence, nous n’avons pas renoncé à ce que les signifiants « gauche » et « droite » aient une vague signification.

Journaliste de droite, donc. Va pour journaliste – j’ai une carte de presse. Mais de droite ? Je ne fais pas ma naïve. Dans les émissions de radio ou de télévision où l’on compte scrupuleusement les participants en fonction d’un strict équilibre droite-gauche (moyennant quoi il arrive que tous pensent exactement la même chose), je suis effectivement recensée comme « de droite ». Et je ne proteste pas. Pourtant, cela me fait toujours un drôle d’effet, comme si on parlait de quelqu’un d’autre. Dans ma jeunesse, je croyais que la droite c’était l’égoïsme. Quand j’étais à Sciences Po, être de droite, cela signifiait peu ou prou avoir des chemises Balladur (même pour les filles), des mocassins et une maison de campagne. Un peu plus tard, j’ai cru que cela voulait dire qu’on était du côté de l’ordre contre le mouvement, ou peut-être de l’ancien contre le nouveau. Pas ça, pas moi !, pensais-je. J’ai même dû gober, mais pas très longtemps je vous rassure, que ce qui caractérisait les gens de droite, c’est qu’ils n’aimaient pas la différence, alors que moi, l’Autre, je trouvais ça très chouette.

Je ne possède pas de maison de campagne (malheureusement), et encore moins de mocassins Balladur (ça va pas non !). Mais, il y a des années de cela, j’ai admis, la mort dans l’âme, que je n’étais pas « de gauche ». La mort dans l’âme, parce que moi aussi, j’aurais bien voulu, parfois, être dans le bon camp, me sentir proche des victimes, des pauvres et des opprimés, surtout que cela n’interdit nullement d’engueuler sa secrétaire (je n’en ai pas, ça tombe bien). Seulement, je voyais bien que c’est à gauche que l’on trouve les cornichons les plus pompeux et l’esprit de sérieux le plus ravageur – que tous mes amis « de gauche » me pardonnent, à commencer par Jérôme Leroy qui, on le verra dans les pages suivantes, manie si bien l’auto-ironie que je commence à avoir des doutes sur son pedigree idéologique. et moi, ce que je préfère dans la vie, c’est rire. Alors, comme il fallait bien me compter dans l’une ou l’autre des colonnes, je me suis habituée. Et puis, entre-temps, j’avais découvert qu’on pouvait être « de droite » et aimer le rock’n roll, l’aventure et son prochain. À chaque fois qu’on me définit comme « de droite », j’ai envie de rectifier en précisant plutôt que je suis « pas de gauche ». Pour tout vous dire, je me croyais très maligne avec ma définition : la droite, c’est ce qui n’est pas de gauche. Et voilà que l’éminent Jacques Julliard parvient exactement à la même conclusion dans sa somme sur la gauche française[1. Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012.], tout comme Hervé Gaymard, député, président du Conseil général de Savoie et soutien de François Fillon, que nous avons interrogé alors que l’UMP s’apprête à choisir son chef, sans oublier André Sénik, qui propose exactement le même terme. Certes, je suis en agréable compagnie. Mais ça ne nous avance guère. Il faut préciser que définir la droite comme ce qui n’est pas la gauche ne signifie pas que l’une est le contraire de l’autre – en clair, on ne prétendra pas, sauf si on est « de gauche » que la droite est le camp du Mal. Dans cette perspective, Daoud Boughezala et Nathalie Krikorian-Duronsoy montrent bien que la « droitisation » pointée de toutes parts comme une évolution forcément condamnable et déplorable est largement fantasmée.

Reste que dans les pages qui suivent, seuls le philosophe Jean-François Mattéi, Sophie Flamand et Frédéric Rouvillois se hasardent à proposer de la droite une définition positive, voire essentialiste : pour le premier, elle se caractérise par la préférence donnée à la continuité, à la lignée, à l’héritage, par rapport à la rupture, le sang neuf, la révolution ; la deuxième soutient que la gauche est le parti de l’assistance quand la droite serait celui de la responsabilité individuelle.
Quant au troisième, il avance que la caractéristique de la droite, c’est le pessimisme historique. Il y a sans doute du vrai dans chacun de ces termes, même si les contre-exemples abondent : beaucoup de gens considérés comme de droite sont de furieux adorateurs du nouveau-pour-le-nouveau, tels un Alain Juppé qui, à Bordeaux, joue à « plus moderne que moi tu meurs » ; et pour l’essentiel, la droite française est étatiste. Alors, on aimerait croire – en tout cas quand on est « pas de gauche » – que la droite est le « Parti de la singularité », oxymore audacieux mais séduisant.
Contre le mouton de gauche, l’homme de droite serait celui qui pense en dehors des clous. Ce serait céder à la tentation de l’hémiplégie dont Florentin Piffard montre qu’elle est de moins en moins l’apanage d’un seul camp. Nous voilà bien avancés. Faut-il renoncer à saisir cet objet autrement que négativement ?

À ce stade d’autotorture de mes pauvres méninges, m’est revenue une sortie de Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo. Nous débattions du « mariage pour tous » et de la disparition des vocables « père » et « mère » au profit de « parent 1 » et « parent 2 », et comme je m’évertuais à défendre la différence entre les hommes et les femmes comme l’une des choses qui rend le monde agréable et la vie amusante (même quand on est homo s’agissant des choses du sexe), elle me demanda de prouver l’existence de cette différence. Refusant de m’en tenir strictement à l’anatomie, je lui répondis : « Mais c’est le bon sens, Clémentine ! ». Bingo ! « Oui, me lança-t-elle triomphalement, la droite, c’est le Parti du bon sens ! » D’accord, ce n’est pas très glamour, le bon sens, ça fait un peu madame Michu, quand la gauche aligne des cohortes d’artistes conceptuels, philosophes déconstructeurs et révolutionnaires utopistes. En termes plus choisis, on pourrait même avancer que la droite est le Parti du réel. L’ennui, c’est que ça ne se voit pas toujours à l’oeil nu.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur la droite de Causeur magazine n°53.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

*Photo : empanada_paris

Mariage gay : le nouvel ordre moral

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Les yeux humides de bons sentiments, le gouvernement veut faire passer pour un progrès le mariage sans distinction de sexe, reléguant dans les oubliettes les notions forcément réactionnaires de père et de mère au profit du « parent ».

Il se trouve que je suis homosexuel et totalement opposé à réforme. J’aurai bientôt cinquante ans. Un âge canonique aux yeux du jeunisme triomphant, qui me fera jeter dans les rebuts de la modernité par les nervis du militantisme gay. Je ne participe pas aux Gay Prides, par aversion envers leur communautarisme moutonnier et exhibitionniste. Je trouve fasciste l’intimidation communautariste selon laquelle « puisque je suis homo, je devrais penser ceci et voter cela ». Ce type de catégorisation nie ma spécificité d’être humain autonome et complexe, et utilise les mêmes méthodes que, mettons, les salafistes envers les musulmans respectueux de la laïcité.

Ce dont je suis fier, ce n’est pas d’être égal aux autres, c’est précisément de ma singularité, au sein de laquelle j’ai appris à grandir, à devenir adulte. Comment peut-on à la fois être fier de sa différence tout en la niant l’instant d’après par passion de l’égalité ? En me forçant à entrer dans un cadre ontologique indifférencié, la loi sur le mariage homosexuel me fait violence. Je me sens floué, volé dans ma différence, violé dans mon histoire, nié dans mon combat pour l’assumer et pour imposer le respect.

Et puis, je trouve suspecte cette sacralisation du couple comme l’horizon ultime de la modernité et du bonheur sur terre. N’y aurait-il pas là une forme de mythologie de substitution, notre société ayant aboli toute transcendance religieuse ? À notre époque, le couple est devenu l’ultime dépassement, dans la mesure où le seul horizon pour l’homme est désormais le bonheur ici et maintenant. Mais puisque le mariage sera bientôt ouvert à tous, une injonction pèsera sur les épaules des célibataires, comme au bon vieux dix-neuvième siècle. S’ils ne se casent pas, ils feront partie des castes inférieures, en tant que losers du bonheur obligatoire. Que deviendront les figures réfractaires à ce bonheur conformiste et petit-bourgeois ? Seront-elles les nouveaux parias ? Quel progrès, vraiment ! Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le mariage change de nature aux yeux des progressistes autoproclamés. Depuis mon enfance, ils crachent sur cette institution, au nom de la liberté sexuelle et du combat contre les structures sociales traditionnelles. Au fond, ils n’ont pas changé : plutôt que d’abolir le mariage, ils le tuent en le dénaturant.

Derrière cette passion égalitaire et indifférenciatrice, in fine, se dessine une idéologie qui me paraît bien plus sinistre. Celle qui organise la mort des repères structurants de notre société, au profit d’un Etat-nounou, ordonnateur de notre intimité, « parent » au-dessus de tous les parents. Mais un parent pervers, qui au lieu de faire de nous des citoyens libres, infantilise la société tout entière et s’institue alpha et omega de nos désirs, de nos vies.

Obama-Romney : Yes, we can’t !

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Romney Obama USA

Romney Obama USA

Barack Obama a gagné mais, derrière les sourires et le soulagement − le vote a été serré et le suspense réel −, se cache une vérité troublante : ces quatre dernières années, et tout particulièrement ces derniers mois de campagne, n’ont pas fait de bien à la démocratie en Amérique. Des hommes providentiels triomphalement élus, des opportunistes qui auraient fait passer une girouette pour un symbole de constance, l’histoire américaine en a connus. Mais la campagne qui vient de s’achever a opposé deux figures extrêmes : Romney, le parfait « produit » politique et Barack « Hope » Obama. Or, les reniements du premier tout autant que les attentes irréalistes et inévitablement déçues suscitées par le second ont asséné des coups durs à ce qu’il y a de plus précieux dans une société démocratique : la confiance dans la classe politique et dans la possibilité du changement à travers l’action politique.[access capability= »lire_inedits »]

Côté républicain, la campagne de Mitt Romney a été tout simplement hallucinante. Il faut reconnaître que tout prétendant à l’investiture républicaine est confronté à une véritable quadrature du cercle : pour gagner les primaires, il faut séduire la frange extrémiste Tea Party et, pour avoir une chance d’accéder à la fonction suprême, le candidat doit ensuite virer vers le centre. Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts, a résolu l’équation en se livrant purement et simplement à une volte-face idéologique.
Ainsi, le partisan du droit à l’avortement (« pro-choice ») est devenu, pour les besoins de la cause présidentielle, un farouche militant « pro-life » et, alors qu’il avait été l’artisan d’une réforme de l’assurance santé − le « Romney Care » −, il s’est vu obligé de reprendre les arguments les plus farfelus de ses alliés républicains pour dénigrer l’« ObamaCare », une réforme largement inspirée par la sienne.
En clair, pour rester dans la course, Mitt Romney a renié sa plus grande réussite politique. Alors certes, se faire élire suppose de porter un message suffisamment ambigu qui plaise à plus de la moitié de l’électorat. Mais Mitt Romney est allé si loin que son propre camp ne sait même plus ce qu’il pense vraiment.

En face, avant même que Romney porte un coup sévère à la crédibilité des responsables politiques, Barack Obama avait déjà dilapidé un énorme capital d’espoir. Bien que son mandat ait été, dès le départ, hypothéqué par des attentes insensées, donc impossibles à satisfaire, la transformation de l’inévitable désillusion en amère déception relève entièrement de sa responsabilité. Elle est en effet imputable à son choix politique : la stratégie du « grand compromis national ». Ceux qui attendaient une séquence de « cent jours » dignes de Roosevelt ont assisté à d’interminables marchandages avec l’opposition républicaine. Alors que, dans un premier temps, Obama disposait d’une majorité dans les deux assemblées et jouissait d’une légitimité dont peu de présidents, avant lui, avaient pu se prévaloir, il a laissé ce formidable élan se briser en évitant la confrontation idéologique tant attendue.

Ce choix a suscité consternation et incompréhension chez les électeurs démocrates, dont une certaine Velma Hart. En septembre 2010, lors d’une émission télévisée, cette femme noire qui avait soutenu Obama en 2008 a directement pris à partie le Président par ces mots : « Je suis fatiguée de vous défendre, je suis profondément déçue. » Et il y a des millions de Velma Hart, en particulier dans cette classe moyenne noire qui s’est identifiée avec Obama et espérait que le changement,ce serait maintenant. Alors certes, Barack Obama, contrairement à Nicolas Sarkozy, a politiquement survécu à la crise. Mais peut-être devrait-il observer ce qui se passe en France pour éviter de connaître la chute brutale de François Hollande dans les sondages et dans les coeurs. En attendant, des millions d’Américains qui ont assisté à la campagne la plus chère de leur histoire pensent que, pour changer leur vie, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.[/access]

Souad Merah : Toulouse ! Ô Toulouse…

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Les propos tenus par Souad Merah, la sœur du tueur de Montauban et Toulouse, sont effroyables : elle répète trois fois sur un ton exalté qu’elle est fière, fière, fière des crimes de son frère Mohamed. Elle avoue sans la moindre honte avoir menti aux enquêteurs sur les voyages de son frère, et déclare détester les Juifs.

Ce ne sont pas là des paroles dictées par la douleur d’une sœur ravagée par la disparition de son frère. C’est le cri de haine d’une femme qui se réclame d’Oussama Ben Laden et du courant salafiste le plus extrémiste.

Le plus inquiétant, c’est qu’elle est loin d’être isolée : à Toulouse, des enseignants tirent la sonnette d’alarme. Mohamed Merah est devenu un mythe pour les jeunes musulmans des quartiers dit sensibles.
Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que certains chefs d’établissement donnent des gages à ces exaltés, par exemple en fermant les yeux sur les voiles portés par des collégiennes et des lycéennes au mépris de la loi.

A Toulouse encore, le groupe de rock Zebda, issu des mêmes quartiers et ayant atteint une notoriété nationale, fait le buzz sur internet avec une chanson, Une vie de moins, qui accuse l’armée israélienne de tirer aveuglément sur des enfants à Gaza. Zebda, qui était resté totalement silencieux lorsque des enfants juifs étaient assassinés par Merah dans leur ville, délivre ainsi un message d’approbation à tout ceux qui, aujourd’hui, en ont fait un martyr héroïque. En effet, Merah avait justifié son massacre d’enfants juifs innocents comme une vengeance de la mort d’enfants palestiniens à Gaza. Un universitaire renommé, Jean Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, s’est rendu complice de cette ignominie en écrivant les paroles de cette chanson pousse au crime.

Mais c’est le président du CRIF, Richard Prasquier, que les médias bien pensants traitent de censeur lorsqu’il s’émeut, auprès du président de France Télévisions de la diffusion de cette chanson sur France 3.

Hollande inaugure l’université populaire de l’Elysée

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Hollande presse allemagne

Hollande presse allemagne

On peut raisonnablement parier que la « grande conférence de presse » version François Hollande aura une longévité supérieure à ce même exercice sous Nicolas Sarkozy, modèle unique inscrit dans les mémoires sous la rubrique « avec Carla, c’est du sérieux ! ».
Attendu au tournant par la meute journalistique qui s’était délectée, durant l’été et le début de l’automne, à pratiquer le « Hollande bashing » de droite ou de gauche, le président de la République s’est, de l’avis général, assez bien tiré de cette redoutable épreuve, où le locataire de l’Elysée doit éviter deux écueils : croire que l’esprit des lieux vous confère automatiquement le charisme d’un de Gaulle, ou l’habileté rhétorique d’un Mitterrand, ou penser que l’on peut se comporter dans le grand salon de l’Elysée de la même manière qu’au Fouquet’s.

C’est dans sa nature, François Hollande a préféré rechercher une voie médiane, une altitude inférieure à celle des aigles, mais plus surplombante que le rez-de-chaussée de la basse-cour politique et médiatique. Il a donc adopté la posture du prof, pas celle du « pédago » qui s’efforce d’inciter son auditoire à « construire son savoir », mais celle du bon prof d’hypokhâgne de province initiant les jeunes fraîchement émoulus d’un bac dévalorisé au raisonnement en trois parties (au lieu du modèle binaire de Sciences Po), et essayant de tempérer la gravité de son propos par des clins d’œil souriants à la méthode gaullienne consistant à répondre à des questions qui ne lui ont pas été posées.

Les quelques trois cent cinquante journalistes présents ont été mis dans la position d’élèves prêts à chahuter dès le début du cours, mais qui s’aperçoivent bientôt que le prof n’est pas du genre à se laisser faire, et cela d’autant plus qu’on ne saurait le prendre en défaut sur sa connaissance des dossiers. Contrairement à Sarkozy, qui entretenait avec les journalistes une relation passionnelle, Hollande donne l’impression, mais peut-être n’est ce qu’une feinte, que ces gens là sont des hommes et des femmes ordinaires, donc susceptibles de s’améliorer. Aucun, d’ailleurs, ne lui a posé de question vraiment gênante, même pas Alain Barluet, du Figaro qui lui a demandé bien poliment où il en était avec l’Allemagne…

Où étaient les fédéralistes qui clament à longueur d’éditoriaux que Hollande ne va pas assez loin dans l’intégration européenne ? Pourtant là, le discours du président était loin d’être limpide : cette union politique qu’il appelle de ses vœux se fera-t-elle selon le modèle intergouvernemental, ou bien déléguera-t-on des pans entiers de souveraineté à des institutions communautaires ? On en saura peut-être plus dans six mois, à la prochaine séance de l’Université Populaire de l’Elysée.
Où étaient les partisans de l’exploitation du gaz de schiste, qui viennent de recevoir le soutien de Louis Gallois et Michel Rocard ? La presse serait-elle entièrement hostile à ce que leur idole Obama met en œuvre avec détermination ?

Il a fallu attendre qu’un confrère étranger, Steve Erlanger du New York Times, mette, dans son français du Harris Bar après quelques tournées, le doigt sur la vraie question du jour : les divergences entre Hollande et Merkel sur l’urgence à débloquer les fonds promis à la Grèce par l’UE et le FMI…
Peut être qu’à la fin du quinquennat les étudiants de l’UP du Faubourg Saint Honoré auront suffisamment progressé pour que la phase des questions de la salle soit aussi intéressante que celle de l’exposé liminaire.

*Photo : François Hollande.

L’Espagne, ses plages, ses expulsions et ses banques

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Espagne Grece

Espagne Grece

Il n’y a pas la Grèce dans la vie, il y a aussi l’Espagne qui prend aimablement le chemin du cauchemar austéritaire. Deux faits divers viennent nous rappeler ce qui fait désormais le quotidien des Espagnols, soumis eux aussi à des plans de rigueur en rafale, plans qui ne règlent rien mais qui conditionnent les aides pour renflouer le secteur bancaire. Un secteur bancaire qui a joué au casino en finançant un boom immobilier totalement artificiel avec des produits plus toxiques qu’une décharge chinoise de composants électroniques usagés.

Le premier de ces faits divers, au Pays basque, concerne une ancienne élue socialiste (on croyait pourtant que tous les politiques étaient corrompus) âgée de 53 ans. Elle s’est jetée du balcon de l’appartement qu’elle habitait. Elle est morte. On allait l’expulser. Des manifestations ont eu lieu à Madrid, aux cris de « Banquiers assassins ! ». Les gens sont d’un méchant. On va encore parler de chasse aux riches, de ressentiment, sans doute. Il faut dire que Amaya Egana n’est pas la seule à avoir répondu de cette manière à la vague d’expulsions qui sévit comme une épidémie de grippe (espagnole ?) ces temps-ci. Les morts s’empilent et il semblerait, ce lundi, que les banques aient décidé d’un moratoire de deux ans dans les expulsions de propriétaires surendettés qui sont surtout, de fait, propriétaires de leur surendettement.

Les journaux devraient commencer à recenser dans une nouvelle rubrique ceux qui tombent désormais quotidiennement au champ d’horreur de la guerre économique contre les peuples. Des peuples pour qui, par la grâce d’instances supranationales, la nation n’est même plus une ultime tranchée. Il n’y aurait d’ailleurs pas que les suicides à comptabiliser.

Nous en arrivons à notre second fait divers et d’Ibère. Une chômeuse espagnole menacée de se faire expulser de son logement avec sa fille propose à la vente tous les organes qui ne seraient pas indispensables à sa survie. Elle a même pris contact avec un médecin de Melilla pour voir comment s’y prendre. La loi espagnole pourrait la punir de douze ans de prison. Pourtant, elle ne fait qu’appliquer, sans le savoir sans doute, ce qui est préconisé par l’économiste libertarien Wheeler qui vit dans le monde merveilleux de la propriété et de l’échange contractuel : « Supposons que vous ayez besoin d’un rein et moi d’un bras. Vous disposez d’un bras dont vous pouvez vous passer et j’ai un rein disponible. Si nous avons tous deux un droit d’user de nos corps […], il semble que nous puissions échanger une partie contre une autre, en utilisant un bras pour obtenir le rein et vice versa. » Bref, vendez aux banques ce qui n’est pas strictement nécessaire à votre survie pour rester chez vous. Votre cerveau, par exemple, là où siège en théorie le sens critique, celui de l’injustice et de la révolte.

Pourtant, en l’occurrence, ce dont certains auraient besoin, à la Troïka ou dans les salles des marchés, c’est d’un coeur. Mais il n’y en pas actuellement en magasin.
La crise, on vous dit, la crise

Mariage gay : Marx et Engels, ces affreux réacs…

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Marx engels mariage gay

Marx engels mariage gay

Léo Ferré chantait « ce pays où les muselières ne sont pas faites pour les chiens ». Comme pour lui donner raison, l’inrockuptible Audrey Pulvar livre à la vindicte populaire les réfractaires au mariage gay en les sommant de cesser d’aboyer contre le sens du vent progressiste.

Ces ignobles réactionnaires iraient contre l’idée même d’égalité. Qui rimerait avec l’indistinction. Aussi, le slogan Ayraultais « mariage et enfants pour tous » ne se discuterait pas ; mais se décrète, s’annonce et se psalmodie avec la sacralité qui accompagne les grandes conquêtes sociétales. Après le carnet de chèques accordé à l’épouse sans l’autorisation du mari, le divorce par consentement mutuel, la loi Neuwirth sur la pilule, la légalisation de l’IVG et l’avènement du PACS, le mariage et l’adoption homosexuels jalonneraient le bout du tunnel égalitaire. Les Christian Vanneste, François Lebel, Christine Boutin et Jacques Myard – tous représentants du parti de l’ordre- ne réagissent-ils pas avec outrance à cette pierre posée dans le jardin de l’inégalité ? À croire qu’il faut être un fieffé religieux enturbanné ou un bourgeois zélote pour oser dire non au stade terminal de « l’égalité réelle », promue et réalisée ici-bas par le Parti Socialiste, cette antichambre de la modernité à tous les étages.

Heureusement, un tandem d’irréductibles ouvriéristes barbus résiste encore et toujours à la marche du Progrès. La pensée complexe de Karl Marx et Friedrich Engels, auteurs du Manifeste du parti communiste, dépasse la simple critique du mariage et du patriarcat bourgeois à laquelle on voudrait la résumer. Leurs lecteurs les plus dogmatiques se bornent en effet à une interprétation pharisienne du marxisme, qui fait fi des conditions historiques et sociales du XIXe siècle, corseté par une stricte morale bourgeoise. Car Marx a beau appeler à développer la « base matérielle » et morale du socialisme que constitue le bouleversement de « tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolv(a)nt » dans l’acide de la marchandisation, son propos en dit long sur la dynamique extensive du capitalisme et ses effets sociaux. « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané » synthétise le vieux Karl dans une formule ramassée. Traduction pour les profanes : la dissolution des institutions traditionnelles est aussi souhaitable que le développement de la société capitaliste, lequel produirait les conditions de son propre dépassement. Dans une perspective marxiste orthodoxe, c’est sur les ruines du capitalisme que s’édifiera la société socialiste de demain, dussions-nous passer par moult aliénations pour parvenir à cette fin utopique. Karl Marx n’aurait pas applaudi au mariage homosexuel en soi mais se serait vraisemblablement réjoui de cette avancée libérale tout autant que de l’invention des stock-options ou de la concentration des grands groupes industriels, préludes à la chute de la citadelle capitaliste.

Son comparse Engels se montre encore plus taquin. Dans son Esquisse  d’une critique de l’économie politique, le natif de Barmen n’y va pas de main morte avec la morale compassée de ses contemporains : « derrière la fausse humanité des Modernes, se dissimule une barbarie ignorée de leurs prédécesseurs ».  En bon dialecticien, tout en dénonçant l’asservissement de l’épouse à son époux dans le mariage bourgeois, ce satané Friedrich ne nourrissait aucune illusion quant aux potentialités révolutionnaires du sociétalisme, n’en déplaise à la sémillante Clémentaine Autain : « En dissolvant les nationalités, l’économie libérale fit de son mieux pour généraliser l’hostilité, pour convertir l’humanité en une horde de bêtes féroces – les concurrents sont-ils autre chose ? – qui se dévorent mutuellement parce que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à l’économie libérale qu’un pas à faire pour atteindre son but : il lui fallait encore dissoudre la famille ».

On ne saurait mieux dire. Pour qui entend s’inspirer des brillantes analyses de Marx et d’Engels sans souscrire au mythe de la parousie marxiste, l’ouverture du mariage et de l’adoption homosexuels dans les conditions présentes devrait laisser circonspect, sinon franchement hostile. Au-delà du formalisme bourgeois, fût-il promu par la social-démocratie et ses alliés libertaires, créer les conditions réelles de l’émancipation humaine exigerait d’en finir avec l’aliénation créée par la marchandise, l’extorsion de la plus-value et la vision quantitative de l’homme[1. On renverra le lecteur à la critique marxienne des droits de l’homme qui a d’ailleurs plus d’un point commun avec le réquisitoire de Joseph de Maistre contre l’homme universel, abstrait et déraciné (chasseurs de rouges bruns, chargez vos fusils !)], histoire de reconnecter les droits individuels à l’ensemble de la société.

Les lointains descendants de Marx et d’Engels, qui ne se sont d’ailleurs jamais dits de gauche, ont le droit de rêver à des lendemains qui chantent. Qu’ils gardent cependant à l’esprit que la libéralisation du mariage et de l’adoption homosexuels n’émancipera que le gay cosmopolite du Marais, loin des aspirations du chômeur prolétarisé d’Hénin-Beaumont…

*Photo : freakyman.

Quo vadis, Germania ?

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Angela Merkel allemagne

Angela Merkel allemagne

Un bon ami allemand, diplomate en retraite et francophile endurci, me faisait récemment remarquer que, pour la première fois dans l’Histoire, la Chine était devenue le premier partenaire commercial de l’Allemagne. Certes, prise dans son ensemble, l’Union européenne demeure la première destination des exportations allemandes, mais la tendance est là : les BRICS[1. Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.] et assimilés pèsent d’un poids croissant sur le plateau exportation de la balance commerciale de la République fédérale. Cela n’a rien d’étonnant, puisque l’industrie allemande met à la disposition des économies émergentes les biens d’équipement très compétitifs en termes de prix et de qualité dont elles ont besoin. Grands groupes industriels et PME d’outre-Rhin se soutiennent mutuellement pour mettre en place une politique de l’offre à l’exportation ne négligeant aucun segment, ne laissant aucune niche inoccupée. Ces dernières années, on a même vu l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire germaniques dépasser la France pour l’exportation de ses produits.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, sur le marché hebdomadaire du samedi matin de Sallanches (Haute-Savoie), le bleu de Bavière est présent à côté du roquefort, du bleu d’Auvergne et de la fourme d’Ambert sur l’étal du fromager, et il marche bien : la ménagère de moins de 50 ans chargée de famille estime que son rapport qualité-prix est tout à fait convenable. De toute façon, un bleu est un bleu, et le plus chauvin des gastronomes devra convenir, dans une dégustation à l’aveugle, que le fromage produit par les types en culotte de peau et chapeau à plumet n’a pas à rougir face à la pâte persillée des Auverpins…

Autant dire qu’à Dallas, Shanghaï ou Johannesburg, les importateurs de produits laitiers transformés vont privilégier le fromage susceptible de leur faire gagner de l’argent car il tombe pile dans la gamme de prix et de qualité souhaitée par le plus grand nombre. Les riches et les snobs des élites mondialisées continueront, certes, à ne jurer que par le roquefort : elles auront gastronomiquement raison, mais économiquement tort. Or la compétitivité allemande, ce n’est pas seulement l’excellence de ses automobiles haut de gamme, mais aussi et surtout la petite différence, de prix ou de qualité, qu’elle réussit à établir au détriment de ses concurrents sur des produits standard. Dans cette compétition, tout ce qui n’est pas interdit est permis, comme l’emploi de saisonniers polonais payés 5 euros de l’heure pour cueillir les asperges prussiennes qui arrivent ensuite, triomphantes, à Rungis…
Si je me permets, au risque d’irriter le lecteur, de filer la métaphore agroalimentaire pour en arriver au coeur de mon propos sur le projet géopolitique de l’Allemagne d’Angela Merkel, ce n’est pas seulement par souci pédagogique. Il faut bien comprendre, aujourd’hui, que les analyses des économistes et éditorialistes qui expliquent l’attitude des dirigeants allemands par le poids du passé (angoisse du retour de l’inflation, refus du centralisme politique et du rôle directeur de l’État dans l’économie) sont à côté de la plaque. La politique allemande n’est plus surdéterminée par le passé, mais par l’avenir à moyen et long terme.

L’état actuel de l’Union européenne, celui de la zone euro, conviennent parfaitement à l’économie allemande : la valeur de l’euro par rapport aux principales devises ne constitue pas un handicap pour ses exportations, et les entreprises profitent à plein du « spread » des taux d’intérêt dont elle bénéficie par rapport aux autres pays de l’UE. Elles peuvent ainsi financer leurs investissements à des taux imbattables.
Mais cette situation demeure fragile : la crise des dettes souveraines des pays du Sud secoue l’ensemble de la zone euro, plaçant l’Allemagne devant un choix difficile : soit elle participe activement au sauvetage de la monnaie unique en se portant au secours des pays attaqués par la spéculation financière, soit elle prend acte de l’impossibilité de partager une monnaie avec des nations culturellement inaptes à gérer à l’allemande les finances publiques. Le choix d’Angela Merkel, depuis le déclenchement de la crise grecque, a été de faire tout ce qui était en son pouvoir pour maintenir le « ni-ni » qui convient, à court terme, à la défense des intérêts de l’Allemagne : ni solidarité automatique avec les pays en difficulté, ni dynamitage de la monnaie unique par la création d’un « euromark » avec les seuls pays acceptant de soumettre leur gestion budgétaire à des critères édictés à Berlin.
Cela consiste à desserrer juste ce qu’il faut la corde qui étrangle la Grèce, l’Espagne ou le Portugal pour éviter à ces pays la banqueroute totale, tout en refusant d’appliquer de manière pérenne à la zone euro le type de solidarité en vigueur, par exemple, entre les Länder allemands. Quelles sont les raisons de ce comportement ? La proximité des élections au Bundestag n’explique pas tout. Certes, l’hostilité viscérale de son opinion publique à toute mutualisation des dettes européennes n’incite pas Angela Merkel à la souplesse. Mais il ne faut pas s’attendre, une fois les élections passées, qu’elle, ou son éventuel successeur social-démocrate, desserrent les cordons de la bourse pour aider efficacement les pays du « Club Med ». Pour la bonne raison qu’ils n’ont aucune confiance dans la capacité de ces pays à tenir leurs promesses.

C’est ce que les économistes appellent « l’aléa moral », un risque que les Allemands s’efforcent, par tous les moyens, de réduire au minimum. « Vertrauen ist gut, Kontrolle ist besser ! » (La confiance, c’est bien, le contrôle, c’est mieux !) : cette maxime datant des négociations de désarmement nucléaire entre l’Occident et l’URSS devient désormais le leitmotiv des négociateurs allemands dans les instances européennes. Le droit supplante alors la politique et le capitalisme rhénan, réputé bon-enfant, se mue en ordo-libéralisme de père Fouettard. Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, suggère même de donner au commissaire européen à la monnaie unique le pouvoir de renvoyer devant les Parlements nationaux les budgets qu’il juge trop dépensiers. Le projet d’union politique concocté à Berlin revient, dans son principe, à étendre à l’UE le système fédéral allemand, la solidarité entre les Länder riches et les Länder pauvres en moins.
Cela n’a pas échappé à François Hollande : dans l’entretien qu’il a accordé, le 17 octobre, à cinq grands quotidiens européens, le Président français conditionne son adhésion au projet Merkel à l’acceptation, par cette dernière, de la mutualisation partielle des dettes souveraines et de l’émission d’eurobonds par la Banque centrale européenne. Que Bernard Guetta s’étrangle de rage sur France Inter à la lecture de cet entretien est un bon signe : cela prouve que Hollande est à même, pour l’instant, de résister aux braillards fédéralistes.

Les choix stratégiques à moyen et long terme des Allemands sont plutôt extra-européens : partenariat énergétique avec la Russie et délégation de la sécurité aux États-Unis par l’intermédiaire de l’OTAN. Le refus, par Berlin, de la mégafusion BAE-EADS est un clou supplémentaire dans le cercueil de la défense européenne autonome. Le divorce Areva-Siemens, et l’alliance de ce dernier avec le russe Rosatom, pour être présent sur le marché mondial des centrales nucléaires, démontrent que la belle histoire d’Airbus et d’Arianespace n’est pas près de se renouveler. L’Allemagne a fait ses choix, qui seront suivis par les pays qui partagent sa vision du monde ou qui dépendent totalement d’elle. La France vit encore dans l’illusion que Paris et Berlin avancent, grosso modo, dans la même direction. Il est temps de redescendre sur terre.[/access]

*Photo : World Economic Forum

Mariage gay : Kaddish pour la bonne famille qui ne naîtra pas

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La discussion sur le mariage homosexuel est encadrée par deux arguments massifs et il n’est pas toujours facile d’accéder à la star sans tomber sur ces deux malabars. A ma droite, le mariage homosexuel mettrait en péril les fondements de notre société. A ma gauche, le mariage homosexuel serait le signe que la société progresse. Nous voici donc tenus de défendre la bonne famille de demain – de nous « positionner », comme on dit. Non seulement la bonne société dépend de la bonne famille, mais ce débat ferait de nous des êtres responsables, ce qui fait beaucoup de mensonges en une seule phrase.

Et si l’idée de bonne famille était un oxymore social ? A quel moment la famille a-t-elle bien fonctionné ? A quel moment les enfants étaient-ils de bons enfants et les parents de bons parents ? Pour nos amis conservateurs, un seul mot d’ordre: avant. Ce qu’il y a de pratique avec le passé, c’est qu’il autorise toutes les illusions retrospectives. S’agit-il du début du XXème siècle, lorsque les névroses ont entamé leur rythme de croisière ? Nous faudra-t-il remonter au XIXème siècle pour dénicher le noyau de la famille idéale ? Je veux bien que le passé aient des charmes que le présent ne montre pas, mais la lecture attentive de la Lettre au Père ou de Clarissa Harlowe devrait nous porter à plus de prudence.

Une chose est sûre, vouloir rendre heureux un enfant est une entreprise extrêmement périlleuse. Si les homosexuels veulent se marier afin d’élever une marmaille en bonne et due forme, s’ils veulent connaître les apories de la norme et les affres de l’ingratitude, qui suis-je pour les en empêcher ? Je ne connais qu’une seule définition de la société bonne : celle qui laisse à chacun le droit de rater sa vie comme il l’entend.

Les fausses évidences de la Commission Jospin

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Commission Jospin Hollande

Commission Jospin Hollande

La « Commission de rénovation et de déontologie de la vie publique », que présidait Lionel Jospin, vient de rendre au Président de la République un rapport d’une centaine de pages. À coté de dispositions touchant à la déontologie nécessaire à des responsables politiques dont la commission souligne que, de nos jours, aucun « n’est regardé comme pleinement légitime au seul motif qu’il a été élu », comme la suppression de statut de membre de droit du Conseil constitutionnel, trois éléments retiennent l’attention. Le premier concerne l’élection présidentielle et l’organisation des parrainages permettant à un candidat de s’y présenter. Le deuxième modifie le mode de scrutin des élections législatives. Le troisième touche au cumul des mandats.

Sur la réforme des parrainages, la commission note avec raison combien pèche un système qui conduit tous les cinq ans à se poser la question de l’accès à l’élection présidentielle de personnalités pourtant représentatives d’une part réelle de l’opinion. Peut-on trouver d’autres solutions ? Elle évoque d’abord la nécessaire représentation de partis politiques « ayant au moins cinq parlementaires ou ayant recueilli au moins 2 % des suffrages aux élections législatives ». Mais elle repousse cette solution, non parce que ce système de monopole partisan lui semble contraire à l’esprit de la Ve république, mais à cause de l’exclusion possibles de courants d’opinion nés dans l’intervalle séparant la présidentielle de la dernière élection législative. La commission considère qu’il faudrait lui adjoindre le système actuel de parrainage par les élus, qu’elle estime totalement obsolète, et préfère donc proposer le seul parrainage par les citoyens, avec un seuil minimal de 150 000 signatures réparties selon les différents départements. Il était pourtant tout à fait possible de combiner parrainages des partis et ceux des citoyens. La commission n’est donc guère convaincante sur la radicalité de son choix.

Elle l’est davantage lorsqu’elle insiste sur la nécessaire absence de publicité des choix citoyens. « L’acte de parrainer – écrit-elle – se rapprocherait davantage de l’expression d’un suffrage et devrait par conséquent revêtir le caractère secret du vote ». Mais la commission Jospin n’envisage à aucun moment de revenir à l’anonymat des parrainages, une solution qui aurait peut-être évité de lourdes modifications. Expliquer que « dans la configuration actuelle, le parrainage d’un candidat à l’élection présidentielle constitue un acte de responsabilité politique qui doit, à ce titre, pouvoir être connu des électeurs » ne convainc guère.

Par ailleurs soucieuse de « renforcer le pluralisme à l’Assemblée nationale », la Commission Jospin se pose la question du mode de scrutin aux élections législatives. Pour elle, il ne s’agit pas d’écarter le scrutin uninominal majoritaire à deux tours en vigueur, puisqu’elle voit « un avantage dans le fait que le mode de scrutin législatif actuel établit un lien direct entre les députés et ses électeurs ». Elle se contente donc de proposer d’instiller une petite dose de proportionnelle, avec un nombre maximum de 10 % des 577 députés actuels élus selon ce mode de scrutin, soit 58. « À titre d’exemple, écrit-elle, la proposition de la Commission permettrait à un parti recueillant 10 % des suffrages exprimés d’être assuré, alors même qu’il n’obtiendrait aucun élu au scrutin majoritaire, d’être représenté à l’Assemblée nationale par 5 ou 6 députés ». Certes, mais encore faut-il préciser l’importante que revêt le fait de disposer à la Chambre d’un groupe parlementaire, un enjeu tel que l’on a régulièrement abaissé le seuil du nombre minimal d’élus nécessaire à sa constitution, afin de complaire à certains partis délaissés par les électeurs. Or, maintenir le seuil actuel de 15 députés supposerait d’obtenir plus du quart des suffrages exprimés. On comprend que des membres de la Commission, et non des moindres, Jean-Claude Casanova et Dominique Rousseau, soient revenus sur ce point, le premier pour demander un seuil de 20 % des sièges à la proportionnelle, le second une « proportionnelle rationalisée », comparable aux scrutins municipaux et régionaux.

Reste enfin la question du cumul des mandats locaux avec un mandat national ou une fonction ministérielle. La Commission considère que la possibilité pour les ministres de conserver un mandat local est « incompatible avec les exigences de la fonction ministérielle ». Il devrait donc y avoir démission du mandat local, quelle que soit la fonction exercée, exécutive ou pas, et non un simple remplacement temporaire comme c’est le cas pour le parlementaire qui devient membre du gouvernement. Cette radicalité est discutable, car il est permis de se demander si les liens que garde le ministre avec « sa » circonscription au travers de son remplaçant ne sont pas au moins aussi importants, y compris pour le territoire concerné, que ceux qu’il conserverait avec « sa » collectivité et dont on veut l’affranchir.
C’est tout le problème d’une commission qui ne veut pas voir l’évidence en matière de cumul des mandats. Elle considère fort justement que le cumul d’un mandat parlementaire avec des responsabilités locales pose un problème par rapport à « la nature même du mandat parlementaire tel qu’il est conçu par la Constitution ». On sait en effet, et le juge constitutionnel le rappelle régulièrement, que le mandat parlementaire est un mandat national, et que l’on n’est pas élu d’une circonscription, mais dans une circonscription. Selon la commission Jospin, le maintien du lien entre le parlementaire et une collectivité territoriale liée à ladite circonscription viendrait fausser cet équilibre. « Rien ne s’oppose à ce que le législateur écoute et prenne en compte les attentes particulières d’un territoire – écrit la Commission. Il ne saurait cependant trouver dans de tels intérêts particuliers l’inspiration de la loi. La pratique actuelle du cumul des mandats, parce qu’elle se traduit souvent par une implication très directe des parlementaires dans les enjeux locaux, présente à cet égard un risque. » La commission propose donc logiquement de supprimer le cumul du mandat de parlementaire avec les fonctions exécutives locales, ainsi qu’avec certaines fonctions « dérivées » exercées par les élus locaux, notamment dans des conseils d’administration, des sociétés d’économie mixte ou des établissements publics de coopération intercommunale. Le parlementaire pourra simplement rester un élu local, mais il n’aura plus aucune rémunération au titre de cette fonction.

C’est peut-être le point sur lequel la commission se montre la moins convaincante. Quelques pages plus haut, elle affirmait que le scrutin majoritaire permet au député d’avoir un nécessaire lien direct avec les électeurs d’un territoire. En quoi la disparition du cumul des mandats va-t-elle couper ce lien ? En quoi le parlementaire sera-t-il moins à l’écoute du territoire qui l’a élu – et dans lequel il espère bien être réélu ! – uniquement parce qu’il ne sera plus membre d’une collectivité locale du dit territoire ? En quoi sera-t-il moins sensible aux pressions et ne sera-t-il pas tenté de confondre intérêt national et intérêt local – cette fois celui de la circonscription et non de la collectivité ? En quoi quelqu’un qui dispose officiellement d’une « réserve » financière destinée à aider les projets de sa circonscription, c’est-à-dire aussi ceux de telle ou telle collectivité, est-il neutre dans le jeu local ? En bref, en quoi l’interdiction du cumul des mandats permettrait-elle automatiquement d’éviter que le député ne devienne une assistante sociale – de luxe ! – au profit de sa circonscription ? La proposition de la commission n’apporte rien sur ces points.

En la matière, les choix sont simples. Soit l’on coupe tout lien entre l’élu et le territoire, en établissant une proportionnelle intégrale avec comme circonscription électorale la nation, pour que l’élu ne soit qu’un élu national. Cela renforce le poids des partis politiques dans le choix des candidats, et l’on ne verra plus de candidats implantés localement réussir des candidatures dissidentes contre des apparatchiks parachutés. Soit, au contraire, on laisse subsister un lien entre élu national et territoire local, comme aujourd’hui, auquel cas il est permis de se demander si le cumul ou non de mandats nationaux et locaux est aussi essentiel que le pensent certains. Il faudrait savoir de quel cumul on parle, avec quelles fonctions, dans quelles collectivités locales, de quelles tailles. Il faudrait rappeler, ensuite, que l’élu… l’a été au suffrage universel, c’est-à-dire que ses électeurs ont voté en connaissance de cause et ont pu penser qu’il était à même de remplir correctement ses deux mandats. Il faudrait aussi se demander ce qui motive les électeurs lors du choix d’un élu national, entre les grandes options du parti dont il est membre, la notoriété nationale ou locale du candidat, et les éventuels bénéfices locaux attendus. Quant aux arguments selon lesquels le non-cumul ouvrirait automatiquement la voie à la parité et au renouvellement, rappelons que les changements de têtes ne sont rien en eux-mêmes : népotisme, réseaux, alliances politiciennes, on peut faire confiance à notre démocratie pour perpétuer ses mauvaises habitudes.

On le voit, qu’elle soit radicale comme pour les parrainages, ou qu’elle choisisse la demi-mesure avec l’introduction d’une dose de proportionnelle ou le cumul des mandats, la commission Jospin aurait gagné à expliquer certaines de ses recommandations autrement que par de fausses évidences.

*Photo : FondaPol.

Sens interdit ?

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droite UMP Gaymard Philippot

droite UMP Gaymard Philippot

C’est pas pour me vanter, mais il paraît que je suis une journaliste de droite. C’est Guillaume Peltier qui l’a dit. Le jeune patron de la Droite forte a même ajouté qu’on ne m’entendait pas assez causer dans le poste, et là, je ne peux pas le contredire (il est vrai que moi, je ne m’entends pas). Je ne dis pas ça pour vous raconter ma vie, mais parce que la remarque de Peltier ouvre une piste pour résoudre le pensum que nous nous sommes infligés ce mois-ci : réfléchir à ce qu’est la droite – et pourquoi pas tenter d’expliquer ce que veut dire « juif » tant qu’on y est ?

Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas notre problème de choisir entre Jean-François Copé et François Fillon, ni même entre droite humaniste et droite décomplexée – la prétention de la première à s’arroger le monopole de l’humanisme est aussi énervante que la propension de la seconde à croire qu’il suffit de s’affranchir des préjugés des autres pour être libre. Nous n’avons aucune ligne à proposer aux masses
(lesquelles, si ça se trouve, s’en ficheraient complètement) au sujet du fameux cordon sanitaire qui continue à isoler le Front national – et par la même occasion à neutraliser pas mal de suffrages dont une bonne partie, mais pas la totalité, irait à la droite dite classique. Savoir qui, de Jean-Louis Borloo ou de François Bayrou, incarne le mieux le centre – à supposer qu’un tel espace existe – n’est pas non plus notre affaire. Il ne nous a pas échappé, enfin, que les équipes qui se nomment « droite » et « gauche » font souvent la même chose une fois au pouvoir, ni que le fameux clivage qui structure notre vie politique a aussi et peut-être d’abord comme fonction de répartir les postes.
Mais comme à Causeur, nous aimons la polémique, la politique et la France, nous préfèrerions que l’affrontement entre les camps qui se disputent nos suffrages ait aussi un peu l’allure d’une bataille d’idées. En conséquence, nous n’avons pas renoncé à ce que les signifiants « gauche » et « droite » aient une vague signification.

Journaliste de droite, donc. Va pour journaliste – j’ai une carte de presse. Mais de droite ? Je ne fais pas ma naïve. Dans les émissions de radio ou de télévision où l’on compte scrupuleusement les participants en fonction d’un strict équilibre droite-gauche (moyennant quoi il arrive que tous pensent exactement la même chose), je suis effectivement recensée comme « de droite ». Et je ne proteste pas. Pourtant, cela me fait toujours un drôle d’effet, comme si on parlait de quelqu’un d’autre. Dans ma jeunesse, je croyais que la droite c’était l’égoïsme. Quand j’étais à Sciences Po, être de droite, cela signifiait peu ou prou avoir des chemises Balladur (même pour les filles), des mocassins et une maison de campagne. Un peu plus tard, j’ai cru que cela voulait dire qu’on était du côté de l’ordre contre le mouvement, ou peut-être de l’ancien contre le nouveau. Pas ça, pas moi !, pensais-je. J’ai même dû gober, mais pas très longtemps je vous rassure, que ce qui caractérisait les gens de droite, c’est qu’ils n’aimaient pas la différence, alors que moi, l’Autre, je trouvais ça très chouette.

Je ne possède pas de maison de campagne (malheureusement), et encore moins de mocassins Balladur (ça va pas non !). Mais, il y a des années de cela, j’ai admis, la mort dans l’âme, que je n’étais pas « de gauche ». La mort dans l’âme, parce que moi aussi, j’aurais bien voulu, parfois, être dans le bon camp, me sentir proche des victimes, des pauvres et des opprimés, surtout que cela n’interdit nullement d’engueuler sa secrétaire (je n’en ai pas, ça tombe bien). Seulement, je voyais bien que c’est à gauche que l’on trouve les cornichons les plus pompeux et l’esprit de sérieux le plus ravageur – que tous mes amis « de gauche » me pardonnent, à commencer par Jérôme Leroy qui, on le verra dans les pages suivantes, manie si bien l’auto-ironie que je commence à avoir des doutes sur son pedigree idéologique. et moi, ce que je préfère dans la vie, c’est rire. Alors, comme il fallait bien me compter dans l’une ou l’autre des colonnes, je me suis habituée. Et puis, entre-temps, j’avais découvert qu’on pouvait être « de droite » et aimer le rock’n roll, l’aventure et son prochain. À chaque fois qu’on me définit comme « de droite », j’ai envie de rectifier en précisant plutôt que je suis « pas de gauche ». Pour tout vous dire, je me croyais très maligne avec ma définition : la droite, c’est ce qui n’est pas de gauche. Et voilà que l’éminent Jacques Julliard parvient exactement à la même conclusion dans sa somme sur la gauche française[1. Jacques Julliard, Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique, imaginaire, Flammarion, 2012.], tout comme Hervé Gaymard, député, président du Conseil général de Savoie et soutien de François Fillon, que nous avons interrogé alors que l’UMP s’apprête à choisir son chef, sans oublier André Sénik, qui propose exactement le même terme. Certes, je suis en agréable compagnie. Mais ça ne nous avance guère. Il faut préciser que définir la droite comme ce qui n’est pas la gauche ne signifie pas que l’une est le contraire de l’autre – en clair, on ne prétendra pas, sauf si on est « de gauche » que la droite est le camp du Mal. Dans cette perspective, Daoud Boughezala et Nathalie Krikorian-Duronsoy montrent bien que la « droitisation » pointée de toutes parts comme une évolution forcément condamnable et déplorable est largement fantasmée.

Reste que dans les pages qui suivent, seuls le philosophe Jean-François Mattéi, Sophie Flamand et Frédéric Rouvillois se hasardent à proposer de la droite une définition positive, voire essentialiste : pour le premier, elle se caractérise par la préférence donnée à la continuité, à la lignée, à l’héritage, par rapport à la rupture, le sang neuf, la révolution ; la deuxième soutient que la gauche est le parti de l’assistance quand la droite serait celui de la responsabilité individuelle.
Quant au troisième, il avance que la caractéristique de la droite, c’est le pessimisme historique. Il y a sans doute du vrai dans chacun de ces termes, même si les contre-exemples abondent : beaucoup de gens considérés comme de droite sont de furieux adorateurs du nouveau-pour-le-nouveau, tels un Alain Juppé qui, à Bordeaux, joue à « plus moderne que moi tu meurs » ; et pour l’essentiel, la droite française est étatiste. Alors, on aimerait croire – en tout cas quand on est « pas de gauche » – que la droite est le « Parti de la singularité », oxymore audacieux mais séduisant.
Contre le mouton de gauche, l’homme de droite serait celui qui pense en dehors des clous. Ce serait céder à la tentation de l’hémiplégie dont Florentin Piffard montre qu’elle est de moins en moins l’apanage d’un seul camp. Nous voilà bien avancés. Faut-il renoncer à saisir cet objet autrement que négativement ?

À ce stade d’autotorture de mes pauvres méninges, m’est revenue une sortie de Clémentine Autain, ma camarade de dispute sur Yahoo. Nous débattions du « mariage pour tous » et de la disparition des vocables « père » et « mère » au profit de « parent 1 » et « parent 2 », et comme je m’évertuais à défendre la différence entre les hommes et les femmes comme l’une des choses qui rend le monde agréable et la vie amusante (même quand on est homo s’agissant des choses du sexe), elle me demanda de prouver l’existence de cette différence. Refusant de m’en tenir strictement à l’anatomie, je lui répondis : « Mais c’est le bon sens, Clémentine ! ». Bingo ! « Oui, me lança-t-elle triomphalement, la droite, c’est le Parti du bon sens ! » D’accord, ce n’est pas très glamour, le bon sens, ça fait un peu madame Michu, quand la gauche aligne des cohortes d’artistes conceptuels, philosophes déconstructeurs et révolutionnaires utopistes. En termes plus choisis, on pourrait même avancer que la droite est le Parti du réel. L’ennui, c’est que ça ne se voit pas toujours à l’oeil nu.

Cet article en accès libre ouvre le dossier sur la droite de Causeur magazine n°53.

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*Photo : empanada_paris