Hayley White ne décolère pas ! L’école de Griffin, à Hull, au Royaume-Uni a renvoyé son petit garçon de sept ans, Elliott Dearlove. Quel crime avait donc commis ce délinquant en culotte courte ? Avait-il chahuté les cours ? Non, pire ! Brossé les cours ? Injurié son instituteur ? Pire encore ! A-t-il frappé d’autres élèves ? Non, non, c’est encore bien plus grave !
Le petit Elliott Dearlove a posé une question lors de la récréation à l’un de ses jeunes condisciples, un Africain. La question était la suivante : « Tu es brun parce que tu viens d’Afrique ? » Avouez qu’il y a de quoi se faire renvoyer, non ?
« Quand je suis arrivé à l’école, mon fils était dans tous ses états, indique la mère d’Elliott. Il répétait tout le temps : « Je n’ai posé qu’une seule question, je ne voulais pas être méchant » ». Mais pour les responsables de l’établissement, les règles sont strictes : « C’est tolérance zéro pour les faits de racisme évident ».
Après ce renvoi, Madame White a voulu inscrire son fils dans une école toute proche dans laquelle on lui avait dit qu’il y avait de la place. Mais en dernière minute, le conseil scolaire lui a signalé le contraire. Madame White porte donc les faits devant les tribunaux.
La presse a relayé l’affaire et c’est ainsi que l’on apprend qu’en 2011, les instituteurs britanniques ont accusé des milliers d’enfants de racisme et d’homophobie pour des mots échangés dans la cour de récréation.
Mais je me demande si ce n’est pas un peu tardif pour l’endoctrinement, l’école primaire. Aux grands maux, les grands remèdes, commençons le dépistage citoyen dès la salle d’accouchement !
Le respect, tout le monde est pour. Et tout le monde y a droit. Enfin surtout les jeunes. Et surtout quand ils insultent leurs aînés. Telle est la leçon du jugement ahurissant rendu vendredi par le tribunal correctionnel d’Avesnes, dans le Nord, qui a condamné le maire de Cousolre, commune de 2500 habitants, à payer 1000,00 euros d’amende et 250,00 euros de dommages et intérêts à sa victime.
Il faut dire que derrière ses airs de sexagénaire bonhomme, Maurice Boisard est un dangereux délinquant : le 24 août 2010, il avait giflé un adolescent de 15 ans qui venait, entre autres, de le traiter de « bâtard ». Le genre caïd d’opérette qui trompe l’ennui en braillant en pleine nuit sous les fenêtres de ses voisins ou en ricanant pendant que les anciens combattants commémorent le 18 juin.
Sur son blog, Pascale Robert-Diard révèle, dans un récit édifiant, les circonstances de l’incident et l’atmosphère surréaliste de l’audience.
Ce jour-là, le maire engueule le jeune mal élevé après l’avoir vu escalader un grillage qui vient d’être réparé – moyennant 10.000 euros – pour récupérer un ballon tombé dans l’enceinte d’un bâtiment communal. Le délicat jeune homme veut qu’on lui cause meilleur. Respect, vous dis-je ! Il insulte le maire, la gifle part. Une gifle ! C’est un tortionnaire, ce Boisard. Le jeune homme se déchaîne : « Fils de pute, je vais niquer ta mère, attends si t’es un homme, je vais te tuer ! » Décidé à laver l’affront, il rentre chez lui et revient muni de deux couteaux avant que ses copains le désarment – s’il s’en était servi, le juge aurait sans doute conclu à la légitime défense.
Le maire porte plainte pour outrages. On aurait pu imaginer que les parents, informés de la gifle infligée à leur rejeton, lui en aient flanqué une deuxième, histoire de lui apprendre les bonnes manières. Que nenni. À leur tour, ils portent plainte pour « violences » contre l’élu : « Personne, même les notables, n’est au-dessus des lois », commentera le père, fort sourcilleux sur la morale républicaine à défaut de l’être sur la morale tout court. Un tribunal pour mineurs condamne l’emmerdeur multirécidiviste – qui a reconnu les faits – à 250,00 euros d’amende – qu’il récupèrera donc en dommages et intérêts.
Mais le plus terrifiant, dans l’affaire, c’est le réquisitoire du Procureur. C’est qu’il a des tas d’idées sur la jeunesse, Bernard Beffy : « On voudrait savoir, Coulsore, c’est Chicago des années 30 ? Heureusement que vous n’êtes pas maire de Montfermeil, Monsieur Boisard ! » Où irait-on si on autorisait tous les maires de France à gifler leurs administrés ? Ce serait l’anarchie, le chaos, la chienlit ! Tous ces élus en liberté face à de pauvres enfants sans défense, ça fait froid dans le dos. On se dit qu’heureusement, Bernard Beffy n’est pas procureur à Bobigny. Il poursuit sa petite leçon de morale civique : « À 62 ans, vous êtes d’autant moins pardonnable de vous être laissé aller à un emportement contre un jeune de 16 ans, ces jeunes auxquels notre génération laisse si peu d’espoir. » Nous y voilà : le voyou est une victime. Respect, bordel de merde ! « La jeunesse est insolente, turbulente, mais ce n’est pas un délit qu’il faut réprimer », conclut le procureur avant de requérir 500 euros d’amende. Il a raison monsieur Beffy, un môme qui insulte et menace, quelle délicieuse insolence ! Sur ce coup-là, même Les Inrocks n’auraient pas osé – enfin je crois.
Le tribunal doublera la mise : une telle violence commise par un « dépositaire de l’autorité publique », c’est intolérable. Ce juge peut être rassuré : l’autorité a été jugée, et l’autorité a été condamnée – par lui. Il est vrai que l’autorité c’est fasciste, l’éducation aussi d’ailleurs. On se prend à rêver de mutations à Saint-Pierre et Miquelon où les deux magistrats au grand cœur pourraient éduquer les baleines.
Voilà à quoi ressemble, certains jours, la justice rendue au nom du peuple français. Alors vous, je ne sais pas, mais moi, que des magistrats puissent être, en mon nom, aussi dangereusement irresponsables, aussi fanatiquement stupides, ça me fiche la trouille.
Le 20 février 2011, il y a un an tout juste, des manifestations conçues sur le modèle de ce qui se passait alors en Tunisie et en Égypte avaient lieu dans certaines grandes villes du Maroc. Réunissant une coalition hétéroclite de chômeurs diplômés impatients d’entrer dans la fonction publique, d’internautes manipulés, de militants gauchistes et d’ultra-fondamentalistes religieux, elles semblaient vouloir tout renverser. Pourtant, dans un royaume où la situation n’a rien à voir avec celle des républiques gérontocratiques voisines, le succès des manifestations reste très limité – quoi qu’en disent certains observateurs occidentaux, qui rêvent de voir le printemps arabe enflammer l’ensemble du Maghreb et ainsi booster l’audimat. Mais malgré cet impact en demi-teinte – quelques dizaines de milliers de manifestants sur l’ensemble du royaume -, un « Mouvement du 20 février » se constitue, qui prétend fédérer tous les mécontents, tous les opposants à une royauté qualifiée pour l’occasion de dictature ou de monarchie absolue.
Cependant, malgré l’assistance de certains médias étrangers, la mayonnaise ne prend pas. Le Roi, qui depuis son intronisation en 1999 n’a cessé de multiplier les réformes libérales (statut de la femme, des partis politiques, renforcement des garanties des droits de l’homme, réconciliation nationale, développement humain, régionalisation,), parvient sans peine à prendre de vitesse les activistes du 20 février en annonçant, dans un discours du 9 mars, la préparation d’une nouvelle constitution visant à parachever l’État de droit dans le cadre d’une monarchie parlementaire rénovée. Rédigé en quelques mois par un comité d’experts au-dessus de tout soupçon, après consultation des partis, des groupes syndicaux et du monde associatif, le projet de loi constitutionnelle est présenté aux Marocains le 17 juin par le Roi lui-même.
« La Constitution marocaine, souligne alors ce dernier, sera une Constitution des droits de l’Homme, un véritable pacte des droits et des obligations de la citoyenneté ». Et de fait, les droits fondamentaux y sont omniprésents, non seulement dans le (long) titre 2, qui leur est expressément consacré, mais aussi dans le Préambule ou dans les titres 1er, 7 (Du pouvoir judiciaire), 8 (De la Cour constitutionnelle), et 9 (De la bonne gouvernance), ou encore, dans l’article 175, qui dispose qu’aucune révision « ne peut porter sur les acquis en matière de libertés et de droits fondamentaux inscrits dans la présente Constitution », ce qui situe ces derniers sur le même plan, intangible, que « les dispositions relatives à la religion musulmane » ou « la forme monarchique de l’Etat ».
La constitution sera finalement adoptée par référendum le 1er juillet. Le « Mouvement du 20 février », appelant à cette occasion à une grève des urnes, avait escompté une abstention massive, qui confirmerait l’opposition populaire à des réformes jugées infiniment trop tièdes pour être acceptables : en fait, la participation sera historique, plus de 75 %, de même qu’elle restera très élevée le 25 novembre lors des élections législatives – avec presque 9% de plus qu’au précédent scrutin. Ces élections dûment contrôlées par des observateurs étrangers, qui n’y trouveront d’ailleurs rien à redire, placeront en tête un parti islamiste modéré jusqu’ici dans l’opposition, le Parti de la justice et du développement.
Après la désignation d’un gouvernement dirigé par le secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, le « Mouvement du 20 février » tente de se rappeler au bon souvenir des Marocains, des réseaux sociaux et des médias occidentaux. Las : le 25 décembre, ils ne réunissent que quelques milliers de manifestants à Casablanca, et, selon l’AFP, pas plus de 400 personnes dans la capitale, Rabat. Les Indignés ne font plus recette.
Il ne leur reste alors plus qu’un seul espoir : faire du premier anniversaire des manifestations « fondatrices » de 2011 un événement d’ampleur nationale, susceptible de relancer une machine contestataire manifestement grippée. Et montrer, de la sorte, que le Roi et le peuple ne sont pas allés assez loin. Caramba, encore raté ! Selon certaines sources, notait le site de Libération, « les manifestants étaient en début d’après-midi au nombre d’un millier dans tout le pays, où le Mouvement du 20 février avait appelé à la mobilisation à la veille de cet anniversaire. » « Nous préférons être 200 avec des revendications précises et claires plutôt que des dizaines de milliers porteurs de messages ambigus », a indiqué à l’AFP un des responsables du mouvement, Ahmad Mediany, apparemment résigné. Deux cent sur environ 33 millions de Marocains ? Au soir du 20 février 2012, on sait que le peuple a sifflé la fin de la partie. Et que le Maroc peut passer à autre chose.
Taguieff ne s’est pas trompé en désignant le bougisme comme la maladie de notre temps. Il paraît que Nicolas Sarkozy sera le candidat de la rupture, c’est dire où nous en sommes. Nous avons tellement valorisé le changement que les présidents élus sont prêts à rompre avec eux-mêmes pour continuer de bouger au même poste.
Fuir le changement est devenu un luxe, et c’est pourquoi il est tellement agréable de lire sur un paquet de petits Lu : « recette inchangée ». Que des recettes puissent être inchangées, voilà qui nous change un peu. A Versailles, la meilleure pâtisserie est située rue de la Paroisse. Elle se trouve fortement concurrencée par la maison Bigot, la maison Philippe Pele, et la maison Levain et Tradition située à l’angle de la rue du Pain. Ces pâtisseries sont beaucoup plus récentes, mais l’objectif est le même : cap sur la tradition. Tous ces commerçants sont entrainés dans une course à l’ancien qui tire chaque concurrent vers le haut.
Je me demande si cette situation ne vaut pas mieux que d’être entraîné dans une course au nouveau qui tire chaque concurrent vers le bas. Voilà qui fait réfléchir, surtout avant les présidentielles.
Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 12 euros.
Gershon Scholem a écrit à Hannah Arendt, après la parution de son livre sur le procès Eichmann, une lettre très critique. Dans cette lettre, il lui reprochait notamment de manquer d’haavat israël, d’amour du peuple juif. Tout en affirmant qu’elle avait toujours considéré sa judéité comme une des données réelles et indiscutables de sa vie qu’elle n’avait jamais souhaité changer ou désavouer, Hannah Arendt a répondu à Gershon Scholem : « Vous avez absolument raison : je ne suis animée d’aucun amour de ce genre. Et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie aimé aucun peuple, aucune collectivité − ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela. J’aime uniquement mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse, c’est l’amour des personnes. En second lieu, cet amour des Juifs me paraîtrait, comme je suis juive moi-même, plutôt suspect. Je ne peux m’aimer moi-même, aimer ce que je sais être une partie, un fragment de ma propre personne. »[1. Ecrits juifs, réédités par Fayard en 2011.]
Ces arguments sont forts. Comment, lorsqu’on est juif, déclarer son amour du peuple juif sans se rengorger, sans se pousser du col, sans tomber dans la complaisance ou l’attendrissement narcissique ?[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, dans cette grande querelle, et en dépit de tout ce que je dois à la pensée d’Hannah Arendt, je prends le parti de Gershon Scholem. J’aime, sinon tout le peuple juif tout entier et moi à travers lui, Israël, au sens « État d’Israël » du terme. Je ne suis pas sioniste, la France est ma patrie mais je suis lié à Israël par un amour d’autant plus poignant que ce pays est fragile, vulnérable, menacé, contesté dans son existence même.
Cette contestation qui fait toujours plus d’adeptes sur les cinq continents ressuscite les stéréotypes effrayants de l’antisémitisme radical. Israël, pays minuscule, Cisjordanie comprise, est doté par ses ennemis d’un pouvoir tentaculaire. Israël tire les ficelles, Israël fait la pluie et le mauvais temps, Israël inspire la politique américaine, Israël produit l’islamisme, Israël est la cause de tous les maux et, par la souffrance quotidiennement infligée aux Palestiniens, l’incarnation du mal. Cette souffrance existe et elle a indéniablement des effets corrupteurs, dévastateurs même sur la société israélienne. Mais quand Stéphane Hessel fait d’Israël l’unique objet de son indignation, quand il néglige toutes les autres injustices qui fleurissent sur la terre, quand il reste muet sur les conditions de vie des réfugiés palestiniens au Liban, frappés d’interdiction professionnelle et confinés dans des camps dont ils ne peuvent améliorer ni les infrastructures ni les espaces habitables, quand il passe sous silence la charte ouvertement antisémite du Hamas, quand il oublie qu’à l’intransigeance de l’actuel gouvernement israélien répond la non moins grande intransigeance d’une Autorité palestinienne campant sur le « droit au retour » des réfugiés, en Palestine et en Israël, il démontre qu’une morale sans pensée conduit à l’immoralité.
Cette immoralité moralisatrice est devenue monnaie courante, comme l’atteste le succès planétaire de son petit livre beige. Qu’est-ce à dire, sinon que le grand espoir sioniste de normalisation de l’existence juive ne s’est pas réalisé ? La rupture avec le destin juif n’a pas eu lieu. Israël cristallise aujourd’hui la haine même à laquelle sa création devait mettre fin. Nul n’a mieux formulé cette terrible ironie de l’histoire que David Grossman. « Tragiquement, écrit-il, Israël n’a pas réussi à guérir l’âme juive de sa blessure fondamentale, la sensation amère de ne pas se sentir chez soi dans le monde. » Or le même David Grossman, qui a dit aussi que l’Israélien moderne et connecté sent le tragique du destin juif se refermer sur lui, a signé les accords de Genève[2. Accord de Genève : plan de paix alternatif concocté par des Israéliens et des Palestiniens qui n’étaient au pouvoir ni les uns ni les autres mais qui espéraient montrer à leurs deux peuples que la solution existait. Les Palestiniens renonçaient au « droit au retour » pour tous les réfugiés en échange de la reconnaissance de l’autorité arabe sur l’Esplanade des mosquées à Jérusalem. Il a été soutenu par de nombreuses personnalités européennes.] et critique sans relâche l’immobilisme de son gouvernement. Il voit l’antisémitisme à l’œuvre dans la délégitimation croissante d’Israël, mais il ne cède pas pour autant au vertige de l’irresponsabilité.
Je me reconnais dans son attitude. Je redoute l’hiver islamiste du printemps arabe, je prends d’autant plus au sérieux la menace iranienne d’effacer Israël de la carte que l’Iran va se doter de l’arme nucléaire, et pourtant je soutiens David Grossman et ses amis. Avec les autres signataires de J Call[3. J Call : appel lancé au printemps 2010 par de nombreuses personnalités juives d’Europe, qui dans la terminologie israélienne seraient rangées dans la gauche sioniste, pour relancer le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens selon le principe « deux Peuples, deux États », J Call a suscité pas mal de remous, notamment en France, où une partie de l’intelligentsia juive et pro-israélienne, a signé un appel concurrent intitulé « Raison Garder ». Alain Finkielkraut figurait parmi les signataires de J Call.], j’en appelle même aux États-Unis et à l’Union européenne pour qu’ils obligent les deux protagonistes à trouver un compromis avant qu’il ne soit trop tard. Si, en effet, par attachement à la terre ancestrale de Judée-Samarie, pour des raisons sécuritaires ou pour ne pas encourir la colère armée des colons les plus fanatiques, Israël retarde jusqu’à rendre impraticable la décision de divorcer d’avec les Palestiniens, alors les Juifs deviendront une minorité dans leur propre État. Les seuls qui peuvent souhaiter une telle issue sont ceux qui militent pour la disparition d’Israël. Il ne faut pas leur faire ce cadeau.[/access]
Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012
Dominique de Villepin critique Nicolas Sarkozy. C’est son droit. Après tout, la critique fait partie de la vie démocratique. Mais Villepin ne se contente pas de critiquer Sarkozy. Il le critique souvent, ce qui est déjà plus discutable pour quelqu’un qui appartient au même bord politique. Et il ne se contente pas de le critiquer souvent. Il le critique violemment, ce qui est encore plus discutable quand on est du même bord politique.
Depuis son discours du 25 mars 2010, c’est toujours la même rengaine. Villepin critique l’interdiction de la Burqa et la suppression des allocations familiales pour absentéisme scolaire. Il appelle à ne pas « surréagir » et à se « méfier de tous les excès ». Pourquoi pas. Ça n’engage à rien et ça fait toujours bien de poser au sage et au modéré.
Mais Villepin va plus loin. Il récite les leitmotivs de la gauche. Il lui emprunte son jargon et ses tics de langage. Comme quoi les questions sociales sont plus importantes que les questions sécuritaires. Comme quoi il ne faut surtout pas « pointer du doigt », ni « stigmatiser » des « boucs émissaires ».
Villepin ne se contente pas de vouloir plaire à la gauche classique. Il cherche même à séduire la gauche sectaire. Il adresse des signaux aux intellectuels de gauche. Il utilise le langage codé de l’extrême gauche. Comment comprendre ce qu’il veut dire par « surenchère sécuritaire » qui « risque d’entraîner des provocations » ? Pourquoi se dit-il « mal à l’aise » ? Pourquoi juge-t-il le « pacte social et républicain » menacé ?
Ces formules énigmatiques, les gens n’y font pas attention, ou ils ne comprennent pas toujours très bien ce qu’elles signifient. Elles veulent pourtant dire que Sarkozy est à deux doigts de basculer dans la droite factieuse voire le fascisme. Dans les années 70 et 80, l’extrême gauche se déchaînait déjà en voulant faire croire que la droite était sous la coupe de l’extrême droite.
Sur certains plateaux télé, les intellos s’étripent sur le point de savoir si Sarkozy est fasciste, pétainiste ou bien lepéniste, mais la preuve paradoxale que non, c’est que ces Don Quichotte de dîners en ville ont tout loisir de bavasser. Ces talibans de la pensée unique terrifient même les citoyens avec des accusations de « populisme » ou de « dérapage » qui paralysent la critique et la réflexion politique en France comme nulle par ailleurs.
L’extrême gauche fait si peur que certains frisent le tête-à-queue idéologique pour ne pas être suspectés de la moindre proximité avec l’extrême droite. Ainsi Christine Boutin, soucieuse de se désenclaver, cherche parfois la bénédiction de la gauche en faisant chorus avec elle contre la droite. Le 23 février 2011, elle se déclarait « inquiète » et en appelait à « tous les démocrates, tous les républicains » contre la « stigmatisation » qui ferait le jeu de « dérives ».
De la même manière, Villepin (ab)use de cocoricos antifascistes pour envoyer un message subliminal aux élites. Il critique Sarkozy avec les mêmes arguments que l’extrême gauche. Sa critique est dévastatrice, car elle flatte le camp d’en face. C’est la vieille machine à perdre. Les hommes politiques de droite ont décidément du mal à critiquer leurs rivaux avec des arguments distincts de ceux de la gauche.
C’est marrant : selon la source dont elles proviennent, certaines informations sont cachères ou non. Invité mercredi dernier à l’émission « Service Public » animée par l’excellent Guillaume Erner sur France Inter, Gilles Kepel, auteur d’une passionnante enquête montrant la progression de l’affirmation identitaire islamique à Montfermeil et Clichy sous Bois[1. Quatre-vingt-treize, Gallimard] (évolution qu’il attribue essentiellement au chômage et aux défaillances de la République), a dit à peu près la même chose que Marine Le Pen. Interrogé sur le risque de séparatisme lié à la montée de la consommation de viande halal, il a fait cette réponse : « Beaucoup de nos interlocuteurs disent qu’ils acceptent les invitations chez des gens qui ne mangent pas halal, ils se débrouillent, par exemple en mangeant des légumes. Là où le problème est beaucoup plus préoccupant, c’est à l’école où un grand nombre d’enfants désertent la demi-pension sous prétexte qu’elle n’est pas halal. Il y a 25 ans, cette revendication était absente ; aujourd’hui, elle est prise en main par des groupes d’islam politique qui voient là la possibilité de contrôler la communauté et aussi de faire une bonne affaire – c’est un marché de 5 milliards d’euros. Cela contribue à maintenir les enfants hors du système scolaire. Et c’est absurde car en fait une grande partie de la nourriture de la restauration collective est halal, parce que les abattoirs font des économies sur les chaines de production. Cela ne change rien car en France, les bêtes sont égorgées, halal ou pas. Les seules différences tiennent à l’endormissement des bêtes et à la formule rituelle prononcée pour que la viande soit halal (Kepel semble ignorer que pour beaucoup de gens, que ce soit pour des raisons religieuses ou parce qu’ils sont sensibles à la souffrance animale, ce n’est pas la même chose). Le résultat, c’est qu’une grande partie des enfants qui vont à la cantine mangent de la viande halal sans le savoir alors que beaucoup n’y vont pas sous prétexte qu’elle ne l’est pas alors qu’elle l’est effectivement. Et cela crée entre ces enfants et l’école une distance très dommageable. » Kepel bondirait certainement que ses propos soient assimilés à ceux de Marine Le Pen, et il est absolument vrai que, partant d’un constat similaire, ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. L’ennui, c’est qu’il utilise exactement le même procédé contre Elisabeth Badinter, coupable d’avoir observé qu’« en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité. » Commentaire de Kepel : « Cette déclaration saisissante s’inscrit dans l’évolution générale de cette branche de la famille laïque, dont Riposte Laïque est l’expression la plus emblématique ; elle fait désormais prévaloir les affinités culturelles sur des clivages politiques qui tenaient traditionnellement l’extrême droite comme le principal ennemi de la laïcité en tant que force d’émancipation sociale et culturelle. » En somme, voilà Elisabeth Badinter lepénisée et renvoyée à l’extrême droite au prétexte qu’elle fait un constat de bon sens. On ne discutera pas ici le point de vue de Gilles Kepel qui semble penser que la laïcité est désormais contaminée. Contentons-nous de lui faire remarquer qu’à ce compte-là, il est tout aussi suspect de lepénisme qu’Elisabeth Badinter. Il appréciera certainement. Et peut-être hésitera-t-il désormais à pratiquer l’amalgame pour disqualifier ceux avec qui il n’est pas d’accord. On peut toujours rêver.
À toute critique radicale du libéralisme est adressée régulièrement, dans Causeur, cette objection supposée imparable : « Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? »
Aux yeux de certains collaborateurs de Causeur, il n’existe qu’une seule attitude politique adulte, sérieuse et responsable. Et celle-ci commande de critiquer sans relâche l’hégémonie idéologique supposée éternelle de la gauche, de l’Europe et de toutes les forces qui contribuent à affaiblir la République et la nation.
« Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? » Le problème de cet argument n’est pas qu’il est faux : c’est qu’il ne s’apparente absolument en rien à un argument. Derrière cette formule se cache un ensemble de présupposés erronés. Une équation secrète fausse à chacune de ses étapes, dans toutes les équivalences qu’elle essaie d’établir. Voici cette équation : gauche libérale + communisme réel = gauche transcendantale = morale = moralisme + simplisme = enfantillage = illégitimité politique = casse-toi pov’ con ![access capability= »lire_inedits »]
« Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? » C’est-à-dire : « Va jouer dans la cour de récré ! » Nous décrétons que ta parole n’est pas politique. Que ton discours relève intrinsèquement et exclusivement de la psychologie ou de la morale. Et nous savons aussi par avance que ta morale sera simpliste et moralisatrice. Tout cela est inscrit dans tes gènes anti-libéraux, camarade !
Cette réplique exprime le refus d’affronter les thèses anti-libérales sur le terrain politique. Ce tour de passe-passe rhétorique constitue une opération de langage éminemment politique, qui prétend circonscrire le champ politique au dialogue démocratique contradictoire entre libéraux. La politique, fiston, tu apprendras ça avec l’âge, c’est le dialogue rationnel entre libéraux à poils roux et libéraux à poils verts. La synthèse est certes une bouillie écœurante, nous l’admettons tous, mais tu découvriras qu’elle forge le caractère et qu’elle est une merveilleuse initiation à l’incurable et à l’amertume de la vie.
Les inégalités économiques et symboliques obscènes qui constituent la violence inouïe de notre monde, il faut le savoir, ne sont pas du tout un problème politique majeur, ni même mineur. Elles font partie de l’unique solution possible et n’ont aucun caractère politique.
Plus cette violence s’étend et s’intensifie et plus nous éprouvons pourtant à même notre corps − que nous soyons dominants ou dominés − combien elle nous blesse intimement, nous détruit et nous avilit. L’opposition entre dominés et dominants n’est pas celle entre les coupables et les victimes, ni celle entre les méchants et les bons. Nous sommes tous responsables, à des titres divers, du système de la domination qui nous rend tous chaque jour un peu plus méchants, nerveux et aigres.
Le communisme est une urgence physique aussi vitale pour les dominants que pour les dominés. Nous savons que la vraie politique, la sérieuse, est celle de nos évidences sensibles, qui sont toujours indiscernablement politiques et éthiques. La dette que chacun d’entre nous entend retentir mois après mois avec plus d’insistance à l’intérieur de son corps est une dette d’actes et de paroles nécessaires que chacun a contractée envers ses propres évidences sensibles.
Si nous refusons de payer et si nous voulons faire payer aux autres cette dette-là, nous allons droit au carnage. Si nous payons, eh bien il va falloir que nous construisions ensemble le communisme. Et il est à parier que les experts en économie et en politique vont faire bientôt d’immenses progrès en humilité et en jardinage.[/access]
Il paraît qu’il existe un site de rencontres pour djeuns décomplexés (excusez la redondance) qui fait un carton. Ca s’appelle adopteunmec.com. J’ai découvert ça dans le métro hier, en rentrant chez moi. Je n’aurais jamais du lever le nez de mon Taillandier (Les romans vont où ils veulent, La Grande Intrigue IV, Stock 2010). Au bout de mon nez, sur les murs du quai d’en face, on voyait sur le fond noir d’une affiche deux silhouettes, un homme et une femme, dont les formes reproduisaient d’assez près la signalétique des toilettes SNCF. Sauf que là, au lieu de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, l’homme et la femme étaient en pleine action. Le jour de la Saint Valentin, me direz-vous, pourquoi pas ?
Par les temps qui courent, et Dieu sait s’ils courent, il faut être large d’esprit, même si le corps lui, doit rester mince. Mais non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je ne parle pas de l’intemporel acte sexuel, mais de l’acte qui caractérise si bien notre temps : faire les courses. Cependant, s’il faut être au moins deux pour la bagatelle; pour faire les courses, on peut être seul.
Sur l’affiche en question, seule la femme travaillait : elle poussait son caddie, alors que l’homme était représenté dans une situation d’une passivité affligeante, les jambes en l’air, culbuté par elle dans le dit caddie comme un vulgaire paquet de nouilles.
C’est ça l’idée, sur adopteunmec.com, « on renverse les rôles » (et les mecs); ce sont les meufs qui prennent l’initiative. Je me suis renseigné, avec adopteunmec.com, c’en est paraît-il fini de la « femme-objet », voici « l’homme-objet », consultable sur catalogue et accessible en deux clics. Après être entrées dans « la boutique », les femmes se ruent sur les « promos du jour » et choisissent le meilleur produit. Renversement, tu parles. Dans la droite ligne de tous les renversements, celui-ci est docilement décalqué des réalités qu’on prétend subvertir.
Alors que adopteunmec.com se taille un franc succès, en particulier auprès des jeunes adultes, on pourrait s’étonner du silence total de nos chiennes de garde et autres vigilantes, qui d’habitude sautent, comme autrefois la vérole sur le bas clergé espagnol, sur les miettes de machisme qui souillent encore notre bel Hexagone. Mais pas question de monter sur mes grands chevaux, quand bien même ce serait de grandes juments. Si personne ne s’offusque, c’est sans doute qu’il n’y a pas à s’offusquer. J’apprends en effet que les créateurs de ce site « décalé et ironique » sont deux garçons sympathiques comme tout, « dotés d’un QI à la Bill Gates » et prénommés « Flo et Manu », et qu’ils sont « fils de profs, mais allergiques à l’école ». Il paraît aussi que les hommes représentent environ 60% des inscrits du site. Qu’ils sont tous très contents d’être transformés en sex-toy boys pour ladies, en marmousets amuseurs de nanas, d’être emballés sous vide comme des quiches, assimilés à des consommables, avec date de péremption et garantie fraicheur à la clé. Comme dit Georges Kaplan, si tout le monde est content, où est le mal ? Elle n’est pas belle notre philosophie du consentement et la civilisation qui va avec ?
Bon. Ce n’est pas parce qu’on ne s’indigne pas qu’on n’a pas le droit de se poser des questions. Comment comprendre la servitude volontaire du mâle contemporain ? Peut-être est-il plus confortable pour les hommes d’abandonner la partie ? Après tout, la séduction, c’était parfois un jeu qui n’en valait pas la chandelle. La drague, c’était un poil fatigant. Comment affronter sans fléchir le regard de l’autre ? L’exigence d’originalité ? Comment maîtriser la peur du ridicule et l’art du franchissement des étapes ? Les râteaux, ça n’est jamais agréable. Je lève le nez et remarque les petites fesses de ce petit bonhomme que l’on culbute dans un caddie utérin. Viens par là que je t’adopte, mon bébé. Ces fesses, c’est un petit postérieur livré aux soins de la maman. Voici le néo-keum : coach potato, prêt à passer à la casserole. Le mâle 2.0 est un petit chien abandonné qui gémit doucement pour attendrir sa future maîtresse.
Adopte un mec : le site de la libération sexuelle par son assimilation à un acte purement commercial choisit un nom qui caractérise un acte reliant un homme et un animal, ou un adulte et un enfant. L’asymétrie de l’acte d’achat, décidé par un sujet seul et souverain, déclenché par une impulsion irréfléchie et sans conséquences, libère des affres de la réciprocité, comme l’image de l’adoption libère de la complexité de l’intersubjectivité amoureuse et de ses incertitudes. Une maman toute-puissance qui « adopte un mec » comme un chien ou un bébé, voilà notre piteuse conception de la rencontre amoureuse. La libération sexuelle, serait-ce surtout la libération du sexe, au sens de ce de quoi on se libère ? Triste Saint Valentin. Et étrange amalgame, alors que la pédophilie n’a jamais provoqué autant d’indignation.
Attention, il ne faut pas confondre l’épaulard ou orque (Orcinus orca) avec le pacifique dauphin commun (qui sert essentiellement à illustrer des posters qui ornent les chambres d’adolescentes) ou la baleine banale débonnaire (que le courageux pêcheur islandais des estampes anciennes ramenait jadis à son Islandaise, grâce à un harpon). Non, l’orque, c’est autre chose. On l’appelle vulgairement « baleine tueuse » ou encore « baleine à dents ». Il peut mesurer jusqu’à 10 mètres de long et peser 11 tonnes. Et ses dents acérées, précisément, peuvent mesurer 8 centimètres. Cela dresse tout de suite un portrait assez parlant du personnage ; c’est un animal avec lequel il convient de ne pas trop badiner. Et l’homme l’aime tellement qu’il en garde quelques spécimens en captivité dans des parcs d’attractions, afin de les regarder de près et toucher du doigt leur inquiétante grâce aquatique.
On apprend que l’association de défense des animaux PETA a porté une hallucinante plainte devant le tribunal fédéral de San Diego (Californie) au nom de cinq de ces épais cétacés, baptisées Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises qui interprètent des numéros acrobatiques dans des parcs d’attractions SeaWorld, pour la distraction et l’agrément d’humains américains adultes et de leurs enfants du même métal. L’association voudrait – rapporte l’AFP – que le tribunal reconnaisse que les orques sont « soumises à l’esclavage et/ou à la servitude involontaire en violation du 13ème amendement de la constitution des États-Unis », et donc, puissent elles-mêmes porter plainte. Pour l’association « l’esclavage ne dépend pas plus de l’espèce de l’esclave que de la race, du sexe ou de l’ethnie ». On aimerait dire : c’est assez !
La semaine dernière, la justice fédérale a finalement débouté les Peta et écarté ses élucubrations antispécistes. Les orques ne pourront pas porter plainte contre leurs employeurs. Pas de syndicats pour Orcinus orca ! Ivre d’un lyrisme angoissant le porte-parole de l’association, David Perle, a cependant assuré que cette plainte n’était que le premier pas vers « le jour inévitable où tous les animaux seraient libérés de l’esclavagisme pour l’amusement des humains ». Un jour radieux où, comme dans La Ferme des animaux de George Orwell, les opprimés à poils, plumes et écailles, prendront leur liberté sur leurs infâmes oppresseurs humains ? On sait pourtant comment se termine la pessimiste fable de l’écrivain anglais : les animaux deviennent aussi chiens que les hommes, et les cochons finissent par se vouloir « plus égaux » que les autres… Quant aux orques Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises, avec qui il convient de ne pas badiner, n’ont-elles pas eu le sentiment diffus, dans cette affaire, de se faire instrumentaliser ? Il faudrait interroger à ce sujet leur déléguée du personnel, quand elle aura terminé sa ration quotidienne de chair de phoque.
Hayley White ne décolère pas ! L’école de Griffin, à Hull, au Royaume-Uni a renvoyé son petit garçon de sept ans, Elliott Dearlove. Quel crime avait donc commis ce délinquant en culotte courte ? Avait-il chahuté les cours ? Non, pire ! Brossé les cours ? Injurié son instituteur ? Pire encore ! A-t-il frappé d’autres élèves ? Non, non, c’est encore bien plus grave !
Le petit Elliott Dearlove a posé une question lors de la récréation à l’un de ses jeunes condisciples, un Africain. La question était la suivante : « Tu es brun parce que tu viens d’Afrique ? » Avouez qu’il y a de quoi se faire renvoyer, non ?
« Quand je suis arrivé à l’école, mon fils était dans tous ses états, indique la mère d’Elliott. Il répétait tout le temps : « Je n’ai posé qu’une seule question, je ne voulais pas être méchant » ». Mais pour les responsables de l’établissement, les règles sont strictes : « C’est tolérance zéro pour les faits de racisme évident ».
Après ce renvoi, Madame White a voulu inscrire son fils dans une école toute proche dans laquelle on lui avait dit qu’il y avait de la place. Mais en dernière minute, le conseil scolaire lui a signalé le contraire. Madame White porte donc les faits devant les tribunaux.
La presse a relayé l’affaire et c’est ainsi que l’on apprend qu’en 2011, les instituteurs britanniques ont accusé des milliers d’enfants de racisme et d’homophobie pour des mots échangés dans la cour de récréation.
Mais je me demande si ce n’est pas un peu tardif pour l’endoctrinement, l’école primaire. Aux grands maux, les grands remèdes, commençons le dépistage citoyen dès la salle d’accouchement !
Le respect, tout le monde est pour. Et tout le monde y a droit. Enfin surtout les jeunes. Et surtout quand ils insultent leurs aînés. Telle est la leçon du jugement ahurissant rendu vendredi par le tribunal correctionnel d’Avesnes, dans le Nord, qui a condamné le maire de Cousolre, commune de 2500 habitants, à payer 1000,00 euros d’amende et 250,00 euros de dommages et intérêts à sa victime.
Il faut dire que derrière ses airs de sexagénaire bonhomme, Maurice Boisard est un dangereux délinquant : le 24 août 2010, il avait giflé un adolescent de 15 ans qui venait, entre autres, de le traiter de « bâtard ». Le genre caïd d’opérette qui trompe l’ennui en braillant en pleine nuit sous les fenêtres de ses voisins ou en ricanant pendant que les anciens combattants commémorent le 18 juin.
Sur son blog, Pascale Robert-Diard révèle, dans un récit édifiant, les circonstances de l’incident et l’atmosphère surréaliste de l’audience.
Ce jour-là, le maire engueule le jeune mal élevé après l’avoir vu escalader un grillage qui vient d’être réparé – moyennant 10.000 euros – pour récupérer un ballon tombé dans l’enceinte d’un bâtiment communal. Le délicat jeune homme veut qu’on lui cause meilleur. Respect, vous dis-je ! Il insulte le maire, la gifle part. Une gifle ! C’est un tortionnaire, ce Boisard. Le jeune homme se déchaîne : « Fils de pute, je vais niquer ta mère, attends si t’es un homme, je vais te tuer ! » Décidé à laver l’affront, il rentre chez lui et revient muni de deux couteaux avant que ses copains le désarment – s’il s’en était servi, le juge aurait sans doute conclu à la légitime défense.
Le maire porte plainte pour outrages. On aurait pu imaginer que les parents, informés de la gifle infligée à leur rejeton, lui en aient flanqué une deuxième, histoire de lui apprendre les bonnes manières. Que nenni. À leur tour, ils portent plainte pour « violences » contre l’élu : « Personne, même les notables, n’est au-dessus des lois », commentera le père, fort sourcilleux sur la morale républicaine à défaut de l’être sur la morale tout court. Un tribunal pour mineurs condamne l’emmerdeur multirécidiviste – qui a reconnu les faits – à 250,00 euros d’amende – qu’il récupèrera donc en dommages et intérêts.
Mais le plus terrifiant, dans l’affaire, c’est le réquisitoire du Procureur. C’est qu’il a des tas d’idées sur la jeunesse, Bernard Beffy : « On voudrait savoir, Coulsore, c’est Chicago des années 30 ? Heureusement que vous n’êtes pas maire de Montfermeil, Monsieur Boisard ! » Où irait-on si on autorisait tous les maires de France à gifler leurs administrés ? Ce serait l’anarchie, le chaos, la chienlit ! Tous ces élus en liberté face à de pauvres enfants sans défense, ça fait froid dans le dos. On se dit qu’heureusement, Bernard Beffy n’est pas procureur à Bobigny. Il poursuit sa petite leçon de morale civique : « À 62 ans, vous êtes d’autant moins pardonnable de vous être laissé aller à un emportement contre un jeune de 16 ans, ces jeunes auxquels notre génération laisse si peu d’espoir. » Nous y voilà : le voyou est une victime. Respect, bordel de merde ! « La jeunesse est insolente, turbulente, mais ce n’est pas un délit qu’il faut réprimer », conclut le procureur avant de requérir 500 euros d’amende. Il a raison monsieur Beffy, un môme qui insulte et menace, quelle délicieuse insolence ! Sur ce coup-là, même Les Inrocks n’auraient pas osé – enfin je crois.
Le tribunal doublera la mise : une telle violence commise par un « dépositaire de l’autorité publique », c’est intolérable. Ce juge peut être rassuré : l’autorité a été jugée, et l’autorité a été condamnée – par lui. Il est vrai que l’autorité c’est fasciste, l’éducation aussi d’ailleurs. On se prend à rêver de mutations à Saint-Pierre et Miquelon où les deux magistrats au grand cœur pourraient éduquer les baleines.
Voilà à quoi ressemble, certains jours, la justice rendue au nom du peuple français. Alors vous, je ne sais pas, mais moi, que des magistrats puissent être, en mon nom, aussi dangereusement irresponsables, aussi fanatiquement stupides, ça me fiche la trouille.
Le 20 février 2011, il y a un an tout juste, des manifestations conçues sur le modèle de ce qui se passait alors en Tunisie et en Égypte avaient lieu dans certaines grandes villes du Maroc. Réunissant une coalition hétéroclite de chômeurs diplômés impatients d’entrer dans la fonction publique, d’internautes manipulés, de militants gauchistes et d’ultra-fondamentalistes religieux, elles semblaient vouloir tout renverser. Pourtant, dans un royaume où la situation n’a rien à voir avec celle des républiques gérontocratiques voisines, le succès des manifestations reste très limité – quoi qu’en disent certains observateurs occidentaux, qui rêvent de voir le printemps arabe enflammer l’ensemble du Maghreb et ainsi booster l’audimat. Mais malgré cet impact en demi-teinte – quelques dizaines de milliers de manifestants sur l’ensemble du royaume -, un « Mouvement du 20 février » se constitue, qui prétend fédérer tous les mécontents, tous les opposants à une royauté qualifiée pour l’occasion de dictature ou de monarchie absolue.
Cependant, malgré l’assistance de certains médias étrangers, la mayonnaise ne prend pas. Le Roi, qui depuis son intronisation en 1999 n’a cessé de multiplier les réformes libérales (statut de la femme, des partis politiques, renforcement des garanties des droits de l’homme, réconciliation nationale, développement humain, régionalisation,), parvient sans peine à prendre de vitesse les activistes du 20 février en annonçant, dans un discours du 9 mars, la préparation d’une nouvelle constitution visant à parachever l’État de droit dans le cadre d’une monarchie parlementaire rénovée. Rédigé en quelques mois par un comité d’experts au-dessus de tout soupçon, après consultation des partis, des groupes syndicaux et du monde associatif, le projet de loi constitutionnelle est présenté aux Marocains le 17 juin par le Roi lui-même.
« La Constitution marocaine, souligne alors ce dernier, sera une Constitution des droits de l’Homme, un véritable pacte des droits et des obligations de la citoyenneté ». Et de fait, les droits fondamentaux y sont omniprésents, non seulement dans le (long) titre 2, qui leur est expressément consacré, mais aussi dans le Préambule ou dans les titres 1er, 7 (Du pouvoir judiciaire), 8 (De la Cour constitutionnelle), et 9 (De la bonne gouvernance), ou encore, dans l’article 175, qui dispose qu’aucune révision « ne peut porter sur les acquis en matière de libertés et de droits fondamentaux inscrits dans la présente Constitution », ce qui situe ces derniers sur le même plan, intangible, que « les dispositions relatives à la religion musulmane » ou « la forme monarchique de l’Etat ».
La constitution sera finalement adoptée par référendum le 1er juillet. Le « Mouvement du 20 février », appelant à cette occasion à une grève des urnes, avait escompté une abstention massive, qui confirmerait l’opposition populaire à des réformes jugées infiniment trop tièdes pour être acceptables : en fait, la participation sera historique, plus de 75 %, de même qu’elle restera très élevée le 25 novembre lors des élections législatives – avec presque 9% de plus qu’au précédent scrutin. Ces élections dûment contrôlées par des observateurs étrangers, qui n’y trouveront d’ailleurs rien à redire, placeront en tête un parti islamiste modéré jusqu’ici dans l’opposition, le Parti de la justice et du développement.
Après la désignation d’un gouvernement dirigé par le secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, le « Mouvement du 20 février » tente de se rappeler au bon souvenir des Marocains, des réseaux sociaux et des médias occidentaux. Las : le 25 décembre, ils ne réunissent que quelques milliers de manifestants à Casablanca, et, selon l’AFP, pas plus de 400 personnes dans la capitale, Rabat. Les Indignés ne font plus recette.
Il ne leur reste alors plus qu’un seul espoir : faire du premier anniversaire des manifestations « fondatrices » de 2011 un événement d’ampleur nationale, susceptible de relancer une machine contestataire manifestement grippée. Et montrer, de la sorte, que le Roi et le peuple ne sont pas allés assez loin. Caramba, encore raté ! Selon certaines sources, notait le site de Libération, « les manifestants étaient en début d’après-midi au nombre d’un millier dans tout le pays, où le Mouvement du 20 février avait appelé à la mobilisation à la veille de cet anniversaire. » « Nous préférons être 200 avec des revendications précises et claires plutôt que des dizaines de milliers porteurs de messages ambigus », a indiqué à l’AFP un des responsables du mouvement, Ahmad Mediany, apparemment résigné. Deux cent sur environ 33 millions de Marocains ? Au soir du 20 février 2012, on sait que le peuple a sifflé la fin de la partie. Et que le Maroc peut passer à autre chose.
Taguieff ne s’est pas trompé en désignant le bougisme comme la maladie de notre temps. Il paraît que Nicolas Sarkozy sera le candidat de la rupture, c’est dire où nous en sommes. Nous avons tellement valorisé le changement que les présidents élus sont prêts à rompre avec eux-mêmes pour continuer de bouger au même poste.
Fuir le changement est devenu un luxe, et c’est pourquoi il est tellement agréable de lire sur un paquet de petits Lu : « recette inchangée ». Que des recettes puissent être inchangées, voilà qui nous change un peu. A Versailles, la meilleure pâtisserie est située rue de la Paroisse. Elle se trouve fortement concurrencée par la maison Bigot, la maison Philippe Pele, et la maison Levain et Tradition située à l’angle de la rue du Pain. Ces pâtisseries sont beaucoup plus récentes, mais l’objectif est le même : cap sur la tradition. Tous ces commerçants sont entrainés dans une course à l’ancien qui tire chaque concurrent vers le haut.
Je me demande si cette situation ne vaut pas mieux que d’être entraîné dans une course au nouveau qui tire chaque concurrent vers le bas. Voilà qui fait réfléchir, surtout avant les présidentielles.
Pierre-André Taguieff, Résister au bougisme, Mille et une nuits, 12 euros.
Gershon Scholem a écrit à Hannah Arendt, après la parution de son livre sur le procès Eichmann, une lettre très critique. Dans cette lettre, il lui reprochait notamment de manquer d’haavat israël, d’amour du peuple juif. Tout en affirmant qu’elle avait toujours considéré sa judéité comme une des données réelles et indiscutables de sa vie qu’elle n’avait jamais souhaité changer ou désavouer, Hannah Arendt a répondu à Gershon Scholem : « Vous avez absolument raison : je ne suis animée d’aucun amour de ce genre. Et cela pour deux raisons : je n’ai jamais dans ma vie aimé aucun peuple, aucune collectivité − ni le peuple allemand, ni le peuple français, ni le peuple américain, ni la classe ouvrière, ni rien de tout cela. J’aime uniquement mes amis et la seule espèce d’amour que je connaisse, c’est l’amour des personnes. En second lieu, cet amour des Juifs me paraîtrait, comme je suis juive moi-même, plutôt suspect. Je ne peux m’aimer moi-même, aimer ce que je sais être une partie, un fragment de ma propre personne. »[1. Ecrits juifs, réédités par Fayard en 2011.]
Ces arguments sont forts. Comment, lorsqu’on est juif, déclarer son amour du peuple juif sans se rengorger, sans se pousser du col, sans tomber dans la complaisance ou l’attendrissement narcissique ?[access capability= »lire_inedits »] Pourtant, dans cette grande querelle, et en dépit de tout ce que je dois à la pensée d’Hannah Arendt, je prends le parti de Gershon Scholem. J’aime, sinon tout le peuple juif tout entier et moi à travers lui, Israël, au sens « État d’Israël » du terme. Je ne suis pas sioniste, la France est ma patrie mais je suis lié à Israël par un amour d’autant plus poignant que ce pays est fragile, vulnérable, menacé, contesté dans son existence même.
Cette contestation qui fait toujours plus d’adeptes sur les cinq continents ressuscite les stéréotypes effrayants de l’antisémitisme radical. Israël, pays minuscule, Cisjordanie comprise, est doté par ses ennemis d’un pouvoir tentaculaire. Israël tire les ficelles, Israël fait la pluie et le mauvais temps, Israël inspire la politique américaine, Israël produit l’islamisme, Israël est la cause de tous les maux et, par la souffrance quotidiennement infligée aux Palestiniens, l’incarnation du mal. Cette souffrance existe et elle a indéniablement des effets corrupteurs, dévastateurs même sur la société israélienne. Mais quand Stéphane Hessel fait d’Israël l’unique objet de son indignation, quand il néglige toutes les autres injustices qui fleurissent sur la terre, quand il reste muet sur les conditions de vie des réfugiés palestiniens au Liban, frappés d’interdiction professionnelle et confinés dans des camps dont ils ne peuvent améliorer ni les infrastructures ni les espaces habitables, quand il passe sous silence la charte ouvertement antisémite du Hamas, quand il oublie qu’à l’intransigeance de l’actuel gouvernement israélien répond la non moins grande intransigeance d’une Autorité palestinienne campant sur le « droit au retour » des réfugiés, en Palestine et en Israël, il démontre qu’une morale sans pensée conduit à l’immoralité.
Cette immoralité moralisatrice est devenue monnaie courante, comme l’atteste le succès planétaire de son petit livre beige. Qu’est-ce à dire, sinon que le grand espoir sioniste de normalisation de l’existence juive ne s’est pas réalisé ? La rupture avec le destin juif n’a pas eu lieu. Israël cristallise aujourd’hui la haine même à laquelle sa création devait mettre fin. Nul n’a mieux formulé cette terrible ironie de l’histoire que David Grossman. « Tragiquement, écrit-il, Israël n’a pas réussi à guérir l’âme juive de sa blessure fondamentale, la sensation amère de ne pas se sentir chez soi dans le monde. » Or le même David Grossman, qui a dit aussi que l’Israélien moderne et connecté sent le tragique du destin juif se refermer sur lui, a signé les accords de Genève[2. Accord de Genève : plan de paix alternatif concocté par des Israéliens et des Palestiniens qui n’étaient au pouvoir ni les uns ni les autres mais qui espéraient montrer à leurs deux peuples que la solution existait. Les Palestiniens renonçaient au « droit au retour » pour tous les réfugiés en échange de la reconnaissance de l’autorité arabe sur l’Esplanade des mosquées à Jérusalem. Il a été soutenu par de nombreuses personnalités européennes.] et critique sans relâche l’immobilisme de son gouvernement. Il voit l’antisémitisme à l’œuvre dans la délégitimation croissante d’Israël, mais il ne cède pas pour autant au vertige de l’irresponsabilité.
Je me reconnais dans son attitude. Je redoute l’hiver islamiste du printemps arabe, je prends d’autant plus au sérieux la menace iranienne d’effacer Israël de la carte que l’Iran va se doter de l’arme nucléaire, et pourtant je soutiens David Grossman et ses amis. Avec les autres signataires de J Call[3. J Call : appel lancé au printemps 2010 par de nombreuses personnalités juives d’Europe, qui dans la terminologie israélienne seraient rangées dans la gauche sioniste, pour relancer le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens selon le principe « deux Peuples, deux États », J Call a suscité pas mal de remous, notamment en France, où une partie de l’intelligentsia juive et pro-israélienne, a signé un appel concurrent intitulé « Raison Garder ». Alain Finkielkraut figurait parmi les signataires de J Call.], j’en appelle même aux États-Unis et à l’Union européenne pour qu’ils obligent les deux protagonistes à trouver un compromis avant qu’il ne soit trop tard. Si, en effet, par attachement à la terre ancestrale de Judée-Samarie, pour des raisons sécuritaires ou pour ne pas encourir la colère armée des colons les plus fanatiques, Israël retarde jusqu’à rendre impraticable la décision de divorcer d’avec les Palestiniens, alors les Juifs deviendront une minorité dans leur propre État. Les seuls qui peuvent souhaiter une telle issue sont ceux qui militent pour la disparition d’Israël. Il ne faut pas leur faire ce cadeau.[/access]
Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012
Dominique de Villepin critique Nicolas Sarkozy. C’est son droit. Après tout, la critique fait partie de la vie démocratique. Mais Villepin ne se contente pas de critiquer Sarkozy. Il le critique souvent, ce qui est déjà plus discutable pour quelqu’un qui appartient au même bord politique. Et il ne se contente pas de le critiquer souvent. Il le critique violemment, ce qui est encore plus discutable quand on est du même bord politique.
Depuis son discours du 25 mars 2010, c’est toujours la même rengaine. Villepin critique l’interdiction de la Burqa et la suppression des allocations familiales pour absentéisme scolaire. Il appelle à ne pas « surréagir » et à se « méfier de tous les excès ». Pourquoi pas. Ça n’engage à rien et ça fait toujours bien de poser au sage et au modéré.
Mais Villepin va plus loin. Il récite les leitmotivs de la gauche. Il lui emprunte son jargon et ses tics de langage. Comme quoi les questions sociales sont plus importantes que les questions sécuritaires. Comme quoi il ne faut surtout pas « pointer du doigt », ni « stigmatiser » des « boucs émissaires ».
Villepin ne se contente pas de vouloir plaire à la gauche classique. Il cherche même à séduire la gauche sectaire. Il adresse des signaux aux intellectuels de gauche. Il utilise le langage codé de l’extrême gauche. Comment comprendre ce qu’il veut dire par « surenchère sécuritaire » qui « risque d’entraîner des provocations » ? Pourquoi se dit-il « mal à l’aise » ? Pourquoi juge-t-il le « pacte social et républicain » menacé ?
Ces formules énigmatiques, les gens n’y font pas attention, ou ils ne comprennent pas toujours très bien ce qu’elles signifient. Elles veulent pourtant dire que Sarkozy est à deux doigts de basculer dans la droite factieuse voire le fascisme. Dans les années 70 et 80, l’extrême gauche se déchaînait déjà en voulant faire croire que la droite était sous la coupe de l’extrême droite.
Sur certains plateaux télé, les intellos s’étripent sur le point de savoir si Sarkozy est fasciste, pétainiste ou bien lepéniste, mais la preuve paradoxale que non, c’est que ces Don Quichotte de dîners en ville ont tout loisir de bavasser. Ces talibans de la pensée unique terrifient même les citoyens avec des accusations de « populisme » ou de « dérapage » qui paralysent la critique et la réflexion politique en France comme nulle par ailleurs.
L’extrême gauche fait si peur que certains frisent le tête-à-queue idéologique pour ne pas être suspectés de la moindre proximité avec l’extrême droite. Ainsi Christine Boutin, soucieuse de se désenclaver, cherche parfois la bénédiction de la gauche en faisant chorus avec elle contre la droite. Le 23 février 2011, elle se déclarait « inquiète » et en appelait à « tous les démocrates, tous les républicains » contre la « stigmatisation » qui ferait le jeu de « dérives ».
De la même manière, Villepin (ab)use de cocoricos antifascistes pour envoyer un message subliminal aux élites. Il critique Sarkozy avec les mêmes arguments que l’extrême gauche. Sa critique est dévastatrice, car elle flatte le camp d’en face. C’est la vieille machine à perdre. Les hommes politiques de droite ont décidément du mal à critiquer leurs rivaux avec des arguments distincts de ceux de la gauche.
C’est marrant : selon la source dont elles proviennent, certaines informations sont cachères ou non. Invité mercredi dernier à l’émission « Service Public » animée par l’excellent Guillaume Erner sur France Inter, Gilles Kepel, auteur d’une passionnante enquête montrant la progression de l’affirmation identitaire islamique à Montfermeil et Clichy sous Bois[1. Quatre-vingt-treize, Gallimard] (évolution qu’il attribue essentiellement au chômage et aux défaillances de la République), a dit à peu près la même chose que Marine Le Pen. Interrogé sur le risque de séparatisme lié à la montée de la consommation de viande halal, il a fait cette réponse : « Beaucoup de nos interlocuteurs disent qu’ils acceptent les invitations chez des gens qui ne mangent pas halal, ils se débrouillent, par exemple en mangeant des légumes. Là où le problème est beaucoup plus préoccupant, c’est à l’école où un grand nombre d’enfants désertent la demi-pension sous prétexte qu’elle n’est pas halal. Il y a 25 ans, cette revendication était absente ; aujourd’hui, elle est prise en main par des groupes d’islam politique qui voient là la possibilité de contrôler la communauté et aussi de faire une bonne affaire – c’est un marché de 5 milliards d’euros. Cela contribue à maintenir les enfants hors du système scolaire. Et c’est absurde car en fait une grande partie de la nourriture de la restauration collective est halal, parce que les abattoirs font des économies sur les chaines de production. Cela ne change rien car en France, les bêtes sont égorgées, halal ou pas. Les seules différences tiennent à l’endormissement des bêtes et à la formule rituelle prononcée pour que la viande soit halal (Kepel semble ignorer que pour beaucoup de gens, que ce soit pour des raisons religieuses ou parce qu’ils sont sensibles à la souffrance animale, ce n’est pas la même chose). Le résultat, c’est qu’une grande partie des enfants qui vont à la cantine mangent de la viande halal sans le savoir alors que beaucoup n’y vont pas sous prétexte qu’elle ne l’est pas alors qu’elle l’est effectivement. Et cela crée entre ces enfants et l’école une distance très dommageable. » Kepel bondirait certainement que ses propos soient assimilés à ceux de Marine Le Pen, et il est absolument vrai que, partant d’un constat similaire, ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. L’ennui, c’est qu’il utilise exactement le même procédé contre Elisabeth Badinter, coupable d’avoir observé qu’« en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité. » Commentaire de Kepel : « Cette déclaration saisissante s’inscrit dans l’évolution générale de cette branche de la famille laïque, dont Riposte Laïque est l’expression la plus emblématique ; elle fait désormais prévaloir les affinités culturelles sur des clivages politiques qui tenaient traditionnellement l’extrême droite comme le principal ennemi de la laïcité en tant que force d’émancipation sociale et culturelle. » En somme, voilà Elisabeth Badinter lepénisée et renvoyée à l’extrême droite au prétexte qu’elle fait un constat de bon sens. On ne discutera pas ici le point de vue de Gilles Kepel qui semble penser que la laïcité est désormais contaminée. Contentons-nous de lui faire remarquer qu’à ce compte-là, il est tout aussi suspect de lepénisme qu’Elisabeth Badinter. Il appréciera certainement. Et peut-être hésitera-t-il désormais à pratiquer l’amalgame pour disqualifier ceux avec qui il n’est pas d’accord. On peut toujours rêver.
À toute critique radicale du libéralisme est adressée régulièrement, dans Causeur, cette objection supposée imparable : « Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? »
Aux yeux de certains collaborateurs de Causeur, il n’existe qu’une seule attitude politique adulte, sérieuse et responsable. Et celle-ci commande de critiquer sans relâche l’hégémonie idéologique supposée éternelle de la gauche, de l’Europe et de toutes les forces qui contribuent à affaiblir la République et la nation.
« Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? » Le problème de cet argument n’est pas qu’il est faux : c’est qu’il ne s’apparente absolument en rien à un argument. Derrière cette formule se cache un ensemble de présupposés erronés. Une équation secrète fausse à chacune de ses étapes, dans toutes les équivalences qu’elle essaie d’établir. Voici cette équation : gauche libérale + communisme réel = gauche transcendantale = morale = moralisme + simplisme = enfantillage = illégitimité politique = casse-toi pov’ con ![access capability= »lire_inedits »]
« Alors, ce sont les méchants riches contre les gentils pauvres ? » C’est-à-dire : « Va jouer dans la cour de récré ! » Nous décrétons que ta parole n’est pas politique. Que ton discours relève intrinsèquement et exclusivement de la psychologie ou de la morale. Et nous savons aussi par avance que ta morale sera simpliste et moralisatrice. Tout cela est inscrit dans tes gènes anti-libéraux, camarade !
Cette réplique exprime le refus d’affronter les thèses anti-libérales sur le terrain politique. Ce tour de passe-passe rhétorique constitue une opération de langage éminemment politique, qui prétend circonscrire le champ politique au dialogue démocratique contradictoire entre libéraux. La politique, fiston, tu apprendras ça avec l’âge, c’est le dialogue rationnel entre libéraux à poils roux et libéraux à poils verts. La synthèse est certes une bouillie écœurante, nous l’admettons tous, mais tu découvriras qu’elle forge le caractère et qu’elle est une merveilleuse initiation à l’incurable et à l’amertume de la vie.
Les inégalités économiques et symboliques obscènes qui constituent la violence inouïe de notre monde, il faut le savoir, ne sont pas du tout un problème politique majeur, ni même mineur. Elles font partie de l’unique solution possible et n’ont aucun caractère politique.
Plus cette violence s’étend et s’intensifie et plus nous éprouvons pourtant à même notre corps − que nous soyons dominants ou dominés − combien elle nous blesse intimement, nous détruit et nous avilit. L’opposition entre dominés et dominants n’est pas celle entre les coupables et les victimes, ni celle entre les méchants et les bons. Nous sommes tous responsables, à des titres divers, du système de la domination qui nous rend tous chaque jour un peu plus méchants, nerveux et aigres.
Le communisme est une urgence physique aussi vitale pour les dominants que pour les dominés. Nous savons que la vraie politique, la sérieuse, est celle de nos évidences sensibles, qui sont toujours indiscernablement politiques et éthiques. La dette que chacun d’entre nous entend retentir mois après mois avec plus d’insistance à l’intérieur de son corps est une dette d’actes et de paroles nécessaires que chacun a contractée envers ses propres évidences sensibles.
Si nous refusons de payer et si nous voulons faire payer aux autres cette dette-là, nous allons droit au carnage. Si nous payons, eh bien il va falloir que nous construisions ensemble le communisme. Et il est à parier que les experts en économie et en politique vont faire bientôt d’immenses progrès en humilité et en jardinage.[/access]
Il paraît qu’il existe un site de rencontres pour djeuns décomplexés (excusez la redondance) qui fait un carton. Ca s’appelle adopteunmec.com. J’ai découvert ça dans le métro hier, en rentrant chez moi. Je n’aurais jamais du lever le nez de mon Taillandier (Les romans vont où ils veulent, La Grande Intrigue IV, Stock 2010). Au bout de mon nez, sur les murs du quai d’en face, on voyait sur le fond noir d’une affiche deux silhouettes, un homme et une femme, dont les formes reproduisaient d’assez près la signalétique des toilettes SNCF. Sauf que là, au lieu de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, l’homme et la femme étaient en pleine action. Le jour de la Saint Valentin, me direz-vous, pourquoi pas ?
Par les temps qui courent, et Dieu sait s’ils courent, il faut être large d’esprit, même si le corps lui, doit rester mince. Mais non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je ne parle pas de l’intemporel acte sexuel, mais de l’acte qui caractérise si bien notre temps : faire les courses. Cependant, s’il faut être au moins deux pour la bagatelle; pour faire les courses, on peut être seul.
Sur l’affiche en question, seule la femme travaillait : elle poussait son caddie, alors que l’homme était représenté dans une situation d’une passivité affligeante, les jambes en l’air, culbuté par elle dans le dit caddie comme un vulgaire paquet de nouilles.
C’est ça l’idée, sur adopteunmec.com, « on renverse les rôles » (et les mecs); ce sont les meufs qui prennent l’initiative. Je me suis renseigné, avec adopteunmec.com, c’en est paraît-il fini de la « femme-objet », voici « l’homme-objet », consultable sur catalogue et accessible en deux clics. Après être entrées dans « la boutique », les femmes se ruent sur les « promos du jour » et choisissent le meilleur produit. Renversement, tu parles. Dans la droite ligne de tous les renversements, celui-ci est docilement décalqué des réalités qu’on prétend subvertir.
Alors que adopteunmec.com se taille un franc succès, en particulier auprès des jeunes adultes, on pourrait s’étonner du silence total de nos chiennes de garde et autres vigilantes, qui d’habitude sautent, comme autrefois la vérole sur le bas clergé espagnol, sur les miettes de machisme qui souillent encore notre bel Hexagone. Mais pas question de monter sur mes grands chevaux, quand bien même ce serait de grandes juments. Si personne ne s’offusque, c’est sans doute qu’il n’y a pas à s’offusquer. J’apprends en effet que les créateurs de ce site « décalé et ironique » sont deux garçons sympathiques comme tout, « dotés d’un QI à la Bill Gates » et prénommés « Flo et Manu », et qu’ils sont « fils de profs, mais allergiques à l’école ». Il paraît aussi que les hommes représentent environ 60% des inscrits du site. Qu’ils sont tous très contents d’être transformés en sex-toy boys pour ladies, en marmousets amuseurs de nanas, d’être emballés sous vide comme des quiches, assimilés à des consommables, avec date de péremption et garantie fraicheur à la clé. Comme dit Georges Kaplan, si tout le monde est content, où est le mal ? Elle n’est pas belle notre philosophie du consentement et la civilisation qui va avec ?
Bon. Ce n’est pas parce qu’on ne s’indigne pas qu’on n’a pas le droit de se poser des questions. Comment comprendre la servitude volontaire du mâle contemporain ? Peut-être est-il plus confortable pour les hommes d’abandonner la partie ? Après tout, la séduction, c’était parfois un jeu qui n’en valait pas la chandelle. La drague, c’était un poil fatigant. Comment affronter sans fléchir le regard de l’autre ? L’exigence d’originalité ? Comment maîtriser la peur du ridicule et l’art du franchissement des étapes ? Les râteaux, ça n’est jamais agréable. Je lève le nez et remarque les petites fesses de ce petit bonhomme que l’on culbute dans un caddie utérin. Viens par là que je t’adopte, mon bébé. Ces fesses, c’est un petit postérieur livré aux soins de la maman. Voici le néo-keum : coach potato, prêt à passer à la casserole. Le mâle 2.0 est un petit chien abandonné qui gémit doucement pour attendrir sa future maîtresse.
Adopte un mec : le site de la libération sexuelle par son assimilation à un acte purement commercial choisit un nom qui caractérise un acte reliant un homme et un animal, ou un adulte et un enfant. L’asymétrie de l’acte d’achat, décidé par un sujet seul et souverain, déclenché par une impulsion irréfléchie et sans conséquences, libère des affres de la réciprocité, comme l’image de l’adoption libère de la complexité de l’intersubjectivité amoureuse et de ses incertitudes. Une maman toute-puissance qui « adopte un mec » comme un chien ou un bébé, voilà notre piteuse conception de la rencontre amoureuse. La libération sexuelle, serait-ce surtout la libération du sexe, au sens de ce de quoi on se libère ? Triste Saint Valentin. Et étrange amalgame, alors que la pédophilie n’a jamais provoqué autant d’indignation.
Attention, il ne faut pas confondre l’épaulard ou orque (Orcinus orca) avec le pacifique dauphin commun (qui sert essentiellement à illustrer des posters qui ornent les chambres d’adolescentes) ou la baleine banale débonnaire (que le courageux pêcheur islandais des estampes anciennes ramenait jadis à son Islandaise, grâce à un harpon). Non, l’orque, c’est autre chose. On l’appelle vulgairement « baleine tueuse » ou encore « baleine à dents ». Il peut mesurer jusqu’à 10 mètres de long et peser 11 tonnes. Et ses dents acérées, précisément, peuvent mesurer 8 centimètres. Cela dresse tout de suite un portrait assez parlant du personnage ; c’est un animal avec lequel il convient de ne pas trop badiner. Et l’homme l’aime tellement qu’il en garde quelques spécimens en captivité dans des parcs d’attractions, afin de les regarder de près et toucher du doigt leur inquiétante grâce aquatique.
On apprend que l’association de défense des animaux PETA a porté une hallucinante plainte devant le tribunal fédéral de San Diego (Californie) au nom de cinq de ces épais cétacés, baptisées Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises qui interprètent des numéros acrobatiques dans des parcs d’attractions SeaWorld, pour la distraction et l’agrément d’humains américains adultes et de leurs enfants du même métal. L’association voudrait – rapporte l’AFP – que le tribunal reconnaisse que les orques sont « soumises à l’esclavage et/ou à la servitude involontaire en violation du 13ème amendement de la constitution des États-Unis », et donc, puissent elles-mêmes porter plainte. Pour l’association « l’esclavage ne dépend pas plus de l’espèce de l’esclave que de la race, du sexe ou de l’ethnie ». On aimerait dire : c’est assez !
La semaine dernière, la justice fédérale a finalement débouté les Peta et écarté ses élucubrations antispécistes. Les orques ne pourront pas porter plainte contre leurs employeurs. Pas de syndicats pour Orcinus orca ! Ivre d’un lyrisme angoissant le porte-parole de l’association, David Perle, a cependant assuré que cette plainte n’était que le premier pas vers « le jour inévitable où tous les animaux seraient libérés de l’esclavagisme pour l’amusement des humains ». Un jour radieux où, comme dans La Ferme des animaux de George Orwell, les opprimés à poils, plumes et écailles, prendront leur liberté sur leurs infâmes oppresseurs humains ? On sait pourtant comment se termine la pessimiste fable de l’écrivain anglais : les animaux deviennent aussi chiens que les hommes, et les cochons finissent par se vouloir « plus égaux » que les autres… Quant aux orques Tilikum, Katina, Corky, Kasatka et Ulises, avec qui il convient de ne pas badiner, n’ont-elles pas eu le sentiment diffus, dans cette affaire, de se faire instrumentaliser ? Il faudrait interroger à ce sujet leur déléguée du personnel, quand elle aura terminé sa ration quotidienne de chair de phoque.