Accueil Site Page 2743

Lève ton Front de là !

4

« Chante, chante, danse et mets tes baskets/ Chouette c’est sympa tu verras/ Viens surtout n’oublie pas/ Vas-y ramène-toi et tout le monde chez moi » a peut-être fredonné Marine Le Pen en conviant Les Forbans à se produire en spectacle lors du conseil national du Front National qui se déroule à huis clos à Paris ce week-end. Il n’en fallait pas plus pour que « Bébert » Kassabi passe pour le leader d’une bande de skinheads, une profession pourtant peu compatible avec le port de la banane.

Les esprits antifascistes ont beau s’être échauffés, on a appris depuis que Bébert n’avait jamais voté de sa vie et postulait même à la fête de l’Huma tous les ans avec ses petits camarades, en vain… le grand barnum aux punkachiens préférant New Order aux Forbans (si ça, c’est pas une sacrée concession à la loi du marché…).

Le hic, c’est que Bébert ne se contente pas de minimiser sa participation à la fiesta frontiste. Il dit carrément ne jamais avoir voté de sa vie, et ne pas avoir décidé de chanter pour le FN. Le groupe de copains désormais quinquas aurait simplement envoyé ses dépliants publicitaires, bien décidés à se vendre au plus offrant. Jackpot : ce fut le FN, 8000 euros bruts empochés pour une heure de concert, et les unités de bruit médiatique qui vont avec.

Sans adhérer obligatoirement aux thèses du FN – ni discuter de la faisabilité d’une sortie de l’euro et des controverses macroéconomiques entre Jacques Sapir et Daniel Cohen – les vieux compères auraient pu simplement assumer leur présence au milieu des congressistes. Ou, comme Daniel Guichard, arguer qu’ils chantent indifféremment devant des assemblées communistes ou lepénistes, mais qu’ils en ont et conchient les sermons de leurs détracteurs.

Parce qu’en déployant ad nauseam l’argument économique, Bébert et ses copains passent pour ce qu’ils ne sont pas : des marchandises de chair et d’os qu’on convoque où l’on veut quand on veut pour qu’elles accomplissent leurs prestations moyennant quelques liasses de billets froissés. À ceux qui l’ignorent encore, j’apprendrai que cette profession a un nom : le plus vieux métier du monde.

Du mariage gay au cyborg asexué

judith butler mariage gay

Un certain nombre de thèmes essentiels apparaissent en marge du débat autour du « mariage pour tous ». La question de l’adoption d’enfants par les couples homosexuels oppose ainsi d’un côté l’argument de la filiation biologique à la défense d’une filiation dématérialisée, nouvelle forme d’abstraction rationaliste assumée par les Etats et sécularisé par un acte administratif. En réclamant à toute force que soit reconnue comme un « droit » l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel, les lobbies LGBT rouvrent la boîte de Pandore du principe de disponibilité du corps humain : disponibilité de l’enfant soumis aux désirs et aux revendications des individus et disponibilité des corps soumis aux exigences d’un désir (re)fondateur d’identité. En arrière-plan des arguments déployés par les partisans du « mariage pour tous » se profile le serpent de mer des théories du genre qui ré-émerge de façon récurrente à la faveur de tous les débats « sociétaux » , comme la réécriture des manuels de sciences naturelles ou la lutte contre la discrimination sexuelle à la maternelle (le nouveau combat psychédélique de Najat Vallaud-Belkacem).

Une des déclarations fondatrices de la « panzerdialektik » des gender studies a été formulée par Judith Butler qui a déclaré, dans son ouvrage Trouble dans le genre, que l’on était désormais libre de choisir son identité sexuelle comme on sélectionne un vêtement dans sa penderie. Ce type d’assertions, qui forme le soubassement idéologique des théories du genre, à savoir que l’état, que nous croyons naturel, d’homme ou de femme, est une construction sociale, a été reformulé par un certain nombre de penseurs très proches de l’école gender mais qui ont poussé ses conclusions beaucoup plus loin. C’est ainsi le cas de Donna Haraway, biologiste et féministe américaine, qui a employé, dans son essai The Cyborg Manifesto, la métaphore du cyborg pour expliquer que des éléments qui nous semblent avoir une réalité biologique, comme le corps humain, sont seulement construits par nos idées sur eux. La métaphore du cyborg subvertit l’idée de naturalité et l’artificialité car le cyborg est un être hybride qui n’est ni une réplique complètement artificielle d’un original créé ni tout à fait un être humain puisque certains de ses organes ont été remplacés. En un sens, le cyborg constitue, de la même manière que le bateau de Thésée, un casse-tête philosophique. Tout comme le navire des Argonautes dont l’équipage remplace en cours de route tous les éléments à mesure de leur usure, le cyborg a remplacé progressivement tous ses organes par un certain nombre de prothèses identiques et la question se pose finalement de savoir s’il est toujours un être humain sans que l’on puisse vraiment le savoir. Sous la plume d’Haraway, le cyborg devient le modèle métaphorique d’une humanité débarrassée de la question même du genre. Plus d’hommes, plus de femmes, juste des hybrides.

De façon allégorique et ironique, le cyborg d’Haraway représente le modèle social et culturel d’une société atomisée par la multiplication des désirs et des innombrables processus de micro-reconnaissance qu’ils suscitent. Le texte d’Haraway a d’ailleurs servi de modèle à une vaste contre-culture[1. Le manga Ghost in the shell : Innocence met d’ailleurs superbement en scène les visions futuristes et inquiétantes d’Haraway.]. Le cyborg symbolise, comme elle l’écrit, « l’apocalypse finale de l’escalade de l’individuation abstraite, le moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme dans l’espace. »[2. On trouvera sur internet de larges extraits voir des versions complètes du Manifeste Cyborg qui a été amplement relayé et commenté ici et là.] Cette évolution mène, pour Haraway, a une véritable mutation anthropologique. « C’est la fin de l’homme, au sens “ occidental ” du terme, écrit-elle, qui est en jeu. Nous sommes en train de vivre le passage d’une société industrielle et organique à un système d’information polymorphe – du tout travail au tout loisir, un jeu mortel. »

Ce postulat repose sur la foi scientiste dans la capacité des machines à conférer à l’être humain de nouvelles fonctions qui doivent remplacer celles qui étaient auparavant dictées par un rapport à la nature et à l’autre désormais totalement obsolète. Dans le même temps, la distinction homme-machine, induite par la robotisation des tâches et la rationalisation extrême des rapports sociaux nous rapproche de la machine alors même que la complexification des processus et techniques mécaniques ou génétiques efface peu à peu la distinction entre nature et artificiel. « Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes », conclut Donna Haraway. De fait l’avenir que dessine le Manifeste Cyborg dans ce monde transformé par la technologie est glaçant. La conception même de la valeur et de l’identité humaine est soumise à réévaluation. « N’importe quel objet, n’importe quelle personne peut être raisonnablement pensé en termes de démantèlement et de ré-assemblage. » C’est l’apogée effroyable de la théorie de la déconstruction que nous dépeint le féminisme gender et high tech de Donna Haraway, qui trouve notamment son aboutissement au sein du courant transhumaniste américain[3. Le transhumanisme est un courant de pensée qui s’est développé aux Etats-Unis à partir des années 1980 et dont les thèses sont relayées en France par l’Association Française Transhumaniste. Mouvement matérialiste et ultraprogressiste, il postule que l’essor des technologies permettra de parvenir à un stade d’humanité améliorée qui aura banni le handicap, la laideur, la mort et la souffrance et aura largement relativisé les distinctions traditionnelles telles que le sexe en faisant des organismes de véritables outils modelables à volonté.], s’inspirant largement de ses thèses.

Pour Donna Haraway, la mutation technologique et anthropologique qui s’annonce fournit l’occasion « de replacer le féminisme socialiste au centre d’une véritable politique progressiste » en libérant la femme de l’esclavage imposée par la société patriarcale traditionnelle. Elle permettra peut-être aussi de transformer complètement l’humanité en un modèle achevé de division des tâches et en une simple subdivision de segments de production et de consommation. Que cette atomisation et cette déréalisation servent les objectifs d’un certain nombre d’acteurs économiques pour lesquels le maintien d’une partie des cadres traditionnels représente un obstacle à la création de nouveaux marchés est peut-être un problème qui dépasse de loin la simple question du mariage homosexuel.

Mais il faut rappeler à l’instar de Pierre Gripari, défunt auteur des Contes de la rue Broca, lui-même homosexuel, la réalité suivante : « La culture gay est une fiction qu’ont utilisée certains homos pour se faire reconnaître une place dans l’organisation socio-économique actuelle, qui tend à sectoriser les besoins de consommation pour optimiser les bénéfices qu’on peut tirer de chaque catégorie de population. »[4. Pierre Gripari, interviewé par la revue Krisis en 1985.] L’homosexualité, telle que la défendent et la mettent en scène les lobbies LGBT, n’est pas une identité, mais un segment de marché. Quant aux théories du genre, il faut avoir conscience que « l’utopie cyborg » de Donna Haraway, jusqu’aux délires transhumanistes, constituent leur soubassement idéologique déconstructeur au même titre que Simone de Beauvoir ou Jacques Derrida. Le débat autour du mariage gay devrait servir à rappeler quelles sont les armes des courants de pensée qui font, sous couvert de défense des droits de l’individu, la promotion d’une idéologie dont les aboutissements sont beaucoup moins rassurants que ce que les manuels de SVT, qui la relaient désormais, ou le discours intellectuel et médiatique souvent complaisants, laissent entendre.

*Photo : fengschwing.

De la démocratie dans le Luberon

7

le goff luberon

Jean-Pierre Le Goff occupe une place tout à fait singulière dans la vie intellectuelle française. Il a une œuvre de sociologue tout à fait considérable et admirée par beaucoup de bons esprits mais, peu présent dans les médias, il reste assez marginal dans les institutions académiques, sans doute parce qu’il a choisi de consacrer sa vie à une tâche aujourd’hui oubliée – l’éducation ou l’Université populaire, telle qu’on pouvait la concevoir au début du XXe siècle. Il anime l’association Politique autrement, qui joue un rôle en fait considérable dans la vie intellectuelle française par les débats qu’elle organise, mais qui offre aussi à ses adhérents des séminaires de formation philosophique et politique du plus grand intérêt. Il y a du Pelloutier chez cet homme chaleureux et modeste, dont la culture fondamentalement libertaire réunit sans difficulté apparente le goût de l’excellence et l’amour de l’égalité ; il y a aussi du Péguy chez ce républicain qui ne se reconnaît pas toujours dans la démocratie d’aujourd’hui –  mais qui est néanmoins plus raisonnable et beaucoup moins amer que l’auteur de Notre jeunesse.[access capability= »lire_inedits »]

Le dernier livre de Le Goff appartient à un genre peu pratiqué aujourd’hui : la monographie sociologique, qui permet de mettre à jour des transformations sociales significatives à travers l’analyse d’un cas singulier. Un des grands classiques du genre est l’ouvrage de Laurence Wylie, Un Village du Vaucluse[1. Laurence Wylie, Un Village du Vaucluse, trad., Gallimard, 1968, 1979.], qui, à la fin des années 1950,  décrivait avec une rare empathie une France méridionale en voie de modernisation, mais dont la culture restait fondamentalement identique à elle-même.  Le Goff reprend la même question, cinquante ans plus tard, en étudiant un village du Luberon, Cadenet, dont il retrace les mutations depuis les années 1950 avant de décrire  la nouvelle société issue du développement combiné du capitalisme contemporain et de la culture post-soixante-huitarde. Le Prologue (qui est même, en fait, une  « Ouverture ») commence par une description du « Bar des boules » et par une série d’« arrêts sur image » sur les lieux de mémoire  du village ; Le Goff reconnaît  ce qu’il y a de vérité dans la vision « pagnolienne » des Provençaux, mais il montre aussi l’écart croissant entre le monde de plus en plus réduit des « anciens », qui se reconnaissent dans ce modèle, et la nouvelle société provençale. Le livre va, d’une certaine manière, confirmer la vision des anciens puisqu’il montre comment, entre la « communauté villageoise » d’autrefois et le « village bariolé » d’aujourd’hui, il s’est bien produit quelque chose comme la fin d’un peuple – ce qui ne veut certes pas dire la fin du peuple[2. Voir la citation de L’Argent de Péguy, p.9.].

Le Goff se garde bien d’idéaliser l’ancienne communauté villageoise, « village de paysans et de vanniers » où l’on « travaillait dur pour gagner quatre sous » et où les « étrangers », même venus d’un village voisin, avaient du mal à faire leur place parmi des « gens d’ici », « rudes et superficiellement avenants », et où l’éducation restait très éloignée des canons de la pédagogie moderne.  Mais il fait aussi tranquillement justice des clichés charriés par l’archéophobie contemporaine. La société traditionnelle ne vivait pas sous l’empire de la répression sexuelle et, parce qu’ « il faut bien que jeunesse se passe », elle était assez tolérante pour les jeunes (pour les garçons mais aussi, quoique dans une moindre mesure, pour les filles), précisément parce qu’elle savait que la jeunesse ne peut pas servir de modèle à la vie adulte.

Cette attitude s’appuyait sur une « sagesse pratique » que l’on retrouvait sous une forme différente dans les standards moraux de la vie adulte et que l’on aurait bien tort de mépriser : « Donnant sa part à la passion, les anciens ne considéraient pas que celle-ci pût régenter durablement les rapports humains, sinon au prix de leur destruction, en rendant impossible la vie collective ; ils demeuraient fondamentalement attachés à la raison et à la modération, tout en sachant que le plaisir et la passion sont constitutifs de l’humain » (p. 88). Cette société pouvait être déchirée par des conflits violents, comme ce fut le cas sous l’Occupation et à la Libération, mais, dans l’ensemble, elle trouvait une expression à peu près satisfaisante dans un système politique républicain où le curé coexistait avec l’instituteur et où le communisme lui-même semblait s’appuyer sur des traditions villageoises. Ce monde avait résisté à la Révolution française et à toutes les révolutions du XIXe siècle (à moins qu’il en fût le produit ?), à l’implantation du régime républicain et même à la première décennie de modernisation gaulliste, mais il s’est assez rapidement décomposé au cours des années 1970, sous le double effet de l’évolution économique et des changements des mœurs et des valeurs qui ont suivi Mai-68.

Le changement s’amorce avec la diffusion, au début des années 1960, de l’automobile et de la télévision, qui modifient complètement le rapport des villageois à l’espace et au temps, en remplissant de voitures les rues du village dans la journée tout en les vidant de leurs habitants le soir. Mais c’est seulement dans les années 1970 que les choses vont vraiment changer, avec l’arrivée et l’ascension de nouvelles couches sociales porteuses de nouvelles valeurs et, à terme, de nouvelles formules politiques. Le « nouveau monde » n’est plus celui de la chasse, du bistrot et du mariage tempéré par la liberté pré-conjugale (et par l’adultère discret), ni celui des paysans et des vanniers. Il a de nouveaux habitants (des premiers soixante-huitards aux citadins venus jouir des charmes du Luberon), de nouvelles valeurs éducatives (fondées sur la spontanéité irrépressible de l’enfant plus que sur les contradictions de la nature humaine) et de nouvelles formes d’organisation du travail (à la fois plus contractuelles et plus encadrées par le droit) ; il est animé par des acteurs nouveaux  – militants écologiques, « cultureux », pédagogues et managers qui ont en commun le désir d’en finir avec les mœurs et les manières anciennes.  En cela, le Luberon n’est pas si différent des grandes métropoles des démocraties modernes : la  « fin du village » exprime des tendances lourdes de nos sociétés, dans laquelle la dynamique de l’égalité des conditions est en fait inséparable de l’expansion du monde marchand, sans que l’on puisse être certain que le nouveau monde sera vraiment habitable.[/access]

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village, Gallimard

*Photo : Hannah Assouline.

Et l’acier fut trompé 4, l’Ophélie du grenier

1

Avertissement au lecteur attentif : le rédac-chef ne comprenant pas plus l’intrigue du feuilleton que son auteur a « oublié » le 4, passant directement au 5, personne n’a protesté; mais pour rétablir la dramaturgie dans sa cohérence interne, revenons quelques heures en arrière…

Résumé des péripéties antérieures : Pourquoi un industriel indien est-il retrouvé assassiné dans la cave de sa maîtresse ? Pourquoi l’ex-ministre socialiste Arnaud M. a-t-il écrit une carte postale du Pérou à ladite femme 16 jours auparavant, citant Lamartine (Alphonse de). Pourquoi pleut-il tout le temps à Florange alors qu’à Londres, le mois dernier, je n’ai eu qu’un jour de crachin britannique ?

« Patron Patron » hurlait une voix provenant des étages de la bâtisse, « on a un autre cadavre au grenier patron venez vite… »

– J’arrive Gallino, dites-moi Wagner, est-ce que le gros est parti ? Bon, rappelez-le, il y a encore du boulot pour lui » l’agent salua avec déférence et s’écarta pour laisser passer Muller qui attaquait l’ascension de l’escalier avec appréhension.

Quarante-quatre marches plus tard et plus haut, le commissaire posait enfin le pied sur le plancher d’un grenier aussi immaculé qu’ordonné, si ce n’est le corps dénudé d’une femme noire qui décorait son milieu. Il resta quelques secondes immobile, reprenant péniblement son souffle, tout en humant l’atmosphère fortement imprégnée par une odeur de sang. Son regard fit le tour de la pièce mansardée, éclairée par quatre vasistas, un sur chaque pan de la toiture. Puis il s’approcha du corps, il gisait dans une flaque de sang, et en séchant avait fait comme une carte de la Bosnie-Herzégovine sur la dalle de plâtre. Le corps encore magnifique d’une jeune femme, dont le visage n’avait plus rien d’humain, écrabouillé avec une rage démente, il se pencha, prit une de ses mains et fit la grimace : ses doigts avait été brûlés comme pour effacer ses empreintes…

– Porca Madone pestait Gallino, se rongeant les ongles, comment peut-on massacrer ainsi une aussi belle fille ? Patron, c’est inhumain, l’homme n’est qu’un parasite malfaisant sur cette terre, Dieu n’existe sûrement pas, il ne laisserait jamais faire une chose pareille…

– Trêve de métaphysique fils, avez-vous ausculté chaque centimètre carré de ce foutu grenier ?

– Oui, il n’y a pas un grain de poussière, à croire que l’aspirateur a été passé… Qui c’est à votre avis cette fille ? Pourquoi avoir tout fait pour qu’on ne l’identifie pas ?

Tenez, Pippo, lisez cette carte que j’ai trouvée dans la bibliothèque…

Gallino lut attentivement la missive péruvienne, se gratta les rares cheveux qui lui restaient à l’arrière du crâne, prit une profonde inspiration comme s’il allait s’élancer pour le triple-saut, discipline dans laquelle, d’ailleurs, il excellait également, son regard s’éclaira et il cria presque :

– Non, vous pensez que ? Ce serait un crime passionnel alors !

Arcelor Mittal, une malédiction: pas moyen de se défaire du sujet, il vous colle aux semelles comme le sparadrap du capitaine Haddock. Rebondissements après rebondissements, reniements et reculades, coups fourrés et coups de blues (à propos Dave Brubeck est mort, snif), accord minable à l’arraché, accord et à cris dirais-je… Bref, après le faux espoir, fruit d’un effort semble-t-il sincère d’Arnaud le redresseur et le camouflet que lui a infligé son patron, laissant dépités les camarades d’Edouard Martin au sortir de leur entrevue avec le faux-cul de Nantes (de Nantes à Montaigu la digue la digue…)

La digue est rompue, Ayrault a fait perdre la face à l’Arnaud pugnace, retors on l’avait cru, il n’était que roublard ! Mais il en sort grandi le boeuf bourguignon ! Reste un sale accord dont vous avez lu les détails : le gouvernement se couche comme une vulgaire fille de joie, on en a tondus pour moins que ça. Et coup de théâtre à retardement: le repreneur n’était pas bidon : un couple improbable composé de Bernard Serin (patron du FC Metz et accessoirement sidérurgiste,un ancien cadre dirigeant d’Arcelor, ayant ressuscité Cockerill à Seraing -Belgique, si si ça ne s’invente pas) et de l’inévitable Alexei Mordachov patron de Severstal : vive le mariage pour tous ! « Ite missa est » comme disait un rabbin amnésique, tout ça pour ça, la fiction c’est vachement mieux que la réalité mes amis…

Trop facile fils, trop évident, le rapprochement que vous venez de faire, c’est justement ce que l’on essaie de nous suggérer. La femme à laquelle vous pensez, cette ancienne journaliste qui avait épousé le président Copé en 2014 après le décès prématuré du président Hollande, mort étouffé par une galette au son, et qui par la suite avait profité d’un voyage officiel au Pérou pour retrouver son ancien compagnon et disparaître avec lui dans la jungle. Bref Pippo, cette femme est bien plus âgée que celle que vous voyez gésir dans ce grenier !

Vous avez raison chef, je m’emporte, je laisse mon imagination fantasque papillonner au dessus des frasques du réel comme l’âme du policier chinois dans « le pays de l’alcool » quand il a trop bu…
Un planton poussa un soupir long et douloureux, un autre rit bruyamment, un troisième se moucha dans ses doigts.
Hum, j’apprécie vos référence littéraires mon ami, mais elles me semblent quelque peu hors-sujet, passons, cette fille-là dis-je a tout au plus vingt ans et n’avez vous rien remarqué de troublant ?

Gallino se regratta le chef derechef puis entreprit de faire le tour du corps sous le regard bienveillant de son patron bien-aimé. Il se releva, l’air penaud, signifiant d’une moue et d’un geste des deux mains qu’il ne voyait pas… Muller, du menton orienta son regard vers le milieu du corps, Pippo hésita puis se pencha, « plus près mon ami » lui dit-il, s’exécutant, le rouge lui vint au visage car c’était un garçon extrêmement pudibond, Muller pensait même qu’il était encore puceau… Il s’approcha encore de l’entrejambe de la pauvre victime, qui du fait de sa position post-mortem offrait un panorama éloquent sur une intimité largement entrouverte.

– Euh…fit le pauvre garçon balbutiant, le nez sur la grotte aux mystères…
– Mais enfin Pippo vous n’avez donc jamais vu une chatte de près, ouvrez les yeux nom de dieu !

j’ai rarement eu l’occasion chef, euh je ne sais pas, on dirait qu’il lui manque quelque chose non ?
Mais oui fils tu as compris, elle est excisée !

à suivre…

Copé a perdu le débat Valls-Le Pen

12

valls cope marine le pen

Jean-François Copé devait se faire beaucoup de souci devant son poste hier soir en regardant le débat entre Manuel Valls et Marine Le Pen. Comme s’il n’avait pas d’autres ennuis à court terme avec la semi scission de l’UMP, il pouvait légitimement s’inquiéter pour le long terme en voyant ses deux concurrents générationnels offrir aux Français une opposition frontale, et surtout non factice.

Peu importe  qui de Valls ou de Le Pen a pris l’ascendant sur l’autre hier soir. Le grand vaincu est en de toute façon le président contesté de l’UMP. Comment exister entre ces deux-là, devait-il s’interroger. En effet, Copé, qui est évidemment tout sauf un imbécile, a beau se montrer sûr de lui-même et ne doutant de rien, il rêve d’être président depuis l’adolescence et réfléchit en permanence à sa stratégie pour y parvenir. En l’occurrence, les absents ont toujours tort et les téléspectateurs ont pu comparer cet affrontement avec tous ceux qu’on leur sert entre personnalités du PS et de l’UMP où tout le monde fait semblant de s’affronter sur les sujets essentiels pour la bonne et simple raison que, comme l’avait théorisé feu Philippe Séguin, ce sont des « détaillants se fournissant chez le même grossiste, l’Europe ».

Certes, Marine Le Pen avait choisi d’attaquer principalement le ministre sur le sujet de prédilection historique de son parti, l’immigration. Mais la politique migratoire de notre pays est aussi un produit vendu par le grossiste bruxellois. Et Marine Le Pen a pu rendre fier Florian Philippot, lequel a vu sa fiche sur l’euro récitée d’un trait par sa présidente, de plus en plus à l’aise sur le sujet. À vrai dire, c’est bien là que réside le talon d’Achille de la stratégie Buisson que Jean-François Copé a décidé de faire sienne avec sa campagne sur la droite décomplexée. L’ancien gourou élyséen a beau faire une analyse assez pertinente de l’état d’esprit de l’électeur périurbain et rural, il n’a pas les hommes pour la porter efficacement, ou en tout cas plus efficacement qu’une Marine Le Pen dédiabolisée.

Copé peut bien plastronner sur les thèmes identitaires, ses convictions économiques jurent terriblement avec ce discours. Nicolas Sarkozy, dont l’histoire personnelle rendait aussi peu crédible l’adhésion aux thèmes de la Frontière, avait au moins l’avantage d’avoir à disposition, en plus de Buisson, Henri Guaino pour mettre tout ceci en musique. Grâce à certains épisodes comme la nationalisation temporaire d’Alstom ou le discours de Toulon, il avait pu apparaître volontariste sur les sujets économiques. Copé, en revanche, ne peut taire ses convictions anti-étatistes. Quand il aborde ces sujets, on entend Madame Parisot. Si on ajoute le fait que son soutien politique le plus connu pendant l’élection interne de l’UMP était Jean-Pierre Raffarin, pas facile de se faire passer pour un concurrent efficace de Marine Le Pen sur la question nationale. A la différence de l’ancien premier ministre de Jacques Chirac, Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, qui menaient la motion de la Droite forte, pilier de la stratégie identitaire de Copé, ne sont pas très connus du grand public.

La chute vertigineuse de Jean-François Copé dans les sondages de popularité, où il se place désormais derrière Marine Le Pen, doit effectivement beaucoup à sa bataille de chiffonniers avec François Fillon. Mais structurellement, son positionnement se révèle désastreux, pris en sandwich entre un gouvernement qui vient d’officialiser son orientation sociale-libérale et Marine Le Pen plus cohérente que lui sur l’ensemble des problématiques liées à la mondialisation. C’est pourquoi le choix François Fillon serait davantage profitable à l’UMP car il aurait au moins la carte de l’expérience à faire valoir pour succéder à François Hollande et mener les mêmes politiques que ses prédécesseurs. Conscient de tous ces éléments, dos au mur, Jean-François Copé n’a plus qu’un seul atout, l’appareil UMP. C’est pourquoi, il ne le lâchera pas. Le feuilleton UMP peut donc continuer.

*Photo : Des paroles et des actes/ France 2.

Exclusivité Causeur : Deux associations musulmanes attaquent Charlie Hebdo en justice

34

Jusqu’à maintenant, personne ne s’était hasardé à porter plainte contre Charlie Hebdo, suite à la publication en septembre dernier de ses fameux dessins mettant en cause celui que certains appellent le Prophète. Les exhortations et menaces diverses issues des mouvances islamistes ou islamiques étaient donc restées verbales.

Mais les choses ont fini par bouger et nous sommes en mesure d’annoncer que l’hebdomadaire vient de recevoir une copieuse (28 pages !!!) citation à comparaître. Ladite comparution aura lieu le 29 janvier prochain devant la XVIIème Chambre, du TGI de Paris, usuellement chargée des affaires de presse.

Cette citation émane de deux organisations assez totalement inconnues à ce jour :  l’Association Rassemblement Démocratique Algérien pour la Paix et le Progrès (RDAP) et de l’Association Organisation Arabe Unie (OAU) se disant « Branche organe de la RDAP » (sic) , toutes deux domiciliées à Sarcelles et toutes deux présidées par un certain Zaoui Saada.

Ces braves gens s’indignent bien sûr que Charlie ait porté atteinte à l’image du so called Prophète, mais développent, partant de là, un point de droit assez audacieux.

Dans sa citation, Zaoui Saada estime qu’en diffamant Allah, c’est lui-même qu’on a personnellement et publiquement diffamé ainsi que les organismes qu’il préside. Un tel crime ne saurait rester impuni, il réclame donc 200  000 euros pour chacune des deux associations et 20 000 euros pour lui-même, au titre du préjudice moral.

Pour faire bon compte , les plaignants réclament qu’on verse le produit de la vente des deux « publications litigieuses » de Charlie sur l’islam, soit 362 500 euros, à l’une ou l’autre des deux associations présidées par Zaoui Saada – associations sans but lucratif, cela va sans dire.

Lettre à mon maire

93

gauche droite etat

C’est un quartier bourgeois et tranquille, mais une femme et ses trois jeunes enfants y ont été égorgés dans leur sommeil. Dès que le parquet eut fait connaître ce fait divers sordide et révoltant, le maire, dûment estampillé  à droite, fit à la presse cette déclaration : « Le quartier est en émoi ! » Pas de bol, le quartier n’était nullement en émoi ! Est-ce à dire que les riverains ne seraient qu’un ramassis d’égoïstes, limite autistes, voire psychopathes, incapables de s’émouvoir devant un acte aussi barbare que répugnant ?[access capability= »lire_inedits »]  Non, il n’y a rien de réjouissant à apprendre que, tandis que l’on devisait entre amis ou en famille, à quelques centaines de mètres de là, quatre vies s’éteignaient d’une façon particulièrement crapuleuse !

Mais  le quartier n’était pas « en émoi » et la seule différence d’avec les autres jours, c’était la concentration de journalistes que l’on y trouvait. Ces malheureux n’ayant,  contrairement à la promesse du maire, aucun quartier « en émoi » à se mettre sous la dent, n’étaient pas loin de s’interviewer entre eux. Mais Monsieur le maire n’allait pas en rester là ! Dès le lendemain, les habitants, décidément peu émotifs, dudit quartier reçurent un toutes-boîtes de la municipalité leur expliquant que le maire partageait leur anxiété et qu’un registre de condoléances était à leur disposition à l’hôtel de ville afin de recueillir leurs bafouilles traumatisées.  Mieux encore, les sachant profondément choqués, il avait constitué une cellule de crise, avec psy et tous les accessoires afférents, afin qu’ils puissent  pleurnicher sur une épaule compétente et formée à cet exercice. Et pour couronner le tout,  ce brave maire, croyant surfer sur une mode qui a pourtant tendance à s’essouffler, organisa, peu de temps  après, une « marche blanche », dont le principal effet fut de compliquer encore un peu plus le stationnement ce jour-là.
Alors, Monsieur le maire, je vais vous dire ma façon de penser !

Vous soutenez peut-être  les classes moyennes, le libéralisme, le capitalisme, l’ordre et la sécurité, mais vous êtes fondamentalement un homme de gauche. Parce qu’avec vos gesticulations et vos conneries, vous démontrez qu’a priori, vous nous voyez, nous tous, citoyens lambda, comme des enfants, des assistés, des êtres éternellement immatures, inaptes à gérer leurs angoisses ou leur tristesse,  demandeurs d’aides psychologiques et autres, bref, devant être encadrés par des fonctionnaires, y compris dans les méandres, pourtant si intimes, de leurs affects. Vous nous voyez comme un troupeau bêta qu’il faut tour à tour cornaquer et materner pour qu’il ne s’égare pas. Vous n’imaginez pas que nous puissions nous tirer d’affaire seuls, analyser nous-mêmes, comme  des grands, les sentiments qui nous habitent. Pis ! Vous tentez de nous faire abdiquer de nous-mêmes au profit de structures collectives aliénantes.
En cela, vous êtes un dangereux gauchiste, Monsieur le maire, parce qu’à force d’entendre dire que nous avons besoin d’être couvés comme des oisons, certains finissent par le croire !

Le clivage entre la droite et la gauche, Monsieur le maire, ce n’est pas la lutte des classes, pas plus que l’amour ou le rejet de traditions séculaires ou encore la fracture entre les nantis et les autres.

Le clivage entre la droite et la gauche sépare ceux qui veulent toujours plus d’État, et de plus en plus intrusif, et ceux qui pensent savoir ce qui est bon pour eux, quitte à se tromper et à s’assumer. Là où la gauche, revendiquée ou non, réclame que l’on aide, que l’on encadre, que l’on rassure, que l’on guide et que l’on conseille, la droite, elle, exige que l’on foute la paix aux gens, que l’on les laisse s’émanciper, se forger une opinion par eux-mêmes, se dépatouiller tous seuls, cheminer sans brides, fût-ce cahin-caha, et croître sans tuteur. La gauche croit en l’organisation de l’humain ; la droite, elle, croit en l’homme.[/access]

*Photo : oddsock

Merkel, notre maîtresse à tous !

16
merkel cdu allemagne
Angela Merkel ne veut plus payer.

La proclamation des résultats du vote des délégués au Congrès de la CDU pour désigner le chef du parti a rappelé à Angela Merkel quelques souvenirs de sa jeunesse est-allemande : les chrétiens-démocrates l’on reconduite au poste de présidente du parti et de candidate à la chancellerie avec 98% des suffrages exprimés. On notera au passage que les grands partis allemands, de gauche comme de droite, se sont bien gardés de se lancer dans des primaires, ou la désignation par le vote des militants de leur chef suprême. La bonne vieille recette bureaucratique de l’élection, dans les sections, des délégués au congrès du parti, qui voteront selon leur conscience et les consignes venues d’en haut est de nature à éviter bien des tracas…
La presse allemande a qualifié ce score de « cubain », l’étage juste en dessous du nord-coréen, étalonné à 100%, voire plus.

Et pourtant, Angela Merkel n’est pas du genre à enflammer les foules par son verbe, ou par l’exposé d’un grand récit présentant sa vision du futur de l’Allemagne et de l’Europe. Mais les délégués au congrès de Hanovre lui ont fait une standing ovation, car ils savent qu’elle est aujourd’hui leur atout maître pour gagner les élections au Bundestag de l’automne 2013. Avec 68% d’opinions favorables, Angela Merkel est largement plus populaire que son parti, qui plafonne aujourd’hui à 38% des intentions de vote. La CDU/CSU devance, certes, largement le SPD qui recueille autour de 30% des intentions de vote. Mais la coalition actuellement au pouvoir (CDU/CSU/Libéraux) n’est pas certaine de devancer l’alliance du SPD et des Verts, en raison de l’affaiblissement des libéraux du FDP, qui auront cette fois-ci du mal à franchir la barre des 5% permettant d’entrer au Bundestag. Sans Angela Merkel, la droite allemande aurait donc de fortes chances de se retrouver sur les bancs de l’opposition.

Pourquoi Angela est-elle si populaire ? Celle que l’on appelle familièrement « Mutti » (maman), est une figure rassurante dans un monde qui l’est de moins en moins. Sa discrétion, sa manière non ostentatoire d’exercer le pouvoir, son peu de goût pour la rhétorique, son mépris de l’argent dans sa vie personnelle plaisent dans une Allemagne majoritairement protestante depuis la réunification. Elle incarne la Prusse sans l’arrogance bismarckienne, et ceux qui préfèrent un exercice plus flamboyant du pouvoir, comme ces bons catholiques bavarois, peuvent se consoler en admirant les fêtes somptueuses offertes à Munich par les héritiers républicains de Louis II de Bavière. La botte secrète d’Angela Merkel, celle qui la rend aujourd’hui indispensable à la tête du gouvernement de Berlin, c’est son aversion pour tout ce qui peut ressembler à une idéologie. Son expérience de la dictature au nom du Bien, version communiste, l’a vacciné contre. Comme le remarquait, avait un brin de regret, un commentateur de centre-gauche, Angela est une femme totalement dépourvue de passion politique, même si elle a prouvé, dans le passé, qu’elle pouvait être une redoutable tueuse dans ce monde sans pitié. Elle sait, comme personne, couper les têtes qui pourraient la menacer, mais elle procède à ces exécutions comme le bourreau d’antan : sans haine, avec la bonne conscience d’avoir accompli une tâche pénible, mais nécessaire.

Elle s’est ainsi placée dans une position de pivot sur le champ politique d’outre Rhin : parfaitement apte à former des coalitions avec des partis situés sur sa droite, comme sur sa gauche, y compris avec des Verts allemands, qui n’ont plus le tropisme gauchiste de leurs équivalents français. À moins d’un tremblement de terre, d’un tsunami ou d’une révolution, tous événements fâcheux dont l’Allemagne semble aujourd’hui à l’abri, il est plus que probable qu’Angela Merkel se succédera à elle-même en 2013. La seule incertitude du scrutin est celles des alliances possibles : soit la poursuite de la coalition avec les libéraux, soit la recherche d’une grande coalition avec le SPD, qu’elle a déjà expérimentée lors de son premier mandat.

Elle va gagner, donc, mais pourquoi faire ? La réponse à cette question dépend, bien sûr, du choix du partenaire en fonction du résultat des élections, mais on peut déjà tracer les grandes lignes de l’action future de la chancelière, telles qu’elles apparaissent dans son comportement d’aujourd’hui. Après avoir longtemps hésité, Angela Merkel est décidée à ne pas faire exploser la zone euro, car son MEDEF à elle, le « Bund deutscher Industrieller » (BDI) a fini par la persuader que l’économie allemande ne pouvait se permettre de perdre, pour cause de récession dramatique, des clients d’Europe du sud qui font tourner les usines du pays. Le remplacement des pays de la zone euro par les BRICS et assimilés est loin d’être accompli, même si pour la première fois, la Chine est devenue cette année le premier partenaire économique de l’Allemagne.

C’est pourquoi Angela Merkel a déclaré tout récemment au tabloïd Bild am Sonntag qu’il n’était pas impensable d’abandonner tout ou partie de la dette grecque dans quelques années, à condition que les Hellènes fassent bien gentiment les réformes que l’on exige d’eux. Cela ne mange pas de pain, car on peut toujours estimer que les Grecs n’en font pas assez, mais c’est un signal donné à l’Europe et aux marchés que l’idée d’un éclatement de la zone euro n’est pas, pour l’instant, dans ses cartons. Sans le claironner, elle met également en place des mesures de renforcement du pouvoir d’achat de ses concitoyens, comme l’augmentation des retraites des femmes ayant élevé des enfants, et l’annonce de la prochaine instauration d’un salaire minimum légal, dont l’Allemagne était jusque là dépourvue. C’était ce que réclamaient à cors et à cris les partenaires européens de l’Allemagne, dans l’espoir de voir leurs produits trouver de nouveaux débouchés dans une économie épargnée par la récession.

Les Allemands sont loin d’être devenus des cigales, seulement des fourmis moins hargneuses. La question à 1 million de deutschemarks est bien entendu le traditionnel « Est-ce que c’est bon pour nous ? », le nous représentant ici le peuple qui s’est battu vaillamment pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. Disons que ce n’est pas trop mauvais, car Berlin, que l’exercice d’un leadership trop brutal effraie, va faire le minimum pour stabiliser une situation qui risque de lui échapper. Jusqu’à ce qu’Angela estime que le cas des méditerranéens est décidément désespéré, et que l’intérêt de l’Allemagne exige qu’on les abandonne à leur sort. Son dicton préféré est gravé sur un rocher dans l’île de Rügen où elle passa son enfance : « Dieu est le maître des flots et du vent, mais les voiles et la barre sont à moi ! » Ce qui permet, quand il le faut, de virer de bord.

En droite ligne

droite gauche conservatisme

Il est difficile de définir la droite pour quatre raisons. Une raison psychologique, car les hommes de droite préfèrent souvent renoncer à ce terme, se contentant de donner des armes à la gauche en s’orientant négativement par rapport à elle. Une raison politique, car la démocratie serait obligatoirement à gauche alors que la monarchie serait naturellement à droite. Une raison éthique, ensuite, parce que la droite serait étrangère au Bien qu’incarnerait nécessairement la gauche. Une raison logique, enfin, parce que ceux qui se réclament de la droite ou de la gauche échangent parfois leurs valeurs. Car la droite et la gauche opèrent une division symbolique du monde qui ne date pas de l’Assemblée nationale de 1789.[access capability= »lire_inedits »] En matière religieuse, dans la plupart des civilisations, c’est la droite qui est le principe dominant, et la gauche le principe récessif. Je rappelle que le côté gauche se dit en latin sinister, et que les Romains liaient la justice au « droit », rectum, du verbe regere, « commander ».

La racine re, qui exprime un mouvement selon une ligne droite, a donné regula, la règle, dans son sens physique ou moral, et rex, le roi. Tout gouvernement, à Rome, implique une di-rection, c’est-à-dire une orientation vers la droite, rectus. D’autre part, regio désigne les droites tracées dans le ciel par le prêtre pour en distinguer les parties, d’où le sens de « limites », de « frontières » et de « régions ». Chez les Grecs, la droite était la région du monde située à l’Est, le lieu où le soleil se lève, quand on fait face au Nord, la gauche étant la région du couchant ; et les offrandes aux dieux supérieurs étaient placées à droite dans les temples. Quant aux justes, ils prenaient la route de droite pour monter au Paradis, chez Platon, tandis que, chez les chrétiens, ils seront admis à la droite du Père. C’est bien la droite, dans notre tradition religieuse et juridique, qui indique la direction favorable, la gauche se déterminant négativement par rapport au pôle précédent. Ce rappel sémantique est nécessaire pour comprendre la complémentarité des deux pôles. La table pythagoricienne des principes opposait ainsi deux colonnes dans lesquelles la droite était du côté hiérarchique avec la Limite, l’Impair, l’Un, le Mâle, le Repos, le Rectiligne, la Lumière, le Bien et le Carré, la gauche du côté subordonné avec les principes inverses. L’opposition politique de la droite et de la gauche conserve encore la trace de ces symboles cosmiques dont on ne se défait pas facilement. La droite ne se définit à aucun moment par des « valeurs », celles-ci pouvant varier selon les évaluations et les évaluateurs, mais par un principe hiérarchique qui n’est pas subjectif, mais objectif.

La gauche, pour sa part, repose sur un principe anarchique qui la met toujours mal à l’aise avec l’autorité. On peut nier la dimension substantielle de ces principes au profit de choix procéduraux imposés par les circonstances. Il n’en reste pas moins que le « peuple de gauche » et le « peuple de droite » se reconnaissent intuitivement dans leur appartenance à l’un des deux pôles de l’existence. On peut construire une nouvelle table des contraires en mettant à droite la liberté et le libéralisme, à gauche l’égalité et le socialisme ; à droite l’individualisme, à gauche le collectivisme ; à droite l’ordre, à gauche la contestation ; à droite le passé, à gauche l’avenir, etc. Le contraste qui en résulte, celui du conservatisme et du progressisme, me paraît pourtant superficiel. On sait à quel point les gauches les plus radicales, quand elles ont pris le pouvoir avec les partis communistes, deviennent brutalement conservatrices en tous domaines. L’opposition fondamentale est en réalité celle qui existe entre le principe de continuité, à droite, et le principe de rupture, à gauche.

La droite est continuiste et s’appuie sur une tradition qui, bien qu’elle évolue, n’instaure pas de coupure dans le temps. Elle est du côté de l’héritage familial, culturel et social, c’est-à-dire du côté de la permanence du temps. La gauche, au contraire, est l’ennemie du temps qui, à chaque génération, reproduit des inégalités, en premier lieu celle des anciens et des nouveaux. Le philosophe Walter Benjamin saluait les classes révolutionnaires qui avaient réussi à « faire éclater le continuum de l’Histoire ». Après avoir rappelé que la Révolution française avait supprimé le calendrier grégorien au profit d’un calendrier républicain, il indiquait que, lors de la révolution de Juillet, « on vit en plusieurs endroits de Paris, au même moment et sans concertation, des gens tirer sur les horloges »[1. Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 440.]. Là où la gauche veut changer le monde, de la « préhistoire » abolie par Marx au « nouvel homme » encensé par Mao, la droite tente de protéger le fil rouge qui relie les générations. Il n’est donc pas surprenant que la gauche actuelle soit favorable à l’homoparentalité. C’est détruire, à défaut du temps, la filiation de la famille composée d’un père et d’une mère au profit d’une adoption dépourvue de repères, sans que l’enfant sache, avec le parent A et le parent B, quels sont ses véritables géniteurs.

La droite est fidèle à l’origine des êtres, elle est, pourrait-on dire, phil-archique dans son attachement au commencement, en grec arché. La gauche, Nietzsche l’avait déjà noté, est soumise au « mis-archisme »[2. Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, IIe dissertation, § 12.] (à vilaine chose, vilain mot), parce qu’elle est l’adversaire de toute origine et de tout commandement. La gauche a beau dénoncer l’archaïsme de la droite, elle ne se détermine pas moins par rapport à elle. Le choix des termes ne trompe pas. Ainsi doit-on comprendre le mot maladroit, si j’ose dire, de Martine Aubry quand elle affirmait, au Congrès de Toulouse, que le Premier ministre actuel était « un homme de gauche qui est droit » ![/access]

*Photo : TheRevSteve.

Le petit prince et les pharaons

16

egypte maroc mohammed VI

En Egypte, une vidéo diffusée il y a quelques mois sur Internet suscita un véritable tollé dans les hautes sphères politico-militaires : on y voyait des dignitaires marocains faire le baisemain au jeune prince héritier lors de l’inauguration du zoo de Témara. L’« événement » , qui eut lieu le 10 janvier 2012, fut ainsi copieusement moqué par l’animateur vedette Amr Adib – aujourd’hui présentateur d’une émission de télévision de grande écoute, Al Qahira Al Youm, mais naguère fort complaisant hagiographe du Raïs, qu’il abandonna in extremis lorsqu’il lui sembla que son ancien maître était perdu[1. Ce qui lui valut du reste, le 10 février 2011, alors qu’il tentait de se faire voir place Tahrir, d’être copieusement insulté par la foule.]. « En bon républicain », analyse le politologue Omar Saghi, « un Égyptien ne peut voir la dimension mystique de ce baisemain, il n’y voit que la soumission humiliante d’un militaire s’agenouillant devant un enfant de huit ans. »[2. Cité par Youssef Aït Akdim, « Un régime pas comme les autres », Jeune Afrique, n° 2689, 22-28 juillet 2012, p. 71] Il a du mal à percevoir, derrière ce geste, la logique profonde de la monarchie. Et plus encore, sans doute, à comprendre que c’est justement cette logique singulière qui a permis au Maroc d’échapper à la tempête qui accompagna le printemps arabe – alors que celle-ci fit sombrer la plupart des républiques qu’elle avait touchées, et qu’elle continue en Egypte, où un Pharaon en a remplacé un autre, à ébranler le pouvoir d’Etat..

Selon cette logique, en effet, celui devant lequel les dignitaires se prosternent pour lui baiser la main n’est pas un enfant de huit ans.
C’est, d’abord, quelqu’un qui se trouve être, tout à la fois, le descendant des Pères de la patrie, l’héritier du trône et le futur roi : celui qui incarne dans sa chair et dans sa personne la grande chaîne de l’histoire nationale. La logique monarchique se caractérise par un rapport très particulier à la temporalité. Le temps de la république est par définition haché, disjoint, discontinu. Il se présente comme une série de ruptures plus ou moins régulières et consenties, qui ont lieu dès qu’un mandat s’achève, et il s’agit de remplacer son titulaire. Dans ce cadre, la continuité ne subsiste que de façon abstraite : sur un plan juridique, à travers la constitution, et sur un plan politique, avec la souveraineté du peuple. Abstraite, mais passablement incertaine : on peut changer de constitution, ou changer la constitution, en la révisant ou en imposant une pratique en rupture avec sa lettre, de même que l’on peut toujours modifier la définition légale du peuple et la consistance de sa souveraineté.

En république, cette discontinuité, loin d’être conçue comme un mal, apparaît comme une nécessité absolue – sans laquelle le peuple, ne pouvant plus participer à la gestion des affaires publiques et à la détermination de ses gouvernants, perdrait la totalité de son pouvoir souverain (ou de ce qu’il en reste). Ainsi, dans un cadre républicain, toute tentative pour établir une continuité (en dehors des deux éléments que l’on vient d’évoquer) paraît – à juste titre -, attentatoire à cette logique. C’est ainsi qu’en Egypte, sous l’ère Moubarak, l’ambition dynastique du Raïs fut perçue comme une infraction aux principes les plus sacrés du système ; à la veille des élections législatives de 2010, c’est d’ailleurs l’armée elle-même qui tenta de mettre le holà à la dérive népotique, faisant recourir les affiches à l’effigie du fils aîné de Moubarak par d’autres, où figurait un slogan en forme d’avertissement : « Ni les fils, ni les frères » : ni les enfants du chef, ni les frères musulmans.

Si le temps de la république est un temps bref, celui de la monarchie, au contraire, est long : c’est celui de la tradition – et l’on revient ici au rituel, archaïque et assumé comme tel, évoqué plus haut-, celui de la continuité et de l’héritage. Le roi est toujours là, la couronne passant instantanément sur la tête de son successeur, sans la moindre rupture. Contrairement à la continuité constitutionnelle républicaine, cette continuité royale est concrète, elle est incarnée : dans une personne, une famille, une lignée. Ce qui signifie que, si les rois se succèdent et ne se ressemblent pas – et si, pour en revenir à l’exemple marocain, Mohammed VI n’est pas une copie conforme de son père, pas plus que ce dernier ne l’était du sien -, du moins ont-ils en général le désir d’en assurer le prolongement : d’un roi à l’autre, du père au fils, il n’y a pas, comme en république, la volonté obsessionnelle de casser ce qui a été fait par le prédécesseur, le souci de renier l’héritage ou la tentation de lui attribuer toutes les difficultés présentes. Au contraire : il suffit pour s’en assurer d’écouter avec quelle déférence le roi Mohammed VI parle de ses prédécesseurs. Du reste, le roi n’a pas le choix – puisque ce n’est pas contre eux qu’il a été choisi, c’est par eux et grâce à eux qu’il est sur le trône. La monarchie est le régime du temps long, de l’inscription dans l’histoire : c’est ainsi que l’on doit interpréter, d’abord, le baisemain au jeune prince.

Mais à cela s’ajoute le fait que celui-ci représente, non seulement un principe et une tradition, mais aussi une famille : celle qui, au cours des siècles, a construit le pays et l’a maintenu contre vents et marées, celle qui s’est battue aux côtés de son Peuple pour libérer le pays et qui, depuis, a su le laisser entrer paisiblement dans le troisième millénaire.
Une famille qui, par là-même, entretient un rapport intime avec les autres familles du pays, et plus généralement, avec tous les Marocains. Dans une monarchie – du moins, lorsqu’elle est ancienne et qu’elle a fait ses preuves – le rapport entre le roi et le Peuple se rapproche à certains égards d’un rapport amoureux, tissé d’affection, de respect et de familiarité, au sens noble du terme. Un lien qui se distingue du rapport beaucoup plus âpre qui existe en démocratie entre gouvernants et gouvernés. Dans ce cadre-là, les uns et les autres sont en effet conçus comme égaux, le premier ne donnant des ordres au second que parce que celui-ci lui a provisoirement confié le pouvoir afin de « faire sa volonté » et de le « représenter ». De là, un rapport complexe où se mêlent, du côté des gouvernés, une part de jalousie (pourquoi pas moi), de défiance (fera-t-il vraiment ce qu’il a dit ?), d’impatience (pourquoi tarde-t-il tant à réaliser ses promesses ?), et bien sûr, d’hostilité (lorsqu’on se trouve dans l’opposition et que le parti adverse est au pouvoir). Dans une monarchie, au contraire, le rapport est fondamentalement familial : le roi se présente, et est ressenti par la population, comme le Père de la nation. Sans doute arrive-t-il, comme dans toute famille, que l’on ne soit pas d’accord avec son père, avec ses choix, ses goûts, ses orientations, etc. Pour autant, on ne remet pas en cause le lien, on ne renie pas sa famille, sauf cas exceptionnels.

La durée et la légitimité : ce sont ces deux éléments caractéristiques du système monarchique qui, au Maroc, semblent expliquer en partie la douceur du printemps arabe, et le fait que celui-ci n’a pas produit, comme partout ailleurs, des « fruits amers ». Voilà pourquoi le petit prince demeure, quand tombent les puissants Pharaons qu’on croyait éternels.

*Photo : Lematin.ma.

Lève ton Front de là !

4

« Chante, chante, danse et mets tes baskets/ Chouette c’est sympa tu verras/ Viens surtout n’oublie pas/ Vas-y ramène-toi et tout le monde chez moi » a peut-être fredonné Marine Le Pen en conviant Les Forbans à se produire en spectacle lors du conseil national du Front National qui se déroule à huis clos à Paris ce week-end. Il n’en fallait pas plus pour que « Bébert » Kassabi passe pour le leader d’une bande de skinheads, une profession pourtant peu compatible avec le port de la banane.

Les esprits antifascistes ont beau s’être échauffés, on a appris depuis que Bébert n’avait jamais voté de sa vie et postulait même à la fête de l’Huma tous les ans avec ses petits camarades, en vain… le grand barnum aux punkachiens préférant New Order aux Forbans (si ça, c’est pas une sacrée concession à la loi du marché…).

Le hic, c’est que Bébert ne se contente pas de minimiser sa participation à la fiesta frontiste. Il dit carrément ne jamais avoir voté de sa vie, et ne pas avoir décidé de chanter pour le FN. Le groupe de copains désormais quinquas aurait simplement envoyé ses dépliants publicitaires, bien décidés à se vendre au plus offrant. Jackpot : ce fut le FN, 8000 euros bruts empochés pour une heure de concert, et les unités de bruit médiatique qui vont avec.

Sans adhérer obligatoirement aux thèses du FN – ni discuter de la faisabilité d’une sortie de l’euro et des controverses macroéconomiques entre Jacques Sapir et Daniel Cohen – les vieux compères auraient pu simplement assumer leur présence au milieu des congressistes. Ou, comme Daniel Guichard, arguer qu’ils chantent indifféremment devant des assemblées communistes ou lepénistes, mais qu’ils en ont et conchient les sermons de leurs détracteurs.

Parce qu’en déployant ad nauseam l’argument économique, Bébert et ses copains passent pour ce qu’ils ne sont pas : des marchandises de chair et d’os qu’on convoque où l’on veut quand on veut pour qu’elles accomplissent leurs prestations moyennant quelques liasses de billets froissés. À ceux qui l’ignorent encore, j’apprendrai que cette profession a un nom : le plus vieux métier du monde.

Du mariage gay au cyborg asexué

128
judith butler mariage gay

judith butler mariage gay

Un certain nombre de thèmes essentiels apparaissent en marge du débat autour du « mariage pour tous ». La question de l’adoption d’enfants par les couples homosexuels oppose ainsi d’un côté l’argument de la filiation biologique à la défense d’une filiation dématérialisée, nouvelle forme d’abstraction rationaliste assumée par les Etats et sécularisé par un acte administratif. En réclamant à toute force que soit reconnue comme un « droit » l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel, les lobbies LGBT rouvrent la boîte de Pandore du principe de disponibilité du corps humain : disponibilité de l’enfant soumis aux désirs et aux revendications des individus et disponibilité des corps soumis aux exigences d’un désir (re)fondateur d’identité. En arrière-plan des arguments déployés par les partisans du « mariage pour tous » se profile le serpent de mer des théories du genre qui ré-émerge de façon récurrente à la faveur de tous les débats « sociétaux » , comme la réécriture des manuels de sciences naturelles ou la lutte contre la discrimination sexuelle à la maternelle (le nouveau combat psychédélique de Najat Vallaud-Belkacem).

Une des déclarations fondatrices de la « panzerdialektik » des gender studies a été formulée par Judith Butler qui a déclaré, dans son ouvrage Trouble dans le genre, que l’on était désormais libre de choisir son identité sexuelle comme on sélectionne un vêtement dans sa penderie. Ce type d’assertions, qui forme le soubassement idéologique des théories du genre, à savoir que l’état, que nous croyons naturel, d’homme ou de femme, est une construction sociale, a été reformulé par un certain nombre de penseurs très proches de l’école gender mais qui ont poussé ses conclusions beaucoup plus loin. C’est ainsi le cas de Donna Haraway, biologiste et féministe américaine, qui a employé, dans son essai The Cyborg Manifesto, la métaphore du cyborg pour expliquer que des éléments qui nous semblent avoir une réalité biologique, comme le corps humain, sont seulement construits par nos idées sur eux. La métaphore du cyborg subvertit l’idée de naturalité et l’artificialité car le cyborg est un être hybride qui n’est ni une réplique complètement artificielle d’un original créé ni tout à fait un être humain puisque certains de ses organes ont été remplacés. En un sens, le cyborg constitue, de la même manière que le bateau de Thésée, un casse-tête philosophique. Tout comme le navire des Argonautes dont l’équipage remplace en cours de route tous les éléments à mesure de leur usure, le cyborg a remplacé progressivement tous ses organes par un certain nombre de prothèses identiques et la question se pose finalement de savoir s’il est toujours un être humain sans que l’on puisse vraiment le savoir. Sous la plume d’Haraway, le cyborg devient le modèle métaphorique d’une humanité débarrassée de la question même du genre. Plus d’hommes, plus de femmes, juste des hybrides.

De façon allégorique et ironique, le cyborg d’Haraway représente le modèle social et culturel d’une société atomisée par la multiplication des désirs et des innombrables processus de micro-reconnaissance qu’ils suscitent. Le texte d’Haraway a d’ailleurs servi de modèle à une vaste contre-culture[1. Le manga Ghost in the shell : Innocence met d’ailleurs superbement en scène les visions futuristes et inquiétantes d’Haraway.]. Le cyborg symbolise, comme elle l’écrit, « l’apocalypse finale de l’escalade de l’individuation abstraite, le moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme dans l’espace. »[2. On trouvera sur internet de larges extraits voir des versions complètes du Manifeste Cyborg qui a été amplement relayé et commenté ici et là.] Cette évolution mène, pour Haraway, a une véritable mutation anthropologique. « C’est la fin de l’homme, au sens “ occidental ” du terme, écrit-elle, qui est en jeu. Nous sommes en train de vivre le passage d’une société industrielle et organique à un système d’information polymorphe – du tout travail au tout loisir, un jeu mortel. »

Ce postulat repose sur la foi scientiste dans la capacité des machines à conférer à l’être humain de nouvelles fonctions qui doivent remplacer celles qui étaient auparavant dictées par un rapport à la nature et à l’autre désormais totalement obsolète. Dans le même temps, la distinction homme-machine, induite par la robotisation des tâches et la rationalisation extrême des rapports sociaux nous rapproche de la machine alors même que la complexification des processus et techniques mécaniques ou génétiques efface peu à peu la distinction entre nature et artificiel. « Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes », conclut Donna Haraway. De fait l’avenir que dessine le Manifeste Cyborg dans ce monde transformé par la technologie est glaçant. La conception même de la valeur et de l’identité humaine est soumise à réévaluation. « N’importe quel objet, n’importe quelle personne peut être raisonnablement pensé en termes de démantèlement et de ré-assemblage. » C’est l’apogée effroyable de la théorie de la déconstruction que nous dépeint le féminisme gender et high tech de Donna Haraway, qui trouve notamment son aboutissement au sein du courant transhumaniste américain[3. Le transhumanisme est un courant de pensée qui s’est développé aux Etats-Unis à partir des années 1980 et dont les thèses sont relayées en France par l’Association Française Transhumaniste. Mouvement matérialiste et ultraprogressiste, il postule que l’essor des technologies permettra de parvenir à un stade d’humanité améliorée qui aura banni le handicap, la laideur, la mort et la souffrance et aura largement relativisé les distinctions traditionnelles telles que le sexe en faisant des organismes de véritables outils modelables à volonté.], s’inspirant largement de ses thèses.

Pour Donna Haraway, la mutation technologique et anthropologique qui s’annonce fournit l’occasion « de replacer le féminisme socialiste au centre d’une véritable politique progressiste » en libérant la femme de l’esclavage imposée par la société patriarcale traditionnelle. Elle permettra peut-être aussi de transformer complètement l’humanité en un modèle achevé de division des tâches et en une simple subdivision de segments de production et de consommation. Que cette atomisation et cette déréalisation servent les objectifs d’un certain nombre d’acteurs économiques pour lesquels le maintien d’une partie des cadres traditionnels représente un obstacle à la création de nouveaux marchés est peut-être un problème qui dépasse de loin la simple question du mariage homosexuel.

Mais il faut rappeler à l’instar de Pierre Gripari, défunt auteur des Contes de la rue Broca, lui-même homosexuel, la réalité suivante : « La culture gay est une fiction qu’ont utilisée certains homos pour se faire reconnaître une place dans l’organisation socio-économique actuelle, qui tend à sectoriser les besoins de consommation pour optimiser les bénéfices qu’on peut tirer de chaque catégorie de population. »[4. Pierre Gripari, interviewé par la revue Krisis en 1985.] L’homosexualité, telle que la défendent et la mettent en scène les lobbies LGBT, n’est pas une identité, mais un segment de marché. Quant aux théories du genre, il faut avoir conscience que « l’utopie cyborg » de Donna Haraway, jusqu’aux délires transhumanistes, constituent leur soubassement idéologique déconstructeur au même titre que Simone de Beauvoir ou Jacques Derrida. Le débat autour du mariage gay devrait servir à rappeler quelles sont les armes des courants de pensée qui font, sous couvert de défense des droits de l’individu, la promotion d’une idéologie dont les aboutissements sont beaucoup moins rassurants que ce que les manuels de SVT, qui la relaient désormais, ou le discours intellectuel et médiatique souvent complaisants, laissent entendre.

*Photo : fengschwing.

De la démocratie dans le Luberon

7
le goff luberon

le goff luberon

Jean-Pierre Le Goff occupe une place tout à fait singulière dans la vie intellectuelle française. Il a une œuvre de sociologue tout à fait considérable et admirée par beaucoup de bons esprits mais, peu présent dans les médias, il reste assez marginal dans les institutions académiques, sans doute parce qu’il a choisi de consacrer sa vie à une tâche aujourd’hui oubliée – l’éducation ou l’Université populaire, telle qu’on pouvait la concevoir au début du XXe siècle. Il anime l’association Politique autrement, qui joue un rôle en fait considérable dans la vie intellectuelle française par les débats qu’elle organise, mais qui offre aussi à ses adhérents des séminaires de formation philosophique et politique du plus grand intérêt. Il y a du Pelloutier chez cet homme chaleureux et modeste, dont la culture fondamentalement libertaire réunit sans difficulté apparente le goût de l’excellence et l’amour de l’égalité ; il y a aussi du Péguy chez ce républicain qui ne se reconnaît pas toujours dans la démocratie d’aujourd’hui –  mais qui est néanmoins plus raisonnable et beaucoup moins amer que l’auteur de Notre jeunesse.[access capability= »lire_inedits »]

Le dernier livre de Le Goff appartient à un genre peu pratiqué aujourd’hui : la monographie sociologique, qui permet de mettre à jour des transformations sociales significatives à travers l’analyse d’un cas singulier. Un des grands classiques du genre est l’ouvrage de Laurence Wylie, Un Village du Vaucluse[1. Laurence Wylie, Un Village du Vaucluse, trad., Gallimard, 1968, 1979.], qui, à la fin des années 1950,  décrivait avec une rare empathie une France méridionale en voie de modernisation, mais dont la culture restait fondamentalement identique à elle-même.  Le Goff reprend la même question, cinquante ans plus tard, en étudiant un village du Luberon, Cadenet, dont il retrace les mutations depuis les années 1950 avant de décrire  la nouvelle société issue du développement combiné du capitalisme contemporain et de la culture post-soixante-huitarde. Le Prologue (qui est même, en fait, une  « Ouverture ») commence par une description du « Bar des boules » et par une série d’« arrêts sur image » sur les lieux de mémoire  du village ; Le Goff reconnaît  ce qu’il y a de vérité dans la vision « pagnolienne » des Provençaux, mais il montre aussi l’écart croissant entre le monde de plus en plus réduit des « anciens », qui se reconnaissent dans ce modèle, et la nouvelle société provençale. Le livre va, d’une certaine manière, confirmer la vision des anciens puisqu’il montre comment, entre la « communauté villageoise » d’autrefois et le « village bariolé » d’aujourd’hui, il s’est bien produit quelque chose comme la fin d’un peuple – ce qui ne veut certes pas dire la fin du peuple[2. Voir la citation de L’Argent de Péguy, p.9.].

Le Goff se garde bien d’idéaliser l’ancienne communauté villageoise, « village de paysans et de vanniers » où l’on « travaillait dur pour gagner quatre sous » et où les « étrangers », même venus d’un village voisin, avaient du mal à faire leur place parmi des « gens d’ici », « rudes et superficiellement avenants », et où l’éducation restait très éloignée des canons de la pédagogie moderne.  Mais il fait aussi tranquillement justice des clichés charriés par l’archéophobie contemporaine. La société traditionnelle ne vivait pas sous l’empire de la répression sexuelle et, parce qu’ « il faut bien que jeunesse se passe », elle était assez tolérante pour les jeunes (pour les garçons mais aussi, quoique dans une moindre mesure, pour les filles), précisément parce qu’elle savait que la jeunesse ne peut pas servir de modèle à la vie adulte.

Cette attitude s’appuyait sur une « sagesse pratique » que l’on retrouvait sous une forme différente dans les standards moraux de la vie adulte et que l’on aurait bien tort de mépriser : « Donnant sa part à la passion, les anciens ne considéraient pas que celle-ci pût régenter durablement les rapports humains, sinon au prix de leur destruction, en rendant impossible la vie collective ; ils demeuraient fondamentalement attachés à la raison et à la modération, tout en sachant que le plaisir et la passion sont constitutifs de l’humain » (p. 88). Cette société pouvait être déchirée par des conflits violents, comme ce fut le cas sous l’Occupation et à la Libération, mais, dans l’ensemble, elle trouvait une expression à peu près satisfaisante dans un système politique républicain où le curé coexistait avec l’instituteur et où le communisme lui-même semblait s’appuyer sur des traditions villageoises. Ce monde avait résisté à la Révolution française et à toutes les révolutions du XIXe siècle (à moins qu’il en fût le produit ?), à l’implantation du régime républicain et même à la première décennie de modernisation gaulliste, mais il s’est assez rapidement décomposé au cours des années 1970, sous le double effet de l’évolution économique et des changements des mœurs et des valeurs qui ont suivi Mai-68.

Le changement s’amorce avec la diffusion, au début des années 1960, de l’automobile et de la télévision, qui modifient complètement le rapport des villageois à l’espace et au temps, en remplissant de voitures les rues du village dans la journée tout en les vidant de leurs habitants le soir. Mais c’est seulement dans les années 1970 que les choses vont vraiment changer, avec l’arrivée et l’ascension de nouvelles couches sociales porteuses de nouvelles valeurs et, à terme, de nouvelles formules politiques. Le « nouveau monde » n’est plus celui de la chasse, du bistrot et du mariage tempéré par la liberté pré-conjugale (et par l’adultère discret), ni celui des paysans et des vanniers. Il a de nouveaux habitants (des premiers soixante-huitards aux citadins venus jouir des charmes du Luberon), de nouvelles valeurs éducatives (fondées sur la spontanéité irrépressible de l’enfant plus que sur les contradictions de la nature humaine) et de nouvelles formes d’organisation du travail (à la fois plus contractuelles et plus encadrées par le droit) ; il est animé par des acteurs nouveaux  – militants écologiques, « cultureux », pédagogues et managers qui ont en commun le désir d’en finir avec les mœurs et les manières anciennes.  En cela, le Luberon n’est pas si différent des grandes métropoles des démocraties modernes : la  « fin du village » exprime des tendances lourdes de nos sociétés, dans laquelle la dynamique de l’égalité des conditions est en fait inséparable de l’expansion du monde marchand, sans que l’on puisse être certain que le nouveau monde sera vraiment habitable.[/access]

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village, Gallimard

*Photo : Hannah Assouline.

Et l’acier fut trompé 4, l’Ophélie du grenier

1

Avertissement au lecteur attentif : le rédac-chef ne comprenant pas plus l’intrigue du feuilleton que son auteur a « oublié » le 4, passant directement au 5, personne n’a protesté; mais pour rétablir la dramaturgie dans sa cohérence interne, revenons quelques heures en arrière…

Résumé des péripéties antérieures : Pourquoi un industriel indien est-il retrouvé assassiné dans la cave de sa maîtresse ? Pourquoi l’ex-ministre socialiste Arnaud M. a-t-il écrit une carte postale du Pérou à ladite femme 16 jours auparavant, citant Lamartine (Alphonse de). Pourquoi pleut-il tout le temps à Florange alors qu’à Londres, le mois dernier, je n’ai eu qu’un jour de crachin britannique ?

« Patron Patron » hurlait une voix provenant des étages de la bâtisse, « on a un autre cadavre au grenier patron venez vite… »

– J’arrive Gallino, dites-moi Wagner, est-ce que le gros est parti ? Bon, rappelez-le, il y a encore du boulot pour lui » l’agent salua avec déférence et s’écarta pour laisser passer Muller qui attaquait l’ascension de l’escalier avec appréhension.

Quarante-quatre marches plus tard et plus haut, le commissaire posait enfin le pied sur le plancher d’un grenier aussi immaculé qu’ordonné, si ce n’est le corps dénudé d’une femme noire qui décorait son milieu. Il resta quelques secondes immobile, reprenant péniblement son souffle, tout en humant l’atmosphère fortement imprégnée par une odeur de sang. Son regard fit le tour de la pièce mansardée, éclairée par quatre vasistas, un sur chaque pan de la toiture. Puis il s’approcha du corps, il gisait dans une flaque de sang, et en séchant avait fait comme une carte de la Bosnie-Herzégovine sur la dalle de plâtre. Le corps encore magnifique d’une jeune femme, dont le visage n’avait plus rien d’humain, écrabouillé avec une rage démente, il se pencha, prit une de ses mains et fit la grimace : ses doigts avait été brûlés comme pour effacer ses empreintes…

– Porca Madone pestait Gallino, se rongeant les ongles, comment peut-on massacrer ainsi une aussi belle fille ? Patron, c’est inhumain, l’homme n’est qu’un parasite malfaisant sur cette terre, Dieu n’existe sûrement pas, il ne laisserait jamais faire une chose pareille…

– Trêve de métaphysique fils, avez-vous ausculté chaque centimètre carré de ce foutu grenier ?

– Oui, il n’y a pas un grain de poussière, à croire que l’aspirateur a été passé… Qui c’est à votre avis cette fille ? Pourquoi avoir tout fait pour qu’on ne l’identifie pas ?

Tenez, Pippo, lisez cette carte que j’ai trouvée dans la bibliothèque…

Gallino lut attentivement la missive péruvienne, se gratta les rares cheveux qui lui restaient à l’arrière du crâne, prit une profonde inspiration comme s’il allait s’élancer pour le triple-saut, discipline dans laquelle, d’ailleurs, il excellait également, son regard s’éclaira et il cria presque :

– Non, vous pensez que ? Ce serait un crime passionnel alors !

Arcelor Mittal, une malédiction: pas moyen de se défaire du sujet, il vous colle aux semelles comme le sparadrap du capitaine Haddock. Rebondissements après rebondissements, reniements et reculades, coups fourrés et coups de blues (à propos Dave Brubeck est mort, snif), accord minable à l’arraché, accord et à cris dirais-je… Bref, après le faux espoir, fruit d’un effort semble-t-il sincère d’Arnaud le redresseur et le camouflet que lui a infligé son patron, laissant dépités les camarades d’Edouard Martin au sortir de leur entrevue avec le faux-cul de Nantes (de Nantes à Montaigu la digue la digue…)

La digue est rompue, Ayrault a fait perdre la face à l’Arnaud pugnace, retors on l’avait cru, il n’était que roublard ! Mais il en sort grandi le boeuf bourguignon ! Reste un sale accord dont vous avez lu les détails : le gouvernement se couche comme une vulgaire fille de joie, on en a tondus pour moins que ça. Et coup de théâtre à retardement: le repreneur n’était pas bidon : un couple improbable composé de Bernard Serin (patron du FC Metz et accessoirement sidérurgiste,un ancien cadre dirigeant d’Arcelor, ayant ressuscité Cockerill à Seraing -Belgique, si si ça ne s’invente pas) et de l’inévitable Alexei Mordachov patron de Severstal : vive le mariage pour tous ! « Ite missa est » comme disait un rabbin amnésique, tout ça pour ça, la fiction c’est vachement mieux que la réalité mes amis…

Trop facile fils, trop évident, le rapprochement que vous venez de faire, c’est justement ce que l’on essaie de nous suggérer. La femme à laquelle vous pensez, cette ancienne journaliste qui avait épousé le président Copé en 2014 après le décès prématuré du président Hollande, mort étouffé par une galette au son, et qui par la suite avait profité d’un voyage officiel au Pérou pour retrouver son ancien compagnon et disparaître avec lui dans la jungle. Bref Pippo, cette femme est bien plus âgée que celle que vous voyez gésir dans ce grenier !

Vous avez raison chef, je m’emporte, je laisse mon imagination fantasque papillonner au dessus des frasques du réel comme l’âme du policier chinois dans « le pays de l’alcool » quand il a trop bu…
Un planton poussa un soupir long et douloureux, un autre rit bruyamment, un troisième se moucha dans ses doigts.
Hum, j’apprécie vos référence littéraires mon ami, mais elles me semblent quelque peu hors-sujet, passons, cette fille-là dis-je a tout au plus vingt ans et n’avez vous rien remarqué de troublant ?

Gallino se regratta le chef derechef puis entreprit de faire le tour du corps sous le regard bienveillant de son patron bien-aimé. Il se releva, l’air penaud, signifiant d’une moue et d’un geste des deux mains qu’il ne voyait pas… Muller, du menton orienta son regard vers le milieu du corps, Pippo hésita puis se pencha, « plus près mon ami » lui dit-il, s’exécutant, le rouge lui vint au visage car c’était un garçon extrêmement pudibond, Muller pensait même qu’il était encore puceau… Il s’approcha encore de l’entrejambe de la pauvre victime, qui du fait de sa position post-mortem offrait un panorama éloquent sur une intimité largement entrouverte.

– Euh…fit le pauvre garçon balbutiant, le nez sur la grotte aux mystères…
– Mais enfin Pippo vous n’avez donc jamais vu une chatte de près, ouvrez les yeux nom de dieu !

j’ai rarement eu l’occasion chef, euh je ne sais pas, on dirait qu’il lui manque quelque chose non ?
Mais oui fils tu as compris, elle est excisée !

à suivre…

Copé a perdu le débat Valls-Le Pen

12
valls cope marine le pen

valls cope marine le pen

Jean-François Copé devait se faire beaucoup de souci devant son poste hier soir en regardant le débat entre Manuel Valls et Marine Le Pen. Comme s’il n’avait pas d’autres ennuis à court terme avec la semi scission de l’UMP, il pouvait légitimement s’inquiéter pour le long terme en voyant ses deux concurrents générationnels offrir aux Français une opposition frontale, et surtout non factice.

Peu importe  qui de Valls ou de Le Pen a pris l’ascendant sur l’autre hier soir. Le grand vaincu est en de toute façon le président contesté de l’UMP. Comment exister entre ces deux-là, devait-il s’interroger. En effet, Copé, qui est évidemment tout sauf un imbécile, a beau se montrer sûr de lui-même et ne doutant de rien, il rêve d’être président depuis l’adolescence et réfléchit en permanence à sa stratégie pour y parvenir. En l’occurrence, les absents ont toujours tort et les téléspectateurs ont pu comparer cet affrontement avec tous ceux qu’on leur sert entre personnalités du PS et de l’UMP où tout le monde fait semblant de s’affronter sur les sujets essentiels pour la bonne et simple raison que, comme l’avait théorisé feu Philippe Séguin, ce sont des « détaillants se fournissant chez le même grossiste, l’Europe ».

Certes, Marine Le Pen avait choisi d’attaquer principalement le ministre sur le sujet de prédilection historique de son parti, l’immigration. Mais la politique migratoire de notre pays est aussi un produit vendu par le grossiste bruxellois. Et Marine Le Pen a pu rendre fier Florian Philippot, lequel a vu sa fiche sur l’euro récitée d’un trait par sa présidente, de plus en plus à l’aise sur le sujet. À vrai dire, c’est bien là que réside le talon d’Achille de la stratégie Buisson que Jean-François Copé a décidé de faire sienne avec sa campagne sur la droite décomplexée. L’ancien gourou élyséen a beau faire une analyse assez pertinente de l’état d’esprit de l’électeur périurbain et rural, il n’a pas les hommes pour la porter efficacement, ou en tout cas plus efficacement qu’une Marine Le Pen dédiabolisée.

Copé peut bien plastronner sur les thèmes identitaires, ses convictions économiques jurent terriblement avec ce discours. Nicolas Sarkozy, dont l’histoire personnelle rendait aussi peu crédible l’adhésion aux thèmes de la Frontière, avait au moins l’avantage d’avoir à disposition, en plus de Buisson, Henri Guaino pour mettre tout ceci en musique. Grâce à certains épisodes comme la nationalisation temporaire d’Alstom ou le discours de Toulon, il avait pu apparaître volontariste sur les sujets économiques. Copé, en revanche, ne peut taire ses convictions anti-étatistes. Quand il aborde ces sujets, on entend Madame Parisot. Si on ajoute le fait que son soutien politique le plus connu pendant l’élection interne de l’UMP était Jean-Pierre Raffarin, pas facile de se faire passer pour un concurrent efficace de Marine Le Pen sur la question nationale. A la différence de l’ancien premier ministre de Jacques Chirac, Guillaume Peltier et Geoffroy Didier, qui menaient la motion de la Droite forte, pilier de la stratégie identitaire de Copé, ne sont pas très connus du grand public.

La chute vertigineuse de Jean-François Copé dans les sondages de popularité, où il se place désormais derrière Marine Le Pen, doit effectivement beaucoup à sa bataille de chiffonniers avec François Fillon. Mais structurellement, son positionnement se révèle désastreux, pris en sandwich entre un gouvernement qui vient d’officialiser son orientation sociale-libérale et Marine Le Pen plus cohérente que lui sur l’ensemble des problématiques liées à la mondialisation. C’est pourquoi le choix François Fillon serait davantage profitable à l’UMP car il aurait au moins la carte de l’expérience à faire valoir pour succéder à François Hollande et mener les mêmes politiques que ses prédécesseurs. Conscient de tous ces éléments, dos au mur, Jean-François Copé n’a plus qu’un seul atout, l’appareil UMP. C’est pourquoi, il ne le lâchera pas. Le feuilleton UMP peut donc continuer.

*Photo : Des paroles et des actes/ France 2.

Exclusivité Causeur : Deux associations musulmanes attaquent Charlie Hebdo en justice

34

Jusqu’à maintenant, personne ne s’était hasardé à porter plainte contre Charlie Hebdo, suite à la publication en septembre dernier de ses fameux dessins mettant en cause celui que certains appellent le Prophète. Les exhortations et menaces diverses issues des mouvances islamistes ou islamiques étaient donc restées verbales.

Mais les choses ont fini par bouger et nous sommes en mesure d’annoncer que l’hebdomadaire vient de recevoir une copieuse (28 pages !!!) citation à comparaître. Ladite comparution aura lieu le 29 janvier prochain devant la XVIIème Chambre, du TGI de Paris, usuellement chargée des affaires de presse.

Cette citation émane de deux organisations assez totalement inconnues à ce jour :  l’Association Rassemblement Démocratique Algérien pour la Paix et le Progrès (RDAP) et de l’Association Organisation Arabe Unie (OAU) se disant « Branche organe de la RDAP » (sic) , toutes deux domiciliées à Sarcelles et toutes deux présidées par un certain Zaoui Saada.

Ces braves gens s’indignent bien sûr que Charlie ait porté atteinte à l’image du so called Prophète, mais développent, partant de là, un point de droit assez audacieux.

Dans sa citation, Zaoui Saada estime qu’en diffamant Allah, c’est lui-même qu’on a personnellement et publiquement diffamé ainsi que les organismes qu’il préside. Un tel crime ne saurait rester impuni, il réclame donc 200  000 euros pour chacune des deux associations et 20 000 euros pour lui-même, au titre du préjudice moral.

Pour faire bon compte , les plaignants réclament qu’on verse le produit de la vente des deux « publications litigieuses » de Charlie sur l’islam, soit 362 500 euros, à l’une ou l’autre des deux associations présidées par Zaoui Saada – associations sans but lucratif, cela va sans dire.

Lettre à mon maire

93
gauche droite etat

gauche droite etat

C’est un quartier bourgeois et tranquille, mais une femme et ses trois jeunes enfants y ont été égorgés dans leur sommeil. Dès que le parquet eut fait connaître ce fait divers sordide et révoltant, le maire, dûment estampillé  à droite, fit à la presse cette déclaration : « Le quartier est en émoi ! » Pas de bol, le quartier n’était nullement en émoi ! Est-ce à dire que les riverains ne seraient qu’un ramassis d’égoïstes, limite autistes, voire psychopathes, incapables de s’émouvoir devant un acte aussi barbare que répugnant ?[access capability= »lire_inedits »]  Non, il n’y a rien de réjouissant à apprendre que, tandis que l’on devisait entre amis ou en famille, à quelques centaines de mètres de là, quatre vies s’éteignaient d’une façon particulièrement crapuleuse !

Mais  le quartier n’était pas « en émoi » et la seule différence d’avec les autres jours, c’était la concentration de journalistes que l’on y trouvait. Ces malheureux n’ayant,  contrairement à la promesse du maire, aucun quartier « en émoi » à se mettre sous la dent, n’étaient pas loin de s’interviewer entre eux. Mais Monsieur le maire n’allait pas en rester là ! Dès le lendemain, les habitants, décidément peu émotifs, dudit quartier reçurent un toutes-boîtes de la municipalité leur expliquant que le maire partageait leur anxiété et qu’un registre de condoléances était à leur disposition à l’hôtel de ville afin de recueillir leurs bafouilles traumatisées.  Mieux encore, les sachant profondément choqués, il avait constitué une cellule de crise, avec psy et tous les accessoires afférents, afin qu’ils puissent  pleurnicher sur une épaule compétente et formée à cet exercice. Et pour couronner le tout,  ce brave maire, croyant surfer sur une mode qui a pourtant tendance à s’essouffler, organisa, peu de temps  après, une « marche blanche », dont le principal effet fut de compliquer encore un peu plus le stationnement ce jour-là.
Alors, Monsieur le maire, je vais vous dire ma façon de penser !

Vous soutenez peut-être  les classes moyennes, le libéralisme, le capitalisme, l’ordre et la sécurité, mais vous êtes fondamentalement un homme de gauche. Parce qu’avec vos gesticulations et vos conneries, vous démontrez qu’a priori, vous nous voyez, nous tous, citoyens lambda, comme des enfants, des assistés, des êtres éternellement immatures, inaptes à gérer leurs angoisses ou leur tristesse,  demandeurs d’aides psychologiques et autres, bref, devant être encadrés par des fonctionnaires, y compris dans les méandres, pourtant si intimes, de leurs affects. Vous nous voyez comme un troupeau bêta qu’il faut tour à tour cornaquer et materner pour qu’il ne s’égare pas. Vous n’imaginez pas que nous puissions nous tirer d’affaire seuls, analyser nous-mêmes, comme  des grands, les sentiments qui nous habitent. Pis ! Vous tentez de nous faire abdiquer de nous-mêmes au profit de structures collectives aliénantes.
En cela, vous êtes un dangereux gauchiste, Monsieur le maire, parce qu’à force d’entendre dire que nous avons besoin d’être couvés comme des oisons, certains finissent par le croire !

Le clivage entre la droite et la gauche, Monsieur le maire, ce n’est pas la lutte des classes, pas plus que l’amour ou le rejet de traditions séculaires ou encore la fracture entre les nantis et les autres.

Le clivage entre la droite et la gauche sépare ceux qui veulent toujours plus d’État, et de plus en plus intrusif, et ceux qui pensent savoir ce qui est bon pour eux, quitte à se tromper et à s’assumer. Là où la gauche, revendiquée ou non, réclame que l’on aide, que l’on encadre, que l’on rassure, que l’on guide et que l’on conseille, la droite, elle, exige que l’on foute la paix aux gens, que l’on les laisse s’émanciper, se forger une opinion par eux-mêmes, se dépatouiller tous seuls, cheminer sans brides, fût-ce cahin-caha, et croître sans tuteur. La gauche croit en l’organisation de l’humain ; la droite, elle, croit en l’homme.[/access]

*Photo : oddsock

Merkel, notre maîtresse à tous !

16
merkel cdu allemagne
Angela Merkel ne veut plus payer.
merkel cdu allemagne
Angela Merkel ne veut plus payer.

La proclamation des résultats du vote des délégués au Congrès de la CDU pour désigner le chef du parti a rappelé à Angela Merkel quelques souvenirs de sa jeunesse est-allemande : les chrétiens-démocrates l’on reconduite au poste de présidente du parti et de candidate à la chancellerie avec 98% des suffrages exprimés. On notera au passage que les grands partis allemands, de gauche comme de droite, se sont bien gardés de se lancer dans des primaires, ou la désignation par le vote des militants de leur chef suprême. La bonne vieille recette bureaucratique de l’élection, dans les sections, des délégués au congrès du parti, qui voteront selon leur conscience et les consignes venues d’en haut est de nature à éviter bien des tracas…
La presse allemande a qualifié ce score de « cubain », l’étage juste en dessous du nord-coréen, étalonné à 100%, voire plus.

Et pourtant, Angela Merkel n’est pas du genre à enflammer les foules par son verbe, ou par l’exposé d’un grand récit présentant sa vision du futur de l’Allemagne et de l’Europe. Mais les délégués au congrès de Hanovre lui ont fait une standing ovation, car ils savent qu’elle est aujourd’hui leur atout maître pour gagner les élections au Bundestag de l’automne 2013. Avec 68% d’opinions favorables, Angela Merkel est largement plus populaire que son parti, qui plafonne aujourd’hui à 38% des intentions de vote. La CDU/CSU devance, certes, largement le SPD qui recueille autour de 30% des intentions de vote. Mais la coalition actuellement au pouvoir (CDU/CSU/Libéraux) n’est pas certaine de devancer l’alliance du SPD et des Verts, en raison de l’affaiblissement des libéraux du FDP, qui auront cette fois-ci du mal à franchir la barre des 5% permettant d’entrer au Bundestag. Sans Angela Merkel, la droite allemande aurait donc de fortes chances de se retrouver sur les bancs de l’opposition.

Pourquoi Angela est-elle si populaire ? Celle que l’on appelle familièrement « Mutti » (maman), est une figure rassurante dans un monde qui l’est de moins en moins. Sa discrétion, sa manière non ostentatoire d’exercer le pouvoir, son peu de goût pour la rhétorique, son mépris de l’argent dans sa vie personnelle plaisent dans une Allemagne majoritairement protestante depuis la réunification. Elle incarne la Prusse sans l’arrogance bismarckienne, et ceux qui préfèrent un exercice plus flamboyant du pouvoir, comme ces bons catholiques bavarois, peuvent se consoler en admirant les fêtes somptueuses offertes à Munich par les héritiers républicains de Louis II de Bavière. La botte secrète d’Angela Merkel, celle qui la rend aujourd’hui indispensable à la tête du gouvernement de Berlin, c’est son aversion pour tout ce qui peut ressembler à une idéologie. Son expérience de la dictature au nom du Bien, version communiste, l’a vacciné contre. Comme le remarquait, avait un brin de regret, un commentateur de centre-gauche, Angela est une femme totalement dépourvue de passion politique, même si elle a prouvé, dans le passé, qu’elle pouvait être une redoutable tueuse dans ce monde sans pitié. Elle sait, comme personne, couper les têtes qui pourraient la menacer, mais elle procède à ces exécutions comme le bourreau d’antan : sans haine, avec la bonne conscience d’avoir accompli une tâche pénible, mais nécessaire.

Elle s’est ainsi placée dans une position de pivot sur le champ politique d’outre Rhin : parfaitement apte à former des coalitions avec des partis situés sur sa droite, comme sur sa gauche, y compris avec des Verts allemands, qui n’ont plus le tropisme gauchiste de leurs équivalents français. À moins d’un tremblement de terre, d’un tsunami ou d’une révolution, tous événements fâcheux dont l’Allemagne semble aujourd’hui à l’abri, il est plus que probable qu’Angela Merkel se succédera à elle-même en 2013. La seule incertitude du scrutin est celles des alliances possibles : soit la poursuite de la coalition avec les libéraux, soit la recherche d’une grande coalition avec le SPD, qu’elle a déjà expérimentée lors de son premier mandat.

Elle va gagner, donc, mais pourquoi faire ? La réponse à cette question dépend, bien sûr, du choix du partenaire en fonction du résultat des élections, mais on peut déjà tracer les grandes lignes de l’action future de la chancelière, telles qu’elles apparaissent dans son comportement d’aujourd’hui. Après avoir longtemps hésité, Angela Merkel est décidée à ne pas faire exploser la zone euro, car son MEDEF à elle, le « Bund deutscher Industrieller » (BDI) a fini par la persuader que l’économie allemande ne pouvait se permettre de perdre, pour cause de récession dramatique, des clients d’Europe du sud qui font tourner les usines du pays. Le remplacement des pays de la zone euro par les BRICS et assimilés est loin d’être accompli, même si pour la première fois, la Chine est devenue cette année le premier partenaire économique de l’Allemagne.

C’est pourquoi Angela Merkel a déclaré tout récemment au tabloïd Bild am Sonntag qu’il n’était pas impensable d’abandonner tout ou partie de la dette grecque dans quelques années, à condition que les Hellènes fassent bien gentiment les réformes que l’on exige d’eux. Cela ne mange pas de pain, car on peut toujours estimer que les Grecs n’en font pas assez, mais c’est un signal donné à l’Europe et aux marchés que l’idée d’un éclatement de la zone euro n’est pas, pour l’instant, dans ses cartons. Sans le claironner, elle met également en place des mesures de renforcement du pouvoir d’achat de ses concitoyens, comme l’augmentation des retraites des femmes ayant élevé des enfants, et l’annonce de la prochaine instauration d’un salaire minimum légal, dont l’Allemagne était jusque là dépourvue. C’était ce que réclamaient à cors et à cris les partenaires européens de l’Allemagne, dans l’espoir de voir leurs produits trouver de nouveaux débouchés dans une économie épargnée par la récession.

Les Allemands sont loin d’être devenus des cigales, seulement des fourmis moins hargneuses. La question à 1 million de deutschemarks est bien entendu le traditionnel « Est-ce que c’est bon pour nous ? », le nous représentant ici le peuple qui s’est battu vaillamment pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. Disons que ce n’est pas trop mauvais, car Berlin, que l’exercice d’un leadership trop brutal effraie, va faire le minimum pour stabiliser une situation qui risque de lui échapper. Jusqu’à ce qu’Angela estime que le cas des méditerranéens est décidément désespéré, et que l’intérêt de l’Allemagne exige qu’on les abandonne à leur sort. Son dicton préféré est gravé sur un rocher dans l’île de Rügen où elle passa son enfance : « Dieu est le maître des flots et du vent, mais les voiles et la barre sont à moi ! » Ce qui permet, quand il le faut, de virer de bord.

En droite ligne

6
droite gauche conservatisme

droite gauche conservatisme

Il est difficile de définir la droite pour quatre raisons. Une raison psychologique, car les hommes de droite préfèrent souvent renoncer à ce terme, se contentant de donner des armes à la gauche en s’orientant négativement par rapport à elle. Une raison politique, car la démocratie serait obligatoirement à gauche alors que la monarchie serait naturellement à droite. Une raison éthique, ensuite, parce que la droite serait étrangère au Bien qu’incarnerait nécessairement la gauche. Une raison logique, enfin, parce que ceux qui se réclament de la droite ou de la gauche échangent parfois leurs valeurs. Car la droite et la gauche opèrent une division symbolique du monde qui ne date pas de l’Assemblée nationale de 1789.[access capability= »lire_inedits »] En matière religieuse, dans la plupart des civilisations, c’est la droite qui est le principe dominant, et la gauche le principe récessif. Je rappelle que le côté gauche se dit en latin sinister, et que les Romains liaient la justice au « droit », rectum, du verbe regere, « commander ».

La racine re, qui exprime un mouvement selon une ligne droite, a donné regula, la règle, dans son sens physique ou moral, et rex, le roi. Tout gouvernement, à Rome, implique une di-rection, c’est-à-dire une orientation vers la droite, rectus. D’autre part, regio désigne les droites tracées dans le ciel par le prêtre pour en distinguer les parties, d’où le sens de « limites », de « frontières » et de « régions ». Chez les Grecs, la droite était la région du monde située à l’Est, le lieu où le soleil se lève, quand on fait face au Nord, la gauche étant la région du couchant ; et les offrandes aux dieux supérieurs étaient placées à droite dans les temples. Quant aux justes, ils prenaient la route de droite pour monter au Paradis, chez Platon, tandis que, chez les chrétiens, ils seront admis à la droite du Père. C’est bien la droite, dans notre tradition religieuse et juridique, qui indique la direction favorable, la gauche se déterminant négativement par rapport au pôle précédent. Ce rappel sémantique est nécessaire pour comprendre la complémentarité des deux pôles. La table pythagoricienne des principes opposait ainsi deux colonnes dans lesquelles la droite était du côté hiérarchique avec la Limite, l’Impair, l’Un, le Mâle, le Repos, le Rectiligne, la Lumière, le Bien et le Carré, la gauche du côté subordonné avec les principes inverses. L’opposition politique de la droite et de la gauche conserve encore la trace de ces symboles cosmiques dont on ne se défait pas facilement. La droite ne se définit à aucun moment par des « valeurs », celles-ci pouvant varier selon les évaluations et les évaluateurs, mais par un principe hiérarchique qui n’est pas subjectif, mais objectif.

La gauche, pour sa part, repose sur un principe anarchique qui la met toujours mal à l’aise avec l’autorité. On peut nier la dimension substantielle de ces principes au profit de choix procéduraux imposés par les circonstances. Il n’en reste pas moins que le « peuple de gauche » et le « peuple de droite » se reconnaissent intuitivement dans leur appartenance à l’un des deux pôles de l’existence. On peut construire une nouvelle table des contraires en mettant à droite la liberté et le libéralisme, à gauche l’égalité et le socialisme ; à droite l’individualisme, à gauche le collectivisme ; à droite l’ordre, à gauche la contestation ; à droite le passé, à gauche l’avenir, etc. Le contraste qui en résulte, celui du conservatisme et du progressisme, me paraît pourtant superficiel. On sait à quel point les gauches les plus radicales, quand elles ont pris le pouvoir avec les partis communistes, deviennent brutalement conservatrices en tous domaines. L’opposition fondamentale est en réalité celle qui existe entre le principe de continuité, à droite, et le principe de rupture, à gauche.

La droite est continuiste et s’appuie sur une tradition qui, bien qu’elle évolue, n’instaure pas de coupure dans le temps. Elle est du côté de l’héritage familial, culturel et social, c’est-à-dire du côté de la permanence du temps. La gauche, au contraire, est l’ennemie du temps qui, à chaque génération, reproduit des inégalités, en premier lieu celle des anciens et des nouveaux. Le philosophe Walter Benjamin saluait les classes révolutionnaires qui avaient réussi à « faire éclater le continuum de l’Histoire ». Après avoir rappelé que la Révolution française avait supprimé le calendrier grégorien au profit d’un calendrier républicain, il indiquait que, lors de la révolution de Juillet, « on vit en plusieurs endroits de Paris, au même moment et sans concertation, des gens tirer sur les horloges »[1. Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 440.]. Là où la gauche veut changer le monde, de la « préhistoire » abolie par Marx au « nouvel homme » encensé par Mao, la droite tente de protéger le fil rouge qui relie les générations. Il n’est donc pas surprenant que la gauche actuelle soit favorable à l’homoparentalité. C’est détruire, à défaut du temps, la filiation de la famille composée d’un père et d’une mère au profit d’une adoption dépourvue de repères, sans que l’enfant sache, avec le parent A et le parent B, quels sont ses véritables géniteurs.

La droite est fidèle à l’origine des êtres, elle est, pourrait-on dire, phil-archique dans son attachement au commencement, en grec arché. La gauche, Nietzsche l’avait déjà noté, est soumise au « mis-archisme »[2. Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, IIe dissertation, § 12.] (à vilaine chose, vilain mot), parce qu’elle est l’adversaire de toute origine et de tout commandement. La gauche a beau dénoncer l’archaïsme de la droite, elle ne se détermine pas moins par rapport à elle. Le choix des termes ne trompe pas. Ainsi doit-on comprendre le mot maladroit, si j’ose dire, de Martine Aubry quand elle affirmait, au Congrès de Toulouse, que le Premier ministre actuel était « un homme de gauche qui est droit » ![/access]

*Photo : TheRevSteve.

Le petit prince et les pharaons

16
egypte maroc mohammed VI

egypte maroc mohammed VI

En Egypte, une vidéo diffusée il y a quelques mois sur Internet suscita un véritable tollé dans les hautes sphères politico-militaires : on y voyait des dignitaires marocains faire le baisemain au jeune prince héritier lors de l’inauguration du zoo de Témara. L’« événement » , qui eut lieu le 10 janvier 2012, fut ainsi copieusement moqué par l’animateur vedette Amr Adib – aujourd’hui présentateur d’une émission de télévision de grande écoute, Al Qahira Al Youm, mais naguère fort complaisant hagiographe du Raïs, qu’il abandonna in extremis lorsqu’il lui sembla que son ancien maître était perdu[1. Ce qui lui valut du reste, le 10 février 2011, alors qu’il tentait de se faire voir place Tahrir, d’être copieusement insulté par la foule.]. « En bon républicain », analyse le politologue Omar Saghi, « un Égyptien ne peut voir la dimension mystique de ce baisemain, il n’y voit que la soumission humiliante d’un militaire s’agenouillant devant un enfant de huit ans. »[2. Cité par Youssef Aït Akdim, « Un régime pas comme les autres », Jeune Afrique, n° 2689, 22-28 juillet 2012, p. 71] Il a du mal à percevoir, derrière ce geste, la logique profonde de la monarchie. Et plus encore, sans doute, à comprendre que c’est justement cette logique singulière qui a permis au Maroc d’échapper à la tempête qui accompagna le printemps arabe – alors que celle-ci fit sombrer la plupart des républiques qu’elle avait touchées, et qu’elle continue en Egypte, où un Pharaon en a remplacé un autre, à ébranler le pouvoir d’Etat..

Selon cette logique, en effet, celui devant lequel les dignitaires se prosternent pour lui baiser la main n’est pas un enfant de huit ans.
C’est, d’abord, quelqu’un qui se trouve être, tout à la fois, le descendant des Pères de la patrie, l’héritier du trône et le futur roi : celui qui incarne dans sa chair et dans sa personne la grande chaîne de l’histoire nationale. La logique monarchique se caractérise par un rapport très particulier à la temporalité. Le temps de la république est par définition haché, disjoint, discontinu. Il se présente comme une série de ruptures plus ou moins régulières et consenties, qui ont lieu dès qu’un mandat s’achève, et il s’agit de remplacer son titulaire. Dans ce cadre, la continuité ne subsiste que de façon abstraite : sur un plan juridique, à travers la constitution, et sur un plan politique, avec la souveraineté du peuple. Abstraite, mais passablement incertaine : on peut changer de constitution, ou changer la constitution, en la révisant ou en imposant une pratique en rupture avec sa lettre, de même que l’on peut toujours modifier la définition légale du peuple et la consistance de sa souveraineté.

En république, cette discontinuité, loin d’être conçue comme un mal, apparaît comme une nécessité absolue – sans laquelle le peuple, ne pouvant plus participer à la gestion des affaires publiques et à la détermination de ses gouvernants, perdrait la totalité de son pouvoir souverain (ou de ce qu’il en reste). Ainsi, dans un cadre républicain, toute tentative pour établir une continuité (en dehors des deux éléments que l’on vient d’évoquer) paraît – à juste titre -, attentatoire à cette logique. C’est ainsi qu’en Egypte, sous l’ère Moubarak, l’ambition dynastique du Raïs fut perçue comme une infraction aux principes les plus sacrés du système ; à la veille des élections législatives de 2010, c’est d’ailleurs l’armée elle-même qui tenta de mettre le holà à la dérive népotique, faisant recourir les affiches à l’effigie du fils aîné de Moubarak par d’autres, où figurait un slogan en forme d’avertissement : « Ni les fils, ni les frères » : ni les enfants du chef, ni les frères musulmans.

Si le temps de la république est un temps bref, celui de la monarchie, au contraire, est long : c’est celui de la tradition – et l’on revient ici au rituel, archaïque et assumé comme tel, évoqué plus haut-, celui de la continuité et de l’héritage. Le roi est toujours là, la couronne passant instantanément sur la tête de son successeur, sans la moindre rupture. Contrairement à la continuité constitutionnelle républicaine, cette continuité royale est concrète, elle est incarnée : dans une personne, une famille, une lignée. Ce qui signifie que, si les rois se succèdent et ne se ressemblent pas – et si, pour en revenir à l’exemple marocain, Mohammed VI n’est pas une copie conforme de son père, pas plus que ce dernier ne l’était du sien -, du moins ont-ils en général le désir d’en assurer le prolongement : d’un roi à l’autre, du père au fils, il n’y a pas, comme en république, la volonté obsessionnelle de casser ce qui a été fait par le prédécesseur, le souci de renier l’héritage ou la tentation de lui attribuer toutes les difficultés présentes. Au contraire : il suffit pour s’en assurer d’écouter avec quelle déférence le roi Mohammed VI parle de ses prédécesseurs. Du reste, le roi n’a pas le choix – puisque ce n’est pas contre eux qu’il a été choisi, c’est par eux et grâce à eux qu’il est sur le trône. La monarchie est le régime du temps long, de l’inscription dans l’histoire : c’est ainsi que l’on doit interpréter, d’abord, le baisemain au jeune prince.

Mais à cela s’ajoute le fait que celui-ci représente, non seulement un principe et une tradition, mais aussi une famille : celle qui, au cours des siècles, a construit le pays et l’a maintenu contre vents et marées, celle qui s’est battue aux côtés de son Peuple pour libérer le pays et qui, depuis, a su le laisser entrer paisiblement dans le troisième millénaire.
Une famille qui, par là-même, entretient un rapport intime avec les autres familles du pays, et plus généralement, avec tous les Marocains. Dans une monarchie – du moins, lorsqu’elle est ancienne et qu’elle a fait ses preuves – le rapport entre le roi et le Peuple se rapproche à certains égards d’un rapport amoureux, tissé d’affection, de respect et de familiarité, au sens noble du terme. Un lien qui se distingue du rapport beaucoup plus âpre qui existe en démocratie entre gouvernants et gouvernés. Dans ce cadre-là, les uns et les autres sont en effet conçus comme égaux, le premier ne donnant des ordres au second que parce que celui-ci lui a provisoirement confié le pouvoir afin de « faire sa volonté » et de le « représenter ». De là, un rapport complexe où se mêlent, du côté des gouvernés, une part de jalousie (pourquoi pas moi), de défiance (fera-t-il vraiment ce qu’il a dit ?), d’impatience (pourquoi tarde-t-il tant à réaliser ses promesses ?), et bien sûr, d’hostilité (lorsqu’on se trouve dans l’opposition et que le parti adverse est au pouvoir). Dans une monarchie, au contraire, le rapport est fondamentalement familial : le roi se présente, et est ressenti par la population, comme le Père de la nation. Sans doute arrive-t-il, comme dans toute famille, que l’on ne soit pas d’accord avec son père, avec ses choix, ses goûts, ses orientations, etc. Pour autant, on ne remet pas en cause le lien, on ne renie pas sa famille, sauf cas exceptionnels.

La durée et la légitimité : ce sont ces deux éléments caractéristiques du système monarchique qui, au Maroc, semblent expliquer en partie la douceur du printemps arabe, et le fait que celui-ci n’a pas produit, comme partout ailleurs, des « fruits amers ». Voilà pourquoi le petit prince demeure, quand tombent les puissants Pharaons qu’on croyait éternels.

*Photo : Lematin.ma.