C’est marrant : selon la source dont elles proviennent, certaines informations sont cachères ou non. Invité mercredi dernier à l’émission « Service Public » animée par l’excellent Guillaume Erner sur France Inter, Gilles Kepel, auteur d’une passionnante enquête montrant la progression de l’affirmation identitaire islamique à Montfermeil et Clichy sous Bois[1. Quatre-vingt-treize, Gallimard] (évolution qu’il attribue essentiellement au chômage et aux défaillances de la République), a dit à peu près la même chose que Marine Le Pen. Interrogé sur le risque de séparatisme lié à la montée de la consommation de viande halal, il a fait cette réponse : « Beaucoup de nos interlocuteurs disent qu’ils acceptent les invitations chez des gens qui ne mangent pas halal, ils se débrouillent, par exemple en mangeant des légumes. Là où le problème est beaucoup plus préoccupant, c’est à l’école où un grand nombre d’enfants désertent la demi-pension sous prétexte qu’elle n’est pas halal. Il y a 25 ans, cette revendication était absente ; aujourd’hui, elle est prise en main par des groupes d’islam politique qui voient là la possibilité de contrôler la communauté et aussi de faire une bonne affaire – c’est un marché de 5 milliards d’euros. Cela contribue à maintenir les enfants hors du système scolaire. Et c’est absurde car en fait une grande partie de la nourriture de la restauration collective est halal, parce que les abattoirs font des économies sur les chaines de production. Cela ne change rien car en France, les bêtes sont égorgées, halal ou pas. Les seules différences tiennent à l’endormissement des bêtes et à la formule rituelle prononcée pour que la viande soit halal (Kepel semble ignorer que pour beaucoup de gens, que ce soit pour des raisons religieuses ou parce qu’ils sont sensibles à la souffrance animale, ce n’est pas la même chose). Le résultat, c’est qu’une grande partie des enfants qui vont à la cantine mangent de la viande halal sans le savoir alors que beaucoup n’y vont pas sous prétexte qu’elle ne l’est pas alors qu’elle l’est effectivement. Et cela crée entre ces enfants et l’école une distance très dommageable. » Kepel bondirait certainement que ses propos soient assimilés à ceux de Marine Le Pen, et il est absolument vrai que, partant d’un constat similaire, ils n’en tirent pas les mêmes conclusions. L’ennui, c’est qu’il utilise exactement le même procédé contre Elisabeth Badinter, coupable d’avoir observé qu’« en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité. » Commentaire de Kepel : « Cette déclaration saisissante s’inscrit dans l’évolution générale de cette branche de la famille laïque, dont Riposte Laïque est l’expression la plus emblématique ; elle fait désormais prévaloir les affinités culturelles sur des clivages politiques qui tenaient traditionnellement l’extrême droite comme le principal ennemi de la laïcité en tant que force d’émancipation sociale et culturelle. » En somme, voilà Elisabeth Badinter lepénisée et renvoyée à l’extrême droite au prétexte qu’elle fait un constat de bon sens. On ne discutera pas ici le point de vue de Gilles Kepel qui semble penser que la laïcité est désormais contaminée. Contentons-nous de lui faire remarquer qu’à ce compte-là, il est tout aussi suspect de lepénisme qu’Elisabeth Badinter. Il appréciera certainement. Et peut-être hésitera-t-il désormais à pratiquer l’amalgame pour disqualifier ceux avec qui il n’est pas d’accord. On peut toujours rêver.

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