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Où est la Dame de fer ?

Signer un film sur Thatcher sans parler de politique, il fallait oser. La réalisatrice de La Dame de fer, Phillipa Lloyd, et sa scénariste, Abi Morgan, auraient mieux fait d’appeler leur film Good Old Maggie ou Pauvre Margaret. On aurait mieux compris leur parti-pris de montrer une vieille femme démente qui voit son défunt et bien-aimé mari partout. De fer, il n’y a nulle trace dans cette Dame.
Réalisatrice et scénariste ont voulu faire un film « féministe ». Il faut être anglo-saxon pour comprendre. Ce n’est pas la politicienne qui les intéresse, mais la femme. Telle distinction ne nous viendrait pas à l’esprit à nous autres, habitués de la salutaire distinction public/privé, et peu versés dans le gender studies appliqué à tout. Nous, ce qui nous intéresse chez Thatcher, c’est Thatcher.

Je me souviens d’avoir entendu, en 2010, le dernier biographe britannique du général de Gaulle, le très érudit Jonathan Fenby, interrogé sur son livre, sur les ondes de la BBC, pour l’émission Start The Week d’Andrew Marr. De quoi l’historien a-t-il parlé pendant quinze minutes ? Du Général ? Non. D’un homme qui n’apparaissait jamais en sous-vêtements devant ses enfants. C’est le genre d’anecdote (et je vous livre la moins croustillante) que prisent nos voisins anglophones.[access capability= »lire_inedits »] Le genre de mièvreries qui, selon eux, en diraient long sur l’Histoire avec un grand H. Qu’il nous soit permis de douter. Que je sache, l’addiction de Napoléon au chocolat[1. J’invente, évidemment.] n’explique pas, ni même n’éclaire, la retraite de Russie.

Voir Thatcher en octogénaire ravagée par la maladie d’Alzheimer ranger les chaussettes de son mari décédé de longue date, ça fait pleurer dans les chaumières anglaises. Bien sûr, nous avons droit à quelques flash-backs pré-delirium tremens, du temps de sa splendeur, mais rien à se mettre sous la dent sinon des images d’Épinal : Maggie au Parlement, Maggie et son professeur de diction, Maggie et son petit sac à main, Maggie et les Falklands, Maggie et la poll tax. Pire, et véritable crime de lèse-majesté pour un film anglais, on ne rit pas beaucoup.
Sur Thatcher, on pouvait dire… oh ! Dieu !… bien des choses en somme. Marionnette ou théoricienne de l’« Endettez-vous ! » dont on connaît aujourd’hui les ravages ; misogyne ou amazone ; sûre d’elle ou percluse de doutes… témoignages et théories divergent sur celle que les Soviets affublèrent du sobriquet de « Dame de fer » dans les années 1970.

Pour certains, elle naviguait à vue, avec des principes de morale protestante rudimentaire, du genre : un sou est un sou, et il faut travailler dur pour le gagner. Autrement dit, elle n’aurait jamais suivi une ligne directrice mais gouverné en obéissant à un pragmatisme à toute épreuve, en se fiant aux alliances de circonstance plus qu’aux solidarités idéologiques.
Ses relations avec Rupert Murdoch, le magnat de la presse tabloïd, dont les pratiques autoritaires et anti-démocratiques ont été récemment révélées au grand jour, sont un bon exemple de la méthode Maggie. Au début des années 1980, ils nouent un accord simple : tu m’aides à briser la grève du syndicat des imprimeurs, je t’aide à gagner les élections. À partir de ce deal, plus aucun Premier ministre britannique ne gagnera des élections sans le soutien et l’aval de l’Australo-Américain.

La Dame de fer ne vaut que par la présence miraculeuse de Meryl Streep. On imagine ce qu’aurait été sa performance si elle avait été servie par un meilleur scénario. On aurait bien confié l’affaire à Peter Morgan et Stephen Frears, scénariste et réalisateur de The Queen, qui mettait en scène un sacré duo, Tony Blair et Élizabeth II. On aurait ri davantage et vu plus de politique que de « femme ».[/access]

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Série Z à Athènes

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J’ai vu un très bon film de science-fiction. Ca se passait en 2012. La Grèce y était attaquée par un ennemi terrible. Ce n’était pas une invasion extra-terrestre qui prenait pied sur l’Acropole, ni un réveil de morts-vivants envahissant les rues d’Athènes et faisant leur shopping dans des supermarchés déserts comme dans Zombies de George Romero, ni une moussaka irradiée par un accident nucléaire qui se mettait à grandir jusqu’à détruire tout le pays. D’ailleurs, les vrais amateurs de série Z auront reconnu dans ce dernier scénario un authentique chef d’œuvre du genre, L’attaque de la moussaka géante, un film grec de Panos Koutras, tourné en 1999.

Panos Koutras est moins connu que Théo Angélopoulos qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes pour L’éternité et un jour avec Bruno Ganz dans le rôle principal. Je ne veux pas faire insulte à Panos Koutras, mais même en admettant que la moussaka géante soit une métaphore de la dette grecque qui dévore son peuple, je fais plus confiance à Théo Angélopoulos pour me parler de ce qui se passe en ce moment en Grèce. Il est bon en parallèles historiques, cet Angélopoulos. Par exemple, dans Jours de 36, tourné en 1972, il mettait en regard son présent, celui de la dictature des colonels, avec la dictature de Metaxas dans les années 30, à travers la mort d’un syndicaliste.

Seulement, Théo Angélopoulos est mort le 23 janvier 2012 d’une hémorragie cérébrale après avoir été gravement grièvement blessé par un motard grec alors qu’il était en train de traverser une rue. Il tournait à 76 ans un nouveau film qui devait s’appeler L’autre mer. Une autre mer que celle dans laquelle baigne la Grèce depuis trois ou quatre ans et dans laquelle elle se noie, ça ne pouvait que faire rêver les spectateurs. Surtout les jeunes grecs qui, quand ils ne se suicident pas, restent avec leurs beaux diplômes dans un pays où le taux de chômage des jeunes approche les 50%, ou bien émigrent en Allemagne, histoire de fournir en sang neuf ce pays de vieillards sans enfants qui fabriquent des machines-outils en attendant la mort. C’est ça, la concurrence libre et non faussée au sein de l’UE : je te saigne à blanc et si tu n’as plus de sang, je me rembourse en matière grise comme dans l’intéressant nanar gore de Frank Ennenlotter, Brain Damages (1987), qui racontait comment une créature vous injecte une drogue dans le cerveau pour vous soumettre et vous obliger à manger d’autre cerveaux . Le nom de la drogue ? je ne sais plus… Orthodoxie budgétaire, peut-être bien…

Passer du cinéma d’auteur au cinéma gore pour de vrai, pauvre Théo Angelopoulos, quel accident bête ! Il ne fera plus de film pour raconter ce qui se passe en Grèce. Comme les Grecs exagèrent toujours leurs malheurs, certains ont eu l’indécence de dire que Théo Angelopoulos ne serait pas mort si les plans de rigueur n’avaient pas été aussi drastiques : la première ambulance appelée est tombée en panne et la seconde a mis quarante-cinq minutes pour arriver. Comme dit Ta Nea, journal de centre-gauche : Avec ces coupes imposées par le plan de rigueur, tout le système social, déjà abîmé, périclite complètement.

Dans le film de science-fiction que j’ai vu au début de la semaine, le scénariste partait d’un point de vue absurde : la Troïka, au lieu d’arrêter le carnage, songeait à nommer une autorité spéciale pour diriger la Grèce et décidait d’un autre plan de rigueur (portant notamment le smic à moins de 500 euros), provoquant des émeutes d’une rare violence, la démission de ministres en cascade et une implosion totale des appareils politiques.
Et pourquoi pas un coup d’état militaire ou une révolution populaire ? Au XXIème siècle, dans l’Union Européenne ? C’est vraiment n’importe quoi.
La prochaine fois, j’irai voir un film hongrois. Pour changer.

Décultivons-nous !

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Chère lectrice, cher lecteur,

Je suis inculte.

La probabilité de participer à un débat houleux avec un individu reconnu pour son érudition demeure donc proche des températures hivernales de l’Islande. C’est l’un des avantages d’être inculte. Je dirais même que si elle devait avoir lieu, cette rencontre se solderait par la clôture immédiate de toute forme de début de commencement de discussion. Soit que l’interlocuteur veuille se montrer courtois; soit plus probablement qu’il souhaite mettre fin aussi vite que possible à un entretien jugé soporifique; soit encore, que comme l’illustre la souriante condescendance affichée par certains médecins pour décrire le processus de pose d’une sonde rectale à leurs patients atones, les tentatives d’explication se révèlent superflues. En règle générale, l’intellectuel ne voit aucun intérêt particulier à l’échange avec l’ignorant, étant donné qu’il n’y a rien à échanger.
Il postule que l’ignorant est un parfait imbécile qui ignore qu’il est crétin puisqu’il est idiot. C’est oublier que l’imbécile est heureux. Second avantage d’être inculte ! Devrions-nous perdre cet acquis de pleine et innocente allégresse ? Allez convaincre un imbécile heureux que pour être moins sot il doit non seulement s’infliger la lecture de la Grande encyclopédie chinoise de Yongle mais aussi renoncer à son bonheur. Nous préférons rester des abrutis comblés que des Einstein sous Prozac.

Mais qu’importe ces fascinantes considérations philosophiques relatives à la sérénité du benêt ! Si nous jaugions l’intellectuel à l’aune de son utilité pour l’Humanité continuerions-nous à encenser la Culture ? S’ils sont indiscutablement capables de pérorer en se gargarisant des savantes réflexions qu’ils empruntent à ceux qu’ils vénèrent, les singes savants de l’intelligentsia française n’ont pas ré-inventé le monde dans lequel nous périclitons, si ? La culture est à l’intellectuel ce que le manuel militaire est au sous-officier : l’unique référence sur laquelle l’un comme l’autre fondent leur façon de penser et d’agir. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un sergent-chef demeure globalement assez peu créatif même quand il chante avec entrain Le Cri du poilu. Quant à l’intellectuel, il se contente de rabâcher avec le talent d’un scalde ce que d’autres ont dit avant lui. Si par le plus improbable des hasards, il lui arrive d’avoir une idée c’est qu’il aura pu s’appuyer sur celle, originale, de l’un de ses illustres prédécesseurs. Le changement de paradigme n’est pas pour demain.

Par conséquent, étant acquis que les vastes connaissances assimilées par l’intellectuel :
1° ne permettent au mieux que d’effleurer les problèmes d’un peton nonchalant sans pour autant les régler,
2° risquent d’ébranler la fragile béatitude de la majorité primitive,
je réclame solennellement :
a) l’arrêt définitif de toute forme d’enseignement académique,
b) que soit dorénavant proscrite toute référence culturelle sur ce site afin de prouver qu’au moins une infime partie de l’élite intellectuelle de ce pays peut faire preuve d’imagination.

Je compte, Chère lectrice, Cher lecteur, sur votre soutien indéfectible.
Surtout si vous n’êtes pas d’accord.

Les 121 travaux de Lamalattie

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Pierre Lamalattie. Photo : http://www.l-editeur.fr

Pierre Lamalattie peint habituellement des portraits et des autoportraits mais voilà que cet ancien élève de l’Agro se fait portraitiste littéraire dans son premier roman publié cet automne, 121 curriculum vitae pour un tombeau (L’Editeur). Loin des autofictions nombrilistes dont se repaît le petit milieu des lettres parisiennes, Lamalattie traite son premier opus comme ses peintures, soignant méticuleusement les détails que l’on ne voit pas mais qui forment la trame de l’œuvre, comme la réussite d’une pâtisserie dépend de la maîtrise du « fond de tarte ». Son parallèle entre littérature, art pictural et musique classique structure en fait les quatre cents pages de ce récit entrecoupé de descriptions minutieuses d’une galerie de personnages presque interchangeables tant ils participent tous d’une même époque sinistre : la nôtre.

Il y a quelque chose du premier Houellebecq dans ce Lamalattie, qui fait de la relation de la maladie mortelle de sa mère un prétexte à la décomposition du monde moderne. Mais un Houellebecq qui serait humain, presque doux. On navigue ici dans le paysage exsangue de ces étudiantes désorientées par l’explosion de leur cellule familiale, de ces petits fonctionnaires du ministère de l’Agriculture qui noient leur mal de vivre dans d’insanes colères. On se surprend à épouser l’ indifférence aimable de Lamalattie, lorsqu’il butine de femme en femme, participe « machinalement » à un mariage « participatif » où les convives se doivent de cuisiner, ranger et nettoyer pour contribuer à la « convivialité » bourgeoise d’un couple en mal d’authenticité néo-rurale.

Dans son emploi à quart-temps de fonctionnaire assoupi au ministère de l’Agriculture, il observe la désertification industrielle des campagnes, la détresse et le dépit pathétiques de syndicalistes qui ne négocient plus le sauvetage de leurs usines mais mendient la considération d’un dircab qui-en-a-vu-d’autres. C’est aussi cela, la France de 2012 : les miettes et les décombres du XXe siècle qui a le mauvais goût de se répandre en auto-célébration perpétuelle.

Anticonformiste artistique, Lamalattie préfère le style néo-pompier des sculptures du Grand Palais aux avant-gardes impressionnistes et a fortiori contemporaines qui font le succès des grandes expositions pluriannuelles. C’est en peintre et en mélomane averti qu’il a entrepris d’écrire, son « tombeau » devant beaucoup à Mozart, Schuman et Chostakovitch qu’il écoute en parcourant Paris et la Corrèze dans son véhicule Espace ultrapolluant.

Son « tombeau », inspiré des œuvres de ces maîtres baroques, est une sorte d’hommage ante mortem aux ombres errantes qu’il croise, baise ou imagine pendant les quelques semaines qui précèdent la mort de sa mère, atteinte d’une tumeur foudroyante, attendant la mort dans une maison de soins de Brive-la-Gaillarde.

121 est un chiffre arbitraire pour cette élégie d’un genre nouveau : 121 portraits à l’huile[1. On peut en admirer quelques uns, dont celui de l’auteur (reproduit à la fin de l’article), dans un petit volume fourni avec le livre.], chacune arborant le prénom et une phrase, souvent dérisoire mais jamais anodin, qui présente succinctement son modèle, le tout exposé dans une église de Brive.

Dans ces années 2010 vouées à la dilution du sensible dans l’hyper-réalisme des mangas, de la bande dessinée et du porno en haut débit, le souffle inspiré de Pierre Lamalattie rappelle les meilleures déplorations d’Annie Le Brun. Sans larmes ni pathos, cet écrivain enfin révélé nous éclaire sur la mutation anthropologique de nos amis mortels. Décidément post-humains, trop post-humains…

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Editeur.

Autoportrait de Pierre Lamalattie.

C’est le dernier jour…pour changer vos euros

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On l’avait prévenu mais il s’était laissé avoir et maintenant, il faisait la queue devant la banque de France, en face du Bon Marché. Ce n’était pourtant pas très prudent de rester dehors trop longtemps, même avec les masques de la sécurité civile et leurs filtres au charbon actif.

Oui, il aurait pu s’y prendre plus tôt. Depuis des semaines, les chaines d’info continues sur le Net faisaient passer les messages gouvernementaux. « Il ne vous reste plus que quelques mois, quelques semaines, quelques jours ». Les panneaux intuitifs dans le métro aussi, ceux qui affichaient votre nom quand vous passiez devant eux et vous recommandaient personnellement un produit qui correspondait aux informations contenues dans votre I-Phone. Cette technique de marketing intrusive était très critiquée par les associations et le gouvernement de Front Social mais les Firmes restaient puissantes.
De toute manière, ça ne le concernait pas tellement, les panneaux intuitifs : il lisait encore des livres-papiers, qui d’ailleurs ne se vendaient plus tellement…

En attendant, devant la Banque de France, la queue s’allongeait. C’était le dernier jour où l’on pouvait rendre les billets en euros qui traînaient encore chez soi. Il avait du mal à se dire que le temps avait passé si vite. Dix ans déjà que l’on était revenu au Franc… Dix ans… Ce plaisir qu’il avait eu, presque sensuel, à retrouver des coupures de 5, 10, 50 et 100, respectivement aux effigies de Blum, Aragon, De Gaulle et Jules Vallès. Il faut dire qu’à l’époque, on se contentait de peu.

On sortait des grands troubles. Sale époque, les années 2012-2015. Les Français avaient élu le socialiste en 2012. Il s’était contenté, évidemment, de faire sensiblement la même politique que son prédécesseur. Malgré le bon score de la gauche de la gauche, du candidat gaulliste et de celle de l’extrême droite qui à eux trois représentaient plus de la moitié du corps électoral au premier tour, le président socialiste avait décrété le changement dans la continuité : on continuait l’austérité pour rembourser la dette et on remplissait le tonneau des Danaïdes en pressurant la population. C’est à peine si quelques mesures de taxation financière contrebalançaient symboliquement « l’effort demandé à tous ».
Et puis tout s’était précipité.
Il y avait eu en janvier 2013 le coup d’état militaire en Grèce, soutenu par la Russie. Il avait été initié par des capitaines plutôt à gauche, comme au Portugal en 74. La Grèce était sortie de l’Union et de l’Euro par la même occasion dans l’euphorie, les anarchistes du quartier d’Exarchia fraternisaient avec les tankistes sur la place Syntagma.

La chancelière allemande, folle de fureur devant les faillites bancaires des établissements trop exposés, avait osé demander une intervention de l’Eurocorps. Le président socialiste, qui affrontait déjà un mouvement social monstre, avait donné son feu vert. Pendant ce temps, le mouvement social, avec ses millions de manifestants depuis des semaines, refusait la politique dite de « Grande Convergence » avec l’Allemagne (retraite à 70 ans, semaine de 45 heures, disparition du salaire minimum, privatisation programmée de la sécurité sociale). Il se transforma en un mouvement anti guerre et gagna toute l’Europe après le bombardement de Patras en mai par des Rafales et des Eurofighter qui fit une vingtaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Tout cela, ajouté aux émeutes de la faim en Espagne, au Portugal, en Irlande et au Royaume-Uni, ainsi qu’aux menaces russo-chinoises de rétorsion, forca le président socialiste à organiser un referendum sur le maintien dans l’Union Européenne de la République Française. Il le perdit assez largement et démissionna dans la foulée.

Le recours fut incarné lors d’élections se déroulant dans une atmosphère de violence par un ancien Premier ministre qui, en 2005, avait été le seul homme politique de premier plan à se prononcer pour le non au referendum. Dans la foulée de son élection, après les législatives, il demanda à l’Assemblée de se transformer en Constituante. Largement soutenue par la gauche et les souverainistes, la Sixième République fit ses premiers pas en février 2014 et, par séries de referendum successifs, appliqua un programme que les historiens qualifièrent de « Nouveau CNR ». Le oui à la fin de l’euro (referendum de juin 2015) obtint une majorité de 87%.

Et voilà pourquoi, dix ans après, cette file d’attente devant la Banque de France n’en finissait pas. Il entra dans la banque. Quand le guichetier lui demanda combien il avait à changer, presque gêné, il répondit :
– 5000 euros…
Le guichetier sourit
– Sacrée somme !
– Oui, j’ai retrouvé ça chez ma grand-mère il y a quelques mois, après son décès.
– Elle faisait quoi votre grand-mère ?
– Ma grand-mère ? Fonctionnaire à la Commission Européenne…
– A la quoi ? demanda le guichetier qui paraissait très jeune.
– Laissez tomber, c’est de l’histoire ancienne.

Sarkozy le Hongrois

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Dans son premier discours de campagne, à Annecy, Nicolas Sarkozy a accusé son adversaire socialiste de « mentir matin et soir » aux Français. Il a oublié le midi en raison, sans doute, de la sincérité des efforts effectués par François Hollande pour éliminer sa surcharge pondérale. Mais il y avait un message subliminal adressé à son rival par l’actuel président de la République.

L’expression « nous avons menti au peuple matin et soir » avait été employée par l’ex-premier ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany dans une réunion censée se tenir à huis clos des principaux dirigeants de son parti, à l’issue de sa victoire électorale de septembre 2006.

Ce mea culpa ayant fuité dans la presse, des manifestations monstres, organisées par la droite et l’extrême droite tentèrent, sans succès, d’obtenir la démission du chef du gouvernement. Aujourd’hui, Gyursany est menacé d’être traduit en justice par le nouvel homme fort de la Hongrie, Viktor Orban, pour avoir mis le pays en quasi-faillite par sa politique économique erratique.

En 2010, Orban a gagné avec 53% des voix et les deux tiers des sièges au Parlement. Si, comme le prédisent nos experts infaillibles, François Hollande rafle pareillement la mise, pour Sarkozy, ce rêve hongrois risque de tourner au cauchemar.

Mourir pour le JT

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Gilles Jacquier

À quoi servent les reporters de guerre ? Un mois après la mort de Gilles Jacquier, grand reporter à France Télévisions, tué le 11 janvier en Syrie, la question peut sembler cruelle. Certains la trouveront scandaleuse, comme s’il était immoral d’envisager qu’une telle mort pût être inutile. On m’autorisera à penser que le plus immoral serait encore ne pas l’envisager pour se contenter de la glorieuse légende des « morts au combat pour l’information ».

Bien entendu, cela ne change rien au courage et à l’engagement des journalistes qui risquent leur vie en connaissance de cause. En choisissant d’arpenter ces terres sans lois que sont les zones de guerre, ils savent qu’ils peuvent être blessés ou tués, mais aussi capturés. Nul ne peut oublier la fin atroce de Daniel Pearl au Pakistan. Après les calvaires vécus par Jean-Paul Kauffmann au Liban, Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas en Irak, et, plus récemment, par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan, on sait aussi que le journaliste est l’otage idéal, son statut lui garantissant la publicité recherchée par les preneurs d’otages.[access capability= »lire_inedits »] Si elle a la vertu de réconforter le prisonnier, la mobilisation organisée par ses collègues a pour conséquence plus fâcheuse de faire monter les enchères : en braquant la lumière sur le reporter, on lui confère une valeur stratégique. Il est très probable que le Hezbollah ait obtenu, en échange de la libération de Kauffmann, des concessions dans le contentieux franco-iranien lié au dossier nucléaire. Ces tragédies personnelles ont donc aussi un coût élevé pour la collectivité.

Rappeler ces évidences, c’est s’exposer à l’accusation de cynisme ou d’ingratitude. Claude Guéant déclencha une bronca en évoquant l’éventuelle l’imprudence de Ghesquière et Taponier − il est vrai qu’il eût été plus convenable d’attendre un heureux dénouement pour tirer les leçons de l’affaire. « L’information n’a pas de prix ! », entendit-on sur toutes les ondes. Est-ce si sûr ? « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! », proclamaient les banderoles déployées pour « Florence et Hussein ». Florence et Hussein sont rentrés, ainsi que tous les autres, heureusement. Mais puisqu’ils étaient partis pour nous, il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant.

Autant regarder les choses en face : la contribution des reporters de guerre et autres spécialistes des missions dangereuses à l’information des citoyens est marginale. Certes, grâce à leurs images, le téléspectateur occidental partagera chaque soir, durant quelques minutes, la liesse des Libyens célébrant la chute de Kadhafi, la tristesse d’une mère qui a perdu son fils, les espoirs d’un médecin, le quotidien d’un hôpital. Il découvrira l’ambiance du souk et l’ampleur des destructions. Bref, il aura sa dose d’émotions et, si la dose est massive, il manifestera pour réclamer l’envoi de troupes et dénoncer la passivité du gouvernement. De ce point de vue, les reporters exercent une influence bien réelle − à défaut d’être toujours heureuse. Hubert Védrine raconte que, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, les médias ont joué un rôle déterminant − et de son point de vue plutôt néfaste − dans les choix politiques de la France.

Il ne s’agit pas de prôner une information aseptisée, délivrée de toute charge émotionnelle, et encore moins de suggérer qu’il faudrait laisser les tyrans et autres tortionnaires massacrer en paix. Alors que des informations alarmantes et parcellaires parviennent de la ville de Homs, on voudrait être, par images interposées, au côté des victimes. Il faut préciser que le reportage dans lequel une histoire singulière, nourrie par la connaissance que le journaliste a du sujet, permet de comprendre une situation forcément compliquée, conserve toute sa pertinence, qu’il se déroule dans une cité de banlieue ou à l’autre bout du monde.

L’ennui, c’est que dès qu’il s’agit de couvrir un conflit ou une révolution au retentissement planétaire, on dirait que le journalisme consiste à aller voir et à raconter ce qu’on voit. Mais voir n’est pas savoir. On peut avoir le nez sur l’événement et ne rien y comprendre comme en témoigne cette anecdote rapportée par Jean-François Kahn. En septembre 1970, il se trouve à Amman pour couvrir la guerre entre les forces jordaniennes et l’OLP de Yasser Arafat. Un matin à l’aube, il quitte l’hôtel où séjournent les journalistes occidentaux pour « aller sur le terrain ». Très vite, il se retrouve au milieu de combats dans les rues de la capitale jordanienne, tandis que tous ses confrères sont bloqués dans leur hôtel, occupé peu de temps après son départ par un commando palestinien. Kahn passe sa journée planqué dans des abris de fortune, avec des balles qui sifflent à ses oreilles, sans jamais comprendre qui tire sur qui et encore moins pourquoi. Pendant ce temps, les journalistes restés à l’hôtel appellent leurs copains des médias locaux et interrogent les combattants palestiniens qui sont informés par leurs camarades. Le soir, Kahn, qui était au cœur de l’action, n’a pas grand-chose à raconter.

Aujourd’hui, les choses sont encore plus claires. Le journaliste en mission dans un pays en guerre passe beaucoup de temps dans sa chambre d’hôtel où nombre d’informations lui sont envoyées par sa rédaction. Personne ne s’étonne que le correspondant d’une radio écrive son papier à partir d’une dépêche tombée sur son ordinateur. Et à vrai dire, prendrait-il le risque d’aller se faire trouer la peau pour assister aux combats qu’il ne serait pas mieux outillé pour analyser la situation.

D’Albert Londres à Robert Capa en passant par Ernest Hemingway, les grandes figures du journalisme de guerre ont façonné notre imaginaire. La guerre du Vietnam a inauguré l’ère de la télé : ce saut technologique, les hommes en « vestes à poches » l’ont payé de leur liberté de mouvement. Encombré par un équipement lourd, fragile et coûteux, obligé de se déplacer en équipe, le journaliste de guerre dépend de plus en plus des acteurs du conflit qu’il doit comprendre et raconter. S’il parvient à échapper à la vigilance de ses « hôtes » officiels, il se trouve, faute de maîtriser la langue et les coutumes, locales, prisonnier des « fixeurs », pigistes et autres chauffeurs du cru.

La guerre du Golfe, en 1991, aurait dû faire office de rappel au réel. Pour cette première « guerre CNN », le citoyen occidental était invité à vivre au rythme de l’information continue. L’ennui, c’est qu’il n’y avait pas d’information, à l’exception de celles que consentaient à fournir l’armée américaine d’un côté, les autorités irakiennes de l’autre : les images tournées à Bagdad par Peter Arnett pour CNN auraient pu être réalisées par le ministère irakien de la propagande.

Vingt ans plus tard, le monde entier applaudit aux « révolutions Facebook » pendant que les télévisions diffusent en continu un plan fixe de la place Al-Tahrir : puisqu’on vous dit que rien ne vaut le terrain ! On aimerait éventuellement découvrir ce que sait et ce que pense le paysan égyptien qui n’a jamais entendu parler de Facebook. Nenni : on a beau zapper, ce sont les mêmes images, commentées par des journalistes qui ne pratiquent pas l’arabe et dont la connaissance du pays se résume à des vacances remontant à quelques années. Quelques mois plus tard, alors que les combats font rage en Lybie, des envoyés spéciaux incapables de distinguer un missile d’une roquette et encore moins de donner un sens au va-et-vient des pick-up Toyota bourrés d’armes que l’on voit circuler à l’arrière-plan débitent des commentaires dénués de tout intérêt, parlant de « combats acharnés » qui se soldent par trois morts ou de massacres dont il n’existe pas l’ombre d’une preuve.

Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment.[/access]

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En Tunisie, on ne tolère plus la vérité toute nue

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Trois journalistes tunisiens ont été arrêtés hier. Leur forfait ? La publication en couverture de leur quotidien, Attounsia, d’une photo de femme ne portant ni burqa, ni voile, ni rien d’autre, à vrai dire. Après avoir passé la nuit en garde à vue dans les locaux de la brigade des mœurs de Tunis, Habib Guizani, rédacteur en chef, Nassreddine Ben Saïda directeur général ainsi que le journaliste auteur de l’article comparaîtront ce jeudi devant le juge. Selon le code pénal tunisien, les prévenus risquent une peine de 6 mois à 5 ans et d’une amende allant de 200 à 1.200 dinars.

Dans son édition de mercredi, Attounsia avait montré en une le footballeur allemand d’origine tunisienne Sami Khedira, du Real Madrid, (décemment vêtu) au côté de son épouse l’affriolante mannequin et animatrice télé Lena Gercke. Cette photo avait été publiée auparavant en couverture de l’édition allemande du mensuel GQ.

« Je réclame la liberté immédiate des journalistes », a déclaré un responsable du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), avant, hélas, de préciser sa pensée : « Je suis contre la publication de cette photo parce qu’elle est contre les principes de notre métier mais ce n’est pas une raison non plus d’arrêter de cette manière des journalistes. »

Avec des défenseurs comme ça, les amis tunisiens des droits de l’homme – y compris quand il est amateur de petites femmes nues – ont du souci à se faire, mais si ça se trouve, il s’en font déjà…

Le Kosovo, laboratoire des « printemps » arabes ?

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Photo : Joseph A Ferris III

Avril 1999, les bombes de l’OTAN pleuvent sur Belgrade. Après l’échec de la conférence de Rambouillet où, en février, Serbes et Albanais n’ont pu s’entendre sur le sort du Kosovo, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a décidé de faire plier la Serbie manu militari face aux exigences albanaises. Suivront 78 jours de frappe au terme desquels est adoptée la résolution 1244 plaçant le Kosovo sous administration provisoire de l’ONU.

Pour les Albanais musulmans, le Kosovo est l’héritage de l’empire Ottoman qui l’occupa dès le milieu du XVème siècle et l’appendice rattaché à la Grande Albanie en 1941 sous le protectorat italien. Or, pour les Serbes majoritairement orthodoxes, il est le berceau spirituel de la Serbie enlevé à Byzance en 1170 avant que le Traité de Bucarest (1913) consacre son appartenance à la Serbie puis qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Kosovo n’accède au rang de province autonome serbe au sein de la Yougoslavie. Alors que les années Tito avaient largement bénéficié à l’immigration albanaise au détriment des Serbes, Slobodan Milosevic décide en 1989 de réduire l’autonomie du Kosovo pour permettre à la Serbie de reprendre le contrôle direct de cette province. Cette décision va provoquer de violents affrontements peu avant qu’éclatent les conflits inter-yougoslaves avec la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, décidées à affirmer leur indépendance face au pouvoir central de Belgrade.

Le 15 janvier 1999, quarante-cinq civils Albanais sont retrouvés massacrés dans le village de Racak. La République fédérale de Yougoslavie est immédiatement accusée de ce crime qui devient l’un des prétextes de l’offensive de l’OTAN. Quelques années plus tard, on apprendra que ce massacre était une mise en scène macabrement organisée et qu’il s’agissait en réalité de membres de l’UCK – la guérilla séparatiste albanaise – tués au cours d’un affrontement entre combattants. Plus grave encore, l’Allemagne avait fait état d’un plan de déportation des Albanais (Plan-Fer-à-cheval) prétendument élaboré par la Serbie dont on apprendra en 2001 qu’il s’agissait d’un faux.

Il y a quatre ans jour pour jour, le 17 février 2008, le Kosovo proclamait son indépendance. Depuis, ce nouvel Etat s’illustre par des méthodes mafieuses et l’épuration ethnique des derniers Serbes avec la bénédiction des Américains et de l’Union européenne. Les enclaves serbes subissent régulièrement l’assaut des fondamentalistes albanais et les règlements de compte y sont devenus monnaie courante.

Plus de dix ans après, l’ingérence « humanitaire » de l’OTAN au Kosovo fait figure de précédent à méditer pour mieux comprendre les révoltes que la presse a hâtivement qualifiées de « printemps arabes ». Car partout où les Américains ont voulu intervenir en soutenant l’émergence de nouveaux régimes, l’idéologie islamiste est sortie vainqueur. Sans accréditer la théorie du complot, analysons les résultats de la politique étrangère atlantiste : une Europe ceinturée au sud par des germes de régimes islamistes, au Kosovo, une incursion fondamentaliste dans l’Europe centrale et une pression constante de Washington pour que la Turquie intègre l’Union européenne. Étrange…

Un coup de barre à droite ? Oui, mais quand ?

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Photo : Ammar Abd Rabbo

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Cyril Bennasar et Pierre Haski débattent du coup de barre à droite de Nicolas Sarkozy.

Avant la parution du Figaro Magazine, j’avais l’impression d’avoir déjà lu l’entretien qui a marqué l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy puisque, comme souvent, les commentaires ont précédé le texte. Les critiques étaient unanimes. Et depuis samedi, les éditorialistes de gauche, d’une seule voix et en deux mots – ce qui prouve qu’ils sont partageux — analysent tous l’intervention du Président comme un « coup de barre à droite ». Bref, on a rarement assisté à un numéro de Dupont et Dupond aussi réussi. « Droitisation », s’écrient les uns. Je dirais même plus « extrême droitisation », ajoutent les autres. Dans Le Parisien, Nathalie Schuck parle d’un « brutal virage à droite », avant d’évoquer l’ombre de Patrick Buisson : « L’ex-patron de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute et de Valeurs actuelles sera une des têtes pensantes de la campagne. » Dans Libération, on a droit à de très relatives variations sur le même thème : « Le candidat Sarkozy se lance à droite. Clairement à droite, avec des « idées neuves » manifestement inspirées de son conseiller Patrick Buisson, ancien patron de Minute et inventeur du mémorable débat sur « l’identité nationale. » Pour Eva Joly‎, le candidat-Président « braconne sur les terres de la droite extrême ». Pour Philippe Douste-Blazy, il est « aux antipodes des idées humanistes ». Oui, je classe Douste-Blazy à gauche, pas vous ?

Rarement les éléments de langage de la gauche politique et médiatique auront été repris avec autant d’entrain.
Après la « droitisation », la « manœuvre électoraliste ». C’est curieux, mais pour les adversaires du Président, il est indigne de chercher à séduire les électeurs, surtout en période de campagne électorale, et surtout ces électeurs-là : ce qui serait digne, ce serait de montrer aux Français qui s’apprêtent à voter pour Marine Le Pen qu’on les méprise. D’ailleurs, François Hollande et les autres affirmeront certainement haut et fort qu’ils ne veulent pas de leurs voix. Tout ce qui vise à obtenir l’adhésion du peuple est populiste, tout ce qui répond à ses attentes est démagogique. Le référendum est particulièrement suspect puisqu’il fait forcément appel aux bas instincts du peuple qui, on le sait, pense mal et ne vote pas mieux. Il est souverain certes et tous les démocrates proclamés s’en réjouissent mais la démocratie est une chose trop sérieuse pour être confiée à l’électeur. La preuve, il a voté Sarkozy — et quoi qu’en disent les Madame Irma de la politique qui connaissent déjà le résultat, il pourrait même recommencer.
Attiré par cet affolement du braillomètre (instrument qui mesure l’indignation braillée dans les médias), alléché par l’odeur du kärcher et du charter, je me jette sur l’interview.

À propos du référendum sur le chômage — qui a fait cartonner le braillomètre -, je découvre que l’omission a carrément viré au mensonge. À en croire la presse, le Président aurait, d’emblée, sorti de son chapeau cette mesure pour remettre les chômeurs au travail de gré ou de force. À la lecture du texte, on découvre qu’il s’agit d’envoyer les sans-emplois en formation (quelle cruauté) et, par-dessus le marché, que c’est seulement après des négociations entre partenaires sociaux, en cas de blocage et en dernier recours, qu’il est envisagé d’en appeler au peuple. Il fallait bien, pour justifier l’accusation d’électoralisme, broder et faire croire que le Président allait organiser un référendum « pour ou contre les chômeurs ». J’ignore si le référendum est la solution, mais pour les bons commentateurs, il n’est même pas question de se poser la question.
À la réflexion, pourtant, je me demande si je ne préférais pas la version fantasmée par la gauche à la vraie. Autant le dire, j’ai été un peu déçu. Rappel des fondamentaux, le travail, l’autorité, la responsabilité, très bien. « Un virage brutal », sûrement pas et c’est bien dommage. Après une si longue dérive à gauche, (si le coup de barre est de droite, on peut supposer que la dérive est de gauche), après la discrimination positive, les peines de prison non effectuées, l’immigration qui s’accroît ou le mariage gay (que le Président semblait vouloir défendre il y a peu), il fallait bien cela pour retrouver le cap et les Français qui l’ont fait élire en 2007.

Me voilà rassuré, mais pas emballé pour autant. La fréquentation des humanistes autoproclamés de l’UMP qui depuis cinq ans jouent les offusqués et sabotent toute tentative de redressement, n’a pas fait perdre à Sarkozy le bon sens et la raison. Le coup de barre à droite, je l’attends encore. Délestée des boulets centristes et à la manœuvre pour appliquer les promesses de campagne de 2007, la garde rapprochée du Président ferait une formidable machine à gagner pour la France. Un gouvernement déterminé contre vents, marées et Nouvel Obs, à stopper ou au moins à réduire drastiquement l’immigration, boucler les criminels, remettre de l’ordre et du savoir à l’école et pourquoi pas, à imposer du pluralisme dans l’audiovisuel public, avec à la barre un Président courageux et décomplexé, j’en rêve. Un Guaino qui aurait carte blanche pour traiter avec l’Allemagne et remettre l’Europe au service des peuples, un Luca ou un Myard à la Justice pour recadrer un Syndicat de la magistrature dévoyé dans l’exercice d’une justice politisée, un Guéant qui couvrirait sa police dans l’exercice de la violence légitime, c’est tout ce que je veux. Et pour finir, une famille politique dirigée par un chef juste mais sévère, humaniste mais ferme, qui rend hommage aux résistants d’hier quand d’autres vont à Vienne danser avec le diable ou ses ersatz en culotte de peau, qui restaure une laïcité intransigeante et résiste aux exigences communautaires, je ne demande que ça. Tout cela, hélas, je ne l’ai pas lu dans le Fig Mag et je ne le vois pas venir.

Pour effaroucher la gauche, Nicolas Sarkozy a gardé la main. C’est plutôt un bon signe mais cela ne suffira pas. Quand son challenger tente de rassembler en évitant soigneusement les sujets qui divisent, lui ne craint ni les clivages, ni les arbitrages : c’est un atout pour séduire le peuple de droite attaché à l’autorité, à la responsabilité et à la valeur du travail. Mais pour ramener à lui ses électeurs de la dernière fois partis se faire braconner par d’autres, il faudrait que le Président vire à tribord toute. Quoi qu’il fasse, Libé, Les Inrocks ou Marianne l’accuseront de diviser, stigmatiser et discriminer. Si perdre le centre lui permet de rassembler une majorité de Français, la démocratie y gagnera. Mais ça, je vous parie que vous ne l’entendrez ni à Canal + ni sur France Inter.

Où est la Dame de fer ?

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Signer un film sur Thatcher sans parler de politique, il fallait oser. La réalisatrice de La Dame de fer, Phillipa Lloyd, et sa scénariste, Abi Morgan, auraient mieux fait d’appeler leur film Good Old Maggie ou Pauvre Margaret. On aurait mieux compris leur parti-pris de montrer une vieille femme démente qui voit son défunt et bien-aimé mari partout. De fer, il n’y a nulle trace dans cette Dame.
Réalisatrice et scénariste ont voulu faire un film « féministe ». Il faut être anglo-saxon pour comprendre. Ce n’est pas la politicienne qui les intéresse, mais la femme. Telle distinction ne nous viendrait pas à l’esprit à nous autres, habitués de la salutaire distinction public/privé, et peu versés dans le gender studies appliqué à tout. Nous, ce qui nous intéresse chez Thatcher, c’est Thatcher.

Je me souviens d’avoir entendu, en 2010, le dernier biographe britannique du général de Gaulle, le très érudit Jonathan Fenby, interrogé sur son livre, sur les ondes de la BBC, pour l’émission Start The Week d’Andrew Marr. De quoi l’historien a-t-il parlé pendant quinze minutes ? Du Général ? Non. D’un homme qui n’apparaissait jamais en sous-vêtements devant ses enfants. C’est le genre d’anecdote (et je vous livre la moins croustillante) que prisent nos voisins anglophones.[access capability= »lire_inedits »] Le genre de mièvreries qui, selon eux, en diraient long sur l’Histoire avec un grand H. Qu’il nous soit permis de douter. Que je sache, l’addiction de Napoléon au chocolat[1. J’invente, évidemment.] n’explique pas, ni même n’éclaire, la retraite de Russie.

Voir Thatcher en octogénaire ravagée par la maladie d’Alzheimer ranger les chaussettes de son mari décédé de longue date, ça fait pleurer dans les chaumières anglaises. Bien sûr, nous avons droit à quelques flash-backs pré-delirium tremens, du temps de sa splendeur, mais rien à se mettre sous la dent sinon des images d’Épinal : Maggie au Parlement, Maggie et son professeur de diction, Maggie et son petit sac à main, Maggie et les Falklands, Maggie et la poll tax. Pire, et véritable crime de lèse-majesté pour un film anglais, on ne rit pas beaucoup.
Sur Thatcher, on pouvait dire… oh ! Dieu !… bien des choses en somme. Marionnette ou théoricienne de l’« Endettez-vous ! » dont on connaît aujourd’hui les ravages ; misogyne ou amazone ; sûre d’elle ou percluse de doutes… témoignages et théories divergent sur celle que les Soviets affublèrent du sobriquet de « Dame de fer » dans les années 1970.

Pour certains, elle naviguait à vue, avec des principes de morale protestante rudimentaire, du genre : un sou est un sou, et il faut travailler dur pour le gagner. Autrement dit, elle n’aurait jamais suivi une ligne directrice mais gouverné en obéissant à un pragmatisme à toute épreuve, en se fiant aux alliances de circonstance plus qu’aux solidarités idéologiques.
Ses relations avec Rupert Murdoch, le magnat de la presse tabloïd, dont les pratiques autoritaires et anti-démocratiques ont été récemment révélées au grand jour, sont un bon exemple de la méthode Maggie. Au début des années 1980, ils nouent un accord simple : tu m’aides à briser la grève du syndicat des imprimeurs, je t’aide à gagner les élections. À partir de ce deal, plus aucun Premier ministre britannique ne gagnera des élections sans le soutien et l’aval de l’Australo-Américain.

La Dame de fer ne vaut que par la présence miraculeuse de Meryl Streep. On imagine ce qu’aurait été sa performance si elle avait été servie par un meilleur scénario. On aurait bien confié l’affaire à Peter Morgan et Stephen Frears, scénariste et réalisateur de The Queen, qui mettait en scène un sacré duo, Tony Blair et Élizabeth II. On aurait ri davantage et vu plus de politique que de « femme ».[/access]

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Série Z à Athènes

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J’ai vu un très bon film de science-fiction. Ca se passait en 2012. La Grèce y était attaquée par un ennemi terrible. Ce n’était pas une invasion extra-terrestre qui prenait pied sur l’Acropole, ni un réveil de morts-vivants envahissant les rues d’Athènes et faisant leur shopping dans des supermarchés déserts comme dans Zombies de George Romero, ni une moussaka irradiée par un accident nucléaire qui se mettait à grandir jusqu’à détruire tout le pays. D’ailleurs, les vrais amateurs de série Z auront reconnu dans ce dernier scénario un authentique chef d’œuvre du genre, L’attaque de la moussaka géante, un film grec de Panos Koutras, tourné en 1999.

Panos Koutras est moins connu que Théo Angélopoulos qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes pour L’éternité et un jour avec Bruno Ganz dans le rôle principal. Je ne veux pas faire insulte à Panos Koutras, mais même en admettant que la moussaka géante soit une métaphore de la dette grecque qui dévore son peuple, je fais plus confiance à Théo Angélopoulos pour me parler de ce qui se passe en ce moment en Grèce. Il est bon en parallèles historiques, cet Angélopoulos. Par exemple, dans Jours de 36, tourné en 1972, il mettait en regard son présent, celui de la dictature des colonels, avec la dictature de Metaxas dans les années 30, à travers la mort d’un syndicaliste.

Seulement, Théo Angélopoulos est mort le 23 janvier 2012 d’une hémorragie cérébrale après avoir été gravement grièvement blessé par un motard grec alors qu’il était en train de traverser une rue. Il tournait à 76 ans un nouveau film qui devait s’appeler L’autre mer. Une autre mer que celle dans laquelle baigne la Grèce depuis trois ou quatre ans et dans laquelle elle se noie, ça ne pouvait que faire rêver les spectateurs. Surtout les jeunes grecs qui, quand ils ne se suicident pas, restent avec leurs beaux diplômes dans un pays où le taux de chômage des jeunes approche les 50%, ou bien émigrent en Allemagne, histoire de fournir en sang neuf ce pays de vieillards sans enfants qui fabriquent des machines-outils en attendant la mort. C’est ça, la concurrence libre et non faussée au sein de l’UE : je te saigne à blanc et si tu n’as plus de sang, je me rembourse en matière grise comme dans l’intéressant nanar gore de Frank Ennenlotter, Brain Damages (1987), qui racontait comment une créature vous injecte une drogue dans le cerveau pour vous soumettre et vous obliger à manger d’autre cerveaux . Le nom de la drogue ? je ne sais plus… Orthodoxie budgétaire, peut-être bien…

Passer du cinéma d’auteur au cinéma gore pour de vrai, pauvre Théo Angelopoulos, quel accident bête ! Il ne fera plus de film pour raconter ce qui se passe en Grèce. Comme les Grecs exagèrent toujours leurs malheurs, certains ont eu l’indécence de dire que Théo Angelopoulos ne serait pas mort si les plans de rigueur n’avaient pas été aussi drastiques : la première ambulance appelée est tombée en panne et la seconde a mis quarante-cinq minutes pour arriver. Comme dit Ta Nea, journal de centre-gauche : Avec ces coupes imposées par le plan de rigueur, tout le système social, déjà abîmé, périclite complètement.

Dans le film de science-fiction que j’ai vu au début de la semaine, le scénariste partait d’un point de vue absurde : la Troïka, au lieu d’arrêter le carnage, songeait à nommer une autorité spéciale pour diriger la Grèce et décidait d’un autre plan de rigueur (portant notamment le smic à moins de 500 euros), provoquant des émeutes d’une rare violence, la démission de ministres en cascade et une implosion totale des appareils politiques.
Et pourquoi pas un coup d’état militaire ou une révolution populaire ? Au XXIème siècle, dans l’Union Européenne ? C’est vraiment n’importe quoi.
La prochaine fois, j’irai voir un film hongrois. Pour changer.

Décultivons-nous !

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Chère lectrice, cher lecteur,

Je suis inculte.

La probabilité de participer à un débat houleux avec un individu reconnu pour son érudition demeure donc proche des températures hivernales de l’Islande. C’est l’un des avantages d’être inculte. Je dirais même que si elle devait avoir lieu, cette rencontre se solderait par la clôture immédiate de toute forme de début de commencement de discussion. Soit que l’interlocuteur veuille se montrer courtois; soit plus probablement qu’il souhaite mettre fin aussi vite que possible à un entretien jugé soporifique; soit encore, que comme l’illustre la souriante condescendance affichée par certains médecins pour décrire le processus de pose d’une sonde rectale à leurs patients atones, les tentatives d’explication se révèlent superflues. En règle générale, l’intellectuel ne voit aucun intérêt particulier à l’échange avec l’ignorant, étant donné qu’il n’y a rien à échanger.
Il postule que l’ignorant est un parfait imbécile qui ignore qu’il est crétin puisqu’il est idiot. C’est oublier que l’imbécile est heureux. Second avantage d’être inculte ! Devrions-nous perdre cet acquis de pleine et innocente allégresse ? Allez convaincre un imbécile heureux que pour être moins sot il doit non seulement s’infliger la lecture de la Grande encyclopédie chinoise de Yongle mais aussi renoncer à son bonheur. Nous préférons rester des abrutis comblés que des Einstein sous Prozac.

Mais qu’importe ces fascinantes considérations philosophiques relatives à la sérénité du benêt ! Si nous jaugions l’intellectuel à l’aune de son utilité pour l’Humanité continuerions-nous à encenser la Culture ? S’ils sont indiscutablement capables de pérorer en se gargarisant des savantes réflexions qu’ils empruntent à ceux qu’ils vénèrent, les singes savants de l’intelligentsia française n’ont pas ré-inventé le monde dans lequel nous périclitons, si ? La culture est à l’intellectuel ce que le manuel militaire est au sous-officier : l’unique référence sur laquelle l’un comme l’autre fondent leur façon de penser et d’agir. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un sergent-chef demeure globalement assez peu créatif même quand il chante avec entrain Le Cri du poilu. Quant à l’intellectuel, il se contente de rabâcher avec le talent d’un scalde ce que d’autres ont dit avant lui. Si par le plus improbable des hasards, il lui arrive d’avoir une idée c’est qu’il aura pu s’appuyer sur celle, originale, de l’un de ses illustres prédécesseurs. Le changement de paradigme n’est pas pour demain.

Par conséquent, étant acquis que les vastes connaissances assimilées par l’intellectuel :
1° ne permettent au mieux que d’effleurer les problèmes d’un peton nonchalant sans pour autant les régler,
2° risquent d’ébranler la fragile béatitude de la majorité primitive,
je réclame solennellement :
a) l’arrêt définitif de toute forme d’enseignement académique,
b) que soit dorénavant proscrite toute référence culturelle sur ce site afin de prouver qu’au moins une infime partie de l’élite intellectuelle de ce pays peut faire preuve d’imagination.

Je compte, Chère lectrice, Cher lecteur, sur votre soutien indéfectible.
Surtout si vous n’êtes pas d’accord.

Les 121 travaux de Lamalattie

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Pierre Lamalattie. Photo : http://www.l-editeur.fr

Pierre Lamalattie peint habituellement des portraits et des autoportraits mais voilà que cet ancien élève de l’Agro se fait portraitiste littéraire dans son premier roman publié cet automne, 121 curriculum vitae pour un tombeau (L’Editeur). Loin des autofictions nombrilistes dont se repaît le petit milieu des lettres parisiennes, Lamalattie traite son premier opus comme ses peintures, soignant méticuleusement les détails que l’on ne voit pas mais qui forment la trame de l’œuvre, comme la réussite d’une pâtisserie dépend de la maîtrise du « fond de tarte ». Son parallèle entre littérature, art pictural et musique classique structure en fait les quatre cents pages de ce récit entrecoupé de descriptions minutieuses d’une galerie de personnages presque interchangeables tant ils participent tous d’une même époque sinistre : la nôtre.

Il y a quelque chose du premier Houellebecq dans ce Lamalattie, qui fait de la relation de la maladie mortelle de sa mère un prétexte à la décomposition du monde moderne. Mais un Houellebecq qui serait humain, presque doux. On navigue ici dans le paysage exsangue de ces étudiantes désorientées par l’explosion de leur cellule familiale, de ces petits fonctionnaires du ministère de l’Agriculture qui noient leur mal de vivre dans d’insanes colères. On se surprend à épouser l’ indifférence aimable de Lamalattie, lorsqu’il butine de femme en femme, participe « machinalement » à un mariage « participatif » où les convives se doivent de cuisiner, ranger et nettoyer pour contribuer à la « convivialité » bourgeoise d’un couple en mal d’authenticité néo-rurale.

Dans son emploi à quart-temps de fonctionnaire assoupi au ministère de l’Agriculture, il observe la désertification industrielle des campagnes, la détresse et le dépit pathétiques de syndicalistes qui ne négocient plus le sauvetage de leurs usines mais mendient la considération d’un dircab qui-en-a-vu-d’autres. C’est aussi cela, la France de 2012 : les miettes et les décombres du XXe siècle qui a le mauvais goût de se répandre en auto-célébration perpétuelle.

Anticonformiste artistique, Lamalattie préfère le style néo-pompier des sculptures du Grand Palais aux avant-gardes impressionnistes et a fortiori contemporaines qui font le succès des grandes expositions pluriannuelles. C’est en peintre et en mélomane averti qu’il a entrepris d’écrire, son « tombeau » devant beaucoup à Mozart, Schuman et Chostakovitch qu’il écoute en parcourant Paris et la Corrèze dans son véhicule Espace ultrapolluant.

Son « tombeau », inspiré des œuvres de ces maîtres baroques, est une sorte d’hommage ante mortem aux ombres errantes qu’il croise, baise ou imagine pendant les quelques semaines qui précèdent la mort de sa mère, atteinte d’une tumeur foudroyante, attendant la mort dans une maison de soins de Brive-la-Gaillarde.

121 est un chiffre arbitraire pour cette élégie d’un genre nouveau : 121 portraits à l’huile[1. On peut en admirer quelques uns, dont celui de l’auteur (reproduit à la fin de l’article), dans un petit volume fourni avec le livre.], chacune arborant le prénom et une phrase, souvent dérisoire mais jamais anodin, qui présente succinctement son modèle, le tout exposé dans une église de Brive.

Dans ces années 2010 vouées à la dilution du sensible dans l’hyper-réalisme des mangas, de la bande dessinée et du porno en haut débit, le souffle inspiré de Pierre Lamalattie rappelle les meilleures déplorations d’Annie Le Brun. Sans larmes ni pathos, cet écrivain enfin révélé nous éclaire sur la mutation anthropologique de nos amis mortels. Décidément post-humains, trop post-humains…

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Editeur.

Autoportrait de Pierre Lamalattie.

C’est le dernier jour…pour changer vos euros

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On l’avait prévenu mais il s’était laissé avoir et maintenant, il faisait la queue devant la banque de France, en face du Bon Marché. Ce n’était pourtant pas très prudent de rester dehors trop longtemps, même avec les masques de la sécurité civile et leurs filtres au charbon actif.

Oui, il aurait pu s’y prendre plus tôt. Depuis des semaines, les chaines d’info continues sur le Net faisaient passer les messages gouvernementaux. « Il ne vous reste plus que quelques mois, quelques semaines, quelques jours ». Les panneaux intuitifs dans le métro aussi, ceux qui affichaient votre nom quand vous passiez devant eux et vous recommandaient personnellement un produit qui correspondait aux informations contenues dans votre I-Phone. Cette technique de marketing intrusive était très critiquée par les associations et le gouvernement de Front Social mais les Firmes restaient puissantes.
De toute manière, ça ne le concernait pas tellement, les panneaux intuitifs : il lisait encore des livres-papiers, qui d’ailleurs ne se vendaient plus tellement…

En attendant, devant la Banque de France, la queue s’allongeait. C’était le dernier jour où l’on pouvait rendre les billets en euros qui traînaient encore chez soi. Il avait du mal à se dire que le temps avait passé si vite. Dix ans déjà que l’on était revenu au Franc… Dix ans… Ce plaisir qu’il avait eu, presque sensuel, à retrouver des coupures de 5, 10, 50 et 100, respectivement aux effigies de Blum, Aragon, De Gaulle et Jules Vallès. Il faut dire qu’à l’époque, on se contentait de peu.

On sortait des grands troubles. Sale époque, les années 2012-2015. Les Français avaient élu le socialiste en 2012. Il s’était contenté, évidemment, de faire sensiblement la même politique que son prédécesseur. Malgré le bon score de la gauche de la gauche, du candidat gaulliste et de celle de l’extrême droite qui à eux trois représentaient plus de la moitié du corps électoral au premier tour, le président socialiste avait décrété le changement dans la continuité : on continuait l’austérité pour rembourser la dette et on remplissait le tonneau des Danaïdes en pressurant la population. C’est à peine si quelques mesures de taxation financière contrebalançaient symboliquement « l’effort demandé à tous ».
Et puis tout s’était précipité.
Il y avait eu en janvier 2013 le coup d’état militaire en Grèce, soutenu par la Russie. Il avait été initié par des capitaines plutôt à gauche, comme au Portugal en 74. La Grèce était sortie de l’Union et de l’Euro par la même occasion dans l’euphorie, les anarchistes du quartier d’Exarchia fraternisaient avec les tankistes sur la place Syntagma.

La chancelière allemande, folle de fureur devant les faillites bancaires des établissements trop exposés, avait osé demander une intervention de l’Eurocorps. Le président socialiste, qui affrontait déjà un mouvement social monstre, avait donné son feu vert. Pendant ce temps, le mouvement social, avec ses millions de manifestants depuis des semaines, refusait la politique dite de « Grande Convergence » avec l’Allemagne (retraite à 70 ans, semaine de 45 heures, disparition du salaire minimum, privatisation programmée de la sécurité sociale). Il se transforma en un mouvement anti guerre et gagna toute l’Europe après le bombardement de Patras en mai par des Rafales et des Eurofighter qui fit une vingtaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Tout cela, ajouté aux émeutes de la faim en Espagne, au Portugal, en Irlande et au Royaume-Uni, ainsi qu’aux menaces russo-chinoises de rétorsion, forca le président socialiste à organiser un referendum sur le maintien dans l’Union Européenne de la République Française. Il le perdit assez largement et démissionna dans la foulée.

Le recours fut incarné lors d’élections se déroulant dans une atmosphère de violence par un ancien Premier ministre qui, en 2005, avait été le seul homme politique de premier plan à se prononcer pour le non au referendum. Dans la foulée de son élection, après les législatives, il demanda à l’Assemblée de se transformer en Constituante. Largement soutenue par la gauche et les souverainistes, la Sixième République fit ses premiers pas en février 2014 et, par séries de referendum successifs, appliqua un programme que les historiens qualifièrent de « Nouveau CNR ». Le oui à la fin de l’euro (referendum de juin 2015) obtint une majorité de 87%.

Et voilà pourquoi, dix ans après, cette file d’attente devant la Banque de France n’en finissait pas. Il entra dans la banque. Quand le guichetier lui demanda combien il avait à changer, presque gêné, il répondit :
– 5000 euros…
Le guichetier sourit
– Sacrée somme !
– Oui, j’ai retrouvé ça chez ma grand-mère il y a quelques mois, après son décès.
– Elle faisait quoi votre grand-mère ?
– Ma grand-mère ? Fonctionnaire à la Commission Européenne…
– A la quoi ? demanda le guichetier qui paraissait très jeune.
– Laissez tomber, c’est de l’histoire ancienne.

Sarkozy le Hongrois

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Dans son premier discours de campagne, à Annecy, Nicolas Sarkozy a accusé son adversaire socialiste de « mentir matin et soir » aux Français. Il a oublié le midi en raison, sans doute, de la sincérité des efforts effectués par François Hollande pour éliminer sa surcharge pondérale. Mais il y avait un message subliminal adressé à son rival par l’actuel président de la République.

L’expression « nous avons menti au peuple matin et soir » avait été employée par l’ex-premier ministre socialiste hongrois Ferenc Gyurcsany dans une réunion censée se tenir à huis clos des principaux dirigeants de son parti, à l’issue de sa victoire électorale de septembre 2006.

Ce mea culpa ayant fuité dans la presse, des manifestations monstres, organisées par la droite et l’extrême droite tentèrent, sans succès, d’obtenir la démission du chef du gouvernement. Aujourd’hui, Gyursany est menacé d’être traduit en justice par le nouvel homme fort de la Hongrie, Viktor Orban, pour avoir mis le pays en quasi-faillite par sa politique économique erratique.

En 2010, Orban a gagné avec 53% des voix et les deux tiers des sièges au Parlement. Si, comme le prédisent nos experts infaillibles, François Hollande rafle pareillement la mise, pour Sarkozy, ce rêve hongrois risque de tourner au cauchemar.

Mourir pour le JT

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Gilles Jacquier

À quoi servent les reporters de guerre ? Un mois après la mort de Gilles Jacquier, grand reporter à France Télévisions, tué le 11 janvier en Syrie, la question peut sembler cruelle. Certains la trouveront scandaleuse, comme s’il était immoral d’envisager qu’une telle mort pût être inutile. On m’autorisera à penser que le plus immoral serait encore ne pas l’envisager pour se contenter de la glorieuse légende des « morts au combat pour l’information ».

Bien entendu, cela ne change rien au courage et à l’engagement des journalistes qui risquent leur vie en connaissance de cause. En choisissant d’arpenter ces terres sans lois que sont les zones de guerre, ils savent qu’ils peuvent être blessés ou tués, mais aussi capturés. Nul ne peut oublier la fin atroce de Daniel Pearl au Pakistan. Après les calvaires vécus par Jean-Paul Kauffmann au Liban, Georges Malbrunot, Christian Chesnot et Florence Aubenas en Irak, et, plus récemment, par Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier en Afghanistan, on sait aussi que le journaliste est l’otage idéal, son statut lui garantissant la publicité recherchée par les preneurs d’otages.[access capability= »lire_inedits »] Si elle a la vertu de réconforter le prisonnier, la mobilisation organisée par ses collègues a pour conséquence plus fâcheuse de faire monter les enchères : en braquant la lumière sur le reporter, on lui confère une valeur stratégique. Il est très probable que le Hezbollah ait obtenu, en échange de la libération de Kauffmann, des concessions dans le contentieux franco-iranien lié au dossier nucléaire. Ces tragédies personnelles ont donc aussi un coût élevé pour la collectivité.

Rappeler ces évidences, c’est s’exposer à l’accusation de cynisme ou d’ingratitude. Claude Guéant déclencha une bronca en évoquant l’éventuelle l’imprudence de Ghesquière et Taponier − il est vrai qu’il eût été plus convenable d’attendre un heureux dénouement pour tirer les leçons de l’affaire. « L’information n’a pas de prix ! », entendit-on sur toutes les ondes. Est-ce si sûr ? « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! », proclamaient les banderoles déployées pour « Florence et Hussein ». Florence et Hussein sont rentrés, ainsi que tous les autres, heureusement. Mais puisqu’ils étaient partis pour nous, il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant.

Autant regarder les choses en face : la contribution des reporters de guerre et autres spécialistes des missions dangereuses à l’information des citoyens est marginale. Certes, grâce à leurs images, le téléspectateur occidental partagera chaque soir, durant quelques minutes, la liesse des Libyens célébrant la chute de Kadhafi, la tristesse d’une mère qui a perdu son fils, les espoirs d’un médecin, le quotidien d’un hôpital. Il découvrira l’ambiance du souk et l’ampleur des destructions. Bref, il aura sa dose d’émotions et, si la dose est massive, il manifestera pour réclamer l’envoi de troupes et dénoncer la passivité du gouvernement. De ce point de vue, les reporters exercent une influence bien réelle − à défaut d’être toujours heureuse. Hubert Védrine raconte que, pendant les guerres en ex-Yougoslavie, les médias ont joué un rôle déterminant − et de son point de vue plutôt néfaste − dans les choix politiques de la France.

Il ne s’agit pas de prôner une information aseptisée, délivrée de toute charge émotionnelle, et encore moins de suggérer qu’il faudrait laisser les tyrans et autres tortionnaires massacrer en paix. Alors que des informations alarmantes et parcellaires parviennent de la ville de Homs, on voudrait être, par images interposées, au côté des victimes. Il faut préciser que le reportage dans lequel une histoire singulière, nourrie par la connaissance que le journaliste a du sujet, permet de comprendre une situation forcément compliquée, conserve toute sa pertinence, qu’il se déroule dans une cité de banlieue ou à l’autre bout du monde.

L’ennui, c’est que dès qu’il s’agit de couvrir un conflit ou une révolution au retentissement planétaire, on dirait que le journalisme consiste à aller voir et à raconter ce qu’on voit. Mais voir n’est pas savoir. On peut avoir le nez sur l’événement et ne rien y comprendre comme en témoigne cette anecdote rapportée par Jean-François Kahn. En septembre 1970, il se trouve à Amman pour couvrir la guerre entre les forces jordaniennes et l’OLP de Yasser Arafat. Un matin à l’aube, il quitte l’hôtel où séjournent les journalistes occidentaux pour « aller sur le terrain ». Très vite, il se retrouve au milieu de combats dans les rues de la capitale jordanienne, tandis que tous ses confrères sont bloqués dans leur hôtel, occupé peu de temps après son départ par un commando palestinien. Kahn passe sa journée planqué dans des abris de fortune, avec des balles qui sifflent à ses oreilles, sans jamais comprendre qui tire sur qui et encore moins pourquoi. Pendant ce temps, les journalistes restés à l’hôtel appellent leurs copains des médias locaux et interrogent les combattants palestiniens qui sont informés par leurs camarades. Le soir, Kahn, qui était au cœur de l’action, n’a pas grand-chose à raconter.

Aujourd’hui, les choses sont encore plus claires. Le journaliste en mission dans un pays en guerre passe beaucoup de temps dans sa chambre d’hôtel où nombre d’informations lui sont envoyées par sa rédaction. Personne ne s’étonne que le correspondant d’une radio écrive son papier à partir d’une dépêche tombée sur son ordinateur. Et à vrai dire, prendrait-il le risque d’aller se faire trouer la peau pour assister aux combats qu’il ne serait pas mieux outillé pour analyser la situation.

D’Albert Londres à Robert Capa en passant par Ernest Hemingway, les grandes figures du journalisme de guerre ont façonné notre imaginaire. La guerre du Vietnam a inauguré l’ère de la télé : ce saut technologique, les hommes en « vestes à poches » l’ont payé de leur liberté de mouvement. Encombré par un équipement lourd, fragile et coûteux, obligé de se déplacer en équipe, le journaliste de guerre dépend de plus en plus des acteurs du conflit qu’il doit comprendre et raconter. S’il parvient à échapper à la vigilance de ses « hôtes » officiels, il se trouve, faute de maîtriser la langue et les coutumes, locales, prisonnier des « fixeurs », pigistes et autres chauffeurs du cru.

La guerre du Golfe, en 1991, aurait dû faire office de rappel au réel. Pour cette première « guerre CNN », le citoyen occidental était invité à vivre au rythme de l’information continue. L’ennui, c’est qu’il n’y avait pas d’information, à l’exception de celles que consentaient à fournir l’armée américaine d’un côté, les autorités irakiennes de l’autre : les images tournées à Bagdad par Peter Arnett pour CNN auraient pu être réalisées par le ministère irakien de la propagande.

Vingt ans plus tard, le monde entier applaudit aux « révolutions Facebook » pendant que les télévisions diffusent en continu un plan fixe de la place Al-Tahrir : puisqu’on vous dit que rien ne vaut le terrain ! On aimerait éventuellement découvrir ce que sait et ce que pense le paysan égyptien qui n’a jamais entendu parler de Facebook. Nenni : on a beau zapper, ce sont les mêmes images, commentées par des journalistes qui ne pratiquent pas l’arabe et dont la connaissance du pays se résume à des vacances remontant à quelques années. Quelques mois plus tard, alors que les combats font rage en Lybie, des envoyés spéciaux incapables de distinguer un missile d’une roquette et encore moins de donner un sens au va-et-vient des pick-up Toyota bourrés d’armes que l’on voit circuler à l’arrière-plan débitent des commentaires dénués de tout intérêt, parlant de « combats acharnés » qui se soldent par trois morts ou de massacres dont il n’existe pas l’ombre d’une preuve.

Osons le dire : la mythologie du héros de l’information n’a plus de sens. Dès lors que les images et informations provenant du terrain sont disponibles en abondance, un spécialiste capable de les décrypter et de les mettre en perspective contribuera infiniment plus à la compréhension du public qu’une palanquée d’envoyés spéciaux condamnés à débiter de l’émotion à jet continu. Peut-être est-il temps, dans ces conditions, de redécouvrir que le journalisme est une profession intellectuelle. Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les confrères en « vestes à poches », le terrain ment.[/access]

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En Tunisie, on ne tolère plus la vérité toute nue

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Trois journalistes tunisiens ont été arrêtés hier. Leur forfait ? La publication en couverture de leur quotidien, Attounsia, d’une photo de femme ne portant ni burqa, ni voile, ni rien d’autre, à vrai dire. Après avoir passé la nuit en garde à vue dans les locaux de la brigade des mœurs de Tunis, Habib Guizani, rédacteur en chef, Nassreddine Ben Saïda directeur général ainsi que le journaliste auteur de l’article comparaîtront ce jeudi devant le juge. Selon le code pénal tunisien, les prévenus risquent une peine de 6 mois à 5 ans et d’une amende allant de 200 à 1.200 dinars.

Dans son édition de mercredi, Attounsia avait montré en une le footballeur allemand d’origine tunisienne Sami Khedira, du Real Madrid, (décemment vêtu) au côté de son épouse l’affriolante mannequin et animatrice télé Lena Gercke. Cette photo avait été publiée auparavant en couverture de l’édition allemande du mensuel GQ.

« Je réclame la liberté immédiate des journalistes », a déclaré un responsable du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), avant, hélas, de préciser sa pensée : « Je suis contre la publication de cette photo parce qu’elle est contre les principes de notre métier mais ce n’est pas une raison non plus d’arrêter de cette manière des journalistes. »

Avec des défenseurs comme ça, les amis tunisiens des droits de l’homme – y compris quand il est amateur de petites femmes nues – ont du souci à se faire, mais si ça se trouve, il s’en font déjà…

Le Kosovo, laboratoire des « printemps » arabes ?

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Photo : Joseph A Ferris III

Avril 1999, les bombes de l’OTAN pleuvent sur Belgrade. Après l’échec de la conférence de Rambouillet où, en février, Serbes et Albanais n’ont pu s’entendre sur le sort du Kosovo, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a décidé de faire plier la Serbie manu militari face aux exigences albanaises. Suivront 78 jours de frappe au terme desquels est adoptée la résolution 1244 plaçant le Kosovo sous administration provisoire de l’ONU.

Pour les Albanais musulmans, le Kosovo est l’héritage de l’empire Ottoman qui l’occupa dès le milieu du XVème siècle et l’appendice rattaché à la Grande Albanie en 1941 sous le protectorat italien. Or, pour les Serbes majoritairement orthodoxes, il est le berceau spirituel de la Serbie enlevé à Byzance en 1170 avant que le Traité de Bucarest (1913) consacre son appartenance à la Serbie puis qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Kosovo n’accède au rang de province autonome serbe au sein de la Yougoslavie. Alors que les années Tito avaient largement bénéficié à l’immigration albanaise au détriment des Serbes, Slobodan Milosevic décide en 1989 de réduire l’autonomie du Kosovo pour permettre à la Serbie de reprendre le contrôle direct de cette province. Cette décision va provoquer de violents affrontements peu avant qu’éclatent les conflits inter-yougoslaves avec la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, décidées à affirmer leur indépendance face au pouvoir central de Belgrade.

Le 15 janvier 1999, quarante-cinq civils Albanais sont retrouvés massacrés dans le village de Racak. La République fédérale de Yougoslavie est immédiatement accusée de ce crime qui devient l’un des prétextes de l’offensive de l’OTAN. Quelques années plus tard, on apprendra que ce massacre était une mise en scène macabrement organisée et qu’il s’agissait en réalité de membres de l’UCK – la guérilla séparatiste albanaise – tués au cours d’un affrontement entre combattants. Plus grave encore, l’Allemagne avait fait état d’un plan de déportation des Albanais (Plan-Fer-à-cheval) prétendument élaboré par la Serbie dont on apprendra en 2001 qu’il s’agissait d’un faux.

Il y a quatre ans jour pour jour, le 17 février 2008, le Kosovo proclamait son indépendance. Depuis, ce nouvel Etat s’illustre par des méthodes mafieuses et l’épuration ethnique des derniers Serbes avec la bénédiction des Américains et de l’Union européenne. Les enclaves serbes subissent régulièrement l’assaut des fondamentalistes albanais et les règlements de compte y sont devenus monnaie courante.

Plus de dix ans après, l’ingérence « humanitaire » de l’OTAN au Kosovo fait figure de précédent à méditer pour mieux comprendre les révoltes que la presse a hâtivement qualifiées de « printemps arabes ». Car partout où les Américains ont voulu intervenir en soutenant l’émergence de nouveaux régimes, l’idéologie islamiste est sortie vainqueur. Sans accréditer la théorie du complot, analysons les résultats de la politique étrangère atlantiste : une Europe ceinturée au sud par des germes de régimes islamistes, au Kosovo, une incursion fondamentaliste dans l’Europe centrale et une pression constante de Washington pour que la Turquie intègre l’Union européenne. Étrange…

Un coup de barre à droite ? Oui, mais quand ?

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Photo : Ammar Abd Rabbo

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Cyril Bennasar et Pierre Haski débattent du coup de barre à droite de Nicolas Sarkozy.

Avant la parution du Figaro Magazine, j’avais l’impression d’avoir déjà lu l’entretien qui a marqué l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy puisque, comme souvent, les commentaires ont précédé le texte. Les critiques étaient unanimes. Et depuis samedi, les éditorialistes de gauche, d’une seule voix et en deux mots – ce qui prouve qu’ils sont partageux — analysent tous l’intervention du Président comme un « coup de barre à droite ». Bref, on a rarement assisté à un numéro de Dupont et Dupond aussi réussi. « Droitisation », s’écrient les uns. Je dirais même plus « extrême droitisation », ajoutent les autres. Dans Le Parisien, Nathalie Schuck parle d’un « brutal virage à droite », avant d’évoquer l’ombre de Patrick Buisson : « L’ex-patron de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute et de Valeurs actuelles sera une des têtes pensantes de la campagne. » Dans Libération, on a droit à de très relatives variations sur le même thème : « Le candidat Sarkozy se lance à droite. Clairement à droite, avec des « idées neuves » manifestement inspirées de son conseiller Patrick Buisson, ancien patron de Minute et inventeur du mémorable débat sur « l’identité nationale. » Pour Eva Joly‎, le candidat-Président « braconne sur les terres de la droite extrême ». Pour Philippe Douste-Blazy, il est « aux antipodes des idées humanistes ». Oui, je classe Douste-Blazy à gauche, pas vous ?

Rarement les éléments de langage de la gauche politique et médiatique auront été repris avec autant d’entrain.
Après la « droitisation », la « manœuvre électoraliste ». C’est curieux, mais pour les adversaires du Président, il est indigne de chercher à séduire les électeurs, surtout en période de campagne électorale, et surtout ces électeurs-là : ce qui serait digne, ce serait de montrer aux Français qui s’apprêtent à voter pour Marine Le Pen qu’on les méprise. D’ailleurs, François Hollande et les autres affirmeront certainement haut et fort qu’ils ne veulent pas de leurs voix. Tout ce qui vise à obtenir l’adhésion du peuple est populiste, tout ce qui répond à ses attentes est démagogique. Le référendum est particulièrement suspect puisqu’il fait forcément appel aux bas instincts du peuple qui, on le sait, pense mal et ne vote pas mieux. Il est souverain certes et tous les démocrates proclamés s’en réjouissent mais la démocratie est une chose trop sérieuse pour être confiée à l’électeur. La preuve, il a voté Sarkozy — et quoi qu’en disent les Madame Irma de la politique qui connaissent déjà le résultat, il pourrait même recommencer.
Attiré par cet affolement du braillomètre (instrument qui mesure l’indignation braillée dans les médias), alléché par l’odeur du kärcher et du charter, je me jette sur l’interview.

À propos du référendum sur le chômage — qui a fait cartonner le braillomètre -, je découvre que l’omission a carrément viré au mensonge. À en croire la presse, le Président aurait, d’emblée, sorti de son chapeau cette mesure pour remettre les chômeurs au travail de gré ou de force. À la lecture du texte, on découvre qu’il s’agit d’envoyer les sans-emplois en formation (quelle cruauté) et, par-dessus le marché, que c’est seulement après des négociations entre partenaires sociaux, en cas de blocage et en dernier recours, qu’il est envisagé d’en appeler au peuple. Il fallait bien, pour justifier l’accusation d’électoralisme, broder et faire croire que le Président allait organiser un référendum « pour ou contre les chômeurs ». J’ignore si le référendum est la solution, mais pour les bons commentateurs, il n’est même pas question de se poser la question.
À la réflexion, pourtant, je me demande si je ne préférais pas la version fantasmée par la gauche à la vraie. Autant le dire, j’ai été un peu déçu. Rappel des fondamentaux, le travail, l’autorité, la responsabilité, très bien. « Un virage brutal », sûrement pas et c’est bien dommage. Après une si longue dérive à gauche, (si le coup de barre est de droite, on peut supposer que la dérive est de gauche), après la discrimination positive, les peines de prison non effectuées, l’immigration qui s’accroît ou le mariage gay (que le Président semblait vouloir défendre il y a peu), il fallait bien cela pour retrouver le cap et les Français qui l’ont fait élire en 2007.

Me voilà rassuré, mais pas emballé pour autant. La fréquentation des humanistes autoproclamés de l’UMP qui depuis cinq ans jouent les offusqués et sabotent toute tentative de redressement, n’a pas fait perdre à Sarkozy le bon sens et la raison. Le coup de barre à droite, je l’attends encore. Délestée des boulets centristes et à la manœuvre pour appliquer les promesses de campagne de 2007, la garde rapprochée du Président ferait une formidable machine à gagner pour la France. Un gouvernement déterminé contre vents, marées et Nouvel Obs, à stopper ou au moins à réduire drastiquement l’immigration, boucler les criminels, remettre de l’ordre et du savoir à l’école et pourquoi pas, à imposer du pluralisme dans l’audiovisuel public, avec à la barre un Président courageux et décomplexé, j’en rêve. Un Guaino qui aurait carte blanche pour traiter avec l’Allemagne et remettre l’Europe au service des peuples, un Luca ou un Myard à la Justice pour recadrer un Syndicat de la magistrature dévoyé dans l’exercice d’une justice politisée, un Guéant qui couvrirait sa police dans l’exercice de la violence légitime, c’est tout ce que je veux. Et pour finir, une famille politique dirigée par un chef juste mais sévère, humaniste mais ferme, qui rend hommage aux résistants d’hier quand d’autres vont à Vienne danser avec le diable ou ses ersatz en culotte de peau, qui restaure une laïcité intransigeante et résiste aux exigences communautaires, je ne demande que ça. Tout cela, hélas, je ne l’ai pas lu dans le Fig Mag et je ne le vois pas venir.

Pour effaroucher la gauche, Nicolas Sarkozy a gardé la main. C’est plutôt un bon signe mais cela ne suffira pas. Quand son challenger tente de rassembler en évitant soigneusement les sujets qui divisent, lui ne craint ni les clivages, ni les arbitrages : c’est un atout pour séduire le peuple de droite attaché à l’autorité, à la responsabilité et à la valeur du travail. Mais pour ramener à lui ses électeurs de la dernière fois partis se faire braconner par d’autres, il faudrait que le Président vire à tribord toute. Quoi qu’il fasse, Libé, Les Inrocks ou Marianne l’accuseront de diviser, stigmatiser et discriminer. Si perdre le centre lui permet de rassembler une majorité de Français, la démocratie y gagnera. Mais ça, je vous parie que vous ne l’entendrez ni à Canal + ni sur France Inter.