La mondialisation n’a pas que des mauvais côtés : les féministes en panne d’inspiration qui ici n’ont rien trouvé de mieux que de s’en prendre à un mot, l’élégant « mademoiselle », pourront, pour enfoncer de nouvelles portes fermées depuis trop longtemps au nez et à la barbe des femmes, s’inspirer de leurs camarades chinoises. Ces indignées du bout du monde, plutôt que de s’attaquer à des points de détails tels que l’infanticide féminin ou la polygamie de fait qui sévit dans une bonne partie des classes supérieures de ce pays, ont choisi de s’en prendre au vrai scandale qui frappe la Chine ainsi que d’autres pays du monde : l’inégalité devant les toilettes.

Nous avons tous constaté à quel point, dans certaines circonstances, les queues s’allongent devant les toilettes des femmes, quand du côté des hommes on peut sans attendre se soulager. La faute à qui ? « A la nature » répondront peut-être les Occidentaux les mieux aveuglés par des millénaires de justification judéo-chrétienne de la domination culturelle de l’homme sur la femme. « A la politique » rétorquent les féministes chinoises, éclairées par des décennies de maoïsme et des millénaires de confucianisme. C’est ainsi qu’est apparu ces derniers mois à Pékin le mouvement « Occupons les toilettes des hommes », pour protester contre cette discrimination intolérable et flagrante entre les deux sexes. Il s’agit pour les étudiantes à la tête de ce mouvement qui fait tâche d’huile partout en Chine, d’occuper elles-mêmes, à grand renfort de pancartes réclamant plus de cabines pour les femmes, les toilettes des hommes laissées scandaleusement libres par le sexe sinon fort, du moins continent.

Pas question pour l’instant pour le gouvernement de réprimer ce mouvement en faveur de l’égalité urinaire. Plusieurs journaux officiels ont relaté l’action des suffragettes des toilettes avec une bonhomie tranquille et une bienveillance amusée, voire légèrement condescendante, allant même jusqu’à citer des chercheures officielles soulignant qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question de « genre », mais aussi d’un enjeu de santé publique : des femmes seraient touchées en Chine par des maladies urinaires liées à une attente trop longue.

Nos bons éditorialistes nous promettaient début 2011 une « contagion  » vers la Chine. On nous annonçait le « Printemps arabe » comme un prélude au retour gagnant du Printemps de Pékin. Un an plus tard, le « Printemps arabe » est partout affublé de guillemets et le nouveau « Printemps de Pékin » se fait plus que jamais attendre. Mais voilà qu’après s’être attardé, entre autres « lieux emblématiques », Place Tahrir, Puerta Del Sol et à Wall Street, le mouvement global d’occupation repasse enfin Place Tiananmen, quoique sous une forme cette fois-ci assez bénigne pour le pouvoir, et dans des effluves moins attrayantes qu’en Tunisie. On préfèrerait bien sûr que les femmes chinoises remplissent les urnes et occupent les isoloirs plutôt que les urinoirs. Mais pour le coup, nous devrons attendre : des lieux emblématiques aux lieux d’aisance, se dessine le trajet tragi-comique du mouvement global d’occupation. En s’échouant dans les toilettes pékinoises, le droit à l’occupation de tout et n’importe quoi est intronisé, si l’on ose dire, nouveau droit de l’homme -et de la femme- sans faire avancer beaucoup la cause de qui que ce soit.

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