Referendum par-ci, referendum par là, en ce début de campagne. C’est un peu comme pour le sexe, c’est ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. En plus, si c’est pour voter contre les chômeurs et les immigrés, ça ne m’intéresse pas tellement, pour tout dire. Entre parenthèses, le referendum contre les feignasses assistées que sont les chômeurs risque d’être un être plus ric-rac que prévu puisque, d’après Les Echos, 45,7% des individus nés entre 1960 et 1979 ont déjà été au chômage, selon les chiffres du ministère du Travail publiés la semaine passée. A vue de nez, ça veut dire qu’il doit être compliqué de ne pas trouver une famille française qui, de près ou de loin, n’a pas un ou plusieurs chômeurs dans son entourage. Autrement dit, à la question : « Pensez vous que les chômedus soient des cossards de première bourre qu’il faut remettre au turbin de gré ou de force ? », même si vous aimez moyennement votre belle-sœur qui n’a rien retrouvé depuis la fermeture de Moulinex, il va être humainement compliqué de répondre par l’affirmative.

De toute façon, le seul referendum qui aurait pu intéresser les Français, quitte à attendre après les élections, quel que soit le nom du prochain président, c’est celui sur le MES, le Mécanisme Européen de Stabilité. Manque de chance, le Sénat vient de la ratifier, un sénat de gauche, faut-il le préciser, juste après l’Assemblée nationale de droite. On voudrait faire croire que la vie parlementaire française se résume à une chambre d’enregistrement des décisions du capitalisme via la Commission de Bruxelles, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
Le MES est un genre de machine à voyager dans le temps pour vous imposer la même politique économique (rigueur pour les peuples afin de maximiser les profits des marchés) pour mille ans. Il faut désormais bien comprendre que le capitalisme veut s’assurer du futur et écrire l’histoire du futur. Ainsi, si vous avez l’impression de vivre dans un présent perpétuel comme nommait fort justement Guy Debord ce temps coagulé par la marchandise, la Dette n’y est pas pour rien.

Quand on force en effet une nation souveraine à rembourser une dette non remboursable, comme la dette grecque, le créancier ne saigne pas seulement à blanc les populations d’aujourd’hui en s’asseyant au passage sur les souverainetés démocratiques. Il décide aussi de contrôler l’avenir sur des décennies, des générations. Il fait littéralement sortir les peuples de l’Histoire en interdisant de fait les ruptures, les choix alternatifs, les « autres politiques » comme on disait encore du temps de Philippe Seguin.

Le temps a été volé, une fois pour toute et il est devenu la propriété de celui qui prête l’argent. Le phénomène n’est pas nouveau et la perversité de ce mécanisme avait été violemment condamnée par l’Eglise, qui dès le Moyen Age avait saisi le sens de cette captation métaphysique du temps que représentait le prêt avec intérêt. Jacques Le Goff, dans La bourse et la vie, économie et religion au Moyen-Age, résumait ainsi ce phénomène encore limité et la perception qu’en avaient les contemporains :  » Que vend l’usurier sinon, en effet, le temps qui s’écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêts? Or le temps n’appartient qu’à Dieu. Voleur de temps, l’usurier est un voleur de patrimoine de Dieu.  »
Les Irlandais, comme souvent, on vient de l’apprendre, veulent résister à ces traités imposés en catimini pour verrouiller l’avenir. Ils viennent de décider…d’un referendum ! Cela donnerait presque envie de se faire naturaliser irlandais, pays de Joyce, des grandes rousses, de la Guinness, du Bushmill Malt, de Ken Bruen qui est un des meilleurs auteurs contemporains de roman noir, et patrie d’adoption de notre cher Michel Déon qui nous a si souvent promenés en taxi mauve dans les alentours de Tynagh.

Mais ne soyons pas dupes, ils finiront par céder comme les autres, comme les Danois, par exemple. Il suffira de reposer la question quelques temps plus tard, ou de la formuler différemment, ou de leur accorder quelques concessions minimes et on pourra à nouveau écrire le futur tel que le souhaite la finance. Dans 1984, il était question de constamment récrire le passé pour rendre contrôlable et acceptable le présent. Aujourd’hui, dans le monde de la Dette, il s’agit de contrôler l’avenir pour le réduire à une éternelle domination, celle qui fera notamment oublier que si l’exercice de la sécurité sociale est en 2011 déficitaire de 18 milliards, le CAC 40, lui, pour la même année, dégage 90 milliards de bénéfices. Et que cela ne choque plus personne. Dans 1984, Orwell faisait dire à O’Brien, le policier politique qui torture Winston et Julia qu’il fallait imaginer l’avenir comme une botte écrasant un visage, pour l’éternité.

Nous en sommes là.

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