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L’ogre européen

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Le paradoxe avec l’Europe telle qu’elle se construit, c’est qu’elle séduit les grands partis politiques, les médias et la bureaucratie, mais laisse plus ou moins perplexe le bon peuple. Taux d’approbation moyen en Europe pour les élites (ou prétendues telles) : 90% contre 45% pour les citoyens ordinaires.

Une question se pose alors : l’engouement des « élites » pour un rapprochement accru avec l’U.E. se nourrirait-il moins d’une recherche passionnée de l’intérêt commun que des avantages personnels qu’elles en tirent ? Le prix Nobel de l’économie James Buchanan dans sa théorie des choix publics -l’action collective ne serait, selon lui, rien d’autre que le fait de choix individuels- corroborerait cette hypothèse.

En suivant cette piste, nous accédons aux études comparatives des salaires des responsables de la Commission européenne réalisées par Roland Vaubel, professeur à l’université de Mannheim. Les chiffres, là, ne trompent pas : pour un haut fonctionnaire ou un homme politique, c’est un cadeau du ciel d’être engagé à Bruxelles, a déclaré Vaubel à Zurich devant le Liberales Institut après avoir comparé les salaires des fonctionnaires européens à ce qu’ils seraient s’ils étaient restés dans leur pays.

L’ogre administratif et politique européen est doté d’un solide appétit : la démocratie y laisse des plumes et bien malin serait celui qui pourrait affirmer que le citoyen y gagne plus qu’il n’y perd…..

Les « apéros-pinards » ? Pas plus provocateurs que les prières de rue

À l’occasion de la sortie de son dernier essai, Le nouveau national-populisme (CNRS Éditions, janvier 2012), l’éminent historien des idées, politologue et philosophe politique Pierre-André Taguieff a accepté de répondre à mes questions.

DB. Avant d’aller plus loin, je vous propose de nous accorder sur la définition du « populisme ». Mise à toutes les sauces, cette notion semble rejoindre la catégorie d’ « extrême droite » dans son usage disqualifiant. Vous commencez par rejeter cette « catégorie floue » qu’est « l’extrême droite », tant prisée par la classe médiatique. Le « populiste », comme le « facho » ou le « réac », n’est-ce pas toujours l’Autre ?

PAT. C’est ainsi en effet que le mot « populiste » est employé, d’une façon strictement et paresseusement polémique, dans le discours médiatique contemporain. Depuis le début des années 1990, le mot fonctionne comme une étiquette disqualifiante, voire comme une insulte. On suppose que le « populiste » incarne par nature une « menace » pesant sur « la démocratie ». C’est là le résultat d’une série de contresens et de mésinterprétations, dont les « terribles simplificateurs » qui sévissent dans le monde médiatique sont les principaux responsables. La facilité consiste à substituer le mot « populisme » à l’expression « extrême droite », en croyant pouvoir en définir le contenu idéologique par un certain nombre de traits. Et l’on remet ainsi en marche la vieille machine « antifasciste », avec ses pieux slogans et ses formules creuses. Des mercenaires idéologiques se sont spécialisés dans l’opération. Ce discours de combat commémoratif, qui oscille entre l’imprécation et la délation, n’est qu’une méthode de délégitimation de l’adversaire politique dont les effets sont à peu près nuls. Sa seule fonction est d’entretenir la flamme contre l’ennemi diabolique censé rôder dans certains esprits, d’alimenter les passions militantes face à l’ennemi absolu, absolument haïssable, inévitablement situé à « l’extrême droite » ou dans l’espace indéterminé de la « droite extrême ». Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, il tend à prendre la place d’analyses fines et éclairantes de l’évolution politique contemporaine.
Depuis 1983-84, lorsque j’ai introduit l’expression de « national-populisme » pour catégoriser le phénomène Le Pen, qui ne me semblait pas illustrer un simple avatar du néo-fascisme, j’observe avec lassitude que la plupart des journalistes et des observateurs politiques continuent d’utiliser l’étiquette « extrême droite » ou « extrémisme de droite », catégorie fourre-tout qui ressemble depuis longtemps à un canard sans tête. Sa fonction n’est pas de conceptualiser son objet, mais de diaboliser une cible. La fausse symétrie avec l’expression « extrême gauche » se marque précisément à ceci que cette dernière ne diabolise pas ceux auxquels on l’applique – en dépit des massacres de masse commis au XXe siècle par les régimes communistes. L’expression « extrême droite », longtemps employée comme simple équivalent de « fascisme » ou de « néo-fascisme », est un héritage des écrits polémiques et pamphlétaires « antifascistes » où sa signification devenue courante a été fixée dans l’entre-deux-guerres. En l’employant, les milieux antifascistes visaient à stigmatiser les mouvements nationalistes autoritaires qui, assimilés au fascisme italien ou au nazisme, ont été baptisés « fascistes », sans faire de détails. D’où la quasi synonymie de « fascisme » et « extrême droite ». En France, la grosse catégorie polémique de « fascisme », telle qu’elle était utilisée par la gauche (les communistes en particulier), n’avait guère d’autre contenu idéologique qu’un anticommunisme inconditionnel. Les antifascistes reconnaissaient principalement les « fascistes » à leur anticommunisme fanatique, plutôt qu’à leur rejet méprisant de la démocratie libérale/pluraliste. C’est que les antifascistes communistes partageaient avec leurs ennemis désignés ce rejet méprisant de la démocratie « bourgeoise » : le révolutionnaires rouges et noirs communiaient dans l’antibourgeoisisme et l’antilibéralisme. Cette caractéristique (l’anticommunisme) s’est transformée en trait définitionnel de « l’extrême droite », dans un contexte où, en France, se multipliaient les ligues opposées aux partis de gauche, puis au Front populaire. Et, dans la période post-nazie, cette définition strictement polémique et conjoncturelle de « l’extrême droite » a été transformée en une catégorie de l’analyse politique académique, utilisée par les historiens, les politistes et les sociologues, suivis bien sûr par les journalistes. Force d’inertie du vocabulaire.
Or, ce qui frappe tout observateur sérieux des nouveaux populismes européens, c’est la quasi disparition dans leur discours, sauf dans certains pays de l’Est, de la thématique anticommuniste. C’est l’antimondialisme qui semble l’avoir remplacée. Un antimondialisme, avec son accompagnement anti-européiste, où la dénonciation hyperbolique du capitalisme ou de la finance est centrale. Cette transformation modifie profondément le tableau. Car les principaux traits de la dénonciation du mondialisme se retrouvent autant dans les milieux identifiés comme d’extrême gauche que dans ceux qui sont stigmatisés comme d’extrême droite. Voilà qui devrait ébranler les tranquilles et aveugles typologies reçues, fondées sur des métaphores spatiales désormais désuètes. Le nationalisme mâtiné de thèmes marxisants de Marine Le Pen illustre le problème qu’il s’agit de considérer de près et de regarder en face. Tout se passe comme si l’anticommunisme nationaliste avait été chassé par une nouvelle figure du national-étatisme, dont les variantes peuvent être identifiées aux deux extrêmes de l’espace politique traditionnel. Le national-populisme anticapitaliste de Marine Le Pen ressemble à bien des égards au marxo-social-populisme de Jean-Luc Mélenchon, et, comme on sait, la rivalité mimétique exaspère les passions, et favorise la montée aux extrêmes.

DB. Vous ironisez sur les « philosophes de comptoir » qui affirment avec assurance dans les médias que le populisme c’est l’émotion, alors que la démocratie c’est la raison.

PAT. Il s’agit là d’une formule polémique sans valeur conceptuelle. Il suffit de considérer, même de loin, le spectacle des élections dans les grandes démocraties contemporaines pour mesurer à quel point la dimension affective, ou plus précisément affectivo-imaginaire, y est présente. La médiatisation des affrontements politiques est une machine à produire de l’émotion, qui contraint les candidats rivaux à en jouer, chacun cherchant à optimiser ses effets de séduction. À l’inverse, les leaders populistes mettent en œuvre, fort rationnellement, des stratégies de prise du pouvoir fondées sur des analyses non moins rationnelles des forces en présence et de leur possible évolution. La distinction entre raison et émotion est une formule paresseuse pour aborder une question difficile, celle de la montée de nouveaux populismes un peu partout en Europe, qui tient aux limites de la démocratie représentative liée aux vieux États-nations, fragilisés par le haut (la globalisation immaîtrisable) autant que par le bas (les ethno-régionalismes, les micro-nationalismes séparatistes, etc.).

DB. Comment caractérisez-vous le nouveau national-populisme dont vous reconnaissez que les contours sont mal définis ?

PAT. Ils ne le sont que si l’on a l’œil fixé sur les contenus idéologiques. J’aborde quant à moi le populisme comme un style politique idéologiquement non fixé, qui n’est ni de gauche, ni de droite, et paraît compatible avec toutes les grandes idéologies (du nationalisme au libéralisme, en passant par le socialisme, le communisme et l’anarchisme). Stylistiquement, le populisme peut être sommairement défini comme l’acte de prendre publiquement le parti du peuple contre les élites, et d’en appeler au peuple, ou encore par le « culte du peuple », avec diverses connotations (souveraineté populaire, culture populaire, etc.). Sa signification oscille entre l’appel au peuple et le culte du peuple (qui peut se dire à la Chávez : « l’amour du peuple »). L’appel au peuple vise à se passer de médiations et de dimension programmatique (un « programme » n’est qu’un décor de circonstances) : il se veut direct, sans être filtré par des instances représentatives. En quoi le style populiste rejoint l’idéal de la démocratie directe. Appel personnel au peuple, il présuppose l’existence d’un leader charismatique, qui peut prendre la figure d’un simple démagogue de meeting, celle d’un télépopuliste ou celle d’un dictateur populaire (après la prise du pouvoir).
Il y a des leaders populistes à droite et à gauche, et aux deux extrêmes. Le propre du populisme est précisément de neutraliser la différence droite/gauche : le « ni droite ni gauche » illustre la dimension « anti-partis » ou « anti-politique » des nouveaux mouvements populistes. Est également neutralisée la différence entre position révolutionnaire et position conservatrice, l’une et l’autre étant intégrées dans les thèmes idéologiques selon divers dosages. Tout leader populiste s’adressant au peuple prétend lui désigner ses véritables ennemis, ceux d’en haut (les élites illégitimes), ceux d’alentour (« le système ») ou ceux d’ailleurs ou venant d’ailleurs (les étrangers hostiles, les immigrés envahisseurs), et plus particulièrement les ennemis cachés à l’intérieur du corps national. C’est pourquoi la vision conspirationniste, illustrée par telle ou telle « théorie du complot », est souvent présente dans les discours ou les écrits des leaders populistes.

Vous reconnaissez donc l’existence de chevauchements entre la vieille catégorie de « démagogie » et celle de « populisme »…

PAT. Simplifions la question. Je désigne par le mot « populisme » la forme prise par la démagogie dans les sociétés contemporaines dont la culture politique est fondée sur les valeurs et les normes démocratiques traitées comme des absolus. Il s’agit d’une forme spécifique de la démagogie, proprement moderne, présupposant le principe de la souveraineté du peuple et la norme de son rassemblement dans la nation unie. Par le mot ambigu « populisme », je désigne donc globalement les démagogies de l’âge démocratique. Et je souligne le fait que rien n’est moins nouveau en Europe que cette « pathologie normale » des régimes démocratiques. La démagogie suit la démocratie comme son ombre depuis son invention dans la Grèce ancienne. Dans ce sens, le populisme est partout, mais ne fonctionne pas toujours de la même manière, ni en vue de réaliser les mêmes fins.
Je distingue trois grandes catégories de populismes : les populismes respectivement politiques, agraires et culturels. Les populismes politiques se présentent comme des mobilisations ou des régimes compatibles avec n’importe quelle grande idéologie (socialisme, communisme, nationalisme, fascisme, anarchisme, libéralisme, etc.). Ainsi, les césarismes populistes latino-américains, qui mêlent des thèmes de droite et de gauche, constituent des formes de nationalisme. Il est des populismes réactionnaires, voire racistes, mais l’on ne doit négliger ni les réalisations partielles de la démocratie populiste (en Suisse par exemple, à travers le recours au référendum d’initiative populaire), ni le « populisme des politiciens » qu’on peut définir, à la suite de Margaret Canovan, comme l’appel au rassemblement du peuple par-delà les clivages idéologico-politiques.
Les populismes agraires, fondés sur l’idéalisation du peuple-paysan ou sur la stricte défense de ses intérêts, peuvent être liés à une forme de messianisme (comme dans le populisme russe), à une réaction anti-urbaine et anti-étatique (comme dans le radicalisme des fermiers de certains États nord-américains à la fin du XIXe siècle) ou à une variante du nationalisme ethnique, comme en Pologne ou en Roumanie dans l’entre-deux-guerres, ou encore dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (le mouvement « völkisch »).
Quant au populisme culturel, il se manifeste dans la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma, toutes les fois qu’y prédominent des thèmes se référant à la vie des gens ordinaires ou des « petites gens », parfois avec une tonalité patriotique (les « vrais » Français sont les Français « d’en bas »). La sensibilité populiste se confond souvent avec la sensibilité misérabiliste (les « petits » sont les « meilleurs »), et le style populiste avec le style « prolétarien » ou plébéien (l’appel aux « damnés de la terre » contre les « dominants » ou les « exploiteurs »). On doit enfin relever un usage extensif du terme « populisme » pour désigner le « mythe du peuple » dans telle ou telle société moderne, par exemple dans la France d’après la Révolution française.

DB. Vous rappelez dans votre livre que dans sept États membres de l’Union européenne, les partis néopopulistes de droite ont obtenu plus de 10% des suffrages. Comment expliquer la récente vague néopopuliste en Europe ?

PAT. Pour justifier le diagnostic d’une « montée des populismes » en Europe, je rappelle en effet les résultats des élections européennes de 2009 : dans sept États membres de l’Union européenne (Pays-Bas, Belgique, Danemark, Hongrie, Autriche, Bulgarie et Italie), les partis néopopulistes de droite (désextrémisés ou non) ont obtenu plus de 10 % des suffrages. Mais il convient de distinguer clairement deux types de formations néopopulistes de droite en Europe : d’une part, les mouvements et les partis néopopulistes en cours de rupture avec le modèle de la vieille extrême droite, qu’on rencontre en Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, et les autres, qui se concentrent dans les sociétés postcommunistes d’Europe de l’Est, où les mobilisations nationalistes s’accompagnent d’antisémitisme, voire d’antimaçonnisme. On ne saurait expliquer par les mêmes facteurs l’ensemble de ces mobilisations émergentes et de ces succès électoraux. Si, pour aller vite, la crise des vieilles démocraties représentatives (jugées incapables de faire face à la globalisation et à l’immigration de masse, perçue comme des menaces) est le principal facteur de la création d’un espace politique pour les nouveaux populismes de droite, les difficultés rencontrées par la construction de démocraties libérales en Europe de l’Est expliquent largement l’apparition, notamment en Hongrie, de flambées nationalistes et autoritaires de facture classique.

DB. Vous distinguez deux populismes politiques : l’un de droite, à dominante identitaire, qui exagérerait des « menaces » existantes (immigration massive, islamisation…) ; l’autre de gauche, qui s’appuierait sur des craintes fantomatiques (oligarchie financière, capitalisme mondialisé, etc.). N’est-ce pas condamner a priori toute remise en cause du capitalisme que de lui attacher le brassard du « populisme » ?

PAT. J’ai en effet introduit dès la fin des années 1980 la distinction analytique entre populismes protestataires et populismes identitaires, en soulignant le fait que, dans les mouvements populistes observables, les orientations respectivement protestataire et identitaire entrent toujours en composition. Ainsi comprise, cette distinction a permis et permet toujours d’étudier l’évolution des partis ou de mouvements politiques selon l’orientation dominante qu’ils prennent dans des contextes variables. Dans les populismes identitaires, où l’appel au peuple se fixe sur la nation supposée menacée, la contestation du « système » et la dénonciation des élites sont mises au service du grand récit sur l’origine du mal : « l’immigration ». La catégorie de « national-populisme » recouvre ainsi celle de « populisme identitaire ». C’est à gauche qu’on rencontre les formes les plus « pures » des populismes protestataires, où les élites illégitimes dénoncées sont incarnées par la « bourgeoisie », les « classes dominantes » ou les représentants du « grand capital ».
Concernant la critique du nouveau capitalisme, je ne crois pas avoir jamais procédé à un tel amalgame disqualifiant. Je vous rappelle le titre, fort explicite, de mon essai paru en 2001 : Contre le bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande. J’y analysais le discours légitimatoire de la globalisation comme une forme de fatalisme historique, celle que prend la gnose du Progrès lorsqu’elle s’est figée en clichés et en slogans à base de « changement », de « monde meilleur », de « réforme », etc. Mais les moulins à paroles qui brodent à l’infini sur les slogans anticapitalistes m’ont toujours semblé pitoyables, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent être dangereux. Une fois de plus, les anathèmes servent avant tout à nourrir les passions militantes « anti », à renforcer le ressentiment et le désir de vengeance. En outre, au cours des années 2000, j’ai observé, au plan mondial, la formation et la diffusion d’une vision conspirationniste du capitalisme financier, que j’ai étudiée comme un grand récit mythique. Ses usages sont également repérables dans les milieux néo-gauchistes et dans les milieux néo-nationalistes, qui se veulent les uns et autres « révolutionnaires ». L’anti-mondialisation radicale définit le point de jonction des « extrêmes » dits (improprement) de droite et de gauche, et dévoile leur mobile commun le plus profond : la volonté de détruire (« le Système », etc.). La légitimation de l’esprit pogromiste passe désormais par là. On en connaît la version « révolutionnaire » : l’attente frénétique du « Grand Soir » où l’on pendra tous les « pourris » (les « riches »).

DB. De la folie meurtrière d’Anders Breivik à la polémique française sur le port de la burqa, l’islam se trouve au cœur du débat dans nos sociétés européennes. Faut-il y voir de simples « paniques morales » (G. Brustier et J.-Ph. Huelin) fondées sur l’extrapolation islamophobe de faits divers ? Que vous inspirent les « apéros-pinards » du Bloc Identitaire et de Riposte Laïque ?

PAT. Je crois avoir été clair, dans plusieurs de mes livres, sur la question piégée de « l’islamophobie ». Je rappellerai brièvement mon analyse. La thèse de la continuité entre islam et islamisme présuppose que le « véritable islam » est l’islam fondamentaliste, ou « l’islam des origines », comme disent les salafistes. Tel est le postulat des « islamophobes » au sens strict du terme, postulat qu’ils partagent avec les salafistes : les premiers diabolisent globalement l’islam que ces derniers célèbrent les yeux fermés. La position des « islamophobes » ainsi définis doit être distinguée de celle des « islamismophobes » – je désigne par cette expression ceux qui réservent leurs critiques ou leurs rejets aux différentes formes d’islamisme, sans confondre ces dernières avec l’islam. La question est celle de l’essentialisation : ceux qui essentialisent l’islam sont voués à pratiquer face à ce dernier soit la démonisation (cas des « islamophobes » stricto sensu), soit la célébration inconditionnelle (cas des islamistes affirmant « le Coran est notre Constitution » ou « l’Islam est la solution »). La position qui me paraît la plus rationnelle en même temps que la plus raisonnable consiste à désimpliquer en principe islam et islamisme(s), à refuser l’« islamophobie » (au sens strict du terme) tout en s’engageant clairement dans une critique sans complaisance de toutes les formes de l’islamisme. Mais il faut reconnaître que la frontière est parfois difficile à fixer.
Le concept, intéressant et discutable, de « panique morale » est utilisé aujourd’hui dans une intention polémique en tant que méthode de déréalisation des menaces. Le solliciter bruyamment pour déclarer, au nom de la « science » (une sociologie politique plutôt molle), que telle ou telle menace, aussi réelle soit-elle, est injustifiée, et se réduit à une rumeur, une fiction ou un mirage, c’est là une faute intellectuelle. C’est contribuer à la formation de nuages de fumée destinés à endormir les consciences. Méthode d’illusionniste.
Les « apéros-pinards » illustrent une stratégie de provocation visant à faire prendre conscience d’un problème civilisationnel minimisé ou nié par les élites bien-pensantes. À mes yeux, ils ne sont pas plus provocateurs que les prières ostentatoires de rue, et ils présentent l’avantage d’inclure une dimension ironique étrangère aux esprits soumis à la volonté d’Allah. Le rire et la piété ne font pas d’ordinaire bon ménage. A fortiori lorsque la piété se confond avec un épais conformisme communautaire, une forte tendance au fanatisme et un esprit de conquête.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

Quand les Tories ne conservent plus rien…

David Cameron, l’inénarrable Premier britannique qui, s’il avait vécu il y a six siècles nous aurait évité d’avoir à recourir à une petite bergère lorraine pour bouter l’envahisseur du Royaume – il serait certainement rentré chez lui tranquillement par manque de budget militaire – ce bon David donc qui arme lui-même les Goliath qui demain le détruiront, a décidé de privatiser les routes d’Albion. Le raisonnement est imparable : puisque par définition l’Etat, qui est le problème comme chacun sait, ne pouvait pas moralement investir dans lesdites routes, elles sont retournées à une vétusté et à une rareté antérieures à l’invasion de César.

Et certainement l’Etat ne pouvant pas fâcher le lobby des automobilistes en leur imposant des péages – un vol comme tous les impôts, il ne lui reste plus qu’à les brader à des investisseurs privés – privés comme le fond souverain chinois sans doute – qui se chargeront de les rénover et de les multiplier. Comment ? Je vous le donne en mille : en instaurant des péages, qui peut-être seront réglés par l’Etat lui-même à la place des clients.

La tyrannie élective, un modèle français

L’élection présidentielle est, en France, un phénomène tout à fait remarquable. Tous les cinq ans, les citoyens de cette République se choisissent un Chef. Fier d’avoir coupé la tête à son roi, le peuple français désigne un homme (de sexe indéterminé) qui sera :

– le garant de l’intégrité du territoire de la République et le chef des armées, qui pourra conséquemment éradiquer toute vie consciente de la face de la terre;

– le garant de la Constitution, de l’indépendance de la Nation et des traités, notamment européens, qui subsument cette constitution et limitent cette indépendance.

Comme ce n’est assurément pas suffisant, ce personnage d’essence démocratique a en outre la haute main sur le gouvernement, qu’il préside, nomme et révoque. Soucieuse de ne pas confondre les pouvoirs, depuis l’inversion du calendrier électoral, l’application de la Constitution lui assure en outre de détenir une majorité absolue au Parlement, qui rédige les lois. Il peut ainsi mettre son nez partout, de la confection du camembert jusqu’à la vitesse des voitures ou au montant des retraites. Il a charge de réduire le chômage et les diverses fractures sociales. Il doit redonner confiance au pays, inspirer un nouvel élan, veiller sur les arts et les lettres, surveiller la télévision, relancer l’économie. Il peut supprimer le mot “Mademoiselle” des formulaires administratifs et envoyer l’armée garder les plantations de pavot en Afghanistan.

Maître de la vie et souverain de la mort, il régente les destinées individuelles et collectives, peut ainsi mettre fin à l’expérience humaine, juger l’histoire, concevoir les lois.

Une brève analyse de ce qu’est un Président de la République nous permet donc d’affirmer qu’il n’est pas un simple humain, un de ces êtres censément raisonnables dont le caractère manifestement borné interdit qu’il puisse être à la mesure de telles fonctions. Il s’agit d’un dieu, au sens où les Empereurs romains en étaient, à moins que, à l’instar de Moïse ou de Mahomet, la divinité unique lui parle personnellement. Ce dernier phénomène est surtout réservé aux Présidents d’outre-atlantique.

On pourrait croire que les Français sont un peuple curieux et incohérent qui prétend élire ses prophètes et ses dieux. Ce serait ne pas voir la profonde sagesse avec laquelle la France a transformé l’inanité puérile de la démocratie représentative en une véritable religion laïque : on n’a pas vécu mille ans en royauté de droit divin pour rien.

Tous les cinq ans, ce qui se produit n’est donc rien moins qu’une grande cérémonie religieuse, où, tels de nouveaux psaumes, les programmes et les promesses n’ont d’autre fonction que de célébrer les vertus du Pouvoir. Au fond, peu importe quelle personne incarnera la fonction royale et sacrée de Président, comme dans l’Eglise romaine n’importe quel prêtre peut célébrer la messe. Tel un nouveau Christ, De Gaulle-Mitterrand est toujours vivant. Le Roi a deux corps. Participant à cette cérémonie, tous les Français doivent communier dans la célébration du Pouvoir suprême, centralisé et laïc, autant dire n’admettant plus d’autre sacralité que lui-même. Ce qui compte, c’est qu’ils lui remettent les clefs de leur destin, qu’ils lui confient leur culture, leur santé, leur liberté et, bien sûr, leur chère prospérité économique. Peu importe que les Français votent pour Le Pen ou pour Hollande, qu’ils adhèrent stupidement ou qu’ils protestent hargneusement : ce qui importe, c’est qu’ils reconnaissent la légitimité d’un Pouvoir au regard duquel l’absolutisme d’un Louis XIV n’est qu’une risible bagatelle. Ce qui compte, c’est que, mettant dans l’urne son petit bulletin, le citoyen reconnaisse l’incontestable supériorité du nouveau sacré sur l’ancien. Et si l’on peut croire que Jéovah créa tout, on sait que le Président peut tout détruire.

Voilà donc pourquoi il faut culpabiliser les abstentionnistes. Ces nouveaux hérétiques, sur lesquels il convient de verser la poix chaude de la vindicte médiatique, mettent en péril l’ordre social républicain fondé sur l’adoration du Pouvoir. Qu’ils songent un peu à tous ces martyrs qui sont morts pour la démocratie, et qu’ils méditent ceci, que leur attitude renforcera les forces du mal, tapies à l’extrême-droite, prêtes à fondre sur la Ve République pour en faire une tyrannie, ce qu’assurément elle n’est pas, puisque le tyran y est élu.

« Clichy-Montfermeil, c’est la France ! »

Le 17 octobre, le Président de la République avait organisé un déjeuner pour parler des banlieues. Parmi les invités figuraient Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe, Christophe Guilluy, géographe, et moi-même, démographe, ainsi que plusieurs personnes ou proches de l’Institut Montaigne. Gilles Kepel, flanqué à sa gauche de Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, et à sa droite de Claude Bébéar, le fondateur de l’Institut Montaigne, faisait face au Président, lequel était encadré par les ministres de l’Intérieur et de la Ville, deux conseillers et le préfet de Seine-Saint-Denis. La discussion tourna autour du rapport que Gilles Kepel venait de diriger pour l’Institut Montaigne, Les banlieues de la République[1. Ce rapport de l’Institut Montaigne a été repris dans un livre : Banlieue de la République, Société, Politique et Religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Gallimard, 2012 ; Gilles Kepel a simultanément publié un essai qui propose une interprétation de son enquête : Quatre-vingt-treize, Gallimard, 2012.].

Pour Gilles Kepel, l’avenir de la France se joue en Seine-Saint-Denis et tout particulièrement à Clichy-sous-Bois-Montfermeil. Selon lui, du fait de l’immigration qui s’y est concentrée depuis quelques décennies, la Seine-Saint-Denis possède un potentiel considérable qu’il faut mettre en valeur : cela suppose d’y investir massivement dans l’éducation et la formation, afin de mettre la main-d’œuvre potentielle à la hauteur de la technologie et des emplois tertiaires d’aujourd’hui. La radicalisation religieuse qu’il observe dans ces territoires tiendrait à la désaffection de la République qui n’a pas tenu sa promesse de citoyenneté. Cette thèse, comme tout travail de recherche, mériterait discussion. Le Président ayant déclaré que la parole était libre, elle fut l’objet de quelques critiques du géographe Christophe Guilluy, bon connaisseur des banlieues, et de moi-même, qui travaille sur les questions d’immigration.
Dans l’épilogue de Quatre-Vingt-Treize, ouvrage au titre hugolien, Kepel relate la cruelle mésaventure qui fut la sienne lors de ce déjeuner. Il se plaint d’avoir été humilié en public, devant le Président de la République lui-même. Ayant été le témoin de la scène, il m’a paru utile de compléter ce compte-rendu avec quelques précisions de première main.

Ce jour-là, Kepel arrive confiant à l’Élysée. Il se fait une joie de dévoiler longuement son rapport et ses recommandations à un Président attentif qu’aucun intrus ne distraira de son exercice d’admiration et compte bien le convaincre de suivre ses précieux conseils d’homme de terrain. Quelle n’est pas sa surprise de constater qu’un parfait inconnu et moi-même sommes de la partie. Personne ne lui a parlé de débattre avec une « démographe » et un géographe inconnu de ses services dont il dresse le portrait ainsi : « Ni mes commensaux immédiats ni moi-même ne connaissons le patronyme de ce quadragénaire hâve en col ouvert, au verbe et au front hauts, que le Président tutoie, appelle par son prénom, et dont il semble faire grand cas : il a omis de se présenter, et je ne l’identifierai qu’en épluchant le surlendemain la liste des invités. Piochant son dernier livre à la bibliothèque de Sciences-Po, je comprendrai après coup pourquoi il a pratiqué sans discontinuer, avec l’aide prévisible de Mme Tribalat, un tacle aussi rugueux contre l’auteur du rapport : arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université, tous deux cherchent à s’emparer devant la tribune présidentielle du ballon de la question sociale pour éliminer la banlieue du jeu politique. [access capability= »lire_inedits »]

On l’aura compris, ce Christophe Guilluy n’aurait jamais dû se trouver là mais, puisqu’il l’était, la moindre des choses aurait été de se présenter humblement à l’invité prestigieux placé en face du Président de la République. Gilles Kepel est très à cheval sur l’étiquette, plus encore que le protocole de l’Élysée. Non seulement Christophe Guilluy aurait dû se présenter mais, informé de la présence de Gilles Kepel, il aurait dû venir en costume-cravate, apprécier tranquillement la nourriture et les bons vins, se taire et écouter sagement Gilles Kepel.

Ces lignes m’ont remis en mémoire le bref échange que j’ai eu avec Gilles Kepel quelques semaines après ce déjeuner gâché par Guilluy et moi-même. Cela se passait le 28 novembre 2011, au sortir de l’enregistrement de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture. Comme je faisais compliment à Kepel de sa stratégie d’occupation de l’antenne, il m’expliqua qu’il était bien naturel qu’il ait eu la vedette, puisque c’était lui, et pas moi, qui venait de produire un rapport de « un million de signes » ! Par ailleurs, avant l’émission, j’avais mentionné le nom de Christophe Guilluy, qu’il m’avait déclaré ne pas aimer − tout en reconnaissant ne pas le connaître ni avoir jamais lu aucun de ses livres. Je cherchai à en savoir un peu plus: quel grief pouvait-il avoir contre quelqu’un qu’il ne connaissait pas et n’avait pas lu ? La réponse était simple : ce Guilluy n’aurait pas dû être invité à l’Élysée et, qui plus est, se croire autorisé à parler. Bien entendu, lorsqu’il évoque ce déjeuner devant des tiers, Kepel étend cet aimable commentaire à ma modeste personne.
Donc le 28 novembre 2011, Kepel n’a pas encore trouvé le courage d’aller « piocher » à la bibliothèque de Sciences-Po le dernier livre de l’inconnu « en col ouvert » de l’Élysée. À cette date, selon toute vraisemblance, la rédaction de l’épilogue est déjà bouclée ou du moins très avancée. En vrai scientifique qu’il est, et parce qu’il lui faut bien étayer ses accusations de dernière minute, il s’infligera ce pénible passage à la bibliothèque de Sciences-Po − peut-être lui a-t-il suffit de lire la « quatrième de couverture » : ce serait déjà méritoire.

Lors de Répliques, Kepel s’en était également pris à Christopher Caldwell, chercheur et journaliste américain qui venait de publier un livre sur « l’islam d’Europe » dont j’avais rédigé la préface[2. Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, éditions du Toucan, 2011.]. Comme Gilles Kepel reconnaissait bien volontiers n’avoir pas non plus lu ce livre, il s’était contenté d’épingler Caldwell comme « néo-conservateur » – ce qui en France vous dispense d’en dire plus. Cela ne l’empêche pas d’avoir sur cet ouvrage un avis autorisé qu’il livre à la page 277 de Quatre-Vingt-Treize, dans une note probablement complétée à la hâte lors de la relecture des épreuves : il y mentionne « l’essai plein d’antipathie […] qui s’inscrit dans la filiation de la polémique identitaire » publié par « le journaliste néo-conservateur Christopher Caldwell ». Fermez le ban.

Mais revenons à cet instructif épilogue, grâce auquel j’ai appris que je faisais désormais partie des « adversaires » auxquels Kepel réserve ses qualificatifs les plus venimeux, ce qui a l’avantage de dispenser de toute critique argumentée. Me voilà donc, avec Christophe Guilluy, classée parmi les « identitaires » qu’il taille en pièces dans son livre. Pour mieux se faire comprendre, Gilles Kepel file la métaphore footballistique. Nous ne sommes même pas les Zidane de la « pensée identitaire », mais de simples arrières latéraux, des bœufs qui empêchent les Zidane de la haute pensée dans son genre de mettre le ballon au fond du filet « devant la tribune présidentielle ». Malgré tout, il ne nous situe pas très bien, ni l’un ni l’autre − c’est bien normal compte tenu de l’agenda d’un homme de son importance qui a accompagné le Président dans ses voyages dans le monde arabe, ce qu’il ne manque pas d’expliquer en détails dans cet épilogue. Il nous déclare donc « arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université ». Il se trouve qu’aucun de nous deux n’enseigne à l’Université. Mais ce que le lecteur doit garder à l’esprit, c’est que nous infectons, ne serait-ce qu’indirectement, l’Université de nos théories identitaires.

Rien n’est épargné à Kepel durant ce déjeuner élyséen. Autre sujet d’agacement, le Président appelle Christophe Guilluy par son prénom et le tutoie (ce qui est faux), alors que lui-même, pendant la brève allocution qui a ouvert la discussion, n’a été « ni nommé ni regardé ». Il me semble que, sur ce deuxième point, Kepel se trompe, mais peut-être voulait-il dire que le Président ne l’avait pas regardé avec toute l’admiration qui lui était due. Nicolas Sarkozy eût-il conclu ses quelques mots de bienvenue par un sonore « Allez, Gilles, dis-nous ce que tu sais sur la banlieue ! » que Quatre-Vingt-Treize aurait eu dix pages de moins. Il suffit d’avoir parlé une fois dans sa vie à un journaliste politique pour savoir à quel point Nicolas Sarkozy appelle facilement ses interlocuteurs par leur prénom. Moi-même j’y ai eu droit lors du déjeuner, en alternance avec « Madame Tribalat » − lorsque mes propos lui déplaisaient.
Que fait Gilles Kepel pendant que les deux clandestins de la pensée encombrent la conversation de leurs futilités, notamment lorsque « la démographe prend longuement la parole » ? Pour échapper à ce « flux verbal », il consulte son Blackberry et lit les messages de sa compagne, qui lui demande les dernières nouvelles au sujet de l’accouchement de Carla Bruni, sujet qui passionne alors le Tout-Paris. Pour qu’il soit réduit à pareille extrémité, il faut que les intrus volent bas.

Sur le fond, le 2 février, lors d’un colloque au Sénat, il me sera donné d’apprendre, de la bouche même de l’intéressé, ce qu’il a retenu de nos travaux, à Christophe Guilluy et moi-même – peut-être n’a-t-il pas trouvé tous nos ouvrages à la bibliothèque de Sciences-Po ? D’après lui, nous prétendons que le vrai problème de la France ne se situe pas dans les banlieues, mais dans le rural profond et que seuls les « Gaulois » sont les victimes du malheur social. Faut-il que ce déjeuner lui soit resté sur l’estomac pour qu’il trouve le temps, dans les vingt minutes qui lui sont imparties ce jour-là, de parler, à nouveau, sans les nommer, de sa démographe et de son géographe préférés !
Dans son épilogue, il relate encore, de façon très personnelle, quelques passages de la conversation : « Surgit très vite une polémique dont Mme Tribalat lance la charge, statistiques à l’appui : la pauvreté dans la France d’aujourd’hui ne se trouve pas d’abord dans les banlieues contrastées des métropoles, mais dans les petites villes périphériques et le monde semi-rural et rural. » La mémoire de Kepel le trahit-elle ? En tout cas, cette version est absolument fausse. La polémique démarre lorsque Gilles Kepel souligne fièrement que c’est en toute connaissance de cause que Clichy Montfermeil, « c’est la France même ». Christophe Guilluy et moi-même récusons ce discours caractéristique des cadres et professions supérieures des grandes agglomérations, car il ne peut qu’enrager les catégories populaires d’origine française, qui vivent effectivement plutôt ailleurs et ne se trouvent guère mieux loties que bien des enfants d’immigrés. Nous pensons, effectivement, qu’il n’est pas juste de laisser croire que les catégories populaires se limitent aux populations « des quartiers » comme on dit maintenant.

Dans cet épilogue, Gilles Kepel fait preuve de l’élégance et de la décence propres aux âmes d’élite, celles que l’on reconnaît à leur talent pour narrer petites péripéties et grandes blessures d’amour-propre, et non au fait que leur col soit ouvert ou fermé par une cravate. Il faut aussi saluer son courage. Malgré les rebuffades et humiliations subies ce jour-là, Gilles Kepel a su trouver un instant pour demander et obtenir une faveur du Président : organiser une grande exposition sur la Libye d’aujourd’hui. On se réjouit de pouvoir bientôt la découvrir.[/access]

 

Y’a (pas) bon awards

Selon leur instigatrice Rokhaya Diallo, « les Y’a bon Awards ont pour mission de débusquer des propos racistes tenus par des gens qui ne sont pas ouvertement racistes, le racisme invisible et toléré ». Des Césars du racisme, en somme, décernés par un jury d’arbitres des élégances, qui traquent la bête immonde partout où elle peut se nicher, c’est-à-dire dès que s’esquisse le début d’embryon de doute à propos de l’immigration ou de l’islam.

Lundi, en pleine affaire de Montauban et de Toulouse, alors que la quasi-totalité des candidats à la présidentielle suspendaient leur campagne, l’association de Mlle Diallo, Les Indivisibles, festoyait à Paris en épinglant son lot de boucs émissaires médiatiques.

Pêle-mêle, l’UMP, nos confrères Christophe Barbier, Sylvie-Pierre Brossolette ou encore Caroline Fourest se sont vus fustigés pour incarner cette France frileuse, islamophobe et raciste qui fleure bon l’AOF et l’AEF d’antan. On regrettera que Florence Aubenas, ex otage en Iraq, ait participé à ce quarteron d’ « antiracistes » le couteau entre les dents et n’ait pas tiqué, par une solidarité élémentaire, lorsque ses confrères journalistes (qui s’étaient massivement mobilisés pour sa libération) ont été désignés par la vindicte y’a bonesque.

On reviendra bientôt plus avant sur le fond des arguments « indivisibles » mais, outre l’absence de diversité des lauréats (le raciste n’étant, par définition, que blanc et « souchien », selon le mot fleuri de Houria Bouteldja), nous ne soulignerons jamais assez la décence des Indivisibles, qui ont cru bon de maintenir leur petite sauterie alors qu’un forcené salafiste terrorisait la région toulousaine. Vous me direz, on est toujours le « raciste » de quelqu’un d’autre…

Toulouse : ceux qui auraient dû se taire

Disons-le d’emblée, je n’aurais pas assez de place ici pour stigmatiser, oui c’est le verbe approprié, tous ceux qui ont jugé utile de conclure avant de savoir après les assassinats de Toulouse et Montauban – et avant qu’on identifie le « présumé coupable ». Mais quelques monstruosités ont été dites, notamment par plusieurs candidats à la présidentielle. Rembobinons et écoutons.

A tout seigneur tout honneur. François Bayrou avait jugé utile de maintenir lundi soir son meeting de Grenoble. Et pour cause : dans la foulée de l’expertologue Dominique Reynié, il avait cerné le coupable bien avant la police. « Je crois que ce type de folie s’enracine dans l’état d’une société et dans la société française, ce type d’atteintes, d’actes se multiplient [..]. Il y a un degré de violence et de stigmatisation dans la société française qui est en train de grandir, c’est inacceptable »
Suivez son regard. Vous ne voyez pas vers où il mène ? Le candidat Modem vous donne des indices supplémentaires : « Les hommes publics ont le devoir de veiller à ce que les tensions, les passions, les haines ne soient pas à chaque instant entretenues. Le fait de montrer du doigt les uns et les autres en fonction de leur origine, c’est faire flamber les passions et on le fait parce que dans ce feu-là, il y a des voix à prendre ».
Vous en voulez encore, du Bayrou ? En voilà : « On lance des sujets dans le débat, on prononce des mots qui roulent comme une avalanche et parfois tombent sur des fous. Nous ne savons rien sur celui qui a perpétré cette tuerie, mais nous sentons bien que cela n’est pas sans lien avec une certaine évolution de la France ». Bref, ce soir-là à Toulouse, Bayrou n’a incriminé nommément aucun de ses concurrents mais pour lui, deux seules pistes étaient envisageables : soit l’assassin habite à l’Elysée, soit elle a les cheveux blonds…

Ces propos incendiaires, et très peu prémonitoires, François Hollande aurait pu les dénoncer dès le lendemain matin chez Jean-Jacques Bourdin, dont il était l’invité sur RMC et BFM. Hélas c’est exactement le contraire qu’il crût bon de faire. Invité par Bourdin à commenter les accusations de Bayrou, Hollande se met illico sur la même longueur d’onde hasardeuse: « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent, ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire », nous dit très pompeusement le candidat PS, avant, lui aussi de jeter un regard appuyé vers l’hôte actuel de l’Elysée : « Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. Ni le vocabulaire, ni la vulgarité, ni la facilité, ni je ne sais quelle simplification ».

Jean-Luc Mélenchon, lui non plus, n’a pas perdu cette occasion de se taire. Voilà ce qu’il a dit ce même lundi, d’après le compte-rendu publié par l’Humanité.fr (d’où l’expression un rien absconse de « porteur du programme partagé » pour qualifier Mélenchon) : « Cette violence, personne ne pouvait l’imaginer en France. C’est un grand changement, il faut réfléchir et trouver les moyens de répliquer ». Le porteur du programme partagé a redit que « chacun doit dorénavant faire attention à ses citations ». Il garde « en travers de la gorge » d’avoir entendu dans la bouche de Jean-Marie Le Pen « les mots d’un odieux collaborationniste », Robert Brasillach. L’ex-président du FN avait cité cet écrivain mort fusillé pour collaboration à la mi-février à Lille.

Et n’allez pas croire que mes confrès de l’Huma ont surinterprété les propos de leur candidat: le même lundi, vers 19h, on exultait sur le compte twitter officiel de JLM : « Brasillach est servi »

Le plus incroyable, dans cette histoire, est que le même Jean-Luc Mélenchon appelle ce matin à « lutter contre les assimilations et contre les stigmatisations haineuses ». Parole d’orfèvre…

Enfin ce recueil d’avis d’experts serait incomplet sans un bref détour par Marine Le Pen. Certes, MLP n’a pas, elle, tiré de conclusions hâtives avant même l’interpellation du tueur présumé. Mais elle n’a pu s’empêcher d’en faire immédiatement après, en estimant que ces assassinats auraient pu être évités si pendant cinq ans Nicolas Sarkozy n’avait pas sous-estimé la menace islamiste. Quand on tient un coupable idéal, on ne lâche pas comme ça…

Catherine Ashton : la femme qui rit dans les cimetières

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Catherine Ashton.
Catherine Ashton.

Quand l’Europe n’a rien à dire, elle envoie Catherine Ashton le dire à sa place. C’est son job. On la paie pour ça – et même très bien : elle occupe l’emploi politique le mieux rémunéré au monde. Ne chipotons pas sur les 360 000 euros annuels qu’elle perçoit. C’est peut-être plus que les indemnités d’un Nicolas Sarkozy, d’une Angela Merkel ou d’un Barack Obama, mais elle le vaut bien : la baronne travailliste a été nommée, en 2009, Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, autrement dit chef de la diplomatie européenne.

Catherine Ashton se retrouve donc depuis quatre ans être cheftaine d’un truc qui n’existe pas. Autant le reconnaître : elle y excelle. Sa capacité instinctive à viser à côté de la plaque force le respect. Son zèle à être absente de tous les grands dossiers géostratégiques relève de la prouesse. Quant aux questions de sécurité et de défense, son incompétence est unanimement saluée.

Ne noircissons toutefois pas le tableau : Catherine Ashton représente, à elle seule, une grande victoire du féminisme. Elle réalise la prophétie que Françoise Giroud formulait il y a trente ans dans Le Monde : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente[1. Détournement de l’assertion de Sacha Guitry, suivant laquelle « la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, chauve, elle trouvera ça distingué ».]. » Catherine Ashton est comme un aboutissement.

Cependant, le grand malheur n’est pas que la Haute représentante soit incompétente, mais dotée de la parole. C’est que Madame parle, cause, bavarde. Elle s’exprime. Jamais à bon escient. La boucler est pourtant le b.a.-ba du métier de diplomate : « A diplomat, cancanait le sénateur américain Frederick Sawyer dans les années 1880, is a person who thinks twice before he says nothing » (Un diplomate est une personne qui réfléchit deux fois avant de ne rien dire). Bref, Catherine Ashton ne maîtrise pas ce que les Grecs avaient quasi-divinisé : le kaïros, le moment opportun, le right time.

Elle vient de nous en apporter une nouvelle fois la preuve. Lundi, elle a rendu un bien curieux hommage aux victimes de l’école Ozar Hatorah : « Quand nous pensons à ce qui s’est passé aujourd’hui à Toulouse, quand nous nous souvenons de ce qui s’est passé en Norvège il y a un an, quand nous savons ce qui se passe en Syrie, quand nous voyons ce qui se passe à Gaza et dans différentes parties du monde, nous pensons aux jeunes et aux enfants qui perdent leur vie… » Elle poursuit par un hommage aux victimes du terrible accident de car en Suisse ainsi qu’aux jeunes Palestiniens qui « contre toute attente, continuent à apprendre, à travailler, à rêver et aspirent à un meilleur avenir ».

Les autorités israéliennes ont aussitôt réagi – qu’est-ce qu’ils sont susceptibles, ces gens-là ! La Haute représentante en a pris acte. Elle a fait modifier, sur son site, son texte, rajoutant Sderot à Gaza, tout en dépêchant son porte-parole pour dire que jamais elle n’avait osé établir le moindre parallèle entre « les circonstances de l’attaque de Toulouse et la situation à Gaza ». La baronne Ashton essaie de se raccrocher aux branches comme elle peut. Mais elle a parlé. Et son propos fut odieux.

Odieux, parce qu’il est des moments où la simple humanité consiste à respecter la douleur des familles et le deuil d’un pays. Et respecter cette douleur et ce deuil, c’est d’abord en accepter la singularité : les trois enfants et le professeur morts à Toulouse n’ont pas été tués par accident. Le « tueur au scooter » les a abattus délibérément, ni par hasard ni parce qu’ils se trouvaient à portée de tir, mais parce qu’ils étaient juifs. On appelle ça de l’antisémitisme. Quelqu’un peut-il informer Mme Ashton qu’ils ne sont pas morts d’un gros rhume ?

C’est une manifestation abjecte d’antisémitisme qui s’est produite à Toulouse. L’une des plus hautes responsables européennes s’en moque comme de sa première voiture de fonction, jusqu’à en diluer le caractère spécifique parmi une série d’événements tout aussi tragiques, mais d’une autre nature. L’antisémitisme n’est plus, selon Mme Ashton, qu’une libre variation de la mortalité humaine. Elle invente une catégorie : « les jeunes et les enfants qui perdent la vie » pour dissimuler l’antisémitisme opérant à Toulouse et, au final, le banaliser. Ses contempteurs reprochaient indûment à Raymond Poincaré de rire dans les cimetières, Catherine Ashton, elle, s’y fend la poire.

Mais pourquoi la Haute représentante établit-elle un parallèle entre Gaza et Toulouse ? Quelles sont les arrière-pensées de Mme Ashton – terme impropre au demeurant, puisqu’il suggère l’impossible : qu’elle ait seulement une pensée… Où veut-elle en venir en établissant des parallèles fâcheux ? Veut-elle insinuer que les élèves assassinés à Toulouse n’ont eu, après tout, que ce qu’ils méritaient ? Parce qu’Israël. Parce que Gaza.

Est-ce désormais une précaution oratoire d’évoquer la situation palestinienne chaque fois qu’un acte antisémite se produit ? Pour faire bonne mesure. Pour rétablir l’équité. Pour que les juifs ne soient plus les seuls à être, selon l’expression d’Alain Finkielkraut, les « rois du malheur ».

Mais faut-il aller, lorsqu’on parle d’enfants juifs morts parce qu’ils étaient juifs, à faire la laudatio de la jeunesse palestinienne. Il y a quelque chose d’incongru et de scandaleux même dans les propos de Catherine Ashton.

Faut-il réclamer, pour autant, la démission de la chef de la diplomatie européenne ? Et pourquoi pas lancer une pétition, pendant qu’on y est ! On a confié la politique étrangère de l’Union, c’est-à-dire d’une puissance qui aurait, si elle en avait la volonté, son rôle à jouer au Proche Orient et dans l’ensemble méditerranéen, à la femme la plus incompétente et la plus gauche de sa génération. Ce n’est pas un hasard, mais un aveu : nos Etats ne tiennent tout bonnement pas à ce que l’Union dispose d’une diplomatie. Avec Catherine Ashton, nous sommes assurés de ne point en avoir.

Toulouse : Dominique Reynié a identifié les coupables

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Jusqu’à présent, Dominique Reynié, professeur à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’Innovation Politique (le think tank de l’UMP) et penseur emblématique du social-libéralisme européiste, de la révolution multiculturelle et de la mondialisation heureuse réunies m’inspirait surtout de l’amusement. L’homme nous distrayait d’ailleurs souvent : depuis 2005, c’est un habitué des émissions politiques et des chaines d’infos où il dénonce inlassablement les classes dangereuses et les partis qui flattent leurs instincts les plus vils. La télé étant bonne fille, jamais elle ne lui a chipoté son statut d’expert, voire d’oracle, quand bien même aucune de ses prédictions apocalyptiques en cas de victoire du non au référendum sur le TCE ne s’est concrétisée. Je suis expert, voyez mes ailes.

Depuis hier soir, mes ricanements qui accueillent chacune des interventions pontifiantes du Professeur Reynié se sont teintés d’un léger dégoût et d’une furieuse envie de casser ma télé.

Car alors que toute la classe politique (à l’exception peu glorieuse de François Bayrou) s’est à juste titre repliée dans un silence à la hauteur du deuil que vit la France, Dominique Reynié,lui, parle, et partout. Et pourquoi parle-t-il partout ? Eh bien parce que contrairement aux centaines de policiers dépêchés sur place par Claude Guéant, Dominique Reynié n’a pas besoin d’enquêter pour retrouver le tueur : il connaît le coupable des ces trois séries de crimes horribles.

Le coupable pardi c’est le populisme, auquel il vient justement de consacrer un ouvrage très documenté, mais qui se lit sans difficulté, Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19, 50 € seulement.

« Le ton de la campagne ne pourra pas être le même », décrète notre expert au micro de l’Agence Reuters (il tiendra ensuite le même discours quasiment mot pout mot chez Yves Calvi sur France 5) « La campagne a été dominée par un ton extrêmement agressif et une rhétorique populiste très présente. Cette rhétorique va devoir cesser. Il va y avoir une demande d’apaisement. »

Vous n’avez pas bien compris où le prof voulait en venir ? Ah, c’est sans doute que vous n’avez pas encore acheté son excellent livre Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19,50 € seulement. Pas chien, l’auteur vous met gracieusement les points sur les i : « On est dans une pathologie meurtrière liée à des fantasmes sur l’immigration et sur l’antisémitisme, qui sont alimentés un peu par tout le monde ». Mais dites-nous, cher professeur, c’est qui très exactement « tout ce monde » ? La réponse de Reynié est presque claire : »Entre les grandes controverses sur le multiculturalisme, les sorties délirantes sur le pouvoir de la finance ou l’ennemi sans visage ou ‘je suis le bruit, la fureur et le fracas’, je renvoie tout le monde dos-à-dos ». En clair, si vraiment vous êtes bouché et/ou extrémiste : pour Reynié, qui fait du Coluche, tous sont également coupables, mais Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont nettement plus coupables que les autres.

Si c’est vrai, qu’attend-on pour emprisonner ces deux-là pour complicité de d’assassinat? Qu’attend-on aussi pour ramener à la raison le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, qui a déclaré, très très énervé, à l’issue d’une réunion des représentants des communautés juive et musulmane autour de Nicolas Sarkozy à l’Elysée : « Il n’y a absolument rien à voir entre le climat, que l’on peut considérer comme délétère si l’on veut, et la monstruosité d’un tel acte, il n’y a aucune comparaison à faire (…) L’homme qui a tiré une gosse par les cheveux pour lui loger une balle dans la tête ne l’a pas fait parce qu’il a entendu telle ou telle remarque au sujet de l’abattage rituel. Il faut arrêter de faire la liaison entre les deux événements »

Si Dominique Reynié est un expert, alors on doit en déduire que Richard Prasquier est un ignorant qui raconte n’importe quoi. Ah si seulement il avait, avant de parler, lu Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19, 50 € seulement.

Sans toit ni loi ni moi, mais avec wifi !

Les participants au festival culturel américain SXSW, qui se tenait jusqu’au 18 mars au Texas, ont pu se connecter à internet via des bornes Wi-Fi installées sur des SDF qui ont été rémunérés pour leur service. Etonnant non ?

L’opération, baptisée Homeless Hotspots, a été lancée par une agence de publicité britannique en collaboration avec une association d’aide aux sans-abris. Concrètement, le SDF porte un tee-shirt proclamant : « Je suis (PRENOM[1. Prénom, ou John, ou Paul, ou George ou Ringo, par exemple.]), un point d’accès 4G », ainsi qu’un émetteur de réseau internet de quatrième génération. L’utilisateur souhaitant se connecter à internet, via son téléphone, sa tablette ou son portable, n’a qu’à ensuite envoyer un texto avec le prénom en question à un numéro spécialement mis en place. Il pourra ensuite se connecter en échange d’un don du montant qu’il souhaite. L’argent sera ensuite reversé à l’association partenaire, Front Steps. Au total, 13 SDF ont ainsi été « équipés ».

Même si l’époque n’a pas besoin de nous pour inventer de telles monstruosités, autorisons-nous quelques suggestions pour aller plus loin. Le SDF « hotspots » n’est évidemment qu’un premier pas. Astucieusement équipé d’une batterie attachée dans le dos et d’une ampoule sur la casquette, le SDF ne peut-il pas se transformer en très utile lampadaire ? Quatre sans logis pourraient bien, également, à force d’un peu d’entraînement à la souplesse, faire des abris-bus très commodes. Il y a là un potentiel assurément très sous-exploité… Et je ne parle pas des plaques d’égout, des grilles d’ascenseurs, des cages de zoos, et tutti quanti.

Les malotrus qui se sont permis de trouver amusant le subterfuge n’iront pas au Paradis 2.0…

L’ogre européen

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Le paradoxe avec l’Europe telle qu’elle se construit, c’est qu’elle séduit les grands partis politiques, les médias et la bureaucratie, mais laisse plus ou moins perplexe le bon peuple. Taux d’approbation moyen en Europe pour les élites (ou prétendues telles) : 90% contre 45% pour les citoyens ordinaires.

Une question se pose alors : l’engouement des « élites » pour un rapprochement accru avec l’U.E. se nourrirait-il moins d’une recherche passionnée de l’intérêt commun que des avantages personnels qu’elles en tirent ? Le prix Nobel de l’économie James Buchanan dans sa théorie des choix publics -l’action collective ne serait, selon lui, rien d’autre que le fait de choix individuels- corroborerait cette hypothèse.

En suivant cette piste, nous accédons aux études comparatives des salaires des responsables de la Commission européenne réalisées par Roland Vaubel, professeur à l’université de Mannheim. Les chiffres, là, ne trompent pas : pour un haut fonctionnaire ou un homme politique, c’est un cadeau du ciel d’être engagé à Bruxelles, a déclaré Vaubel à Zurich devant le Liberales Institut après avoir comparé les salaires des fonctionnaires européens à ce qu’ils seraient s’ils étaient restés dans leur pays.

L’ogre administratif et politique européen est doté d’un solide appétit : la démocratie y laisse des plumes et bien malin serait celui qui pourrait affirmer que le citoyen y gagne plus qu’il n’y perd…..

Les « apéros-pinards » ? Pas plus provocateurs que les prières de rue

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À l’occasion de la sortie de son dernier essai, Le nouveau national-populisme (CNRS Éditions, janvier 2012), l’éminent historien des idées, politologue et philosophe politique Pierre-André Taguieff a accepté de répondre à mes questions.

DB. Avant d’aller plus loin, je vous propose de nous accorder sur la définition du « populisme ». Mise à toutes les sauces, cette notion semble rejoindre la catégorie d’ « extrême droite » dans son usage disqualifiant. Vous commencez par rejeter cette « catégorie floue » qu’est « l’extrême droite », tant prisée par la classe médiatique. Le « populiste », comme le « facho » ou le « réac », n’est-ce pas toujours l’Autre ?

PAT. C’est ainsi en effet que le mot « populiste » est employé, d’une façon strictement et paresseusement polémique, dans le discours médiatique contemporain. Depuis le début des années 1990, le mot fonctionne comme une étiquette disqualifiante, voire comme une insulte. On suppose que le « populiste » incarne par nature une « menace » pesant sur « la démocratie ». C’est là le résultat d’une série de contresens et de mésinterprétations, dont les « terribles simplificateurs » qui sévissent dans le monde médiatique sont les principaux responsables. La facilité consiste à substituer le mot « populisme » à l’expression « extrême droite », en croyant pouvoir en définir le contenu idéologique par un certain nombre de traits. Et l’on remet ainsi en marche la vieille machine « antifasciste », avec ses pieux slogans et ses formules creuses. Des mercenaires idéologiques se sont spécialisés dans l’opération. Ce discours de combat commémoratif, qui oscille entre l’imprécation et la délation, n’est qu’une méthode de délégitimation de l’adversaire politique dont les effets sont à peu près nuls. Sa seule fonction est d’entretenir la flamme contre l’ennemi diabolique censé rôder dans certains esprits, d’alimenter les passions militantes face à l’ennemi absolu, absolument haïssable, inévitablement situé à « l’extrême droite » ou dans l’espace indéterminé de la « droite extrême ». Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, il tend à prendre la place d’analyses fines et éclairantes de l’évolution politique contemporaine.
Depuis 1983-84, lorsque j’ai introduit l’expression de « national-populisme » pour catégoriser le phénomène Le Pen, qui ne me semblait pas illustrer un simple avatar du néo-fascisme, j’observe avec lassitude que la plupart des journalistes et des observateurs politiques continuent d’utiliser l’étiquette « extrême droite » ou « extrémisme de droite », catégorie fourre-tout qui ressemble depuis longtemps à un canard sans tête. Sa fonction n’est pas de conceptualiser son objet, mais de diaboliser une cible. La fausse symétrie avec l’expression « extrême gauche » se marque précisément à ceci que cette dernière ne diabolise pas ceux auxquels on l’applique – en dépit des massacres de masse commis au XXe siècle par les régimes communistes. L’expression « extrême droite », longtemps employée comme simple équivalent de « fascisme » ou de « néo-fascisme », est un héritage des écrits polémiques et pamphlétaires « antifascistes » où sa signification devenue courante a été fixée dans l’entre-deux-guerres. En l’employant, les milieux antifascistes visaient à stigmatiser les mouvements nationalistes autoritaires qui, assimilés au fascisme italien ou au nazisme, ont été baptisés « fascistes », sans faire de détails. D’où la quasi synonymie de « fascisme » et « extrême droite ». En France, la grosse catégorie polémique de « fascisme », telle qu’elle était utilisée par la gauche (les communistes en particulier), n’avait guère d’autre contenu idéologique qu’un anticommunisme inconditionnel. Les antifascistes reconnaissaient principalement les « fascistes » à leur anticommunisme fanatique, plutôt qu’à leur rejet méprisant de la démocratie libérale/pluraliste. C’est que les antifascistes communistes partageaient avec leurs ennemis désignés ce rejet méprisant de la démocratie « bourgeoise » : le révolutionnaires rouges et noirs communiaient dans l’antibourgeoisisme et l’antilibéralisme. Cette caractéristique (l’anticommunisme) s’est transformée en trait définitionnel de « l’extrême droite », dans un contexte où, en France, se multipliaient les ligues opposées aux partis de gauche, puis au Front populaire. Et, dans la période post-nazie, cette définition strictement polémique et conjoncturelle de « l’extrême droite » a été transformée en une catégorie de l’analyse politique académique, utilisée par les historiens, les politistes et les sociologues, suivis bien sûr par les journalistes. Force d’inertie du vocabulaire.
Or, ce qui frappe tout observateur sérieux des nouveaux populismes européens, c’est la quasi disparition dans leur discours, sauf dans certains pays de l’Est, de la thématique anticommuniste. C’est l’antimondialisme qui semble l’avoir remplacée. Un antimondialisme, avec son accompagnement anti-européiste, où la dénonciation hyperbolique du capitalisme ou de la finance est centrale. Cette transformation modifie profondément le tableau. Car les principaux traits de la dénonciation du mondialisme se retrouvent autant dans les milieux identifiés comme d’extrême gauche que dans ceux qui sont stigmatisés comme d’extrême droite. Voilà qui devrait ébranler les tranquilles et aveugles typologies reçues, fondées sur des métaphores spatiales désormais désuètes. Le nationalisme mâtiné de thèmes marxisants de Marine Le Pen illustre le problème qu’il s’agit de considérer de près et de regarder en face. Tout se passe comme si l’anticommunisme nationaliste avait été chassé par une nouvelle figure du national-étatisme, dont les variantes peuvent être identifiées aux deux extrêmes de l’espace politique traditionnel. Le national-populisme anticapitaliste de Marine Le Pen ressemble à bien des égards au marxo-social-populisme de Jean-Luc Mélenchon, et, comme on sait, la rivalité mimétique exaspère les passions, et favorise la montée aux extrêmes.

DB. Vous ironisez sur les « philosophes de comptoir » qui affirment avec assurance dans les médias que le populisme c’est l’émotion, alors que la démocratie c’est la raison.

PAT. Il s’agit là d’une formule polémique sans valeur conceptuelle. Il suffit de considérer, même de loin, le spectacle des élections dans les grandes démocraties contemporaines pour mesurer à quel point la dimension affective, ou plus précisément affectivo-imaginaire, y est présente. La médiatisation des affrontements politiques est une machine à produire de l’émotion, qui contraint les candidats rivaux à en jouer, chacun cherchant à optimiser ses effets de séduction. À l’inverse, les leaders populistes mettent en œuvre, fort rationnellement, des stratégies de prise du pouvoir fondées sur des analyses non moins rationnelles des forces en présence et de leur possible évolution. La distinction entre raison et émotion est une formule paresseuse pour aborder une question difficile, celle de la montée de nouveaux populismes un peu partout en Europe, qui tient aux limites de la démocratie représentative liée aux vieux États-nations, fragilisés par le haut (la globalisation immaîtrisable) autant que par le bas (les ethno-régionalismes, les micro-nationalismes séparatistes, etc.).

DB. Comment caractérisez-vous le nouveau national-populisme dont vous reconnaissez que les contours sont mal définis ?

PAT. Ils ne le sont que si l’on a l’œil fixé sur les contenus idéologiques. J’aborde quant à moi le populisme comme un style politique idéologiquement non fixé, qui n’est ni de gauche, ni de droite, et paraît compatible avec toutes les grandes idéologies (du nationalisme au libéralisme, en passant par le socialisme, le communisme et l’anarchisme). Stylistiquement, le populisme peut être sommairement défini comme l’acte de prendre publiquement le parti du peuple contre les élites, et d’en appeler au peuple, ou encore par le « culte du peuple », avec diverses connotations (souveraineté populaire, culture populaire, etc.). Sa signification oscille entre l’appel au peuple et le culte du peuple (qui peut se dire à la Chávez : « l’amour du peuple »). L’appel au peuple vise à se passer de médiations et de dimension programmatique (un « programme » n’est qu’un décor de circonstances) : il se veut direct, sans être filtré par des instances représentatives. En quoi le style populiste rejoint l’idéal de la démocratie directe. Appel personnel au peuple, il présuppose l’existence d’un leader charismatique, qui peut prendre la figure d’un simple démagogue de meeting, celle d’un télépopuliste ou celle d’un dictateur populaire (après la prise du pouvoir).
Il y a des leaders populistes à droite et à gauche, et aux deux extrêmes. Le propre du populisme est précisément de neutraliser la différence droite/gauche : le « ni droite ni gauche » illustre la dimension « anti-partis » ou « anti-politique » des nouveaux mouvements populistes. Est également neutralisée la différence entre position révolutionnaire et position conservatrice, l’une et l’autre étant intégrées dans les thèmes idéologiques selon divers dosages. Tout leader populiste s’adressant au peuple prétend lui désigner ses véritables ennemis, ceux d’en haut (les élites illégitimes), ceux d’alentour (« le système ») ou ceux d’ailleurs ou venant d’ailleurs (les étrangers hostiles, les immigrés envahisseurs), et plus particulièrement les ennemis cachés à l’intérieur du corps national. C’est pourquoi la vision conspirationniste, illustrée par telle ou telle « théorie du complot », est souvent présente dans les discours ou les écrits des leaders populistes.

Vous reconnaissez donc l’existence de chevauchements entre la vieille catégorie de « démagogie » et celle de « populisme »…

PAT. Simplifions la question. Je désigne par le mot « populisme » la forme prise par la démagogie dans les sociétés contemporaines dont la culture politique est fondée sur les valeurs et les normes démocratiques traitées comme des absolus. Il s’agit d’une forme spécifique de la démagogie, proprement moderne, présupposant le principe de la souveraineté du peuple et la norme de son rassemblement dans la nation unie. Par le mot ambigu « populisme », je désigne donc globalement les démagogies de l’âge démocratique. Et je souligne le fait que rien n’est moins nouveau en Europe que cette « pathologie normale » des régimes démocratiques. La démagogie suit la démocratie comme son ombre depuis son invention dans la Grèce ancienne. Dans ce sens, le populisme est partout, mais ne fonctionne pas toujours de la même manière, ni en vue de réaliser les mêmes fins.
Je distingue trois grandes catégories de populismes : les populismes respectivement politiques, agraires et culturels. Les populismes politiques se présentent comme des mobilisations ou des régimes compatibles avec n’importe quelle grande idéologie (socialisme, communisme, nationalisme, fascisme, anarchisme, libéralisme, etc.). Ainsi, les césarismes populistes latino-américains, qui mêlent des thèmes de droite et de gauche, constituent des formes de nationalisme. Il est des populismes réactionnaires, voire racistes, mais l’on ne doit négliger ni les réalisations partielles de la démocratie populiste (en Suisse par exemple, à travers le recours au référendum d’initiative populaire), ni le « populisme des politiciens » qu’on peut définir, à la suite de Margaret Canovan, comme l’appel au rassemblement du peuple par-delà les clivages idéologico-politiques.
Les populismes agraires, fondés sur l’idéalisation du peuple-paysan ou sur la stricte défense de ses intérêts, peuvent être liés à une forme de messianisme (comme dans le populisme russe), à une réaction anti-urbaine et anti-étatique (comme dans le radicalisme des fermiers de certains États nord-américains à la fin du XIXe siècle) ou à une variante du nationalisme ethnique, comme en Pologne ou en Roumanie dans l’entre-deux-guerres, ou encore dans l’Allemagne de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (le mouvement « völkisch »).
Quant au populisme culturel, il se manifeste dans la littérature, la peinture, la musique ou le cinéma, toutes les fois qu’y prédominent des thèmes se référant à la vie des gens ordinaires ou des « petites gens », parfois avec une tonalité patriotique (les « vrais » Français sont les Français « d’en bas »). La sensibilité populiste se confond souvent avec la sensibilité misérabiliste (les « petits » sont les « meilleurs »), et le style populiste avec le style « prolétarien » ou plébéien (l’appel aux « damnés de la terre » contre les « dominants » ou les « exploiteurs »). On doit enfin relever un usage extensif du terme « populisme » pour désigner le « mythe du peuple » dans telle ou telle société moderne, par exemple dans la France d’après la Révolution française.

DB. Vous rappelez dans votre livre que dans sept États membres de l’Union européenne, les partis néopopulistes de droite ont obtenu plus de 10% des suffrages. Comment expliquer la récente vague néopopuliste en Europe ?

PAT. Pour justifier le diagnostic d’une « montée des populismes » en Europe, je rappelle en effet les résultats des élections européennes de 2009 : dans sept États membres de l’Union européenne (Pays-Bas, Belgique, Danemark, Hongrie, Autriche, Bulgarie et Italie), les partis néopopulistes de droite (désextrémisés ou non) ont obtenu plus de 10 % des suffrages. Mais il convient de distinguer clairement deux types de formations néopopulistes de droite en Europe : d’une part, les mouvements et les partis néopopulistes en cours de rupture avec le modèle de la vieille extrême droite, qu’on rencontre en Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, et les autres, qui se concentrent dans les sociétés postcommunistes d’Europe de l’Est, où les mobilisations nationalistes s’accompagnent d’antisémitisme, voire d’antimaçonnisme. On ne saurait expliquer par les mêmes facteurs l’ensemble de ces mobilisations émergentes et de ces succès électoraux. Si, pour aller vite, la crise des vieilles démocraties représentatives (jugées incapables de faire face à la globalisation et à l’immigration de masse, perçue comme des menaces) est le principal facteur de la création d’un espace politique pour les nouveaux populismes de droite, les difficultés rencontrées par la construction de démocraties libérales en Europe de l’Est expliquent largement l’apparition, notamment en Hongrie, de flambées nationalistes et autoritaires de facture classique.

DB. Vous distinguez deux populismes politiques : l’un de droite, à dominante identitaire, qui exagérerait des « menaces » existantes (immigration massive, islamisation…) ; l’autre de gauche, qui s’appuierait sur des craintes fantomatiques (oligarchie financière, capitalisme mondialisé, etc.). N’est-ce pas condamner a priori toute remise en cause du capitalisme que de lui attacher le brassard du « populisme » ?

PAT. J’ai en effet introduit dès la fin des années 1980 la distinction analytique entre populismes protestataires et populismes identitaires, en soulignant le fait que, dans les mouvements populistes observables, les orientations respectivement protestataire et identitaire entrent toujours en composition. Ainsi comprise, cette distinction a permis et permet toujours d’étudier l’évolution des partis ou de mouvements politiques selon l’orientation dominante qu’ils prennent dans des contextes variables. Dans les populismes identitaires, où l’appel au peuple se fixe sur la nation supposée menacée, la contestation du « système » et la dénonciation des élites sont mises au service du grand récit sur l’origine du mal : « l’immigration ». La catégorie de « national-populisme » recouvre ainsi celle de « populisme identitaire ». C’est à gauche qu’on rencontre les formes les plus « pures » des populismes protestataires, où les élites illégitimes dénoncées sont incarnées par la « bourgeoisie », les « classes dominantes » ou les représentants du « grand capital ».
Concernant la critique du nouveau capitalisme, je ne crois pas avoir jamais procédé à un tel amalgame disqualifiant. Je vous rappelle le titre, fort explicite, de mon essai paru en 2001 : Contre le bougisme. Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande. J’y analysais le discours légitimatoire de la globalisation comme une forme de fatalisme historique, celle que prend la gnose du Progrès lorsqu’elle s’est figée en clichés et en slogans à base de « changement », de « monde meilleur », de « réforme », etc. Mais les moulins à paroles qui brodent à l’infini sur les slogans anticapitalistes m’ont toujours semblé pitoyables, ce qui n’exclut pas qu’ils puissent être dangereux. Une fois de plus, les anathèmes servent avant tout à nourrir les passions militantes « anti », à renforcer le ressentiment et le désir de vengeance. En outre, au cours des années 2000, j’ai observé, au plan mondial, la formation et la diffusion d’une vision conspirationniste du capitalisme financier, que j’ai étudiée comme un grand récit mythique. Ses usages sont également repérables dans les milieux néo-gauchistes et dans les milieux néo-nationalistes, qui se veulent les uns et autres « révolutionnaires ». L’anti-mondialisation radicale définit le point de jonction des « extrêmes » dits (improprement) de droite et de gauche, et dévoile leur mobile commun le plus profond : la volonté de détruire (« le Système », etc.). La légitimation de l’esprit pogromiste passe désormais par là. On en connaît la version « révolutionnaire » : l’attente frénétique du « Grand Soir » où l’on pendra tous les « pourris » (les « riches »).

DB. De la folie meurtrière d’Anders Breivik à la polémique française sur le port de la burqa, l’islam se trouve au cœur du débat dans nos sociétés européennes. Faut-il y voir de simples « paniques morales » (G. Brustier et J.-Ph. Huelin) fondées sur l’extrapolation islamophobe de faits divers ? Que vous inspirent les « apéros-pinards » du Bloc Identitaire et de Riposte Laïque ?

PAT. Je crois avoir été clair, dans plusieurs de mes livres, sur la question piégée de « l’islamophobie ». Je rappellerai brièvement mon analyse. La thèse de la continuité entre islam et islamisme présuppose que le « véritable islam » est l’islam fondamentaliste, ou « l’islam des origines », comme disent les salafistes. Tel est le postulat des « islamophobes » au sens strict du terme, postulat qu’ils partagent avec les salafistes : les premiers diabolisent globalement l’islam que ces derniers célèbrent les yeux fermés. La position des « islamophobes » ainsi définis doit être distinguée de celle des « islamismophobes » – je désigne par cette expression ceux qui réservent leurs critiques ou leurs rejets aux différentes formes d’islamisme, sans confondre ces dernières avec l’islam. La question est celle de l’essentialisation : ceux qui essentialisent l’islam sont voués à pratiquer face à ce dernier soit la démonisation (cas des « islamophobes » stricto sensu), soit la célébration inconditionnelle (cas des islamistes affirmant « le Coran est notre Constitution » ou « l’Islam est la solution »). La position qui me paraît la plus rationnelle en même temps que la plus raisonnable consiste à désimpliquer en principe islam et islamisme(s), à refuser l’« islamophobie » (au sens strict du terme) tout en s’engageant clairement dans une critique sans complaisance de toutes les formes de l’islamisme. Mais il faut reconnaître que la frontière est parfois difficile à fixer.
Le concept, intéressant et discutable, de « panique morale » est utilisé aujourd’hui dans une intention polémique en tant que méthode de déréalisation des menaces. Le solliciter bruyamment pour déclarer, au nom de la « science » (une sociologie politique plutôt molle), que telle ou telle menace, aussi réelle soit-elle, est injustifiée, et se réduit à une rumeur, une fiction ou un mirage, c’est là une faute intellectuelle. C’est contribuer à la formation de nuages de fumée destinés à endormir les consciences. Méthode d’illusionniste.
Les « apéros-pinards » illustrent une stratégie de provocation visant à faire prendre conscience d’un problème civilisationnel minimisé ou nié par les élites bien-pensantes. À mes yeux, ils ne sont pas plus provocateurs que les prières ostentatoires de rue, et ils présentent l’avantage d’inclure une dimension ironique étrangère aux esprits soumis à la volonté d’Allah. Le rire et la piété ne font pas d’ordinaire bon ménage. A fortiori lorsque la piété se confond avec un épais conformisme communautaire, une forte tendance au fanatisme et un esprit de conquête.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, 2012.

Quand les Tories ne conservent plus rien…

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David Cameron, l’inénarrable Premier britannique qui, s’il avait vécu il y a six siècles nous aurait évité d’avoir à recourir à une petite bergère lorraine pour bouter l’envahisseur du Royaume – il serait certainement rentré chez lui tranquillement par manque de budget militaire – ce bon David donc qui arme lui-même les Goliath qui demain le détruiront, a décidé de privatiser les routes d’Albion. Le raisonnement est imparable : puisque par définition l’Etat, qui est le problème comme chacun sait, ne pouvait pas moralement investir dans lesdites routes, elles sont retournées à une vétusté et à une rareté antérieures à l’invasion de César.

Et certainement l’Etat ne pouvant pas fâcher le lobby des automobilistes en leur imposant des péages – un vol comme tous les impôts, il ne lui reste plus qu’à les brader à des investisseurs privés – privés comme le fond souverain chinois sans doute – qui se chargeront de les rénover et de les multiplier. Comment ? Je vous le donne en mille : en instaurant des péages, qui peut-être seront réglés par l’Etat lui-même à la place des clients.

La tyrannie élective, un modèle français

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L’élection présidentielle est, en France, un phénomène tout à fait remarquable. Tous les cinq ans, les citoyens de cette République se choisissent un Chef. Fier d’avoir coupé la tête à son roi, le peuple français désigne un homme (de sexe indéterminé) qui sera :

– le garant de l’intégrité du territoire de la République et le chef des armées, qui pourra conséquemment éradiquer toute vie consciente de la face de la terre;

– le garant de la Constitution, de l’indépendance de la Nation et des traités, notamment européens, qui subsument cette constitution et limitent cette indépendance.

Comme ce n’est assurément pas suffisant, ce personnage d’essence démocratique a en outre la haute main sur le gouvernement, qu’il préside, nomme et révoque. Soucieuse de ne pas confondre les pouvoirs, depuis l’inversion du calendrier électoral, l’application de la Constitution lui assure en outre de détenir une majorité absolue au Parlement, qui rédige les lois. Il peut ainsi mettre son nez partout, de la confection du camembert jusqu’à la vitesse des voitures ou au montant des retraites. Il a charge de réduire le chômage et les diverses fractures sociales. Il doit redonner confiance au pays, inspirer un nouvel élan, veiller sur les arts et les lettres, surveiller la télévision, relancer l’économie. Il peut supprimer le mot “Mademoiselle” des formulaires administratifs et envoyer l’armée garder les plantations de pavot en Afghanistan.

Maître de la vie et souverain de la mort, il régente les destinées individuelles et collectives, peut ainsi mettre fin à l’expérience humaine, juger l’histoire, concevoir les lois.

Une brève analyse de ce qu’est un Président de la République nous permet donc d’affirmer qu’il n’est pas un simple humain, un de ces êtres censément raisonnables dont le caractère manifestement borné interdit qu’il puisse être à la mesure de telles fonctions. Il s’agit d’un dieu, au sens où les Empereurs romains en étaient, à moins que, à l’instar de Moïse ou de Mahomet, la divinité unique lui parle personnellement. Ce dernier phénomène est surtout réservé aux Présidents d’outre-atlantique.

On pourrait croire que les Français sont un peuple curieux et incohérent qui prétend élire ses prophètes et ses dieux. Ce serait ne pas voir la profonde sagesse avec laquelle la France a transformé l’inanité puérile de la démocratie représentative en une véritable religion laïque : on n’a pas vécu mille ans en royauté de droit divin pour rien.

Tous les cinq ans, ce qui se produit n’est donc rien moins qu’une grande cérémonie religieuse, où, tels de nouveaux psaumes, les programmes et les promesses n’ont d’autre fonction que de célébrer les vertus du Pouvoir. Au fond, peu importe quelle personne incarnera la fonction royale et sacrée de Président, comme dans l’Eglise romaine n’importe quel prêtre peut célébrer la messe. Tel un nouveau Christ, De Gaulle-Mitterrand est toujours vivant. Le Roi a deux corps. Participant à cette cérémonie, tous les Français doivent communier dans la célébration du Pouvoir suprême, centralisé et laïc, autant dire n’admettant plus d’autre sacralité que lui-même. Ce qui compte, c’est qu’ils lui remettent les clefs de leur destin, qu’ils lui confient leur culture, leur santé, leur liberté et, bien sûr, leur chère prospérité économique. Peu importe que les Français votent pour Le Pen ou pour Hollande, qu’ils adhèrent stupidement ou qu’ils protestent hargneusement : ce qui importe, c’est qu’ils reconnaissent la légitimité d’un Pouvoir au regard duquel l’absolutisme d’un Louis XIV n’est qu’une risible bagatelle. Ce qui compte, c’est que, mettant dans l’urne son petit bulletin, le citoyen reconnaisse l’incontestable supériorité du nouveau sacré sur l’ancien. Et si l’on peut croire que Jéovah créa tout, on sait que le Président peut tout détruire.

Voilà donc pourquoi il faut culpabiliser les abstentionnistes. Ces nouveaux hérétiques, sur lesquels il convient de verser la poix chaude de la vindicte médiatique, mettent en péril l’ordre social républicain fondé sur l’adoration du Pouvoir. Qu’ils songent un peu à tous ces martyrs qui sont morts pour la démocratie, et qu’ils méditent ceci, que leur attitude renforcera les forces du mal, tapies à l’extrême-droite, prêtes à fondre sur la Ve République pour en faire une tyrannie, ce qu’assurément elle n’est pas, puisque le tyran y est élu.

« Clichy-Montfermeil, c’est la France ! »

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Le 17 octobre, le Président de la République avait organisé un déjeuner pour parler des banlieues. Parmi les invités figuraient Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe, Christophe Guilluy, géographe, et moi-même, démographe, ainsi que plusieurs personnes ou proches de l’Institut Montaigne. Gilles Kepel, flanqué à sa gauche de Xavier Lemoine, maire de Montfermeil, et à sa droite de Claude Bébéar, le fondateur de l’Institut Montaigne, faisait face au Président, lequel était encadré par les ministres de l’Intérieur et de la Ville, deux conseillers et le préfet de Seine-Saint-Denis. La discussion tourna autour du rapport que Gilles Kepel venait de diriger pour l’Institut Montaigne, Les banlieues de la République[1. Ce rapport de l’Institut Montaigne a été repris dans un livre : Banlieue de la République, Société, Politique et Religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, Gallimard, 2012 ; Gilles Kepel a simultanément publié un essai qui propose une interprétation de son enquête : Quatre-vingt-treize, Gallimard, 2012.].

Pour Gilles Kepel, l’avenir de la France se joue en Seine-Saint-Denis et tout particulièrement à Clichy-sous-Bois-Montfermeil. Selon lui, du fait de l’immigration qui s’y est concentrée depuis quelques décennies, la Seine-Saint-Denis possède un potentiel considérable qu’il faut mettre en valeur : cela suppose d’y investir massivement dans l’éducation et la formation, afin de mettre la main-d’œuvre potentielle à la hauteur de la technologie et des emplois tertiaires d’aujourd’hui. La radicalisation religieuse qu’il observe dans ces territoires tiendrait à la désaffection de la République qui n’a pas tenu sa promesse de citoyenneté. Cette thèse, comme tout travail de recherche, mériterait discussion. Le Président ayant déclaré que la parole était libre, elle fut l’objet de quelques critiques du géographe Christophe Guilluy, bon connaisseur des banlieues, et de moi-même, qui travaille sur les questions d’immigration.
Dans l’épilogue de Quatre-Vingt-Treize, ouvrage au titre hugolien, Kepel relate la cruelle mésaventure qui fut la sienne lors de ce déjeuner. Il se plaint d’avoir été humilié en public, devant le Président de la République lui-même. Ayant été le témoin de la scène, il m’a paru utile de compléter ce compte-rendu avec quelques précisions de première main.

Ce jour-là, Kepel arrive confiant à l’Élysée. Il se fait une joie de dévoiler longuement son rapport et ses recommandations à un Président attentif qu’aucun intrus ne distraira de son exercice d’admiration et compte bien le convaincre de suivre ses précieux conseils d’homme de terrain. Quelle n’est pas sa surprise de constater qu’un parfait inconnu et moi-même sommes de la partie. Personne ne lui a parlé de débattre avec une « démographe » et un géographe inconnu de ses services dont il dresse le portrait ainsi : « Ni mes commensaux immédiats ni moi-même ne connaissons le patronyme de ce quadragénaire hâve en col ouvert, au verbe et au front hauts, que le Président tutoie, appelle par son prénom, et dont il semble faire grand cas : il a omis de se présenter, et je ne l’identifierai qu’en épluchant le surlendemain la liste des invités. Piochant son dernier livre à la bibliothèque de Sciences-Po, je comprendrai après coup pourquoi il a pratiqué sans discontinuer, avec l’aide prévisible de Mme Tribalat, un tacle aussi rugueux contre l’auteur du rapport : arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université, tous deux cherchent à s’emparer devant la tribune présidentielle du ballon de la question sociale pour éliminer la banlieue du jeu politique. [access capability= »lire_inedits »]

On l’aura compris, ce Christophe Guilluy n’aurait jamais dû se trouver là mais, puisqu’il l’était, la moindre des choses aurait été de se présenter humblement à l’invité prestigieux placé en face du Président de la République. Gilles Kepel est très à cheval sur l’étiquette, plus encore que le protocole de l’Élysée. Non seulement Christophe Guilluy aurait dû se présenter mais, informé de la présence de Gilles Kepel, il aurait dû venir en costume-cravate, apprécier tranquillement la nourriture et les bons vins, se taire et écouter sagement Gilles Kepel.

Ces lignes m’ont remis en mémoire le bref échange que j’ai eu avec Gilles Kepel quelques semaines après ce déjeuner gâché par Guilluy et moi-même. Cela se passait le 28 novembre 2011, au sortir de l’enregistrement de Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture. Comme je faisais compliment à Kepel de sa stratégie d’occupation de l’antenne, il m’expliqua qu’il était bien naturel qu’il ait eu la vedette, puisque c’était lui, et pas moi, qui venait de produire un rapport de « un million de signes » ! Par ailleurs, avant l’émission, j’avais mentionné le nom de Christophe Guilluy, qu’il m’avait déclaré ne pas aimer − tout en reconnaissant ne pas le connaître ni avoir jamais lu aucun de ses livres. Je cherchai à en savoir un peu plus: quel grief pouvait-il avoir contre quelqu’un qu’il ne connaissait pas et n’avait pas lu ? La réponse était simple : ce Guilluy n’aurait pas dû être invité à l’Élysée et, qui plus est, se croire autorisé à parler. Bien entendu, lorsqu’il évoque ce déjeuner devant des tiers, Kepel étend cet aimable commentaire à ma modeste personne.
Donc le 28 novembre 2011, Kepel n’a pas encore trouvé le courage d’aller « piocher » à la bibliothèque de Sciences-Po le dernier livre de l’inconnu « en col ouvert » de l’Élysée. À cette date, selon toute vraisemblance, la rédaction de l’épilogue est déjà bouclée ou du moins très avancée. En vrai scientifique qu’il est, et parce qu’il lui faut bien étayer ses accusations de dernière minute, il s’infligera ce pénible passage à la bibliothèque de Sciences-Po − peut-être lui a-t-il suffit de lire la « quatrième de couverture » : ce serait déjà méritoire.

Lors de Répliques, Kepel s’en était également pris à Christopher Caldwell, chercheur et journaliste américain qui venait de publier un livre sur « l’islam d’Europe » dont j’avais rédigé la préface[2. Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, préface de Michèle Tribalat, éditions du Toucan, 2011.]. Comme Gilles Kepel reconnaissait bien volontiers n’avoir pas non plus lu ce livre, il s’était contenté d’épingler Caldwell comme « néo-conservateur » – ce qui en France vous dispense d’en dire plus. Cela ne l’empêche pas d’avoir sur cet ouvrage un avis autorisé qu’il livre à la page 277 de Quatre-Vingt-Treize, dans une note probablement complétée à la hâte lors de la relecture des épreuves : il y mentionne « l’essai plein d’antipathie […] qui s’inscrit dans la filiation de la polémique identitaire » publié par « le journaliste néo-conservateur Christopher Caldwell ». Fermez le ban.

Mais revenons à cet instructif épilogue, grâce auquel j’ai appris que je faisais désormais partie des « adversaires » auxquels Kepel réserve ses qualificatifs les plus venimeux, ce qui a l’avantage de dispenser de toute critique argumentée. Me voilà donc, avec Christophe Guilluy, classée parmi les « identitaires » qu’il taille en pièces dans son livre. Pour mieux se faire comprendre, Gilles Kepel file la métaphore footballistique. Nous ne sommes même pas les Zidane de la « pensée identitaire », mais de simples arrières latéraux, des bœufs qui empêchent les Zidane de la haute pensée dans son genre de mettre le ballon au fond du filet « devant la tribune présidentielle ». Malgré tout, il ne nous situe pas très bien, ni l’un ni l’autre − c’est bien normal compte tenu de l’agenda d’un homme de son importance qui a accompagné le Président dans ses voyages dans le monde arabe, ce qu’il ne manque pas d’expliquer en détails dans cet épilogue. Il nous déclare donc « arrières latéraux de la pensée identitaire sur le terrain de l’Université ». Il se trouve qu’aucun de nous deux n’enseigne à l’Université. Mais ce que le lecteur doit garder à l’esprit, c’est que nous infectons, ne serait-ce qu’indirectement, l’Université de nos théories identitaires.

Rien n’est épargné à Kepel durant ce déjeuner élyséen. Autre sujet d’agacement, le Président appelle Christophe Guilluy par son prénom et le tutoie (ce qui est faux), alors que lui-même, pendant la brève allocution qui a ouvert la discussion, n’a été « ni nommé ni regardé ». Il me semble que, sur ce deuxième point, Kepel se trompe, mais peut-être voulait-il dire que le Président ne l’avait pas regardé avec toute l’admiration qui lui était due. Nicolas Sarkozy eût-il conclu ses quelques mots de bienvenue par un sonore « Allez, Gilles, dis-nous ce que tu sais sur la banlieue ! » que Quatre-Vingt-Treize aurait eu dix pages de moins. Il suffit d’avoir parlé une fois dans sa vie à un journaliste politique pour savoir à quel point Nicolas Sarkozy appelle facilement ses interlocuteurs par leur prénom. Moi-même j’y ai eu droit lors du déjeuner, en alternance avec « Madame Tribalat » − lorsque mes propos lui déplaisaient.
Que fait Gilles Kepel pendant que les deux clandestins de la pensée encombrent la conversation de leurs futilités, notamment lorsque « la démographe prend longuement la parole » ? Pour échapper à ce « flux verbal », il consulte son Blackberry et lit les messages de sa compagne, qui lui demande les dernières nouvelles au sujet de l’accouchement de Carla Bruni, sujet qui passionne alors le Tout-Paris. Pour qu’il soit réduit à pareille extrémité, il faut que les intrus volent bas.

Sur le fond, le 2 février, lors d’un colloque au Sénat, il me sera donné d’apprendre, de la bouche même de l’intéressé, ce qu’il a retenu de nos travaux, à Christophe Guilluy et moi-même – peut-être n’a-t-il pas trouvé tous nos ouvrages à la bibliothèque de Sciences-Po ? D’après lui, nous prétendons que le vrai problème de la France ne se situe pas dans les banlieues, mais dans le rural profond et que seuls les « Gaulois » sont les victimes du malheur social. Faut-il que ce déjeuner lui soit resté sur l’estomac pour qu’il trouve le temps, dans les vingt minutes qui lui sont imparties ce jour-là, de parler, à nouveau, sans les nommer, de sa démographe et de son géographe préférés !
Dans son épilogue, il relate encore, de façon très personnelle, quelques passages de la conversation : « Surgit très vite une polémique dont Mme Tribalat lance la charge, statistiques à l’appui : la pauvreté dans la France d’aujourd’hui ne se trouve pas d’abord dans les banlieues contrastées des métropoles, mais dans les petites villes périphériques et le monde semi-rural et rural. » La mémoire de Kepel le trahit-elle ? En tout cas, cette version est absolument fausse. La polémique démarre lorsque Gilles Kepel souligne fièrement que c’est en toute connaissance de cause que Clichy Montfermeil, « c’est la France même ». Christophe Guilluy et moi-même récusons ce discours caractéristique des cadres et professions supérieures des grandes agglomérations, car il ne peut qu’enrager les catégories populaires d’origine française, qui vivent effectivement plutôt ailleurs et ne se trouvent guère mieux loties que bien des enfants d’immigrés. Nous pensons, effectivement, qu’il n’est pas juste de laisser croire que les catégories populaires se limitent aux populations « des quartiers » comme on dit maintenant.

Dans cet épilogue, Gilles Kepel fait preuve de l’élégance et de la décence propres aux âmes d’élite, celles que l’on reconnaît à leur talent pour narrer petites péripéties et grandes blessures d’amour-propre, et non au fait que leur col soit ouvert ou fermé par une cravate. Il faut aussi saluer son courage. Malgré les rebuffades et humiliations subies ce jour-là, Gilles Kepel a su trouver un instant pour demander et obtenir une faveur du Président : organiser une grande exposition sur la Libye d’aujourd’hui. On se réjouit de pouvoir bientôt la découvrir.[/access]

 

Y’a (pas) bon awards

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Selon leur instigatrice Rokhaya Diallo, « les Y’a bon Awards ont pour mission de débusquer des propos racistes tenus par des gens qui ne sont pas ouvertement racistes, le racisme invisible et toléré ». Des Césars du racisme, en somme, décernés par un jury d’arbitres des élégances, qui traquent la bête immonde partout où elle peut se nicher, c’est-à-dire dès que s’esquisse le début d’embryon de doute à propos de l’immigration ou de l’islam.

Lundi, en pleine affaire de Montauban et de Toulouse, alors que la quasi-totalité des candidats à la présidentielle suspendaient leur campagne, l’association de Mlle Diallo, Les Indivisibles, festoyait à Paris en épinglant son lot de boucs émissaires médiatiques.

Pêle-mêle, l’UMP, nos confrères Christophe Barbier, Sylvie-Pierre Brossolette ou encore Caroline Fourest se sont vus fustigés pour incarner cette France frileuse, islamophobe et raciste qui fleure bon l’AOF et l’AEF d’antan. On regrettera que Florence Aubenas, ex otage en Iraq, ait participé à ce quarteron d’ « antiracistes » le couteau entre les dents et n’ait pas tiqué, par une solidarité élémentaire, lorsque ses confrères journalistes (qui s’étaient massivement mobilisés pour sa libération) ont été désignés par la vindicte y’a bonesque.

On reviendra bientôt plus avant sur le fond des arguments « indivisibles » mais, outre l’absence de diversité des lauréats (le raciste n’étant, par définition, que blanc et « souchien », selon le mot fleuri de Houria Bouteldja), nous ne soulignerons jamais assez la décence des Indivisibles, qui ont cru bon de maintenir leur petite sauterie alors qu’un forcené salafiste terrorisait la région toulousaine. Vous me direz, on est toujours le « raciste » de quelqu’un d’autre…

Toulouse : ceux qui auraient dû se taire

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Disons-le d’emblée, je n’aurais pas assez de place ici pour stigmatiser, oui c’est le verbe approprié, tous ceux qui ont jugé utile de conclure avant de savoir après les assassinats de Toulouse et Montauban – et avant qu’on identifie le « présumé coupable ». Mais quelques monstruosités ont été dites, notamment par plusieurs candidats à la présidentielle. Rembobinons et écoutons.

A tout seigneur tout honneur. François Bayrou avait jugé utile de maintenir lundi soir son meeting de Grenoble. Et pour cause : dans la foulée de l’expertologue Dominique Reynié, il avait cerné le coupable bien avant la police. « Je crois que ce type de folie s’enracine dans l’état d’une société et dans la société française, ce type d’atteintes, d’actes se multiplient [..]. Il y a un degré de violence et de stigmatisation dans la société française qui est en train de grandir, c’est inacceptable »
Suivez son regard. Vous ne voyez pas vers où il mène ? Le candidat Modem vous donne des indices supplémentaires : « Les hommes publics ont le devoir de veiller à ce que les tensions, les passions, les haines ne soient pas à chaque instant entretenues. Le fait de montrer du doigt les uns et les autres en fonction de leur origine, c’est faire flamber les passions et on le fait parce que dans ce feu-là, il y a des voix à prendre ».
Vous en voulez encore, du Bayrou ? En voilà : « On lance des sujets dans le débat, on prononce des mots qui roulent comme une avalanche et parfois tombent sur des fous. Nous ne savons rien sur celui qui a perpétré cette tuerie, mais nous sentons bien que cela n’est pas sans lien avec une certaine évolution de la France ». Bref, ce soir-là à Toulouse, Bayrou n’a incriminé nommément aucun de ses concurrents mais pour lui, deux seules pistes étaient envisageables : soit l’assassin habite à l’Elysée, soit elle a les cheveux blonds…

Ces propos incendiaires, et très peu prémonitoires, François Hollande aurait pu les dénoncer dès le lendemain matin chez Jean-Jacques Bourdin, dont il était l’invité sur RMC et BFM. Hélas c’est exactement le contraire qu’il crût bon de faire. Invité par Bourdin à commenter les accusations de Bayrou, Hollande se met illico sur la même longueur d’onde hasardeuse: « Il y a des mots qui influencent, qui pénètrent, qui libèrent, ceux qui ont des responsabilités doivent maîtriser leur vocabulaire », nous dit très pompeusement le candidat PS, avant, lui aussi de jeter un regard appuyé vers l’hôte actuel de l’Elysée : « Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. Ni le vocabulaire, ni la vulgarité, ni la facilité, ni je ne sais quelle simplification ».

Jean-Luc Mélenchon, lui non plus, n’a pas perdu cette occasion de se taire. Voilà ce qu’il a dit ce même lundi, d’après le compte-rendu publié par l’Humanité.fr (d’où l’expression un rien absconse de « porteur du programme partagé » pour qualifier Mélenchon) : « Cette violence, personne ne pouvait l’imaginer en France. C’est un grand changement, il faut réfléchir et trouver les moyens de répliquer ». Le porteur du programme partagé a redit que « chacun doit dorénavant faire attention à ses citations ». Il garde « en travers de la gorge » d’avoir entendu dans la bouche de Jean-Marie Le Pen « les mots d’un odieux collaborationniste », Robert Brasillach. L’ex-président du FN avait cité cet écrivain mort fusillé pour collaboration à la mi-février à Lille.

Et n’allez pas croire que mes confrès de l’Huma ont surinterprété les propos de leur candidat: le même lundi, vers 19h, on exultait sur le compte twitter officiel de JLM : « Brasillach est servi »

Le plus incroyable, dans cette histoire, est que le même Jean-Luc Mélenchon appelle ce matin à « lutter contre les assimilations et contre les stigmatisations haineuses ». Parole d’orfèvre…

Enfin ce recueil d’avis d’experts serait incomplet sans un bref détour par Marine Le Pen. Certes, MLP n’a pas, elle, tiré de conclusions hâtives avant même l’interpellation du tueur présumé. Mais elle n’a pu s’empêcher d’en faire immédiatement après, en estimant que ces assassinats auraient pu être évités si pendant cinq ans Nicolas Sarkozy n’avait pas sous-estimé la menace islamiste. Quand on tient un coupable idéal, on ne lâche pas comme ça…

Catherine Ashton : la femme qui rit dans les cimetières

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Catherine Ashton.
Catherine Ashton.

Quand l’Europe n’a rien à dire, elle envoie Catherine Ashton le dire à sa place. C’est son job. On la paie pour ça – et même très bien : elle occupe l’emploi politique le mieux rémunéré au monde. Ne chipotons pas sur les 360 000 euros annuels qu’elle perçoit. C’est peut-être plus que les indemnités d’un Nicolas Sarkozy, d’une Angela Merkel ou d’un Barack Obama, mais elle le vaut bien : la baronne travailliste a été nommée, en 2009, Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, autrement dit chef de la diplomatie européenne.

Catherine Ashton se retrouve donc depuis quatre ans être cheftaine d’un truc qui n’existe pas. Autant le reconnaître : elle y excelle. Sa capacité instinctive à viser à côté de la plaque force le respect. Son zèle à être absente de tous les grands dossiers géostratégiques relève de la prouesse. Quant aux questions de sécurité et de défense, son incompétence est unanimement saluée.

Ne noircissons toutefois pas le tableau : Catherine Ashton représente, à elle seule, une grande victoire du féminisme. Elle réalise la prophétie que Françoise Giroud formulait il y a trente ans dans Le Monde : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente[1. Détournement de l’assertion de Sacha Guitry, suivant laquelle « la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, chauve, elle trouvera ça distingué ».]. » Catherine Ashton est comme un aboutissement.

Cependant, le grand malheur n’est pas que la Haute représentante soit incompétente, mais dotée de la parole. C’est que Madame parle, cause, bavarde. Elle s’exprime. Jamais à bon escient. La boucler est pourtant le b.a.-ba du métier de diplomate : « A diplomat, cancanait le sénateur américain Frederick Sawyer dans les années 1880, is a person who thinks twice before he says nothing » (Un diplomate est une personne qui réfléchit deux fois avant de ne rien dire). Bref, Catherine Ashton ne maîtrise pas ce que les Grecs avaient quasi-divinisé : le kaïros, le moment opportun, le right time.

Elle vient de nous en apporter une nouvelle fois la preuve. Lundi, elle a rendu un bien curieux hommage aux victimes de l’école Ozar Hatorah : « Quand nous pensons à ce qui s’est passé aujourd’hui à Toulouse, quand nous nous souvenons de ce qui s’est passé en Norvège il y a un an, quand nous savons ce qui se passe en Syrie, quand nous voyons ce qui se passe à Gaza et dans différentes parties du monde, nous pensons aux jeunes et aux enfants qui perdent leur vie… » Elle poursuit par un hommage aux victimes du terrible accident de car en Suisse ainsi qu’aux jeunes Palestiniens qui « contre toute attente, continuent à apprendre, à travailler, à rêver et aspirent à un meilleur avenir ».

Les autorités israéliennes ont aussitôt réagi – qu’est-ce qu’ils sont susceptibles, ces gens-là ! La Haute représentante en a pris acte. Elle a fait modifier, sur son site, son texte, rajoutant Sderot à Gaza, tout en dépêchant son porte-parole pour dire que jamais elle n’avait osé établir le moindre parallèle entre « les circonstances de l’attaque de Toulouse et la situation à Gaza ». La baronne Ashton essaie de se raccrocher aux branches comme elle peut. Mais elle a parlé. Et son propos fut odieux.

Odieux, parce qu’il est des moments où la simple humanité consiste à respecter la douleur des familles et le deuil d’un pays. Et respecter cette douleur et ce deuil, c’est d’abord en accepter la singularité : les trois enfants et le professeur morts à Toulouse n’ont pas été tués par accident. Le « tueur au scooter » les a abattus délibérément, ni par hasard ni parce qu’ils se trouvaient à portée de tir, mais parce qu’ils étaient juifs. On appelle ça de l’antisémitisme. Quelqu’un peut-il informer Mme Ashton qu’ils ne sont pas morts d’un gros rhume ?

C’est une manifestation abjecte d’antisémitisme qui s’est produite à Toulouse. L’une des plus hautes responsables européennes s’en moque comme de sa première voiture de fonction, jusqu’à en diluer le caractère spécifique parmi une série d’événements tout aussi tragiques, mais d’une autre nature. L’antisémitisme n’est plus, selon Mme Ashton, qu’une libre variation de la mortalité humaine. Elle invente une catégorie : « les jeunes et les enfants qui perdent la vie » pour dissimuler l’antisémitisme opérant à Toulouse et, au final, le banaliser. Ses contempteurs reprochaient indûment à Raymond Poincaré de rire dans les cimetières, Catherine Ashton, elle, s’y fend la poire.

Mais pourquoi la Haute représentante établit-elle un parallèle entre Gaza et Toulouse ? Quelles sont les arrière-pensées de Mme Ashton – terme impropre au demeurant, puisqu’il suggère l’impossible : qu’elle ait seulement une pensée… Où veut-elle en venir en établissant des parallèles fâcheux ? Veut-elle insinuer que les élèves assassinés à Toulouse n’ont eu, après tout, que ce qu’ils méritaient ? Parce qu’Israël. Parce que Gaza.

Est-ce désormais une précaution oratoire d’évoquer la situation palestinienne chaque fois qu’un acte antisémite se produit ? Pour faire bonne mesure. Pour rétablir l’équité. Pour que les juifs ne soient plus les seuls à être, selon l’expression d’Alain Finkielkraut, les « rois du malheur ».

Mais faut-il aller, lorsqu’on parle d’enfants juifs morts parce qu’ils étaient juifs, à faire la laudatio de la jeunesse palestinienne. Il y a quelque chose d’incongru et de scandaleux même dans les propos de Catherine Ashton.

Faut-il réclamer, pour autant, la démission de la chef de la diplomatie européenne ? Et pourquoi pas lancer une pétition, pendant qu’on y est ! On a confié la politique étrangère de l’Union, c’est-à-dire d’une puissance qui aurait, si elle en avait la volonté, son rôle à jouer au Proche Orient et dans l’ensemble méditerranéen, à la femme la plus incompétente et la plus gauche de sa génération. Ce n’est pas un hasard, mais un aveu : nos Etats ne tiennent tout bonnement pas à ce que l’Union dispose d’une diplomatie. Avec Catherine Ashton, nous sommes assurés de ne point en avoir.

Toulouse : Dominique Reynié a identifié les coupables

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Jusqu’à présent, Dominique Reynié, professeur à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’Innovation Politique (le think tank de l’UMP) et penseur emblématique du social-libéralisme européiste, de la révolution multiculturelle et de la mondialisation heureuse réunies m’inspirait surtout de l’amusement. L’homme nous distrayait d’ailleurs souvent : depuis 2005, c’est un habitué des émissions politiques et des chaines d’infos où il dénonce inlassablement les classes dangereuses et les partis qui flattent leurs instincts les plus vils. La télé étant bonne fille, jamais elle ne lui a chipoté son statut d’expert, voire d’oracle, quand bien même aucune de ses prédictions apocalyptiques en cas de victoire du non au référendum sur le TCE ne s’est concrétisée. Je suis expert, voyez mes ailes.

Depuis hier soir, mes ricanements qui accueillent chacune des interventions pontifiantes du Professeur Reynié se sont teintés d’un léger dégoût et d’une furieuse envie de casser ma télé.

Car alors que toute la classe politique (à l’exception peu glorieuse de François Bayrou) s’est à juste titre repliée dans un silence à la hauteur du deuil que vit la France, Dominique Reynié,lui, parle, et partout. Et pourquoi parle-t-il partout ? Eh bien parce que contrairement aux centaines de policiers dépêchés sur place par Claude Guéant, Dominique Reynié n’a pas besoin d’enquêter pour retrouver le tueur : il connaît le coupable des ces trois séries de crimes horribles.

Le coupable pardi c’est le populisme, auquel il vient justement de consacrer un ouvrage très documenté, mais qui se lit sans difficulté, Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19, 50 € seulement.

« Le ton de la campagne ne pourra pas être le même », décrète notre expert au micro de l’Agence Reuters (il tiendra ensuite le même discours quasiment mot pout mot chez Yves Calvi sur France 5) « La campagne a été dominée par un ton extrêmement agressif et une rhétorique populiste très présente. Cette rhétorique va devoir cesser. Il va y avoir une demande d’apaisement. »

Vous n’avez pas bien compris où le prof voulait en venir ? Ah, c’est sans doute que vous n’avez pas encore acheté son excellent livre Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19,50 € seulement. Pas chien, l’auteur vous met gracieusement les points sur les i : « On est dans une pathologie meurtrière liée à des fantasmes sur l’immigration et sur l’antisémitisme, qui sont alimentés un peu par tout le monde ». Mais dites-nous, cher professeur, c’est qui très exactement « tout ce monde » ? La réponse de Reynié est presque claire : »Entre les grandes controverses sur le multiculturalisme, les sorties délirantes sur le pouvoir de la finance ou l’ennemi sans visage ou ‘je suis le bruit, la fureur et le fracas’, je renvoie tout le monde dos-à-dos ». En clair, si vraiment vous êtes bouché et/ou extrémiste : pour Reynié, qui fait du Coluche, tous sont également coupables, mais Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont nettement plus coupables que les autres.

Si c’est vrai, qu’attend-on pour emprisonner ces deux-là pour complicité de d’assassinat? Qu’attend-on aussi pour ramener à la raison le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, qui a déclaré, très très énervé, à l’issue d’une réunion des représentants des communautés juive et musulmane autour de Nicolas Sarkozy à l’Elysée : « Il n’y a absolument rien à voir entre le climat, que l’on peut considérer comme délétère si l’on veut, et la monstruosité d’un tel acte, il n’y a aucune comparaison à faire (…) L’homme qui a tiré une gosse par les cheveux pour lui loger une balle dans la tête ne l’a pas fait parce qu’il a entendu telle ou telle remarque au sujet de l’abattage rituel. Il faut arrêter de faire la liaison entre les deux événements »

Si Dominique Reynié est un expert, alors on doit en déduire que Richard Prasquier est un ignorant qui raconte n’importe quoi. Ah si seulement il avait, avant de parler, lu Populismes: la pente fatale, broché, 280 p, en vente partout pour 19, 50 € seulement.

Sans toit ni loi ni moi, mais avec wifi !

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Les participants au festival culturel américain SXSW, qui se tenait jusqu’au 18 mars au Texas, ont pu se connecter à internet via des bornes Wi-Fi installées sur des SDF qui ont été rémunérés pour leur service. Etonnant non ?

L’opération, baptisée Homeless Hotspots, a été lancée par une agence de publicité britannique en collaboration avec une association d’aide aux sans-abris. Concrètement, le SDF porte un tee-shirt proclamant : « Je suis (PRENOM[1. Prénom, ou John, ou Paul, ou George ou Ringo, par exemple.]), un point d’accès 4G », ainsi qu’un émetteur de réseau internet de quatrième génération. L’utilisateur souhaitant se connecter à internet, via son téléphone, sa tablette ou son portable, n’a qu’à ensuite envoyer un texto avec le prénom en question à un numéro spécialement mis en place. Il pourra ensuite se connecter en échange d’un don du montant qu’il souhaite. L’argent sera ensuite reversé à l’association partenaire, Front Steps. Au total, 13 SDF ont ainsi été « équipés ».

Même si l’époque n’a pas besoin de nous pour inventer de telles monstruosités, autorisons-nous quelques suggestions pour aller plus loin. Le SDF « hotspots » n’est évidemment qu’un premier pas. Astucieusement équipé d’une batterie attachée dans le dos et d’une ampoule sur la casquette, le SDF ne peut-il pas se transformer en très utile lampadaire ? Quatre sans logis pourraient bien, également, à force d’un peu d’entraînement à la souplesse, faire des abris-bus très commodes. Il y a là un potentiel assurément très sous-exploité… Et je ne parle pas des plaques d’égout, des grilles d’ascenseurs, des cages de zoos, et tutti quanti.

Les malotrus qui se sont permis de trouver amusant le subterfuge n’iront pas au Paradis 2.0…