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Chronic’Art est-il de droite ?

Dans le dossier papier du numéro de novembre de Causeur, Elisabeth Lévy évoquait les heures sombres de la discrimination politique en précisant que lorsqu’on la définit comme une personnalité « de droite », elle rectifie en indiquant plutôt qu’elle n’est « pas de gauche ».

Cette propension à excommunier quiconque ne se revendique pas expressément « de gauche » et qui sévit de Libération au Nouvel Observateur – sans parler des essayistes dégainant la droitisation comme on invoque une pluie nucléaire contaminant la France – frappe aussi de son doigt accusateur, qui l’eût cru, nos confrères de Chronic’Art.

Si l’on se demande en quoi ce valeureux explorateur culturel, premier site internet journalistique de l’ère numérique et en kiosque depuis 2001, né en septembre 1997 de l’enthousiasme de Cyril De Graeve, son actuel rédacteur en chef, mérite à son tour une telle stigmatisation, la raison en est simple. On ne fait pas impunément un dossier sur Marc-Edouard Nabe en 2010, on ne réitère pas avec les œuvres complètes de Drieu La Rochelle deux ans plus tard, et on ne remet pas le couvert en écrivant sur Roger Nimier, voire Philippe Muray. Qu’y peut-il, De Graeve, légèrement fataliste, si « la littérature un peu intéressante est de droite » ?

« Nous avons le souci de ne pas être marqués mais lorsqu’on ne se déclare pas de gauche, on est considéré de droite, voire qualifié de facho », regrette-t-il, en écho avec notre patronne et avec l’excellent dossier sus-mentionné (et toujours disponible à la vente sur notre site !). Qu’à cela ne tienne, Chronic’Art assume de vouloir échapper à l’atroce prévisibilité des titres mono-orientés que le lectorat dédaigne, dans sa grande lassitude. Au sein de la rédaction, toutes les tendances politiques sont représentées et tous les avis autorisés.

Un titre de presse « ni droite, ni gauche » ne serait donc pas fasciste ? Que l’on lise les chroniques quotidiennes du site (d’ailleurs récemment rafraîchi et c’est une réussite) ou le bimestriel papier, qui s’offre des entretiens fleuves, des portraits longuement brossés et des dossiers de dix pages – un luxe suprême -, on peine à discerner ce qu’il y a de réac, fasciste ou nazi chez Chronic’Art, « le magazine connecté, parce que les nouvelles technologies ont toujours eu des impacts majeurs sur tous les domaines de la société, de l’art et de la culture ». La connexion au réel, peut-être ?

Aragon n’est pas mort il y a trente ans

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louis aragon pcf

Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit. L’hommage fut national, ou presque. Le Parti communiste accrocha sa photo, accompagnée d’un drapeau tricolore, à l’entrée de l’immeuble de la place du Colonel-Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes, qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel, et moqué par les gauchistes. Il faut dire qu’en 1982, Mai-68 n’était pas si loin, qui avait vu l’amoureux d’Elsa tenter de parler aux étudiants et se faire rabrouer par Cohn-Bendit.

Paradoxe ? Front renversé ? Les choses sont évidemment plus compliquées. C’est que la vie d’Aragon, elle-même, fut un paradoxe. Imaginez plutôt : vous naissez en 1897, et vous êtes le bâtard d’un ambassadeur de France qui a fait un enfant à une employée du Bon Marché. Aussitôt, pour reprendre un de ses titres, c’est un dispositif de Mentir-vrai qui se met en place autour de votre personne. Votre grand-mère sera votre mère adoptive, votre mère sera votre grande sœur et votre père votre parrain.[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est pas étonnant que Daniel Bougnoux (voir entretien) voie le masque comme le motif majeur de la vie et de l’œuvre d’Aragon. Ce masque, par exemple, de la noyée de la Seine, représentant une belle et jeune suicidée. Il fascina les surréalistes dont Aragon fut un membre fondateur, et cette fascination est au cœur du plus beau roman d’amour d’Aragon, Aurélien.

Aragon, maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

Il faut le comprendre, Aragon : une vie si longue à s’exposer, à se dire, à dire le monde. Et ce durant presqu’un siècle,  autrement dit deux guerres mondiales, le communisme, le nazisme, la résistance, la guerre froide. Mais aussi Dada, les surréalistes, le suicide, l’amour fou, l’engagement, la poésie, le journalisme, la critique d’art et aussi, bien sûr, le roman. Faire le roman du « monde réel » mais aussi le roman du roman, de la réinvention du roman, comme dans ce tome 5 de la Pléiade où l’on retrouvera notamment Blanche ou l’oubli et La Mise à mort, textes dont on n’a pas encore mesuré l’importance capitale dans notre histoire littéraire par leur innovation formelle qui, jamais, n’empêche la beauté du chant.

D’une certaine manière, Aragon aura, avec ce goût du masque et des miroirs, du miroir comme masque et du masque comme miroir, presque trop bien réussi son coup. Il est ainsi un des premiers à se créer un personnage que l’on qualifierait aujourd’hui de « médiatique », et cela dès les années 1920, avec le groupe surréaliste. Encore aujourd’hui, on connaît davantage les scandales que provoquaient ces jeunes gens que leur apport décisif à la grande révolution de l’imaginaire occidental.

« Avez-vous déjà giflé un mort ? », écrit par exemple Aragon, en 1924, à la disparition d’Anatole France, gloire nationale et progressiste. Il sera plus modéré, malgré tout, quand il s’agira de juger Maurice Barrès, en 1921. Le groupe Dada avait pris l’habitude de ces procès fictifs où l’on jugeait les grands noms contemporains. Aragon surprendra ses camarades et se montrera d’une étonnante indulgence pour celui que l’on qualifiait de « rossignol des charniers » après la Guerre de 14. Dans sa monumentale biographie, dont le premier volume vient de paraître et suit Aragon jusqu’en 1939, Pierre Juquin décrit bien cet Aragon qui se fait l’avocat d’un Barrès « anarchiste » avant tout, pratiquant le « culte du moi ».

Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonnés par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 1965, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Aragon, c’est, pour reprendre l’expression de Daniel Bougnoux, la « confusion des genres ». C’est rêver une œuvre totale qui soit à la fois poème, théâtre, histoire, roman et encore autre chose. C’est rêver à l’impossible unité des êtres dans l’amour − « Il n’y a pas d’amour heureux » −, c’est vouloir être à la fois homme et femme, comme dans Le Banquet de Platon, ou comme le devin Tirésias. L’homosexualité d’Aragon, qui fait encore problème aujourd’hui − comme on le voit avec la mésaventure arrivée au livre de Bougnoux −, n’est pas simplement une pulsion trop longtemps retenue qui se libère à la mort d’Elsa : elle est la permanence d’un Moi qui ne doit cesser de s’enchevêtrer et de se contredire pour exister.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, pour l’aimer ou le détester, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme, décoré deux fois de la croix de guerre, en 1918 et en 1940, qui écrit à la fin du Traité du style, en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité. » C’est le même homme, encore, qui adhère au Parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931 − « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! » − mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague, en 1968, et qui rédigera la première préface à l’édition française de La Plaisanterie de Kundera.  C’est le même homme, toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la Résistance et au lendemain de la guerre :

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Non, Aragon n’est pas mort il y a trente ans, car on ne meurt que lorsqu’on coïncide parfaitement avec soi-même. Et ce ne fut jamais le cas pour Aragon, que ce soit en art, en amour ou en politique, qui sont une seule et même chose comme on ne cesse de l’apprendre avec lui.[/access]

À lire :

Œuvres romanesques complètes, tome 5, d’Aragon (Pléiade, Gallimard).

L’Homme communiste, d’Aragon (Le Temps des cerises).

Aragon, un destin français (1897-1939), de Pierre Juquin (La Martinière).

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

*Photo : Droits réservés.

Paris et Alger unis dans la médiocrité

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bouteflika hollande algerie

Une fois encore, la France s’est excusée. Unis dans la repentance, confits dans la culpabilité, les Français ont été invités à suivre par procuration le nouveau chemin de croix qui leur était imposé par François Hollande à Alger, accueilli par un Abdelaziz Bouteflika qui avait tout organisé pour que cette journée de la repentance française soit en tout point celle du triomphe d’une Algérie unie face au sombre passé colonial.

Bouteflika pouvait-il rêver plus grand triomphe ? Après avoir sévèrement matraqué l’opposition, organisée de façon embryonnaire à l’occasion d’un printemps algérien qui n’a jamais vraiment existé, l’inoxydable chef d’Etat algérien a tranquillement traversé la tourmente, essuyant à peine quelques embruns, alors que ses anciens amis ou rivaux, Ben Ali, Moubarak, Kadhafi ou Assad, ont presque tous été balayés par la nouvelle tempête du désert qui a soufflé sur le monde arabe.

Non seulement Bouteflika a fait mieux que survivre, mais voici que l’éternel oppresseur, l’indispensable objet du ressentiment, l’inusable colonisateur, vient s’agenouiller à ses pieds et lui demander pardon. L’initiative ne peut pas mieux tomber. Elle intervient au moment le plus opportun pour renforcer le pouvoir et la crédibilité du président algérien, depuis quatorze ans au pouvoir, dans un pays toujours affligé d’une économie souffreteuse en raison de l’incurie et de la corruption de ses dirigeants, incapables de tirer profit des immenses ressources naturelles de l’Algérie pour favoriser son développement, mais toujours aussi prompts à s’enrichir en vertu d’une avidité insatiable. En venant présenter ses excuses au nom de la France, Hollande a légitimé un système corrompu qui nuit en tout premier lieu aux Algériens eux-mêmes.

Le président français pensait-il lui aussi au pétrole algérien en venant à Alger se plonger dans le bain de foule préparé par Bouteflika ? Alors que le problème énergétique semble plus que jamais déterminer les soubresauts de la géopolitique mondiale, il pourrait sembler important de garder la main sur le très raffiné pétrole local, du moins tant que les sociétés publiques algériennes qui exploitent cette manne seront encore en mesure d’en extraire les dernières gouttes du désert, pour le plus grand mais le plus éphémère profit des dirigeants algériens qui confisquent les ressources en même temps que l’avenir de leur pays. Par-dessus les visages rieurs et les manifestations de joie des algériens amenés ce jour-là par bus entiers pour acclamer son acte de contrition, le regard de François Hollande était-il fixé sur l’horizon du Sahara, là où se trouvent les principales installations d’extraction et de raffinage d’un pays qui est le troisième producteur de pétrole en Afrique ?

La repentance a un prix et les larmes, fussent-elles de crocodiles, se monnayent. Au-delà du sempiternel combat anticolonial que Bouteflika a besoin de rappeler de temps à autre pour faire oublier aux Algériens sa gestion calamiteuse, l’Algérie a désespérément besoin des subsides que l’ancien colonisateur est seul en mesure de lui accorder pour maintenir en vie une économie de rente placée sous perfusion et une industrie gazière et pétrolière bien peu compétitive. Étrange paradoxe qui voit donc le président français venir s’excuser au nom de l’histoire tout en cautionnant le pouvoir corrompu d’un dirigeant qui pourrait symboliser à lui seul l’égoïsme crapuleux d’une caste maintenant l’Algérie dans le sous-développement chronique. Toute honte bue, Bouteflika n’hésite pas à pratiquer toutes les formes de chantage pour solliciter régulièrement l’aide de ceux à qui il demande de s’excuser. Ainsi, pendant que les bonnes âmes entrent en pâmoison et s’enivrent de grandes déclarations, de dignité retrouvée et d’amitié recouvrée, le jeu de dupes se renouvelle entre la France et l’Algérie, conjuguant le pathos aux exigences discrètes d’intérêts plus sordides. Il n’est pas certain que l’Algérie et la France tirent vraiment des bénéfices de cette repentance tardive et surjouée.

Il existe au Timor une jolie fable qui explique la formation de l’île actuelle et dit à peu près ceci : un jour, un garçon aperçut un bébé crocodile en train de mourir de soif alors qu’il tentait vainement de passer d’une lagune à la mer. Le malheureux crocodile n’était pas assez fort pour avancer en dépit de la chaleur et était condamné à mourir. Le garçon, pris de pitié, le ramassa et le porta jusqu’à la mer. Le crocodile, très reconnaissant, promit qu’il se souviendrait de cette bonté et pourrait l’aider à voyager, s’il prenait au garçon l’envie de l’appeler pour le porter sur son dos. Le garçon fit ainsi beaucoup de voyages avec le crocodile, mais un jour, ce dernier eut envie de manger le garçon. C’était son instinct animal qui le guidait en cela. Mais sa conscience le tourmentait et, avant d’agir, il prit conseil auprès des autres animaux de la forêt. Tous n’eurent pas de mots assez durs pour condamner son ingratitude. Le crocodile, honteux, prit alors le garçon sur son dos et ne pensa plus jamais à le manger. Ayant atteint un âge avancé, il lui dit alors, au seuil de sa mort: « Ami, il n’existe pas d’assez grande récompense pour la bonne action que tu as faite pour moi. Je dois maintenant mourir. Je vais me changer en une terre, un pays où toi et tes descendants vivrez de ma substance. » Et le crocodile devint l’île de Timor ou les gens sont bons et s’exclament toujours, quand ils traversent une rivière : « Crocodile, je suis ton petit-fils, ne me dévore pas. »

La force des mythes réside dans leur universalité. Quelle que soit la manière dont on puisse adapter celui-ci à la relation entre la France et l’Algérie, il n’en reste que, dans la fable timoréenne, le garçon qui aide le crocodile à traverser le désert et le crocodile qui fait de même pour aider l’enfant à voyager sur les mers se prêtent mutuellement assistance dans une entreprise initiatique qui consiste pour l’un et pour l’autre à dépasser la pesanteur de leur condition pour, en un mot, grandir. La France et l’Algérie, depuis l’indépendance de 1962, ont toujours échoué à accomplir ce geste mutuel et un gouffre bien plus vaste que la mer et le désert réunis les séparent. La relation entretenue par les deux pays est toujours faite de haines plus ou moins rentrées, de jalousies d’apothicaire et des mensonges que l’on se raconte à soi-même pour oublier la misère de sa condition. Comme les dieux dogons, qui tissent la toile de l’univers, la France et l’Algérie continuent chacune de tisser le récit de leur grandeur nationale en se servant l’une de l’autre pour broder un conte séduisant.

En allant présenter un pardon qu’il n’est plus l’heure de quémander, Hollande raconte encore la fable du génie français de l’universalisme compatissant, toujours un peu paternaliste et ridicule dans ses manifestations de générosité. Aujourd’hui mis à l’heure du politiquement correct, ce même universalisme était, en d’autres temps, brandi par Jules Ferry ou Victor Hugo pour justifier la colonisation de l’Afrique et la rendre « maniable à la civilisation ».

En réclamant la reconnaissance de la faute commise depuis que l’Algérie est passée d’une domination l’autre, de l’ottomane à la française en 1830, Bouteflika veut faire revivre encore une fois la geste héroïque de l’indépendance à un pays qui n’a pas réussi à bâtir d’autre épopée que celle de son émancipation.
Quels que soient les intérêts économiques ou politiques servis par ces deux mensonges, leur puissance symbolique emprisonne les nations qui s’y abandonnent dans une relation mortifère et une dangereuse sclérose idéologique. Mais ceci reflète aussi la médiocrité conjointe des dirigeants français et algériens, incapables de concevoir un autre avenir commun que celui inlassablement promis par ce pardon empoisonné.

*Photo : LCI. 

 

Garance, fille de France

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arletty cinematheque carne

« Vous aviez de bien jolies nasales », Mademoiselle Arletty. Cette voix syncopée, traînante, célinienne à souhait, d’ascendance banlieusarde les faisait tous tomber. Un mot de vous, un rire, et Paris fut à vos pieds. Directeurs de théâtre, dialoguistes, peintres, princes de sang et femmes du monde, vous en avez fait tourner des têtes… Comment résister à ce grésillement si érotique, cette manière de se foutre de tout, cette répartie foudroyante et toujours cet insondable mystère qui voilait si souvent votre regard ? Prévert disait que vous aviez « l’érotisme chaste ». Sans oublier la taille mannequin, une liberté de ton désopilante, un visage aristocratique et cette gouaille courbevoisienne, signe des esprits frondeurs et des écorchés. En  un mot, le charme français.

 « Je suis du peuple, c’est un honneur », répétiez-vous à l’envi. Vous, Léonie, fille d’un chef de dépôt de tramways et d’une lingère. Ce qui n’empêcha pas, un jour, l’Aga Khan de vous offrir un bracelet serti de diamants bleus. Des admirateurs, il en pleuvait, des amoureux aussi : certains vous coûtèrent même quelques semaines de liberté… à la Libération. Faut-il vous croire lorsque vous prétendiez que : « Moi, vous savez, j’étais faite pour passer dans la vie, pour ne même pas m’arrêter. » Pour un papillon éphémère, vous croulez sous les témoignages d’admiration. Vingt ans après votre disparition, la Cinémathèque française rend hommage au film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis, jusqu’au 27 janvier 2013.[access capability= »lire_inedits »]

À cela s’ajoute la ressortie en salles d’une copie restaurée ainsi qu’une nouvelle édition DVD et Blu-ray. Mademoiselle, nous ne verrons que vous sur les grands boulevards en cette fin d’année. Robert de Laroche, aux éditions La Tour Verte, publie dans la foulée Paroles retrouvées, le script des entretiens enregistrés en décembre 1984 dans votre appartement du 14, rue Rémusat, quartier d’Auteuil. Ce  petit livre touchant ressuscite votre timbre de voix et votre étonnante scansion. Vous étiez pourtant bien mal en point, vous aviez déjà perdu la vue. Mais autour d’un verre de saint-estèphe et de quelques macarons, vous vous livrez à votre façon, pudique, taquine, légère et allusive. Car vous n’aimiez pas tellement les questions.

Pas du genre à vous allonger sur le divan comme tant d’actrices actuelles qui nous déballent leurs petits tracas et leur grande vacuité. Dans cet ouvrage, on retrouve cependant tous les jalons d’une fulgurante ascension ; on ne s’éternise pas trop sur les bas de la vie, à quoi bon ? On revient sur la Seine nourricière, l’école communale de Puteaux, la sténo chez Pigier et les premiers déchirements de la Guerre : un tendre ami disparaît, suivi du père. Pas de discours larmoyants, la vie reprend son cours, un jour tourneuse d’obus dans une usine de Suresnes, un autre mannequin vedette chez Paul Poiret. La roue tourne, la chance sourit, les rencontres font des carrières. La manière dont vous racontez votre engagement au théâtre des Capucines est à votre image, délicieuse et burlesque. Vous aviez changé de prénom en référence à une héroïne de Maupassant, une certaine Arlette : vous allez devenir Arletty, avec un y, sonorité anglaise oblige. Ce livre vaut également pour le défilé de personnalités ; tout le monde des arts et des lettres du XXe siècle y passe : Guitry, Céline, Aymé, Cocteau, Sartre,

Colette, Matisse, Laurencin, Carné, et puis vos partenaires, les monstres sacrés Michel Simon, Louis Jouvet, Jules Berry, Jean Gabin, Pierre Brasseur, Robert Le Vigan, Julien Carette, etc. On ne se lasse pas de vos bons mots, de vos expressions boulevardières : « Léonie, ça faisait femme de chambre » ; « Non, j’aime pas, c’est toc » ; ou ce savoureux conseil de Mistinguett : « Mets pas d’talons plats, ça baisse le derrière ». Si « Le verbe est dieu », comme vous aimez à le dire, alors vous étiez sa déesse.[/access]

Arletty, Paroles retrouvées, de Robert de Laroche, éditions La Tour Verte, 14 euros.

Les Enfants du paradis, exposition à La Cinémathèque française, jusqu’au 27 janvier 2013

Les Enfants du paradis, DVD (19,99 euros) et Blu-ray (24,99 euros), nouvelle édition restaurée, Pathé.

« Mariage pour personne » : les slogans officiels validés par Basile de Koch

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Invité à titre exceptionnel à l’Assemblée préparatoire à la  manif organisée par Basile de Koch en faveur du « Mariage pour personne », j’ai pu arracher en exclu pour les lecteurs de Causeur la divulgation des slogans autorisés et des pancartes officielles à l’occasion du cortège qui se constituera ce dimanche à 14h devant le Café d’Enfer, 22 rue Daguerre, à Paris XIVème.

Banderole de tête

Tous contre le mariage !  JALONS ®

 

Slogans autorisés

–          Mariage partout, bonheur nulle part !

–          Le mariage, c’est pourri / Y a mieux à faire dans la vie !

–          Devaquet on t’a eu, Taubira on t’aura !

–          Hollande, t’es foutu, les cocus sont dans la rue !

–          La réforme on s’en fout, on veut plus d’mariage du tout !

–          François, t’as raison : le mariage c’est pour les cons !

–          Monsieur le maire, si tu savais, tes dragées où on se les met !

–          Maire, notaire, belle-mère : halte à la galère !

–          Lien conjugal, prison légale !

–          Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin !

–          Nous sommes tous des enfants du divorce / 1ère, 2ème, 3ème génération !

–          L’amour est enfant de Bohême / Qui n’a jamais – jamais connu de loi !

–          Dix ans de chaînes sans voir le jour / C’était ma peine, forçat de l’amour !

–          Hommes cocus, femmes battues, ça suffut !

–          Carglass répare, Carglass remplace !

 

Pancartes officielles

–          DÉÇU(E)S DU MARIAGE  (2 exemplaires)

–          ASSOCIATION POUR LE DROIT DE NE PAS SE MARIER DANS LA DIGNITÉ

–          LE MARIAGE POUR PERSONNE !

–          HOMME LIBRE, TOUJOURS TU CHÉRIRAS TA MÈRE !

–          FRANÇOIS, ASSUME TON CÉLIBAT !

–          MARIAGE POUR PERSONNE, CANNABIS POUR TOUS !

–          HOMOS, HÉTÉROS, SANS-OPINION, MÊME COMBAT !

–          DETERRONS NOS VIES DE GARÇON !

 

Par ailleurs, il semblerait qu’un certains nombre de happy few aient reçu un SMS personnel du Président de Koch où l’on pouvait lire le message suivant: « Si toi aussi tu convaincs mille amis avant dimanche, alors nous serons 20 000 à la manif ».

 

Divorce au FN sur le mariage gay ?

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lepen mariage gay fn

Le FN est contre le mariage pour tous, cela va de soi, n’est-ce pas ? Eh bien manifestement, non. Et l’ambiguïté de sa position est apparue depuis plusieurs semaines autour de la question de savoir si oui ou non, le parti ira manifester le 13 janvier.
Vous savez, ce grand raout contre la mesure sociétale qui focalise l’attention de tous puisque l’exercice de la politique, aujourd’hui, consiste à amuser la galerie pour éviter de montrer la convergence de vue des principaux partis de gouvernement sur les questions essentielles. Tous sont d’accord pour réduire les déficits au prix des pires politiques austéritaires, tous sont d’accord pour flexibiliser le marché du travail, pour baisser les charges, pour poursuivre et accélérer l’intégration européenne et pour en finir avec un modèle social obsolète devenu trop cher à financer depuis que l’on a décidé de privilégier la rente  aux investissements dans l’économie réelle.

Alors, pour amuser la galerie, on se livre à un grand chantier du slip et on fait croire que l’avenir de la civilisation est en jeu. On pourra faire remarquer que nous ne sommes pas seuls au monde, que la Belgique, dont on parle beaucoup ces temps-ci, l’applique depuis des années et n’a pas connu de catastrophe anthropologique : rien n’y fait. Adieu Florange, bonjour la discussion sur le sexe des anges. Vous savez, cette discussion des élites byzantines alors que les Turcs étaient sous les remparts de Constantinople.
Qui s’oppose à ce consensus orwellien aujourd’hui, sinon le Front de Gauche, Debout la République et le Front National ? Mais entendons-nous bien, pas n’importe quel  Front National : il s’agit désormais de celui qui a été conquis par Marine Le Pen, quand elle a remporté la victoire sur la ligne Gollnisch pour qui le FN se devait avant tout d’être la « vraie droite » et pas autre chose.

De multiples clivages ont toujours traversé le FN depuis sa création : cathos contre païens, ethnodifférentialistes contre solidaristes, royalistes contre nationaux-européens. Mais le plus important, celui qui les recouvre tous, se résume en une question : « Sommes nous un parti de droite dure ou sommes-nous autre chose ? ». Dans les années 90, Samuel Maréchal, le père de la benjamine de l’Assemblée Nationale, avait théorisé la ligne « ni droite ni gauche, la France ». Et déjà, en 1995, lors des grandes grèves de novembre-décembre contre le plan Juppé, le Front ne savait plus trop s’il devait soutenir cette révolte des travailleurs français contre l’Europe de Maastricht ou dénoncer la mainmise et la manipulation de syndicats tenus par les trotskystes ou les communistes.
Marine Le Pen, avec à ses côtés l’ancien chevènementiste Philippot, rêve elle aussi aujourd’hui d’un FN qui soit ni de droite ni  de gauche. Un parti qui ne représente pas une alternance mais une grande alternative. Et c’est très compliqué parce qu’il faut surmonter des contradictions politiques de deux ordres : internes et externes.

À l’interne, il y a les pesanteurs de la vieille garde qui lance régulièrement ses anathèmes depuis Rivarol et Minute, ce dernier venant d’expliquer que les hésitations de MLP sur le mariage pour tous proviendrait d’un lobby gay autour d’elle (on salue l’élégance du procédé[1. Comme on saluera l’élégance de cet article des Inrocks sur le même sujet qui arrive à conjuguer l’homophobie et les positions d’Act-Up sur le coming-out, ce qui relève de l’exploit dialectique.]). Ceux-là n’aiment pas trop entendre parler de « compatriotes musulmans », de « droit à l’avortement » et même, sur le plan économique, des attaques contre « le libéralisme financier qui ruine la France ».
L’aggiornamento de MLP, pourtant, n’a pas empêché  le FN, à l’extérieur, d’être systématiquement classé au sens large comme faisant partie de la droite, et d’ailleurs la seule question des alliances qui se pose pour lui est celle avec l’UMP. On a beau dire UMPS par ci, UMPS par là, c’est bien l’UMP qui apparaît électoralement comme le partenaire qui va de soi si on veut un jour prendre des mairies et qui sait accéder au pouvoir. C’est ennuyeux parce que, dans l’idéal, Marine Le Pen rêve d’une politique de rupture qui n’a rien de commun avec la vision du monde d’un Copé ou d’un Fillon. Protectionnisme, relance, sortie de l’Euro et de l’UE. Et elle a un mal fou à faire entendre cette différence, comme en d’autres temps Chevènement ou Seguin qui finirent par rentrer dans le rang de leurs camps respectifs.

Or voilà que le mariage pour tous va faire défiler contre lui ce dimanche 13 janvier des gens de droite, banalement de droite, dont la plupart n’ont pas grand-chose à faire de la question du mariage pour tous en tant que tel mais veulent surtout marquer une opposition de la rue à la gauche au pouvoir. La preuve, c’est qu’ils oublient au passage qu’il y a des adversaires du mariage gay à gauche et pourtant, on peut parier sans trop de risques qu’on ne verra pas de gens de gauche à cette manif à peu près aussi « apolitique » que l’était celle pour l’école libre en 1984, présentée d’ailleurs comme la référence par les organisateurs du 13.

Marine Le Pen sait tout cela. Elle sait aussi que rien ne lui interdit dans l’avenir d’espérer récupérer un certain électorat gay qui angoisse face à l’islamisme ou même celui des bobos des villes, partisans de l’hédonisme sécuritaire qui avait fait le succès électoral d’un Pim Fortuyn. Elle n’a pas tellement envie de s’aliéner ces soutiens potentiels qui sont culturellement de gauche. Mais en même temps, que faire avec ses cathos tradis ? La quadrature du sexe, en quelque sorte…
Sans compter que sa vraie base actuelle, celle des ouvriers d’Hénin-Beaumont et d’ailleurs,  la trouve beaucoup plus convaincante dans sa condamnation des délocalisations que dans son éventuelle opposition au mariage pour tous qui n’est pas franchement leur premier souci.
Et tout ce monde-là pourrait changer d’avis au sujet du New-FN, si on la voyait bras dessus bras dessous avec Copé, à crier des slogans qu’emportera le vent d’hiver dans l’insignifiance des faux clivages sociétaux.

Alors, elle a choisi de ne pas choisir, ce qui n’est pas forcément, d’un point de vue tactique, la plus mauvaise solution.

*Photo : Ernesto Morales.

Hollande régresse

hollande conseil constitutionnel

Si l’on reprend l’histoire de la Ve république, on constate qu’il est parfois regrettable, mais en tout cas très habituel, qu’un président en début de mandat envisage de réviser la constitution. En somme, il était assez normal que François Hollande se laisse tenter à son tour, comme il s’en est expliqué le 7 janvier lors de ses voeux au Conseil constitutionnel. « J’entends, a-t-il alors déclaré, mettre fin au statut de membre de droit du Conseil Constitutionnel des anciens présidents de la République. Je proposerai donc d’y mettre un terme mais uniquement pour l’avenir ». Par ailleurs, il a évoqué, pêle-mêle, la consolidation de l’indépendance du Conseil supérieur de la magistrature, la suppression de la Cour de justice de la République, déclarant en revanche avoir renoncé  à l’idée du « parrainage citoyen » des candidats à la présidentielle.  Enfin, toujours très normalement, notre président normal a émis le souhait « que ces dispositions soient adoptées par le Parlement réuni en Congrès, dans les mois qui viennent ».

Soyons honnêtes : la plupart de ces propositions – et notamment la plus emblématique d’entre elles, la suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel -, apparaît techniquement pertinente. En vertu de l’actuel article 56 alinéa 2 de la constitution, font de droit partie à vie du Conseil constitutionnel . Cette règle avait été instituée en 1958 pour des raisons à la fois conjoncturelles (fournir au président Coty, qui s’était obligeamment retiré devant De Gaulle, une fonction au sein de l’État), et politiques (le prestige de la fonction présidentielle exigeant que ses anciens titulaires ne se retrouvent pas à la rue… ). À l’époque, elle paraissait d’ailleurs d’autant moins contestable que le Conseil constitutionnel était conçu comme un organe politique, principalement chargé d’éviter une rechute dans le régime d’assemblée. Cependant, petit à petit, la situation s’est très profondément modifiée,  et à la suite d’évolutions jurisprudentielles et de révisions constitutionnelles riches de conséquences, le Conseil constitutionnel s’est transformé en une véritable Cour, au même titre que ses homologues étrangers : répondant aux voeux du chef de l’État, Jean-Louis Debré, évoquait d’ailleurs, le 7 janvier dernier, “l’achèvement de la juridictionnalisation du Conseil”, réalisée depuis 2010.

Dans ce contexte profondément renouvelé, la présence d’anciens présidents au sein de cette haute juridiction s’avère donc incongrue – dans la mesure où, quelles que soient leurs compétences, ceux-ci ne sont pas au premier chef les juristes, mais des hommes d’État, des politiques qui statueront comme tels, ou seront soupçonnés de le faire. Du reste, détail significatif, les anciens présidents sont dispensés du serment que doivent prononcer les membres nommés du Conseil, lesquels  « jurent de bien et fidèlement remplir leurs fonctions, de les exercer en toute impartialité dans le respect de la Constitution et de garder le secret des délibérations et des votes et de ne prendre aucune position publique ». En somme, il était effectivement urgent de mettre fin à cette exception française. Ceci dit, même sur ce plan technique, la révision prévue par le président Hollande n’apparaît pas pleinement satisfaisante : d’abord, parce qu’elle ne traite pas le problème essentiel, celui de la désignation des membres nommés du Conseil ( lesquels peuvent parfaitement ne rien connaître au droit, et n’avoir été nommés que pour des raisons politiques), et ensuite, parce qu’elle n’aura pas d’effet rétroactif . Ce qui signifie que Nicolas Sarkozy devrait, sauf accident, pouvoir y siéger jusqu’en 2040, et donc, que la « normalisation juridictionnelle » du Conseil ne se trouvera pleinement réalisée que lorsque le petit-fils de Nathalie Kosciusko-Morizet sera en âge de briguer la présidence de la République.

Techniquement plausibles, ces propositions de révision apparaissent en revanche politiquement problématiques. Sur ce point, le patron du PS, Harlem Désir, abonné aux bévues à répétition, a involontairement levé le lièvre en déclarant que « la suppression de la présence » des ex-présidents au sein du Conseil mettait « fin à une aberration démocratique« . Ici, c’est l’adjectif qui passe mal : car si cette présence était effectivement devenue une aberration (juridique), elle restait en revanche parfaitement démocratique. Ceci dit, Désir n’est ici que la voix de son maître, puisque François Hollande, lors de ses voeux du 7 janvier, déclarait entendre « promouvoir la  démocratisation de nos institutions ». Le mot démocratie fait évidemment toujours chic dans un discours. Mais en réalité, on constate que toutes les révisions annoncées par le président vont dans le même sens, celui – osons l’affreux néologisme – d’une «  dé-démocratisation » du système.

Prenons, par exemple, celle que l’on vient d’évoquer, la suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel : actuellement, les Français, lorsqu’ils procèdent à l’élection du président de la république au suffrage universel, désignent non seulement le prochain chef de l’État, mais aussi une personnalité dont ils savent qu’elle deviendra membre de droit du Conseil constitutionnel. Ces membres de droit sont donc, en quelque sorte, élus par le peuple à la fonction qu’ils vont occuper. Qu’il s’agisse d’une situation peu satisfaisante au regard des principes d’impartialité et de neutralité  de la justice, nul n’en disconviendra : pour autant, la procédure n’en est pas moins démocratique. Plus démocratique, en tout cas, que la désignation des membres nommés, dont le rapport avec le suffrage universel est par définition beaucoup moins direct…

Et il en va de même des autres révisions annoncées, comme la suppression de la Cour de justice de la république. Les ministres, lorsqu’ils sont soupçonnés d’avoir accompli dans l’exercice de leurs fonctions des actes qualifiés crimes ou délits, relèvent actuellement de cette Cour de justice, composée de 15 juges, dont 12 parlementaires. La suppression de cette dernière entraînera donc la compétence des juridictions pénales ordinaires : ce qui, là encore, peut apparaître (juridiquement) plus satisfaisant –  même si la cour comporte actuellement trois magistrats issus de la Cour de Cassation, dont l’un est chargé de la présider-, mais n’en constitue pas moins une régression démocratique – les ministres se trouvant alors jugés par des magistrats ordinaires, dépourvus de toute légitimité démocratique propre, et non plus par des parlementaires élus devant lesquels ils sont par ailleurs politiquement responsables.

Dans ce contexte, on ne saurait s’étonner de la dernière annonce faite par le chef de l’État, relative à la question du parrainage pour l’élection présidentielle. La commission de rénovation et de déontologie de la vie publique présidée par Lionel Jospin avait préconisé en novembre dernier l’’instauration d’ « un parrainage citoyen« , avec au moins 150 000 signatures qui seraient restées anonymes : solution qui aurait permis de mettre fin à une situation intenable et scandaleuse, critiquée par l’ensemble des candidats à la dernière élection présidentielle. Or, malgré ses promesses, le président Hollande a préféré botter en touche pour une raison prétendument « pratique » sur laquelle il n’a pas souhaité s’appesantir : « S’agissant de la proposition relative au parrainage citoyen pour l’élection présidentielle, la concertation à laquelle j’ai procédé m’a finalement convaincu de la difficulté de sa mise en œuvre. » Et donc, de la brûlante nécessité de ne rien faire, jusqu’à la prochaine fois. En sera-t-il de même de ses autres promesses, et notamment, de l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives ?

Au total, notre président envisage donc une révision à son image,  “social –libérale”,  techniquement défendable mais démocratiquement régressive : et pour rester logique avec lui-même, il entend y procéder, non par référendum, ce qui l’obligerait à s’expliquer devant le peuple, mais par la voie, plus balisée, moins périlleuse, moins démocratique mais tellement plus confortable, du congrès…

*Photo : Parti socialiste.

Rossons Ronsard !

« Des Turcs, des Mammeluks, des Perses, des Tartares ;

Bref, par tout l’univers tant craint et redouté,

Faut-il que par les siens luy-mesme soit donté ?
France, de ton malheur tu es cause en partie ;
Je t’en ay par mes vers mille fois advertie :
Tu es marastre aux tiens et mere aux estrangers,
Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers,
Car sans aucun travail les estrangers obtiennent
Les biens qui à tes fils justement appartiennent. »

Quezaco ? Un discours de Jean-Marie Le Pen traduit en vieux françois ? Les statuts du fan club québécois de Philippe de Villiers ? Vous n’y êtes pas, ce petit fragment poétique est extrait des œuvres complètes d’un certain Pierre de Ronsard, rééditées par La Pléiade[1. Pierre de Ronsard, Discours à Guillaume des-Autels, Œuvres complètes de Ronsard, éd. La Pléiade, tome II, p. 568.] qui circulent en vente libre dans notre pays. Xénophobe, voire islamophobe, ces vers suintent le françois de souche, comme dirait une critique littéraire avertie.  Si rien n’est fait contre ce réactionnaire à la malfaisance post mortem, ne nous étonnons pas de retrouver un jour des odes à la femme si peu gay-friendly que les partisans du mariage pour tous s’y étrangleraient.

Décidément, bénie soit la HALDE qui, avant de rendre son dernier souffle, avait préconisé d’abandonner l’enseignement du fameux « Mignonne, allons voir si la rose » accusé de « véhicule(r) une image somme toute négative des seniors ». « Tandis que vostre âge fleuronne/ En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse : Comme à ceste fleur la vieillesse/ Fera ternir vostre beauté. » : si ça, c’est pas de l’âgisme…

Récapitulons. Ronsard est rétif à la diversité (mais pas de la bretonne, humour…), essentialise la femme en ignorant la théorie du genre et caricature nos aînés en vieux croulants. Qu’attendent donc Vincent Peillon, Najat Vallaud-Belkacem et Michèle Delaunay pour le bannir des programmes scolaires, des stages de rééducation  féministe et autres Pictionary gaiement pratiqués en maison de retraite ?

Le mariage pour personne !

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jalons mariage manif

Vous, président de la République, qui n’êtes même pas marié à votre âge, ayez le courage de vos opinions !

Ces chaînes conjugales que vous avez toujours refusées pour vous-même – malgré de belles occasions ! -, ne les étendez pas arbitrairement aux catégories de la population jusqu’alors préservées par la loi.

En tant qu’homme de progrès, allez jusqu’au bout de votre logique émancipatrice en abolissant pour tous cette institution contraignante et hors d’âge !

 

Vous, président de la République éclairé, brisez enfin ce vieux carcan du mariage, devenu insupportable avec l’allongement de l’espérance de vie !

De grâce ne vous abritez pas derrière les mots d’« égalité » et d’« amour » : l’amour est inégalitaire, hélas, autant qu’il est libertaire. « L’amour est enfant de Bohême, qui n’a jamais-jamais connu de loi », comme disaient Meilhac & Halévy. « Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin », chante en écho Brassens.

Le mariage est le contraire du sentiment amoureux, enivrant et volatil : un astreignant et interminable CDI !

Oui à l’égalité, à condition qu’elle soit un progrès pour tous ! Les gays ont toujours été en avance d’une tendance ou d’un décalage. Au nom de quoi figer leurs amours dans un cadre bourgeois hérité du XIXème siècle le plus hypocrite ?

L’avancée sociétale, la vraie, c’est l’inverse : débarrasser aussi les hétéros de cette institution, dont ils ne se savent même plus pourquoi ils l’ont épousée !

 

Vous, président de la République normal mais avancé, montrez-nous la voie de l’Avenir, qui s’appelle émancipation pour tous !

Au nom de l’Égalité dans la Liberté, il est temps d’abolir cet esclavage mutuel qu’est le mariage. L’heure est venue de proclamer la séparation des sentiments et de l’État !

Accessoirement c’est votre intérêt, en ce moment, de marquer les esprits par une grande réforme sociétale qui fasse oublier le reste.

 

Tous dans la rue dimanche 13 janvier contre tous les mariages !

 R.-V. : 14h au Café d’Enfer

22 rue Daguerre, 75014 Paris.

 

Collectif Tous Contre le Mariage ! ®

 

*Photo : Clapagaré ! (Les chiquitos)

Les sosies se ressemblent comme des jumeaux

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diane arnaud guitry

Les nuits de Noël sont celles où l’on enregistre le plus d’admissions en urgence dans les hôpitaux. Plutôt que de vous suicider, de massacrer vos enfants parce qu’ils ne sont pas aussi sages que le petit Jésus ou d’être poignardés, comme le fut Paul Gégauff, par une enquiquineuse, regardez plutôt un film de Sacha Guitry et, pourquoi pas, un des plus méconnus : La Vie d’un honnête homme (1952, en DVD) qui est aussi, avec Le Roman d’un tricheur, un des plus cyniques. Michel Simon, l’immense Michel Simon, tient à la fois le rôle d’un très honnête homme, riche industriel de surcroît, et celui de son frère jumeau, charlatan et voyou.
Les cinéphiles avertis savent qu’on doit à Sacha Guitry l’introduction de la « voix off », en 1936, dans Le Roman d’un tricheur, mais oublient parfois les trouvailles cinématographiques de ses films. Notamment, dans La Vie d’un honnête homme, le champ-contrechamp virtuel sur les deux Michel Simon, subtil artifice de montage créant l’illusion suprême. Ce n’est pas pour rien qu’il fut souvent qualifié d’ « illusionniste de génie » par la critique. Mais c’était aussi et surtout un moraliste qui avait repris à son compte la formule de Jules Renard : « J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux » − à répéter cent fois la nuit de Noël.[access capability= »lire_inedits »]

Diane Arnaud appartient à la famille spirituelle de Sacha Guitry. Elle n’aurait pas déparé ses films. Mais elle a préféré écrire des livres sur le cinéma. Le dernier en date : Changements de têtes. De Georges Méliès à David Lynch (éd. Rouge profond) nous remet en mémoire tous ces films qui font siéger un acteur avec ses autres lui-même en proches parents. On y rencontre, bien sûr, Sir Alec Guinness (Noblesse oblige, 1945), Peter Sellers, Jerry Lewis et Michel Simon. Si l’art de la critique cinématographique consiste à nous faire aimer les films en nous ouvrant les portes de mondes invisibles, Diane Arnaud y parvient avec une grâce et une ironie jubilatoires. On se croirait presque dans un film de Sacha Guitry (Mon père avait raison, par exemple), tant il y a un air de famille « entre le vieux cynique » et la jeune érudite encore enivrée par ce qu’elle a vu et aimé dans les salles obscures. Elle écrit comme on se confesse : pour changer de tête.

Lors d’une soirée arrosée au saké chez Yushi, le restaurant japonais de la rue des Ciseaux, elle m’a appris pourquoi les films, avant de faire leur entrée dans les cinémathèques et les universités, étaient systématiquement détruits après avoir été exploités. J’imaginais que c’était pour des problèmes de stockage. Pas du tout. C’était, plus prosaïquement encore, pour récupérer les sels d’argent raclés sur la pellicule et les recycler sous forme de peigne ou de vernis. Cela amusait beaucoup Diane de songer que la cosmétique était le destin final des films et que Greta Garbo entrait à l’usine pour en ressortir sous forme de vernis à ongles.

Sic transit gloria mundi.[/access][/access]

Changements de têtes. De Georges Méliès à David Lynch, Diane Arnaud (éd. Rouge profond) 

*Photo : La Vie d’un honnête homme (S. Guitry).

Chronic’Art est-il de droite ?

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Dans le dossier papier du numéro de novembre de Causeur, Elisabeth Lévy évoquait les heures sombres de la discrimination politique en précisant que lorsqu’on la définit comme une personnalité « de droite », elle rectifie en indiquant plutôt qu’elle n’est « pas de gauche ».

Cette propension à excommunier quiconque ne se revendique pas expressément « de gauche » et qui sévit de Libération au Nouvel Observateur – sans parler des essayistes dégainant la droitisation comme on invoque une pluie nucléaire contaminant la France – frappe aussi de son doigt accusateur, qui l’eût cru, nos confrères de Chronic’Art.

Si l’on se demande en quoi ce valeureux explorateur culturel, premier site internet journalistique de l’ère numérique et en kiosque depuis 2001, né en septembre 1997 de l’enthousiasme de Cyril De Graeve, son actuel rédacteur en chef, mérite à son tour une telle stigmatisation, la raison en est simple. On ne fait pas impunément un dossier sur Marc-Edouard Nabe en 2010, on ne réitère pas avec les œuvres complètes de Drieu La Rochelle deux ans plus tard, et on ne remet pas le couvert en écrivant sur Roger Nimier, voire Philippe Muray. Qu’y peut-il, De Graeve, légèrement fataliste, si « la littérature un peu intéressante est de droite » ?

« Nous avons le souci de ne pas être marqués mais lorsqu’on ne se déclare pas de gauche, on est considéré de droite, voire qualifié de facho », regrette-t-il, en écho avec notre patronne et avec l’excellent dossier sus-mentionné (et toujours disponible à la vente sur notre site !). Qu’à cela ne tienne, Chronic’Art assume de vouloir échapper à l’atroce prévisibilité des titres mono-orientés que le lectorat dédaigne, dans sa grande lassitude. Au sein de la rédaction, toutes les tendances politiques sont représentées et tous les avis autorisés.

Un titre de presse « ni droite, ni gauche » ne serait donc pas fasciste ? Que l’on lise les chroniques quotidiennes du site (d’ailleurs récemment rafraîchi et c’est une réussite) ou le bimestriel papier, qui s’offre des entretiens fleuves, des portraits longuement brossés et des dossiers de dix pages – un luxe suprême -, on peine à discerner ce qu’il y a de réac, fasciste ou nazi chez Chronic’Art, « le magazine connecté, parce que les nouvelles technologies ont toujours eu des impacts majeurs sur tous les domaines de la société, de l’art et de la culture ». La connexion au réel, peut-être ?

Aragon n’est pas mort il y a trente ans

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louis aragon pcf

louis aragon pcf

Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit. L’hommage fut national, ou presque. Le Parti communiste accrocha sa photo, accompagnée d’un drapeau tricolore, à l’entrée de l’immeuble de la place du Colonel-Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes, qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel, et moqué par les gauchistes. Il faut dire qu’en 1982, Mai-68 n’était pas si loin, qui avait vu l’amoureux d’Elsa tenter de parler aux étudiants et se faire rabrouer par Cohn-Bendit.

Paradoxe ? Front renversé ? Les choses sont évidemment plus compliquées. C’est que la vie d’Aragon, elle-même, fut un paradoxe. Imaginez plutôt : vous naissez en 1897, et vous êtes le bâtard d’un ambassadeur de France qui a fait un enfant à une employée du Bon Marché. Aussitôt, pour reprendre un de ses titres, c’est un dispositif de Mentir-vrai qui se met en place autour de votre personne. Votre grand-mère sera votre mère adoptive, votre mère sera votre grande sœur et votre père votre parrain.[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est pas étonnant que Daniel Bougnoux (voir entretien) voie le masque comme le motif majeur de la vie et de l’œuvre d’Aragon. Ce masque, par exemple, de la noyée de la Seine, représentant une belle et jeune suicidée. Il fascina les surréalistes dont Aragon fut un membre fondateur, et cette fascination est au cœur du plus beau roman d’amour d’Aragon, Aurélien.

Aragon, maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

Il faut le comprendre, Aragon : une vie si longue à s’exposer, à se dire, à dire le monde. Et ce durant presqu’un siècle,  autrement dit deux guerres mondiales, le communisme, le nazisme, la résistance, la guerre froide. Mais aussi Dada, les surréalistes, le suicide, l’amour fou, l’engagement, la poésie, le journalisme, la critique d’art et aussi, bien sûr, le roman. Faire le roman du « monde réel » mais aussi le roman du roman, de la réinvention du roman, comme dans ce tome 5 de la Pléiade où l’on retrouvera notamment Blanche ou l’oubli et La Mise à mort, textes dont on n’a pas encore mesuré l’importance capitale dans notre histoire littéraire par leur innovation formelle qui, jamais, n’empêche la beauté du chant.

D’une certaine manière, Aragon aura, avec ce goût du masque et des miroirs, du miroir comme masque et du masque comme miroir, presque trop bien réussi son coup. Il est ainsi un des premiers à se créer un personnage que l’on qualifierait aujourd’hui de « médiatique », et cela dès les années 1920, avec le groupe surréaliste. Encore aujourd’hui, on connaît davantage les scandales que provoquaient ces jeunes gens que leur apport décisif à la grande révolution de l’imaginaire occidental.

« Avez-vous déjà giflé un mort ? », écrit par exemple Aragon, en 1924, à la disparition d’Anatole France, gloire nationale et progressiste. Il sera plus modéré, malgré tout, quand il s’agira de juger Maurice Barrès, en 1921. Le groupe Dada avait pris l’habitude de ces procès fictifs où l’on jugeait les grands noms contemporains. Aragon surprendra ses camarades et se montrera d’une étonnante indulgence pour celui que l’on qualifiait de « rossignol des charniers » après la Guerre de 14. Dans sa monumentale biographie, dont le premier volume vient de paraître et suit Aragon jusqu’en 1939, Pierre Juquin décrit bien cet Aragon qui se fait l’avocat d’un Barrès « anarchiste » avant tout, pratiquant le « culte du moi ».

Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonnés par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 1965, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Aragon, c’est, pour reprendre l’expression de Daniel Bougnoux, la « confusion des genres ». C’est rêver une œuvre totale qui soit à la fois poème, théâtre, histoire, roman et encore autre chose. C’est rêver à l’impossible unité des êtres dans l’amour − « Il n’y a pas d’amour heureux » −, c’est vouloir être à la fois homme et femme, comme dans Le Banquet de Platon, ou comme le devin Tirésias. L’homosexualité d’Aragon, qui fait encore problème aujourd’hui − comme on le voit avec la mésaventure arrivée au livre de Bougnoux −, n’est pas simplement une pulsion trop longtemps retenue qui se libère à la mort d’Elsa : elle est la permanence d’un Moi qui ne doit cesser de s’enchevêtrer et de se contredire pour exister.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, pour l’aimer ou le détester, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme, décoré deux fois de la croix de guerre, en 1918 et en 1940, qui écrit à la fin du Traité du style, en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité. » C’est le même homme, encore, qui adhère au Parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931 − « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! » − mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le Printemps de Prague, en 1968, et qui rédigera la première préface à l’édition française de La Plaisanterie de Kundera.  C’est le même homme, toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la Résistance et au lendemain de la guerre :

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Non, Aragon n’est pas mort il y a trente ans, car on ne meurt que lorsqu’on coïncide parfaitement avec soi-même. Et ce ne fut jamais le cas pour Aragon, que ce soit en art, en amour ou en politique, qui sont une seule et même chose comme on ne cesse de l’apprendre avec lui.[/access]

À lire :

Œuvres romanesques complètes, tome 5, d’Aragon (Pléiade, Gallimard).

L’Homme communiste, d’Aragon (Le Temps des cerises).

Aragon, un destin français (1897-1939), de Pierre Juquin (La Martinière).

Aragon, la confusion des genres, de Daniel Bougnoux (Gallimard, collection L’un et l’autre).

*Photo : Droits réservés.

Paris et Alger unis dans la médiocrité

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bouteflika hollande algerie

bouteflika hollande algerie

Une fois encore, la France s’est excusée. Unis dans la repentance, confits dans la culpabilité, les Français ont été invités à suivre par procuration le nouveau chemin de croix qui leur était imposé par François Hollande à Alger, accueilli par un Abdelaziz Bouteflika qui avait tout organisé pour que cette journée de la repentance française soit en tout point celle du triomphe d’une Algérie unie face au sombre passé colonial.

Bouteflika pouvait-il rêver plus grand triomphe ? Après avoir sévèrement matraqué l’opposition, organisée de façon embryonnaire à l’occasion d’un printemps algérien qui n’a jamais vraiment existé, l’inoxydable chef d’Etat algérien a tranquillement traversé la tourmente, essuyant à peine quelques embruns, alors que ses anciens amis ou rivaux, Ben Ali, Moubarak, Kadhafi ou Assad, ont presque tous été balayés par la nouvelle tempête du désert qui a soufflé sur le monde arabe.

Non seulement Bouteflika a fait mieux que survivre, mais voici que l’éternel oppresseur, l’indispensable objet du ressentiment, l’inusable colonisateur, vient s’agenouiller à ses pieds et lui demander pardon. L’initiative ne peut pas mieux tomber. Elle intervient au moment le plus opportun pour renforcer le pouvoir et la crédibilité du président algérien, depuis quatorze ans au pouvoir, dans un pays toujours affligé d’une économie souffreteuse en raison de l’incurie et de la corruption de ses dirigeants, incapables de tirer profit des immenses ressources naturelles de l’Algérie pour favoriser son développement, mais toujours aussi prompts à s’enrichir en vertu d’une avidité insatiable. En venant présenter ses excuses au nom de la France, Hollande a légitimé un système corrompu qui nuit en tout premier lieu aux Algériens eux-mêmes.

Le président français pensait-il lui aussi au pétrole algérien en venant à Alger se plonger dans le bain de foule préparé par Bouteflika ? Alors que le problème énergétique semble plus que jamais déterminer les soubresauts de la géopolitique mondiale, il pourrait sembler important de garder la main sur le très raffiné pétrole local, du moins tant que les sociétés publiques algériennes qui exploitent cette manne seront encore en mesure d’en extraire les dernières gouttes du désert, pour le plus grand mais le plus éphémère profit des dirigeants algériens qui confisquent les ressources en même temps que l’avenir de leur pays. Par-dessus les visages rieurs et les manifestations de joie des algériens amenés ce jour-là par bus entiers pour acclamer son acte de contrition, le regard de François Hollande était-il fixé sur l’horizon du Sahara, là où se trouvent les principales installations d’extraction et de raffinage d’un pays qui est le troisième producteur de pétrole en Afrique ?

La repentance a un prix et les larmes, fussent-elles de crocodiles, se monnayent. Au-delà du sempiternel combat anticolonial que Bouteflika a besoin de rappeler de temps à autre pour faire oublier aux Algériens sa gestion calamiteuse, l’Algérie a désespérément besoin des subsides que l’ancien colonisateur est seul en mesure de lui accorder pour maintenir en vie une économie de rente placée sous perfusion et une industrie gazière et pétrolière bien peu compétitive. Étrange paradoxe qui voit donc le président français venir s’excuser au nom de l’histoire tout en cautionnant le pouvoir corrompu d’un dirigeant qui pourrait symboliser à lui seul l’égoïsme crapuleux d’une caste maintenant l’Algérie dans le sous-développement chronique. Toute honte bue, Bouteflika n’hésite pas à pratiquer toutes les formes de chantage pour solliciter régulièrement l’aide de ceux à qui il demande de s’excuser. Ainsi, pendant que les bonnes âmes entrent en pâmoison et s’enivrent de grandes déclarations, de dignité retrouvée et d’amitié recouvrée, le jeu de dupes se renouvelle entre la France et l’Algérie, conjuguant le pathos aux exigences discrètes d’intérêts plus sordides. Il n’est pas certain que l’Algérie et la France tirent vraiment des bénéfices de cette repentance tardive et surjouée.

Il existe au Timor une jolie fable qui explique la formation de l’île actuelle et dit à peu près ceci : un jour, un garçon aperçut un bébé crocodile en train de mourir de soif alors qu’il tentait vainement de passer d’une lagune à la mer. Le malheureux crocodile n’était pas assez fort pour avancer en dépit de la chaleur et était condamné à mourir. Le garçon, pris de pitié, le ramassa et le porta jusqu’à la mer. Le crocodile, très reconnaissant, promit qu’il se souviendrait de cette bonté et pourrait l’aider à voyager, s’il prenait au garçon l’envie de l’appeler pour le porter sur son dos. Le garçon fit ainsi beaucoup de voyages avec le crocodile, mais un jour, ce dernier eut envie de manger le garçon. C’était son instinct animal qui le guidait en cela. Mais sa conscience le tourmentait et, avant d’agir, il prit conseil auprès des autres animaux de la forêt. Tous n’eurent pas de mots assez durs pour condamner son ingratitude. Le crocodile, honteux, prit alors le garçon sur son dos et ne pensa plus jamais à le manger. Ayant atteint un âge avancé, il lui dit alors, au seuil de sa mort: « Ami, il n’existe pas d’assez grande récompense pour la bonne action que tu as faite pour moi. Je dois maintenant mourir. Je vais me changer en une terre, un pays où toi et tes descendants vivrez de ma substance. » Et le crocodile devint l’île de Timor ou les gens sont bons et s’exclament toujours, quand ils traversent une rivière : « Crocodile, je suis ton petit-fils, ne me dévore pas. »

La force des mythes réside dans leur universalité. Quelle que soit la manière dont on puisse adapter celui-ci à la relation entre la France et l’Algérie, il n’en reste que, dans la fable timoréenne, le garçon qui aide le crocodile à traverser le désert et le crocodile qui fait de même pour aider l’enfant à voyager sur les mers se prêtent mutuellement assistance dans une entreprise initiatique qui consiste pour l’un et pour l’autre à dépasser la pesanteur de leur condition pour, en un mot, grandir. La France et l’Algérie, depuis l’indépendance de 1962, ont toujours échoué à accomplir ce geste mutuel et un gouffre bien plus vaste que la mer et le désert réunis les séparent. La relation entretenue par les deux pays est toujours faite de haines plus ou moins rentrées, de jalousies d’apothicaire et des mensonges que l’on se raconte à soi-même pour oublier la misère de sa condition. Comme les dieux dogons, qui tissent la toile de l’univers, la France et l’Algérie continuent chacune de tisser le récit de leur grandeur nationale en se servant l’une de l’autre pour broder un conte séduisant.

En allant présenter un pardon qu’il n’est plus l’heure de quémander, Hollande raconte encore la fable du génie français de l’universalisme compatissant, toujours un peu paternaliste et ridicule dans ses manifestations de générosité. Aujourd’hui mis à l’heure du politiquement correct, ce même universalisme était, en d’autres temps, brandi par Jules Ferry ou Victor Hugo pour justifier la colonisation de l’Afrique et la rendre « maniable à la civilisation ».

En réclamant la reconnaissance de la faute commise depuis que l’Algérie est passée d’une domination l’autre, de l’ottomane à la française en 1830, Bouteflika veut faire revivre encore une fois la geste héroïque de l’indépendance à un pays qui n’a pas réussi à bâtir d’autre épopée que celle de son émancipation.
Quels que soient les intérêts économiques ou politiques servis par ces deux mensonges, leur puissance symbolique emprisonne les nations qui s’y abandonnent dans une relation mortifère et une dangereuse sclérose idéologique. Mais ceci reflète aussi la médiocrité conjointe des dirigeants français et algériens, incapables de concevoir un autre avenir commun que celui inlassablement promis par ce pardon empoisonné.

*Photo : LCI. 

 

Garance, fille de France

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arletty cinematheque carne

arletty cinematheque carne

« Vous aviez de bien jolies nasales », Mademoiselle Arletty. Cette voix syncopée, traînante, célinienne à souhait, d’ascendance banlieusarde les faisait tous tomber. Un mot de vous, un rire, et Paris fut à vos pieds. Directeurs de théâtre, dialoguistes, peintres, princes de sang et femmes du monde, vous en avez fait tourner des têtes… Comment résister à ce grésillement si érotique, cette manière de se foutre de tout, cette répartie foudroyante et toujours cet insondable mystère qui voilait si souvent votre regard ? Prévert disait que vous aviez « l’érotisme chaste ». Sans oublier la taille mannequin, une liberté de ton désopilante, un visage aristocratique et cette gouaille courbevoisienne, signe des esprits frondeurs et des écorchés. En  un mot, le charme français.

 « Je suis du peuple, c’est un honneur », répétiez-vous à l’envi. Vous, Léonie, fille d’un chef de dépôt de tramways et d’une lingère. Ce qui n’empêcha pas, un jour, l’Aga Khan de vous offrir un bracelet serti de diamants bleus. Des admirateurs, il en pleuvait, des amoureux aussi : certains vous coûtèrent même quelques semaines de liberté… à la Libération. Faut-il vous croire lorsque vous prétendiez que : « Moi, vous savez, j’étais faite pour passer dans la vie, pour ne même pas m’arrêter. » Pour un papillon éphémère, vous croulez sous les témoignages d’admiration. Vingt ans après votre disparition, la Cinémathèque française rend hommage au film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis, jusqu’au 27 janvier 2013.[access capability= »lire_inedits »]

À cela s’ajoute la ressortie en salles d’une copie restaurée ainsi qu’une nouvelle édition DVD et Blu-ray. Mademoiselle, nous ne verrons que vous sur les grands boulevards en cette fin d’année. Robert de Laroche, aux éditions La Tour Verte, publie dans la foulée Paroles retrouvées, le script des entretiens enregistrés en décembre 1984 dans votre appartement du 14, rue Rémusat, quartier d’Auteuil. Ce  petit livre touchant ressuscite votre timbre de voix et votre étonnante scansion. Vous étiez pourtant bien mal en point, vous aviez déjà perdu la vue. Mais autour d’un verre de saint-estèphe et de quelques macarons, vous vous livrez à votre façon, pudique, taquine, légère et allusive. Car vous n’aimiez pas tellement les questions.

Pas du genre à vous allonger sur le divan comme tant d’actrices actuelles qui nous déballent leurs petits tracas et leur grande vacuité. Dans cet ouvrage, on retrouve cependant tous les jalons d’une fulgurante ascension ; on ne s’éternise pas trop sur les bas de la vie, à quoi bon ? On revient sur la Seine nourricière, l’école communale de Puteaux, la sténo chez Pigier et les premiers déchirements de la Guerre : un tendre ami disparaît, suivi du père. Pas de discours larmoyants, la vie reprend son cours, un jour tourneuse d’obus dans une usine de Suresnes, un autre mannequin vedette chez Paul Poiret. La roue tourne, la chance sourit, les rencontres font des carrières. La manière dont vous racontez votre engagement au théâtre des Capucines est à votre image, délicieuse et burlesque. Vous aviez changé de prénom en référence à une héroïne de Maupassant, une certaine Arlette : vous allez devenir Arletty, avec un y, sonorité anglaise oblige. Ce livre vaut également pour le défilé de personnalités ; tout le monde des arts et des lettres du XXe siècle y passe : Guitry, Céline, Aymé, Cocteau, Sartre,

Colette, Matisse, Laurencin, Carné, et puis vos partenaires, les monstres sacrés Michel Simon, Louis Jouvet, Jules Berry, Jean Gabin, Pierre Brasseur, Robert Le Vigan, Julien Carette, etc. On ne se lasse pas de vos bons mots, de vos expressions boulevardières : « Léonie, ça faisait femme de chambre » ; « Non, j’aime pas, c’est toc » ; ou ce savoureux conseil de Mistinguett : « Mets pas d’talons plats, ça baisse le derrière ». Si « Le verbe est dieu », comme vous aimez à le dire, alors vous étiez sa déesse.[/access]

Arletty, Paroles retrouvées, de Robert de Laroche, éditions La Tour Verte, 14 euros.

Les Enfants du paradis, exposition à La Cinémathèque française, jusqu’au 27 janvier 2013

Les Enfants du paradis, DVD (19,99 euros) et Blu-ray (24,99 euros), nouvelle édition restaurée, Pathé.

« Mariage pour personne » : les slogans officiels validés par Basile de Koch

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Invité à titre exceptionnel à l’Assemblée préparatoire à la  manif organisée par Basile de Koch en faveur du « Mariage pour personne », j’ai pu arracher en exclu pour les lecteurs de Causeur la divulgation des slogans autorisés et des pancartes officielles à l’occasion du cortège qui se constituera ce dimanche à 14h devant le Café d’Enfer, 22 rue Daguerre, à Paris XIVème.

Banderole de tête

Tous contre le mariage !  JALONS ®

 

Slogans autorisés

–          Mariage partout, bonheur nulle part !

–          Le mariage, c’est pourri / Y a mieux à faire dans la vie !

–          Devaquet on t’a eu, Taubira on t’aura !

–          Hollande, t’es foutu, les cocus sont dans la rue !

–          La réforme on s’en fout, on veut plus d’mariage du tout !

–          François, t’as raison : le mariage c’est pour les cons !

–          Monsieur le maire, si tu savais, tes dragées où on se les met !

–          Maire, notaire, belle-mère : halte à la galère !

–          Lien conjugal, prison légale !

–          Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin !

–          Nous sommes tous des enfants du divorce / 1ère, 2ème, 3ème génération !

–          L’amour est enfant de Bohême / Qui n’a jamais – jamais connu de loi !

–          Dix ans de chaînes sans voir le jour / C’était ma peine, forçat de l’amour !

–          Hommes cocus, femmes battues, ça suffut !

–          Carglass répare, Carglass remplace !

 

Pancartes officielles

–          DÉÇU(E)S DU MARIAGE  (2 exemplaires)

–          ASSOCIATION POUR LE DROIT DE NE PAS SE MARIER DANS LA DIGNITÉ

–          LE MARIAGE POUR PERSONNE !

–          HOMME LIBRE, TOUJOURS TU CHÉRIRAS TA MÈRE !

–          FRANÇOIS, ASSUME TON CÉLIBAT !

–          MARIAGE POUR PERSONNE, CANNABIS POUR TOUS !

–          HOMOS, HÉTÉROS, SANS-OPINION, MÊME COMBAT !

–          DETERRONS NOS VIES DE GARÇON !

 

Par ailleurs, il semblerait qu’un certains nombre de happy few aient reçu un SMS personnel du Président de Koch où l’on pouvait lire le message suivant: « Si toi aussi tu convaincs mille amis avant dimanche, alors nous serons 20 000 à la manif ».

 

Divorce au FN sur le mariage gay ?

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lepen mariage gay fn

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Le FN est contre le mariage pour tous, cela va de soi, n’est-ce pas ? Eh bien manifestement, non. Et l’ambiguïté de sa position est apparue depuis plusieurs semaines autour de la question de savoir si oui ou non, le parti ira manifester le 13 janvier.
Vous savez, ce grand raout contre la mesure sociétale qui focalise l’attention de tous puisque l’exercice de la politique, aujourd’hui, consiste à amuser la galerie pour éviter de montrer la convergence de vue des principaux partis de gouvernement sur les questions essentielles. Tous sont d’accord pour réduire les déficits au prix des pires politiques austéritaires, tous sont d’accord pour flexibiliser le marché du travail, pour baisser les charges, pour poursuivre et accélérer l’intégration européenne et pour en finir avec un modèle social obsolète devenu trop cher à financer depuis que l’on a décidé de privilégier la rente  aux investissements dans l’économie réelle.

Alors, pour amuser la galerie, on se livre à un grand chantier du slip et on fait croire que l’avenir de la civilisation est en jeu. On pourra faire remarquer que nous ne sommes pas seuls au monde, que la Belgique, dont on parle beaucoup ces temps-ci, l’applique depuis des années et n’a pas connu de catastrophe anthropologique : rien n’y fait. Adieu Florange, bonjour la discussion sur le sexe des anges. Vous savez, cette discussion des élites byzantines alors que les Turcs étaient sous les remparts de Constantinople.
Qui s’oppose à ce consensus orwellien aujourd’hui, sinon le Front de Gauche, Debout la République et le Front National ? Mais entendons-nous bien, pas n’importe quel  Front National : il s’agit désormais de celui qui a été conquis par Marine Le Pen, quand elle a remporté la victoire sur la ligne Gollnisch pour qui le FN se devait avant tout d’être la « vraie droite » et pas autre chose.

De multiples clivages ont toujours traversé le FN depuis sa création : cathos contre païens, ethnodifférentialistes contre solidaristes, royalistes contre nationaux-européens. Mais le plus important, celui qui les recouvre tous, se résume en une question : « Sommes nous un parti de droite dure ou sommes-nous autre chose ? ». Dans les années 90, Samuel Maréchal, le père de la benjamine de l’Assemblée Nationale, avait théorisé la ligne « ni droite ni gauche, la France ». Et déjà, en 1995, lors des grandes grèves de novembre-décembre contre le plan Juppé, le Front ne savait plus trop s’il devait soutenir cette révolte des travailleurs français contre l’Europe de Maastricht ou dénoncer la mainmise et la manipulation de syndicats tenus par les trotskystes ou les communistes.
Marine Le Pen, avec à ses côtés l’ancien chevènementiste Philippot, rêve elle aussi aujourd’hui d’un FN qui soit ni de droite ni  de gauche. Un parti qui ne représente pas une alternance mais une grande alternative. Et c’est très compliqué parce qu’il faut surmonter des contradictions politiques de deux ordres : internes et externes.

À l’interne, il y a les pesanteurs de la vieille garde qui lance régulièrement ses anathèmes depuis Rivarol et Minute, ce dernier venant d’expliquer que les hésitations de MLP sur le mariage pour tous proviendrait d’un lobby gay autour d’elle (on salue l’élégance du procédé[1. Comme on saluera l’élégance de cet article des Inrocks sur le même sujet qui arrive à conjuguer l’homophobie et les positions d’Act-Up sur le coming-out, ce qui relève de l’exploit dialectique.]). Ceux-là n’aiment pas trop entendre parler de « compatriotes musulmans », de « droit à l’avortement » et même, sur le plan économique, des attaques contre « le libéralisme financier qui ruine la France ».
L’aggiornamento de MLP, pourtant, n’a pas empêché  le FN, à l’extérieur, d’être systématiquement classé au sens large comme faisant partie de la droite, et d’ailleurs la seule question des alliances qui se pose pour lui est celle avec l’UMP. On a beau dire UMPS par ci, UMPS par là, c’est bien l’UMP qui apparaît électoralement comme le partenaire qui va de soi si on veut un jour prendre des mairies et qui sait accéder au pouvoir. C’est ennuyeux parce que, dans l’idéal, Marine Le Pen rêve d’une politique de rupture qui n’a rien de commun avec la vision du monde d’un Copé ou d’un Fillon. Protectionnisme, relance, sortie de l’Euro et de l’UE. Et elle a un mal fou à faire entendre cette différence, comme en d’autres temps Chevènement ou Seguin qui finirent par rentrer dans le rang de leurs camps respectifs.

Or voilà que le mariage pour tous va faire défiler contre lui ce dimanche 13 janvier des gens de droite, banalement de droite, dont la plupart n’ont pas grand-chose à faire de la question du mariage pour tous en tant que tel mais veulent surtout marquer une opposition de la rue à la gauche au pouvoir. La preuve, c’est qu’ils oublient au passage qu’il y a des adversaires du mariage gay à gauche et pourtant, on peut parier sans trop de risques qu’on ne verra pas de gens de gauche à cette manif à peu près aussi « apolitique » que l’était celle pour l’école libre en 1984, présentée d’ailleurs comme la référence par les organisateurs du 13.

Marine Le Pen sait tout cela. Elle sait aussi que rien ne lui interdit dans l’avenir d’espérer récupérer un certain électorat gay qui angoisse face à l’islamisme ou même celui des bobos des villes, partisans de l’hédonisme sécuritaire qui avait fait le succès électoral d’un Pim Fortuyn. Elle n’a pas tellement envie de s’aliéner ces soutiens potentiels qui sont culturellement de gauche. Mais en même temps, que faire avec ses cathos tradis ? La quadrature du sexe, en quelque sorte…
Sans compter que sa vraie base actuelle, celle des ouvriers d’Hénin-Beaumont et d’ailleurs,  la trouve beaucoup plus convaincante dans sa condamnation des délocalisations que dans son éventuelle opposition au mariage pour tous qui n’est pas franchement leur premier souci.
Et tout ce monde-là pourrait changer d’avis au sujet du New-FN, si on la voyait bras dessus bras dessous avec Copé, à crier des slogans qu’emportera le vent d’hiver dans l’insignifiance des faux clivages sociétaux.

Alors, elle a choisi de ne pas choisir, ce qui n’est pas forcément, d’un point de vue tactique, la plus mauvaise solution.

*Photo : Ernesto Morales.

Hollande régresse

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hollande conseil constitutionnel

hollande conseil constitutionnel

Si l’on reprend l’histoire de la Ve république, on constate qu’il est parfois regrettable, mais en tout cas très habituel, qu’un président en début de mandat envisage de réviser la constitution. En somme, il était assez normal que François Hollande se laisse tenter à son tour, comme il s’en est expliqué le 7 janvier lors de ses voeux au Conseil constitutionnel. « J’entends, a-t-il alors déclaré, mettre fin au statut de membre de droit du Conseil Constitutionnel des anciens présidents de la République. Je proposerai donc d’y mettre un terme mais uniquement pour l’avenir ». Par ailleurs, il a évoqué, pêle-mêle, la consolidation de l’indépendance du Conseil supérieur de la magistrature, la suppression de la Cour de justice de la République, déclarant en revanche avoir renoncé  à l’idée du « parrainage citoyen » des candidats à la présidentielle.  Enfin, toujours très normalement, notre président normal a émis le souhait « que ces dispositions soient adoptées par le Parlement réuni en Congrès, dans les mois qui viennent ».

Soyons honnêtes : la plupart de ces propositions – et notamment la plus emblématique d’entre elles, la suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel -, apparaît techniquement pertinente. En vertu de l’actuel article 56 alinéa 2 de la constitution, font de droit partie à vie du Conseil constitutionnel . Cette règle avait été instituée en 1958 pour des raisons à la fois conjoncturelles (fournir au président Coty, qui s’était obligeamment retiré devant De Gaulle, une fonction au sein de l’État), et politiques (le prestige de la fonction présidentielle exigeant que ses anciens titulaires ne se retrouvent pas à la rue… ). À l’époque, elle paraissait d’ailleurs d’autant moins contestable que le Conseil constitutionnel était conçu comme un organe politique, principalement chargé d’éviter une rechute dans le régime d’assemblée. Cependant, petit à petit, la situation s’est très profondément modifiée,  et à la suite d’évolutions jurisprudentielles et de révisions constitutionnelles riches de conséquences, le Conseil constitutionnel s’est transformé en une véritable Cour, au même titre que ses homologues étrangers : répondant aux voeux du chef de l’État, Jean-Louis Debré, évoquait d’ailleurs, le 7 janvier dernier, “l’achèvement de la juridictionnalisation du Conseil”, réalisée depuis 2010.

Dans ce contexte profondément renouvelé, la présence d’anciens présidents au sein de cette haute juridiction s’avère donc incongrue – dans la mesure où, quelles que soient leurs compétences, ceux-ci ne sont pas au premier chef les juristes, mais des hommes d’État, des politiques qui statueront comme tels, ou seront soupçonnés de le faire. Du reste, détail significatif, les anciens présidents sont dispensés du serment que doivent prononcer les membres nommés du Conseil, lesquels  « jurent de bien et fidèlement remplir leurs fonctions, de les exercer en toute impartialité dans le respect de la Constitution et de garder le secret des délibérations et des votes et de ne prendre aucune position publique ». En somme, il était effectivement urgent de mettre fin à cette exception française. Ceci dit, même sur ce plan technique, la révision prévue par le président Hollande n’apparaît pas pleinement satisfaisante : d’abord, parce qu’elle ne traite pas le problème essentiel, celui de la désignation des membres nommés du Conseil ( lesquels peuvent parfaitement ne rien connaître au droit, et n’avoir été nommés que pour des raisons politiques), et ensuite, parce qu’elle n’aura pas d’effet rétroactif . Ce qui signifie que Nicolas Sarkozy devrait, sauf accident, pouvoir y siéger jusqu’en 2040, et donc, que la « normalisation juridictionnelle » du Conseil ne se trouvera pleinement réalisée que lorsque le petit-fils de Nathalie Kosciusko-Morizet sera en âge de briguer la présidence de la République.

Techniquement plausibles, ces propositions de révision apparaissent en revanche politiquement problématiques. Sur ce point, le patron du PS, Harlem Désir, abonné aux bévues à répétition, a involontairement levé le lièvre en déclarant que « la suppression de la présence » des ex-présidents au sein du Conseil mettait « fin à une aberration démocratique« . Ici, c’est l’adjectif qui passe mal : car si cette présence était effectivement devenue une aberration (juridique), elle restait en revanche parfaitement démocratique. Ceci dit, Désir n’est ici que la voix de son maître, puisque François Hollande, lors de ses voeux du 7 janvier, déclarait entendre « promouvoir la  démocratisation de nos institutions ». Le mot démocratie fait évidemment toujours chic dans un discours. Mais en réalité, on constate que toutes les révisions annoncées par le président vont dans le même sens, celui – osons l’affreux néologisme – d’une «  dé-démocratisation » du système.

Prenons, par exemple, celle que l’on vient d’évoquer, la suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel : actuellement, les Français, lorsqu’ils procèdent à l’élection du président de la république au suffrage universel, désignent non seulement le prochain chef de l’État, mais aussi une personnalité dont ils savent qu’elle deviendra membre de droit du Conseil constitutionnel. Ces membres de droit sont donc, en quelque sorte, élus par le peuple à la fonction qu’ils vont occuper. Qu’il s’agisse d’une situation peu satisfaisante au regard des principes d’impartialité et de neutralité  de la justice, nul n’en disconviendra : pour autant, la procédure n’en est pas moins démocratique. Plus démocratique, en tout cas, que la désignation des membres nommés, dont le rapport avec le suffrage universel est par définition beaucoup moins direct…

Et il en va de même des autres révisions annoncées, comme la suppression de la Cour de justice de la république. Les ministres, lorsqu’ils sont soupçonnés d’avoir accompli dans l’exercice de leurs fonctions des actes qualifiés crimes ou délits, relèvent actuellement de cette Cour de justice, composée de 15 juges, dont 12 parlementaires. La suppression de cette dernière entraînera donc la compétence des juridictions pénales ordinaires : ce qui, là encore, peut apparaître (juridiquement) plus satisfaisant –  même si la cour comporte actuellement trois magistrats issus de la Cour de Cassation, dont l’un est chargé de la présider-, mais n’en constitue pas moins une régression démocratique – les ministres se trouvant alors jugés par des magistrats ordinaires, dépourvus de toute légitimité démocratique propre, et non plus par des parlementaires élus devant lesquels ils sont par ailleurs politiquement responsables.

Dans ce contexte, on ne saurait s’étonner de la dernière annonce faite par le chef de l’État, relative à la question du parrainage pour l’élection présidentielle. La commission de rénovation et de déontologie de la vie publique présidée par Lionel Jospin avait préconisé en novembre dernier l’’instauration d’ « un parrainage citoyen« , avec au moins 150 000 signatures qui seraient restées anonymes : solution qui aurait permis de mettre fin à une situation intenable et scandaleuse, critiquée par l’ensemble des candidats à la dernière élection présidentielle. Or, malgré ses promesses, le président Hollande a préféré botter en touche pour une raison prétendument « pratique » sur laquelle il n’a pas souhaité s’appesantir : « S’agissant de la proposition relative au parrainage citoyen pour l’élection présidentielle, la concertation à laquelle j’ai procédé m’a finalement convaincu de la difficulté de sa mise en œuvre. » Et donc, de la brûlante nécessité de ne rien faire, jusqu’à la prochaine fois. En sera-t-il de même de ses autres promesses, et notamment, de l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives ?

Au total, notre président envisage donc une révision à son image,  “social –libérale”,  techniquement défendable mais démocratiquement régressive : et pour rester logique avec lui-même, il entend y procéder, non par référendum, ce qui l’obligerait à s’expliquer devant le peuple, mais par la voie, plus balisée, moins périlleuse, moins démocratique mais tellement plus confortable, du congrès…

*Photo : Parti socialiste.

Rossons Ronsard !

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« Des Turcs, des Mammeluks, des Perses, des Tartares ;

Bref, par tout l’univers tant craint et redouté,

Faut-il que par les siens luy-mesme soit donté ?
France, de ton malheur tu es cause en partie ;
Je t’en ay par mes vers mille fois advertie :
Tu es marastre aux tiens et mere aux estrangers,
Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers,
Car sans aucun travail les estrangers obtiennent
Les biens qui à tes fils justement appartiennent. »

Quezaco ? Un discours de Jean-Marie Le Pen traduit en vieux françois ? Les statuts du fan club québécois de Philippe de Villiers ? Vous n’y êtes pas, ce petit fragment poétique est extrait des œuvres complètes d’un certain Pierre de Ronsard, rééditées par La Pléiade[1. Pierre de Ronsard, Discours à Guillaume des-Autels, Œuvres complètes de Ronsard, éd. La Pléiade, tome II, p. 568.] qui circulent en vente libre dans notre pays. Xénophobe, voire islamophobe, ces vers suintent le françois de souche, comme dirait une critique littéraire avertie.  Si rien n’est fait contre ce réactionnaire à la malfaisance post mortem, ne nous étonnons pas de retrouver un jour des odes à la femme si peu gay-friendly que les partisans du mariage pour tous s’y étrangleraient.

Décidément, bénie soit la HALDE qui, avant de rendre son dernier souffle, avait préconisé d’abandonner l’enseignement du fameux « Mignonne, allons voir si la rose » accusé de « véhicule(r) une image somme toute négative des seniors ». « Tandis que vostre âge fleuronne/ En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse : Comme à ceste fleur la vieillesse/ Fera ternir vostre beauté. » : si ça, c’est pas de l’âgisme…

Récapitulons. Ronsard est rétif à la diversité (mais pas de la bretonne, humour…), essentialise la femme en ignorant la théorie du genre et caricature nos aînés en vieux croulants. Qu’attendent donc Vincent Peillon, Najat Vallaud-Belkacem et Michèle Delaunay pour le bannir des programmes scolaires, des stages de rééducation  féministe et autres Pictionary gaiement pratiqués en maison de retraite ?

Le mariage pour personne !

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jalons mariage manif

jalons mariage manif

Vous, président de la République, qui n’êtes même pas marié à votre âge, ayez le courage de vos opinions !

Ces chaînes conjugales que vous avez toujours refusées pour vous-même – malgré de belles occasions ! -, ne les étendez pas arbitrairement aux catégories de la population jusqu’alors préservées par la loi.

En tant qu’homme de progrès, allez jusqu’au bout de votre logique émancipatrice en abolissant pour tous cette institution contraignante et hors d’âge !

 

Vous, président de la République éclairé, brisez enfin ce vieux carcan du mariage, devenu insupportable avec l’allongement de l’espérance de vie !

De grâce ne vous abritez pas derrière les mots d’« égalité » et d’« amour » : l’amour est inégalitaire, hélas, autant qu’il est libertaire. « L’amour est enfant de Bohême, qui n’a jamais-jamais connu de loi », comme disaient Meilhac & Halévy. « Ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin », chante en écho Brassens.

Le mariage est le contraire du sentiment amoureux, enivrant et volatil : un astreignant et interminable CDI !

Oui à l’égalité, à condition qu’elle soit un progrès pour tous ! Les gays ont toujours été en avance d’une tendance ou d’un décalage. Au nom de quoi figer leurs amours dans un cadre bourgeois hérité du XIXème siècle le plus hypocrite ?

L’avancée sociétale, la vraie, c’est l’inverse : débarrasser aussi les hétéros de cette institution, dont ils ne se savent même plus pourquoi ils l’ont épousée !

 

Vous, président de la République normal mais avancé, montrez-nous la voie de l’Avenir, qui s’appelle émancipation pour tous !

Au nom de l’Égalité dans la Liberté, il est temps d’abolir cet esclavage mutuel qu’est le mariage. L’heure est venue de proclamer la séparation des sentiments et de l’État !

Accessoirement c’est votre intérêt, en ce moment, de marquer les esprits par une grande réforme sociétale qui fasse oublier le reste.

 

Tous dans la rue dimanche 13 janvier contre tous les mariages !

 R.-V. : 14h au Café d’Enfer

22 rue Daguerre, 75014 Paris.

 

Collectif Tous Contre le Mariage ! ®

 

*Photo : Clapagaré ! (Les chiquitos)

Les sosies se ressemblent comme des jumeaux

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diane arnaud guitry

diane arnaud guitry

Les nuits de Noël sont celles où l’on enregistre le plus d’admissions en urgence dans les hôpitaux. Plutôt que de vous suicider, de massacrer vos enfants parce qu’ils ne sont pas aussi sages que le petit Jésus ou d’être poignardés, comme le fut Paul Gégauff, par une enquiquineuse, regardez plutôt un film de Sacha Guitry et, pourquoi pas, un des plus méconnus : La Vie d’un honnête homme (1952, en DVD) qui est aussi, avec Le Roman d’un tricheur, un des plus cyniques. Michel Simon, l’immense Michel Simon, tient à la fois le rôle d’un très honnête homme, riche industriel de surcroît, et celui de son frère jumeau, charlatan et voyou.
Les cinéphiles avertis savent qu’on doit à Sacha Guitry l’introduction de la « voix off », en 1936, dans Le Roman d’un tricheur, mais oublient parfois les trouvailles cinématographiques de ses films. Notamment, dans La Vie d’un honnête homme, le champ-contrechamp virtuel sur les deux Michel Simon, subtil artifice de montage créant l’illusion suprême. Ce n’est pas pour rien qu’il fut souvent qualifié d’ « illusionniste de génie » par la critique. Mais c’était aussi et surtout un moraliste qui avait repris à son compte la formule de Jules Renard : « J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux » − à répéter cent fois la nuit de Noël.[access capability= »lire_inedits »]

Diane Arnaud appartient à la famille spirituelle de Sacha Guitry. Elle n’aurait pas déparé ses films. Mais elle a préféré écrire des livres sur le cinéma. Le dernier en date : Changements de têtes. De Georges Méliès à David Lynch (éd. Rouge profond) nous remet en mémoire tous ces films qui font siéger un acteur avec ses autres lui-même en proches parents. On y rencontre, bien sûr, Sir Alec Guinness (Noblesse oblige, 1945), Peter Sellers, Jerry Lewis et Michel Simon. Si l’art de la critique cinématographique consiste à nous faire aimer les films en nous ouvrant les portes de mondes invisibles, Diane Arnaud y parvient avec une grâce et une ironie jubilatoires. On se croirait presque dans un film de Sacha Guitry (Mon père avait raison, par exemple), tant il y a un air de famille « entre le vieux cynique » et la jeune érudite encore enivrée par ce qu’elle a vu et aimé dans les salles obscures. Elle écrit comme on se confesse : pour changer de tête.

Lors d’une soirée arrosée au saké chez Yushi, le restaurant japonais de la rue des Ciseaux, elle m’a appris pourquoi les films, avant de faire leur entrée dans les cinémathèques et les universités, étaient systématiquement détruits après avoir été exploités. J’imaginais que c’était pour des problèmes de stockage. Pas du tout. C’était, plus prosaïquement encore, pour récupérer les sels d’argent raclés sur la pellicule et les recycler sous forme de peigne ou de vernis. Cela amusait beaucoup Diane de songer que la cosmétique était le destin final des films et que Greta Garbo entrait à l’usine pour en ressortir sous forme de vernis à ongles.

Sic transit gloria mundi.[/access][/access]

Changements de têtes. De Georges Méliès à David Lynch, Diane Arnaud (éd. Rouge profond) 

*Photo : La Vie d’un honnête homme (S. Guitry).