Accueil Site Page 2604

Free : le vrai visage de Xavier Niel

xavier niel free

L’affaire a mis la Toile en émoi. Une nouvelle fonctionnalité de la Freebox permet de bloquer les pubs s’affichant sur les sites Internet. Un coup dur pour les sites vivant de la publicité. L’affaire a même fait la une de Libé vendredi. Jamais la dernière pour une récupération politique, Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a reçu ce lundi les éditeurs de contenus puis Maxime Lombardini, directeur général de Free.
Mais pourquoi un tel ramdam ? Bien évidemment, personne n’aime voire des tas de publicités en surfant. Et il est toujours possible d’installer sur son navigateur des extensions comme Adblock afin de bloquer ces réclames en ligne. A priori, Free offre donc un joli service aux internautes au détriment des caisses des sites web.Or Free, dirigé par l’emblématique Xavier Niel, ne bloque pas toutes les pubs. Les réclames provenant de la régie publicitaire de Google sont particulièrement visées. Par exemple, les publicités sont bloquées sur Youtube et pas sur Dailymotion.  L’outil Google analytics, qui permet de suivre les statistiques de visite d’un site, se trouve également victime du filtrage.

Niel voulait donc faire pression sur Google avec en prime un joli coup médiatique. D’ailleurs, le blocage des pubs a été arrêté ce lundi. Mais que reproche donc Niel à Google ? Pour simplifier, Free estime rendre un gros service à Google en mettant gratuitement les vidéos Youtube et autres contenus de Google à la disposition des internautes via son infrastructure. Free veut donc faire payer Google pour l’utilisation de son réseau, ce que Google refuse.
Une première polémique a suivi le bridage des vidéos Youtube chez Free. En effet, les Freenautes voulant regarder une vidéo de la plateforme de Google doivent affronter un débit très lent. L’Arcep, le régulateur des télécoms, a lancé une enquête à ce sujet, Free est accusé de faire pression sur Google en ralentissant délibérément son trafic. Le blocage des publicités n’a donc rien à voir avec un service rendu aux internautes. Xavier Niel, patron de Free, ne fait que prendre en otage les éditeurs de sites web pour un conflit financier avec Google, une « méthode de voyou », selon Benjamin Bayart, patron du FAI FDN et fervent militant des libertés numériques.

Au delà du préjudice financier causé aux sites web, le blocage des pubs pose aussi des problèmes en matière de libertés. Si Free se permet de bloquer des pubs selon son bon vouloir, rien ne l’empêche de bloquer des sites de partage illégal d’oeuvres culturelles, accusés de racisme ou d’homophobie voire n’importe quel site qui dérangera tel ou tel lobby. Un filtrage du Web qu’on imaginerait plus en Chine que dans la patrie de Voltaire.
Là est toute la complexité de Xavier Niel, 12ème fortune de France selon Challenges. Depuis des années, il s’est construit une image médiatique de trouble-fête face aux gros méchants que seraient ses concurrents Orange et SFR. En apparence, c’est un patron cool, sans cravate, un antisarkozyste qui a racheté le monde au nez et à la barbe de l’ancien locataire de l’Elysée. Il a aussi investi dans Mediapart (qui le tacle bien) et même dans Causeur, preuve que Niel est attaché à la liberté d’expression[1. Xavier Niel est en effet actionnaire minoritaire de Causeur (NDLR).].

Il a par ailleurs créé Free mobile qui propose un abonnement pour portable à 2 euros par mois, ce qui lui a valu les félicitations d’Arnaud Montebourg estimant en janvier dernier que  Niel « avec son nouveau forfait illimité » avait fait « plus pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans ». Le patron de Free s’est même affiché comme un pilier de la lutte anti-Hadopi.
Pour Le Nouvel Obs, c’est « un créateur hors norme », Les Inrocks y voient un « croisement entre Steve Jobs et Michel-Edouard Leclerc ».
La comparaison avec M.E Leclerc n’est pas anodine. Bien avant Niel, Leclerc a lui aussi joué sur son image de patron médiatique et sympa, se présentant comme un Zorro au service des consommateurs contre les voyous Auchan et Carrefour. Une belle entourloupe qui cache mal les conditions de travail difficiles et la pression sur les fournisseurs de son groupe.

De même, Xavier Niel possède une face sombre. Free mobile a baissé le coup des abonnements ? Lors de son lancement, Free mobile s’est surtout fait connaître pour ses pannes de réseau. Niel, un patron « de gauche » ? Free, comme ses concurrents, est un adepte de la délocalisation, notamment en installant des centres d’appel au Maghreb. Niel, un patron « libertaire » ? Pour régler ses problèmes de trésorerie avec Google, il n’hésite pas à mettre en place une solution de filtrage très controversée.

Désormais, la presse semble découvrir qui se cache derrière ce patron si sympa. Visiblement, certains n’avaient pas tout compris.

*Photo : rsepulveda.

Toi aussi, sois Franz Kafka !

0

franz kafka jaccard

1. Une usurpation d’identité. 

Le jugement d’Imre Kertesz sur Kafka, je le fais mien. Il note, dans son journal, que le personnage de Kafka, sans doute plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et on peut se demander si ce n’est pas là son véritable héritage. Ses contradictions sont si extrêmes qu’elles en deviennent fascinantes : écrivain génial, il est totalement dépourvu de confiance face à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, certes, mais d’une modestie dévastatrice. Adoré par les femmes, mais ne trouvant in fine qu’humiliations. Solitaire, mais aspirant constamment au mariage. Hédoniste, mais menant une existence d’ascète. Juif convaincu qu’il n’a rien de commun avec les autres juifs, puisqu’il n’a déjà rien de commun avec lui-même… On n’en finirait pas de relever les contradictions dans lesquelles il se débat, et c’est sans doute ce qui nous le rend si proche. Au point d’avoir envie de prolonger son existence d’une vingtaine d’années, juste pour demeurer un peu plus longtemps à ses côtés.

C’est ce qu’a fait Laurent Jouannaud, un écrivain remarquable, mais peu remarqué, en dépit de quelques livres tout à fait singuliers comme  Toxiques  ou  La Condition sexuelle. Laurent Jouannaud, qui est un fidèle parmi les fidèles de Kafka, a donc installé son « petit bivouac littéraire à côté du brasier kafkaïen » et le résultat est surprenant. Kafka n’est pas mort en 1924, mais a guéri de sa tuberculose.[access capability= »lire_inedits »] Il écrit encore, il connaît d’autres amours, assiste à l’arrivée des fossoyeurs de l’Histoire et songe que, dans un monde qui craque et se fissure par tous les bouts, il convient de prendre un soin particulier de  chaque détail vestimentaire, à commencer par la couleur de sa cravate. En 1935, dans son Journal, il note : « La lassitude m’envahit comme faisait la ciguë chez les Grecs : elle remonte au long des jambes, me gèle les membres, le foie, le cœur, la langue. Je suis glacé, mais heureux. Et voilà que ma cervelle souffle sur quelques braises qui me dégèlent malgré moi. » Toujours ce brasier kafkaïen qui donne au roman de Laurent Jouannaud ce ton si étrange qui résulte d’une usurpation d’identité − et quelle identité ne l’est pas, usurpée ? − totalement assumée. « Franz Kafka, c’est moi maintenant, écrit Laurent Jouannaud. Cela fait longtemps qu’il m’obsède. Nos vies se ressemblent. Je n’ai pas eu plus de chance que lui : j’ai raté moi aussi ma carrière d’écrivain et ma vie amoureuse. » Tout lecteur de Kafka devrait lire cette autobiographie romancée pour apprécier le tour de force qui consiste à se glisser dans la peau d’un autre qui n’est autre que vous-même, sans l’être vraiment, tout en vous donnant la possibilité de le devenir. S’il y a bien un miracle de la littérature, une forme de transsubstantiation, diraient les théologiens catholiques, c’est bien là, dans le livre de Laurent Jouannaud qu’on y assistera, métamorphosés nous-même en petits Kafka.

2. Kafka à Barcelone.

On peut évidemment prolonger le trouble dans lequel nous a plongé Laurent Jouannaud en se procurant le film si étrange de Jacques Deray : Un Papillon sur l’épaule (en DVD) avec Lino Ventura, qui date de 1978 et qui aurait pu s’intituler Kafka à Barcelone tant la radicalité du choix narratif converge avec les déambulations paranoïaques d’un homme qui est pris pour un autre. Encore une substitution d’identité qui s’achève par un meurtre sans motif, dans une rue de Barcelone, sous le regard indifférent des passants. Séquence tournée en caméra cachée et sans figurants. Séquence d’anthologie qui marquera une certaine mémoire du cinéma français.

3. « Ist das Kafka ? »

N’abandonnons pas Kafka sans signaler aux lecteurs germanophones de Causeur trois ouvrages récemment parus sur lui et qui, eux aussi, s’inscrivent dans sa postérité :

Kafkas Komische Seiten, d’Astrid Dehe et Achim Englstler (Steidl Verlag). Ce sont 36 chapitres qui commencent tous par un extrait d’un texte de Kafka (œuvre, journal ou correspondance). Ce sont des passages incongrus, bizarres, drôles, comme son séjour chez les nudistes en 1912 ou sa rencontre avec le rabbi Belzer à Marienbad, en 1916. Sans doute est-il préférable d’être allemand pour en savourer l’humour.

Ist das Kafka ?, de Reiner Stach (Fischer Verlag). Ce sont 99 « trouvailles » qu’a réunies Reiner Stach, biographe expert de Kafka. Par exemple : de quelle couleur étaient les yeux de Kafka ? Selon une vingtaine de témoins le connaissant, ils étaient ou sombres ou gris, ou bleus ou bruns (réponses à égalité). Ou encore : dans une photo de foule prise à Merano, le 9 mai 1920, lors d’une manifestation pour l’autonomie du Sud-Tyrol, il y a quelqu’un qui ressemble beaucoup à Kafka. Mais est-ce bien lui ? Ce pourrait être le début du film de Jacques Deray.

Kafka, de Saul Friedländer (C.H. Beck Verlag). Cette biographie de Kafka place le sentiment de honte au cœur de l’œuvre et du comportement de l’écrivain. Honte par rapport à son père, honte par rapport à des sentiments homosexuels (comme Thomas Mann), honte par rapport à sa sexualité vécue (prostituées), honte par rapport à sa judéité (influence du philosophe Otto Weininger), honte attestée dans l’œuvre et la correspondance, mais honte qui, au lieu de le réduire au silence, le pousse à créer.

Et cette dernière question que pose Imre Kertesz à propos de Kafka : était-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? Qui peut répondre à ce genre de question ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les romans de Kafka appartiennent à l’Europe de l’Est, tout comme ceux de Kertesz. Tout comme l’œuvre de mon ami Thomas Szasz que je veux saluer ici une dernière fois, tant ma dette à son égard est immense.

Et comme l’année s’achève, je citerai encore ces dernières lignes, si kafkaïennes, extraites du journal de Kertesz : « J’ai aussi commis des fautes inavouables et impardonnables. (La petite servante, Annuska Nusi. J’avais treize ans et demi : l’âge le plus cruel de l’homme en devenir. Aucune empathie, aucune complaisance, rien qu’un égoïsme aveugle. Je ne pourrai jamais le raconter, parce que la langue du récit ne recouvrirait pas toute la réalité, la cruauté de l’acte et l’innocence de l’esprit.) »  C’est ce qui fait le véritable écrivain : l’impossibilité de raconter certaines choses et l’implacable urgence de les avouer.[/access]

Laurent Jouannaud, Kafka, suite, Pascal Galodé Éditions, 272 p., 20,80 euros.

*Photo : c_nilsen.

Pierre Boutang le bagarreur

pierre boutang besnard

Si Jérôme Besnard n’était pas né en 1979, on jurerait qu’il combattit aux côtés de l’armée d’Afrique durant la seconde guerre mondiale, qu’il assista aux nombreuses dérives de la bande des Hussards et qu’il fréquenta tout aussi bien Charles Maurras que le général de Gaulle ou le comte de Paris. Car c’est en conteur nostalgique d’une époque dont il a rencontré bien des témoins que Jérôme Besnard nous livre les secrets d’un temps où la droite avait encore des penseurs, à commencer par l’extraordinaire figure de Pierre Boutang. Professeur de philosophie, journaliste, poète, romancier, critique littéraire, Boutang fut sans aucun doute un des acteurs et observateurs de la vie politique et intellectuelle les plus marquants du XXème siècle.

Saint-Étienne, Lyon, Vichy,  Rabat, la palmeraie de Gabès, Saint-Germain-en-Laye, Paris bien sûr… Avec les lieux, Jérôme Besnard écume la vie de ce penseur hors norme, de ses passages sur les bancs de la rue d’Ulm, au gouvernement du général Giraud, dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, à l’université de Brest puis, enfin, en Sorbonne. Et il résume ainsi la belle apostrophe de François Mauriac : « L’Action française est un rond-point tragique d’où partent en étoiles des destins. »

En fait de destin, celui de Pierre Boutang aura toujours été guidé par « une philosophie critique appuyée sur une culture et un corps de doctrine considérables », selon les propres mots de son ami Roger Nimier. Fils spirituel de Charles Maurras, membre d’une Action française sujette à certaines compromissions pendant la seconde guerre mondiale, le professeur de métaphysique sait trier le bon grain et l’ivraie. À Lucien Rebatet qui plaide pour une collaboration active, la réponse de Boutang est sans appel : « Je préfère le pire des juifs à n’importe quel honnête père de famille allemand occupant mon pays ! ». C’est aussi cette lucidité qui conduit Boutang à refuser l’enfermement d’une partie de sa famille de pensée dans une opposition à la politique d’indépendance menée par le Général de Gaulle. Avec ce dernier, ils partageront d’ailleurs la même velléité de redonner un monarque à la fille aînée de l’Eglise.

À côté de la politique – mais surtout au dessus -, il y a l’œuvre. Le lecteur assidu de Dante et saint Thomas, l’admirateur de William Blake, le passionné de Dostoïevski et des Illuminations sait-il au moins que ses écrits rivalisent avec ceux dont il s’abreuve ? Jérôme Besnard nous offre ainsi de savantes recensions sur l’Ontologie du Secret ou Les Abeilles de Delphes, tout en ne manquant pas d’exposer la bibliographie de son sujet d’étude, un véritable trésor de livres à redécouvrir. Sans oublier La Nation Française, l’hebdomadaire qu’il dirigea de 1955 à 1967, où écrivirent Daniel Halévy, Antoine Blondin, Gabriel Marcel mais aussi Philippe de Saint-Robert et Gabriel Matzneff… Ce journal ouvertement royaliste et nationaliste réussit le tour de force de défendre à la fois la présence de la France en Algérie et la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle, une vision capétienne de la France et la défense de l’Etat d’Israël !

Entre histoire, politique et philosophie, Jérôme Besnard propose aussi avec humour et style bon nombre d’anecdotes pour le moins extravagantes. Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur, grand chrétien et grand bagarreur. Comme le résume Besnard, il fut pour les écrivains de droite de l’après-guerre « un chef de file et un meneur ».

Après une anthologie remarquable sur la Contre-révolution[1. Jérôme Besnard – La Contre-Révolution, le Monde, 2012.], c’est en toute logique que Jérôme Besnard a choisi de pousser encore un peu plus la réflexion et d’insister sur l’extraordinaire figure d’un contre-révolutionnaire pour le moins révolutionnaire. Blondin, à son propos, parlait d’un « âge de Pierre ». Il n’est pas si lointain : Redécouvrons-le !

Jérôme Besnard, Pierre Boutang, Muller édition, 156 p., 14,50 euros.

*Photo : INA.fr.

Un cinéma de l’hypnose

1

venus jess franco

Qu’un cinéaste débute sa carrière en Espagne au début des années 60 sous le nom de Jesus Franco, voilà qui ne manque pas de piquant. D’autant plus que derrière ce patronyme qui évoque à la fois le sabre et le goupillon se cache le plus inclassable des réalisateurs, un véritable anarchiste capable de bâcler une quantité invraisemblable de nanars improbables tout en parvenant à livrer  d’authentiques pépites témoignant à la fois de son immense talent et d’un désir permanent d’expérimenter de nouvelles formes.

Franco débute en tant qu’assistant réalisateur (il dirige la deuxième équipe de tournage d’Orson Welles pour Falstaff) et commence à tourner à la fin des années 50. Son premier film marquant sera L’horrible docteur Orlof (avec le fidèle Howard Vernon) qui marque indéniablement la naissance d’un véritable auteur. Violent, libre, romantique, morbide et érotique, cette œuvre qui affola la censure franquiste contient en puissance tous les thèmes que le cinéaste ne cessera d’aborder dans sa foisonnante filmographie (plus de 200 films !).

Difficile d’ailleurs de s’y retrouver dans cette carrière puisque Franco a tourné un peu partout (en France, en Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse…), qu’il a signé ses films sous d’innombrables pseudonymes et qu’ils sont souvent sortis sous des titres différents.

Et même si le cinéaste a toujours affiché une certaine prédilection pour le cinéma fantastique et l’érotisme, il a abordé quasiment tous les genres : la comédie, le polar, le film d’espionnage (un Cartes sur table scénarisé par Jean-Claude Carrière avec Eddie Constantine), le film d’aventures, l’horreur, les films de « femmes en prison », la pornographie hard

Il convient donc de saluer ici l’initiative des excellentes éditions Artus qui exhument aujourd’hui quatre perles rares du cinéaste. Dans l’un des suppléments de ces DVD, Alain Petit (un spécialiste de Franco qui travailla avec lui comme acteur et dialoguiste) prétend que l’on peut classer les films du maestro en trois catégories : les films de commande (ceux qui n’intéressent pas forcément le cinéaste mais lui permettent de remplir le frigo), les « quickies » qui correspondent à des œuvres tournées sans aucun moyen financier mais qui permirent au cinéaste de faire exactement ce qu’il voulait, et enfin, les « films de cœur » où Franco effectue un véritable travail « d’auteur » en ne se préoccupant que de ses obsessions et en n’hésitant pas à expérimenter (quel éditeur courageux nous proposera un jour son Necronomicon?)

Dans le lot proposé ici, seul Célestine…bonne à tout faire pourrait relever de la catégorie « film de commande ». Il s’agit d’une comédie gauloise tournée pour Robert de Nesle (vieux loup du cinéma populaire qui produisit des gens comme Freda ou Benazeraf) et dont le scénario pourrait vaguement rappeler celui du Journal d’une femme de chambre de Mirbeau. Sauf que Franco a gommé tout le potentiel subversif d’un tel sujet et qu’il se contente d’enchaîner des gags assez lourds et répétitifs, accompagnés de surcroît par une musique abominable. De plus, il se trouve que l’érotisme si sensuel habituellement chez le cinéaste s’accorde assez mal avec le genre comique et que cette dimension n’est pas traitée avec le même soin que dans ses œuvres fantastiques.

Reste un casting de rêve : la divine Lina Romay en train de devenir l’égérie de Franco (elle partagera ensuite sa vie et accompagnera le cinéaste tout au long de sa carrière, y compris dans ses films hard), l’exquise Pamela Stanford, le désopilant Olivier Mathot en grand bourgeois à cheval sur les bonnes manières et le génial Howard Vernon qui s’amuse visiblement beaucoup à incarner les vieillards lubriques (Célestine lui lit des romans très osés) ; et un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop ennuyer. Les amateurs de second degré apprécieront également quelques quiproquos bien gras mais plaisants (Célestine cachée qui pense que le valet Malou – Bigotini- s’adresse à lui alors qu’il parle à ses vaches et qu’il évoque ses « belles mamelles ») et un très joli monologue de la bonne confiant au même Malou qui voudrait l’épouser qu’elle « aime tout le monde » et qu’elle voudrait « faire l’amour à l’humanité tout entière (…) je pense que comme ça, le monde serait meilleur! »

Pour conclure, soulignons également un magnifique zoom (la figure de style favorite de Franco) à la toute fin du film où le cinéaste capte le regard mélancolique de Lina Romay qui s’apprête à quitter la maison. Ce petit instant suspendu, qui n’est presque rien, dit tout le génie d’un cinéaste capable de fulgurances même au cœur d’un film assez mineur.

Également caractéristiques des méthodes de Franco, les tournages simultanés de Plaisir à trois et La comtesse perverse (toujours pour Robert de Nesle). Le premier film est un curieux objet érotique qui s’inspire de l’écrivain préféré du cinéaste : le marquis de Sade. Attelé à ce projet, Franco propose à son producteur, en échange d’une modeste rallonge budgétaire, de tourner un autre film dans la foulée avec les mêmes comédiens (Lina Romay, Alice Arno, Tania Busselier, Robert Woods, Howard Vernon…). Ce sera La comtesse perverse, adaptation étonnante (et érotique) des Chasses du comte Zaroff de Schoedsack et Irving Pichel.

Plaisir à trois met en scène un couple de grands bourgeois pervers (les Bressac) qui décident un jour d’inviter une belle jeune femme dans leur manoir, après l’avoir copieusement épiée lorsqu’elle se masturbait sur son lit. Si le récit n’est guère original et qu’on peut regretter quelques passages bâclés (le dialogue bêtement ordurier qui illustre une des premières séquences érotiques du film), Franco parvient à transcender une vulgaire histoire de machination bourgeoise en une œuvre sensuelle et parfois fascinante. Il parvient en effet à donner à son œuvre un caractère cérémoniel en laissant sa caméra caresser langoureusement le corps de ses actrices. La longue scène où le couple Alice Arno/ Robert Woods observe avec des jumelles la belle Tania Busselier se donner du plaisir sur son lit est caractéristique de l’art de Franco qui oscille entre la pulsion scopique et un don certain pour conférer aux scènes érotiques une dimension onirique et purement fantasmatique. A cela il faut ajouter un zeste de sadisme qui culmine avec cette espèce de musée où le couple conserve les corps de leurs anciennes victimes. Lorsque Franco joue avec des filtres colorés rouges et que nous pénétrons dans cette antre peuplée de mannequins suppliciés, on songe à certains films de Mario Bava (Six femmes pour l’assassin).

Le talent du cinéaste est de parvenir à tordre les archétypes du genre pour expérimenter et donner à ses récits un caractère étrange. Preuve en est l’excellent La comtesse perverse, curieuse variation autour des Chasses du comte Zaroff. Zaroff est d’ailleurs le patronyme des deux aristocrates nietzschéens incarnés par Howard Vernon et Alice Arno qui exécutent leurs victimes après les avoir chassées sur l’île où ils résident.

Là encore, le film est un concentré de la « méthode Franco » : il est tourné dans la foulée de Plaisir à trois avec les mêmes comédiens et, comme le dit fort bien Jean-François Rauger dans le bonus du film, le cinéaste parvient à transformer ses défauts en grandes qualités. Dans La comtesse perverse, il use et abuse du zoom, ne prend pas toujours la peine de faire le point mais ce traitement un peu fruste de l’image finit par devenir quasiment expérimental. En jouant sur de courtes focales qui distordent l’espace (la profondeur de champ est très nette alors que l’avant-scène est déformée et offre un effet « œil de poisson »), avec les filtres colorés et en utilisant à merveille le décor insolite de la maison des époux Zaroff (une splendide villa de Ricardo Bofill) ; Jess Franco livre une œuvre baroque, projection fantasmatique d’un univers mental cruel et  romantique (voir la scène finale).

Violent et d’un érotisme incandescent (la caméra de Franco s’immisce avec de plus en plus d’insistance entre les cuisses de ses muses comédiennes : on notera d’ailleurs que Lina Romay a un rôle plus important ici que dans Plaisir à trois), le film ne sortit jamais en salle dans cette version. Il fallut attendre quelques années pour le voir affublé de scènes additionnelles (plus ou moins hard) sous le titre Les croqueuses. Le plus étonnant, c’est que le film devint totalement différent, agrémenté d’un prologue et d’un épilogue qui font du récit le fruit de l’imagination d’une jeune femme écrivain. Et cela fonctionne parce que chez Franco, la frontière entre le désir et la réalité est abolie.

C’est ce qu’illustre de manière splendide le plus réussi des quatre films (un « film du cœur » selon Alain Petit) : Venus in furs. Si le titre peut faire songer au roman éponyme de Sacher-Masoch, l’œuvre de Franco n’a rien à voir et évoque le trajet d’un musicien de jazz hanté par l’image d’une jeune femme morte, qu’il a vu se livrer à des jeux érotiques avec d’inquiétants personnages (dont le marmoréen Klaus Kinski). Comme dans un autre très beau film de Franco (La comtesse noire), le personnage principal semble hanté par un succube qui reviendrait accomplir une sorte de vengeance. Mais rien de très précis dans ce film onirique qui ne semble se déployer que sur le plan du fantasme et du désir. Les repères spatiaux et temporels sont constamment brouillés et Franco joue avec des personnages « doubles », une structure cyclique où quelque chose semble constamment se dérober au sens commun. Lorsque arrivent les dernières scènes, on pense à Lost Highway de Lynch (toutes proportions gardées) tant le cinéaste boucle son film avec une logique qui n’est plus celle de la raison.

Si le zoom est la figure de style favorite du cinéaste, ce n’est pas tant parce qu’il est le « travelling du pauvre » mais qu’il relève parfaitement de cette logique du fantasme (le seul mouvement est celui de l’œil et non pas du corps comme avec un travelling qui accompagne les personnages). Il permet d’abolir l’espace et le temps pour laisser place à une logique du désir et de la pulsion.

La légende veut qu’une conversation avec le musicien Chet Baker soit à l’origine de ce film. On pourrait donc conclure en disant que le cinéma de Franco (du moins, lorsqu’il est inspiré) est davantage musical que narratif, jouant comme un trompettiste de jazz sur des variations autour de thèmes imposés (ici, la figure du vampire, de l’obsession, de l’addiction…) et qu’il parvient à transcender le caractère trivial de son matériau de base pour faire de ses œuvres de véritables cérémonies sensuelles et fascinantes.

Et de parvenir, avec un film comme Venus in furs,  à un art envoûtant, proche de l’hypnose…

Collection Jess Franco. 4 films (Venus in furs, 1969 ; Célestine, bonne à tout faire…, 1974 ; La comtesse perverse, 1974 ; Plaisir à trois, 1974) édités par Artus Films.

Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy animent « L’Esprit d’escalier », chaque dimanche à midi sur RCJ

34

Oyez braves gens : à partir d’aujourd’hui, le philosophe et la directrice de Causeur reviendront tous les dimanches, de 12 h à 12 h30, sur l’actualité de la semaine dans une nouvelle émission : « L’Esprit d’escalier ».

Plus de 6 ans après l’arrêt de son émission « Qui vive », Alain Finkielkraut est donc de retour sur RCJ, la Radio de la Communauté Juive (94,8 FM à Paris), avec une nouvelle émission de décryptage de l’actualité qui sera animée de concert avec notre directrice.

Invités ce mercredi sur RCJ, tous deux ont présenté leur nouvelle émission au micro du directeur d’antenne de la station, Shlomo Malka.

Pour Alain Finkielkraut, « L’Esprit d’escalier » permettra de « revenir sur une actualité trépidante » en « s’arrachant au magma ou au flux des humeurs », de trouver également des thèmes non traités par les médias, « de faire un pas de côté ».

Elisabeth Lévy entend de son côté « échapper au babillage médiatique » en déployant en toute liberté à l’antenne le même esprit de salon qui l’anime ici même sur Causeur, « une façon de poursuivre un dialogue ». Ledit dialogue devant être selon Elisabeth « exigeant et houleux ». On leur fait pleine confiance pour cela, tout comme pour leur engagement commun à ne pas caresser les auditeurs dans le sens du poil.

Par ailleurs, l’émission sera également retransmise, en direct ou en différé, sur 8 fréquences juives de France* et disponible en réécoute sur le site de RCJ.

Last but not least, chaque mois, la fine fleur de ces conversations sera publiée dans Causeur magazine ce qui une sacrée cerise sur le gâteau, ou plutôt, en ce Dimanche des Rois, sur la galette…

 

*Fréquences associées en France : Radio JM (Marseille) ; Radio Kol Aviv (Toulouse) ; Radio Aviva (Montpellier) ; Radio Chalom (Dijon) ; Radio Chalom Nitsan (Nice) ; Fréquence Judaica (Strasbourg) ; Radio Hashalom (Grenoble) ; Radio Judaica (Lyon)

Après le dégel, la débâcle

zinziver victor slpentchouk

« En vérité, tout cela était dans le plus pur style russe : le héros invaincu au champ d’honneur termine finalement sa vie dans un monastère ou bien, en glissant sur un sol plat, il se fracasse le crâne contre un rocher. » Mitia Slezkine, le personnage du Zinziver de Slipentchouk, est à l’image des grands archétypes de la littérature russe, l’égal d’un Mychkine ou du Kovaliov du Nez. Il en est l’égal grotesque, et il le sait. Pour cet obscur poète du fin fond de la Sibérie, vivotant aux crochets de la société cultivée locale, l’aventure commence quand Rozotchka, avec qui il filait le parfait amour bohème, le quitte, comme sont quittés par leurs femmes tous les misérables écrivaillons de la terre persuadés qu’on peut vivre d’eau fraîche et de vers géniaux. Mais que l’on soit sous Alexandre III ou, comme dans ce roman, à la fin de la « perestroïka », c’est un point de vue que ne partage aucune femme. Et Mitia, s’il l’apprend à ses dépens dans ce livre lourd d’un comique à la Falstaff, se révèle surtout comme la figure paroxystique d’une période qui ne l’est pas moins. Pas moins comique et pas moins paroxystique.[access capability= »lire_inedits »] Autour de Mitia se délite un empire de mille ans, celui des tsars, de Lénine et de Staline, tandis que la médiocrité soviétique (que s’apprête à remplacer un spécimen de la plus clinquante médiocrité libérale) devient la scène idéale où déployer cette tragi-comédie provinciale qui se rêve éternellement comme le centre du monde et qu’on appelle la Russie.

Victor Slipentchouk, né en 1941 en URSS, a la morgue d’un Stendhal et le CV d’un London (il fut pêle-mêle marin, ouvrier, technicien dans un zoo, pisciculteur, journaliste, etc…). C’est dire si cet homme aux cents métiers parvient à rendre universelle l’époque de la chute de l’URSS. Son roman ébranle les rouages d’une époque (celle de la perestroïka) aujourd’hui figée dans les livres d’Histoire et, partant, parvient à rendre lisible l’iconostase contemporaine de la politique russe. Ni nostalgique ni satisfait, l’auteur réalise le rêve secret de tout romancier : allégoriser un moment précis.

Grâce à la patience et au travail acharné de l’immense Dimitrijevic, récemment disparu, des éditions de L’Âge d’Homme, et de l’éminent traducteur Gérard Conio, les Français font enfin la connaissance de Mitia Slezkine. Nul doute que ce personnage ne finisse par s’imposer chez nous comme le Frédéric Moreau des années 1990 du bloc de l’Est.[/access]

Zinziver, de Victor Slipentchouk, traduction de Gérard Conio (L’Âge d’Homme), 461 p., 23 euros.

*Photo : locis/ wikipedia russe.

Spiderman est mort !

10

spiderman

Nous avons eu de nombreux deuils en cette année 2012 : les disparitions de Chris Marker,  de Félicien Marceau ou de Thierry Roland, entre autres et dans des genres de beauté assez différents. Sans compter d’autres disparitions tout aussi douloureuses : mort de l’idée que les socialistes soient de gauche ou que les super-riches aient encore l’idée d’appartenir à une nation et non à une hyperclasse hors-sol.

Il convient d’y ajouter l’annonce d’une nouvelle perte, et non des moindres. Spiderman ne viendra plus enchanter la triste sexualité de l’ado mâle dans sa peau. Dans le 700ème numéro du comics paru mercredi dernier qui porte son nom, Spiderman perd son ultime combat contre le docteur Octopus, son ennemi de toujours. Spiderman, alias Peter Parker, malheureux en amour, était en activité depuis 1962 et avait toujours vingt ans,  incarnant une manière de Tanguy américain avec un goût suspect pour le travestissement.

Nous l’avions pour notre part découvert à la fois en lisant Strange dans les années 70 et en regardant un dessin animé dont le générique était énervant car à peine quelques notes entendues, il vous restait toute la journée dans la tête : « L’araignée, l’araignée, est un être bien singulier… ». Il nous énervait un peu, à vrai dire, faisant preuve d’une niaiserie sentimentale assez proche de celle du Surfer d’argent. D’ailleurs les garçons qui étaient fans de l’Araignée et du Surfer d’argent étaient plutôt immatures en général. Souvenez-vous, par exemple, que Dans À bout de souffle made in USA, l’excellent remake de Godard par Jim Mc bride, alors que la fille jouée par Valérie Kaprisky lit Faulkner (qui n’est pas un super héros), son amoureux petit truand traqué par la police incarné par Richard Gere, ne lit que le Surfer d’argent et se voit comme une âme pure exilée dans le cosmos : on voit le niveau.

Alors que nous, nous préférions des super héros sérieux comme Iron-Man, un milliardaire de l’armement, probable électeur de Barry Goldwater, un prométhéen qui en avait et qui s’était transformé en surhomme avec une armure high-tech à réacteurs pour casser du Rouge.

On avait aussi une très vive sympathie pour Daredevil, aveugle, avocat pour les pauvres qui malgré son handicap enfilait son collant rouge et se débrouillait mieux que les voyants pour punir les méchants. En plus Daredevil avait une manière de relation amoureuse à la limite du SM avec La Veuve Noire, une espionne soviétique moulée dans une combinaison anthracite qui lui faisait des seins inoubliables, vraiment inoubliables.

Oui, chaque adolescent aimait voir sa faiblesse transformée en force au travers des super héros. Par exemple, moi j’étais très myope et j’avais des relations compliquées avec les filles à gros seins, même communistes, même brunes. Dardevil était donc logiquement  mon super héros d’élection.

C’est pour cela que je ne voudrais pas faire de peine aux fans de Spiderman mais le problème de Peter Parker s’explique de façon très claire : c’est un éjaculateur précoce comme le montre très bien l’adaptation cinématographique par Sam Raimi, où le personnage joué par Tobey Maguire a un mal fou, une fois qu’il a été piqué par l’araignée radioactive, à contrôler la sécrétion blanchâtre de la toile qui lui sort des …poignets, poignets dont on connaît par ailleurs le rôle primordial dans la masturbation. Vous vous étonnerez après que sa vie sentimentale fasse passer celle de Woody Allen pour une promenade de santé donjuanesque.

En même temps, on sait bien ce qui se passe quand on tue un super héros, même aussi défaillant sexuellement que Peter Parker. Les fans hurlent à la trahison. C’est ainsi que Conan Doyle après avoir tué Sherlock Holmes dans Le dernier problème fut obligé de le ressusciter, la colère des accros du détective étant allée, pour certains d’entre eux, jusqu’à envoyer des lettres de menaces. Et pourtant, il en avait assez de son encombrant héros cryptohomo et cocaïnomane.

Que tous les garçons à la sexualité inquiète se rassurent. L’Araignée va revenir, un jour ou l’autre.

Toujours aussi nul avec les filles.

Français qui chôment, joueurs qui grattent

Ils ont fait péter la banque en 2012, feront-ils mieux en 2013 ?

La Française des Jeux, célèbre organisme de charité, a réalisé un chiffre d’affaires record cette année : 12,1 milliards d’euros, un milliard par mois. Outre qu’elle en  a redistribué  une partie aux différents perdants, le grand gagnant a été l’Etat français avec un gros lot de trois milliards, chers amis joueurs.

Ne jetons pas la pierre à ces millions de crédules, il m’arrive aussi parfois de faire un loto et de perdre immanquablement. La présence dans l’année écoulée de trois vendredis treize, d’un 12/12/12, des JO de Londres et d’une fin du monde ne suffisent pas à expliquer cet engouement, d’autant que les attrape-couillons se multiplient, grattage et cochage sont les deux mamelles de la farce…

Vous êtes de plus en plus pauvres et vous croyez au Père Noël de la FDJ ? Vous avez raison, nul besoin pour le gouvernement d’augmenter ou de créer de nouveaux impôts. Il lui suffit d’encourager l’esprit ludique et l’appât du gain sans effort : allez, chers gouvernants, encore un effort, imaginez des paris sur le nombre de chômeurs, l’espérance de vie, la hausse du smic, la baisse des cotisations patronales, la cote de popularité des ministres, le tour de taille de Gérard Depardieu de retour de Belgique, les dividendes des actionnaires d’Arcelor Mittal, ou le nombre de parieurs déçus qui jurent que jamais plus…

 

Commencez l’année avec Martine Carol et Paul Meurisse

1

caroline cherie carne

Pendant la trêve des confiseurs, le cinéma français a quitté les pages « Culture » de nos quotidiens pour se réfugier à la rubrique « Fiscalité ». Cet exil comico-tragique traduit nos fêlures identitaires. Peu à peu, jour après jour, notre art de vivre à la française, cette exception culturelle qui nous faisait bomber le torse lors des réunions internationales n’est plus qu’une vieille pelisse usée jusqu’à la corde, même notre fameux « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile. La mondialisation nous a gobés tout cru. Haché menu, segmenté, étiqueté, communautarisé, le français erre dans une société hyper-marchande sans but ni espoir. Il ne croit plus en rien, il n’a plus le temps, trop occupé à survivre. « Le ciel redevenait sauvage, le béton bouffait l’paysage » comme le chantait Serge Reggiani. Les hommes politiques ont beau gesticuler, les experts nous alarmer, les patrons nous accabler, l’Europe nous désoler, le quidam se fout de ce grand cirque médiatique. Il s’est mué en petit individualiste, en petite frappe qui protégera (coûte que coûte) sa famille, son clan, son écran plat et advienne que pourra.

Lino Ventura dans L’Aventure, c’est l’Aventure faisait déjà ce constat accablant et prémonitoire en 1972 : « Le Capital, c’est foutu, la société de consommation, c’est foutu, les voitures, c’est foutu, la Vème, c’est foutu… ». Au moins, il y a quarante ans, on s’amusait de nos contradictions et de nos peurs. Le rire avait une vertu essentielle : dégoupiller nos frustrations. Ces derniers jours, le cinéma s’est résumé à un lexique du rentier en goguette. Les mots « dialogue », « scénario », « jeu » ont été remplacés par « gestion », « patrimoine », « succession » et même l’incongru « passeport » a joué les vedettes américaines. C’est bientôt Noël alors tentons de résister à cette sinistre blague belge. Pour cela, les films des années 50/60 sont un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit. Ils sont, en effet, aussi légers que la plume des hussards, élégants que Kiki Caron à la piscine Deligny, sensuels que Geneviève Page tournant pour Luis Buñuel, potelés qu’une Renault Dauphine et académiques qu’un édito de François Mauriac. Ils sont un extrait d’insouciance, un parfum de bonheur perdu. Ne cherchez pas en eux le germe de la provocation, ils sont politiquement corrects et pourtant, sous leur apparente innocuité, ils sont redoutablement addictifs. J’ai choisi deux acteurs vintage pour illustrer cet étrange phénomène d’attraction. À ’approche des fêtes, Martine Carol et Paul Meurisse ressuscitent en DVD*. Les cinéphiles sont aux anges !

Martine n’était pas seulement la plus belle poitrine de cinéma d’après-guerre mais l’actrice du désamour. Contrairement à ce qu’on a trop souvent dit et écrit sur elle, son corps de rêve ne l’empêchait pas d’émouvoir; bien au contraire, c’est parce qu’elle était atrocement belle et désirable que son visage portait en lui, la tragédie des êtres seuls, inconsolables et inadaptés au monde. Grâce à la série des Caroline Chérie, Martine Carol a connu une gloire éphémère puisqu’elle disparaîtra en 1967 à seulement 47 ans. Elle ouvrit la voie à BB, rencontra Pierrot le fou, subjugua John Ringling, le propriétaire du cirque Barnum ou René Coty. Elle fut, en somme, notre plus belle ambassadrice de charme.

En matière de charme, Paul Meurisse n’était pas en reste non plus. Succulente scansion, maintien aristocratique, œil frisant, qu’il soit chef de réseau dans L’Armée des ombres ou Commandant Théobald Dromard dans la série des Monocle, au théâtre français ou dans les cabarets de la rue Arsène Houssaye du temps de la môme Piaf, Meurisse était partout où il se trouvait : un prince. On aimerait qu’à la ville, certains acteurs d’aujourd’hui s’expriment ainsi : « Il se peut que mon allure ait quelque chose de légèrement démonstratif, très français » ou « Je compose pour les mélomanes pas pour les juke-boxes ».

Coffret DVD Caroline Chérie – La trilogie – Réalisateurs : Richard Pottier & Jean Devaivre – Studio Gaumont

DVD Du mouron pour les petits oiseaux – Marcel Carné – Studio Gaumont

 

Pas de réchauffement climatique ?

52

climat pollution industrie

« Qu’il n’y a pas de réchauffement climatique » pourrait être le titre d’une des antiennes les plus chères aux néo-réacs. Toute personne s’inquiétant de la montée des eaux, de la disparition des glaciers, des gros bouts de banquise qui se font la malle, des pics de pollution, des tempêtes tropicales toujours plus fréquentes, toujours plus violentes, de la perspective prochaine de guerres de l’eau, est traitée de « réchauffiste ».
Les réchauffistes, par une mystérieuse alchimie idéologique, sont très vite assimilés aux partisans du mariage pour tous, de la régularisation des sans-papiers, de l’appropriation collective des moyens de productions, du goulag, voire aux antisémites complotistes comme le laisserait entendre le titre de la dernière brève de l’ami Marc.

Que les plus grandes nations du monde aient jugé bon de se réunir pour parler de ce problème ne change semble-t-il rien à la donne. Des dizaines, que dis-je des centaines de dirigeants sont tous des imbéciles manipulés par des incompétents malintentionnés du GIEC. Et les scientifiques qui s’opposent à cette thèse du réchauffement sont bien évidemment des dissidents persécutés par la bien-pensance, et les pays qui claquent la porte d’une conférence internationale pour des raisons tactiques de géopolitique régionale, sont des avant-gardes éclairées qui ont compris avant tous ces écolos bêtas que forcément tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre mode de développement hérité de la révolution industrielle ne pose pas le moindre problème.

Toujours plus de centrales nucléaires dont on sait que les déchets sont de plus en plus encombrants, toujours plus d’utilisation des énergies fossiles même si elles sont polluantes, même si elles s’épuisent….
De toute façon, s’il n’y a plus de pétrole, il y aura du gaz de schiste. Et ceux qui s’opposent à cette énergie dont on estime qu’elle durera moins d’un siècle sont d’affreux rétrogrades. Une subtile campagne de presse nous explique déjà, après le rapport Gallois, que les USA, par exemple, qui ne sont pas signataires de Kyoto car eux sont intelligents, vont bientôt être indépendants du pétrole saoudien grâce à ce fameux gaz de schiste. Alors pourquoi pas nous, hein, on vous le demande ? C’est très polluant ? Et alors ? La réponse est simple, laissons faire le marché ! Son génie intrinsèque, sa mystérieuse main invisible, ses belles harmonies spontanées, sa grandeur prométhéenne nous permettront de trouver des méthodes nouvelles pour l’exploiter. Et quand il n’y aura plus de gaz de schiste ? Eh bien, on trouvera autre chose. Comme dans ce roman de Romain Gary, Charge d’âmes, où l’écrivain imagine en 1977, en plein choc pétrolier, que l’âme des morts devient un extraordinaire carburant de substitution. Mais de grâce, encore une fois, laissons faire, laissons passer !

Bon, si on arrêtait de se mentir ? Les adversaires de la thèse du réchauffement climatique sont avant tout ceux, idéologiquement, qui ont intérêt à ce que perdure le capitalisme et le mode de production qu’il suppose. Une exploitation infinie d’une planète finie et un court-termisme à la fois terrifiant et stupéfiant. Terrifiant par l’égoïsme prédateur qu’il sous-entend et stupéfiant car ce sont les mêmes qui culpabilisent le moindre assuré social en lui parlant de la dette qu’il va laisser à ses enfants qui veulent ignorer absolument l’environnement qu’ils vont lui laisser, à ce môme.

Et ce, en continuant à se comporter avec la nature aujourd’hui comme ils le faisaient hier : en la traitant comme une force hostile qu’il s’agit de dominer pour assurer la survie de l’humanité et non comme l’organisme exténué qu’elle est. Je ne sais pas si le réchauffement climatique est réel ou pas, s’il est dû à l’activité humaine ou pas. Néanmoins, j’ai le droit d’être troublé quand les services secrets des USA, ce pays archétype de l’optimisme marchand, publient un rapport il y a quelque jours sur le monde en 2030 en indiquant qu’il faudra prendre un compte « les sécheresses consécutives au réchauffement climatique ». Réchauffement climatique, qui évidemment, n’existe pas…

Alors, comme cela arrive souvent, c’est chez Marx, qui a vanté la force révolutionnaire du premier capitalisme mais qui sait aussi penser la contradiction, que les limites de ce rapport de l’homme à la nature sont pensées avec une précision prophétique : « L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature.»

Une partie de la nature, donc. Pas son propriétaire, et encore moins son bourreau avide.

*Photo : drurydrama (Len Radin).

Free : le vrai visage de Xavier Niel

13
xavier niel free

xavier niel free

L’affaire a mis la Toile en émoi. Une nouvelle fonctionnalité de la Freebox permet de bloquer les pubs s’affichant sur les sites Internet. Un coup dur pour les sites vivant de la publicité. L’affaire a même fait la une de Libé vendredi. Jamais la dernière pour une récupération politique, Fleur Pellerin, ministre de l’économie numérique, a reçu ce lundi les éditeurs de contenus puis Maxime Lombardini, directeur général de Free.
Mais pourquoi un tel ramdam ? Bien évidemment, personne n’aime voire des tas de publicités en surfant. Et il est toujours possible d’installer sur son navigateur des extensions comme Adblock afin de bloquer ces réclames en ligne. A priori, Free offre donc un joli service aux internautes au détriment des caisses des sites web.Or Free, dirigé par l’emblématique Xavier Niel, ne bloque pas toutes les pubs. Les réclames provenant de la régie publicitaire de Google sont particulièrement visées. Par exemple, les publicités sont bloquées sur Youtube et pas sur Dailymotion.  L’outil Google analytics, qui permet de suivre les statistiques de visite d’un site, se trouve également victime du filtrage.

Niel voulait donc faire pression sur Google avec en prime un joli coup médiatique. D’ailleurs, le blocage des pubs a été arrêté ce lundi. Mais que reproche donc Niel à Google ? Pour simplifier, Free estime rendre un gros service à Google en mettant gratuitement les vidéos Youtube et autres contenus de Google à la disposition des internautes via son infrastructure. Free veut donc faire payer Google pour l’utilisation de son réseau, ce que Google refuse.
Une première polémique a suivi le bridage des vidéos Youtube chez Free. En effet, les Freenautes voulant regarder une vidéo de la plateforme de Google doivent affronter un débit très lent. L’Arcep, le régulateur des télécoms, a lancé une enquête à ce sujet, Free est accusé de faire pression sur Google en ralentissant délibérément son trafic. Le blocage des publicités n’a donc rien à voir avec un service rendu aux internautes. Xavier Niel, patron de Free, ne fait que prendre en otage les éditeurs de sites web pour un conflit financier avec Google, une « méthode de voyou », selon Benjamin Bayart, patron du FAI FDN et fervent militant des libertés numériques.

Au delà du préjudice financier causé aux sites web, le blocage des pubs pose aussi des problèmes en matière de libertés. Si Free se permet de bloquer des pubs selon son bon vouloir, rien ne l’empêche de bloquer des sites de partage illégal d’oeuvres culturelles, accusés de racisme ou d’homophobie voire n’importe quel site qui dérangera tel ou tel lobby. Un filtrage du Web qu’on imaginerait plus en Chine que dans la patrie de Voltaire.
Là est toute la complexité de Xavier Niel, 12ème fortune de France selon Challenges. Depuis des années, il s’est construit une image médiatique de trouble-fête face aux gros méchants que seraient ses concurrents Orange et SFR. En apparence, c’est un patron cool, sans cravate, un antisarkozyste qui a racheté le monde au nez et à la barbe de l’ancien locataire de l’Elysée. Il a aussi investi dans Mediapart (qui le tacle bien) et même dans Causeur, preuve que Niel est attaché à la liberté d’expression[1. Xavier Niel est en effet actionnaire minoritaire de Causeur (NDLR).].

Il a par ailleurs créé Free mobile qui propose un abonnement pour portable à 2 euros par mois, ce qui lui a valu les félicitations d’Arnaud Montebourg estimant en janvier dernier que  Niel « avec son nouveau forfait illimité » avait fait « plus pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans ». Le patron de Free s’est même affiché comme un pilier de la lutte anti-Hadopi.
Pour Le Nouvel Obs, c’est « un créateur hors norme », Les Inrocks y voient un « croisement entre Steve Jobs et Michel-Edouard Leclerc ».
La comparaison avec M.E Leclerc n’est pas anodine. Bien avant Niel, Leclerc a lui aussi joué sur son image de patron médiatique et sympa, se présentant comme un Zorro au service des consommateurs contre les voyous Auchan et Carrefour. Une belle entourloupe qui cache mal les conditions de travail difficiles et la pression sur les fournisseurs de son groupe.

De même, Xavier Niel possède une face sombre. Free mobile a baissé le coup des abonnements ? Lors de son lancement, Free mobile s’est surtout fait connaître pour ses pannes de réseau. Niel, un patron « de gauche » ? Free, comme ses concurrents, est un adepte de la délocalisation, notamment en installant des centres d’appel au Maghreb. Niel, un patron « libertaire » ? Pour régler ses problèmes de trésorerie avec Google, il n’hésite pas à mettre en place une solution de filtrage très controversée.

Désormais, la presse semble découvrir qui se cache derrière ce patron si sympa. Visiblement, certains n’avaient pas tout compris.

*Photo : rsepulveda.

Toi aussi, sois Franz Kafka !

0
franz kafka jaccard

franz kafka jaccard

1. Une usurpation d’identité. 

Le jugement d’Imre Kertesz sur Kafka, je le fais mien. Il note, dans son journal, que le personnage de Kafka, sans doute plus que son œuvre, nous tourmentera toujours, et on peut se demander si ce n’est pas là son véritable héritage. Ses contradictions sont si extrêmes qu’elles en deviennent fascinantes : écrivain génial, il est totalement dépourvu de confiance face à ce qu’il écrit. Conscient de sa valeur, certes, mais d’une modestie dévastatrice. Adoré par les femmes, mais ne trouvant in fine qu’humiliations. Solitaire, mais aspirant constamment au mariage. Hédoniste, mais menant une existence d’ascète. Juif convaincu qu’il n’a rien de commun avec les autres juifs, puisqu’il n’a déjà rien de commun avec lui-même… On n’en finirait pas de relever les contradictions dans lesquelles il se débat, et c’est sans doute ce qui nous le rend si proche. Au point d’avoir envie de prolonger son existence d’une vingtaine d’années, juste pour demeurer un peu plus longtemps à ses côtés.

C’est ce qu’a fait Laurent Jouannaud, un écrivain remarquable, mais peu remarqué, en dépit de quelques livres tout à fait singuliers comme  Toxiques  ou  La Condition sexuelle. Laurent Jouannaud, qui est un fidèle parmi les fidèles de Kafka, a donc installé son « petit bivouac littéraire à côté du brasier kafkaïen » et le résultat est surprenant. Kafka n’est pas mort en 1924, mais a guéri de sa tuberculose.[access capability= »lire_inedits »] Il écrit encore, il connaît d’autres amours, assiste à l’arrivée des fossoyeurs de l’Histoire et songe que, dans un monde qui craque et se fissure par tous les bouts, il convient de prendre un soin particulier de  chaque détail vestimentaire, à commencer par la couleur de sa cravate. En 1935, dans son Journal, il note : « La lassitude m’envahit comme faisait la ciguë chez les Grecs : elle remonte au long des jambes, me gèle les membres, le foie, le cœur, la langue. Je suis glacé, mais heureux. Et voilà que ma cervelle souffle sur quelques braises qui me dégèlent malgré moi. » Toujours ce brasier kafkaïen qui donne au roman de Laurent Jouannaud ce ton si étrange qui résulte d’une usurpation d’identité − et quelle identité ne l’est pas, usurpée ? − totalement assumée. « Franz Kafka, c’est moi maintenant, écrit Laurent Jouannaud. Cela fait longtemps qu’il m’obsède. Nos vies se ressemblent. Je n’ai pas eu plus de chance que lui : j’ai raté moi aussi ma carrière d’écrivain et ma vie amoureuse. » Tout lecteur de Kafka devrait lire cette autobiographie romancée pour apprécier le tour de force qui consiste à se glisser dans la peau d’un autre qui n’est autre que vous-même, sans l’être vraiment, tout en vous donnant la possibilité de le devenir. S’il y a bien un miracle de la littérature, une forme de transsubstantiation, diraient les théologiens catholiques, c’est bien là, dans le livre de Laurent Jouannaud qu’on y assistera, métamorphosés nous-même en petits Kafka.

2. Kafka à Barcelone.

On peut évidemment prolonger le trouble dans lequel nous a plongé Laurent Jouannaud en se procurant le film si étrange de Jacques Deray : Un Papillon sur l’épaule (en DVD) avec Lino Ventura, qui date de 1978 et qui aurait pu s’intituler Kafka à Barcelone tant la radicalité du choix narratif converge avec les déambulations paranoïaques d’un homme qui est pris pour un autre. Encore une substitution d’identité qui s’achève par un meurtre sans motif, dans une rue de Barcelone, sous le regard indifférent des passants. Séquence tournée en caméra cachée et sans figurants. Séquence d’anthologie qui marquera une certaine mémoire du cinéma français.

3. « Ist das Kafka ? »

N’abandonnons pas Kafka sans signaler aux lecteurs germanophones de Causeur trois ouvrages récemment parus sur lui et qui, eux aussi, s’inscrivent dans sa postérité :

Kafkas Komische Seiten, d’Astrid Dehe et Achim Englstler (Steidl Verlag). Ce sont 36 chapitres qui commencent tous par un extrait d’un texte de Kafka (œuvre, journal ou correspondance). Ce sont des passages incongrus, bizarres, drôles, comme son séjour chez les nudistes en 1912 ou sa rencontre avec le rabbi Belzer à Marienbad, en 1916. Sans doute est-il préférable d’être allemand pour en savourer l’humour.

Ist das Kafka ?, de Reiner Stach (Fischer Verlag). Ce sont 99 « trouvailles » qu’a réunies Reiner Stach, biographe expert de Kafka. Par exemple : de quelle couleur étaient les yeux de Kafka ? Selon une vingtaine de témoins le connaissant, ils étaient ou sombres ou gris, ou bleus ou bruns (réponses à égalité). Ou encore : dans une photo de foule prise à Merano, le 9 mai 1920, lors d’une manifestation pour l’autonomie du Sud-Tyrol, il y a quelqu’un qui ressemble beaucoup à Kafka. Mais est-ce bien lui ? Ce pourrait être le début du film de Jacques Deray.

Kafka, de Saul Friedländer (C.H. Beck Verlag). Cette biographie de Kafka place le sentiment de honte au cœur de l’œuvre et du comportement de l’écrivain. Honte par rapport à son père, honte par rapport à des sentiments homosexuels (comme Thomas Mann), honte par rapport à sa sexualité vécue (prostituées), honte par rapport à sa judéité (influence du philosophe Otto Weininger), honte attestée dans l’œuvre et la correspondance, mais honte qui, au lieu de le réduire au silence, le pousse à créer.

Et cette dernière question que pose Imre Kertesz à propos de Kafka : était-ce un martyr ou était-il simplement maladroit ? Qui peut répondre à ce genre de question ? Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les romans de Kafka appartiennent à l’Europe de l’Est, tout comme ceux de Kertesz. Tout comme l’œuvre de mon ami Thomas Szasz que je veux saluer ici une dernière fois, tant ma dette à son égard est immense.

Et comme l’année s’achève, je citerai encore ces dernières lignes, si kafkaïennes, extraites du journal de Kertesz : « J’ai aussi commis des fautes inavouables et impardonnables. (La petite servante, Annuska Nusi. J’avais treize ans et demi : l’âge le plus cruel de l’homme en devenir. Aucune empathie, aucune complaisance, rien qu’un égoïsme aveugle. Je ne pourrai jamais le raconter, parce que la langue du récit ne recouvrirait pas toute la réalité, la cruauté de l’acte et l’innocence de l’esprit.) »  C’est ce qui fait le véritable écrivain : l’impossibilité de raconter certaines choses et l’implacable urgence de les avouer.[/access]

Laurent Jouannaud, Kafka, suite, Pascal Galodé Éditions, 272 p., 20,80 euros.

*Photo : c_nilsen.

Pierre Boutang le bagarreur

12
pierre boutang besnard

pierre boutang besnard

Si Jérôme Besnard n’était pas né en 1979, on jurerait qu’il combattit aux côtés de l’armée d’Afrique durant la seconde guerre mondiale, qu’il assista aux nombreuses dérives de la bande des Hussards et qu’il fréquenta tout aussi bien Charles Maurras que le général de Gaulle ou le comte de Paris. Car c’est en conteur nostalgique d’une époque dont il a rencontré bien des témoins que Jérôme Besnard nous livre les secrets d’un temps où la droite avait encore des penseurs, à commencer par l’extraordinaire figure de Pierre Boutang. Professeur de philosophie, journaliste, poète, romancier, critique littéraire, Boutang fut sans aucun doute un des acteurs et observateurs de la vie politique et intellectuelle les plus marquants du XXème siècle.

Saint-Étienne, Lyon, Vichy,  Rabat, la palmeraie de Gabès, Saint-Germain-en-Laye, Paris bien sûr… Avec les lieux, Jérôme Besnard écume la vie de ce penseur hors norme, de ses passages sur les bancs de la rue d’Ulm, au gouvernement du général Giraud, dans les bars de Saint-Germain-des-Prés, à l’université de Brest puis, enfin, en Sorbonne. Et il résume ainsi la belle apostrophe de François Mauriac : « L’Action française est un rond-point tragique d’où partent en étoiles des destins. »

En fait de destin, celui de Pierre Boutang aura toujours été guidé par « une philosophie critique appuyée sur une culture et un corps de doctrine considérables », selon les propres mots de son ami Roger Nimier. Fils spirituel de Charles Maurras, membre d’une Action française sujette à certaines compromissions pendant la seconde guerre mondiale, le professeur de métaphysique sait trier le bon grain et l’ivraie. À Lucien Rebatet qui plaide pour une collaboration active, la réponse de Boutang est sans appel : « Je préfère le pire des juifs à n’importe quel honnête père de famille allemand occupant mon pays ! ». C’est aussi cette lucidité qui conduit Boutang à refuser l’enfermement d’une partie de sa famille de pensée dans une opposition à la politique d’indépendance menée par le Général de Gaulle. Avec ce dernier, ils partageront d’ailleurs la même velléité de redonner un monarque à la fille aînée de l’Eglise.

À côté de la politique – mais surtout au dessus -, il y a l’œuvre. Le lecteur assidu de Dante et saint Thomas, l’admirateur de William Blake, le passionné de Dostoïevski et des Illuminations sait-il au moins que ses écrits rivalisent avec ceux dont il s’abreuve ? Jérôme Besnard nous offre ainsi de savantes recensions sur l’Ontologie du Secret ou Les Abeilles de Delphes, tout en ne manquant pas d’exposer la bibliographie de son sujet d’étude, un véritable trésor de livres à redécouvrir. Sans oublier La Nation Française, l’hebdomadaire qu’il dirigea de 1955 à 1967, où écrivirent Daniel Halévy, Antoine Blondin, Gabriel Marcel mais aussi Philippe de Saint-Robert et Gabriel Matzneff… Ce journal ouvertement royaliste et nationaliste réussit le tour de force de défendre à la fois la présence de la France en Algérie et la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle, une vision capétienne de la France et la défense de l’Etat d’Israël !

Entre histoire, politique et philosophie, Jérôme Besnard propose aussi avec humour et style bon nombre d’anecdotes pour le moins extravagantes. Car l’on peut bien être grand philosophe et grand buveur, grand chrétien et grand bagarreur. Comme le résume Besnard, il fut pour les écrivains de droite de l’après-guerre « un chef de file et un meneur ».

Après une anthologie remarquable sur la Contre-révolution[1. Jérôme Besnard – La Contre-Révolution, le Monde, 2012.], c’est en toute logique que Jérôme Besnard a choisi de pousser encore un peu plus la réflexion et d’insister sur l’extraordinaire figure d’un contre-révolutionnaire pour le moins révolutionnaire. Blondin, à son propos, parlait d’un « âge de Pierre ». Il n’est pas si lointain : Redécouvrons-le !

Jérôme Besnard, Pierre Boutang, Muller édition, 156 p., 14,50 euros.

*Photo : INA.fr.

Un cinéma de l’hypnose

1
venus jess franco

venus jess franco

Qu’un cinéaste débute sa carrière en Espagne au début des années 60 sous le nom de Jesus Franco, voilà qui ne manque pas de piquant. D’autant plus que derrière ce patronyme qui évoque à la fois le sabre et le goupillon se cache le plus inclassable des réalisateurs, un véritable anarchiste capable de bâcler une quantité invraisemblable de nanars improbables tout en parvenant à livrer  d’authentiques pépites témoignant à la fois de son immense talent et d’un désir permanent d’expérimenter de nouvelles formes.

Franco débute en tant qu’assistant réalisateur (il dirige la deuxième équipe de tournage d’Orson Welles pour Falstaff) et commence à tourner à la fin des années 50. Son premier film marquant sera L’horrible docteur Orlof (avec le fidèle Howard Vernon) qui marque indéniablement la naissance d’un véritable auteur. Violent, libre, romantique, morbide et érotique, cette œuvre qui affola la censure franquiste contient en puissance tous les thèmes que le cinéaste ne cessera d’aborder dans sa foisonnante filmographie (plus de 200 films !).

Difficile d’ailleurs de s’y retrouver dans cette carrière puisque Franco a tourné un peu partout (en France, en Allemagne, en Espagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse…), qu’il a signé ses films sous d’innombrables pseudonymes et qu’ils sont souvent sortis sous des titres différents.

Et même si le cinéaste a toujours affiché une certaine prédilection pour le cinéma fantastique et l’érotisme, il a abordé quasiment tous les genres : la comédie, le polar, le film d’espionnage (un Cartes sur table scénarisé par Jean-Claude Carrière avec Eddie Constantine), le film d’aventures, l’horreur, les films de « femmes en prison », la pornographie hard

Il convient donc de saluer ici l’initiative des excellentes éditions Artus qui exhument aujourd’hui quatre perles rares du cinéaste. Dans l’un des suppléments de ces DVD, Alain Petit (un spécialiste de Franco qui travailla avec lui comme acteur et dialoguiste) prétend que l’on peut classer les films du maestro en trois catégories : les films de commande (ceux qui n’intéressent pas forcément le cinéaste mais lui permettent de remplir le frigo), les « quickies » qui correspondent à des œuvres tournées sans aucun moyen financier mais qui permirent au cinéaste de faire exactement ce qu’il voulait, et enfin, les « films de cœur » où Franco effectue un véritable travail « d’auteur » en ne se préoccupant que de ses obsessions et en n’hésitant pas à expérimenter (quel éditeur courageux nous proposera un jour son Necronomicon?)

Dans le lot proposé ici, seul Célestine…bonne à tout faire pourrait relever de la catégorie « film de commande ». Il s’agit d’une comédie gauloise tournée pour Robert de Nesle (vieux loup du cinéma populaire qui produisit des gens comme Freda ou Benazeraf) et dont le scénario pourrait vaguement rappeler celui du Journal d’une femme de chambre de Mirbeau. Sauf que Franco a gommé tout le potentiel subversif d’un tel sujet et qu’il se contente d’enchaîner des gags assez lourds et répétitifs, accompagnés de surcroît par une musique abominable. De plus, il se trouve que l’érotisme si sensuel habituellement chez le cinéaste s’accorde assez mal avec le genre comique et que cette dimension n’est pas traitée avec le même soin que dans ses œuvres fantastiques.

Reste un casting de rêve : la divine Lina Romay en train de devenir l’égérie de Franco (elle partagera ensuite sa vie et accompagnera le cinéaste tout au long de sa carrière, y compris dans ses films hard), l’exquise Pamela Stanford, le désopilant Olivier Mathot en grand bourgeois à cheval sur les bonnes manières et le génial Howard Vernon qui s’amuse visiblement beaucoup à incarner les vieillards lubriques (Célestine lui lit des romans très osés) ; et un rythme suffisamment soutenu pour ne pas trop ennuyer. Les amateurs de second degré apprécieront également quelques quiproquos bien gras mais plaisants (Célestine cachée qui pense que le valet Malou – Bigotini- s’adresse à lui alors qu’il parle à ses vaches et qu’il évoque ses « belles mamelles ») et un très joli monologue de la bonne confiant au même Malou qui voudrait l’épouser qu’elle « aime tout le monde » et qu’elle voudrait « faire l’amour à l’humanité tout entière (…) je pense que comme ça, le monde serait meilleur! »

Pour conclure, soulignons également un magnifique zoom (la figure de style favorite de Franco) à la toute fin du film où le cinéaste capte le regard mélancolique de Lina Romay qui s’apprête à quitter la maison. Ce petit instant suspendu, qui n’est presque rien, dit tout le génie d’un cinéaste capable de fulgurances même au cœur d’un film assez mineur.

Également caractéristiques des méthodes de Franco, les tournages simultanés de Plaisir à trois et La comtesse perverse (toujours pour Robert de Nesle). Le premier film est un curieux objet érotique qui s’inspire de l’écrivain préféré du cinéaste : le marquis de Sade. Attelé à ce projet, Franco propose à son producteur, en échange d’une modeste rallonge budgétaire, de tourner un autre film dans la foulée avec les mêmes comédiens (Lina Romay, Alice Arno, Tania Busselier, Robert Woods, Howard Vernon…). Ce sera La comtesse perverse, adaptation étonnante (et érotique) des Chasses du comte Zaroff de Schoedsack et Irving Pichel.

Plaisir à trois met en scène un couple de grands bourgeois pervers (les Bressac) qui décident un jour d’inviter une belle jeune femme dans leur manoir, après l’avoir copieusement épiée lorsqu’elle se masturbait sur son lit. Si le récit n’est guère original et qu’on peut regretter quelques passages bâclés (le dialogue bêtement ordurier qui illustre une des premières séquences érotiques du film), Franco parvient à transcender une vulgaire histoire de machination bourgeoise en une œuvre sensuelle et parfois fascinante. Il parvient en effet à donner à son œuvre un caractère cérémoniel en laissant sa caméra caresser langoureusement le corps de ses actrices. La longue scène où le couple Alice Arno/ Robert Woods observe avec des jumelles la belle Tania Busselier se donner du plaisir sur son lit est caractéristique de l’art de Franco qui oscille entre la pulsion scopique et un don certain pour conférer aux scènes érotiques une dimension onirique et purement fantasmatique. A cela il faut ajouter un zeste de sadisme qui culmine avec cette espèce de musée où le couple conserve les corps de leurs anciennes victimes. Lorsque Franco joue avec des filtres colorés rouges et que nous pénétrons dans cette antre peuplée de mannequins suppliciés, on songe à certains films de Mario Bava (Six femmes pour l’assassin).

Le talent du cinéaste est de parvenir à tordre les archétypes du genre pour expérimenter et donner à ses récits un caractère étrange. Preuve en est l’excellent La comtesse perverse, curieuse variation autour des Chasses du comte Zaroff. Zaroff est d’ailleurs le patronyme des deux aristocrates nietzschéens incarnés par Howard Vernon et Alice Arno qui exécutent leurs victimes après les avoir chassées sur l’île où ils résident.

Là encore, le film est un concentré de la « méthode Franco » : il est tourné dans la foulée de Plaisir à trois avec les mêmes comédiens et, comme le dit fort bien Jean-François Rauger dans le bonus du film, le cinéaste parvient à transformer ses défauts en grandes qualités. Dans La comtesse perverse, il use et abuse du zoom, ne prend pas toujours la peine de faire le point mais ce traitement un peu fruste de l’image finit par devenir quasiment expérimental. En jouant sur de courtes focales qui distordent l’espace (la profondeur de champ est très nette alors que l’avant-scène est déformée et offre un effet « œil de poisson »), avec les filtres colorés et en utilisant à merveille le décor insolite de la maison des époux Zaroff (une splendide villa de Ricardo Bofill) ; Jess Franco livre une œuvre baroque, projection fantasmatique d’un univers mental cruel et  romantique (voir la scène finale).

Violent et d’un érotisme incandescent (la caméra de Franco s’immisce avec de plus en plus d’insistance entre les cuisses de ses muses comédiennes : on notera d’ailleurs que Lina Romay a un rôle plus important ici que dans Plaisir à trois), le film ne sortit jamais en salle dans cette version. Il fallut attendre quelques années pour le voir affublé de scènes additionnelles (plus ou moins hard) sous le titre Les croqueuses. Le plus étonnant, c’est que le film devint totalement différent, agrémenté d’un prologue et d’un épilogue qui font du récit le fruit de l’imagination d’une jeune femme écrivain. Et cela fonctionne parce que chez Franco, la frontière entre le désir et la réalité est abolie.

C’est ce qu’illustre de manière splendide le plus réussi des quatre films (un « film du cœur » selon Alain Petit) : Venus in furs. Si le titre peut faire songer au roman éponyme de Sacher-Masoch, l’œuvre de Franco n’a rien à voir et évoque le trajet d’un musicien de jazz hanté par l’image d’une jeune femme morte, qu’il a vu se livrer à des jeux érotiques avec d’inquiétants personnages (dont le marmoréen Klaus Kinski). Comme dans un autre très beau film de Franco (La comtesse noire), le personnage principal semble hanté par un succube qui reviendrait accomplir une sorte de vengeance. Mais rien de très précis dans ce film onirique qui ne semble se déployer que sur le plan du fantasme et du désir. Les repères spatiaux et temporels sont constamment brouillés et Franco joue avec des personnages « doubles », une structure cyclique où quelque chose semble constamment se dérober au sens commun. Lorsque arrivent les dernières scènes, on pense à Lost Highway de Lynch (toutes proportions gardées) tant le cinéaste boucle son film avec une logique qui n’est plus celle de la raison.

Si le zoom est la figure de style favorite du cinéaste, ce n’est pas tant parce qu’il est le « travelling du pauvre » mais qu’il relève parfaitement de cette logique du fantasme (le seul mouvement est celui de l’œil et non pas du corps comme avec un travelling qui accompagne les personnages). Il permet d’abolir l’espace et le temps pour laisser place à une logique du désir et de la pulsion.

La légende veut qu’une conversation avec le musicien Chet Baker soit à l’origine de ce film. On pourrait donc conclure en disant que le cinéma de Franco (du moins, lorsqu’il est inspiré) est davantage musical que narratif, jouant comme un trompettiste de jazz sur des variations autour de thèmes imposés (ici, la figure du vampire, de l’obsession, de l’addiction…) et qu’il parvient à transcender le caractère trivial de son matériau de base pour faire de ses œuvres de véritables cérémonies sensuelles et fascinantes.

Et de parvenir, avec un film comme Venus in furs,  à un art envoûtant, proche de l’hypnose…

Collection Jess Franco. 4 films (Venus in furs, 1969 ; Célestine, bonne à tout faire…, 1974 ; La comtesse perverse, 1974 ; Plaisir à trois, 1974) édités par Artus Films.

Alain Finkielkraut et Elisabeth Lévy animent « L’Esprit d’escalier », chaque dimanche à midi sur RCJ

34

Oyez braves gens : à partir d’aujourd’hui, le philosophe et la directrice de Causeur reviendront tous les dimanches, de 12 h à 12 h30, sur l’actualité de la semaine dans une nouvelle émission : « L’Esprit d’escalier ».

Plus de 6 ans après l’arrêt de son émission « Qui vive », Alain Finkielkraut est donc de retour sur RCJ, la Radio de la Communauté Juive (94,8 FM à Paris), avec une nouvelle émission de décryptage de l’actualité qui sera animée de concert avec notre directrice.

Invités ce mercredi sur RCJ, tous deux ont présenté leur nouvelle émission au micro du directeur d’antenne de la station, Shlomo Malka.

Pour Alain Finkielkraut, « L’Esprit d’escalier » permettra de « revenir sur une actualité trépidante » en « s’arrachant au magma ou au flux des humeurs », de trouver également des thèmes non traités par les médias, « de faire un pas de côté ».

Elisabeth Lévy entend de son côté « échapper au babillage médiatique » en déployant en toute liberté à l’antenne le même esprit de salon qui l’anime ici même sur Causeur, « une façon de poursuivre un dialogue ». Ledit dialogue devant être selon Elisabeth « exigeant et houleux ». On leur fait pleine confiance pour cela, tout comme pour leur engagement commun à ne pas caresser les auditeurs dans le sens du poil.

Par ailleurs, l’émission sera également retransmise, en direct ou en différé, sur 8 fréquences juives de France* et disponible en réécoute sur le site de RCJ.

Last but not least, chaque mois, la fine fleur de ces conversations sera publiée dans Causeur magazine ce qui une sacrée cerise sur le gâteau, ou plutôt, en ce Dimanche des Rois, sur la galette…

 

*Fréquences associées en France : Radio JM (Marseille) ; Radio Kol Aviv (Toulouse) ; Radio Aviva (Montpellier) ; Radio Chalom (Dijon) ; Radio Chalom Nitsan (Nice) ; Fréquence Judaica (Strasbourg) ; Radio Hashalom (Grenoble) ; Radio Judaica (Lyon)

Après le dégel, la débâcle

5
zinziver victor slpentchouk

zinziver victor slpentchouk

« En vérité, tout cela était dans le plus pur style russe : le héros invaincu au champ d’honneur termine finalement sa vie dans un monastère ou bien, en glissant sur un sol plat, il se fracasse le crâne contre un rocher. » Mitia Slezkine, le personnage du Zinziver de Slipentchouk, est à l’image des grands archétypes de la littérature russe, l’égal d’un Mychkine ou du Kovaliov du Nez. Il en est l’égal grotesque, et il le sait. Pour cet obscur poète du fin fond de la Sibérie, vivotant aux crochets de la société cultivée locale, l’aventure commence quand Rozotchka, avec qui il filait le parfait amour bohème, le quitte, comme sont quittés par leurs femmes tous les misérables écrivaillons de la terre persuadés qu’on peut vivre d’eau fraîche et de vers géniaux. Mais que l’on soit sous Alexandre III ou, comme dans ce roman, à la fin de la « perestroïka », c’est un point de vue que ne partage aucune femme. Et Mitia, s’il l’apprend à ses dépens dans ce livre lourd d’un comique à la Falstaff, se révèle surtout comme la figure paroxystique d’une période qui ne l’est pas moins. Pas moins comique et pas moins paroxystique.[access capability= »lire_inedits »] Autour de Mitia se délite un empire de mille ans, celui des tsars, de Lénine et de Staline, tandis que la médiocrité soviétique (que s’apprête à remplacer un spécimen de la plus clinquante médiocrité libérale) devient la scène idéale où déployer cette tragi-comédie provinciale qui se rêve éternellement comme le centre du monde et qu’on appelle la Russie.

Victor Slipentchouk, né en 1941 en URSS, a la morgue d’un Stendhal et le CV d’un London (il fut pêle-mêle marin, ouvrier, technicien dans un zoo, pisciculteur, journaliste, etc…). C’est dire si cet homme aux cents métiers parvient à rendre universelle l’époque de la chute de l’URSS. Son roman ébranle les rouages d’une époque (celle de la perestroïka) aujourd’hui figée dans les livres d’Histoire et, partant, parvient à rendre lisible l’iconostase contemporaine de la politique russe. Ni nostalgique ni satisfait, l’auteur réalise le rêve secret de tout romancier : allégoriser un moment précis.

Grâce à la patience et au travail acharné de l’immense Dimitrijevic, récemment disparu, des éditions de L’Âge d’Homme, et de l’éminent traducteur Gérard Conio, les Français font enfin la connaissance de Mitia Slezkine. Nul doute que ce personnage ne finisse par s’imposer chez nous comme le Frédéric Moreau des années 1990 du bloc de l’Est.[/access]

Zinziver, de Victor Slipentchouk, traduction de Gérard Conio (L’Âge d’Homme), 461 p., 23 euros.

*Photo : locis/ wikipedia russe.

Spiderman est mort !

10
spiderman

spiderman

Nous avons eu de nombreux deuils en cette année 2012 : les disparitions de Chris Marker,  de Félicien Marceau ou de Thierry Roland, entre autres et dans des genres de beauté assez différents. Sans compter d’autres disparitions tout aussi douloureuses : mort de l’idée que les socialistes soient de gauche ou que les super-riches aient encore l’idée d’appartenir à une nation et non à une hyperclasse hors-sol.

Il convient d’y ajouter l’annonce d’une nouvelle perte, et non des moindres. Spiderman ne viendra plus enchanter la triste sexualité de l’ado mâle dans sa peau. Dans le 700ème numéro du comics paru mercredi dernier qui porte son nom, Spiderman perd son ultime combat contre le docteur Octopus, son ennemi de toujours. Spiderman, alias Peter Parker, malheureux en amour, était en activité depuis 1962 et avait toujours vingt ans,  incarnant une manière de Tanguy américain avec un goût suspect pour le travestissement.

Nous l’avions pour notre part découvert à la fois en lisant Strange dans les années 70 et en regardant un dessin animé dont le générique était énervant car à peine quelques notes entendues, il vous restait toute la journée dans la tête : « L’araignée, l’araignée, est un être bien singulier… ». Il nous énervait un peu, à vrai dire, faisant preuve d’une niaiserie sentimentale assez proche de celle du Surfer d’argent. D’ailleurs les garçons qui étaient fans de l’Araignée et du Surfer d’argent étaient plutôt immatures en général. Souvenez-vous, par exemple, que Dans À bout de souffle made in USA, l’excellent remake de Godard par Jim Mc bride, alors que la fille jouée par Valérie Kaprisky lit Faulkner (qui n’est pas un super héros), son amoureux petit truand traqué par la police incarné par Richard Gere, ne lit que le Surfer d’argent et se voit comme une âme pure exilée dans le cosmos : on voit le niveau.

Alors que nous, nous préférions des super héros sérieux comme Iron-Man, un milliardaire de l’armement, probable électeur de Barry Goldwater, un prométhéen qui en avait et qui s’était transformé en surhomme avec une armure high-tech à réacteurs pour casser du Rouge.

On avait aussi une très vive sympathie pour Daredevil, aveugle, avocat pour les pauvres qui malgré son handicap enfilait son collant rouge et se débrouillait mieux que les voyants pour punir les méchants. En plus Daredevil avait une manière de relation amoureuse à la limite du SM avec La Veuve Noire, une espionne soviétique moulée dans une combinaison anthracite qui lui faisait des seins inoubliables, vraiment inoubliables.

Oui, chaque adolescent aimait voir sa faiblesse transformée en force au travers des super héros. Par exemple, moi j’étais très myope et j’avais des relations compliquées avec les filles à gros seins, même communistes, même brunes. Dardevil était donc logiquement  mon super héros d’élection.

C’est pour cela que je ne voudrais pas faire de peine aux fans de Spiderman mais le problème de Peter Parker s’explique de façon très claire : c’est un éjaculateur précoce comme le montre très bien l’adaptation cinématographique par Sam Raimi, où le personnage joué par Tobey Maguire a un mal fou, une fois qu’il a été piqué par l’araignée radioactive, à contrôler la sécrétion blanchâtre de la toile qui lui sort des …poignets, poignets dont on connaît par ailleurs le rôle primordial dans la masturbation. Vous vous étonnerez après que sa vie sentimentale fasse passer celle de Woody Allen pour une promenade de santé donjuanesque.

En même temps, on sait bien ce qui se passe quand on tue un super héros, même aussi défaillant sexuellement que Peter Parker. Les fans hurlent à la trahison. C’est ainsi que Conan Doyle après avoir tué Sherlock Holmes dans Le dernier problème fut obligé de le ressusciter, la colère des accros du détective étant allée, pour certains d’entre eux, jusqu’à envoyer des lettres de menaces. Et pourtant, il en avait assez de son encombrant héros cryptohomo et cocaïnomane.

Que tous les garçons à la sexualité inquiète se rassurent. L’Araignée va revenir, un jour ou l’autre.

Toujours aussi nul avec les filles.

Français qui chôment, joueurs qui grattent

4

Ils ont fait péter la banque en 2012, feront-ils mieux en 2013 ?

La Française des Jeux, célèbre organisme de charité, a réalisé un chiffre d’affaires record cette année : 12,1 milliards d’euros, un milliard par mois. Outre qu’elle en  a redistribué  une partie aux différents perdants, le grand gagnant a été l’Etat français avec un gros lot de trois milliards, chers amis joueurs.

Ne jetons pas la pierre à ces millions de crédules, il m’arrive aussi parfois de faire un loto et de perdre immanquablement. La présence dans l’année écoulée de trois vendredis treize, d’un 12/12/12, des JO de Londres et d’une fin du monde ne suffisent pas à expliquer cet engouement, d’autant que les attrape-couillons se multiplient, grattage et cochage sont les deux mamelles de la farce…

Vous êtes de plus en plus pauvres et vous croyez au Père Noël de la FDJ ? Vous avez raison, nul besoin pour le gouvernement d’augmenter ou de créer de nouveaux impôts. Il lui suffit d’encourager l’esprit ludique et l’appât du gain sans effort : allez, chers gouvernants, encore un effort, imaginez des paris sur le nombre de chômeurs, l’espérance de vie, la hausse du smic, la baisse des cotisations patronales, la cote de popularité des ministres, le tour de taille de Gérard Depardieu de retour de Belgique, les dividendes des actionnaires d’Arcelor Mittal, ou le nombre de parieurs déçus qui jurent que jamais plus…

 

Commencez l’année avec Martine Carol et Paul Meurisse

1
caroline cherie carne

caroline cherie carne

Pendant la trêve des confiseurs, le cinéma français a quitté les pages « Culture » de nos quotidiens pour se réfugier à la rubrique « Fiscalité ». Cet exil comico-tragique traduit nos fêlures identitaires. Peu à peu, jour après jour, notre art de vivre à la française, cette exception culturelle qui nous faisait bomber le torse lors des réunions internationales n’est plus qu’une vieille pelisse usée jusqu’à la corde, même notre fameux « vivre ensemble » a du plomb dans l’aile. La mondialisation nous a gobés tout cru. Haché menu, segmenté, étiqueté, communautarisé, le français erre dans une société hyper-marchande sans but ni espoir. Il ne croit plus en rien, il n’a plus le temps, trop occupé à survivre. « Le ciel redevenait sauvage, le béton bouffait l’paysage » comme le chantait Serge Reggiani. Les hommes politiques ont beau gesticuler, les experts nous alarmer, les patrons nous accabler, l’Europe nous désoler, le quidam se fout de ce grand cirque médiatique. Il s’est mué en petit individualiste, en petite frappe qui protégera (coûte que coûte) sa famille, son clan, son écran plat et advienne que pourra.

Lino Ventura dans L’Aventure, c’est l’Aventure faisait déjà ce constat accablant et prémonitoire en 1972 : « Le Capital, c’est foutu, la société de consommation, c’est foutu, les voitures, c’est foutu, la Vème, c’est foutu… ». Au moins, il y a quarante ans, on s’amusait de nos contradictions et de nos peurs. Le rire avait une vertu essentielle : dégoupiller nos frustrations. Ces derniers jours, le cinéma s’est résumé à un lexique du rentier en goguette. Les mots « dialogue », « scénario », « jeu » ont été remplacés par « gestion », « patrimoine », « succession » et même l’incongru « passeport » a joué les vedettes américaines. C’est bientôt Noël alors tentons de résister à cette sinistre blague belge. Pour cela, les films des années 50/60 sont un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit. Ils sont, en effet, aussi légers que la plume des hussards, élégants que Kiki Caron à la piscine Deligny, sensuels que Geneviève Page tournant pour Luis Buñuel, potelés qu’une Renault Dauphine et académiques qu’un édito de François Mauriac. Ils sont un extrait d’insouciance, un parfum de bonheur perdu. Ne cherchez pas en eux le germe de la provocation, ils sont politiquement corrects et pourtant, sous leur apparente innocuité, ils sont redoutablement addictifs. J’ai choisi deux acteurs vintage pour illustrer cet étrange phénomène d’attraction. À ’approche des fêtes, Martine Carol et Paul Meurisse ressuscitent en DVD*. Les cinéphiles sont aux anges !

Martine n’était pas seulement la plus belle poitrine de cinéma d’après-guerre mais l’actrice du désamour. Contrairement à ce qu’on a trop souvent dit et écrit sur elle, son corps de rêve ne l’empêchait pas d’émouvoir; bien au contraire, c’est parce qu’elle était atrocement belle et désirable que son visage portait en lui, la tragédie des êtres seuls, inconsolables et inadaptés au monde. Grâce à la série des Caroline Chérie, Martine Carol a connu une gloire éphémère puisqu’elle disparaîtra en 1967 à seulement 47 ans. Elle ouvrit la voie à BB, rencontra Pierrot le fou, subjugua John Ringling, le propriétaire du cirque Barnum ou René Coty. Elle fut, en somme, notre plus belle ambassadrice de charme.

En matière de charme, Paul Meurisse n’était pas en reste non plus. Succulente scansion, maintien aristocratique, œil frisant, qu’il soit chef de réseau dans L’Armée des ombres ou Commandant Théobald Dromard dans la série des Monocle, au théâtre français ou dans les cabarets de la rue Arsène Houssaye du temps de la môme Piaf, Meurisse était partout où il se trouvait : un prince. On aimerait qu’à la ville, certains acteurs d’aujourd’hui s’expriment ainsi : « Il se peut que mon allure ait quelque chose de légèrement démonstratif, très français » ou « Je compose pour les mélomanes pas pour les juke-boxes ».

Coffret DVD Caroline Chérie – La trilogie – Réalisateurs : Richard Pottier & Jean Devaivre – Studio Gaumont

DVD Du mouron pour les petits oiseaux – Marcel Carné – Studio Gaumont

 

Pas de réchauffement climatique ?

52
climat pollution industrie

climat pollution industrie

« Qu’il n’y a pas de réchauffement climatique » pourrait être le titre d’une des antiennes les plus chères aux néo-réacs. Toute personne s’inquiétant de la montée des eaux, de la disparition des glaciers, des gros bouts de banquise qui se font la malle, des pics de pollution, des tempêtes tropicales toujours plus fréquentes, toujours plus violentes, de la perspective prochaine de guerres de l’eau, est traitée de « réchauffiste ».
Les réchauffistes, par une mystérieuse alchimie idéologique, sont très vite assimilés aux partisans du mariage pour tous, de la régularisation des sans-papiers, de l’appropriation collective des moyens de productions, du goulag, voire aux antisémites complotistes comme le laisserait entendre le titre de la dernière brève de l’ami Marc.

Que les plus grandes nations du monde aient jugé bon de se réunir pour parler de ce problème ne change semble-t-il rien à la donne. Des dizaines, que dis-je des centaines de dirigeants sont tous des imbéciles manipulés par des incompétents malintentionnés du GIEC. Et les scientifiques qui s’opposent à cette thèse du réchauffement sont bien évidemment des dissidents persécutés par la bien-pensance, et les pays qui claquent la porte d’une conférence internationale pour des raisons tactiques de géopolitique régionale, sont des avant-gardes éclairées qui ont compris avant tous ces écolos bêtas que forcément tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre mode de développement hérité de la révolution industrielle ne pose pas le moindre problème.

Toujours plus de centrales nucléaires dont on sait que les déchets sont de plus en plus encombrants, toujours plus d’utilisation des énergies fossiles même si elles sont polluantes, même si elles s’épuisent….
De toute façon, s’il n’y a plus de pétrole, il y aura du gaz de schiste. Et ceux qui s’opposent à cette énergie dont on estime qu’elle durera moins d’un siècle sont d’affreux rétrogrades. Une subtile campagne de presse nous explique déjà, après le rapport Gallois, que les USA, par exemple, qui ne sont pas signataires de Kyoto car eux sont intelligents, vont bientôt être indépendants du pétrole saoudien grâce à ce fameux gaz de schiste. Alors pourquoi pas nous, hein, on vous le demande ? C’est très polluant ? Et alors ? La réponse est simple, laissons faire le marché ! Son génie intrinsèque, sa mystérieuse main invisible, ses belles harmonies spontanées, sa grandeur prométhéenne nous permettront de trouver des méthodes nouvelles pour l’exploiter. Et quand il n’y aura plus de gaz de schiste ? Eh bien, on trouvera autre chose. Comme dans ce roman de Romain Gary, Charge d’âmes, où l’écrivain imagine en 1977, en plein choc pétrolier, que l’âme des morts devient un extraordinaire carburant de substitution. Mais de grâce, encore une fois, laissons faire, laissons passer !

Bon, si on arrêtait de se mentir ? Les adversaires de la thèse du réchauffement climatique sont avant tout ceux, idéologiquement, qui ont intérêt à ce que perdure le capitalisme et le mode de production qu’il suppose. Une exploitation infinie d’une planète finie et un court-termisme à la fois terrifiant et stupéfiant. Terrifiant par l’égoïsme prédateur qu’il sous-entend et stupéfiant car ce sont les mêmes qui culpabilisent le moindre assuré social en lui parlant de la dette qu’il va laisser à ses enfants qui veulent ignorer absolument l’environnement qu’ils vont lui laisser, à ce môme.

Et ce, en continuant à se comporter avec la nature aujourd’hui comme ils le faisaient hier : en la traitant comme une force hostile qu’il s’agit de dominer pour assurer la survie de l’humanité et non comme l’organisme exténué qu’elle est. Je ne sais pas si le réchauffement climatique est réel ou pas, s’il est dû à l’activité humaine ou pas. Néanmoins, j’ai le droit d’être troublé quand les services secrets des USA, ce pays archétype de l’optimisme marchand, publient un rapport il y a quelque jours sur le monde en 2030 en indiquant qu’il faudra prendre un compte « les sécheresses consécutives au réchauffement climatique ». Réchauffement climatique, qui évidemment, n’existe pas…

Alors, comme cela arrive souvent, c’est chez Marx, qui a vanté la force révolutionnaire du premier capitalisme mais qui sait aussi penser la contradiction, que les limites de ce rapport de l’homme à la nature sont pensées avec une précision prophétique : « L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature.»

Une partie de la nature, donc. Pas son propriétaire, et encore moins son bourreau avide.

*Photo : drurydrama (Len Radin).