Colère et consternation ce midi aux abords de l’ambassade de Tunisie à Paris. Quelque 150 manifestants, tunisiens pour la plupart, fustigent le parti islamiste Ennahda, majoritaire dans le gouvernement de coalition. Ils le tiennent pour responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat, le matin même, devant son domicile situé dans un quartier résidentiel de la périphérie de Tunis, de Chokri Belaïd, 47 ans, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (PPDU), allié au Front populaire, un conglomérat de formations de gauche opposées à Ennahda. Il a été abattu par plusieurs balles. Deux hommes, auteurs présumés du meurtre, sont activement recherchés par la police, a annoncé le ministère de l’intérieur, totalement discrédité aux yeux des manifestants – de Paris et d’un peu partout en Tunisie – pour ne pas avoir protégé cette « figure de l’opposition ».

Chokri Belaïd, se sachant menacé, avait demandé une protection. Dans une vidéo publiée une première fois sur une « page » tunisienne en juin 2012, puis sur Youtube début février, selon la source qui nous l’a transmise, des « fidèles » – des barbus en gandoura – réclament, en arabe, la tête du leader du PPDU et celle de Nejib Chebbi, président du haut comité politique du Al-Joumhouri (Parti républicain). Ce dernier, en meeting il y a quatre jours à Gabès, dans le sud du pays, s’est retrouvé encerclé par des membres des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), sortes de nervis du « régime », des milices islamistes dont la principale activité consiste à intimider, pour le moins, le « camp laïque », autrement dit tous ceux qui ne veulent pas d’une théocratie – fût-elle « soft » – en Tunisie.

Ce sont ces ligues qui, aujourd’hui, sont accusées du meurtre de Chokri Belaïd. Le parti Ennhada récuse toute implication dans l’assassinat de la bête noire des islamistes, fermement condamné par le président de la République Moncef Marzouki et le premier ministre Hamadi Jebali, représentant l’aile dite modérée d’Ennahda. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd avait appelé à la dissolution des LPR sur le plateau de Nessma TV, la chaîne de télévision dont le directeur avait été condamné à une amende en mai 2012 pour avoir diffusé Persépolis, le film d’animation de l’Iranienne Marjane Satrapi, jugé « attentatoire au sacré ».

Présents à la manif de ce midi, deux jeunes entrepreneurs tunisiens, dont l’un a élaboré un projet dans les technologies de l’information, qu’il souhaite développer dans son pays, redoutent « un scénario à l’iranienne », c’est-à-dire « une confiscation du pouvoir par Ennahda, suppléé par ces gardiens autoproclamés de la révolution que sont les LPR ».

Chokri Belaïd était avocat. « Sous Ben Ali, il avait défendu des militants d’Ennhada, rappelle un manifestant. Et il avait raison, c’était son travail. ». Son épouse est également avocate. « Il était le père de deux petites filles, affirme un homme qui le connaissait bien. Il avait suivi des études de droit en Irak, du temps de Saddam Hussein, puis obtenu un DEA à Paris 8. » Chokri Belaïd était issu de la mouvance nationaliste arabe et venait de l’extrême gauche. Dans les années 80, il était membre du bureau exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). Il avait tâté de la prison sous Bourguiba.

La visite était prévue avant l’assassinat de Chokri Belaïd, elle est apparemment maintenue : Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, sera dimanche à Tunis dans le cadre d’une conférence sur l’« écosocialisme », a-t-on appris auprès du PG, dont deux représentants, Eric Coquerel, secrétaire national, et Alain Billon, s’étaient joints aux manifestants venus exprimer leur dépit à proximité de l’ambassade de Tunisie à Paris. Mélenchon et la laïcité : une prochaine piqûre de rappel à l’adresse des islamistes… tunisiens.

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