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Cassius Clay, un roman vrai

frederic roux cassius clay ali

« Vole comme un papillon ! Pique comme une abeille ! Vos poings ne  peuvent pas frapper ce que vos yeux ne peuvent pas voir ! » 25 février 1964, Convention Hall, Miami Beach, 11 heures. La scène est entrée dans la légende, et aurait même dû, selon le mot de Jim Murray, « être peinte par Hogarth ». Un parterre frétillant et bondé de journalistes sportifs se languit d’attendre l’enfant terrible de la boxe, le champion du monde des poids lourds en titre Sonny Liston, et son challenger Cassius Clay, pour la traditionnelle pesée qui précède le combat.
Soudain ce dernier fait son apparition, au bord de l’hystérie, habillé d’une veste en jean au dos de laquelle on peut lire « Chasse à l’ours » et entouré, ainsi qu’à son habitude, de sa garde rapprochée : son entraîneur Angelo Dundee, Sugar Ray Robinson l’ex-champion du monde et son inénarrable assistant Drew Bundini, « taulard, matelot, joueur professionnel, ami intime de Dieu et fantastique ivrogne ».
Cassius, presque dingue, au bord de l’attaque, et jusqu’à ce que Liston arrive, ne cesse de frapper comme un dément le sol de sa canne de sorcier africain, et, entre deux incantations vaudoues, retenu par quatre ou cinq personnes, continue de hurler. En vérité, Cassius crève de peur : peu avant le combat, il avait parlé de « guerre psychologique », il gesticule au rythme d’un pouls qui bat à 110 pulsations minute au lieu de 54 en temps normal.
Pourtant, quelques heures plus tard, Cassius Clay, le futur Mohammed Ali, remporte un combat qu’aux yeux de tous il était censé perdre. Il revêt sa première ceinture de champion du monde et commence à forger sa légende, sans doute la plus grande et la plus tortueuse de l’histoire du sport.
Autant dire que revenir sur cette légende n’est pas chose facile, tant celle-ci s’enchevêtre dans les méandres de la lutte contre la discrimination raciale des années 70 aux Etats-Unis, et épouse les roulements de la contestation gauchiste contre la guerre du Vietnam .
C’est pourtant le beau pari que vient de réussir Frédéric Roux dans son roman Alias Ali, qui prend le parti de retracer le destin du champion à travers un monumental collage de citations sans qu’il intervienne lui-même, sinon à la façon d’un monteur de cinéma : déclarations des proches de Mohamed Ali et des témoins des moments décisifs de son parcours. Il y a les sportifs, des champions aux seconds couteaux mais aussi les  politiques comme Malcom X et Elijah Muhammad, défenseurs radicaux de la cause noire.
Ce roman, à travers la vie du « Champ’ », n’est rien moins que celui de l’Amérique des années 60 et 70 où l’on navigue de la rencontre avec les Beatles aux théories délirantes de la Nation of Islam et l’on découvre soudain, entre deux révélations du journaliste David Remnick, une citation de Francis Picabia, de Patti Smith, ou de Don De Lillo, souvent anachronique mais toujours parfaitement appropriée à son objet.
Surtout, ce que nous montre si bien Frédéric Roux, c’est qu’Ali incarne plus qu’un autre un véritable tournant dans le monde de la boxe, du sport et de la presse, puisqu’il est sinon le premier, en tous les cas celui qui réussira au mieux à exploiter son image médiatique : « J’ai bien peur que Clay soit le boxeur qui incarne le mieux les failles de la première moitié des années 60. Il a gagné une fortune avant de savoir parfaitement maîtriser son art, en revanche il est peut-être le premier boxeur à maîtriser parfaitement les techniques de la publicité » (Bud Shulberg).
Mais Frédéric Roux nous fait également découvrir les recoins et dessous de ce monde quasi-mafieux et parfois désespéré qu’est la boxe, à travers une galerie de personnages secondaires tous plus déglingués et attachants les uns que les autres, chacun dépositaires d’anecdotes invraisemblables et de parcours souvent tragiques: de « Big » Tony Esperti, mafieux notoire qui, après sa carrière fit les délices de la rubrique faits-divers du Miami Herald, à Lamar Clark, le « Marteau Pilon de l’Utah », qui décida d’arrêter de boxer juste après son combat avec Ali, en passant par l’ex-taulard alcoolique Herb Siler, qui, selon ses propres mots, « n’aimait pas vraiment la boxe ».

Alias Ali, Frédéric Roux (Fayard)

*Photo : State library and archives of Florida.

Il faut s’encombrer de morale

Comment se fait-il que politique et morale, qui devraient naturellement s’accorder, soient au contraire depuis des années – et aujourd’hui plus que jamais − dans une opposition telle qu’elle décourage ceux qui pourraient être tentés malgré tout de les réconcilier ?
Pourtant, cette triste évolution n’était pas forcément prévisible. Dans une démocratie de bon aloi, même pas exemplaire mais cohérente, il aurait été logique, pour les titulaires de hautes fonctions, les gouvernants et les élus, de prendre la pleine mesure de leur activité, d’en être fiers au point de souhaiter l’exercer avec une rectitude qui, s’ajoutant à la compétence, susciterait une adhésion générale et un respect unanime.
Force est d’admettre que la tendance du monde politique, sous toutes les latitudes en dépit des apparentes contradictions et des protestations de vertu, a été de dissocier autant que possible l’éthique du pouvoir de sa technique, ses modalités réalistes et opportunistes de sa légitimité et de sa validité profondes. Au moment même où la chose politique est elle même battue en brèche, voire disqualifiée par un populisme dont la vulgarité cynique n’a rien à voir avec les aspirations populaires, les politiciens persistent à appréhender leur champ professionnel sous l’angle exclusif d’une maîtrise qui se vanterait presque de ne pas s’encombrer de l’impureté déstabilisante des valeurs et des principes.
Avec quelle morgue, dans le débat républicain, est écartée comme une incongruité la moindre référence à ce qui devrait inspirer les responsables de l’État et les dépositaires publics, à tous niveaux, de notre destin national et qu’on pourrait baptiser du gros mot de « morale » ![access capability= »lire_inedits »]
Il n’est pas nécessaire – cela a déjà été tellement dit – de rappeler comment les corrompus, les condamnés, les indélicats, se représentant après une déconfiture judiciaire, étaient en général largement réélus, comme si les citoyens ne se souciaient pas de la malhonnêteté personnelle des candidats et n’avaient envie que de remercier des humains qui savaient rendre des services et cultiver une proximité efficace. Un exemple autrement décisif est donné par les controverses liées à la vie privée des politiques. Leur tonalité juridique renvoie en réalité à un questionnement républicain. Pour l’opinion dominante, il est hors de question de mêler, si peu que ce soit, l’exigence d’une existence droite à la fiabilité des attitudes professionnelles. Pourtant, sans prétendre aboutir à un puritanisme exigeant une étouffante cohérence entre le dedans et le dehors, comment peut-on dénier que certaines séquences intimes, personnelles, familiales, privées, dès lors qu’elles pourraient avoir une incidence sur le vote des citoyens, non seulement méritent d’être dévoilées mais justifient qu’on les intègre au jugement global porté sur tel homme politique, telle femme investie ? Entre le secret d’une existence à préserver à tout prix et une curiosité citoyenne et médiatique honteuse, il y a des pans, des fragments mi-ombre, mi-lumière qui pourraient légitimement régir la conduite politique.
Sur un autre plan qui, malheureusement, est nourri par des exemples de plus en plus nombreux, le refus de la morale par la politique, de la vertu par l’empirisme est démontré par la manière étrange dont l’univers des élus appréhende l’alternative entre la normalité et la transgression. Il ne se sent mobilisé, impliqué, véritablement mis en cause que si la violation est susceptible de créer un risque pénal. Alors que la morale est plus exigeante et devrait conduire à ce que l’on pourrait nommer une « obligation de décence ».
Même si Éric Woerth n’est jamais condamné, il a gravement fauté, par indécence à la fois personnelle et démocratique – il était ministre – en faisant engager son épouse dans les conditions que l’on sait par Liliane Bettencourt.
Quand Jean-François Copé ne cesse de soutenir qu’il n’y avait rien de mal, alors qu’il était ministre du Budget, à se faire inviter avec son épouse, tous frais payés, par Ziad Takieddine, il oublie qu’il a porté atteinte à cette même exigence de décence qui est étrangère à la réprobation pénale mais renvoie à la qualité intime de l’individu. Tout est fait pour maintenir le comportement politique dans une citadelle où il serait préservé de toute intrusion de l’éthique dans le public – un scandale !
Le paradoxe, cependant, tient au fait que la morale, dont les politiques se sont débarrassés et que les citoyens ne jugent pas prioritaire, est exigée, en revanche, d’autres fonctions, qu’elles soient religieuses ou profanes, qui imposent en effet des règles et des impératifs mais, à y réfléchir, pas plus qu’aux gouvernants et aux élus. Ainsi les journalistes, les magistrats, les fonctionnaires de police, les prêtres, les éducateurs, notamment, se voient à juste titre vilipendés quand ils dévient du chemin de la rectitude et de l’exemplarité parce qu’il serait indissociable de leur métier, alors que les politiques auraient le droit de s’en exonérer. Cette schizophrénie, dans l’espace du Pouvoir, d’une morale célébrée abstraitement mais installée comme un surplomb inutile sur les pratiques politiques, et d’une technique se flattant presque d’être cynique au service d’un peuple souhaité le plus docile possible, emporte une double conséquence contradictoire. D’une part, elle n’est pas loin de faire ressembler le monde des gouvernants et ses actions à un mélange de réalité rude et d’illusion vaine – plus les mains de Créon au quotidien empoignent le tangible de l’administration collective, plus le souci hypocrite de l’éthique apparaît comme un leurre destiné à égarer les esprits citoyens. La plénitude d’un empirisme ne s’embarrassant pas de scrupules, accolée au vide créé par l’effacement des règles et des principes de rectitude, personnelle autant que publique, rend quasiment surréaliste ce divorce dont la communauté nationale prend acte en se satisfaisant des lumières troubles jetées sur les actes et de la déplorable absence de ce qui leur aurait insufflé sens et dignité.
Invoquée pour rien, la morale est devenue un fantôme qui ne fait même plus peur à la politique et à ceux qui en usent sans vergogne.
Mais, par ailleurs, l’éthique abandonnée ou marginalisée par les dominants dans leur conduite des affaires publiques a été récupérée par les discours extrêmes qui ont trouvé ainsi un moyen commode et redoutable, non seulement de se faire une place, mais encore de substituer à des limites inconsistantes une charge contre la corruption et l’immoralité des politiciens classiques. Que ce soit excessif compte peu. Ce qui importe, c’est que le divorce entre l’éthique et la politique, le renoncement aux exigences de la vertu au profit d’un pragmatisme nu, produisent une efficiente machine de guerre au service de tous ceux qui adorent donner des leçons que leur éloignement du Pouvoir rend aisées.
La démocratie continuera à réclamer la réconciliation entre éthique et politique. Elle risque de crier dans le désert. Ces retrouvailles sont pourtant la seule voie honorable : si on veut que les citoyens retrouvent le goût de l’exigence morale, ils doivent la voir inscrite sur le visage de la République.[/access]

*Photo : Laisse aller… c’est une valse !

Boko Haram, pourquoi ?

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Le temps de l’actualité ne s’accorde décidément pas avec celui de l’analyse. L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier n’a pas échappé au sensationnalisme dont les médias sont friands. Au risque de se méprendre sur le principal protagoniste de l’affaire, la secte islamiste Bokom Haram.
Il semble que l’organisation nigériane ait elle-même cherché à entretenir la confusion. Le groupe jihadiste a posté sur Internet deux vidéos à la mise en scène apparemment artisanale et clairement martiale, exercice dont Al-Qaïda s’est particulièrement rendu maître ces dernières années. Sur fond de bâche militaire et d’un drap noir orné de deux kalachnikovs, on y voit les barbes drues de Tanguy et de son frère, contrastant avec leurs traits émaciés, ainsi que le tchador d’Albane. Le texte alarmiste dicté par les preneurs d’otages puis, sur la seconde vidéo, directement lu par l’un d’entre eux, Abubakar Shekau, porte toutes les marques de l’islam radical.
Apparu au début des années 2000, à Maiduguri, dans l’Etat du Borno au nord du Nigéria, Boko Haram relève d’un islam difficile à identifier[1. Voir l’excellente étude réalisée par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigéria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ?, CERI, Sciences-Po Paris, juin 2012.] qui essaime jusqu’au Nord du Cameroun, où ont été capturés les otages français.
Son fondateur et leader spirituel, liquidé en 2009, Muhammad Yusuf, a toujours pris soin de se démarquer tant du mysticisme des confréries soufies, implantées depuis longtemps dans la région, que du rigorisme des mouvements salafistes, préconisant un retour aux sources de l’islam (salaf : les pieux ancêtres).
Yusuf n’a pas cherché à se priver du confort de la modernité occidentale, il ne s’est pas donné la peine de renouveler le rite ou de s’autoproclamer prophète.
Que vaut alors à Boko Haram le qualificatif de secte, repris par tous les médias ? Au moment de sa fondation en 2002, le groupe a bel et bien a fait l’expérience utopique d’une ferme collective idéale, la « cité céleste », dans les collines de l’Etat nigérian du Yobe, en se rassemblant autour de son chef comme s’il était son gourou. Mais plus qu’à son leader, Boko Haram[2. De boko, dérivé pidgin du mot anglais « book », le livre, et de l’arabe « haram », illicite] s’identifie à un objectif politique bien précis : combattre l’Etat nigérian, jugé impie sous sa forme laïque et soumis aux perversions de la culture occidentale. À ses yeux, la perversion c’est l’école mixte, le calendrier grégorien, et les sciences décrivant un monde qui ne colle pas à la lettre du Coran. Alors que la charia est déjà établie au Nord du Nigéria, les fidèles de la Jama’atu Alhis Sunnah Lida awati Wal-Jihad (les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte), l’autre nom de Boko Haram, réclament l’application intégrale  de la loi islamique et rejettent violemment la modernité qui irrigue le sud du Nigéria, notamment via des structures scolaires héritées de la colonisation britannique. En somme, Boko Haram prêche un islam obscurantiste et anticolonialiste.
Ceci étant, le mouvement sait récolter les fruits des inégalités qui traversent un Nigéria en plein essor économique. Pays émergent, fort de sa rente pétrolière, d’une industrialisation galopante et d’une démographie dynamique qui devrait le placer d’ici 2050 en 4e position mondiale, le Nigéria est traversé par un clivage économique de plus en plus prononcé. Les Etats du Nord, principaux théâtres des actions terroristes de Boko Haram, affichent de très faibles taux de scolarisation : dans l’Etat du Borno la scolarisation primaire atteignait à peine 21% en 2010. L’attente des partisans de la secte est donc aussi religieuse que sociale et économique.
De ses origines à aujourd’hui, Boko Haram questionne la légitimité de l’Etat fédéral nigérian. Malgré une production de pétrole abondante – le pays en est actuellement le dixième producteur mondial – le Nigéria reste l’un des Etats les plus corrompus au monde, et se montre incapable d’assurer une redistribution équitable de la richesse.
Face au jihadisme, le gouvernement fédéral bombe le torse, misant sur une violence exemplaire pour éradiquer le phénomène. L’armée pensait avoir réglé la question Boko Haram après l’élimination de Muhamad Yusuf et de 800 de ses partisans en 2009, dans un assaut d’une extrême violence. Et au lendemain de la libération des otages Moulin-Fournier, il y a une dizaine de jours, le gouvernement de Goodluck Jonathan a lancé une nouvelle attaque à Baga, dans l’extrême Nord-Est du pays, qui se serait soldée par 187 morts.
Mais cette brutalité ne saurait bien évidemment occulter les violences perpétrées par le groupe lui-même. On estime ainsi que depuis 2009, d’églises brûlées en attentats-suicides, Boko Haram serait responsable de plus de 3000 morts dans le pays. Or, en multipliant les « martyrs » de la cause et en faisant éclater la secte, le gouvernement nigérian encourage les vocations et la groupusculisation de la secte. La division de Boko Haram en petites nébuleuses satellisées par Al-Qaïda au Maghreb islamique aggrave le problème jihadiste. À terme, le vrai danger pour la région est que cent Boko Haram s’épanouissent…

Air du temps et têtes de cons

S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler  les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par  petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?

Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

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Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]

*Photo : byronv2.

Mariage gay, les USA aussi

obama mariage gay

Le débat sur le mariage homosexuel qui a accaparé l’actualité au cours des derniers mois est souvent perçu comme une question franco-française liée à l’affrontement des partis et des sensibilités propres à l’hexagone et l’outre-mer français.
Il a pourtant une dimension internationale déterminante. On peut même y voir l’un des champs de bataille d’une guerre non déclarée qui fait rage dans une grande partie du monde, pas seulement occidental.
Pendant que les parlementaires français débattaient de la loi Taubira, le mariage unisexe faisait en effet la une aux Etats-Unis avec le recours auprès de la Cour suprême contre l’Etat de Californie qui a interdit le « mariage gay » par référendum (et un autre recours, le cas Wilson, tendant à faire reconnaître un « mariage » lesbien conclu au Canada). Si la Cour suprême annule la décision de l’Etat de Californie en la déclarant attentatoire aux droits de l’homme, le mariage homosexuel qui, jusqu’ici, n’avait été admis que par 9 Etats sur 50[1. Plus le district fédéral de Columbia (Ville de Washington) et trois tribus indiennes.], deviendra obligatoire sur tout le territoire de l’Union.
La décision de la Cour suprême est attendue pour la fin juin. L’une des dimensions de cette bataille particulièrement âpre est l’intervention massive des plus grandes sociétés américaines en faveur du mariage homosexuel. 278 d’entre elles ont signé un mémoire déposé à la Cour suprême en tant qu’amici curiae (une procédure propre aux Etats-Unis, qui permet à des tiers, « amis de la Cour », de donner leur avis dans une affaire) lui demandant instamment d’admettre cette revendication. Parmi les signataires, rien que du beau linge : Apple, Bain & Co, Bank of New York Mellon, Black Rods, CBS, Facebook, Goldman Sachs, Jet Blue, Johnson & Johnson, Starbuck, Twitter, Viacom, Walt Disney. Tous les secteurs sont représentés mais la banque et la communication y figurent en bonne place.
Cet engagement des grandes sociétés en faveur du mariage homosexuel s’appuie sur l’idée que son institution serait « bon pour le business ». C’est un fait nouveau qui illustre l’emprise croissante de la culture « gay » sur l’Amérique des affaires. La bataille qui fait rage outre-Atlantique va jusqu’à des campagnes de boycott commercial par les deux camps. Que dirait Disney si les familles nombreuses qui peuplent notre La Manif pour tous boycottaient Disneyland ?
Relativement discret au cours de son premier mandat, le président Obama est aujourd’hui ouvertement du côté des partisans du mariage homosexuel.
On peut mettre l’engagement d’une partie du business américain en parallèle avec l’aide que reçoit de sociétés comme Microsoft ou Ernst &Young la Fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste et ardente promotrice des réformes sociétales.
Un rapport de cette fondation avait attiré l’attention en 2011 car il proposait que le Parti socialiste prenne définitivement ses distances avec ses appuis historiques, classe ouvrière ou fonctionnaires, pour se tourner vers « une nouvelle alliance des diplômés, des jeunes, des minorités, des femmes, des urbains et des non-catholiques, tous supposés tournés vers l’avenir et adeptes du libéralisme culturel ».
De ce côté-ci de l’Atlantique, la fondation socialiste n’effraye pas non plus le grand capital : Areva, Air France, Casino, EADS, Suez, Sanofi, Vivendi lui apportent leur soutien.
On s’est interrogé sur le financement des Femen, ces jeunes femmes venues d’Ukraine pour perturber les manifestations anti-mariage unisexe en France. Il semblerait que pour une jeune femme de ce pays encore très pauvre, où le taux de chômage est élevé, la condition des femmes très difficile (notamment en raison de l’alcoolisme, générateur de brutalités), il y aurait d’autres priorités que la condition des homosexuels en France (si tant est que sa promotion aille de pair avec la cause féministe, ce qui reste à prouver). D’autant que vivre à Paris coûte cher. Mais elles y recevraient pour ce faire un salaire représentant trois fois le salaire moyen ukrainien ! Qui paye ? Parmi les possibles bailleurs de fonds de ce mouvement, on cite le nom de George Soros, le milliardaire américain dont la Fondation pour une société ouverte s’attache à promouvoir la démocratie et les idées libertaires en Europe de l ’Est. Elle a pris pour cible, depuis quelques années, le régime de Poutine, trop attaché à son goût aux valeurs chrétiennes et patriotiques.
Le Parti socialiste entretient, quant à lui, des liens suivis avec la galaxie du parti démocrate américain, en particulier la National endowment for democracy, fondation chargée de promouvoir à travers le monde la vision américaine « libérale » de la démocratie.
C’est dire que ce qui se passe en France en matière de droits des homosexuels est observé attentivement par des forces internationales aussi puissantes que vigilantes. Pierre Bergé, qui a osé dire « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » et dont on connaît l’engagement en faveur des LGBT, est, sur ces sujets, pleinement en phase avec George Soros.
Ces forces, largement relayées à la commission de Bruxelles, ne séparent pas ce qui est libéral de ce qui est libertaire. La France était, à leurs yeux, en retard sur les deux plans. Elles attendaient du gouvernement Hollande, qu’il « modernise » la France sur le double plan social et sociétal. Sur le plan social, il s’agissait de remette en cause une législation protectrice héritée d’un siècle de politique social-démocrate. Le projet de loi « sur la sécurisation de l’emploi » est un pas dans ce sens jugé encore trop timide. Sur le plan sociétal, on espérait bien sûr de lui qu’il fasse adopter à la France le mariage dit « gay ».
Pressé par ces puissants mentors, Hollande, ces derniers mois, a paru un peu mou sur l’un et l’autre dossier. Il ne serait pas étonnant qu’on l’ait mis en demeure de faire rapidement ses preuves, ne serait-ce que pour améliorer son image internationale désastreuse. François Hollande a pris la décision, immédiatement après le vote du Sénat, d’accélérer le passage en force de la loi Taubira. On a d’abord pensé qu’il voulait se débarrasser vite d’une question épineuse.
Or cette accélération est en phase avec le calendrier mondial de la question. N’en déplaise à ceux pour qui la France n’est plus qu’un pays de second rang sans influence, l’adoption du mariage homosexuel chez nous pourrait avoir un impact sur les décisions attendues de la Cour suprême américaine. Si la loi n’avait été votée qu’à l’automne, comme il en avait d’abord été question, elle serait, à cet égard, venue trop tard.
Si dans le courant de cet été l’adoption de la loi française se conjuguait avec une décision de la Cour suprême favorable au lobby « gay », l’équilibre mondial basculerait de manière décisive en sa faveur. Jusqu’ici en effet, contrairement à ce que prétend la propagande homosexuelle, seuls de petits ou moyens pays, au total 11 sur 200[2. 7 monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada et 4 républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à quoi s’ajoutent certains Etats des Etats-Unis du Mexique et du Brésil (qui sont aussi des états unis).], avaient adopté cette forme de mariage; les grandes puissances étaient toutes réticentes. L’adjonction à la liste de deux pays comme les Etats-Unis et la France serait une victoire emblématique pour les partisans de révolution libertaire ; la phase suivante, la destruction définitive du mariage pourrait être rapidement engagée.
Mais nous savons qu’en France, la décision ultime est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel. Nous voyons combien sa responsabilité est lourde.

*Photo : Leah L. White.

L’indécence commune

hayek bastiat etat providence

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]

*Photo : -NACH-.

Hollande : 24% de satisfaits

hollande marine le pen sondage

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître  ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier.  Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.

*Photo : Parti socialiste.

Les routiers sont carrés

Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…

Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Marcel Gauchet morale

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les  sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]

*Photo : DR.

Cassius Clay, un roman vrai

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frederic roux cassius clay ali

frederic roux cassius clay ali

« Vole comme un papillon ! Pique comme une abeille ! Vos poings ne  peuvent pas frapper ce que vos yeux ne peuvent pas voir ! » 25 février 1964, Convention Hall, Miami Beach, 11 heures. La scène est entrée dans la légende, et aurait même dû, selon le mot de Jim Murray, « être peinte par Hogarth ». Un parterre frétillant et bondé de journalistes sportifs se languit d’attendre l’enfant terrible de la boxe, le champion du monde des poids lourds en titre Sonny Liston, et son challenger Cassius Clay, pour la traditionnelle pesée qui précède le combat.
Soudain ce dernier fait son apparition, au bord de l’hystérie, habillé d’une veste en jean au dos de laquelle on peut lire « Chasse à l’ours » et entouré, ainsi qu’à son habitude, de sa garde rapprochée : son entraîneur Angelo Dundee, Sugar Ray Robinson l’ex-champion du monde et son inénarrable assistant Drew Bundini, « taulard, matelot, joueur professionnel, ami intime de Dieu et fantastique ivrogne ».
Cassius, presque dingue, au bord de l’attaque, et jusqu’à ce que Liston arrive, ne cesse de frapper comme un dément le sol de sa canne de sorcier africain, et, entre deux incantations vaudoues, retenu par quatre ou cinq personnes, continue de hurler. En vérité, Cassius crève de peur : peu avant le combat, il avait parlé de « guerre psychologique », il gesticule au rythme d’un pouls qui bat à 110 pulsations minute au lieu de 54 en temps normal.
Pourtant, quelques heures plus tard, Cassius Clay, le futur Mohammed Ali, remporte un combat qu’aux yeux de tous il était censé perdre. Il revêt sa première ceinture de champion du monde et commence à forger sa légende, sans doute la plus grande et la plus tortueuse de l’histoire du sport.
Autant dire que revenir sur cette légende n’est pas chose facile, tant celle-ci s’enchevêtre dans les méandres de la lutte contre la discrimination raciale des années 70 aux Etats-Unis, et épouse les roulements de la contestation gauchiste contre la guerre du Vietnam .
C’est pourtant le beau pari que vient de réussir Frédéric Roux dans son roman Alias Ali, qui prend le parti de retracer le destin du champion à travers un monumental collage de citations sans qu’il intervienne lui-même, sinon à la façon d’un monteur de cinéma : déclarations des proches de Mohamed Ali et des témoins des moments décisifs de son parcours. Il y a les sportifs, des champions aux seconds couteaux mais aussi les  politiques comme Malcom X et Elijah Muhammad, défenseurs radicaux de la cause noire.
Ce roman, à travers la vie du « Champ’ », n’est rien moins que celui de l’Amérique des années 60 et 70 où l’on navigue de la rencontre avec les Beatles aux théories délirantes de la Nation of Islam et l’on découvre soudain, entre deux révélations du journaliste David Remnick, une citation de Francis Picabia, de Patti Smith, ou de Don De Lillo, souvent anachronique mais toujours parfaitement appropriée à son objet.
Surtout, ce que nous montre si bien Frédéric Roux, c’est qu’Ali incarne plus qu’un autre un véritable tournant dans le monde de la boxe, du sport et de la presse, puisqu’il est sinon le premier, en tous les cas celui qui réussira au mieux à exploiter son image médiatique : « J’ai bien peur que Clay soit le boxeur qui incarne le mieux les failles de la première moitié des années 60. Il a gagné une fortune avant de savoir parfaitement maîtriser son art, en revanche il est peut-être le premier boxeur à maîtriser parfaitement les techniques de la publicité » (Bud Shulberg).
Mais Frédéric Roux nous fait également découvrir les recoins et dessous de ce monde quasi-mafieux et parfois désespéré qu’est la boxe, à travers une galerie de personnages secondaires tous plus déglingués et attachants les uns que les autres, chacun dépositaires d’anecdotes invraisemblables et de parcours souvent tragiques: de « Big » Tony Esperti, mafieux notoire qui, après sa carrière fit les délices de la rubrique faits-divers du Miami Herald, à Lamar Clark, le « Marteau Pilon de l’Utah », qui décida d’arrêter de boxer juste après son combat avec Ali, en passant par l’ex-taulard alcoolique Herb Siler, qui, selon ses propres mots, « n’aimait pas vraiment la boxe ».

Alias Ali, Frédéric Roux (Fayard)

*Photo : State library and archives of Florida.

Il faut s’encombrer de morale

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Comment se fait-il que politique et morale, qui devraient naturellement s’accorder, soient au contraire depuis des années – et aujourd’hui plus que jamais − dans une opposition telle qu’elle décourage ceux qui pourraient être tentés malgré tout de les réconcilier ?
Pourtant, cette triste évolution n’était pas forcément prévisible. Dans une démocratie de bon aloi, même pas exemplaire mais cohérente, il aurait été logique, pour les titulaires de hautes fonctions, les gouvernants et les élus, de prendre la pleine mesure de leur activité, d’en être fiers au point de souhaiter l’exercer avec une rectitude qui, s’ajoutant à la compétence, susciterait une adhésion générale et un respect unanime.
Force est d’admettre que la tendance du monde politique, sous toutes les latitudes en dépit des apparentes contradictions et des protestations de vertu, a été de dissocier autant que possible l’éthique du pouvoir de sa technique, ses modalités réalistes et opportunistes de sa légitimité et de sa validité profondes. Au moment même où la chose politique est elle même battue en brèche, voire disqualifiée par un populisme dont la vulgarité cynique n’a rien à voir avec les aspirations populaires, les politiciens persistent à appréhender leur champ professionnel sous l’angle exclusif d’une maîtrise qui se vanterait presque de ne pas s’encombrer de l’impureté déstabilisante des valeurs et des principes.
Avec quelle morgue, dans le débat républicain, est écartée comme une incongruité la moindre référence à ce qui devrait inspirer les responsables de l’État et les dépositaires publics, à tous niveaux, de notre destin national et qu’on pourrait baptiser du gros mot de « morale » ![access capability= »lire_inedits »]
Il n’est pas nécessaire – cela a déjà été tellement dit – de rappeler comment les corrompus, les condamnés, les indélicats, se représentant après une déconfiture judiciaire, étaient en général largement réélus, comme si les citoyens ne se souciaient pas de la malhonnêteté personnelle des candidats et n’avaient envie que de remercier des humains qui savaient rendre des services et cultiver une proximité efficace. Un exemple autrement décisif est donné par les controverses liées à la vie privée des politiques. Leur tonalité juridique renvoie en réalité à un questionnement républicain. Pour l’opinion dominante, il est hors de question de mêler, si peu que ce soit, l’exigence d’une existence droite à la fiabilité des attitudes professionnelles. Pourtant, sans prétendre aboutir à un puritanisme exigeant une étouffante cohérence entre le dedans et le dehors, comment peut-on dénier que certaines séquences intimes, personnelles, familiales, privées, dès lors qu’elles pourraient avoir une incidence sur le vote des citoyens, non seulement méritent d’être dévoilées mais justifient qu’on les intègre au jugement global porté sur tel homme politique, telle femme investie ? Entre le secret d’une existence à préserver à tout prix et une curiosité citoyenne et médiatique honteuse, il y a des pans, des fragments mi-ombre, mi-lumière qui pourraient légitimement régir la conduite politique.
Sur un autre plan qui, malheureusement, est nourri par des exemples de plus en plus nombreux, le refus de la morale par la politique, de la vertu par l’empirisme est démontré par la manière étrange dont l’univers des élus appréhende l’alternative entre la normalité et la transgression. Il ne se sent mobilisé, impliqué, véritablement mis en cause que si la violation est susceptible de créer un risque pénal. Alors que la morale est plus exigeante et devrait conduire à ce que l’on pourrait nommer une « obligation de décence ».
Même si Éric Woerth n’est jamais condamné, il a gravement fauté, par indécence à la fois personnelle et démocratique – il était ministre – en faisant engager son épouse dans les conditions que l’on sait par Liliane Bettencourt.
Quand Jean-François Copé ne cesse de soutenir qu’il n’y avait rien de mal, alors qu’il était ministre du Budget, à se faire inviter avec son épouse, tous frais payés, par Ziad Takieddine, il oublie qu’il a porté atteinte à cette même exigence de décence qui est étrangère à la réprobation pénale mais renvoie à la qualité intime de l’individu. Tout est fait pour maintenir le comportement politique dans une citadelle où il serait préservé de toute intrusion de l’éthique dans le public – un scandale !
Le paradoxe, cependant, tient au fait que la morale, dont les politiques se sont débarrassés et que les citoyens ne jugent pas prioritaire, est exigée, en revanche, d’autres fonctions, qu’elles soient religieuses ou profanes, qui imposent en effet des règles et des impératifs mais, à y réfléchir, pas plus qu’aux gouvernants et aux élus. Ainsi les journalistes, les magistrats, les fonctionnaires de police, les prêtres, les éducateurs, notamment, se voient à juste titre vilipendés quand ils dévient du chemin de la rectitude et de l’exemplarité parce qu’il serait indissociable de leur métier, alors que les politiques auraient le droit de s’en exonérer. Cette schizophrénie, dans l’espace du Pouvoir, d’une morale célébrée abstraitement mais installée comme un surplomb inutile sur les pratiques politiques, et d’une technique se flattant presque d’être cynique au service d’un peuple souhaité le plus docile possible, emporte une double conséquence contradictoire. D’une part, elle n’est pas loin de faire ressembler le monde des gouvernants et ses actions à un mélange de réalité rude et d’illusion vaine – plus les mains de Créon au quotidien empoignent le tangible de l’administration collective, plus le souci hypocrite de l’éthique apparaît comme un leurre destiné à égarer les esprits citoyens. La plénitude d’un empirisme ne s’embarrassant pas de scrupules, accolée au vide créé par l’effacement des règles et des principes de rectitude, personnelle autant que publique, rend quasiment surréaliste ce divorce dont la communauté nationale prend acte en se satisfaisant des lumières troubles jetées sur les actes et de la déplorable absence de ce qui leur aurait insufflé sens et dignité.
Invoquée pour rien, la morale est devenue un fantôme qui ne fait même plus peur à la politique et à ceux qui en usent sans vergogne.
Mais, par ailleurs, l’éthique abandonnée ou marginalisée par les dominants dans leur conduite des affaires publiques a été récupérée par les discours extrêmes qui ont trouvé ainsi un moyen commode et redoutable, non seulement de se faire une place, mais encore de substituer à des limites inconsistantes une charge contre la corruption et l’immoralité des politiciens classiques. Que ce soit excessif compte peu. Ce qui importe, c’est que le divorce entre l’éthique et la politique, le renoncement aux exigences de la vertu au profit d’un pragmatisme nu, produisent une efficiente machine de guerre au service de tous ceux qui adorent donner des leçons que leur éloignement du Pouvoir rend aisées.
La démocratie continuera à réclamer la réconciliation entre éthique et politique. Elle risque de crier dans le désert. Ces retrouvailles sont pourtant la seule voie honorable : si on veut que les citoyens retrouvent le goût de l’exigence morale, ils doivent la voir inscrite sur le visage de la République.[/access]

*Photo : Laisse aller… c’est une valse !

Boko Haram, pourquoi ?

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boko haram islam nigeria

boko haram islam nigeria

Le temps de l’actualité ne s’accorde décidément pas avec celui de l’analyse. L’enlèvement de la famille Moulin-Fournier n’a pas échappé au sensationnalisme dont les médias sont friands. Au risque de se méprendre sur le principal protagoniste de l’affaire, la secte islamiste Bokom Haram.
Il semble que l’organisation nigériane ait elle-même cherché à entretenir la confusion. Le groupe jihadiste a posté sur Internet deux vidéos à la mise en scène apparemment artisanale et clairement martiale, exercice dont Al-Qaïda s’est particulièrement rendu maître ces dernières années. Sur fond de bâche militaire et d’un drap noir orné de deux kalachnikovs, on y voit les barbes drues de Tanguy et de son frère, contrastant avec leurs traits émaciés, ainsi que le tchador d’Albane. Le texte alarmiste dicté par les preneurs d’otages puis, sur la seconde vidéo, directement lu par l’un d’entre eux, Abubakar Shekau, porte toutes les marques de l’islam radical.
Apparu au début des années 2000, à Maiduguri, dans l’Etat du Borno au nord du Nigéria, Boko Haram relève d’un islam difficile à identifier[1. Voir l’excellente étude réalisée par Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Boko Haram et le terrorisme islamiste au Nigéria : insurrection religieuse, contestation politique ou protestation sociale ?, CERI, Sciences-Po Paris, juin 2012.] qui essaime jusqu’au Nord du Cameroun, où ont été capturés les otages français.
Son fondateur et leader spirituel, liquidé en 2009, Muhammad Yusuf, a toujours pris soin de se démarquer tant du mysticisme des confréries soufies, implantées depuis longtemps dans la région, que du rigorisme des mouvements salafistes, préconisant un retour aux sources de l’islam (salaf : les pieux ancêtres).
Yusuf n’a pas cherché à se priver du confort de la modernité occidentale, il ne s’est pas donné la peine de renouveler le rite ou de s’autoproclamer prophète.
Que vaut alors à Boko Haram le qualificatif de secte, repris par tous les médias ? Au moment de sa fondation en 2002, le groupe a bel et bien a fait l’expérience utopique d’une ferme collective idéale, la « cité céleste », dans les collines de l’Etat nigérian du Yobe, en se rassemblant autour de son chef comme s’il était son gourou. Mais plus qu’à son leader, Boko Haram[2. De boko, dérivé pidgin du mot anglais « book », le livre, et de l’arabe « haram », illicite] s’identifie à un objectif politique bien précis : combattre l’Etat nigérian, jugé impie sous sa forme laïque et soumis aux perversions de la culture occidentale. À ses yeux, la perversion c’est l’école mixte, le calendrier grégorien, et les sciences décrivant un monde qui ne colle pas à la lettre du Coran. Alors que la charia est déjà établie au Nord du Nigéria, les fidèles de la Jama’atu Alhis Sunnah Lida awati Wal-Jihad (les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte), l’autre nom de Boko Haram, réclament l’application intégrale  de la loi islamique et rejettent violemment la modernité qui irrigue le sud du Nigéria, notamment via des structures scolaires héritées de la colonisation britannique. En somme, Boko Haram prêche un islam obscurantiste et anticolonialiste.
Ceci étant, le mouvement sait récolter les fruits des inégalités qui traversent un Nigéria en plein essor économique. Pays émergent, fort de sa rente pétrolière, d’une industrialisation galopante et d’une démographie dynamique qui devrait le placer d’ici 2050 en 4e position mondiale, le Nigéria est traversé par un clivage économique de plus en plus prononcé. Les Etats du Nord, principaux théâtres des actions terroristes de Boko Haram, affichent de très faibles taux de scolarisation : dans l’Etat du Borno la scolarisation primaire atteignait à peine 21% en 2010. L’attente des partisans de la secte est donc aussi religieuse que sociale et économique.
De ses origines à aujourd’hui, Boko Haram questionne la légitimité de l’Etat fédéral nigérian. Malgré une production de pétrole abondante – le pays en est actuellement le dixième producteur mondial – le Nigéria reste l’un des Etats les plus corrompus au monde, et se montre incapable d’assurer une redistribution équitable de la richesse.
Face au jihadisme, le gouvernement fédéral bombe le torse, misant sur une violence exemplaire pour éradiquer le phénomène. L’armée pensait avoir réglé la question Boko Haram après l’élimination de Muhamad Yusuf et de 800 de ses partisans en 2009, dans un assaut d’une extrême violence. Et au lendemain de la libération des otages Moulin-Fournier, il y a une dizaine de jours, le gouvernement de Goodluck Jonathan a lancé une nouvelle attaque à Baga, dans l’extrême Nord-Est du pays, qui se serait soldée par 187 morts.
Mais cette brutalité ne saurait bien évidemment occulter les violences perpétrées par le groupe lui-même. On estime ainsi que depuis 2009, d’églises brûlées en attentats-suicides, Boko Haram serait responsable de plus de 3000 morts dans le pays. Or, en multipliant les « martyrs » de la cause et en faisant éclater la secte, le gouvernement nigérian encourage les vocations et la groupusculisation de la secte. La division de Boko Haram en petites nébuleuses satellisées par Al-Qaïda au Maghreb islamique aggrave le problème jihadiste. À terme, le vrai danger pour la région est que cent Boko Haram s’épanouissent…

Air du temps et têtes de cons

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S’il ne fallait prendre qu’un seul exemple pour résumer la dérision du temps, c’est dans les locaux du Syndicat de la magistrature qu’il faudrait aller chercher et trouver. Le « mur des cons », puisque c’est ainsi qu’il faut le nommer, réunit tous les signes du moment présent : ricanement généralisé et aveuglement idéologique. Tout y est dans ce qui est présenté comme un geste de potache. Tout y est, y compris l’abject : parmi les cons affichés figure le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine, assassinée en 2007 dans le RER par un détraqué récidiviste.
Ainsi, on peut imaginer que pour le Syndicat de la magistrature, le père d’une victime, fille de militaire (donc facho) blonde (donc raciste) catholique (donc réac) allant à la messe (donc ultraréac) réunit toutes les qualités requises pour être qualifié de « con ». Ce ricanement affiché, cette « plaisanterie de potache » qui se veut pleine d’humour, n’aurait pas dû être donnée à voir ni à être rapportée. Présenter le père de la victime comme un « con » révèle en contrepoint l’estime portée au violeur assassin. Cette belle pensée de justice ne devait pas être vue puisqu’elle faisait partie de l’intime du Syndicat de la magistrature. Et tout le monde sait, bien évidemment, que le respect de l’intime et du privé font partie des exigences professionnelles de la justice et du journalisme dans ce pays.
Pour avoir montré ces images, un journaliste de France 3, Clément Weill-Raynal, est dénoncé par la section SNJ de France Télévisions qui réclame contre lui des sanctions pour avoir sali l’honneur de la chaine où il travaille. Voilà le journaliste convoqué par sa direction et menacé de sanctions, sinon de licenciement. La faute de Weill-Raynal aurait consisté à donner à voir ce qui aurait dû rester dissimulé aux yeux des investigateurs. Soudain soucieux du secret ou de l’intime, voilà tous ceux qui font profession de foi de justice pour réprimer les turpitudes des puissants ou d’investigation pour révéler  les vérités cachées pour « porter la plume la où ça fait mal », voilà tous ces gens pleins de vertus soudain offusqués par cette mise en lumière. Voilà un syndicat de journalistes qui réclame une sanction contre un de ses collègues au nom de sa vision sélective de la déontologie de la profession. Voilà un autre syndicat de juges qui affiche son mépris de la justice qu’il est censé rendre au nom du peuple français : en brocardant les victimes, il donne raison aux coupables. Il faut bien dire que l’air du temps sert de terreau à cette confusion.
Toute l’actualité de ce printemps tardif est nourrie de ce pot pourri de mensonges, de tricheries, d’impostures ou de trucages de diverses formes et d’intensité variable. Il en résulte un air du temps détestable, nauséeux, poisseux qui fait sans doute le miel (excusez du peu) des dîners en ville mais interdit de penser à ce qui pourrait nous donner un peu de plaisir à vivre ensemble. Dans ce moment fait de rumeurs répugnantes et de nouvelles accablantes, le ragot et le commérage semblent avoir pris le pas sur la réflexion, à croire que le monde actuel se résumerait à la basse cour médiatique où caquètent en désordre faux amis et faux semblants, faux culs et fausses vertus. Entre l’indignation feinte, la morale invoquée pour les autres, la vertu qu’on n’a pas, au bal des tartuffes, ni les juges ni les journalistes ne seront à l’orchestre. Le moment est glauque et tout le monde s’en repaît avec une sorte de jubilation. On en rit et on en rit encore et on a bien tort d’en rire car c’est le reflet de ce que nous tous avons accepté que ce monde soit, par petite lâcheté, par petits arrangements, par  petits compromis ou par grandes compromissions, par couardise, par paresse, par fatigue, lassitude, par dérision.
Nous rions, mais de qui rions-nous ? Alors que se multiplient les comités d’éthique, les cellules de crise et autres observatoires de la vulgarité, qui dénoncera ce « mur des cons » comme étant d’abord la sinistre dérision de la République ?

Savoir-vivre : Petite mort d’une petite vertu ?

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savoir vivre morale revolution francaise

savoir vivre morale revolution francaise

Agonie du savoir-vivre ? Malaise (terminal) de la civilité, comme le laisse entendre le titre d’un essai récent ? Serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est que cette dernière, définie comme l’art de polir les rapports sociaux, jadis considérée comme la pierre angulaire de la « douceur de vivre » à la française, semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités. Chaque jour apporte en la matière son lot d’anecdotes lamentables et significatives : il suffit que l’usage ait été transgressé de façon visible par ceux qui auraient dû en être les gardiens pour que les vannes s’ouvrent. C’est ainsi que le célébrissime « Cass’toi, pauv’con ! » a fait des petits et encouragé une tendance au débraillé jusqu’au sommet de l’État, où l’on se tutoie en s’appelant par son prénom et où l’on se dispense d’user d’un langage châtié : « Je me fais taper d’sus, mais j’ai la banane ! », s’esclaffait le président Sarkozy, devant des parlementaires, en mars 2009. « Ils ont rien foutu pour réduire les déficits […] Qu’ils se taisent, nom de Dieu ! », reprenait, en juin 2012, le ministre des Finances, sous les lambris dorés de l’Assemblée nationale. Depuis, les bras d’honneur succèdent aux doigts du même nom et plus personne ne s’étonne des vertes répliques de Dijonnaises du troisième âge refusant de se faire photographier au côté du chef de l’État : si les élites se permettent de tels dérapages, qui s’offusquera du comportement de simples citoyens ? Et s’il en va ainsi jusque dans des milieux aussi convenables, qui pourrait croire encore que la politesse est autre chose qu’un souvenir, condamné à s’effacer chaque jour un peu plus ?
Cette appréciation pessimiste relève pourtant d’une illusion d’optique. Certes, la situation n’est pas brillante, mais la politesse en a vu d’autres.[access capability= »lire_inedits »] Avançons plutôt, pour plagier le poète, que le désespoir en politesse est une sottise absolue.
Cette impression que le savoir-vivre était mort et enterré, d’autres en effet l’ont ressentie avant nous, et de façon bien plus cruelle : il suffit de rappeler l’attaque massive menée, sous la Révolution française, contre une civilité identifiée à l’Ancien Régime. La politesse, affirmaient les Jacobins, est attentatoire à la Sainte Trinité républicaine : à la Liberté, puisqu’elle impose des règles de comportement qui n’émanent pas de la volonté du peuple ; à l’Égalité, en ce qu’elle suppose la légitimité de différences (de statut, d’âge, de sexe, etc.) ; à la Fraternité, enfin, dès lors qu’elle substitue des convenances artificielles, voire une certaine hypocrisie, à la pure franchise qui devrait seule gouverner les rapports entre républicains. C’est pourquoi les pouvoirs publics vont prohiber un certain nombre d’usages, qui vont de la façon de saluer à l’emploi de mots comme « Monsieur » ou « Madame », ou de formes grammaticales comme le vouvoiement. Quant à ceux qui persistent dans l’erreur, ils sont politiquement suspects – ce qui, à l’époque, n’est souvent qu’une première étape vers l’échafaud. Le résultat, c’est la disparition forcée des usages anciens, suivie d’une vague inouïe de brutalité dans les rapports sociaux : ce que Talleyrand appellera « la fin de la douceur de vivre ». Un peu plus d’un siècle plus tard, la grande boucherie de la Première Guerre mondiale, ayant mêlé les hommes dans les tranchées et les femmes dans les usines, entraîne un nouveau recul de la politesse, qui va se poursuivre jusqu’à Mai-68. Sous la Révolution, la politesse était stigmatisée comme aristocratique : désormais, on la juge bourgeoise, castratrice et rétrograde, attentatoire à un désir légitime d’affranchissement et d’épanouissement individuel.
En somme, la politesse française a connu des heures sombres qui semblaient annoncer sa disparition. Pourtant, à chaque fois, elle a persisté dans son être, c’est-à-dire dans le nôtre. Au lendemain de la Révolution, la renaissance d’une « politesse bourgeoise » accompagne la remise en ordre et la codification napoléoniennes : au cours du XIXe siècle, elle se diffusera dans toutes les couches de la population. Après la Première Guerre mondiale, de même, les usages maltraités connaissent un bref renouveau ; enfin, un quart de siècle après Mai-68, les sondages montrent que la politesse est redevenue une valeur consensuelle que l’immense majorité des Français souhaite transmettre à ses enfants. Le succès des ouvrages de la baronne de Rothschild ou la parution toute récente de nouveaux manuels de politesse, sous la plume d’une ambassadrice drolatique et sous celle d’une princesse branchée[1. Geneviève d’Angenstein, Le savoir-vivre est un jeu, Librio, 2012. Hermine de Clermont-Tonnerre, Savoir-vivre au XXIe siècle, Archipel, 2013.], confirment que cet engouement persiste.
Mais dans ces conditions, comment expliquer la montée des incivilités, si fréquemment déplorée ? Peut-être par un paradoxe : ce retour en grâce des bonnes manières, depuis les années 1990, s’est peut-être traduit par une sensibilité accrue aux coups de canif portés au code de la bienséance. C’est parce que nous sommes habitués à un monde (plus) policé que certains comportements, qui naguère n’auraient gêné personne, peuvent nous paraître dérangeants, voire inadmissibles : ainsi, celui qui fume dans les couloirs du métro sera-t-il perçu comme un goujat par ceux qui le croisent, lesquels ont oublié qu’eux-mêmes, il n’y a pas si longtemps, clopaient sans vergogne au restaurant, au cinéma ou dans l’ascenseur.
Cependant, un optimisme à tout crin serait aussi déplacé qu’un pessimisme excessif. Car il faut bien reconnaître que notre époque s’avère un terrain exceptionnellement propice à la multiplication des incivilités. Le portable comme compagnon de chaque instant et l’écran comme médiateur ordinaire des rapports humains, la disparition des repères sociaux et l’effacement du sentiment d’appartenance collective, l’accélération de l’histoire individuelle qui fait de chacun de nous un « homme pressé » dans un monde organisé autour d’un benchmarking permanent, tout ceci laisse de moins en moins de place aux rituels et à la gratuité de la politesse, de même qu’au respect véritable qui en constitue l’essence. Et ne parlons pas de la crise, qui fournit aux malotrus un alibi idéal. Où l’on comprend que la politesse est un chef-d’œuvre en péril − au même titre que la civilisation, dont elle est l’une des marques distinctives.[/access]

*Photo : byronv2.

Mariage gay, les USA aussi

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obama mariage gay

obama mariage gay

Le débat sur le mariage homosexuel qui a accaparé l’actualité au cours des derniers mois est souvent perçu comme une question franco-française liée à l’affrontement des partis et des sensibilités propres à l’hexagone et l’outre-mer français.
Il a pourtant une dimension internationale déterminante. On peut même y voir l’un des champs de bataille d’une guerre non déclarée qui fait rage dans une grande partie du monde, pas seulement occidental.
Pendant que les parlementaires français débattaient de la loi Taubira, le mariage unisexe faisait en effet la une aux Etats-Unis avec le recours auprès de la Cour suprême contre l’Etat de Californie qui a interdit le « mariage gay » par référendum (et un autre recours, le cas Wilson, tendant à faire reconnaître un « mariage » lesbien conclu au Canada). Si la Cour suprême annule la décision de l’Etat de Californie en la déclarant attentatoire aux droits de l’homme, le mariage homosexuel qui, jusqu’ici, n’avait été admis que par 9 Etats sur 50[1. Plus le district fédéral de Columbia (Ville de Washington) et trois tribus indiennes.], deviendra obligatoire sur tout le territoire de l’Union.
La décision de la Cour suprême est attendue pour la fin juin. L’une des dimensions de cette bataille particulièrement âpre est l’intervention massive des plus grandes sociétés américaines en faveur du mariage homosexuel. 278 d’entre elles ont signé un mémoire déposé à la Cour suprême en tant qu’amici curiae (une procédure propre aux Etats-Unis, qui permet à des tiers, « amis de la Cour », de donner leur avis dans une affaire) lui demandant instamment d’admettre cette revendication. Parmi les signataires, rien que du beau linge : Apple, Bain & Co, Bank of New York Mellon, Black Rods, CBS, Facebook, Goldman Sachs, Jet Blue, Johnson & Johnson, Starbuck, Twitter, Viacom, Walt Disney. Tous les secteurs sont représentés mais la banque et la communication y figurent en bonne place.
Cet engagement des grandes sociétés en faveur du mariage homosexuel s’appuie sur l’idée que son institution serait « bon pour le business ». C’est un fait nouveau qui illustre l’emprise croissante de la culture « gay » sur l’Amérique des affaires. La bataille qui fait rage outre-Atlantique va jusqu’à des campagnes de boycott commercial par les deux camps. Que dirait Disney si les familles nombreuses qui peuplent notre La Manif pour tous boycottaient Disneyland ?
Relativement discret au cours de son premier mandat, le président Obama est aujourd’hui ouvertement du côté des partisans du mariage homosexuel.
On peut mettre l’engagement d’une partie du business américain en parallèle avec l’aide que reçoit de sociétés comme Microsoft ou Ernst &Young la Fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste et ardente promotrice des réformes sociétales.
Un rapport de cette fondation avait attiré l’attention en 2011 car il proposait que le Parti socialiste prenne définitivement ses distances avec ses appuis historiques, classe ouvrière ou fonctionnaires, pour se tourner vers « une nouvelle alliance des diplômés, des jeunes, des minorités, des femmes, des urbains et des non-catholiques, tous supposés tournés vers l’avenir et adeptes du libéralisme culturel ».
De ce côté-ci de l’Atlantique, la fondation socialiste n’effraye pas non plus le grand capital : Areva, Air France, Casino, EADS, Suez, Sanofi, Vivendi lui apportent leur soutien.
On s’est interrogé sur le financement des Femen, ces jeunes femmes venues d’Ukraine pour perturber les manifestations anti-mariage unisexe en France. Il semblerait que pour une jeune femme de ce pays encore très pauvre, où le taux de chômage est élevé, la condition des femmes très difficile (notamment en raison de l’alcoolisme, générateur de brutalités), il y aurait d’autres priorités que la condition des homosexuels en France (si tant est que sa promotion aille de pair avec la cause féministe, ce qui reste à prouver). D’autant que vivre à Paris coûte cher. Mais elles y recevraient pour ce faire un salaire représentant trois fois le salaire moyen ukrainien ! Qui paye ? Parmi les possibles bailleurs de fonds de ce mouvement, on cite le nom de George Soros, le milliardaire américain dont la Fondation pour une société ouverte s’attache à promouvoir la démocratie et les idées libertaires en Europe de l ’Est. Elle a pris pour cible, depuis quelques années, le régime de Poutine, trop attaché à son goût aux valeurs chrétiennes et patriotiques.
Le Parti socialiste entretient, quant à lui, des liens suivis avec la galaxie du parti démocrate américain, en particulier la National endowment for democracy, fondation chargée de promouvoir à travers le monde la vision américaine « libérale » de la démocratie.
C’est dire que ce qui se passe en France en matière de droits des homosexuels est observé attentivement par des forces internationales aussi puissantes que vigilantes. Pierre Bergé, qui a osé dire « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » et dont on connaît l’engagement en faveur des LGBT, est, sur ces sujets, pleinement en phase avec George Soros.
Ces forces, largement relayées à la commission de Bruxelles, ne séparent pas ce qui est libéral de ce qui est libertaire. La France était, à leurs yeux, en retard sur les deux plans. Elles attendaient du gouvernement Hollande, qu’il « modernise » la France sur le double plan social et sociétal. Sur le plan social, il s’agissait de remette en cause une législation protectrice héritée d’un siècle de politique social-démocrate. Le projet de loi « sur la sécurisation de l’emploi » est un pas dans ce sens jugé encore trop timide. Sur le plan sociétal, on espérait bien sûr de lui qu’il fasse adopter à la France le mariage dit « gay ».
Pressé par ces puissants mentors, Hollande, ces derniers mois, a paru un peu mou sur l’un et l’autre dossier. Il ne serait pas étonnant qu’on l’ait mis en demeure de faire rapidement ses preuves, ne serait-ce que pour améliorer son image internationale désastreuse. François Hollande a pris la décision, immédiatement après le vote du Sénat, d’accélérer le passage en force de la loi Taubira. On a d’abord pensé qu’il voulait se débarrasser vite d’une question épineuse.
Or cette accélération est en phase avec le calendrier mondial de la question. N’en déplaise à ceux pour qui la France n’est plus qu’un pays de second rang sans influence, l’adoption du mariage homosexuel chez nous pourrait avoir un impact sur les décisions attendues de la Cour suprême américaine. Si la loi n’avait été votée qu’à l’automne, comme il en avait d’abord été question, elle serait, à cet égard, venue trop tard.
Si dans le courant de cet été l’adoption de la loi française se conjuguait avec une décision de la Cour suprême favorable au lobby « gay », l’équilibre mondial basculerait de manière décisive en sa faveur. Jusqu’ici en effet, contrairement à ce que prétend la propagande homosexuelle, seuls de petits ou moyens pays, au total 11 sur 200[2. 7 monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Espagne, le Canada et 4 républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à quoi s’ajoutent certains Etats des Etats-Unis du Mexique et du Brésil (qui sont aussi des états unis).], avaient adopté cette forme de mariage; les grandes puissances étaient toutes réticentes. L’adjonction à la liste de deux pays comme les Etats-Unis et la France serait une victoire emblématique pour les partisans de révolution libertaire ; la phase suivante, la destruction définitive du mariage pourrait être rapidement engagée.
Mais nous savons qu’en France, la décision ultime est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel. Nous voyons combien sa responsabilité est lourde.

*Photo : Leah L. White.

L’indécence commune

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hayek bastiat etat providence

hayek bastiat etat providence

En 1848, la IIe République n’a que quelques mois, mais la Révolution de 1848 et le « Printemps des peuples » semblent déjà bien loin ; déjà, avec le « parti de l’ordre » à droite et les socialistes à gauche, une nouvelle fracture politique se dessine ; tout oppose les deux camps, à l’exception d’une chose : le rôle prépondérant qu’ils accordent à l’État. Frédéric Bastiat, lui-même élu[1. Député des Landes.] avec la majorité républicaine modérée de 1848, résume le danger en une phrase : « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »[2. Frédéric Bastiat, « L’État », paru dans le Journal des débats, le 25 septembre 1848, en réaction à la publication du Manifeste montagnard.]
Ce que Bastiat pressent, dès ce milieu du XIXe siècle, ce sont les prémices de notre État-providence moderne. Déjà, il a compris ce qu’il adviendrait de la solidarité entre les hommes si elle était administrée par l’État ; déjà, il dénonce les effets pervers de ces groupes de pression qui cherchent à attirer les faveurs de la puissance publique ; déjà, enfin, il anticipe la conséquence ultime de l’irrésistible ascension de la social-démocratie : « Une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d’un ministre ou d’un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d’avoir perdu jusqu’à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »[3. Frédéric Bastiat, Harmonies économiques (1848-1850), chap. XIV.]
Qu’avons-nous fait depuis soixante ans ? Nous avons « fait du social » – « social », cet étrange adjectif qui, pour paraphraser Friedrich Hayek, a acquis la propriété de dénaturer les noms qu’il qualifie. Qu’est-ce que le droit social ? Le remplacement du droit par la coercition.
Qu’est-ce que la propriété sociale ? Ni plus, ni moins que l’abrogation de la propriété. Qu’est-ce que la liberté sociale ? Le principe qui permet de priver des individus de leur liberté au profit d’une chimérique liberté collective. Qu’est-ce, enfin, que la justice sociale ? L’idée selon laquelle vous et moi sommes en droit de vivre aux crochets de nos voisins.[access capability= »lire_inedits »]
Que peut devenir une société où le bien-être de chacun ne dépend plus de son intelligence, de son ardeur au travail ou de sa capacité à prendre des risques, mais de sa faculté à éluder l’impôt tout en réclamant des subsides publics ?
Elle sera immanquablement une société de la défiance, du ressentiment, de la lutte des classes, des races et des castes – de la guerre de tous contre tous ; une société dans laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ; une société, en somme, où la décence commune chère à Orwell ne sera plus qu’indécence partagée.
J’exagère ? Eh bien sortez un instant de nos frontières et comparez nos prétendues vertus à celles de ces étrangers, proches ou lointains, que nous considérons avec tant de condescendance. C’est l’exercice auquel se sont livrés deux de nos compatriotes, Yann Algan et Pierre Cahuc, dans La Société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit[4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La Société de défiance : comment]. Leurs conclusions sont sans appel : en soixante ans, nous sommes devenus – et de loin – le peuple le plus méfiant, le moins civique et, sans surprise, le plus notoirement antilibéral du monde développé.
Tenez, par exemple : nous ne sommes que 48 % à juger que la fraude fiscale n’est « jamais justifiable ». C’est, sur la base des données des World Values Surveys, le score le plus faible au sein des pays développés – 58 % des Britanniques et 83 % des Japonais condamnent les tricheurs. Mieux encore : nous ne sommes que 42 % à condamner la fraude aux aides sociales, contre 64 % au Royaume-Uni et 80 % aux Pays-Bas ! Bastiat, hélas, avait vu juste : nous sommes devenus les champions de l’indécence commune.
Et maintenant que notre fameux « modèle social » s’effondre sous le poids de ses propres vices, voilà que les ligues de vertu disputent la charogne aux adeptes du relativisme. Et que nous proposent ces braves gens ?
Plus d’État, plus de redistribution, plus de lois : le déni français poussé jusqu’à l’absurde. L’État-providence est devenu une religion, la haute fonction publique est son clergé et nos politiciens ses prophètes. Voltaire aurait sans doute conclu : « Écrasez l’infâme ».[/access]

*Photo : -NACH-.

Hollande : 24% de satisfaits

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hollande marine le pen sondage

hollande marine le pen sondage

Imaginons la scène : les conseillers et le secrétaire général de l’Elysée entrent dans le bureau présidentiel. Ils voient la silhouette de François Hollande se découper dans l’encadrement de la fenêtre, à contre-jour. Dehors il fait beau et la nature, contrairement à la situation économique, se réveille.
Il va encore falloir lui dire. Il le sait sans doute déjà : après tout, on dit qu’il passe un temps fou à lire les journaux. Il aime la presse écrite, lui, on peut au moins lui reconnaître  ce mérite. Mais bon, il va quand même falloir en parler…
Il y a quelques raclements de gorge gênés et puis un des participants se lance : « Les sondages, monsieur le Président. Vous avez vu les derniers ? »
Là, cher lecteur, je vous avoue que j’ai davantage de mal à deviner la réaction présidentielle. Une petite blague, pour se rassurer et rassurer ses troupes ? Une colère froide comme lorsqu’il a appris la trahison de Cahuzac ? Un revers de la main et une tirade sur le fait que ce ne sont que des sondages mesurant la satisfaction, pas les intentions de vote ? Mais justement, on lui en sort un autre, celui de BFMTV qui le donne battu dès le premier tour et laisse Marine Le Pen et Sarkozy en tête à tête pour le second tour si on rejouait les élections ces jours-ci.
La descente aux enfers se poursuit. Il doit trouver cela bien injuste, le Président, il avait pourtant dit que ce ne serait pas facile, que les années les plus dures de son quinquennat seraient les cinq première. Mais quand même, 24% de satisfaits… Ce ne doit pas être évident à vivre, vraiment. Quand on fait de la politique, c’est tout de même pour être aimé. Surtout dans la Ve république où la personnalisation du pouvoir devient aussi, à force, une personnification.
Peut-être se demande-t-il quel est le portrait type du sondé satisfait. Il aimerait sortir du Palais, en rencontrer un, comme ça, sur un marché ou autour d’un café au zinc. Un ou une qui lui dise : « Vous savez, je vous aime bien et je suis très content de votre politique. Pour moi, vous allez dans la bonne direction. J’aime votre lucidité, votre courage, votre détermination. »
Ce citoyen mythologique, hollandiste heureux, à quoi pourrait-il ressembler ? À un riche ? Sûrement pas, les riches ne pensent qu’à se sauver de cette « Corée du Nord fiscale » qu’est devenue la France. Alors un pauvre ? Pas vraiment non plus. Les minima sociaux ne bougent pas, le chômage explose, le logement et la santé deviennent inabordables. Quelqu’un de la classe moyenne ? Le Président avait tout de même fait sa campagne pour elle, essentiellement. Oui mais voilà, dans les zones pavillonnaires rurbanisées, ce n’est pas la joie non plus. C’est plutôt la trouille. La classe moyenne a toujours vécu dans l’espérance de devenir riche grâce à l’ascenseur social alors qu’aujourd’hui elle vit dans la crainte de devenir pauvre à cause du toboggan austéritaire. Du coup, la classe moyenne se sent oubliée, délaissée, elle aurait même tendance à trouver le Front National de plus en plus sympathique. Un jeune ? Ce n’est plus ça non plus, les jeunes. Le contrat de génération reste une abstraction, et la règle c’est plutôt la précarisation, la stagiairisation, le chômage presque systématique pour les non-diplômés.
Qui, alors ? Les patrons ? Après tout, entre la remise fiscale accordée aux Pigeons et la loi sur la flexibilité du marché du travail, ils devraient être contents, non ? Oui, ils sont contents, mais ce n’est pas pour ça qu’ils vont admettre que la politique de Hollande leur est favorable. Et c’est de bonne guerre : les patrons aiment bien les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux comme Schröder ou Blair. Mais ça reste des gens « de gauche ». On peut leur faire confiance pour oser des choses que n’aurait pas osé un gouvernement de droite, comme faire disparaître le CDI et tailler dans les dépenses sociales mais une fois qu’ils ont fait le sale boulot, autant ramener la droite au pouvoir. On rappellera pour mémoire que le SPD allemand comme les néo-travaillistes anglais ont été renvoyés à leurs chères études alors qu’ils n’avaient pas démérité dans le démantèlement de l’Etat-Providence et la création de conditions rêvées pour la libre entreprise.
Alors qui ? Parce qu’il en reste tout de même un petit quart, de français satisfaits ou très satisfaits. Les gays qui peuvent se marier ? Ça ne fait pas 24% de la population, ou alors il va y avoir des crises cardiaques à la chaîne chez Civitas.
Un moment, il pense avoir trouvé, le président.
Un militant socialiste… Tiens, voilà, un militant socialiste ! C’est forcément content, un militant socialiste. Jusqu’à ce que le Président se souvienne des récentes déclarations, assez peu amènes de certains députés comme Pascal Cherki qui l’a comparé à un conseiller général de canton. Il s’est excusé mais ça n’empêche pas que l’aile gauche du PS, comme les écologistes, lorgne de plus en plus du côté du Front de Gauche et se prend à rêver à haute voix d’une majorité alternative.
Non, décidément, il n’arrive pas à deviner qui peut encore l’aimer. Ces 24% sont autant de baleines blanches, de Moby Dick statistiques.
Alors il ne reste plus à François Hollande qu’à espérer les plaisirs de l’ivresse des profondeurs, le grand bleu de la plongée en apnée dans l’impopularité. Une jouissance paradoxale quand l’oxygène se raréfie. Quel effet ça fera de descendre en dessous de 20%, de 15, de 10…L’expérience promet d’être fascinante.
J’aimerais bien dire à François Hollande que je suis un de ses fidèles. Que s’il n’en reste qu’un, je serai le dernier.  Il y a toujours quelque chose de séduisant dans l’attachement aux causes perdues. Mais ce serait lui mentir, et même pas les yeux dans les yeux, comme l’autre.
Oui, j’aimerais bien, mais le 5 mai, la veille de l’anniversaire de son accession au pouvoir, je battrai le pavé parisien dans la manif pour la VIe république.
Désolé, monsieur le Président et surtout, n’y voyez rien de personnel.

*Photo : Parti socialiste.

Les routiers sont carrés

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Jadis l’Europe était une utopie poétique chantée par Victor Hugo. Une promesse de paix pour toute une génération traumatisée par la guerre. Une belle idée. À présent, l’Union européenne est un vaste espace commercial traversé par des poids lourds. Cette réalité a sauté aux yeux du commissaire européen aux transports, Siim Kallas, qui s’est mis en tête de réformer en profondeur l’aérodynamique des camions. Car l’Union Européenne a l’ambition d’avoir autorité sur tout, de s’occuper de tout, d’émettre des avis sur tout. L’estonien Siim Kallas, dont le sens des priorités politiques dans le contexte de la crise actuelle est confondant de lucidité, a donc émis la recommandation que les poids lourds aient désormais une forme « plus arrondie ».
Siim Kallas est observateur, il a remarqué que la forme rectangulaire des cabines manquait d’aérodynamisme. Le commissaire précise : « Une brique est l’objet le moins aérodynamique que l’on puisse imaginer, et nous allons donc améliorer la forme des poids lourds ». Évidemment, le but est de permettre des économies en réduisant la quantité de carburant consommée pour chaque camion, et de réduire les émissions polluantes. Mais pas seulement… Cette colossale initiative a également pour but d’épargner la vie des indispensables cyclistes. La Commission estime que le choix des cabines rondes permettrait « de sauver chaque année les vies de 300 à 500 cyclistes ou piétons victimes d’accidents de la circulation avec des poids lourds en Europe, en améliorant la visibilité du conducteur ». Le rêve européen est donc désormais de rendre les poids lourds aérodynamiques, tout en rondeur, tout en douceur, non polluants et non violents. On a hâte de prendre connaissance des prochaines initiatives européennes pour améliorer le design des grille-pains, des plaques d’égout et des patins à roulettes ; l’aérodynamisme des autobus, des débouche-éviers et des fonctionnaires européens eux-mêmes. En équipant chaque fonctionnaire européen d’un casque idoine, on pourrait certainement le faire gagner en productivité…
Savez-vous pourquoi il y a de la pelouse autour de la Commission Européenne ? Certains avancent que c’est pour amortir le fracas de l’argent jeté par les fenêtres…

Fracture morale : 65 millions d’exceptions à la règle

Marcel Gauchet morale

Marcel Gauchet morale

Élisabeth Lévy. La société française est, selon vous, divisée par une véritable « fracture morale ». Comment la décririez-vous ?
Marcel Gauchet. Mon idée est que les conditions du respect des règles de la vie commune ont été profondément altérées par une situation où les uns, au sommet, ont les moyens de contourner les règles, tandis que les autres continuent d’être obligés de s’y soumettre ou n’ont pas les mêmes moyens de s’y soustraire. Vous me direz qu’il en a toujours été plus ou moins ainsi. Il n’empêche que depuis, disons, la Révolution française, toute la bataille politique a tourné autour de la création d’espaces d’égale soumission à une même loi, et que le progrès politique est allé globalement dans ce sens. Or, la mondialisation a inversé cette tendance. Elle a ouvert un Far-West planétaire. Elle fonctionne comme le moyen pour les acteurs les plus puissants de s’extraire des règles qui s’appliquent dans les espaces nationaux. Cela a peu à peu pénétré la conscience collective au point de modifier la donne de la vie sociale, à tous les niveaux. Cet impact se traduit par un dilemme qui travaille confusément au quotidien l’esprit de tout un chacun : faites-vous partie des couillons qui continuent bêtement de respecter les règles, ou êtes-vous du côté des malins qui ont compris le nouveau système et qui savent que les règles ne sont là que pour être tournées ? Prenez ce point vif de l’exaspération banale dans la ville d’aujourd’hui : la fraude dans les transports en commun. Si cela énerve autant les gens qui persistent, dans leur grande majorité, à refuser de tricher, c’est qu’ils ont l’impression que leur choix les range dans le camp des cons et des perdants.
ÉL. Mais vous le dites vous-même, l’illégalité a toujours existé : qu’y a-t-il de nouveau ?
Ce qui est nouveau, c’est son caractère structurel, qui tient à la nature de la globalisation intervenue ces trois dernières décennies. Sa philosophie repose sur la création délibérée d’espaces permettant de s’affranchir des règles nationales. À la fin des années 1970, il existait des espaces nationaux très régulés, avec tout ce que cela impliquait de pesanteurs et d’aberrations. Souvenez-vous de l’économie administrée à la française. D’où le succès des orientations néolibérales qui ont percé à ce moment-là. L’idée s’est imposée chez les gouvernants qu’il fallait réformer ces sociétés trop rigides et compliquées, au besoin malgré elles, en les ouvrant sur l’extérieur, en les mettant en concurrence et en créant des mécanismes de contournement. La rencontre entre la contre-culture de la transgression qui s’était développée depuis les années 1960 et cette mondialisation fondée sur la dérégulation a ensuite fait exploser les cadres moraux qui tenaient les sociétés.[access capability= »lire_inedits »]
ÉL. Ces « mécanismes de contournement » ne sont-ils pas imputables à l’Union européenne plus qu’à la mondialisation ?
Les deux marchent ensemble. L’Europe a été effectivement pionnière en ce domaine. La mise en concurrence des systèmes de normes nationaux a été employée comme le moyen privilégié de les réformer. Pas de meilleur moyen de faire baisser l’impôt sur les  sociétés que d’organiser un dumping fiscal qui permet aux entreprises de migrer en toute légalité là où les impôts sont les plus bas. La globalisation a ajouté son grain de sel à cette cuisine de sorcière en ouvrant aux très grands groupes et aux flibustiers indépendants un champ de manœuvre encore plus large et plus dérégulé, étant donné l’écart formidable des situations. La finance offshore est la clé de voûte de ce territoire de chasse. Il ne s’agit pas simplement de malversations particulières, mais d’une véritable philosophie en action : dès qu’on bute sur une règle embarrassante, la stratégie de l’acteur économique conscient et organisé consiste à trouver le moyen de passer au travers.
ÉL. Quel a été l’impact de ces changements sur la vie des communautés humaines ? Notre société souffrirait-elle d’anomie ?
Je n’emploierais pas ce terme : l’anomie, c’est la disparition de toutes les règles. Or, les règles existent toujours, mais notre rapport à la règle a changé. Nous vivons sous l’empire de la morale de l’exception. On ne refuse pas la règle, on s’y déclare même favorable, mais s’agissant de son propre cas, on pense qu’il est normal de la négocier – « Moi, ce n’est pas pareil. »
Gil Mihaely. Mais quand on est au chômage, quand nos enfants gagnent moins que nous, quand les retraites sont menacées, ne devient-il pas légitime de tricher avec les impôts, ou bien de rouler à 150 à l’heure ?
En effet, c’est ainsi qu’une grande partie de la population justifie ses petits ou grands accommodements avec la règle. C’est là que l’influence de la contre-culture se fait sentir.
ÉL. Mais une autre excuse, fréquemment invoquée, est le mauvais exemple donné par les élites. Les manquements et parfois les turpitudes observés au sommet expliquent-ils les transgressions commises à la base ?
Le problème est plutôt que nous vivons dans une société où il n’y a pas d’exemple ! Le fait nouveau, c’est que, pour la plupart des gens, les personnages exemplaires en apparence sont forcément des menteurs qui ont quelque chose à cacher. Le soupçon s’est généralisé. Le premier président de la Cour de cassation fume certainement des joints dans sa cuisine. Même le pape – et surtout lui – ne peut pas être irréprochable. Et lorsque l’Église lance des procédures de canonisation, cela fait rigoler pas mal de monde : l’idée qu’il pourrait exister des saints apparaît désormais spontanément comme grotesque.
GM. En êtes-vous sûr ? Ne croyez-vous pas plutôt qu’ils ont changé de visage ? Les bruyants éloges déversés sur la tombe de Stéphane Hessel, la revendication de son entrée au Panthéon ne sont-ils pas l’équivalent du « Santo subito ! » des catholiques après la mort de Jean Paul II ?
Non, désolé, mais Stéphane Hessel, aux yeux du public, n’est ni un saint, ni même un exemple. Dites-moi, qui a le poster de Stéphane Hessel dans sa chambre ?
ÉL. Nicolas Demorand, peut-être !
Qui sait ? Stéphane Hessel n’était même pas un maître à penser, c’était seulement une vedette des bons sentiments, comme il y en a de la variété, avec son tube. Indignez-vous ! pourrait d’ailleurs aisément se transposer en rap…
ÉL. Seriez-vous en train de nous dire que « tout fout le camp » et qu’« il n’y a plus de valeurs, ma bonne dame » ?
Il n’y a ni plus ni moins de valeurs qu’avant, ce sont les conditions de leur mise en oeuvre qui ont changé. La nouveauté, je le répète, c’est l’émancipation croissante des individus vis-à-vis des contrôles sociaux élémentaires, qui les conduisaient autrefois à se tenir à carreau, ne serait-ce que parce qu’ils étaient placés sous le regard des autres.
GM. Ne faut-il pas, en ce cas, incriminer la disparition de la culpabilité et de la honte ou même, comme le disait Alain Finkielkraut à propos de l’affaire Iacub, celle du « surmoi » ?
Non, je ne crois pas que la dimension du surmoi ait été totalement évacuée de la psychologie des individus. Elle fonctionne différemment parce que la culpabilité a changé de sphère. Si elle jouait jadis un très grand rôle dans la vie psychologique des individus, ne l’oublions pas, c’était surtout sur le plan des mœurs, principalement sexuelles. Ce qui a complètement disparu, en revanche, c’est la respectabilité sociale, qui était naguère un élément déterminant des conduites individuelles. Aujourd’hui, plus personne ne cherche à être « respectable ».
ÉL. Cette respectabilité n’a-t-elle pas tout simplement été remplacée par la notoriété cathodique ?
En effet, mais la célébrité demeure l’affaire d’un groupe somme toute restreint, tandis que la respectabilité était ouverte en principe à tout le monde. Les personnes de « bonnes vie et mœurs », comme on disait à l’époque, étaient légion. C’était même une catégorie judiciaire très importante. Reste que cette respectabilité concernait essentiellement les mœurs : est-ce donc cela, les valeurs ? Je ne le crois pas et je ne me plains d’ailleurs pas outre mesure que tout cela appartienne au passé.
ÉL. Nous non plus, rassurez-vous ! En attendant, les évolutions multiformes que vous analysez traduisent-elles un déclin général de la morale ? l’émergence d’une nouvelle morale à géométrie variable ? Prenons un exemple très simple d’interdit : « Tu ne voleras pas. » Aujourd’hui, est-ce mal de voler ?
Globalement, oui. Mais, et c’est cela la nouveauté, tout dépend de qui on vole : si vous chapardez au supermarché, vous volez un grand groupe, donc la plupart des gens n’y attacheront aucune importance – si vous vous faites pincer, c’est autre chose, vous retombez dans la catégorie des couillons. En revanche, voler l’épicier du coin qui est un pauvre comme vous, ça, c’est dégueulasse.
ÉL. La réprobation sociale n’est pas particulièrement vigoureuse quand on brûle des voitures dans les cités !
Au contraire, la réprobation est énorme – sauf si on brûle la caisse pourrie du voisin pour l’aider à arnaquer l’assurance ! Dans ce cas, tout le monde approuve chaleureusement cette action de redistribution sociale – appelons les choses par leur nom. En revanche, quand il s’agit de la bagnole de quelqu’un qui n’a que ça pour aller bosser et qui, comble de malchance, est mal assuré, c’est l’indignation générale.
ÉL. Vous évoquez la « culture racaille » dont Pascal Bruckner montre, dans ce numéro, qu’elle s’est diffusée dans toute la société. Mais au départ, elle a été importée des ghettos américains dans nos cités. Du coup, beaucoup de gens imputent à l’immigration la perte du sens moral qu’ils observent. Ont-ils raison ?
Il est vrai que ce sont les enfants de l’immigration qui sont majoritairement porteurs de cette culture. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’elle soit liée à l’immigration en tant que telle. N’oublions pas que l’invention du « voyou sympathique », célébré par le cinéma, a précédé l’immigration de masse en Europe. Le phénomène dont nous parlons a des racines autochtones, et c’est un mouvement général. Le gauchisme culturel n’a pas attendu les cités pour célébrer savamment les « illégalismes » qu’on appelle aujourd’hui « désobéissance ». Notre nouveau climat moral est étroitement lié à un contexte français, dans lequel la délinquance est tenue de manière plus ou moins explicite pour un mode légitime de résistance sociale.
ÉL. Finalement, n’est-ce pas la morale commune qui a disparu au profit d’un self-service dans lequel chacun se bricole la sienne ?
Ce self-service individuel existe, mais à l’intérieur d’un large consensus sur les valeurs ultimes, que l’on peut résumer au respect de la liberté de chacun. Ce consensus est, lui aussi, une nouveauté : il y a quelques décennies encore, il y avait de grandes différences, sur le plan des valeurs, entre les milieux sociaux, entre religieux et laïques, ou entre castes professionnelles. On peut désormais parler d’un monothéisme des valeurs.
ÉL. D’accord, tout le monde est pour la solidarité, le respect de l’autre, la dignité humaine. Mais alors, qu’est-ce qui ne marche pas ?
Ce qui ne marche pas, ou en tout cas, qui ne dépend plus d’un cadre commun, c’est la réponse à la question concrète qui se pose en permanence à chacun de nous : comment dois-je agir dans ce cas précis ? Là, c’est le self-service à tous les étages : il faut parler en ce sens d’un polythéisme des jugements. Les magistrats qui s’occupent des jeunes délinquants décrivent bien ce comportement : les accusés ne récusent pas du tout la loi, ils affirment simplement que, dans tel cas précis, ils avaient le droit de la transgresser, le droit à l’appréciation. Les critères classiques du bien et du mal n’ont pas bougé. Mais chacun se prétend juge des limites où il y a ou non transgression.
ÉL. Ces fractures morales ne révèlent-elles pas une perte du sens de l’intérêt général, et plus encore du sentiment d’appartenance ?
Faisons la part de l’illusion d’optique rétrospective ! Il était beaucoup plus facile de définir l’intérêt général quand les intérêts particuliers ne s’exprimaient pas ou peu et quand c’étaient les chefs qui avaient le monopole de son énonciation. Quant au sentiment d’appartenance, il est peut-être plus fort que jamais, mais sous une forme problématique ou inopérante : notre commune humanité, le respect de l’égale dignité des individus.
ÉL. Pourquoi ces beaux sentiments sont-ils problématiques ?
Parce que la commune humanité ne fait pas une société ! L’immense majorité des gens tient au respect des règles de coexistence, mais dans la vie quotidienne, lorsqu’il s’agit de faire fonctionner une ville, une nation, un pays, ce sentiment du commun ne marche pas. Plus précisément, il ne fait pas le poids face aux intérêts particuliers et aux points de vue individuels, qui sont investis de la légitimité par excellence. Sur le fond, nous sommes d’accord sur tout ; en pratique, dans la vie de tous les jours, nous ne sommes d’accord sur rien.[/access]

*Photo : DR.