Le Front républicain : l’expression m’a toujours profondément agacé. Ce renvoi implicite à la Guerre d’Espagne. Si le Front National n’est pas républicain, on peut toujours l’interdire. Comme j’ai de mauvaises lectures, je feuilletais le dimanche de l’élection à Villeneuve-sur-Lot le livre posthume de Dominique Venner, Le samouraï d’occident (Ed. Pierre-Guillaume de Roux). Pour ceux qui connaissent un peu ses livres, c’est le meilleur avec Le cœur rebelle (Les Belles Lettres). C’est entre l’autobiographie et le bréviaire de ce qu’est vraiment un activiste d’extrême droite qui veut en finir avec la République. Sous De Gaulle, Venner avait tenté d’entrer avec un camion bourré d’explosifs dans la cour de l’Elysée. Et quand il a arrêté l’activisme après un peu de prison, il s’est retiré de la vie politique. Il ne s’est pas présenté aux élections, lui, comme certains de ses anciens compagnons d’armes. Il n’était pas républicain. Le FN, pour sa part, surtout depuis le ripolinage mariniste, ne compte personne dans ses rangs qui désire prendre le pouvoir par la force. Donc faire chaque jour la promotion de ce parti à longueur d’antennes et de unes de magazines parce que Marine Le Pen est une bonne cliente et seulement jouer les vertueux quand il y a des élections, ça commence à me faire rigoler. Jaune. Parce que les seuls militants qu’on voit sur le terrain, en dehors des périodes électorales, ce sont ceux du Front de Gauche. Qui s’oppose tout le temps et partout au FN, lui aussi remarquablement présent depuis quelques temps.
 « L’antifascisme ne passera pas », c’est le titre d’un célèbre article de la patronne en 2002 dans Le Figaro, après le 21 avril. C’est une des périodes où je me suis le plus engueulé avec mes camarades chevènementistes et communistes. Je faisais partie des « cocos » ralliés au Che, comme le député Auchedé du Pas de Calais et c’est comme ça d’ailleurs que j’ai rencontré Elisabeth. Je me suis engueulé parce que je refusais du jour au lendemain d’avoir à choisir entre Chirac que l’on me présentait la veille encore comme un voleur et Le Pen que le discours sécuritaire, déjà, avait fait arriver au deuxième tour. Et puis cette reddition sans condition de Jospin qui avait tout à voir avec l’orgueil et rien avec l’honneur avait achevé de me dégoûter. Il n’y avait pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que Chirac, élu comme le général Alcazar, considérerait les 82% comme sa propriété personnelle et non comme un réflexe d’union nationale. Alors au deuxième tour, après une nuit d’hésitation, je suis allé voter. Parce que je vais toujours voter, par principe, considérant la chose autant comme un droit que comme un  devoir et trouvant dans l’abstention je ne sais quoi de veulerie ou d’inconséquence qui me déplaît. J’ai donc voté mais j’ai voté blanc.
Il était où le danger d’ailleurs ? Laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, c’était un score du genre 70/30 pour Chirac, et avec beaucoup moins de cette légitimité artificielle qui a éclaté au moment du référendum sur le Traité de 2005. On me répondait, oui, mais tu imagines, la honte au niveau international ? La France avec 30% pour Le Pen ? Comme si la honte n’était pas déjà là, dès le premier tour…
Plus de dix ans ont passé. Le FN a décidé que la ligne antilibérale ni droite ni gauche, déjà initiée par Samuel Maréchal dans les années 90, était finalement la bonne plutôt que de coller au programme économique reagano-thatchérien de Le Pen père. Les gens qui ne sont pas contents, qui se sentent exclus, menacés, votent Front National sans complexe désormais. Je préféreraisqu’ils votent Front de Gauche parce que je ne crois pas à cette mue aussi soudaine qu’opportuniste. Apparemment, les idées du FDG sont plus compliquées à faire passer puisque le FDG refuse de jouer sur la corde toujours un peu douteuse de la préférence nationale et du danger de l’immigration. L’immigration est un problème ? Sans doute. Elle est aussi une chance… pour un bon nombre de patrons qui embauchent des clandestins. Ça, ou alors j’écoute mal, j’entends assez peu le FN le dire.
Villeneuve-sur-Lot n’est qu’une circonscription parmi plus de 500 autres. En plus, c’était la circonscription de Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget qui a avoué être un grand évadé fiscal. Ce n’est pas rien, tout de même. On peut penser que si des électeurs de gauche ont voté pour le jeune candidat FN, l’écoeurement y est pour quelque chose.  Mais, même avec une sympathie des plus modérées pour les élus socialistes, on peut admettre que ce ne sont quand même pas tous des Cahuzac. Et que la configuration de Villeneuve est très particulière.
Il n’y a pas besoin de s’affoler. Même si le FN avait gagné. Pour une raison simple, c’est que le FN, à moins d’être majoritaire tout seul, va se retrouver assez vite pris dans des contradictions insurmontables.

Soit c’est la ligne Collard-Marion Maréchal qui s’impose.Ils trouveront bien des UMP pour s’allier avec eux. Mais alors il faudra expliquer que le programme économique « social » du Front avec la sortie de l’euro programmée, c’est compatible avec le programme européen et libéral de l’UMP. Ca va être très très compliqué à faire passer auprès de ce fameux électorat populaire. Le FN sera devenu un parti de droite comme les autres, un genre d’Alliance Nationale italienne, ces « postfascistes » de Fini qui ont terminé dans les limbes électorales.
Soit c’est la ligne Philippot et son chevènementisme dévoyé. Et là, les mariages, même de raison avec l’UMP, ça ne passera pas. La sécurité, l’islamisme, l’immigration ne font pas une plateforme commune. Le FN bondit dans les sondages et les scrutins parce qu’il parle du chômage, des délocalisations, du pouvoir d’achat et pour lutter contre tout ça, il faudrait notamment garder la retraite à 60 ans et sortir de l’euro. Or personne dans les grands partis politiques, sur l’euro, ne prône cette solution parce qu’elle est impossible à mettre en place. Le Front de Gauche, même le Front de gauche estime surtout que ce qu’il faut, c’est obtenir un contrôle des Etats sur la BCE et favoriser l’émergence d’un euro faible pour retrouver de la compétitivité sans massacrer ce qu’il reste d’acquis sociaux et d’Etat-Providence.
On peut aussi laisser le Front national prendre des mairies en 2014. Et regarder. À moins de permettre à Philippot d’être simultanément le maire de dix ou douze communes, on retrouvera le scénario de 95, notamment à Toulon. C’est à dire un très grand moment comique devant une incompétence aussi manifeste.
En attendant, si j’avais été inscrit à Villeneuve-sur-Lot, j’aurais voté. Blanc. Mais pour des raisons différentes de celles de 2002. En effet, depuis la « buisonnisation » de l’UMP, j’ai dû mal à savoir qui est de droite et qui est d’extrême droite dans ce genre de tête à tête.

*Photo : Licra.

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