Accueil Site Page 2497

Chili, 11 septembre 1973

361

allende chili 1973

Mercredi 11 septembre, cela fera quarante ans que le général Pinochet, après un putsch suivi d’une violente répression, s’emparait du pouvoir au Chili en renversant le président élu Salvador Allende. Au-delà du traumatisme que cela représenta pour la gauche mondiale qui encore une fois voyait une expérience démocratique de transition vers le socialisme noyée dans le sang, il n’est pas impossible que le 11 septembre 1973 nous ait fait entrer dans une époque dont nous ne sommes toujours pas sortis : celle du capitalisme du désastre.

Il y a quelques années, un livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, montrait que le capitalisme avait besoin de crises graves pour pouvoir imposer pleinement sa logique voire se relancer quand la fameuse baisse tendancielle du taux de profit avait vidé ses caisses. On sait depuis Marx que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ce qu’ont prouvé les  deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont fait quelques dizaines de  millions de morts, histoire que les affaires reprennent après que les comptes eurent été apurés en exacerbant des nationalismes jetés les uns contre les autres. Plus généralement, la bourgeoisie, qui préfère toujours Hitler au Front Populaire, a périodiquement besoin de la catastrophe pour sauvegarder ses intérêts de classe et trouver de nouveaux marchés.

C’est pourquoi, il y a quarante ans, le coup d’état au Chili ne marqua pas seulement une étape sanglante du grand jeu de la Guerre froide mais aussi le point de départ, sur le plan économique, de la révolution conservatrice.

La société du Mont Pèlerin, fondée dès 1947 par Friedrich von Hayek avait entamé un long, un très long travail de reconquête intellectuelle du libéralisme. Dans l’après-guerre, pour les pays en ruines, la seule solution était en effet une intervention massive de la puissance publique. Laisser la loi du marché œuvrer dans de telles conditions aurait été suicidaire et la France, par exemple, aurait pu attendre longtemps ses Trente Glorieuses et ses grands projets industriels sur lesquels nous vivons encore aujourd’hui si on avait laissé régner on ne sait quelle concurrence libre et non faussée.

Mais Hayek et quelques économistes, dans une ombre propice, persistaient à penser que l’Etat était le problème et non la solution. Peu après, à l’université de Chicago, ce fut Milton Friedman membre de la société du Mont Pèlerin, qui acheva d’équiper la boite à outils néo-libérale pour en finir avec le socialisme rampant qu’il voyait à l’œuvre partout où l’Etat jouait un rôle dans l’économie. Que cette peur de l’Etat, une peur pathologique, ait été inspirée par les grands totalitarismes fasciste, nazi et stalinien qui ensanglantèrent la première moitié du vingtième siècle est sans doute la seule circonstance atténuante que l’on peut trouver à Friedman.

Pour le reste, ce prix Nobel d’économie, apôtre de la liberté eut besoin d’un coup d’état, celui de Pinochet, pour pouvoir enfin expérimenter ses idées avec des économistes formés par lui, les fameux Chicago boy’s. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention, il existe entre le général Pinochet et Milton Friedman une correspondance des plus éclairantes.

La dernière justification du libéralisme et des libéraux est en général, quand on leur présente l’échec patent de leurs politiques -comme c’est le cas actuellement sur le continent européen qui n’a jamais été aussi riche mais dont les populations sont en voie de paupérisation accélérée-, est qu’au moins, eux, garantissent une idéologie qui respecte les libertés fondamentales.

C’est donc pour le moins paradoxal de s’apercevoir que l’acte de naissance de cette politique est maculé du sang des derniers combattants du palais de la Moneda autour d’Allende qui refusèrent de se rendre et de la répression qui s’ensuivit, faisant des milliers de morts. Trois ans après le Chili, ce fut au tour des militaires  argentins de renverser le gouvernement d’Isabel Peron et d’installer une dictature tout aussi féroce, qualifiée par la justice argentine elle-même de « génocidaire », une dictature qui fut là encore le paravent de cette fameuse « thérapie de choc » chère à Friedman.

Libérer les prix, supprimer le contrôle des changes, imposer la retraite par capitalisation à la place de celle de répartition, en finir avec la dépense publique y compris dans la santé et l’éducation, toute ces mesures de « bon sens » font aujourd’hui, partie de la doxa de tous les économistes télévisuels. Il est peut-être bon de rappeler, en ce 11 septembre, qu’elles ont eu et qu’elle ont besoin, à chaque fois, de la violence pour s’imposer : de Santiago en 73 à Bagdad en 2003 où la  « zone verte » a représenté un modèle de fonctionnement ultra-libéral au milieu d’un chaos sanglant, des Malouines et des mineurs du Yorkshire de Thatcher aux ratonnades paramilitaires d’Aube dorée dans la Grèce de la Troïka, des oligarques eltsiniens bombardant le parlement de Russie à Bush junior privatisant la guerre en Afghanistan…

Pour l’avenir proche, le capitalisme du désastre saura sans aucun doute se nourrir des catastrophes écologiques et climatiques que son mode de développement nous promet de manière de plus en plus évidente chaque jour qui passe.

Après tout, on est jeune à quarante ans.

Quarante ans, et toutes ses dents.

 *Photo: Oscar Ordenes

Peut-on supprimer la pauvreté?

25

pauvrete jeffrey sachs

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » assure Jésus dans l’évangile (Mathieu 26 :11). L’économiste américain Jeffrey Sachs, peu connu chez nous mais pesant dans le débat idéologique mondial (seul universitaire à être régulièrement cité dans le classement Time magazine des personnes les plus influentes du monde), a fait de sa vie une insurrection contre cette parole réaliste du Christ. Auteur d’un best-seller en 2005 La fin de la pauvreté, il n’a qu’un objectif : éradiquer les pauvres de la planète. Sa biographie par Nina Munks vient de sortir aux Etats-Unis : explicitement titrée L’idéaliste, elle retrace le parcours pavé de bonnes intentions de cet homme charismatique aux ambitions humanistes démesurées. L’idée de Sachs est (trop) simple : les pays pauvres sont pris dans une « trappe à pauvreté » (pour des raisons diverses et pas toujours très explicitées : pour l’Afrique, il s’agirait tout simplement d’un « problème de latitude») de laquelle ils ne sauraient sortir sans une aide étrangère à grande échelle. En gros, il suffirait de donner un « coup de pouce » économique (big push) pour les aider à rejoindre le giron des pays développés. Cet adepte de la « thérapie de choc » qu’il a notamment fait appliquer en Russie en 1991 pour lui faire prendre le chemin vertueux de la croissance capitaliste, pense qu’il suffit de créer un élan, à coup de dollars et de planifications stratégiques décrétées par des experts FMIstes ou OMCocrates, pour mettre les pays pauvres sur les rails du marché. En mettant le paquet, on pourrait faire disparaitre les pauvres (= les 1.1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour)  du monde entier d’ici à 20 ans. Un programme somme toute assez tautologique : pour rendre les pauvres moins pauvres, il faut les rendre riches.

En 2005, il décide de mettre en pratique ses théories en créant le programme des Millenium Village : il s’agit d’une poignée de villages sahariens où il a imposé une série d’interventions dans l’agriculture, la santé, l’éducation. Evidement, ça a plutôt bien marché : quand on injecte des millions de dollars dans des villages africains isolés, ils ne peuvent que s’en porter mieux (ricaneront les cyniques).

Certes, une partie de l’aide humanitaire a été très efficace, comme la distribution d’insecticides, qui a permis de réduire durablement la malaria. Mais d’autres choix ont été largement contestés, et Sachs a été abondamment critiqué par ses collègues qui fustigent sa naïveté ou pire, un impérialisme ethnocentré dissimulé sous des oripeaux humanitaires. Ainsi beaucoup ont critiqué le coût très élevé de son projet (120 millions de dollars), arguant que cet argent aurait pu être mieux utilisé dans des politiques plus ciblées.

Sur le plan idéologique, sa vision simpliste des rapports entre pays dits développés et pays pauvres a été remise en cause, notamment par les travaux de William Easterly. Dans un livre publié en 2006 au titre explicite Le fardeau de l’homme blanc – l’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, cet économiste américain dénonçait l’inefficacité des politiques d’aide au développement. D’après lui, dans le dernier demi-siècle, les pays riches ont versé 2300 milliards de dollars d’aide au développement – sans réussir à éradiquer la pauvreté. Pire, la plupart des pays anciennement pauvres qui ont réussi à atteindre un haut degré de développement, l’ont fait sans l’apport massif de capitaux étrangers, comme le recommande Sachs. L’irénisme des « planistes » qui pensent pouvoir construire de toutes pièces une « démocratie de marché » de type occidental, est dévastateur : en voulant faire table rase des spécificités économico-culturelles des régions concernées, il détruit les bases même d’une économie durable. L’aide au développement sous forme d’aide monétaire à grande échelle serait donc non seulement inefficace, mais même un frein engluant les pays dans une logique d’assistanat asphyxiante.

Pourtant, il est trop facile de se moquer de l’humanitarisme, de Sachs et de sa naïveté en bandoulière, des sacs de riz sur l’épaule, de l’Occident rongé par le sanglot de l’homme blanc, de la bonne conscience maladroite ou de l’impérialisme déguisé. Reste que l’on ne peut pas, sous peine de renoncer à tout universalisme, ne pas souscrire à l’impératif « an injury to one is an injury to all ». Simone Weil, ressentant dans sa chair la souffrance des damnés de la terre,  s’infligeait des privations alimentaires parce que des Indochinois mourraient de faim. Sans aller à un tel degré d’empathie, on ne peut pas rester indifférent à « toute la misère du monde » même au nom d’un certain pragmatisme politique. Car c’est encore faire le jeu du capitalisme mondialisé que de suivre l’intérêt bien compris plutôt que l’appel de la conscience[1. Je veux rassurer tous ceux qui verraient là un appel à une intervention en Syrie. Là-bas, les enjeux sont bien différents et je m’en tiens à la ligne de Novac Djokovic.]

En matière de justice globale, on ne peut donc pas continuer indéfiniment à mettre dos à dos l’idéaliste et le cynique, le doux rêveur et le pragmatique, le droit-de-l’hommiste et le machiavélique, le pessimiste et l’optimiste.

Une des pistes pour dépasser cette aporie serait peut être de rappeler la distinction que Charles Péguy faisait entre misère et pauvreté : selon lui si la pauvreté sera toujours de ce monde selon la prophétie même du Christ, la misère est un exil qui exclut l’homme qui en souffre de l’humanité même. Ainsi, « Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ».

L’obsession anti-israélienne de Jacques Weber

67

Jacques Weber est un excellent comédien, subtil, élégant. Son jeu est plein de finesse. Il l’est moins dans sa pensée politique. À 13 h 15 dimanche 8 septembre, invité de France 2 par Laurent Delahousse, avec Ségolène Royal pour commenter l’actualité, ses propos lâchés au détour d’un commentaire qui invitait à la complexité ont mis en lumière la doxa enfouie sur les horreurs proche orientales. Avec Edgar Morin pour penseur référent Weber pose de justes questions : où commence la barbarie, quand commence le crime contre l’humanité ? Pourquoi réagir à propos de la Syrie alors que tant d’autres crimes sont commis par ailleurs ? Il questionne : pourquoi rester indifférent entre autres, devant la « grande détresse du peuple de Gaza ». Qu’est ce que cela veut dire ? Quel est le non-dit de cette interpellation ? Après une discussion sur l’usage des gaz tueurs contre les populations syriennes, pourquoi cette mise à niveau avec le sort des palestiniens de Gaza ? Pourquoi ? ça gaze à Gaza ? (Pour faire un calembour à la Libé) On a déjà employé du gaz sarin à Gaza ? Y a-t-on déjà commis des crimes contre l’humanité ? Suivez mon regard. Qui tue qui ? Qui est dans le malheur et qui porte le malheur ? À moins de penser que ce pourrait être le Hamas qui fait le malheur des gazaouis ? Ce renvoi au conflit entre Israël et les Palestiniens, qui glisse de manière subliminale qu’une horreur symétrique est commise à Gaza par Israël, fait partie des petites crapuleries de la pensée la plus communément admise.

Pourquoi Delahousse n’est-il pas intervenu ? Pourquoi n’a-t-il pas questionné Weber sur le sens de cette allusion ? Qui désignait-il ? Qui nommait-il sans le nommer ? Avec Stéphane Hessel comme référent, Ségolène Royal a prétendu penser la politique autrement et agir loin des petites phrases, des minables mesquineries, des petits jeux de pouvoir, de la pensée facile. Comme on aimerait la croire !  ceci près que son mentor moral n’est pas le plus représentatif de ces vertus. Pour penser la complexité du Proche-Orient n’est-il pas temps de changer de logiciel ? Plutôt que de répéter les pires clichés n’est-il pas temps de poser autrement la question du malheur arabe ? Celui-ci est réel. Le malheur syrien est réel, le malheur palestinien est réel, le malheur égyptien est réel. Mais où est la source de ce malheur ? Qu’est ce qu’Israël a à y voir ? Qui humilie qui dans l’histoire arabe ? Est-ce Assad père et fils, Kadhafi, Saddam, Arafat, Morsi ? Est-ce le Hamas, le GIA, le Hezbollah ? Plutôt que de se lamenter sur les mérites défunts des printemps arabes ne faudrait-il pas s’interroger sur le pourquoi de cette régression sans fin ? La dénonciation incantatoire d’Israël comme responsable de tous les maux arabes ne fait qu’enfoncer ce monde dans l’incapacité de penser sa propre histoire et les penseurs complexes de la gauche intellectuelle n’ont fait jusqu’à ce jour qu’y contribuer.

La bonne conscience tuera la gauche aussi sûrement que les Lettres françaises avaient en leur temps condamné Kravtchenko comme agent impérialiste. Cette mécanique est hélas toujours à l’œuvre : le type de facilité intellectuelle, de cliché mensonger, alors que le même Jacques Weber invoque la complexité, la dualité entre les problèmes qui se posent et les délais pour les résoudre, les défis politiques et le souci démocratique pour les vaincre, est au cœur des contradictions les plus intimes de ce type de pensée de gauche. Weber nous souffle sans le nommer, qu’Israël commettrait aussi des crimes ignobles. Ainsi va la télé, passe le temps de parole, le petit poison se diffuse… Faut-il s’habituer à ces perfidies ? Citons Péguy, il savait les reconnaître : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »[1. Œuvres en prose, 1909-1914, Charles Péguy, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 1397.]

 

Égypte : cinquante nuances de vert

3

sissi morsi islam

Les militaires ou les barbus : pour la plupart des commentateurs, cette équation implacable décrit le piège dans lequel est enfermée l’Égypte d’aujourd’hui, comme l’était l’Algérie de 1991. La réalité, derrière la répression meurtrière et la persécution des Frères égyptiens, c’est que jamais les partisans de l’ordre vert et ceux de l’ordre kaki n’ont été aussi proches idéologiquement. Toute la question est de savoir s’ils peuvent s’arranger politiquement.

Il est vrai que le coup d’État militaire qui a mis fin (ou prétendu le faire) aux trente mois d’agitation qui ont suivi le « Printemps arabe » de la place Tahrir donne un sentiment de déjà-vu : des islamistes élus légalement, sinon démocratiquement, sont soupçonnés (en Algérie), ou convaincus (en Égypte), de menacer les libertés ; l’armée, répondant à l’appel plus ou moins spontané du peuple, intervient pour les sauver. En somme la « démocratie » (ou ce qui en tient lieu) amène au pouvoir des ennemis de la démocratie, finalement exclus par des démocrates qui usent de la force et de l’arbitraire. Ainsi formulée, l’équation a certes le mérite de se conformer à nos catégories et représentations. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas de solution.

Il nous faut changer de lunettes pour voir ce qu’il y a d’inédit dans la situation. Il ne s’agit pas, pour les Égyptiens, de choisir entre Dieu et l’armée, mais d’organiser le partage du pouvoir entre les deux – ce qui revient dans les faits à décider qui est autorisé à incarner l’un et l’autre. Les images de conflit sanglant, voire de guerre civile, qui défilent sur nos écrans ne racontent pas un nouvel épisode de la lutte entre Lumières et obscurantisme, ni même entre laïcité et théocratie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’actuel homme fort du pays, le général Abdel Fattah Al-Sissi. En commençant par rappeler que c’est Mohamed Morsi qui l’a fait roi.

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Morsi s’est senti assez fort pour arracher le pouvoir à l’armée en limogeant le vieux maréchal Tantawi, il a personnellement choisi Al-Sissi, dont le profil réunissait plusieurs atouts pour le pouvoir issu des Frères musulmans. Le premier était sa position relativement subalterne au sein du Conseil suprême des forces armées qui a fait office de gouvernement de transition après la chute de Moubarak. À 57 ans, Al-Sissi était le plus jeune (et le plus récent) membre de la puissante institution, et aussi l’un des rares qui, n’ayant pas participé à la guerre de 1973, ne pouvait jouer les héros de guerre. Pour parfaire le tableau, le général jouissait d’une réputation de musulman pieux, ayant l’habitude de parsemer sa conversation de références coraniques, son épouse respectant un code vestimentaire religieux très strict.[access capability= »lire_inedits »]

L’histoire regorge de scénarios de ce genre, où le pouvoir de transition est confié soit au plus incompétent, soit à celui que l’ensemble des prétendants estiment le moins menaçant. En 1795, Barras voyait le jeune général de brigade Bonaparte comme un officier compétent, docile et idéologiquement irréprochable, dénué d’ambition personnelle et de charisme excessif – contrairement aux Hoche, Moreau ou Pichegru. Comme l’homme-qui-se-croyait-fort du Directoire, le président égyptien déchu pensait certainement avoir trouvé en la personne d’Al-Sissi le « sabre » idéal.
Certes, il est un peu tôt pour le comparer à Bonaparte. Mais derrière sa modestie de façade, le général quinquagénaire s’imagine – et se prépare peut-être – un grand destin. À peine le gouvernement d’après-putsch formé, Al-Sissi a laissé entendre que rien ne l’empêcherait de briguer la présidence de la République (tout en s’engageant à quitter l’armée s’il y parvenait). Peu après, on trouvait sur YouTube une vidéo chantant ses louanges et celles de l’armée, tandis que les manifestants anti-Morsi brandissaient son portrait officiel.

Reste à savoir quelle vision politique entend servir cette ambition. Dans un article remarqué de la revue américaine Foreign Affairs[1. « Sissi’s Islamist Agenda For Egypt, The General’s radical Political Vision », Foreign affairs, 28 juillet 2013.], l’historien Robert Springborg, spécialiste de l’Égypte, avance une thèse intéressante. Selon lui, tout en veillant jalousement sur leur statut de tuteur de l’État, donc sur leur rôle prépondérant dans la conduite des affaires publiques, l’armée égyptienne et son état-major se sont écartés de la voie nationaliste et vaguement laïque tracée par Nasser, Sadate et Moubarak. Al-Sissi est idéologiquement et culturellement plus proche de Mohamed Morsi que du maréchal Tantawi. Là encore, il existe un précédent français : les bouleversements qu’ont connus l’armée égyptienne et son corps d’officiers ces dernières décennies rappellent ceux qui ont secoué l’armée française au cours du XIXe siècle, lorsque l’anticléricalisme et le jacobinisme viscéraux hérités de la Révolution cédèrent la place à un retour progressif de la hiérarchie militaire au catholicisme et aux idées conservatrices.

Il est particulièrement instructif, à cet égard, de lire le mémoire rédigé par Al-Sissi en 2006, lors de son séjour à l’Army War College aux États-Unis. Ce texte se veut clairement islamo-compatible. Pour l’homme qui apparaît aujourd’hui comme l’ennemi mortel des Frères musulmans, le rôle prépondérant de l’islam dans la culture égyptienne et la nécessité d’y arrimer les institutions de la cité constituent le point de départ de toute réflexion politique. « La Constitution, constate Al-Sissi, doit intégrer et codifier les principaux principes de la religion musulmane […] la démocratie doit être fondée sur les croyances islamiques. » S’il avait été pharmacien, ingénieur, médecin ou avocat, il est probable qu’Al-Sissi aurait milité chez les Frères et qu’il manifesterait, ces jours-ci, contre la destitution de Mohamed Morsi. S’il a décidé de renverser Morsi, puis de l’arrêter, ce n’est pas parce que celui-ci est islamiste mais parce qu’il le tient pour un piètre chef d’État dont l’action a affaibli l’Égypte et menacé son unité.

Que faut-il en conclure ? Selon Springborg, Al-Sissi n’est pas l’homme de la transition démocratique, mais celui qui acclimatera en Égypte le modèle pakistanais élaboré à la fin des années 1970 par le général Muhammad Zia Ul-Haq. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il avait mené une politique d’islamisation profonde de l’État et de la société[2. 2. On pourrait également évoquer l’exemple de Boumédiène, en Algérie, qui a donné son feu vert à l’islamisation de la société pourvu que le pouvoir politique et économique reste à l’armée.]. À en juger par le chaos indescriptible qui règne au Pakistan islamisé et par la menace qu’il représente pour la région et pour le monde, la thèse de Springborg est pour le moins décourageante. Toutefois, l’historien surestime sans doute le poids de l’idéologie et des convictions politiques dans l’abandon, par l’élite militaire égyptienne, du nationalisme post-nassérien. On peut toujours déplorer que, dans la synthèse islamo-nationaliste esquissée par Al-Sissi, la composante islamique ait un poids excessif – de même qu’il est bien dommage que l’Égypte ne soit pas l’Angleterre. Mais la politique, de préférence, doit avoir partie liée avec le réel et cette analyse a au moins le mérite de la lucidité. En 2006, il estimait peu probable que la démocratie dans le monde arabe pût se calquer sur le modèle occidental laïque et libéral. Les événements ont pour le moins confirmé ce pronostic. Al-Sissi n’est pas un doctrinaire. Certainement croyant et très pieux en privé, il n’en est pas moins d’abord un politique. Et il sait qu’il serait suicidaire de prétendre gouverner l’Égypte (et la plupart des pays arabes ou musulmans) en faisant abstraction de toute référence à l’islam.

Dans ces conditions, l’Égypte est peut-être le théâtre d’un tournant historique qui, après l’abandon de la troisième et dernière grande promesse faite aux peuples arabes, ouvrirait la voie à une synthèse jusque-là inédite. Au cours du siècle écoulé, l’avenir radieux a successivement pris les visages de la modernité occidentale, du nationalisme progressiste et de l’islamisme. Les puissances coloniales ont proposé les mœurs et les valeurs de l’Occident en modèle à l’élite des colonisés avant de leur fermer la porte au nez. Entre 1945 et 1970, de l’Algérie à l’Irak en passant par la Libye, la Tunisie et l’Égypte, les élites indépendantistes (qui étaient souvent les mêmes) ont instauré leur mainmise sur les nouveaux États, où d’anciens officiers et fonctionnaires subalternes pouvaient devenir généraux, ministres, ambassadeurs et présidents. Tout en maniant l’imaginaire progressiste, selon lequel les idées, techniques et institutions du colonisateur devaient être retournés contre lui pour le profit des masses. La faillite de ces régimes nationalistes devenus des oligarchies corrompues a fait le lit de l’islamisme, dernier espoir d’une vie meilleure.

Pour les islamistes, tous les malheurs venaient précisément de la volonté des dirigeants arabes de singer l’Occident, au détriment de la véritable identité des musulmans. « L’islam est la solution ! », proclamait Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Le coup d’État du 3 juillet, soutenu par un très grand nombre d’Égyptiens, prouve que la voie tracée par Al-Banna et ses disciples est, elle aussi, une impasse. À défaut de proposer une quatrième grande promesse affublée d’« isme », les Égyptiens sont peut-être en train d’inventer une formule moins flamboyante mais plus pragmatique. Certes, et ils le savent, l’islam n’est pas la solution. Mais que cela nous plaise ou non, il n’y aura pas en Égypte, en tout cas dans un avenir prévisible, de solution sans l’islam.[/access]

*Photo : sierragoddess.

Le pacifisme inconditionnel, quelle connerie !

39

Il faut absolument entendre les Chrétiens de la région qui risquent de pâtir d’une intervention militaire en Syrie.

Plus généralement, avant d’intervenir en force au secours d’une cause juste et urgente, il faut prendre en compte les effets pervers et prévisibles de cette action bien intentionnée.

Le sort des minorités peut être une raison pour ne pas intervenir en Syrie. vIl faut mettre cette raison en balance avec les autres paramètres de la décision.

Pour autant, il est criminel d’arrêter au nom d’un principe moral inconditionnel, au nom du pacifisme, le bras armé qui s’oppose aux crimes.

Les politiques n’ont que faire de principes moraux inconditionnels.

Ils doivent peser tous les effets prévisibles des diverses options qui sont à leur portée, sans exclure a priori la force armée, et encore moins la menace de l’emploi du big stick.

Le jeûne mondial prôné par le pape n’a pas coupé  l’appétit à Bachar Al-Assad. Il lui a signifié qu’il pouvait continuer impunément à faire ce qu’il veut, en se foutant cyniquement du monde. Quant à la papauté, il est urgent de lui mettre le nez dans son passé. Voici des extraits de la bio de Pie XII sur Wikipedia.

« Après l’invasion de la Tchécoslovaquie, la diplomatie vaticane intervient pour empêcher la guerre, sans succès. Dans sa première encyclique, Summi pontificatus (20 octobre 1939), Pie XII dénonce l’engrenage de la guerre. Il choisit de maintenir l’Église hors du conflit des belligérants. À la supplique des évêques polonais décrivant les atrocités des Nazis, il réplique par la voix de Mgr Tardini :« Tout d’abord, il ne semblerait pas opportun qu’un acte public du Saint-Siège condamne et proteste contre tant d’injustices. Non pas que la matière manque (…) mais des raisons pratiques semblent imposer de s’abstenir. »

Mgr Tardini ajoute qu’une condamnation officielle du Vatican « accroîtrait les persécutions ». Pie XII précise lui-même :

« Nous laissons aux pasteurs en fonction sur place le soin d’apprécier si, et dans quelle mesure, le danger de représailles et de pressions, comme d’autres circonstances dues à la longueur et à la psychologie de la guerre, conseillent la réserve — malgré les raisons d’intervention — afin d’éviter des maux plus grands. C’est l’un des motifs pour lesquels nous nous sommes imposé des limites dans nos déclarations.»

La leçon de tout ça ? C’est qu’il n’y a pas de principe inconditionnel à arborer en politique, et sûrement pas le renoncement inconditionnel à la force contre l’injustice.

La situation actuelle est terriblement complexe parce que tout ce qui affaiblit le camp des pires salauds risque de favoriser le camp de non moins pires salauds.

Alors de grâce, monsieur le pape, rappelez aux politiques qu’il faut protéger les Chrétiens,  c’est votre job, mais ne nous faites pas le coup du pacifisme bêlant. Ne nous faîtes prier pour une paix à tout prix qui promet l’impunité à un monstre.

Droit d’inventaire à l’UMP : On ne badine pas avec l’avenir

26

Ces dernières années, « le complexe » est venu enrichir la nomenclature de l’UMP. Désormais, l’on n’est plus complexé par son poids, mais parce qu’on est de droite et qu’on aime la France. La psychologie a remplacé la politique. De là, l’essor du concept de droite décomplexée. En 2007, Sarkozy candidat s’en est fait le chantre. Pour l’emporter, il avait scruté les sondages. À l’américaine, il avait même fait le « profilage » de l’électeur FN. Depuis 2002, l’animal se révélait craintif et se montrait peu. C’est qu’il se souvenait encore des hordes de lycéens descendues dans la rue au cri de « Nous sommes tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, troisième génération ! ». Jusqu’au jour où, cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy réussit à le retrouver et à l’appâter. Trop heureuse de trouver enfin un interlocuteur, cette France, honteuse et tête basse, lui a confié ses craintes, ses espoirs et sa confiance.

Lors de cette première campagne présidentielle, ses discours volontaires, sa véhémence, son exaltation de l’ordre républicain ont fait illusion. Ça y est, les Français avaient enfin retrouvé leur homme providentiel. Tous y ont cru. Les électeurs gaullistes traditionnels ont vu en lui un nouveau Bonaparte, ceux de la droite de la droite avaient le soulagement de voter sans encourir l’anathème. On allait enfin s’occuper de leurs inquiétudes. Trop vite malheureusement, les Français se sont aperçus qu’on les avait à nouveau dupés. L’énergie présidentielle n’était qu’une vaine agitation, du grand spectacle médiatique pour haranguer les foules crédules et exploiter leur complexe au lieu de proposer des réponses. Trop prolo dans ses déclarations, Sarko proche du peuple, est devenu un fantoche. Il fallait se rendre à l’évidence, il n’était pas le grand chef d’Etat qui proposerait une direction novatrice à la France avec des solutions pour la sortir de l’ornière.

En 2012, la première erreur stratégique des Fillon, Copé, Wauquiez, Le Maire et consorts est de n’avoir pas eu le courage de lui reprendre le parti. Face à un homme qui n’aurait jamais eu l’humilité de se remettre en cause et de laisser la place, il fallait que les éventuels concurrents s’allient. Au lieu de cela, par lâcheté et par suivisme, les caciques de l’UMP se sont tus alors que la victoire tendait les bras à la droite. Ils n’ont pas compris que la personnalité de Sarkozy rebutait tant les Français, que par dépit ils s’abstiendraient ou voteraient à gauche. Quand une grande nation comme la France finit par élire son président par défaut, c’est vraiment que l’on en est arrivé au déclin de tout, des idées comme de l’espérance.

Un an après la défaite, la guerre intestine Fillon/ Copé fait rage. Elle est indispensable pour départager le nouveau chef de l’après-Sarkozy. Au goût des Français, elle dure depuis trop longtemps car aucun des deux ne parvient à l’emporter. Un sondage BVA pour le Parisien révèle que 67% d’entre eux pensent que la situation n’est pas apaisée à l’UMP. L’après-Sarkozy se fait attendre. Pendant ce temps, ce dernier prépare déjà son retour sur les cadavres de ses deux rivaux. Roland Cayrol a raison d’affirmer que faire l’inventaire du quinquennat Sarkozy serait une erreur stratégique. Dans une position d’attente mortifère, l’UMP se regarde le nombril au lieu de proposer un nouveau projet cohérent pour la France qu’il pourra cette fois-ci honorer. Paradoxalement, la droite qui se voulait décomplexée, se révèle aussi complexée que ses électeurs. À ce propos, Copé déclare qu’ils « n’ont pas suffisamment eu le courage d’assumer leurs idées ». Cet aveu est signifiant et résume déjà les conclusions de ce possible inventaire. Une fois au pouvoir, rouler des mécaniques pour cacher sa frilosité et son impuissance n’a pas suffi. Nouveau mal du siècle franco-français, le complexe est apparemment contagieux. En effet, Sarkozy le magnifique n’a pas osé appliquer son programme et traiter frontalement des problèmes des Français. Comme les curés qui ne font plus de sermons engagés à la Bourdaloue ou à la Mascaron, la parole des hommes politiques s’est dépolitisée.

C’est que la France, c’est la loose. Interrogez les 360 sans-papiers de Clermont-Ferrand : comme le Samu-social ne pouvait pas leur trouver de solution immédiate, 25 d’entre eux se sont permis de porter plainte contre l’Etat français ! C’est qu’ils ont flairé la bonhommie française. Alors, la France complexée s’aperçoit que sa « gentillesse » spontanée a perdu sa signification étymologique de « noblesse de cœur » et qu’elle est devenue « signe d’affaiblissement ». Sa bienveillance et sa douceur à l’endroit de celui qui souffre se retournent contre elle. Pis, cette attention à l’autre et cette commisération deviennent des armes que les associations de défense des minorités utilisent allègrement pour reprocher aux Français tous les crimes de la Terre.

Au pouvoir, Sarkozy a fait comme Chirac qu’il méprisait tant, il a laissé la situation empirer. En cela, l’invisibilité de son successeur, François Hollande, coïncide parfaitement avec ce que l’on n’a cessé d’exiger des Français. S’il faut s’excuser d’être Français, s’il faut faire fi de la grandeur de notre Histoire et ne retenir que ses vicissitudes, alors devenons transparents. À force de faire honte aux Français de leur passé, on en a fait un peuple timoré qui essaie d’oublier ce qu’il a été. Le problème, c’est que chaque Français porte en lui, consciemment ou non, la nostalgie des temps où la France faisait encore l’Histoire. De Gaulle l’avait compris en transformant la défaite française contre les Nazis en victoire de la Résistance et des Alliés. Conscient du rôle qui lui incombait de jouer, il voulait redonner aux Français la fierté d’être Français. Aussi en écrivant ses Mémoires s’agissait-il non seulement de conforter sa figure de grand homme politique mais aussi de panser le traumatisme de la nation en poursuivant le mythe de sa grandeur. Cette exigence s’est peu à peu liquéfiée. En réalité, depuis 1995, la France n’a pas connu de réels dirigeants politiques, elle a élu un triumvirat de techniciens pour la diriger. Musset n’aurait jamais cru que les fantoches de Badine accèdent à la plus haute fonction de l’Etat. Comme Dame Pluche, ils font des bonds dans la luzerne.

N’en déplaise aux commentateurs politiques, le mythe du grand homme est vivace en France non par naïveté mais par goût de l’excellence. Ils désespèrent que le paysage politique soit incapable de leur offrir un homme de valeur à la hauteur de la fonction présidentielle. On peut trouver cela risible mais les Français aiment se réfugier dans la fiction et songer à une gloire disparue. Sarkozy n’a pu les faire rêver qu’un an. Il serait grand temps que l’UMP exorcise le spectre et dépasse le piège de l’inventaire. Si les convictions personnelles et les idées novatrices primaient enfin sur les complexes et sur les dissensions, l’UMP pourrait se mettre en ordre de bataille pour les municipales. Il serait grand temps. Au loin, la déferlante bleu marine s’esquisse déjà.

Le tabac, un marché bien organisé

tabac cigarette electronique

C’est passé relativement inaperçu, on l’a appris le 30 août : Bercy a renoncé à l’augmentation des prix du tabac initialement prévue pour ce mois d’octobre. C’est l’occasion de refaire un petit point sur le marché du tabac en France.

Primo, il faut bien comprendre que « la vente au détail des tabacs manufacturés est un monopole confié à l’administration des douanes et droits indirects qui l’exerce par l’intermédiaire des débitants de tabac et des revendeurs ». C’est-à-dire que les débitants de tabac sont, tout à fait officiellement, des « préposés de l’administration », que leurs prix de vente sont fixés par arrêté[1. Le dernier en date est l’arrêté du 11 juillet 2013 modifiant l’arrêté du 3 janvier 2013 portant homologation des prix de vente au détail des tabacs manufacturés en France, à l’exclusion des départements d’outre-mer (JORF n°0162 du 14 juillet 2013 page 11790, texte n°14).] et que leurs marges – et donc ce qui reste aux fabricants – sont fixées par l’État[2. Soit 9 % du prix de vente pour les cigares et cigarillos et 8,64 % pour les autres produits (dont les cigarettes).].

Deuxio, il faut aussi savoir que sur le prix fixé pas ses bons soins, l’État se réserve la part du lion : par exemple, au 1er janvier 2013, le moindre paquet de cigarette vendu 6,2 euros chez votre buraliste engendrait 3,97 euros de droits de consommation (i.e. droits d’accise) et 1,01 euros de TVA ; soit une charge fiscale totale de 4,98 euros, 80,32% du prix de vente ou 408,2% du prix hors taxes. Naturellement, la vente de tabac est donc une activité hautement rémunératrice pour l’État : en 2012, rien qu’avec les droits d’accise, les douanes ont encaissé un peu plus de 11 milliards d’euros, d’après les chiffres de la Commission européenne.

Tertio, nonobstant ce qui précède, l’État entend protéger les fumeurs contre eux-mêmes en augmentant régulièrement les prix ; depuis 2009, il a même accéléré le rythme : rien que sur l’année écoulée, le prix du paquet de cigarette a augmenté de 60 centimes (40 centimes en octobre 2012 et 20c en juillet 2013) ; soit plus de 10% de hausse. Évidemment, malgré le caractère addictif de ces produits, il arrive un moment où la consommation baisse effectivement : selon Bercy, rien qu’entre le premier semestre 2012 et le premier semestre 2013, les ventes de cigarettes se seraient contractées de 8%.

Quelques petites réflexions s’imposent :

Manifestement, l’effet de Laffer est une réalité tout à fait concrète : là où les étatistes dénoncent régulièrement un mythe ultralibéral, on constate bien que la hausse des taxes prélevés sur le tabac se traduit par une baisse des volumes de vente ; c’est-à-dire que, pour citer Jean-Baptiste Say[3. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).], « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte ». De toute évidence, c’est ce que reconnaît implicitement Bercy en renonçant à la hausse des prix prévue en octobre : la hausse du taux ne compense plus la réduction de l’assiette et l’État a besoin d’argent.

On m’opposera, sans doute, qu’il a fallu taxer le prix hors taxe à plus de 400% pour que ça se produise : c’est vrai mais ne perdez pas de vue que la cigarette est un produit addictif et donc, un produit à faible élasticité-prix. C’est d’ailleurs une constante : les meilleurs impôts – les plus rentables – sont les impôts à la consommation sur des produits à faible élasticité-prix. Il existe en Russie une très ancienne tradition fiscale qui consiste à taxer la vodka et même à en confier le monopole aux pouvoirs publics : d’Ivan le Terrible à Staline, la « petite eau » préférée des russes a représenté jusqu’au tiers des ressources financières de l’État.

Par ailleurs, lorsque l’on dit que les ventes de cigarette baissent, il faut préciser que ce sont des ventes légales qu’il est question. On ne dispose, bien sûr, d’aucun chiffre fiable en la matière – on entend souvent dire qu’une cigarette sur cinq serait aujourd’hui achetée via une filière illégale – mais il est plus que probable que la baisse du produit de l’impôt ne soit pas tellement due à un recul de la consommation mais plutôt à un développement du marché noir. Quoi qu’il en soit, le phénomène est jugé suffisamment significatif par notre dealer légal pour qu’il compense les pertes de revenus des débitants frontaliers[4. Je n’invente rien, jugez vous-mêmes.] et la justice semble désormais faire preuve d’une inhabituelle sévérité avec les trafiquants.

Enfin et d’une manière plus générale, il faut bien comprendre que pour les fabricants de cigarettes, cette situation est extrêmement confortable. D’une part, avec des prix fixés par l’État, ils ne se font pas de concurrence (votre débitant n’a absolument aucun pouvoir) mais en plus, ils savent pertinemment que leurs intérêts et ceux des pouvoirs publics sont parfaitement alignés : l’objectif commun étant de maximiser les ventes en valeur. La situation est donc éminemment malsaine : qui servent nos forces de police lorsqu’elles luttent contre le trafic ? Qui a intérêt à gêner la vente de cigarettes électroniques ?

*Photo : Ianier67.

Brésil, une révolution si discrète

7

Propos recueillis à Rio de Janeiro par David di Nota, septembre 2013

Comment évolue l‘insurrection populaire brésilienne qui a capté, un court instant, l’attention des médias internationaux ?

Les manifestations continuent d’être aussi quotidiennes, mais elles sont confrontées à deux obstacles. La première est l’indifférence de ces médias internationaux, la seconde est la gêne que ces manifestations provoquent au sein des organes officiels de la presse nationale, le groupe « Globo » en tête.

C’est-à-dire ?

Les manifestants ont décidé de prendre en main les reportages sur les manifestations en les filmant et en les diffusant en temps réel sur internet. C’est ce que nous appelons les « Media Ninja ». Le point intéressant est que la Télévision Globo est obligée, du coup, de rendre compte de certains faits dont elle se passerait très bien. Il ne s’agit pas simplement de montrer comment les manifestations sont quadrillées dans les faits, il ne s’agit pas simplement de témoigner de la tournure policière de ce quadrillage, mais de montrer la partialité grotesque des reportages officiels censés rendre compte des évènements.

Il s’agit moins de se battre en faveur de la liberté de la presse que de se battre contre la cartelisation des médias ?

Oui. Elle bat des records à Rio, où nous ne disposons que d’un seul journal national. Mais ce nouveau phénomène doit être replacé dans un contexte plus large. Bien que les manifestants n’obéissent à aucun leader, toutes les revendications convergent vers un point clé, le renouvellement en profondeur de la représentation politique au Brésil.

L’augmentation de 20 centimes du ticket d’autobus est devenue, aux yeux de la presse internationale, le symbole de l’insurrection populaire. Pas la disparition, le 14 juillet dernier, d’un maçon nommé Amarildo. Les manifestants attachent pourtant une très grande importance à son sort. Qui était Amarildo de Souza ? 

Amarildo vivait dans la plus grande favela d’Amérique du Sud, Rocinha. Après son arrestation, personne ne l’a plus revu. Ce destin n’a rien d’inhabituel chez nous. Ce qui l’est moins, c’est le refus catégorique de passer l’éponge. Mais ce fait isolé mérite d’être replacé, là encore, dans son contexte. Pour la première fois peut-être, la classe moyenne se trouve l’objet de la répression policière, parce que c’est elle qui défile dans la rue. Cette situation crée un effet de solidarité inédite avec les habitants des favelas, qui permet de déconstruire le vieux paradigme de la répression qui opposait, traditionnellement, les pauvres, cette classe dangereuse et répugnante, aux bourgeois, cette classe pacificique et respectable. Voilà, me semble-t-il la grande nouveauté.

Cette situation crée-t-elle une chance accrue de changement ? 

Il est incontestable que les manifestants ont déjà obtenu des résultats. Des hommes politiques importants sont sur la sellette, à commencer par Sergio Cabral, l’actuel gouverneur de l’Etat de Rio. Des pratiques de complaisance, ou de détournements de fonds, sont désormais interdites – comme cette pratique qui permettait à des députés de se déplacer en famille dans des avions affrétés sur les deniers publics. Il est certain que des espoirs seront trompés, déçus ou détournés. Mais il est non moins certain que la corruption d’Etat est soumise à un contrôle beaucoup plus élevé. Et ce point est la clé, chez nous, de tout changement possible.

*Photo: Media Ninja.

Panthéon : pour Zinedine Zidane votez 1, pour Mimie Mathy votez 2

Le Panthéon est une grande maison traversée par les courants d’air, dans laquelle la Nation reconnaissante stocke des dépouilles de grands hommes qui n’ont rien demandé. Colossal temple laïque où la République entretient son culte funèbre, on peut y croiser des écrivains (André Malraux, Alexandre Dumas, Emile Zola, Victor Hugo), des hommes politiques de progrès (Jaurès, Gambetta), des martyrs (Jean Moulin), des couples infernaux (Pierre et Marie Curie) et même un ancien gouverneur du Tchad, Félix Eboué, à qui nous devons une station de métro.

Faire entrer un cher disparu au Panthéon n’est pas une chose facile. Nicolas Sarkozy l’a appris à ses dépends en suggérant de panthéoniser Albert Camus, pour son apport à la littérature française mais surtout pour sa sagesse politique et son « destin » de petit algérois devenu Prix Nobel. La famille dut rappeler que l’auteur de La Peste passait déjà la morte saison du côté de Lourmarin, dans le Vaucluse, et qu’il n’avait aucune envie de revenir s’installer à Paris dans un caveau glacé où l’on a vite fait de s’enrhumer. Tout le monde voudrait faire entrer son héros au Panthéon. On a appris, la semaine dernière, qu’une association féministe militait pour que la femme de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, entre dans le temple des grands mâles. Ce qui va d’ailleurs dans le sens de François Hollande, qui a fait savoir son désir de faire pénétrer une femme supplémentaire au Panthéon. Affaire à suivre…

Mais à l’époque du participatif, il convenait d’interroger la population sur l’identité des prochaines dépouilles qui feront l’objet du culte républicain. Ainsi, une consultation électronique a été lancée sur un site dédié. Philippe Bélaval, Président du Centre des monuments nationaux explique : « Vous allez pouvoir donner votre avis sur les qualités que doivent posséder les personnalités qui mériteraient, à l’avenir, d’être honorées au Panthéon. ». Ainsi, le site officiel propose un formulaire avec les qualités nécessaires pour être un grand homme, à l’heure moderne… « l’engagement humanitaire » évidemment, « l’engagement pour la paix » naturellement, « l’exploit sportif » cela va de soi, « la défense de l’environnement » immanquablement, « l’engagement pour la fraternité » inévitablement… S’en suit un formulaire permettant de proposer des noms. J’ai suggéré personnellement Yannick Noah et Mimie Mathy, afin que les « français préférés » du JDD ne soient pas les laissés pour compte du nouveau Panthéon. Ne perdons pas espoir… il est tout à fait possible, grâce à la dictature participative, de voir entrer au Panthéon des animateurs de télévision, des footballeurs, des femmes de footballeur, des participants à des jeux de téléréalité, des humoristes engagés, des responsables associatifs, des professionnels du monde de « la nuit », des DJ, des clowns, des ventriloques, des cracheurs de feu et aussi Jack Lang. Oui Jack Lang. Cela finira de dissuader les gens sérieux de venir y passer l’éternité…

Syrie : Prenons Poutine au mot !

94

poutine syrie onu

En proclamant que l’ONU est la seule instance légitime habilitée à trancher le conflit syrien, Poutine semble avoir marqué diaboliquement un point, puisque si l’ONU est effectivement l’instance qui détient le monopole de la légalité à l’échelle mondiale, il peut la rendre impuissante par son droit de veto.

À plus long terme, pourtant, il s’est tiré une balle dans le pied, en abandonnant de facto le sacro-saint principe de la souveraineté des États dans leurs affaires intérieures, ce principe que Goebbels avait proclamé devant la SDN en 1933 : « Charbonnier est maître chez soi ».

Poutine vient en effet d’admettre que les États ne sont pas souverains vis-à-vis de leurs peuples, puisque la solution politique en Syrie appartient à une instance internationale. Au risque de paraître le flatter à l’excès, il semble ainsi rejoindre la vision d’un droit mondial que Kant a exposée en 1784 dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Cette prédiction paraissait follement utopique en son temps. Elle a pourtant commencé à se réaliser à travers la SDN, puis l’ONU.

Pourquoi alors cette ONU, qui protège tant bien que mal les États les uns des autres, est-elle impuissante à protéger les peuples victimes de leurs États, ou les communautés déchirées par des guerres intestines ? La raison en est simple : l’ONU est avant tout une association d’États souverains voulant coexister pacifiquement, et c’est pour protéger leur souveraineté que ce pouvoir politique ne s’est pas doté d’un pouvoir juridique supranational distinct de l’Assemblée générale et non soumis au droit de veto.

Chacun sait pourtant qu’à l’échelle de chaque État, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est la condition sine qua non de la légitimité du Droit, et donc aussi de l’usage de la force dont il dispose. Il nous reste juste à comprendre que cette condition impérative de l’État de droit s’impose aussi bien à l’échelle de l’ONU qu’à celle de chaque Etat.

Si cette instance judiciaire supranationale existait aujourd’hui :

– un État ne pourrait plus martyriser impunément son peuple, comme c’est le cas en Corée du Nord depuis des dizaines d’années.

– Il ne pourrait plus cacher ou détruire les preuves de ses crimes, comme c’est le cas en Syrie.

– Et la solution politique qui serait alors imposée par le Droit ferait obligatoirement respecter les droits de tous, contrairement à ce qui se passe en Irak.

Cette perspective d’un Droit supranational sera combattue par les réalistes et par les souverainistes.

Les réalistes diront que  si on attend que tous les États se rallient à une juridiction placée au-dessus d’eux qui se mêlerait de leurs conflits intérieurs, on attendra éternellement. Il est exact qu’il y aura sans doute des États pour refuser un tel Droit, et pour se conduire en hors-la-loi. Il faudra alors les traiter comme tels.

Reste à examiner les objections des souverainistes.

La première, c’est le risque que ce Droit soi-disant supranational et neutre soit celui des États les plus forts. C’est le contraire qui est vrai. Si une telle juridiction avait existé en 1945, les procès de Nuremberg auraient eu lieu, mais ils n’auraient pas été conduits par les vainqueurs.

La seconde objection, un peu différente, c’est que les différentes cultures ont des valeurs de justice qui leur sont  propres, qui sont donc relatives, si bien qu’il n’existe pas de normes universelles au nom desquelles un tribunal supranational pourrait trancher.

Certes, certes. Mais si on renonce à inventer les formes d’un Droit supranational adapté à ces différences, les victimes de la violence seront éternellement condamnées soit à la subir, soit à faire appel à des protecteurs étrangers, infiniment plus redoutables que les sept samouraïs ou les sept mercenaires.

Pour ne pas avoir à choisir entre la peste et le choléra, et entre l’impuissance et l’illégalité, il faudra un jour prendre Poutine au mot, retourner sa ruse contre lui, et aller au bout du principe qu’il a énoncé, en dotant l’ONU d’un pouvoir juridique autonome.

 

*Photo : kremlin.ru

Chili, 11 septembre 1973

361
allende chili 1973

allende chili 1973

Mercredi 11 septembre, cela fera quarante ans que le général Pinochet, après un putsch suivi d’une violente répression, s’emparait du pouvoir au Chili en renversant le président élu Salvador Allende. Au-delà du traumatisme que cela représenta pour la gauche mondiale qui encore une fois voyait une expérience démocratique de transition vers le socialisme noyée dans le sang, il n’est pas impossible que le 11 septembre 1973 nous ait fait entrer dans une époque dont nous ne sommes toujours pas sortis : celle du capitalisme du désastre.

Il y a quelques années, un livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, montrait que le capitalisme avait besoin de crises graves pour pouvoir imposer pleinement sa logique voire se relancer quand la fameuse baisse tendancielle du taux de profit avait vidé ses caisses. On sait depuis Marx que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ce qu’ont prouvé les  deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont fait quelques dizaines de  millions de morts, histoire que les affaires reprennent après que les comptes eurent été apurés en exacerbant des nationalismes jetés les uns contre les autres. Plus généralement, la bourgeoisie, qui préfère toujours Hitler au Front Populaire, a périodiquement besoin de la catastrophe pour sauvegarder ses intérêts de classe et trouver de nouveaux marchés.

C’est pourquoi, il y a quarante ans, le coup d’état au Chili ne marqua pas seulement une étape sanglante du grand jeu de la Guerre froide mais aussi le point de départ, sur le plan économique, de la révolution conservatrice.

La société du Mont Pèlerin, fondée dès 1947 par Friedrich von Hayek avait entamé un long, un très long travail de reconquête intellectuelle du libéralisme. Dans l’après-guerre, pour les pays en ruines, la seule solution était en effet une intervention massive de la puissance publique. Laisser la loi du marché œuvrer dans de telles conditions aurait été suicidaire et la France, par exemple, aurait pu attendre longtemps ses Trente Glorieuses et ses grands projets industriels sur lesquels nous vivons encore aujourd’hui si on avait laissé régner on ne sait quelle concurrence libre et non faussée.

Mais Hayek et quelques économistes, dans une ombre propice, persistaient à penser que l’Etat était le problème et non la solution. Peu après, à l’université de Chicago, ce fut Milton Friedman membre de la société du Mont Pèlerin, qui acheva d’équiper la boite à outils néo-libérale pour en finir avec le socialisme rampant qu’il voyait à l’œuvre partout où l’Etat jouait un rôle dans l’économie. Que cette peur de l’Etat, une peur pathologique, ait été inspirée par les grands totalitarismes fasciste, nazi et stalinien qui ensanglantèrent la première moitié du vingtième siècle est sans doute la seule circonstance atténuante que l’on peut trouver à Friedman.

Pour le reste, ce prix Nobel d’économie, apôtre de la liberté eut besoin d’un coup d’état, celui de Pinochet, pour pouvoir enfin expérimenter ses idées avec des économistes formés par lui, les fameux Chicago boy’s. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention, il existe entre le général Pinochet et Milton Friedman une correspondance des plus éclairantes.

La dernière justification du libéralisme et des libéraux est en général, quand on leur présente l’échec patent de leurs politiques -comme c’est le cas actuellement sur le continent européen qui n’a jamais été aussi riche mais dont les populations sont en voie de paupérisation accélérée-, est qu’au moins, eux, garantissent une idéologie qui respecte les libertés fondamentales.

C’est donc pour le moins paradoxal de s’apercevoir que l’acte de naissance de cette politique est maculé du sang des derniers combattants du palais de la Moneda autour d’Allende qui refusèrent de se rendre et de la répression qui s’ensuivit, faisant des milliers de morts. Trois ans après le Chili, ce fut au tour des militaires  argentins de renverser le gouvernement d’Isabel Peron et d’installer une dictature tout aussi féroce, qualifiée par la justice argentine elle-même de « génocidaire », une dictature qui fut là encore le paravent de cette fameuse « thérapie de choc » chère à Friedman.

Libérer les prix, supprimer le contrôle des changes, imposer la retraite par capitalisation à la place de celle de répartition, en finir avec la dépense publique y compris dans la santé et l’éducation, toute ces mesures de « bon sens » font aujourd’hui, partie de la doxa de tous les économistes télévisuels. Il est peut-être bon de rappeler, en ce 11 septembre, qu’elles ont eu et qu’elle ont besoin, à chaque fois, de la violence pour s’imposer : de Santiago en 73 à Bagdad en 2003 où la  « zone verte » a représenté un modèle de fonctionnement ultra-libéral au milieu d’un chaos sanglant, des Malouines et des mineurs du Yorkshire de Thatcher aux ratonnades paramilitaires d’Aube dorée dans la Grèce de la Troïka, des oligarques eltsiniens bombardant le parlement de Russie à Bush junior privatisant la guerre en Afghanistan…

Pour l’avenir proche, le capitalisme du désastre saura sans aucun doute se nourrir des catastrophes écologiques et climatiques que son mode de développement nous promet de manière de plus en plus évidente chaque jour qui passe.

Après tout, on est jeune à quarante ans.

Quarante ans, et toutes ses dents.

 *Photo: Oscar Ordenes

Peut-on supprimer la pauvreté?

25
pauvrete jeffrey sachs

pauvrete jeffrey sachs

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » assure Jésus dans l’évangile (Mathieu 26 :11). L’économiste américain Jeffrey Sachs, peu connu chez nous mais pesant dans le débat idéologique mondial (seul universitaire à être régulièrement cité dans le classement Time magazine des personnes les plus influentes du monde), a fait de sa vie une insurrection contre cette parole réaliste du Christ. Auteur d’un best-seller en 2005 La fin de la pauvreté, il n’a qu’un objectif : éradiquer les pauvres de la planète. Sa biographie par Nina Munks vient de sortir aux Etats-Unis : explicitement titrée L’idéaliste, elle retrace le parcours pavé de bonnes intentions de cet homme charismatique aux ambitions humanistes démesurées. L’idée de Sachs est (trop) simple : les pays pauvres sont pris dans une « trappe à pauvreté » (pour des raisons diverses et pas toujours très explicitées : pour l’Afrique, il s’agirait tout simplement d’un « problème de latitude») de laquelle ils ne sauraient sortir sans une aide étrangère à grande échelle. En gros, il suffirait de donner un « coup de pouce » économique (big push) pour les aider à rejoindre le giron des pays développés. Cet adepte de la « thérapie de choc » qu’il a notamment fait appliquer en Russie en 1991 pour lui faire prendre le chemin vertueux de la croissance capitaliste, pense qu’il suffit de créer un élan, à coup de dollars et de planifications stratégiques décrétées par des experts FMIstes ou OMCocrates, pour mettre les pays pauvres sur les rails du marché. En mettant le paquet, on pourrait faire disparaitre les pauvres (= les 1.1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour)  du monde entier d’ici à 20 ans. Un programme somme toute assez tautologique : pour rendre les pauvres moins pauvres, il faut les rendre riches.

En 2005, il décide de mettre en pratique ses théories en créant le programme des Millenium Village : il s’agit d’une poignée de villages sahariens où il a imposé une série d’interventions dans l’agriculture, la santé, l’éducation. Evidement, ça a plutôt bien marché : quand on injecte des millions de dollars dans des villages africains isolés, ils ne peuvent que s’en porter mieux (ricaneront les cyniques).

Certes, une partie de l’aide humanitaire a été très efficace, comme la distribution d’insecticides, qui a permis de réduire durablement la malaria. Mais d’autres choix ont été largement contestés, et Sachs a été abondamment critiqué par ses collègues qui fustigent sa naïveté ou pire, un impérialisme ethnocentré dissimulé sous des oripeaux humanitaires. Ainsi beaucoup ont critiqué le coût très élevé de son projet (120 millions de dollars), arguant que cet argent aurait pu être mieux utilisé dans des politiques plus ciblées.

Sur le plan idéologique, sa vision simpliste des rapports entre pays dits développés et pays pauvres a été remise en cause, notamment par les travaux de William Easterly. Dans un livre publié en 2006 au titre explicite Le fardeau de l’homme blanc – l’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, cet économiste américain dénonçait l’inefficacité des politiques d’aide au développement. D’après lui, dans le dernier demi-siècle, les pays riches ont versé 2300 milliards de dollars d’aide au développement – sans réussir à éradiquer la pauvreté. Pire, la plupart des pays anciennement pauvres qui ont réussi à atteindre un haut degré de développement, l’ont fait sans l’apport massif de capitaux étrangers, comme le recommande Sachs. L’irénisme des « planistes » qui pensent pouvoir construire de toutes pièces une « démocratie de marché » de type occidental, est dévastateur : en voulant faire table rase des spécificités économico-culturelles des régions concernées, il détruit les bases même d’une économie durable. L’aide au développement sous forme d’aide monétaire à grande échelle serait donc non seulement inefficace, mais même un frein engluant les pays dans une logique d’assistanat asphyxiante.

Pourtant, il est trop facile de se moquer de l’humanitarisme, de Sachs et de sa naïveté en bandoulière, des sacs de riz sur l’épaule, de l’Occident rongé par le sanglot de l’homme blanc, de la bonne conscience maladroite ou de l’impérialisme déguisé. Reste que l’on ne peut pas, sous peine de renoncer à tout universalisme, ne pas souscrire à l’impératif « an injury to one is an injury to all ». Simone Weil, ressentant dans sa chair la souffrance des damnés de la terre,  s’infligeait des privations alimentaires parce que des Indochinois mourraient de faim. Sans aller à un tel degré d’empathie, on ne peut pas rester indifférent à « toute la misère du monde » même au nom d’un certain pragmatisme politique. Car c’est encore faire le jeu du capitalisme mondialisé que de suivre l’intérêt bien compris plutôt que l’appel de la conscience[1. Je veux rassurer tous ceux qui verraient là un appel à une intervention en Syrie. Là-bas, les enjeux sont bien différents et je m’en tiens à la ligne de Novac Djokovic.]

En matière de justice globale, on ne peut donc pas continuer indéfiniment à mettre dos à dos l’idéaliste et le cynique, le doux rêveur et le pragmatique, le droit-de-l’hommiste et le machiavélique, le pessimiste et l’optimiste.

Une des pistes pour dépasser cette aporie serait peut être de rappeler la distinction que Charles Péguy faisait entre misère et pauvreté : selon lui si la pauvreté sera toujours de ce monde selon la prophétie même du Christ, la misère est un exil qui exclut l’homme qui en souffre de l’humanité même. Ainsi, « Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ».

L’obsession anti-israélienne de Jacques Weber

67

Jacques Weber est un excellent comédien, subtil, élégant. Son jeu est plein de finesse. Il l’est moins dans sa pensée politique. À 13 h 15 dimanche 8 septembre, invité de France 2 par Laurent Delahousse, avec Ségolène Royal pour commenter l’actualité, ses propos lâchés au détour d’un commentaire qui invitait à la complexité ont mis en lumière la doxa enfouie sur les horreurs proche orientales. Avec Edgar Morin pour penseur référent Weber pose de justes questions : où commence la barbarie, quand commence le crime contre l’humanité ? Pourquoi réagir à propos de la Syrie alors que tant d’autres crimes sont commis par ailleurs ? Il questionne : pourquoi rester indifférent entre autres, devant la « grande détresse du peuple de Gaza ». Qu’est ce que cela veut dire ? Quel est le non-dit de cette interpellation ? Après une discussion sur l’usage des gaz tueurs contre les populations syriennes, pourquoi cette mise à niveau avec le sort des palestiniens de Gaza ? Pourquoi ? ça gaze à Gaza ? (Pour faire un calembour à la Libé) On a déjà employé du gaz sarin à Gaza ? Y a-t-on déjà commis des crimes contre l’humanité ? Suivez mon regard. Qui tue qui ? Qui est dans le malheur et qui porte le malheur ? À moins de penser que ce pourrait être le Hamas qui fait le malheur des gazaouis ? Ce renvoi au conflit entre Israël et les Palestiniens, qui glisse de manière subliminale qu’une horreur symétrique est commise à Gaza par Israël, fait partie des petites crapuleries de la pensée la plus communément admise.

Pourquoi Delahousse n’est-il pas intervenu ? Pourquoi n’a-t-il pas questionné Weber sur le sens de cette allusion ? Qui désignait-il ? Qui nommait-il sans le nommer ? Avec Stéphane Hessel comme référent, Ségolène Royal a prétendu penser la politique autrement et agir loin des petites phrases, des minables mesquineries, des petits jeux de pouvoir, de la pensée facile. Comme on aimerait la croire !  ceci près que son mentor moral n’est pas le plus représentatif de ces vertus. Pour penser la complexité du Proche-Orient n’est-il pas temps de changer de logiciel ? Plutôt que de répéter les pires clichés n’est-il pas temps de poser autrement la question du malheur arabe ? Celui-ci est réel. Le malheur syrien est réel, le malheur palestinien est réel, le malheur égyptien est réel. Mais où est la source de ce malheur ? Qu’est ce qu’Israël a à y voir ? Qui humilie qui dans l’histoire arabe ? Est-ce Assad père et fils, Kadhafi, Saddam, Arafat, Morsi ? Est-ce le Hamas, le GIA, le Hezbollah ? Plutôt que de se lamenter sur les mérites défunts des printemps arabes ne faudrait-il pas s’interroger sur le pourquoi de cette régression sans fin ? La dénonciation incantatoire d’Israël comme responsable de tous les maux arabes ne fait qu’enfoncer ce monde dans l’incapacité de penser sa propre histoire et les penseurs complexes de la gauche intellectuelle n’ont fait jusqu’à ce jour qu’y contribuer.

La bonne conscience tuera la gauche aussi sûrement que les Lettres françaises avaient en leur temps condamné Kravtchenko comme agent impérialiste. Cette mécanique est hélas toujours à l’œuvre : le type de facilité intellectuelle, de cliché mensonger, alors que le même Jacques Weber invoque la complexité, la dualité entre les problèmes qui se posent et les délais pour les résoudre, les défis politiques et le souci démocratique pour les vaincre, est au cœur des contradictions les plus intimes de ce type de pensée de gauche. Weber nous souffle sans le nommer, qu’Israël commettrait aussi des crimes ignobles. Ainsi va la télé, passe le temps de parole, le petit poison se diffuse… Faut-il s’habituer à ces perfidies ? Citons Péguy, il savait les reconnaître : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »[1. Œuvres en prose, 1909-1914, Charles Péguy, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 1397.]

 

Égypte : cinquante nuances de vert

3
sissi morsi islam

sissi morsi islam

Les militaires ou les barbus : pour la plupart des commentateurs, cette équation implacable décrit le piège dans lequel est enfermée l’Égypte d’aujourd’hui, comme l’était l’Algérie de 1991. La réalité, derrière la répression meurtrière et la persécution des Frères égyptiens, c’est que jamais les partisans de l’ordre vert et ceux de l’ordre kaki n’ont été aussi proches idéologiquement. Toute la question est de savoir s’ils peuvent s’arranger politiquement.

Il est vrai que le coup d’État militaire qui a mis fin (ou prétendu le faire) aux trente mois d’agitation qui ont suivi le « Printemps arabe » de la place Tahrir donne un sentiment de déjà-vu : des islamistes élus légalement, sinon démocratiquement, sont soupçonnés (en Algérie), ou convaincus (en Égypte), de menacer les libertés ; l’armée, répondant à l’appel plus ou moins spontané du peuple, intervient pour les sauver. En somme la « démocratie » (ou ce qui en tient lieu) amène au pouvoir des ennemis de la démocratie, finalement exclus par des démocrates qui usent de la force et de l’arbitraire. Ainsi formulée, l’équation a certes le mérite de se conformer à nos catégories et représentations. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas de solution.

Il nous faut changer de lunettes pour voir ce qu’il y a d’inédit dans la situation. Il ne s’agit pas, pour les Égyptiens, de choisir entre Dieu et l’armée, mais d’organiser le partage du pouvoir entre les deux – ce qui revient dans les faits à décider qui est autorisé à incarner l’un et l’autre. Les images de conflit sanglant, voire de guerre civile, qui défilent sur nos écrans ne racontent pas un nouvel épisode de la lutte entre Lumières et obscurantisme, ni même entre laïcité et théocratie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’actuel homme fort du pays, le général Abdel Fattah Al-Sissi. En commençant par rappeler que c’est Mohamed Morsi qui l’a fait roi.

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Morsi s’est senti assez fort pour arracher le pouvoir à l’armée en limogeant le vieux maréchal Tantawi, il a personnellement choisi Al-Sissi, dont le profil réunissait plusieurs atouts pour le pouvoir issu des Frères musulmans. Le premier était sa position relativement subalterne au sein du Conseil suprême des forces armées qui a fait office de gouvernement de transition après la chute de Moubarak. À 57 ans, Al-Sissi était le plus jeune (et le plus récent) membre de la puissante institution, et aussi l’un des rares qui, n’ayant pas participé à la guerre de 1973, ne pouvait jouer les héros de guerre. Pour parfaire le tableau, le général jouissait d’une réputation de musulman pieux, ayant l’habitude de parsemer sa conversation de références coraniques, son épouse respectant un code vestimentaire religieux très strict.[access capability= »lire_inedits »]

L’histoire regorge de scénarios de ce genre, où le pouvoir de transition est confié soit au plus incompétent, soit à celui que l’ensemble des prétendants estiment le moins menaçant. En 1795, Barras voyait le jeune général de brigade Bonaparte comme un officier compétent, docile et idéologiquement irréprochable, dénué d’ambition personnelle et de charisme excessif – contrairement aux Hoche, Moreau ou Pichegru. Comme l’homme-qui-se-croyait-fort du Directoire, le président égyptien déchu pensait certainement avoir trouvé en la personne d’Al-Sissi le « sabre » idéal.
Certes, il est un peu tôt pour le comparer à Bonaparte. Mais derrière sa modestie de façade, le général quinquagénaire s’imagine – et se prépare peut-être – un grand destin. À peine le gouvernement d’après-putsch formé, Al-Sissi a laissé entendre que rien ne l’empêcherait de briguer la présidence de la République (tout en s’engageant à quitter l’armée s’il y parvenait). Peu après, on trouvait sur YouTube une vidéo chantant ses louanges et celles de l’armée, tandis que les manifestants anti-Morsi brandissaient son portrait officiel.

Reste à savoir quelle vision politique entend servir cette ambition. Dans un article remarqué de la revue américaine Foreign Affairs[1. « Sissi’s Islamist Agenda For Egypt, The General’s radical Political Vision », Foreign affairs, 28 juillet 2013.], l’historien Robert Springborg, spécialiste de l’Égypte, avance une thèse intéressante. Selon lui, tout en veillant jalousement sur leur statut de tuteur de l’État, donc sur leur rôle prépondérant dans la conduite des affaires publiques, l’armée égyptienne et son état-major se sont écartés de la voie nationaliste et vaguement laïque tracée par Nasser, Sadate et Moubarak. Al-Sissi est idéologiquement et culturellement plus proche de Mohamed Morsi que du maréchal Tantawi. Là encore, il existe un précédent français : les bouleversements qu’ont connus l’armée égyptienne et son corps d’officiers ces dernières décennies rappellent ceux qui ont secoué l’armée française au cours du XIXe siècle, lorsque l’anticléricalisme et le jacobinisme viscéraux hérités de la Révolution cédèrent la place à un retour progressif de la hiérarchie militaire au catholicisme et aux idées conservatrices.

Il est particulièrement instructif, à cet égard, de lire le mémoire rédigé par Al-Sissi en 2006, lors de son séjour à l’Army War College aux États-Unis. Ce texte se veut clairement islamo-compatible. Pour l’homme qui apparaît aujourd’hui comme l’ennemi mortel des Frères musulmans, le rôle prépondérant de l’islam dans la culture égyptienne et la nécessité d’y arrimer les institutions de la cité constituent le point de départ de toute réflexion politique. « La Constitution, constate Al-Sissi, doit intégrer et codifier les principaux principes de la religion musulmane […] la démocratie doit être fondée sur les croyances islamiques. » S’il avait été pharmacien, ingénieur, médecin ou avocat, il est probable qu’Al-Sissi aurait milité chez les Frères et qu’il manifesterait, ces jours-ci, contre la destitution de Mohamed Morsi. S’il a décidé de renverser Morsi, puis de l’arrêter, ce n’est pas parce que celui-ci est islamiste mais parce qu’il le tient pour un piètre chef d’État dont l’action a affaibli l’Égypte et menacé son unité.

Que faut-il en conclure ? Selon Springborg, Al-Sissi n’est pas l’homme de la transition démocratique, mais celui qui acclimatera en Égypte le modèle pakistanais élaboré à la fin des années 1970 par le général Muhammad Zia Ul-Haq. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il avait mené une politique d’islamisation profonde de l’État et de la société[2. 2. On pourrait également évoquer l’exemple de Boumédiène, en Algérie, qui a donné son feu vert à l’islamisation de la société pourvu que le pouvoir politique et économique reste à l’armée.]. À en juger par le chaos indescriptible qui règne au Pakistan islamisé et par la menace qu’il représente pour la région et pour le monde, la thèse de Springborg est pour le moins décourageante. Toutefois, l’historien surestime sans doute le poids de l’idéologie et des convictions politiques dans l’abandon, par l’élite militaire égyptienne, du nationalisme post-nassérien. On peut toujours déplorer que, dans la synthèse islamo-nationaliste esquissée par Al-Sissi, la composante islamique ait un poids excessif – de même qu’il est bien dommage que l’Égypte ne soit pas l’Angleterre. Mais la politique, de préférence, doit avoir partie liée avec le réel et cette analyse a au moins le mérite de la lucidité. En 2006, il estimait peu probable que la démocratie dans le monde arabe pût se calquer sur le modèle occidental laïque et libéral. Les événements ont pour le moins confirmé ce pronostic. Al-Sissi n’est pas un doctrinaire. Certainement croyant et très pieux en privé, il n’en est pas moins d’abord un politique. Et il sait qu’il serait suicidaire de prétendre gouverner l’Égypte (et la plupart des pays arabes ou musulmans) en faisant abstraction de toute référence à l’islam.

Dans ces conditions, l’Égypte est peut-être le théâtre d’un tournant historique qui, après l’abandon de la troisième et dernière grande promesse faite aux peuples arabes, ouvrirait la voie à une synthèse jusque-là inédite. Au cours du siècle écoulé, l’avenir radieux a successivement pris les visages de la modernité occidentale, du nationalisme progressiste et de l’islamisme. Les puissances coloniales ont proposé les mœurs et les valeurs de l’Occident en modèle à l’élite des colonisés avant de leur fermer la porte au nez. Entre 1945 et 1970, de l’Algérie à l’Irak en passant par la Libye, la Tunisie et l’Égypte, les élites indépendantistes (qui étaient souvent les mêmes) ont instauré leur mainmise sur les nouveaux États, où d’anciens officiers et fonctionnaires subalternes pouvaient devenir généraux, ministres, ambassadeurs et présidents. Tout en maniant l’imaginaire progressiste, selon lequel les idées, techniques et institutions du colonisateur devaient être retournés contre lui pour le profit des masses. La faillite de ces régimes nationalistes devenus des oligarchies corrompues a fait le lit de l’islamisme, dernier espoir d’une vie meilleure.

Pour les islamistes, tous les malheurs venaient précisément de la volonté des dirigeants arabes de singer l’Occident, au détriment de la véritable identité des musulmans. « L’islam est la solution ! », proclamait Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Le coup d’État du 3 juillet, soutenu par un très grand nombre d’Égyptiens, prouve que la voie tracée par Al-Banna et ses disciples est, elle aussi, une impasse. À défaut de proposer une quatrième grande promesse affublée d’« isme », les Égyptiens sont peut-être en train d’inventer une formule moins flamboyante mais plus pragmatique. Certes, et ils le savent, l’islam n’est pas la solution. Mais que cela nous plaise ou non, il n’y aura pas en Égypte, en tout cas dans un avenir prévisible, de solution sans l’islam.[/access]

*Photo : sierragoddess.

Le pacifisme inconditionnel, quelle connerie !

39

Il faut absolument entendre les Chrétiens de la région qui risquent de pâtir d’une intervention militaire en Syrie.

Plus généralement, avant d’intervenir en force au secours d’une cause juste et urgente, il faut prendre en compte les effets pervers et prévisibles de cette action bien intentionnée.

Le sort des minorités peut être une raison pour ne pas intervenir en Syrie. vIl faut mettre cette raison en balance avec les autres paramètres de la décision.

Pour autant, il est criminel d’arrêter au nom d’un principe moral inconditionnel, au nom du pacifisme, le bras armé qui s’oppose aux crimes.

Les politiques n’ont que faire de principes moraux inconditionnels.

Ils doivent peser tous les effets prévisibles des diverses options qui sont à leur portée, sans exclure a priori la force armée, et encore moins la menace de l’emploi du big stick.

Le jeûne mondial prôné par le pape n’a pas coupé  l’appétit à Bachar Al-Assad. Il lui a signifié qu’il pouvait continuer impunément à faire ce qu’il veut, en se foutant cyniquement du monde. Quant à la papauté, il est urgent de lui mettre le nez dans son passé. Voici des extraits de la bio de Pie XII sur Wikipedia.

« Après l’invasion de la Tchécoslovaquie, la diplomatie vaticane intervient pour empêcher la guerre, sans succès. Dans sa première encyclique, Summi pontificatus (20 octobre 1939), Pie XII dénonce l’engrenage de la guerre. Il choisit de maintenir l’Église hors du conflit des belligérants. À la supplique des évêques polonais décrivant les atrocités des Nazis, il réplique par la voix de Mgr Tardini :« Tout d’abord, il ne semblerait pas opportun qu’un acte public du Saint-Siège condamne et proteste contre tant d’injustices. Non pas que la matière manque (…) mais des raisons pratiques semblent imposer de s’abstenir. »

Mgr Tardini ajoute qu’une condamnation officielle du Vatican « accroîtrait les persécutions ». Pie XII précise lui-même :

« Nous laissons aux pasteurs en fonction sur place le soin d’apprécier si, et dans quelle mesure, le danger de représailles et de pressions, comme d’autres circonstances dues à la longueur et à la psychologie de la guerre, conseillent la réserve — malgré les raisons d’intervention — afin d’éviter des maux plus grands. C’est l’un des motifs pour lesquels nous nous sommes imposé des limites dans nos déclarations.»

La leçon de tout ça ? C’est qu’il n’y a pas de principe inconditionnel à arborer en politique, et sûrement pas le renoncement inconditionnel à la force contre l’injustice.

La situation actuelle est terriblement complexe parce que tout ce qui affaiblit le camp des pires salauds risque de favoriser le camp de non moins pires salauds.

Alors de grâce, monsieur le pape, rappelez aux politiques qu’il faut protéger les Chrétiens,  c’est votre job, mais ne nous faites pas le coup du pacifisme bêlant. Ne nous faîtes prier pour une paix à tout prix qui promet l’impunité à un monstre.

Droit d’inventaire à l’UMP : On ne badine pas avec l’avenir

26

Ces dernières années, « le complexe » est venu enrichir la nomenclature de l’UMP. Désormais, l’on n’est plus complexé par son poids, mais parce qu’on est de droite et qu’on aime la France. La psychologie a remplacé la politique. De là, l’essor du concept de droite décomplexée. En 2007, Sarkozy candidat s’en est fait le chantre. Pour l’emporter, il avait scruté les sondages. À l’américaine, il avait même fait le « profilage » de l’électeur FN. Depuis 2002, l’animal se révélait craintif et se montrait peu. C’est qu’il se souvenait encore des hordes de lycéens descendues dans la rue au cri de « Nous sommes tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, troisième génération ! ». Jusqu’au jour où, cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy réussit à le retrouver et à l’appâter. Trop heureuse de trouver enfin un interlocuteur, cette France, honteuse et tête basse, lui a confié ses craintes, ses espoirs et sa confiance.

Lors de cette première campagne présidentielle, ses discours volontaires, sa véhémence, son exaltation de l’ordre républicain ont fait illusion. Ça y est, les Français avaient enfin retrouvé leur homme providentiel. Tous y ont cru. Les électeurs gaullistes traditionnels ont vu en lui un nouveau Bonaparte, ceux de la droite de la droite avaient le soulagement de voter sans encourir l’anathème. On allait enfin s’occuper de leurs inquiétudes. Trop vite malheureusement, les Français se sont aperçus qu’on les avait à nouveau dupés. L’énergie présidentielle n’était qu’une vaine agitation, du grand spectacle médiatique pour haranguer les foules crédules et exploiter leur complexe au lieu de proposer des réponses. Trop prolo dans ses déclarations, Sarko proche du peuple, est devenu un fantoche. Il fallait se rendre à l’évidence, il n’était pas le grand chef d’Etat qui proposerait une direction novatrice à la France avec des solutions pour la sortir de l’ornière.

En 2012, la première erreur stratégique des Fillon, Copé, Wauquiez, Le Maire et consorts est de n’avoir pas eu le courage de lui reprendre le parti. Face à un homme qui n’aurait jamais eu l’humilité de se remettre en cause et de laisser la place, il fallait que les éventuels concurrents s’allient. Au lieu de cela, par lâcheté et par suivisme, les caciques de l’UMP se sont tus alors que la victoire tendait les bras à la droite. Ils n’ont pas compris que la personnalité de Sarkozy rebutait tant les Français, que par dépit ils s’abstiendraient ou voteraient à gauche. Quand une grande nation comme la France finit par élire son président par défaut, c’est vraiment que l’on en est arrivé au déclin de tout, des idées comme de l’espérance.

Un an après la défaite, la guerre intestine Fillon/ Copé fait rage. Elle est indispensable pour départager le nouveau chef de l’après-Sarkozy. Au goût des Français, elle dure depuis trop longtemps car aucun des deux ne parvient à l’emporter. Un sondage BVA pour le Parisien révèle que 67% d’entre eux pensent que la situation n’est pas apaisée à l’UMP. L’après-Sarkozy se fait attendre. Pendant ce temps, ce dernier prépare déjà son retour sur les cadavres de ses deux rivaux. Roland Cayrol a raison d’affirmer que faire l’inventaire du quinquennat Sarkozy serait une erreur stratégique. Dans une position d’attente mortifère, l’UMP se regarde le nombril au lieu de proposer un nouveau projet cohérent pour la France qu’il pourra cette fois-ci honorer. Paradoxalement, la droite qui se voulait décomplexée, se révèle aussi complexée que ses électeurs. À ce propos, Copé déclare qu’ils « n’ont pas suffisamment eu le courage d’assumer leurs idées ». Cet aveu est signifiant et résume déjà les conclusions de ce possible inventaire. Une fois au pouvoir, rouler des mécaniques pour cacher sa frilosité et son impuissance n’a pas suffi. Nouveau mal du siècle franco-français, le complexe est apparemment contagieux. En effet, Sarkozy le magnifique n’a pas osé appliquer son programme et traiter frontalement des problèmes des Français. Comme les curés qui ne font plus de sermons engagés à la Bourdaloue ou à la Mascaron, la parole des hommes politiques s’est dépolitisée.

C’est que la France, c’est la loose. Interrogez les 360 sans-papiers de Clermont-Ferrand : comme le Samu-social ne pouvait pas leur trouver de solution immédiate, 25 d’entre eux se sont permis de porter plainte contre l’Etat français ! C’est qu’ils ont flairé la bonhommie française. Alors, la France complexée s’aperçoit que sa « gentillesse » spontanée a perdu sa signification étymologique de « noblesse de cœur » et qu’elle est devenue « signe d’affaiblissement ». Sa bienveillance et sa douceur à l’endroit de celui qui souffre se retournent contre elle. Pis, cette attention à l’autre et cette commisération deviennent des armes que les associations de défense des minorités utilisent allègrement pour reprocher aux Français tous les crimes de la Terre.

Au pouvoir, Sarkozy a fait comme Chirac qu’il méprisait tant, il a laissé la situation empirer. En cela, l’invisibilité de son successeur, François Hollande, coïncide parfaitement avec ce que l’on n’a cessé d’exiger des Français. S’il faut s’excuser d’être Français, s’il faut faire fi de la grandeur de notre Histoire et ne retenir que ses vicissitudes, alors devenons transparents. À force de faire honte aux Français de leur passé, on en a fait un peuple timoré qui essaie d’oublier ce qu’il a été. Le problème, c’est que chaque Français porte en lui, consciemment ou non, la nostalgie des temps où la France faisait encore l’Histoire. De Gaulle l’avait compris en transformant la défaite française contre les Nazis en victoire de la Résistance et des Alliés. Conscient du rôle qui lui incombait de jouer, il voulait redonner aux Français la fierté d’être Français. Aussi en écrivant ses Mémoires s’agissait-il non seulement de conforter sa figure de grand homme politique mais aussi de panser le traumatisme de la nation en poursuivant le mythe de sa grandeur. Cette exigence s’est peu à peu liquéfiée. En réalité, depuis 1995, la France n’a pas connu de réels dirigeants politiques, elle a élu un triumvirat de techniciens pour la diriger. Musset n’aurait jamais cru que les fantoches de Badine accèdent à la plus haute fonction de l’Etat. Comme Dame Pluche, ils font des bonds dans la luzerne.

N’en déplaise aux commentateurs politiques, le mythe du grand homme est vivace en France non par naïveté mais par goût de l’excellence. Ils désespèrent que le paysage politique soit incapable de leur offrir un homme de valeur à la hauteur de la fonction présidentielle. On peut trouver cela risible mais les Français aiment se réfugier dans la fiction et songer à une gloire disparue. Sarkozy n’a pu les faire rêver qu’un an. Il serait grand temps que l’UMP exorcise le spectre et dépasse le piège de l’inventaire. Si les convictions personnelles et les idées novatrices primaient enfin sur les complexes et sur les dissensions, l’UMP pourrait se mettre en ordre de bataille pour les municipales. Il serait grand temps. Au loin, la déferlante bleu marine s’esquisse déjà.

Le tabac, un marché bien organisé

14
tabac cigarette electronique

tabac cigarette electronique

C’est passé relativement inaperçu, on l’a appris le 30 août : Bercy a renoncé à l’augmentation des prix du tabac initialement prévue pour ce mois d’octobre. C’est l’occasion de refaire un petit point sur le marché du tabac en France.

Primo, il faut bien comprendre que « la vente au détail des tabacs manufacturés est un monopole confié à l’administration des douanes et droits indirects qui l’exerce par l’intermédiaire des débitants de tabac et des revendeurs ». C’est-à-dire que les débitants de tabac sont, tout à fait officiellement, des « préposés de l’administration », que leurs prix de vente sont fixés par arrêté[1. Le dernier en date est l’arrêté du 11 juillet 2013 modifiant l’arrêté du 3 janvier 2013 portant homologation des prix de vente au détail des tabacs manufacturés en France, à l’exclusion des départements d’outre-mer (JORF n°0162 du 14 juillet 2013 page 11790, texte n°14).] et que leurs marges – et donc ce qui reste aux fabricants – sont fixées par l’État[2. Soit 9 % du prix de vente pour les cigares et cigarillos et 8,64 % pour les autres produits (dont les cigarettes).].

Deuxio, il faut aussi savoir que sur le prix fixé pas ses bons soins, l’État se réserve la part du lion : par exemple, au 1er janvier 2013, le moindre paquet de cigarette vendu 6,2 euros chez votre buraliste engendrait 3,97 euros de droits de consommation (i.e. droits d’accise) et 1,01 euros de TVA ; soit une charge fiscale totale de 4,98 euros, 80,32% du prix de vente ou 408,2% du prix hors taxes. Naturellement, la vente de tabac est donc une activité hautement rémunératrice pour l’État : en 2012, rien qu’avec les droits d’accise, les douanes ont encaissé un peu plus de 11 milliards d’euros, d’après les chiffres de la Commission européenne.

Tertio, nonobstant ce qui précède, l’État entend protéger les fumeurs contre eux-mêmes en augmentant régulièrement les prix ; depuis 2009, il a même accéléré le rythme : rien que sur l’année écoulée, le prix du paquet de cigarette a augmenté de 60 centimes (40 centimes en octobre 2012 et 20c en juillet 2013) ; soit plus de 10% de hausse. Évidemment, malgré le caractère addictif de ces produits, il arrive un moment où la consommation baisse effectivement : selon Bercy, rien qu’entre le premier semestre 2012 et le premier semestre 2013, les ventes de cigarettes se seraient contractées de 8%.

Quelques petites réflexions s’imposent :

Manifestement, l’effet de Laffer est une réalité tout à fait concrète : là où les étatistes dénoncent régulièrement un mythe ultralibéral, on constate bien que la hausse des taxes prélevés sur le tabac se traduit par une baisse des volumes de vente ; c’est-à-dire que, pour citer Jean-Baptiste Say[3. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).], « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte ». De toute évidence, c’est ce que reconnaît implicitement Bercy en renonçant à la hausse des prix prévue en octobre : la hausse du taux ne compense plus la réduction de l’assiette et l’État a besoin d’argent.

On m’opposera, sans doute, qu’il a fallu taxer le prix hors taxe à plus de 400% pour que ça se produise : c’est vrai mais ne perdez pas de vue que la cigarette est un produit addictif et donc, un produit à faible élasticité-prix. C’est d’ailleurs une constante : les meilleurs impôts – les plus rentables – sont les impôts à la consommation sur des produits à faible élasticité-prix. Il existe en Russie une très ancienne tradition fiscale qui consiste à taxer la vodka et même à en confier le monopole aux pouvoirs publics : d’Ivan le Terrible à Staline, la « petite eau » préférée des russes a représenté jusqu’au tiers des ressources financières de l’État.

Par ailleurs, lorsque l’on dit que les ventes de cigarette baissent, il faut préciser que ce sont des ventes légales qu’il est question. On ne dispose, bien sûr, d’aucun chiffre fiable en la matière – on entend souvent dire qu’une cigarette sur cinq serait aujourd’hui achetée via une filière illégale – mais il est plus que probable que la baisse du produit de l’impôt ne soit pas tellement due à un recul de la consommation mais plutôt à un développement du marché noir. Quoi qu’il en soit, le phénomène est jugé suffisamment significatif par notre dealer légal pour qu’il compense les pertes de revenus des débitants frontaliers[4. Je n’invente rien, jugez vous-mêmes.] et la justice semble désormais faire preuve d’une inhabituelle sévérité avec les trafiquants.

Enfin et d’une manière plus générale, il faut bien comprendre que pour les fabricants de cigarettes, cette situation est extrêmement confortable. D’une part, avec des prix fixés par l’État, ils ne se font pas de concurrence (votre débitant n’a absolument aucun pouvoir) mais en plus, ils savent pertinemment que leurs intérêts et ceux des pouvoirs publics sont parfaitement alignés : l’objectif commun étant de maximiser les ventes en valeur. La situation est donc éminemment malsaine : qui servent nos forces de police lorsqu’elles luttent contre le trafic ? Qui a intérêt à gêner la vente de cigarettes électroniques ?

*Photo : Ianier67.

Brésil, une révolution si discrète

7

Propos recueillis à Rio de Janeiro par David di Nota, septembre 2013

Comment évolue l‘insurrection populaire brésilienne qui a capté, un court instant, l’attention des médias internationaux ?

Les manifestations continuent d’être aussi quotidiennes, mais elles sont confrontées à deux obstacles. La première est l’indifférence de ces médias internationaux, la seconde est la gêne que ces manifestations provoquent au sein des organes officiels de la presse nationale, le groupe « Globo » en tête.

C’est-à-dire ?

Les manifestants ont décidé de prendre en main les reportages sur les manifestations en les filmant et en les diffusant en temps réel sur internet. C’est ce que nous appelons les « Media Ninja ». Le point intéressant est que la Télévision Globo est obligée, du coup, de rendre compte de certains faits dont elle se passerait très bien. Il ne s’agit pas simplement de montrer comment les manifestations sont quadrillées dans les faits, il ne s’agit pas simplement de témoigner de la tournure policière de ce quadrillage, mais de montrer la partialité grotesque des reportages officiels censés rendre compte des évènements.

Il s’agit moins de se battre en faveur de la liberté de la presse que de se battre contre la cartelisation des médias ?

Oui. Elle bat des records à Rio, où nous ne disposons que d’un seul journal national. Mais ce nouveau phénomène doit être replacé dans un contexte plus large. Bien que les manifestants n’obéissent à aucun leader, toutes les revendications convergent vers un point clé, le renouvellement en profondeur de la représentation politique au Brésil.

L’augmentation de 20 centimes du ticket d’autobus est devenue, aux yeux de la presse internationale, le symbole de l’insurrection populaire. Pas la disparition, le 14 juillet dernier, d’un maçon nommé Amarildo. Les manifestants attachent pourtant une très grande importance à son sort. Qui était Amarildo de Souza ? 

Amarildo vivait dans la plus grande favela d’Amérique du Sud, Rocinha. Après son arrestation, personne ne l’a plus revu. Ce destin n’a rien d’inhabituel chez nous. Ce qui l’est moins, c’est le refus catégorique de passer l’éponge. Mais ce fait isolé mérite d’être replacé, là encore, dans son contexte. Pour la première fois peut-être, la classe moyenne se trouve l’objet de la répression policière, parce que c’est elle qui défile dans la rue. Cette situation crée un effet de solidarité inédite avec les habitants des favelas, qui permet de déconstruire le vieux paradigme de la répression qui opposait, traditionnellement, les pauvres, cette classe dangereuse et répugnante, aux bourgeois, cette classe pacificique et respectable. Voilà, me semble-t-il la grande nouveauté.

Cette situation crée-t-elle une chance accrue de changement ? 

Il est incontestable que les manifestants ont déjà obtenu des résultats. Des hommes politiques importants sont sur la sellette, à commencer par Sergio Cabral, l’actuel gouverneur de l’Etat de Rio. Des pratiques de complaisance, ou de détournements de fonds, sont désormais interdites – comme cette pratique qui permettait à des députés de se déplacer en famille dans des avions affrétés sur les deniers publics. Il est certain que des espoirs seront trompés, déçus ou détournés. Mais il est non moins certain que la corruption d’Etat est soumise à un contrôle beaucoup plus élevé. Et ce point est la clé, chez nous, de tout changement possible.

*Photo: Media Ninja.

Panthéon : pour Zinedine Zidane votez 1, pour Mimie Mathy votez 2

60

Le Panthéon est une grande maison traversée par les courants d’air, dans laquelle la Nation reconnaissante stocke des dépouilles de grands hommes qui n’ont rien demandé. Colossal temple laïque où la République entretient son culte funèbre, on peut y croiser des écrivains (André Malraux, Alexandre Dumas, Emile Zola, Victor Hugo), des hommes politiques de progrès (Jaurès, Gambetta), des martyrs (Jean Moulin), des couples infernaux (Pierre et Marie Curie) et même un ancien gouverneur du Tchad, Félix Eboué, à qui nous devons une station de métro.

Faire entrer un cher disparu au Panthéon n’est pas une chose facile. Nicolas Sarkozy l’a appris à ses dépends en suggérant de panthéoniser Albert Camus, pour son apport à la littérature française mais surtout pour sa sagesse politique et son « destin » de petit algérois devenu Prix Nobel. La famille dut rappeler que l’auteur de La Peste passait déjà la morte saison du côté de Lourmarin, dans le Vaucluse, et qu’il n’avait aucune envie de revenir s’installer à Paris dans un caveau glacé où l’on a vite fait de s’enrhumer. Tout le monde voudrait faire entrer son héros au Panthéon. On a appris, la semaine dernière, qu’une association féministe militait pour que la femme de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, entre dans le temple des grands mâles. Ce qui va d’ailleurs dans le sens de François Hollande, qui a fait savoir son désir de faire pénétrer une femme supplémentaire au Panthéon. Affaire à suivre…

Mais à l’époque du participatif, il convenait d’interroger la population sur l’identité des prochaines dépouilles qui feront l’objet du culte républicain. Ainsi, une consultation électronique a été lancée sur un site dédié. Philippe Bélaval, Président du Centre des monuments nationaux explique : « Vous allez pouvoir donner votre avis sur les qualités que doivent posséder les personnalités qui mériteraient, à l’avenir, d’être honorées au Panthéon. ». Ainsi, le site officiel propose un formulaire avec les qualités nécessaires pour être un grand homme, à l’heure moderne… « l’engagement humanitaire » évidemment, « l’engagement pour la paix » naturellement, « l’exploit sportif » cela va de soi, « la défense de l’environnement » immanquablement, « l’engagement pour la fraternité » inévitablement… S’en suit un formulaire permettant de proposer des noms. J’ai suggéré personnellement Yannick Noah et Mimie Mathy, afin que les « français préférés » du JDD ne soient pas les laissés pour compte du nouveau Panthéon. Ne perdons pas espoir… il est tout à fait possible, grâce à la dictature participative, de voir entrer au Panthéon des animateurs de télévision, des footballeurs, des femmes de footballeur, des participants à des jeux de téléréalité, des humoristes engagés, des responsables associatifs, des professionnels du monde de « la nuit », des DJ, des clowns, des ventriloques, des cracheurs de feu et aussi Jack Lang. Oui Jack Lang. Cela finira de dissuader les gens sérieux de venir y passer l’éternité…

Syrie : Prenons Poutine au mot !

94
poutine syrie onu

poutine syrie onu

En proclamant que l’ONU est la seule instance légitime habilitée à trancher le conflit syrien, Poutine semble avoir marqué diaboliquement un point, puisque si l’ONU est effectivement l’instance qui détient le monopole de la légalité à l’échelle mondiale, il peut la rendre impuissante par son droit de veto.

À plus long terme, pourtant, il s’est tiré une balle dans le pied, en abandonnant de facto le sacro-saint principe de la souveraineté des États dans leurs affaires intérieures, ce principe que Goebbels avait proclamé devant la SDN en 1933 : « Charbonnier est maître chez soi ».

Poutine vient en effet d’admettre que les États ne sont pas souverains vis-à-vis de leurs peuples, puisque la solution politique en Syrie appartient à une instance internationale. Au risque de paraître le flatter à l’excès, il semble ainsi rejoindre la vision d’un droit mondial que Kant a exposée en 1784 dans son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Cette prédiction paraissait follement utopique en son temps. Elle a pourtant commencé à se réaliser à travers la SDN, puis l’ONU.

Pourquoi alors cette ONU, qui protège tant bien que mal les États les uns des autres, est-elle impuissante à protéger les peuples victimes de leurs États, ou les communautés déchirées par des guerres intestines ? La raison en est simple : l’ONU est avant tout une association d’États souverains voulant coexister pacifiquement, et c’est pour protéger leur souveraineté que ce pouvoir politique ne s’est pas doté d’un pouvoir juridique supranational distinct de l’Assemblée générale et non soumis au droit de veto.

Chacun sait pourtant qu’à l’échelle de chaque État, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est la condition sine qua non de la légitimité du Droit, et donc aussi de l’usage de la force dont il dispose. Il nous reste juste à comprendre que cette condition impérative de l’État de droit s’impose aussi bien à l’échelle de l’ONU qu’à celle de chaque Etat.

Si cette instance judiciaire supranationale existait aujourd’hui :

– un État ne pourrait plus martyriser impunément son peuple, comme c’est le cas en Corée du Nord depuis des dizaines d’années.

– Il ne pourrait plus cacher ou détruire les preuves de ses crimes, comme c’est le cas en Syrie.

– Et la solution politique qui serait alors imposée par le Droit ferait obligatoirement respecter les droits de tous, contrairement à ce qui se passe en Irak.

Cette perspective d’un Droit supranational sera combattue par les réalistes et par les souverainistes.

Les réalistes diront que  si on attend que tous les États se rallient à une juridiction placée au-dessus d’eux qui se mêlerait de leurs conflits intérieurs, on attendra éternellement. Il est exact qu’il y aura sans doute des États pour refuser un tel Droit, et pour se conduire en hors-la-loi. Il faudra alors les traiter comme tels.

Reste à examiner les objections des souverainistes.

La première, c’est le risque que ce Droit soi-disant supranational et neutre soit celui des États les plus forts. C’est le contraire qui est vrai. Si une telle juridiction avait existé en 1945, les procès de Nuremberg auraient eu lieu, mais ils n’auraient pas été conduits par les vainqueurs.

La seconde objection, un peu différente, c’est que les différentes cultures ont des valeurs de justice qui leur sont  propres, qui sont donc relatives, si bien qu’il n’existe pas de normes universelles au nom desquelles un tribunal supranational pourrait trancher.

Certes, certes. Mais si on renonce à inventer les formes d’un Droit supranational adapté à ces différences, les victimes de la violence seront éternellement condamnées soit à la subir, soit à faire appel à des protecteurs étrangers, infiniment plus redoutables que les sept samouraïs ou les sept mercenaires.

Pour ne pas avoir à choisir entre la peste et le choléra, et entre l’impuissance et l’illégalité, il faudra un jour prendre Poutine au mot, retourner sa ruse contre lui, et aller au bout du principe qu’il a énoncé, en dotant l’ONU d’un pouvoir juridique autonome.

 

*Photo : kremlin.ru