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Valls, l’ennemi de l’Intérieur

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manuel valls ps

Je viens de comprendre : Manuel Valls est bipolaire. Il a ses jours maniaques et ses jours dépressifs. On repère facilement les premiers au fait que le ministre de l’Intérieur proclame son amitié pour Christiane Taubira, jurant qu’il marche avec elle « main dans la main », sans se « prendre les pieds dans de faux dilemmes ». Quand il entre en phase dépressive, les « faux dilemmes » ont tendance à se muer en règlements de comptes façon puzzle sur le mode : Je commence à en avoir marre que mes flics risquent leur peau pour coffrer des voyous que tes juges gauchos vont relâcher, alors, l’un de nous deux est de trop au gouvernement et j’ai bien l’intention de le dire au patron.

Les bons jours, il voit la France et la vie en rose : il est de gauche. Il jure à qui veut l’entendre (et à La Rochelle, ils en voulaient, du Valls-qui-rit, ses copains socialistes) que l’immigration est une chance pour la France et que l’islam est compatible avec la République. Plein de générosité, il promet de doubler les naturalisations et menace des foudres de la loi les maires qui manqueraient à leurs obligations en matière d’accueil des gens du voyage et des Roms (à la fureur de quelques maires PS).

Les mauvais jours, ce n’est pas le même homme. À l’entendre, les choses iront forcément de mal en pis. Il découvre que les Roms occupant des campements « ne souhaitent pas s’intégrer », évoque des « problèmes de cohabitation » (où va-t-il chercher ça ?) et juge que les « villages d’insertion » imaginés pour eux sont une foutaise (pour être exacte, il parle de leur « intérêt limité »). Ça ne s’arrête pas là : invité à plancher sur la « France de 2025 », il prône la réduction des flux migratoires, en commençant par le regroupement familial, et prétend que « l’islamophobie » est un « cheval de Troie des salafistes visant à déstabiliser le pacte républicain ». Au point qu’on se demande s’il ne cauchemarde pas, lui aussi, une France islamisée. Ces jours-là, c’est simple, on dirait vraiment un type de droite.

Ces sautes d’humeurs n’ont pas échappé à mes sagaces confrères, qui les analysent en général sous l’enseigne du « double discours », classique politique permettant de ratisser large – une cuillère pour les bobos, une cuillère pour les prolos. En revanche, on n’a peut-être pas assez réfléchi à la signification de ces variations et à ce qu’elles révèlent, non pas tant de Valls lui-même, que de la gauche et du Parti socialiste. Après tout, personne ne compte sur Valls pour séduire l’électorat des beaux quartiers. Pourquoi, alors, doit-il avancer masqué et dire qu’il n’a jamais dit ce qu’il a dit ? Tout simplement parce que, s’il veut rester dans la famille, le ministre doit se faire pardonner son « positionnement républicain » – que beaucoup qualifient aimablement de « posture » comme s’il était inconcevable, à leurs yeux, que l’on puisse être « de gauche » et « républicain » ( « de gauche » et « islamiste », ça colle ?). Qu’il faille s’excuser d’être républicain devrait tout de même faire  méditer ceux de ses camarades qui n’ont pas complètement oublié ce qu’était la gauche avant de régler par le haut, si on peut dire, en accompagnant sa disparition, l’épineuse question de la nation.

On ne peut même pas accuser les socialistes d’électoralisme de bas étage, au contraire – au fait, c’est quoi le contraire de l’électoralisme ? Ils savent bien que Valls, arrivé en cinquième position à la primaire avec 5,6 % des voix, est le plus populaire d’entre eux. Ils savent aussi que ce ne sont pas les dévotions et génuflexions auxquelles il se livre devant eux qui lui valent la confiance d’une majorité de Français – qui, décidément, ne comprennent toujours pas ce qui est bon pour eux –, mais la liberté qu’il prend parfois d’appeler un chat un chat.

En résumé, si le ministre de l’Intérieur n’est guère aimé de son parti, c’est en quelque sorte parce qu’il est aimé des Français. Ça, c’est louche. Non, à la réflexion, Valls n’est pas bipolaire. S’il a l’air bizarre, c’est que c’est un mec normal perdu dans une gauche schizophrène.

 *Photo : PS/Mathieu Delmestre.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°5 (nouvelle série). Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.

ewald guedj villiers

Daft Punk : Robots avant tout

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daft punk robots

Avant, lorsqu’il était confiné aux chaînes de montage de Sochaux et de Billancourt, le robot n’avait ni le droit de vote, ni droit aux congés payés. Il appartenait à cette communauté marginale qui participait à l’effort national dans l’ombre, inspirant un mélange de fascination et de crainte, et dont on se méfiait non sans raison : il représentait notamment une menace pour l’emploi. Grâce à l’industrie du disque, facteur d’intégration et d’émancipation comme l’est le foot pour d’autres, le robot et ses cousins mutants ont accédé au statut privilégié d’artistes reconnus, jusqu’à susciter l’idolâtrie des foules à l’échelle planétaire. Parmi eux : Kraftwerk, Michael Jackson, Björk et Daft Punk aujourd’hui. Les créatures science-fictionnesques conquièrent sans peine, sans résistance, les territoires culturels et nourrissent tous les fantasmes, jusqu’à tenter de nous faire croire qu’elles sont vraiment différentes de nous (alors que seul Bambi l’était, et pas seulement parce qu’il portait des pantalons trop courts). Les robots ont maintenant colonisé les espaces, les esprits, les corps, les politiques, les médias…

Alain Pacadis – dead punk – avait senti la menace venir dès 1978, quand il affirmait devant les caméras d’Apostrophes : « Nous sommes des gens modernes, nous sommes des robots, c’est-à-dire que nous n’avons plus de sentiments. » L’avenir de l’humanité se cache dans les archives de l’INA. Et comme on n’arrête pas le progrès -, les robots (tous !) pourront bientôt se marier (y compris avec des gays, naturellement).

Mais revenons à nos moutons électriques. Daft Punk creuse en 2013 son concept rétro-futuriste initié avec succès dans les années 90 aux côtés de Air. Au début, on appelait cette nouvelle invasion  la « French touch« . Maintenant, avec le raz-de-marée « Get Lucky« , n°1 dans une quinzaine de pays cet été, il est raisonnablement permis de parler de « French trust ».

Seulement, à l’image des progrès de la médecine, les progrès de la technologie musicale ne se font pas sans dommages collatéraux pour le corps : ils provoquent ainsi l’apparition de nouvelles formes d’allergies aigues chez les mélomanes, dont celle au vocodeur, l’effet « voix de robot », allergène le plus redoutable de cet album.

Au-delà de ce détail susceptible de causer quelques désagréments passagers, l’écoute de Random Access Memories peut se révéler source de plaisir, avec un petit arrière-goût de retour vers le futur. À part l’incontournable « Get Lucky« , trois titres méritent vraiment une attention soutenue, tant les anti-Daf les plus obtus pourraient y trouver leur compte :

« Within » vous transporte à bord d’un flotteur des sens vers les îles vierges de la mer de la tranquillité, prêt à chavirer dans le refrain, « Instant Crush » donne à entendre le sémillant équilibriste Julian Casablancas à l’œuvre sur une mélodie en cascade telle qu’il les affectionne, avec la guitare jumelle de Brian May venant taper une incruste queenesque du meilleur effet, et « Touch » régalera les adeptes de la B.O. du film de De Palma Phantom of the Paradise.

En définitive, Random Access Memories effectue un survol baroque de l’histoire de la pop, du psychédélisme sixties (clin d’œil final à la vertigineuse montée de l’orchestre symphonique du « A Day in the life » des Beatles) aux new-yorkeries hallucinogènes des Strokes, en passant par des harmonies Beach Boys et le funk-disco premium de Nile Rodgers.

Pas de quoi danser le moonwalk ni la polka, mais idéal pour les salons climatisés des SPA de Provence, entre l’heure bleue et l’apéro du dernier séminaire adultérin de la saison.

Daft Punk, Random Access Memories, Columbia

*Photo : 4ELEVEN Images.

Le dernier écrivain

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philippe muray sollers

5 décembre 1985. Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. Qu’après lui il n’y ait rien. Son aventure, selon lui, ne prendra tout son sens qu’à cette condition. Ce qu’écrivent les autres, si ça ne concourt pas à la réalisation de ce projet, est nuisible. C’est un danger, ou au moins un retard, un atermoiement inutile. L’ennui est que, plus timidement, dans mon coin, avec infiniment moins de moyens (d’où ma discrétion), je pense la même chose. Son agressivité destructrice s’explique par là. Le besoin de maintenir sous sa surveillance n’importe qui, du moment qu’il sent un peu d’originalité virtuelle. La nécessité d’être en éveil tout le temps, jour et nuit. Épuisant probablement. La haine maladive. La gentillesse aussi, la générosité soudaine, comme une surprise qu’il se fait à lui-même. La nécessité, la fatalité de n’avoir plus autour de lui que des larbins obscurs ou des cons célèbres sans aucun danger. La rage folle consistant à jouer l’un contre l’autre tous les écrivains, tout le temps (Roth pour écraser Kundera, en ce moment ; Jean Rhys contre O’Connor à cause de mon penchant, ces derniers mois, pour elle). N’importe quel écrivain, vivant, mort. Tout ça doit disparaître. Vue de l’extérieur, subie péniblement, son attitude est absolument nihiliste. La nullité de ce qu’il publie maintenant dans sa revue et sa collection est également logique. Puisqu’il doit être le dernier.[access capability= »lire_inedits »]

28 mars 1994. C’est sans le moindre enthousiasme que je me rends, vers 4 heures et demie, à mon rendez-vous avec Sollers. D’abord, ça me déplaît fort d’avoir à descendre jusqu’à Sébastien-Bottin, pénible sacristie capitonnée de malaise. Et puis je sais déjà tellement comment tout va se passer que je pourrais rentrer, m’asseoir devant mon écran, tout raconter, puis aller me coucher. Mais enfin, puisque j’y suis, j’y glande. Nous voilà face à face. D’abord un pseudo-tour d’horizon. Qu’est-ce que vous devenez ? Qui vous voyez ? Qu’est-ce que vous pensez ? Qu’est-ce que vous écrivez ? Pourquoi vous êtes pas crevé ? Comment gagnez-vous votre vie ? Sur quels paramètres êtes-vous ? Quelles longueurs d’ondes ? Moi, je vais vous dire : ça fait deux ans que je lis Heidegger. Voilà. Longs grommelages incompréhensibles sur la « technique », l’« être », les manipulations génétiques, la conférence inaugurale au Collège de France du Pr. Baulieu, l’inventeur du RU486, c’est-à-dire de la contragestion. Un peu de rétrospective aussi. L’Idiot (ne voyant jamais que lui-même à sa propre porte, il dit qu’Hallier a commencé à débloquer à partir du moment où Forest s’est mis à travailler sur Tel Quel[1]). Mon 19e cité et recité cent fois par lui (il croit que ça me fait tellement plaisir ?). Kundera, bien sûr, qui l’agite énormément. C’est l’épine qu’il a dans le pied en ce moment. L’Atelier du roman l’exaspère et l’inquiète. Évidemment, il a envie de savoir ce que je sais. D’abord, comment j’ai rencontré Milan. Et surtout, est-ce que je le vois. Souvent ? Pas souvent ? Que le dialogue se soit noué avec ce rival insupportable autour de mon Empire (qui n’est pas, à son avis, mon « meilleur livre »…) lui fait mal aux seins.

Je le regarde, je l’écoute, j’ai l’impression de me réveiller. Pour m’exprimer bibliquement, il représente au fond l’« Égypte » dont je suis sorti, et depuis pas mal de temps maintenant, il est la « mer Rouge » qu’il m’a fallu fendre pour survivre. Je me désensorcelle. Je me désensollercelle.

Cette conversation n’est plus que l’ombre d’elle-même. On termine sur le goût. Je lui cite Gracian : « Le goût est la règle du juste prix des choses. » Pas de réaction notable. C’est la fin. Sur le trottoir, devant chez Gallimard, dans la belle lumière du soleil froid descendant, il élabore une phrase furtive et embrouillée d’où il ressort qu’il aimerait bien que je lui donne, si je veux, mais ça lui ferait plaisir, mais je suis libre de ne pas vouloir, enfin je ferai comme je l’entends, mais il ne serait pas contre, il serait même ravi, si je souhaitais, si je voulais bien, enfin, lui filer un « petit machin », un petit truc quoi. « Un article ? je précise en riant. Un texte ? Pour L’Infini ? » Oui. Voilà. Il l’avait sur le bout de la langue. Du coup, il redevient net, rapide, autoritaire. Il me passe commande : « Pour la mi-mai ? C’est possible ? » Non. Mais je réponds : « Peut-être ».

Conclusion pénible : ce qu’il y a eu d’extraordinaire dans cette rencontre, après tant d’années, c’est sa nullité.[/access]

Prix Goncourt, la (vraie) liste

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Comme l’année dernière, les jurés du prix Goncourt se sont oubliés en fin de repas. La liste, ronfleuse et ronflante, transmise aux journalistes ne peut, en effet, en rien refléter le goût bien connu pour la littérature de la prestigieuse institution. Voici donc l’erratum que, entre deux twittes spirituels, Bernard Pivot nous a fait passer :

François Marchand, Cycle Mortel, Ecriture

David Di Nota, Ta femme me trompe, Gallimard

François Sureau, Le chemin des morts, Gallimard

Philippe Lacoche, Les matins translucides, Ecriture

Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet-Les vies du feu follet, Pierre-Guillaume de Roux

Sacha Sperling, J’ai perdu tout ce que j’aimais, Fayard

Jean-Claude Pirotte, Brouillards, Le Cherche-midi

Marianne Vic, Les Mutilés, Les Equateurs

Jean-Yves Lacroix, Haute époque, Albin Michel

Paulina Dalmayer, Aime la guerre !, Fayard

Dominique Noguez, Une année qui commence bien, Flammarion

Arnaud Viviant, La vie critique, Belfond

Flore Vasseur, En bande organisée, Les Equateurs

Angie David, Sylvia Bataille, Léo Scheer

 

Même si cette liste sent la crise qui rôde, nous voilà rassuré. Merci Bernard !

Football : Thauvin nargue le LOSC

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florian thauvin om

Quand on a lu Racaille Football Club de Daniel Riolo, on n’est guère étonné par les mésaventures du Lille Olympique Sporting Club avec son joueur Florian Thauvin. Tout y est : comportement de gamin pourri par le fric, emprise des agents, et last but not least, complicité active ou passive des clubs en pleine crise sado-masochiste.

Mais reprenons, à l’attention de ceux qui n’auraient pas tout suivi, l’historique de cette affaire. Florian Thauvin s’est révélé l’an dernier au public au sein du Sporting Club de Bastia. Pétri de talent, il n’a pas manqué d’attirer dès le début de la saison dernière l’attention des recruteurs. À ce jeu-là, c’est le LOSC qui fut le plus rapide, proposant à Bastia la somme de 3,5 millions d’euros en janvier dernier. Cette somme est finalement assez modeste au regard des prix qui se pratiquent pour les jeunes attaquants talentueux mais elle était compensée par le prêt du joueur pour la fin de la saison 2013 du côté de Furiani. Jusque-là, rien d’anormal, et plutôt un accord qui satisfaisait toutes les parties.

C’est cet été que l’affaire s’est corsée, si on ose écrire. Voilà que le joueur, qui appartient au club lillois, et qui n’a encore pas joué le moindre match sous ses couleurs, décide soudain de jouer à Marseille. C’est qu’entre janvier et juillet, la cote de Thauvin a encore grimpé et l’agent du joueur se dit  qu’il y a sans doute moyen d’empocher une jolie commission sur un gros transfert. Mais le président du LOSC, Michel Seydoux, ne l’entend pas de cette oreille et refuse de vendre. À ce stade, les coupables sont à la fois le joueur qui s’assoit sur le contrat de quatre ans (avec un salaire de 45 000 euros par mois) qu’il a signé six mois plus tôt  et l’Olympique de Marseille qui courtise un salarié sous contrat d’un de ses homologues sans demander l’autorisation de ce dernier, alors qu’il ne supporterait certainement pas qu’on lui fasse le même tour de cochon[1. C’est bizarre à l’OM. Quand un joueur souhaite partir alors que son club ne le souhaite pas ou qu’il souhaite rester à alors que le club souhaiterait le vendre, il peut lui arriver d’être victime d’un cambriolage ou d’un car-jacking. Et son attitude change rapidement. Allez savoir pourquoi…].

L’affaire s’envenime, Thauvin faisant la grève de l’entraînement, et Seydoux l’envoyant montrer ses talents en équipe réserve. Jusqu’au 2 septembre à minuit, heure de fermeture du marché estival des transferts, les parties vont donc jouer au poker menteur. Avouons que nous avons eu un fol espoir. Que le président du club nordiste ne craque pas, qu’il s’assoie sur la somme rondelette (15 millions d’euros) proposée par l’OM. Quelle aurait été l’attitude du joueur si le 3 septembre au matin, il avait encore été joueur de l’effectif lillois ? Aurait-il continué de sécher l’entraînement ?

Certainement pas, la partie aurait été perdue pour Thauvin, lequel ne pouvait se permettre de jouer en championnat amateur pendant quatre mois, en attendant que s’ouvre le marché hivernal. Là-dessus, Seydoux aurait pu convoquer le joueur le 2 janvier et lui expliquer en substance :  « Ton attitude a été déplorable cet été. Si un club veut mettre 15 millions sur la table, je serait donc très content que tu fasses tes bagages, tes valeurs ne coïncidant pas avec celles du LOSC. À une réserve près, il n’est pas question que tu partes à l’Olympique de Marseille, puisque j’ai décidé qu’aucune négociation n’aurait lieu ici jusqu’à nouvel ordre avec ce club, qui s’est comporté aussi mal que toi. Plusieurs clubs anglais m’ont déjà contacté. C’est à toi de voir. J’ajoute que tu gagnerais à changer d’agent, puisque le tien ne t’a pas donné les meilleurs conseils cet été. »

Voilà ce qu’un grand président de club aurait pu dire à Thauvin. Malheureusement, Seydoux s’est couché. Seydoux s’est vendu. Il a certes engrangé une forte plue-value (qu’il aurait pu engranger dans quatre mois), mais il a donné raison au mauvais comportement de Thauvin, de l’OM, de l’agent du joueur. Il a donné raison à Racaille Football Club, encore vainqueur, au grand désespoir des vrais amoureux du foot.

 

 

Il était Iain fois…

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 Iain M Banks

C’est peut-être passé inaperçu en France mais le grand écrivain écossais Iain M. Banks est décédé des suites d’un cancer le 9 juin 2013 à l’âge de 59 ans. Banks fut pour moi, comme pour beaucoup d’amateurs de science-fiction, une référence en la matière. Auteur prolifique – il écrivit 29 livres en 30 ans de carrière – Banks fut considéré en 2008 comme l’un des 50 plus grands auteurs britanniques depuis 1945 par le quotidien The Times, avec cette particularité d’avoir contribué aux deux genres : la science-fiction et la littérature générale. Pour l’anecdote, il signait ses romans ordinaires du nom d’Iain Banks et il rajoutait le « M » (de son vrai nom Menzies) pour ses œuvres de SF.

Banks est surtout connu pour avoir créé « la Culture », vaste société interstellaire, hédoniste et anarchique dans laquelle des êtres humanoïdes vivent en symbiose avec les machines à bord de vaisseaux gigantesques, voire des « orbitales » (anneaux recouverts d’une atmosphère artificielle), réalisant ainsi ce vieux rêve marxiste d’une société idéale où l’argent n’existe plus et où chacun vit comme il l’entend, sans tabou, sans dieu et sans mort. Le cycle de la Culture comprend 9 romans (plus quelques nouvelles) publiés entre 1987 et 2012 et qui peuvent se lire indépendamment. Toutefois, il est préférable de suivre l’ordre chronologique de publication anglaise – contrairement à l’édition française qui place notamment le premier roman (Une forme de guerre) en troisième position. On pourrait diviser ce cycle en deux périodes : la première, qui va de 1987 à 2000 et qui est sans doute la plus riche, et la seconde, moins inspirée, qui va de 2008 à 2012. Pour la première période on retiendra d’abord Une forme de guerre (Consider Phlebas, 1987) qui commence par une citation du Coran au lieu de la traditionnelle citation biblique. Ce roman à l’intrigue relativement simple – des mercenaires cherchent à récupérer une intelligence artificielle perdue par la Culture avant que les ennemis de cette dernière ne s’en emparent – est un space opera dans la plus pure tradition du genre. L’originalité du livre vient du fait que l’on suit un héros pas tout à fait humain puisqu’il s’avère être un Métamorphe.

Avec L’homme des jeux (The Player of Games, 1988), Banks nous plonge alors au cœur du cycle de la Culture, puisqu’il s’agit d’un roman entièrement centré sur cette société intersidérale qui envoie un « joueur de jeux » contacter l’Empire d’Azad afin de déterminer si ce nouveau monde découvert peut être intégré ou non à la Culture. La particularité de cet empire est l’organisation d’un grand jeu dont le vainqueur devient empereur. Les descriptions du monde d’Azad sont magnifiques et le final sur une planète constamment détruite par une vague de feu qui en fait tout le tour se révèle digne des plus grands films de science-fiction (Les Chroniques de Riddick sorti en 2004 lui doit beaucoup). On sent que Banks a pris du plaisir à écrire cette histoire (ce fut son livre le plus facile et le plus rapide à rédiger, selon lui). Les dialogues sont très réalistes (Banks va même jusqu’à croiser deux dialogues dans une même scène où figurent quatre personnages ; du grand art). Et même si l’intrigue se montre cousue de fil blanc, le suspense est incroyable et la tournure que prend la partie finale, la stratégie employée par l’empereur, sa vision du jeu tel qu’il doit être joué est très originale, une sorte de mise en abyme des deux mondes (Azad et Culture) créés par Banks.

L’usage des armes (Use of Weapons, 1990) explore un peu plus ce que Banks appelle les Circonstances Spéciales, c’est-à-dire le bras armé de la section Contact, auquel la Culture – malgré son idéal pacifique – fait appel dans le cas où un monde contacté se révèlerait hostile. À travers ce roman atypique au niveau de la forme – il a en effet la particularité de pouvoir être lu dans deux sens différents, et c’est là probablement le seul intérêt du livre (ce qui fait penser un peu à Memento de Nolan sorti en 2000) – on suit l’itinéraire d’un certain Zakalwe, mercenaire à la solde de la Culture qui détient un secret que personne ne pourrait deviner… Moins réussi que les deux précédents – on lui reprochera notamment l’absence d’une véritable intrigue – on pourrait se demander, une fois arrivé à la fin, pourquoi ce livre figure dans la catégorie science-fiction. C’est un peu comme un film avec des effets spéciaux qui ne servent à rien.

Si vous avez l’occasion, lisez plutôt L’état de l’art (The State of the Art, 1991) [la nouvelle traduction s’intitule L’essence de l’art] longue nouvelle dans laquelle on retrouve Sma – personnage féminin précédemment rencontré dans L’usage des armes – et dont la fin est assez surprenante pour un écrivain athée convaincu… Avec Excession (néologisme de l’auteur) (Excession, 1996) Banks donne une ébauche, une sorte d’avant-première, de ce que sera le second cycle de la Culture (2008-2012), c’est-à-dire des romans sans âme ni intrigue au bout desquels on réalise que l’on a perdu son argent et de précieuses heures de sa vie. Il est tout simplement à éviter ! Inversions (Inversions, 1998) marque un tournant dans la série puisque à première vue il s’agit d’un livre de « fantasy » (le seul de Banks) mais à y regarder de plus près les choses ne sont pas aussi simples… Bien que ce ne soit pas officiellement un roman du fameux cycle le lecteur averti saura reconnaître que les deux mystérieux protagonistes sont en fait des agents de la Culture. D’autres détails comme un journal intime rédigé dans une langue inconnue (en fait en Marain, la langue intersidérale de la Culture) ou encore des termes utilisés dans l’épilogue comme « circonstances spéciales » (sans majuscules cette fois) devraient convaincre tout connaisseur de l’œuvre de Banks. Ce roman est un vrai régal et reste, à ce jour, mon préféré. Pour terminer, Banks nous invite à une sorte de suite au premier roman avec Le sens du vent (Look to Windward, 2000) qu’il dédie aux vétérans de la Guerre du Golfe. Entre un compositeur extra-terrestre qui doit commémorer un événement tragique de la guerre Idirans-Culture et un assassin qui communique avec une autre conscience implantée dans sa tête (on pense nécessairement à Un Crime dans la tête, que ce soit avec Frank Sinatra ou Denzel Washington), on aurait pu se dire que l’idée était prometteuse. Hélas Banks perd son temps dans des intrigues secondaires sans rapport avec le fil conducteur et on se demande si l’inspiration ne commencerait pas à lui manquer… On remarquera par ailleurs qu’il n’écrivit plus de roman de SF pendant quelques années, considérant lui-même qu’il était à bout d’idées. Voilà, Banks s’en est allé. Il a rejoint quelques grands écrivains du genre comme Asimov, Bradbury ou Clarke.

Son œuvre peut aujourd’hui être comparée avec celle des plus grands. Fondation, Dune et Hypérion n’ont rien à envier à L’homme des jeux ou Inversions. On pourrait même dire que l’écriture de Banks, son style incomparable, ses personnages plus vrais que nature, dépassent largement ceux des œuvres précédemment citées en comparaison. (Asimov n’avait que 19 ans lorsqu’il commença le cycle de Fondation et cela se ressent aujourd’hui.) On sait que Banks admirait Dan Simmons, mais pas particulièrement Philip K. Dick, ni même Tolkien Dans la vie, Banks était un humaniste. Et son œuvre le reflète parfaitement. Mais on ne sera pas forcément tous d’accord avec ses prises de position qu’elles soient politiques, éthiques, philosophiques ou religieuses. Et même si, comme moi, on est en désaccord avec l’idéologie de Banks, on peut lui reconnaître un exceptionnel talent de conteur…

*Photo : Iguana Jo.

France Culture, même combat !

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france culture radio

 

En ce beau mois de septembre, France Culture fête ses cinquante ans. Qui, au sein de cette prestigieuse rédaction, était mieux placé que moi pour rendre à cette station l’hommage qu’elle mérite ?

Tout le monde, mais c’est moi qui ai eu l’idée en premier ! Poussez-vous donc, les lièvres : la tortue s’avance.

Jeunes cons vs vieux cons

Longtemps, France Culture et moi ne fûmes pas sur la même longueur d’ondes; dans ma jeunesse, c’est bien simple, je ne fréquentais même pas cette fréquence. À mes oreilles, ce n’était qu’une poussiéreuse radio radiotante : les vieux cons parlent aux vieux cons.

Je n’écoutais alors dans le poste que les rares émissions consacrées au rock’n’roll, en fan loyal des Stones et des Who. Je ne cite même pas les Beatles, et pour cause : quoi qu’ils aient fait pour se rattraper par la suite, ils s’étaient exclus eux-mêmes de la rebel attitude dès 1965, en acceptant d’êtres décorés par la Reine de l’Ordre de l’Empire britannique… Deux ans plus tard, Mick et Keith allaient en taule pour détention et usage de stupéfiants. Une autre classe !

France Culture et moi 

Jusqu’au terme de mes études supérieures, en 1978, pas question de gâcher mes loisirs avec des programmes qui, dans le genre casse-burnes, faisaient double emploi avec les cours et les polycopiés. Et par la suite, je fus trop heureux de me rallier au jugement de mon père…

Dans notre adolescence, c’est peu de dire qu’il nous avait contrariés, mon frère aîné et moi, avec sa manie de déchirer nos polars « abêtissants » et de casser nos disques « de sauvages ».

Quelle revanche de voir qu’il n’était guère plus tendre avec France Cu qu’avec Pete Townshend ou James Hadley Chase ! Lui à qui rien de culturel n’était étranger boycottait cette station, qu’il estimait indigne de son beau nom. En fait de « culture », il voyait plutôt là une entreprise de déconstruction de ses chères humanités, menée par un quarteron d’esprits faux et de têtes mal faites.

Pour ce gaulliste impénitent mais critique, qui avait quand même souffert dix ans sous Malraux, France Culture et le camp du Progrès en général souffraient d’un problème de constitution. Chez eux, le cœur et le cerveau, ces deux organes vitaux, semblaient avoir été intervertis. Tel était aussi, découvris-je quelques années plus tard, le diagnostic de mon Pr Chesterton à moi : il s’agit d’avoir « des idées justes et des sentiments généreux » ; pas l’inverse. Surtout pas asséné avec autant de morgue  ̶  sans même parler de la mauvaise foi !

En attendant, je me contentai de savourer la bonne nouvelle : ce qui me semblait d’emblée rébarbatif pouvait aussi être vain.

Et puis, progressivement, l’étau idéologique s’est desserré, au fur et à mesure que les gardiens de la doxa étaient bousculés dans leurs certitudes par une série d’événements spectaculaires, de la chute du Mur à celle des Twin Towers en passant par la révolution numérique – la seule qu’aura vécue, en fin de compte, la « génération 68 ».[access capability= »lire_inedits »]

Aujourd’hui, l’« hypothèse communiste » ne survit plus que dans le cerveau d’Alain Badiou, surtout doué pour la fiction. Rayon idéologies, les deux étendards verts, écologisme et islamisme, semblent avoir pris sa place. Mais dans le monde réel, c’est le capitalisme financier mondialisé qui, comme son nom l’indique, règne partout en maître  ̶  hormis la notable exception culturelle de la Corée du Nord.

Triste tableau en vérité ; mais d’un autre côté, si ça a pu contribuer à rendre France Cu moins chiant…

Moi à France Culture

Les relations sont devenues si bonnes, entre la station et moi, qu’après un pesant silence (radio) au XXe siècle, j’y ai été invité pas moins de deux fois au cours des cinq dernières années en ma qualité de « spécialiste ». (Il faut dire aussi que, les deux fois, je connaissais personnellement mon hôte.)

La première fois, c’était dans l’émission « Du grain à moudre », du temps que Brice Couturier l’animait. Avec Brice, nous sommes amis et adversaires depuis trente ans :  jamais d’accord sur rien, jamais brouillés pour autant. Ça serait con que ça arrive maintenant, alors qu’on peut voir sa signature dans Causeur

Bref, le sujet ce soir-là, c’était « La mode est-elle démodée ? », ou genre. Parmi les invités figurait une certaine Belinda Cannone, dont je n’ai pas bien saisi le métier ; sociologue donc, sans doute ; auteur en tout cas d’un bouquin au titre intrigant, La Bêtise s’améliore.

À force de m’accrocher à ce titre, il m’a fallu du temps pour saisir le propos, pertinent d’ailleurs : l’« intelligence bête » dont parle Camus produit naturellement une pensée uniformisée. Par paresse et par conformisme, nos élites, au lieu de se prendre la tête à penser, se contentent d’ânonner des préjugés et autres lieux communs qu’elles refilent comme vérités au bon peuple. Bien vu – même si par ailleurs je ne vois toujours pas bien le rapport avec le titre, ni d’amélioration notable dans cette bêtise-là. Mais on n’est pas au bac non plus ; alors pourquoi critiquer un hors-sujet de qualité ? Surtout quand on prétend soi-même faire diariste.

C’est pas moi, c’est Alain Schifres !

Il y avait aussi dans le studio à « Grain » l’omni-aimable et distancié Alain Schifres. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, comme d’habitude ; mais ce soir-là, après la fin de l’émission, il m’a dit un truc qui m’a fait tout drôle : « Tu t’es fait un personnage à la Chesterton, ça te va plutôt bien ! » (Note à Élisabeth : c’est pas moi qui en ai parlé, c’est Schifres !)

Merci du compliment, Alain, mais ce n’était pas un personnage ! Si ça se trouve, c’est comme pour les Stones ou les Who un peu plus tôt : à force de lire du Gilbert, j’ai fini par me prendre pour lui. Quoique, à la réflexion, ça m’étonnerait ; par tempérament, je ne partage guère son enthousiasme enfantin et panique. Ce chrétien-là est du bois dont on fait les croix – et assez fort pour porter la sienne allègrement. Bref, il est plus sûr de son Dieu que de lui-même, comme il convient. Quant à moi, je ne suis sûr de rien, mais encore moins de moi que de Chesterton, avec son Dieu rieur et paradoxal, tellement human friendly.

…Et aussi Finkielkraut, et Élisabeth !

 « T’as qu’à voir, y a pas de hasard ! », comme dit Frigide en cas de coïncidence. La deuxième fois que j’ai été convié à m’exprimer sur France Culture, c’était précisément sur Chesterton ! Et pas n’importe où : dans l’émission « Répliques », d’Alain Finkielkraut, où l’on ne croise ordinairement que de gros cerveaux.

Pour être tout à fait franc, j’étais là seulement à titre de remplaçant. L’invité titulaire avait dû se décommander pour raisons de santé et, sur le conseil d’Élisabeth, Alain m’avait sollicité au débotté. Je ne me suis pas fait prier, au vu de l’intitulé pour une fois sans réplique : « L’éblouissant Chesterton ».

Mille mercis donc à Élisabeth de m’avoir pistonné auprès d’Alain ; mais de grâce, qu’elle ne fasse pas semblant de découvrir aujourd’hui ma chestertonomanie qui n’en finit pas de galoper, de zutisme en nonsenses jusqu’à l’« orthodoxie ».

Pour l’occasion, j’ai même sympathisé avec l’autre vrai invité, Jacques Dewitte, un drôle de philosophe comme j’aime, attaché à sa civilisation par amour de la liberté universelle.

Pour tout dire, au micro de Finkie, on était rudement complémentaires, le sage et le fou. N’y a-t-il pas des deux dans cet inimitable cocktail de chez Gilbert, où le subtil arôme de paradoxe fait monter jusqu’à l’âme de douces vapeurs mystiques?

Embrassons-nous, France Cu !

Dans l’intervalle, entre France Culture et moi, le climat s’était peu à peu réchauffé, et pas au nouveau sens péjoratif de l’expression. Plutôt selon les règles de la « théorie du bordel ambiant » élaborée par Roland Moreno.

Bien sûr, il avait fallu compter avec l’« équation personnelle » des directeurs successifs. Le pire, haut la main, fut sans surprise Laure Adler (1999-2005), qui peine déjà à mener une interview, et même parfois à comprendre ce qu’elle dit.

Selon mon fidèle ami Wiki, l’ex-conseillère de François Mitterrand à la Culture s’était fixé comme mission, à ce poste, de « substituer à la diffusion du patrimoine culturel le décryptage de l’actualité ». Et pourquoi pas la fusion pure et simple avec France Info ? Par bonheur, ce virage dans le fossé ayant foiré, France Cu a survécu.

CARGLASS ET LE MESSI

Entre-temps, d’autres facteurs avaient accéléré mon repli sur cette station. La surdose de pub d’abord, de plus en plus invasive, répétitive, décérébrante. Vingt minutes de l’heure, c’est trop, et pourtant c’est le tarif !

Idem à la télé. Je rends grâce à Nicolas Sarkozy d’avoir supprimé la pub sur les chaînes publiques après 20 heures. Quelles qu’aient été ses motivations, ça reste à mes yeux la décision la plus décisive de son quinquennat : la revalorisation du service public et de sa mission, qui n’inclut certes pas le lavage de cerveau à coups de Carglass.

Quand les bornes sont franchies, on n’est plus très loin de l’Amérique. Essayez un peu de voir là-bas une série de qualité comme ils savent en faire, ces enculés… Impossible! Toutes les huit minutes, revoilà les clips de pub, toujours les mêmes… Et quand enfin Walter White revient, difficile de se replonger dans le bain bouillonnant de méthamphétamine! Plutôt trouver la saison en streaming avec l’aide d’un ami geek, ou attendre le coffret DVD, qui arrive quand même avant Arte.

Mais revenons à nos stations. Pas question de me réfugier sur France Inter, qui entre-temps a viré plus à gauche, c’est-à-dire plus sectaire que France Culture. Reste France Info,  heureusement moins « indignée »; mais difficile d’y tenir plus d’une heure, sous peine de tourner dingue.

Et puis il y a le sport, dont la déferlante submerge nos ondes du vendredi après-midi au lundi matin, sauf France Culture.

Or moi, vous savez, le sport… Juste une heure de vélo par jour, pour s’aérer tout en découvrant des paysages humains. Quant aux autres, ils font bien ce qu’ils veulent comme sport, quitte à s’user prématurément ; mais qu’on ne me demande pas en plus de suivre religieusement leurs exploits, comme un vulgaire « supporter ». Nous n’avons pas le même Messi !

LES NUITS HEURISTIQUES

Outre la fuite éperdue de la pub et du sport, mon repli stratégique vers France Culture s’est fait aussi, quand même, sur des bases positives.

Moi qui suis très client de radio au cœur de la nuit, après le turbin, je n’étais guère amateur de ces « Nuits magnétiques » qui, sous des avatars divers, ont quand même occupé le terrain de 1978 à 1999.

Foin du passé, clé du présent et de l’avenir ! La culture noctambule se conjuguait désormais exclusivement au futur, dans l’ « ailleurs » et l’ « autrement », le non-écrit et l’illisible… Tout ça va bien cinq minutes, mais ça durait cinq heures toutes les nuits, et pendant plus de vingt ans.

Après ce va-et-vient inlassable mais lassant dans l’espace confiné de la modernitude, ma tranche horaire préférée a heureusement renoué avec sa vocation. « Les Nuits » tout court, de Philippe Garbit, sont explicitement sous-titrées « un patrimoine radiophonique » : un fameux choix d’archives et de rediffusions qui remontent parfois à l’aube des années 1950.

ATTENTION, CULTURE FRAÎCHE !

Pour l’auditeur, un voyage aléatoire dans le temps culturel où il croisera, au gré des heures et des nuits, nombre de personnalités littéraires et artistiques incontestées, de Mauriac à Vian, de Sartre à Jean Nohain, d’Edwige Feuillère au tribunal Russell…

Il y entendra aussi, et ce n’est pas le moins intéressant, des célébrités de jadis dont l’étoile a pâli. On parle moins d’elles ces dernières décennies ; est-ce la fin de leur postérité, ou juste un « purgatoire » au sens littéraire ? Et la sanction est-elle justifiée ?

C’est là que réside tout  le charme des « Nuits » : dans cette recontextualisation (même si le mot, j’en conviens, rime mal avec « charme »).  C’est devenu pour moi un jeu : me brancher au hasard sur ces « Nuits », et deviner de quoi il s’agit. Qui parle de quoi? Quand, où, comment et avec qui ? Au fur et à mesure, les indices s’accumulent : le ton, les voix, le vocabulaire et la syntaxe, les références et même les tics de langage, sont autant de repères…Un passionnant colin-maillard culturel auquel on peut jouer seul ou avec d’autres.

On trouve de tout dans ces « Nuits » magiques, où soudain tout semble s’éclairer tandis que l’on s’enorgueillit de sa culture fraîche !

« Goobble Gobble, we accept you one of us ! » chantent déjà autour de moi les freaks bac+12 qui ne m’avaient pas attendu pour écouter France Cu la nuit…

 

LES MATINS DIFFICILES

…Au moins jusqu’à 6h30, parce qu’à cette heure-là, on bascule dans les « Matins ». Marc Voinchet, « fil rouge » de l’émission, enfile deux heures trente durant des perles de toutes sortes, du précieux au Tati Or.

Il suffit de résister stoïquement au « billet politique » de Hubert Huertas, qui n’a même pas toujours tort, puis aux chroniques de Clémentine Autain, voire de Caroline Fourest. En échange, on pourra profiter de la revue de presse internationale, qui mentionne plein de journaux que je ne lis pas dans le texte ; des interventions décalées de Jean-Louis Ezine et de Philippe Meyer ; et même parfois, selon arrivage, du débat entre les chroniqueurs et l’invité du jour, relancé par l’ami Couturier. Le vendredi, Hubert Védrine commente même pour nous l’actualité géopolitique, avec la pondération sagace qu’on lui connaît.

MIRACLE DU PODCAST !

Et puis il y a quand même quelques fameuses émissions en plein jour, notamment le week-end… Je les suis désormais grâce à la magie du podcast (du québecois « baladodiffusion »).

Je me balade tous les jours, notamment à vélo, en écoutant France Cu en conserve, quand je veux et ou je veux ! Et si un jour un flic m’arrête parce que j’ai grillé un feu, ce sera sans doute à cause de Taddeï ou de Finkielkraut…Vous croyez que je peux leur envoyer le PV ?[/access]

 *Photo : kerolic.

Leviathan : documentaire expérimental ET cinéma industriel

Un film à voir cette semaine : Leviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel. Une sorte de documentaire expérimental nous embarquant en haute mer sur un chalutier. A l’aide de plusieurs caméras arrimées au bateau, accompagnant les pêcheurs ou accueillant les innombrables poissons remontés par les filets de pêche, ce film radical donne à voir de tout près ce que contient et environne l’imposant navire.

Le Léviathan du titre, c’est le bateau lui-même, filmé comme un monstre avec sa grande machinerie et sa manière imperturbable de fendre la mer. À mi-chemin entre le Sang des bêtes de Georges Franju et The Thing de John Carpenter, la monstruosité de Leviathan tient à son expression protéiforme.

La première ambivalence concerne le point de vue du film : la multiplicité des caméras, fixées tantôt sur des machines et tantôt sur des êtres humains, créé un regard à la fois actif et passif, intentionnel et neutre. Le point de vue pragmatique des pêcheurs au travail est entrecoupé par de longs plans enregistrant simplement la vie sur et sous la surface d’une mer torturée. La seconde ambivalence est celle de la tonalité du film, voire de son insaisissable propos. Successivement, nous recevons l’œil globuleux du poisson mort et le rire goguenard du pêcheur en train d’éventrer méthodiquement la faune marine. Une caméra nous donne à voir le bac où les poissons sont vidés : le plan sur la paroi sanguinolente de cet autel profane a quelque chose d’un rictus diabolique.

Mais avant tout cela, avant d’interpréter, il faut saluer la fulgurante beauté des séquences obtenues et la sensation d’immersion procurée par une excellente prise de son. Des mouettes vues de l’eau, des étoiles de mer charriées par un mouvement impitoyable, les visions que nous donne Leviathan sont saisissantes. C’est en quelque sorte la part lumineuse de cette cérémonie industrielle à laquelle Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel ont réussi à donner une dimension mythique, au bord du religieux.

Leviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel

 

Comment j’ai déprogrammé l’obsolescence

obsolescence programmee capitalisme

C’est arrivé ce matin. Notre lave-vaisselle familial, que nous avions programmé pour tourner la nuit dernière, n’avait pas fonctionné. Mon épouse, étonnée par cette inhabituelle défaillance, a essayé de le relancer : rien à faire, le bestiau ne fonctionnait plus. Dépités, nous convînmes donc, ma dulcinée et moi-même, qu’il était temps de lui trouver un remplaçant. Cette fois ci, nous disions nous pas plus tard que ce matin, nous n’achèterons pas la première camelote venue à 300 euros : rendez-vous fût pris en début de soirée pour faire l’acquisition d’une bête de course qui, nous l’espérions, durerait vingt ans, comme celle de belle-maman.

Dans les entrailles de la bête

Mais la journée avançant, cette histoire ne sort pas de ma tête. Le lave-vaisselle en question, nous l’avions tout de même acheté il y a à peine plus de trois ans : ce n’est pas Dieu possible que ce machin, même s’il ne nous avait objectivement pas coûté grand-chose, nous lâche aussi vite. Si ça se trouve, me suis-je dit, ce n’est qu’une petite panne. Il faut préciser ici que je suis à peu près aussi compétent en électronique qu’Arnaud Montebourg l’est en stratégie industrielle. C’est dire. Alors j’ai fait comme d’habitude : quand je suis confronté à un problème que je ne sais pas résoudre par mes propres moyens, je consulte les forums spécialisés de l’internet sauvage et dérégulé.

Après quelques minutes de recherche, je tombe sur l’appel à l’aide paniqué d’une ménagère dont la machine – même marque, même modèle – présente des symptômes tout à fait similaires à la mienne. Je parcoure le fil de discussion et y découvre, d’une part, que mon problème vient certainement de l’évacuation des eaux usées, un tuyau bouché ou une pompe qui ne fonctionne plus et, d’autre part, que ces engins-là se démontent aisément ; il arrive même, lis-je avec incrédulité, qu’avec deux sous de jugeote et un peu de patience, des utilisateurs aussi peu avertis que moi parviennent à les remettre en marche. Eh quoi ? Quitte à en racheter une neuve, autant tenter le tout pour le tout !

Ainsi donc, alimentation électrique dûment débranchée et sortie d’eau soigneusement vidée au préalable, me voilà qui couche la bête sur son flanc pour en démonter le capot. Je trifouille un peu, me familiarise avec les entrailles de l’animal, débranche quelques tuyaux et finis par repérer ce qui semble être une pompe. Après quelques vaines tentatives et, avouons-le, quelques jurons, je fini par démonter l’appareil et là, à ma plus grande surprise, je constate qu’un bout de verre est parvenu, on ne sait comment, à se frayer un passage jusque-là. Celui-là, me dis-je en mon for intérieur, il a une tête de coupable idéal. J’extirpe l’intrus, remonte la bête, lance un cycle rapide et – Ô miracle – l’animal ronronne comme au premier jour !

Une légende urbaine

Si je vous raconte cette histoire, c’est parce que rétrospectivement, je me demande ce qu’aurait fait Jean-Vincent Placé s’il s’était trouvé dans la même situation. Le sénateur Placé, vous le savez sans doute, c’est ce parlementaire biocompatible qui s’est donné pour mission de venir à bout de l’obsolescence programmée, l’idée selon laquelle les industriels raccourcissent volontairement la durée de vie de leurs produits pour nous obliger à en acheter plus. Ça ne fait aucun doute dans mon esprit : Jean-Vincent Placé, pestant et fulminant, persuadé d’être victime de l’odieux complot capitaliste, aurait condamné sa machine à la casse.

C’est qu’une des grandes différences entre l’écolo-sénateur et moi, c’est que quand lui croit monter à l’assaut d’un géant envoyé par quelque méchant magicien, je sais, moi, que c’est un moulin à vent qu’il charge. Disons-le tout net : à quelques rares exceptions près – et encore, ça reste à prouver –, l’obsolescence programmée est un mythe, c’est une légende urbaine qui, parce qu’elle confirme les aprioris anticapitalistes de certains de nos contemporains, est parvenue à se frayer un chemin jusque dans l’esprit encombré du législateur.

À vrai dire, l’hypothèse n’est même pas crédible. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer ceci : pour qu’une stratégie d’obsolescence programmée fonctionne – c’est-à-dire pour qu’elle se traduise effectivement par une augmentation des ventes de l’entreprise qui s’y adonne – il faut non seulement que les consommateurs remplacent effectivement le produit périmé mais aussi et surtout, qu’ils le remplacent par un produit de la même marque. Dans le cas contraire, une stratégie d’obsolescence programmée revient purement et simplement à nourrir les ventes de vos concurrents.

Or, les constructeurs automobiles américains m’en sont témoin, les consommateurs sont loin d’être stupides : quand la qualité de vos produits se dégrade, ils changent de crèmerie et en profitent même souvent pour vous tailler un costard dans les enquêtes de satisfaction ou sur les forums d’internet. C’est-à-dire que, pour qu’une telle stratégie ne se traduise pas par un effondrement de vos ventes, il faut que vous disposiez d’un monopole ou que vous fassiez au moins partie d’un solide cartel ; choses qui, hors intervention de l’État, sont extrêmement rares. Très clairement, si j’avais du racheter un lave-vaisselle, je n’aurais certainement pas racheté un lave-vaisselle de la même marque.

Le biais du survivant

Et pourtant, la légende urbaine fait florès et je ne compte plus, autour de moi, les témoignages d’appareils qui tombent en panne juste après l’échéance de la garantie du constructeur (« comme par hasard… ») tandis qu’un vénérable lave-vaisselle d’autrefois, celui de belle-maman, continue vaillamment à remplir son office quotidien après trente ans de bons et loyaux services. C’est l’occasion pour votre serviteur d’aborder un biais cognitif bien connu des économistes, j’ai nommé : le biais du survivant.

En effet, l’antique engin de votre belle-mère est un survivant. C’est-à-dire que, pour cet appareil qui continue à fonctionner, il a existé un certain nombre de lave-vaisselles de la même génération – de la même marque, du même modèle – qui ont, depuis, terminé à la casse. Le biais du survivant consiste à croire que, parce que la machine de belle-maman fonctionne toujours, les machines de cette lointaine époque avaient toutes une durée de vie supérieure aux machines actuelles. De la même manière, même si votre lave-vaisselle a rendu l’âme après trois ans, il est tout à fait possible qu’un de ses petits frères dure vingt ou trente ans : il faudra attendre quelques décennies pour le savoir.

Entendons-nous bien : qu’un lave-vaisselle acheté ces dernières années pour moins de 300 euros soit – a priori – moins robuste que la vénérable machine pour laquelle vos beaux-parents se sont saignés à blanc il y a trente ans[1. En 1980, seuls 17% des foyers français étaient équipés d’un lave-vaisselle. ], c’est tout ce qu’il y a de plus probable. Cela n’a rien à voir avec une stratégie d’obsolescence programmée et tout à voir avec le fait que, pour vous proposer une machine bourrée d’électronique [2. Électronique qui, rappelons-le à nos amis écolos, a permis de réduire la consommation moyenne d’eau et d’électricité de nos appareils de 56 et 36% respectivement en une décennie à peine.]à un prix aussi dérisoire, le constructeur a naturellement rogné sur tout un tas de choses et notamment la qualité des matériaux utilisés. Il est, aujourd’hui encore, possible de transmettre un lave-vaisselle à ses enfants mais l’appareil en question vaut sans doute un bon millier d’euros.

Autres temps, autres mœurs

Et c’est justement cette chute vertigineuse des prix qui vient renforcer notre biais du survivant. La ménagère des années 1980 qui avait la chance de posséder un lave-vaisselle en prenait le plus grand soin : lorsqu’on lui suggérait de nettoyer le filtre une fois par semaine, elle le faisait et si son appareil tombait en panne, elle appelait un réparateur. Or voilà : à une époque où l’on trouve des lave-vaisselles pour un quart de Smic net mensuel, il va de soi que cette discipline tend à se relâcher et que le métier de réparateur d’appareil électroménager a presque complètement disparu[3. À côté de chez moi, comptez 55 euros plus 25 euros de main d’œuvre par demi-heure ; soit, au bas mot, la moitié du prix d’un appareil neuf. Si ça vous semble cher, demandez-vous ce qu’il reste à l’entrepreneur une fois ses charges et impôts payés.]. Le problème, somme toute, c’est que nous vivons dans un monde où remplacer ce genre d’appareils ne coûte pas grand-chose.

On peut le regretter, bien sûr, mais c’est aussi ce qui explique la longévité de la machine de belle-maman. Là où mon épouse et moi-même étions à deux doigts d’en racheter une neuve, beau-papa n’aurait pas hésité une seconde : il aurait immédiatement démonté l’engin pour le réparer lui-même et ce n’est qu’en désespoir de cause qu’il aurait fait appel aux services d’un réparateur professionnel. L’obsolescence programmée de Jean-Vincent Placé c’est souvent ça : un bête morceau de verre coincé dans une pompe, un fil débranché, un joint usé… Bref, tout un tas de petites pannes dues à l’usure du temps ou à une utilisation un brin désinvolte que nous ne prenons plus la peine de réparer.

Finalement, vouloir combattre l’obsolescence programmée par voie législative, c’est contraindre les industriels à monter en gamme et donc en prix de vente. C’est aussi simple que ça. Jean-Vincent Placé peut sans doute s’offrir un lave-vaisselle capable de tenir 2 500 ou même jusqu’à 5 000 cycles[4. Je vous laisse deviner la marque.] mais je crains que pour nombre d’entre nous, une éventuelle action du législateur se traduise par le retour en grâce du liquide-vaisselle et des gants en latex rose.

*Photo :  basheem.

Syrie : les Verts en kaki

verts syrie armee

Il y a ceux qui ont un peu de mémoire et pour lesquels 2003 et l’intervention américaine en Irak, ce n’est pas si loin. Il y a ceux qui ont encore un peu plus de mémoire et qui, s’intéressant au XIXe siècle, se disent que la « diplomatie de la canonnière » est peut-être une méthode qui date un peu. Les grandes puissances avaient pris l’habitude de bombarder les villes côtières des pays qui ne payaient pas leurs dettes. Faire de même pour une dette certes morale cette fois-ci, loin de faire avancer les choses, risque de compliquer encore un peu plus le bazar existant.

Il y a ceux qui s’ils avaient été au pouvoir auraient été pour le bombardement, mais qui, pour la galerie, se sentent obligés d’être contre. Ceux à qui il reste quelque lambeau de gaullisme et qui ne peuvent se résoudre à approuver. Ceux qui sont au pouvoir, et auraient, de toute façon, soutenu les Américains comme d’habitude, mais le font cette fois-ci, avec la véhémence un peu ridicule du faux dur. Il y a les juristes, qui disent que lorsque l’on veut « punir » une faute, il y a des règles à respecter. Établir irréfutablement cette faute, suivre une procédure et faire prendre la décision par l’instance légitime à le faire.

Il y a les communistes, qui sont bien embêtés. Les municipales s’approchent, et si l’on veut garder quelques gamelles, il faut se montrer accommodant. Alors, avec emphase, on parle de guerre, on ressort les vieux mots d’ordre et même, en première page, la phrase de Prévert : « Quelle connerie la guerre ! » Tellement déphasé que personne n’écoute. C’est le but. Il y a aussi Mélenchon inaudible, tout occupé à sa grande opération tactique de rentrée, le débauchage d’Eva Joly. Et puis il y a les Verts. Ah les verts! Avec eux on n’est jamais déçu, jamais ! On passera sur la prestation assez terrifiante de Barbara Pompili à « Mots croisés » étalant avec une candeur désarmante sa totale ignorance du sujet. On ne s’étalera pas non plus sur les âneries habituelles de Noël Mamère. Non, soyons sérieux, et référons-nous au communiqué officiel du mouvement.

Après la saillie de Xavier Cantat sur le « défilé de bottes », après les différentes suggestions d’Eva Joly qui veut remplacer les défilés militaires par de la « street dance » ou Mme Blandin  qui veut updater les paroles de notre trop sanguinaire Marseillaise, on pensait logiquement y retrouver l’expression du vieux fond antimilitariste auquel ils disent se rattacher. Pensez donc ! La lecture de leur communiqué officiel sur le site du mouvement vaut son pesant de cacahuètes équitables. Disséquons-le un brin.

On y parle bien sûr de « l’utilisation avérée d’armes chimiques contre sa propre population civile par la dictature syrienne ». Dès le 28 août, avant même l’intervention des experts de l’ONU, les Verts savent ! Trop forts !

« C’est pourquoi pour EELV, une intervention, y compris militaire, nonobstant l’utilisation par la Russie et la Chine de leur droit de véto au Conseil de sécurité de l’ONU, est à ce stade inéluctable. » Y compris militaire, cela veut dire qu’un bombardement (il n’est pas question d’autre chose, justement) cela peut ne pas être militaire ? Et dans ce cas-là, c’est quoi. On balance des OGM sur Damas ?

Toujours selon le communiqué officiel d’EELV, les frappes aériennes ciblées doivent «avoir pour seule vocation de protéger les populations civiles, notamment dans les zones libérées et sous contrôle de l’Armée Syrienne Libre ». Les Verts savent bien que les frappes « chirurgicales », c’est bidon. Il y aura de la casse dans les populations civiles. Mais EELV fait le tri entre les innocents.

On continue, si vous le voulez bien : « La situation en Syrie démontre également l’impérieuse nécessité et l’urgence de réformer le fonctionnement du conseil de sécurité de l’ONU et l’exercice du droit de veto, celui-ci étant désormais totalement inadapté à la géopolitique du monde actuel. » En  développement durable, ils sont très forts les écolos, mais en géopolitique aussi, drôlement. Et puis on ne va quand même pas s’embêter à discuter de la marche du monde avec des moujiks et un milliard et demi de Chinois ! Même s’ils disposent de l’arme nucléaire. Il faut régler ça entre gens civilisés. C’est l’Amérique qui décide, avec la France, au garde-à-vous.

S’agit-il des vraies convictions de nos Verts, ou d’une position de circonstance ? Au mois de mars prochain, avec les municipales, il y aura distribution de soupe. Ayant été spécialement bien servis aux précédentes, y auraient-ils pris goût, même si, pour le coup, c’est pas de la soupe, c’est du rata ?

*Photo : Oscar in the middle.

Valls, l’ennemi de l’Intérieur

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manuel valls ps

manuel valls ps

Je viens de comprendre : Manuel Valls est bipolaire. Il a ses jours maniaques et ses jours dépressifs. On repère facilement les premiers au fait que le ministre de l’Intérieur proclame son amitié pour Christiane Taubira, jurant qu’il marche avec elle « main dans la main », sans se « prendre les pieds dans de faux dilemmes ». Quand il entre en phase dépressive, les « faux dilemmes » ont tendance à se muer en règlements de comptes façon puzzle sur le mode : Je commence à en avoir marre que mes flics risquent leur peau pour coffrer des voyous que tes juges gauchos vont relâcher, alors, l’un de nous deux est de trop au gouvernement et j’ai bien l’intention de le dire au patron.

Les bons jours, il voit la France et la vie en rose : il est de gauche. Il jure à qui veut l’entendre (et à La Rochelle, ils en voulaient, du Valls-qui-rit, ses copains socialistes) que l’immigration est une chance pour la France et que l’islam est compatible avec la République. Plein de générosité, il promet de doubler les naturalisations et menace des foudres de la loi les maires qui manqueraient à leurs obligations en matière d’accueil des gens du voyage et des Roms (à la fureur de quelques maires PS).

Les mauvais jours, ce n’est pas le même homme. À l’entendre, les choses iront forcément de mal en pis. Il découvre que les Roms occupant des campements « ne souhaitent pas s’intégrer », évoque des « problèmes de cohabitation » (où va-t-il chercher ça ?) et juge que les « villages d’insertion » imaginés pour eux sont une foutaise (pour être exacte, il parle de leur « intérêt limité »). Ça ne s’arrête pas là : invité à plancher sur la « France de 2025 », il prône la réduction des flux migratoires, en commençant par le regroupement familial, et prétend que « l’islamophobie » est un « cheval de Troie des salafistes visant à déstabiliser le pacte républicain ». Au point qu’on se demande s’il ne cauchemarde pas, lui aussi, une France islamisée. Ces jours-là, c’est simple, on dirait vraiment un type de droite.

Ces sautes d’humeurs n’ont pas échappé à mes sagaces confrères, qui les analysent en général sous l’enseigne du « double discours », classique politique permettant de ratisser large – une cuillère pour les bobos, une cuillère pour les prolos. En revanche, on n’a peut-être pas assez réfléchi à la signification de ces variations et à ce qu’elles révèlent, non pas tant de Valls lui-même, que de la gauche et du Parti socialiste. Après tout, personne ne compte sur Valls pour séduire l’électorat des beaux quartiers. Pourquoi, alors, doit-il avancer masqué et dire qu’il n’a jamais dit ce qu’il a dit ? Tout simplement parce que, s’il veut rester dans la famille, le ministre doit se faire pardonner son « positionnement républicain » – que beaucoup qualifient aimablement de « posture » comme s’il était inconcevable, à leurs yeux, que l’on puisse être « de gauche » et « républicain » ( « de gauche » et « islamiste », ça colle ?). Qu’il faille s’excuser d’être républicain devrait tout de même faire  méditer ceux de ses camarades qui n’ont pas complètement oublié ce qu’était la gauche avant de régler par le haut, si on peut dire, en accompagnant sa disparition, l’épineuse question de la nation.

On ne peut même pas accuser les socialistes d’électoralisme de bas étage, au contraire – au fait, c’est quoi le contraire de l’électoralisme ? Ils savent bien que Valls, arrivé en cinquième position à la primaire avec 5,6 % des voix, est le plus populaire d’entre eux. Ils savent aussi que ce ne sont pas les dévotions et génuflexions auxquelles il se livre devant eux qui lui valent la confiance d’une majorité de Français – qui, décidément, ne comprennent toujours pas ce qui est bon pour eux –, mais la liberté qu’il prend parfois d’appeler un chat un chat.

En résumé, si le ministre de l’Intérieur n’est guère aimé de son parti, c’est en quelque sorte parce qu’il est aimé des Français. Ça, c’est louche. Non, à la réflexion, Valls n’est pas bipolaire. S’il a l’air bizarre, c’est que c’est un mec normal perdu dans une gauche schizophrène.

 *Photo : PS/Mathieu Delmestre.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°5 (nouvelle série). Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 5,90 € le numéro / abonnement à partir de 14,90 €.

ewald guedj villiers

Daft Punk : Robots avant tout

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daft punk robots

daft punk robots

Avant, lorsqu’il était confiné aux chaînes de montage de Sochaux et de Billancourt, le robot n’avait ni le droit de vote, ni droit aux congés payés. Il appartenait à cette communauté marginale qui participait à l’effort national dans l’ombre, inspirant un mélange de fascination et de crainte, et dont on se méfiait non sans raison : il représentait notamment une menace pour l’emploi. Grâce à l’industrie du disque, facteur d’intégration et d’émancipation comme l’est le foot pour d’autres, le robot et ses cousins mutants ont accédé au statut privilégié d’artistes reconnus, jusqu’à susciter l’idolâtrie des foules à l’échelle planétaire. Parmi eux : Kraftwerk, Michael Jackson, Björk et Daft Punk aujourd’hui. Les créatures science-fictionnesques conquièrent sans peine, sans résistance, les territoires culturels et nourrissent tous les fantasmes, jusqu’à tenter de nous faire croire qu’elles sont vraiment différentes de nous (alors que seul Bambi l’était, et pas seulement parce qu’il portait des pantalons trop courts). Les robots ont maintenant colonisé les espaces, les esprits, les corps, les politiques, les médias…

Alain Pacadis – dead punk – avait senti la menace venir dès 1978, quand il affirmait devant les caméras d’Apostrophes : « Nous sommes des gens modernes, nous sommes des robots, c’est-à-dire que nous n’avons plus de sentiments. » L’avenir de l’humanité se cache dans les archives de l’INA. Et comme on n’arrête pas le progrès -, les robots (tous !) pourront bientôt se marier (y compris avec des gays, naturellement).

Mais revenons à nos moutons électriques. Daft Punk creuse en 2013 son concept rétro-futuriste initié avec succès dans les années 90 aux côtés de Air. Au début, on appelait cette nouvelle invasion  la « French touch« . Maintenant, avec le raz-de-marée « Get Lucky« , n°1 dans une quinzaine de pays cet été, il est raisonnablement permis de parler de « French trust ».

Seulement, à l’image des progrès de la médecine, les progrès de la technologie musicale ne se font pas sans dommages collatéraux pour le corps : ils provoquent ainsi l’apparition de nouvelles formes d’allergies aigues chez les mélomanes, dont celle au vocodeur, l’effet « voix de robot », allergène le plus redoutable de cet album.

Au-delà de ce détail susceptible de causer quelques désagréments passagers, l’écoute de Random Access Memories peut se révéler source de plaisir, avec un petit arrière-goût de retour vers le futur. À part l’incontournable « Get Lucky« , trois titres méritent vraiment une attention soutenue, tant les anti-Daf les plus obtus pourraient y trouver leur compte :

« Within » vous transporte à bord d’un flotteur des sens vers les îles vierges de la mer de la tranquillité, prêt à chavirer dans le refrain, « Instant Crush » donne à entendre le sémillant équilibriste Julian Casablancas à l’œuvre sur une mélodie en cascade telle qu’il les affectionne, avec la guitare jumelle de Brian May venant taper une incruste queenesque du meilleur effet, et « Touch » régalera les adeptes de la B.O. du film de De Palma Phantom of the Paradise.

En définitive, Random Access Memories effectue un survol baroque de l’histoire de la pop, du psychédélisme sixties (clin d’œil final à la vertigineuse montée de l’orchestre symphonique du « A Day in the life » des Beatles) aux new-yorkeries hallucinogènes des Strokes, en passant par des harmonies Beach Boys et le funk-disco premium de Nile Rodgers.

Pas de quoi danser le moonwalk ni la polka, mais idéal pour les salons climatisés des SPA de Provence, entre l’heure bleue et l’apéro du dernier séminaire adultérin de la saison.

Daft Punk, Random Access Memories, Columbia

*Photo : 4ELEVEN Images.

Le dernier écrivain

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philippe muray sollers

philippe muray sollers

5 décembre 1985. Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. Qu’après lui il n’y ait rien. Son aventure, selon lui, ne prendra tout son sens qu’à cette condition. Ce qu’écrivent les autres, si ça ne concourt pas à la réalisation de ce projet, est nuisible. C’est un danger, ou au moins un retard, un atermoiement inutile. L’ennui est que, plus timidement, dans mon coin, avec infiniment moins de moyens (d’où ma discrétion), je pense la même chose. Son agressivité destructrice s’explique par là. Le besoin de maintenir sous sa surveillance n’importe qui, du moment qu’il sent un peu d’originalité virtuelle. La nécessité d’être en éveil tout le temps, jour et nuit. Épuisant probablement. La haine maladive. La gentillesse aussi, la générosité soudaine, comme une surprise qu’il se fait à lui-même. La nécessité, la fatalité de n’avoir plus autour de lui que des larbins obscurs ou des cons célèbres sans aucun danger. La rage folle consistant à jouer l’un contre l’autre tous les écrivains, tout le temps (Roth pour écraser Kundera, en ce moment ; Jean Rhys contre O’Connor à cause de mon penchant, ces derniers mois, pour elle). N’importe quel écrivain, vivant, mort. Tout ça doit disparaître. Vue de l’extérieur, subie péniblement, son attitude est absolument nihiliste. La nullité de ce qu’il publie maintenant dans sa revue et sa collection est également logique. Puisqu’il doit être le dernier.[access capability= »lire_inedits »]

28 mars 1994. C’est sans le moindre enthousiasme que je me rends, vers 4 heures et demie, à mon rendez-vous avec Sollers. D’abord, ça me déplaît fort d’avoir à descendre jusqu’à Sébastien-Bottin, pénible sacristie capitonnée de malaise. Et puis je sais déjà tellement comment tout va se passer que je pourrais rentrer, m’asseoir devant mon écran, tout raconter, puis aller me coucher. Mais enfin, puisque j’y suis, j’y glande. Nous voilà face à face. D’abord un pseudo-tour d’horizon. Qu’est-ce que vous devenez ? Qui vous voyez ? Qu’est-ce que vous pensez ? Qu’est-ce que vous écrivez ? Pourquoi vous êtes pas crevé ? Comment gagnez-vous votre vie ? Sur quels paramètres êtes-vous ? Quelles longueurs d’ondes ? Moi, je vais vous dire : ça fait deux ans que je lis Heidegger. Voilà. Longs grommelages incompréhensibles sur la « technique », l’« être », les manipulations génétiques, la conférence inaugurale au Collège de France du Pr. Baulieu, l’inventeur du RU486, c’est-à-dire de la contragestion. Un peu de rétrospective aussi. L’Idiot (ne voyant jamais que lui-même à sa propre porte, il dit qu’Hallier a commencé à débloquer à partir du moment où Forest s’est mis à travailler sur Tel Quel[1]). Mon 19e cité et recité cent fois par lui (il croit que ça me fait tellement plaisir ?). Kundera, bien sûr, qui l’agite énormément. C’est l’épine qu’il a dans le pied en ce moment. L’Atelier du roman l’exaspère et l’inquiète. Évidemment, il a envie de savoir ce que je sais. D’abord, comment j’ai rencontré Milan. Et surtout, est-ce que je le vois. Souvent ? Pas souvent ? Que le dialogue se soit noué avec ce rival insupportable autour de mon Empire (qui n’est pas, à son avis, mon « meilleur livre »…) lui fait mal aux seins.

Je le regarde, je l’écoute, j’ai l’impression de me réveiller. Pour m’exprimer bibliquement, il représente au fond l’« Égypte » dont je suis sorti, et depuis pas mal de temps maintenant, il est la « mer Rouge » qu’il m’a fallu fendre pour survivre. Je me désensorcelle. Je me désensollercelle.

Cette conversation n’est plus que l’ombre d’elle-même. On termine sur le goût. Je lui cite Gracian : « Le goût est la règle du juste prix des choses. » Pas de réaction notable. C’est la fin. Sur le trottoir, devant chez Gallimard, dans la belle lumière du soleil froid descendant, il élabore une phrase furtive et embrouillée d’où il ressort qu’il aimerait bien que je lui donne, si je veux, mais ça lui ferait plaisir, mais je suis libre de ne pas vouloir, enfin je ferai comme je l’entends, mais il ne serait pas contre, il serait même ravi, si je souhaitais, si je voulais bien, enfin, lui filer un « petit machin », un petit truc quoi. « Un article ? je précise en riant. Un texte ? Pour L’Infini ? » Oui. Voilà. Il l’avait sur le bout de la langue. Du coup, il redevient net, rapide, autoritaire. Il me passe commande : « Pour la mi-mai ? C’est possible ? » Non. Mais je réponds : « Peut-être ».

Conclusion pénible : ce qu’il y a eu d’extraordinaire dans cette rencontre, après tant d’années, c’est sa nullité.[/access]

Prix Goncourt, la (vraie) liste

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Comme l’année dernière, les jurés du prix Goncourt se sont oubliés en fin de repas. La liste, ronfleuse et ronflante, transmise aux journalistes ne peut, en effet, en rien refléter le goût bien connu pour la littérature de la prestigieuse institution. Voici donc l’erratum que, entre deux twittes spirituels, Bernard Pivot nous a fait passer :

François Marchand, Cycle Mortel, Ecriture

David Di Nota, Ta femme me trompe, Gallimard

François Sureau, Le chemin des morts, Gallimard

Philippe Lacoche, Les matins translucides, Ecriture

Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet-Les vies du feu follet, Pierre-Guillaume de Roux

Sacha Sperling, J’ai perdu tout ce que j’aimais, Fayard

Jean-Claude Pirotte, Brouillards, Le Cherche-midi

Marianne Vic, Les Mutilés, Les Equateurs

Jean-Yves Lacroix, Haute époque, Albin Michel

Paulina Dalmayer, Aime la guerre !, Fayard

Dominique Noguez, Une année qui commence bien, Flammarion

Arnaud Viviant, La vie critique, Belfond

Flore Vasseur, En bande organisée, Les Equateurs

Angie David, Sylvia Bataille, Léo Scheer

 

Même si cette liste sent la crise qui rôde, nous voilà rassuré. Merci Bernard !

Football : Thauvin nargue le LOSC

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florian thauvin om

florian thauvin om

Quand on a lu Racaille Football Club de Daniel Riolo, on n’est guère étonné par les mésaventures du Lille Olympique Sporting Club avec son joueur Florian Thauvin. Tout y est : comportement de gamin pourri par le fric, emprise des agents, et last but not least, complicité active ou passive des clubs en pleine crise sado-masochiste.

Mais reprenons, à l’attention de ceux qui n’auraient pas tout suivi, l’historique de cette affaire. Florian Thauvin s’est révélé l’an dernier au public au sein du Sporting Club de Bastia. Pétri de talent, il n’a pas manqué d’attirer dès le début de la saison dernière l’attention des recruteurs. À ce jeu-là, c’est le LOSC qui fut le plus rapide, proposant à Bastia la somme de 3,5 millions d’euros en janvier dernier. Cette somme est finalement assez modeste au regard des prix qui se pratiquent pour les jeunes attaquants talentueux mais elle était compensée par le prêt du joueur pour la fin de la saison 2013 du côté de Furiani. Jusque-là, rien d’anormal, et plutôt un accord qui satisfaisait toutes les parties.

C’est cet été que l’affaire s’est corsée, si on ose écrire. Voilà que le joueur, qui appartient au club lillois, et qui n’a encore pas joué le moindre match sous ses couleurs, décide soudain de jouer à Marseille. C’est qu’entre janvier et juillet, la cote de Thauvin a encore grimpé et l’agent du joueur se dit  qu’il y a sans doute moyen d’empocher une jolie commission sur un gros transfert. Mais le président du LOSC, Michel Seydoux, ne l’entend pas de cette oreille et refuse de vendre. À ce stade, les coupables sont à la fois le joueur qui s’assoit sur le contrat de quatre ans (avec un salaire de 45 000 euros par mois) qu’il a signé six mois plus tôt  et l’Olympique de Marseille qui courtise un salarié sous contrat d’un de ses homologues sans demander l’autorisation de ce dernier, alors qu’il ne supporterait certainement pas qu’on lui fasse le même tour de cochon[1. C’est bizarre à l’OM. Quand un joueur souhaite partir alors que son club ne le souhaite pas ou qu’il souhaite rester à alors que le club souhaiterait le vendre, il peut lui arriver d’être victime d’un cambriolage ou d’un car-jacking. Et son attitude change rapidement. Allez savoir pourquoi…].

L’affaire s’envenime, Thauvin faisant la grève de l’entraînement, et Seydoux l’envoyant montrer ses talents en équipe réserve. Jusqu’au 2 septembre à minuit, heure de fermeture du marché estival des transferts, les parties vont donc jouer au poker menteur. Avouons que nous avons eu un fol espoir. Que le président du club nordiste ne craque pas, qu’il s’assoie sur la somme rondelette (15 millions d’euros) proposée par l’OM. Quelle aurait été l’attitude du joueur si le 3 septembre au matin, il avait encore été joueur de l’effectif lillois ? Aurait-il continué de sécher l’entraînement ?

Certainement pas, la partie aurait été perdue pour Thauvin, lequel ne pouvait se permettre de jouer en championnat amateur pendant quatre mois, en attendant que s’ouvre le marché hivernal. Là-dessus, Seydoux aurait pu convoquer le joueur le 2 janvier et lui expliquer en substance :  « Ton attitude a été déplorable cet été. Si un club veut mettre 15 millions sur la table, je serait donc très content que tu fasses tes bagages, tes valeurs ne coïncidant pas avec celles du LOSC. À une réserve près, il n’est pas question que tu partes à l’Olympique de Marseille, puisque j’ai décidé qu’aucune négociation n’aurait lieu ici jusqu’à nouvel ordre avec ce club, qui s’est comporté aussi mal que toi. Plusieurs clubs anglais m’ont déjà contacté. C’est à toi de voir. J’ajoute que tu gagnerais à changer d’agent, puisque le tien ne t’a pas donné les meilleurs conseils cet été. »

Voilà ce qu’un grand président de club aurait pu dire à Thauvin. Malheureusement, Seydoux s’est couché. Seydoux s’est vendu. Il a certes engrangé une forte plue-value (qu’il aurait pu engranger dans quatre mois), mais il a donné raison au mauvais comportement de Thauvin, de l’OM, de l’agent du joueur. Il a donné raison à Racaille Football Club, encore vainqueur, au grand désespoir des vrais amoureux du foot.

 

 

Il était Iain fois…

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Iain M Banks

 Iain M Banks

C’est peut-être passé inaperçu en France mais le grand écrivain écossais Iain M. Banks est décédé des suites d’un cancer le 9 juin 2013 à l’âge de 59 ans. Banks fut pour moi, comme pour beaucoup d’amateurs de science-fiction, une référence en la matière. Auteur prolifique – il écrivit 29 livres en 30 ans de carrière – Banks fut considéré en 2008 comme l’un des 50 plus grands auteurs britanniques depuis 1945 par le quotidien The Times, avec cette particularité d’avoir contribué aux deux genres : la science-fiction et la littérature générale. Pour l’anecdote, il signait ses romans ordinaires du nom d’Iain Banks et il rajoutait le « M » (de son vrai nom Menzies) pour ses œuvres de SF.

Banks est surtout connu pour avoir créé « la Culture », vaste société interstellaire, hédoniste et anarchique dans laquelle des êtres humanoïdes vivent en symbiose avec les machines à bord de vaisseaux gigantesques, voire des « orbitales » (anneaux recouverts d’une atmosphère artificielle), réalisant ainsi ce vieux rêve marxiste d’une société idéale où l’argent n’existe plus et où chacun vit comme il l’entend, sans tabou, sans dieu et sans mort. Le cycle de la Culture comprend 9 romans (plus quelques nouvelles) publiés entre 1987 et 2012 et qui peuvent se lire indépendamment. Toutefois, il est préférable de suivre l’ordre chronologique de publication anglaise – contrairement à l’édition française qui place notamment le premier roman (Une forme de guerre) en troisième position. On pourrait diviser ce cycle en deux périodes : la première, qui va de 1987 à 2000 et qui est sans doute la plus riche, et la seconde, moins inspirée, qui va de 2008 à 2012. Pour la première période on retiendra d’abord Une forme de guerre (Consider Phlebas, 1987) qui commence par une citation du Coran au lieu de la traditionnelle citation biblique. Ce roman à l’intrigue relativement simple – des mercenaires cherchent à récupérer une intelligence artificielle perdue par la Culture avant que les ennemis de cette dernière ne s’en emparent – est un space opera dans la plus pure tradition du genre. L’originalité du livre vient du fait que l’on suit un héros pas tout à fait humain puisqu’il s’avère être un Métamorphe.

Avec L’homme des jeux (The Player of Games, 1988), Banks nous plonge alors au cœur du cycle de la Culture, puisqu’il s’agit d’un roman entièrement centré sur cette société intersidérale qui envoie un « joueur de jeux » contacter l’Empire d’Azad afin de déterminer si ce nouveau monde découvert peut être intégré ou non à la Culture. La particularité de cet empire est l’organisation d’un grand jeu dont le vainqueur devient empereur. Les descriptions du monde d’Azad sont magnifiques et le final sur une planète constamment détruite par une vague de feu qui en fait tout le tour se révèle digne des plus grands films de science-fiction (Les Chroniques de Riddick sorti en 2004 lui doit beaucoup). On sent que Banks a pris du plaisir à écrire cette histoire (ce fut son livre le plus facile et le plus rapide à rédiger, selon lui). Les dialogues sont très réalistes (Banks va même jusqu’à croiser deux dialogues dans une même scène où figurent quatre personnages ; du grand art). Et même si l’intrigue se montre cousue de fil blanc, le suspense est incroyable et la tournure que prend la partie finale, la stratégie employée par l’empereur, sa vision du jeu tel qu’il doit être joué est très originale, une sorte de mise en abyme des deux mondes (Azad et Culture) créés par Banks.

L’usage des armes (Use of Weapons, 1990) explore un peu plus ce que Banks appelle les Circonstances Spéciales, c’est-à-dire le bras armé de la section Contact, auquel la Culture – malgré son idéal pacifique – fait appel dans le cas où un monde contacté se révèlerait hostile. À travers ce roman atypique au niveau de la forme – il a en effet la particularité de pouvoir être lu dans deux sens différents, et c’est là probablement le seul intérêt du livre (ce qui fait penser un peu à Memento de Nolan sorti en 2000) – on suit l’itinéraire d’un certain Zakalwe, mercenaire à la solde de la Culture qui détient un secret que personne ne pourrait deviner… Moins réussi que les deux précédents – on lui reprochera notamment l’absence d’une véritable intrigue – on pourrait se demander, une fois arrivé à la fin, pourquoi ce livre figure dans la catégorie science-fiction. C’est un peu comme un film avec des effets spéciaux qui ne servent à rien.

Si vous avez l’occasion, lisez plutôt L’état de l’art (The State of the Art, 1991) [la nouvelle traduction s’intitule L’essence de l’art] longue nouvelle dans laquelle on retrouve Sma – personnage féminin précédemment rencontré dans L’usage des armes – et dont la fin est assez surprenante pour un écrivain athée convaincu… Avec Excession (néologisme de l’auteur) (Excession, 1996) Banks donne une ébauche, une sorte d’avant-première, de ce que sera le second cycle de la Culture (2008-2012), c’est-à-dire des romans sans âme ni intrigue au bout desquels on réalise que l’on a perdu son argent et de précieuses heures de sa vie. Il est tout simplement à éviter ! Inversions (Inversions, 1998) marque un tournant dans la série puisque à première vue il s’agit d’un livre de « fantasy » (le seul de Banks) mais à y regarder de plus près les choses ne sont pas aussi simples… Bien que ce ne soit pas officiellement un roman du fameux cycle le lecteur averti saura reconnaître que les deux mystérieux protagonistes sont en fait des agents de la Culture. D’autres détails comme un journal intime rédigé dans une langue inconnue (en fait en Marain, la langue intersidérale de la Culture) ou encore des termes utilisés dans l’épilogue comme « circonstances spéciales » (sans majuscules cette fois) devraient convaincre tout connaisseur de l’œuvre de Banks. Ce roman est un vrai régal et reste, à ce jour, mon préféré. Pour terminer, Banks nous invite à une sorte de suite au premier roman avec Le sens du vent (Look to Windward, 2000) qu’il dédie aux vétérans de la Guerre du Golfe. Entre un compositeur extra-terrestre qui doit commémorer un événement tragique de la guerre Idirans-Culture et un assassin qui communique avec une autre conscience implantée dans sa tête (on pense nécessairement à Un Crime dans la tête, que ce soit avec Frank Sinatra ou Denzel Washington), on aurait pu se dire que l’idée était prometteuse. Hélas Banks perd son temps dans des intrigues secondaires sans rapport avec le fil conducteur et on se demande si l’inspiration ne commencerait pas à lui manquer… On remarquera par ailleurs qu’il n’écrivit plus de roman de SF pendant quelques années, considérant lui-même qu’il était à bout d’idées. Voilà, Banks s’en est allé. Il a rejoint quelques grands écrivains du genre comme Asimov, Bradbury ou Clarke.

Son œuvre peut aujourd’hui être comparée avec celle des plus grands. Fondation, Dune et Hypérion n’ont rien à envier à L’homme des jeux ou Inversions. On pourrait même dire que l’écriture de Banks, son style incomparable, ses personnages plus vrais que nature, dépassent largement ceux des œuvres précédemment citées en comparaison. (Asimov n’avait que 19 ans lorsqu’il commença le cycle de Fondation et cela se ressent aujourd’hui.) On sait que Banks admirait Dan Simmons, mais pas particulièrement Philip K. Dick, ni même Tolkien Dans la vie, Banks était un humaniste. Et son œuvre le reflète parfaitement. Mais on ne sera pas forcément tous d’accord avec ses prises de position qu’elles soient politiques, éthiques, philosophiques ou religieuses. Et même si, comme moi, on est en désaccord avec l’idéologie de Banks, on peut lui reconnaître un exceptionnel talent de conteur…

*Photo : Iguana Jo.

France Culture, même combat !

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france culture radio

france culture radio

 

En ce beau mois de septembre, France Culture fête ses cinquante ans. Qui, au sein de cette prestigieuse rédaction, était mieux placé que moi pour rendre à cette station l’hommage qu’elle mérite ?

Tout le monde, mais c’est moi qui ai eu l’idée en premier ! Poussez-vous donc, les lièvres : la tortue s’avance.

Jeunes cons vs vieux cons

Longtemps, France Culture et moi ne fûmes pas sur la même longueur d’ondes; dans ma jeunesse, c’est bien simple, je ne fréquentais même pas cette fréquence. À mes oreilles, ce n’était qu’une poussiéreuse radio radiotante : les vieux cons parlent aux vieux cons.

Je n’écoutais alors dans le poste que les rares émissions consacrées au rock’n’roll, en fan loyal des Stones et des Who. Je ne cite même pas les Beatles, et pour cause : quoi qu’ils aient fait pour se rattraper par la suite, ils s’étaient exclus eux-mêmes de la rebel attitude dès 1965, en acceptant d’êtres décorés par la Reine de l’Ordre de l’Empire britannique… Deux ans plus tard, Mick et Keith allaient en taule pour détention et usage de stupéfiants. Une autre classe !

France Culture et moi 

Jusqu’au terme de mes études supérieures, en 1978, pas question de gâcher mes loisirs avec des programmes qui, dans le genre casse-burnes, faisaient double emploi avec les cours et les polycopiés. Et par la suite, je fus trop heureux de me rallier au jugement de mon père…

Dans notre adolescence, c’est peu de dire qu’il nous avait contrariés, mon frère aîné et moi, avec sa manie de déchirer nos polars « abêtissants » et de casser nos disques « de sauvages ».

Quelle revanche de voir qu’il n’était guère plus tendre avec France Cu qu’avec Pete Townshend ou James Hadley Chase ! Lui à qui rien de culturel n’était étranger boycottait cette station, qu’il estimait indigne de son beau nom. En fait de « culture », il voyait plutôt là une entreprise de déconstruction de ses chères humanités, menée par un quarteron d’esprits faux et de têtes mal faites.

Pour ce gaulliste impénitent mais critique, qui avait quand même souffert dix ans sous Malraux, France Culture et le camp du Progrès en général souffraient d’un problème de constitution. Chez eux, le cœur et le cerveau, ces deux organes vitaux, semblaient avoir été intervertis. Tel était aussi, découvris-je quelques années plus tard, le diagnostic de mon Pr Chesterton à moi : il s’agit d’avoir « des idées justes et des sentiments généreux » ; pas l’inverse. Surtout pas asséné avec autant de morgue  ̶  sans même parler de la mauvaise foi !

En attendant, je me contentai de savourer la bonne nouvelle : ce qui me semblait d’emblée rébarbatif pouvait aussi être vain.

Et puis, progressivement, l’étau idéologique s’est desserré, au fur et à mesure que les gardiens de la doxa étaient bousculés dans leurs certitudes par une série d’événements spectaculaires, de la chute du Mur à celle des Twin Towers en passant par la révolution numérique – la seule qu’aura vécue, en fin de compte, la « génération 68 ».[access capability= »lire_inedits »]

Aujourd’hui, l’« hypothèse communiste » ne survit plus que dans le cerveau d’Alain Badiou, surtout doué pour la fiction. Rayon idéologies, les deux étendards verts, écologisme et islamisme, semblent avoir pris sa place. Mais dans le monde réel, c’est le capitalisme financier mondialisé qui, comme son nom l’indique, règne partout en maître  ̶  hormis la notable exception culturelle de la Corée du Nord.

Triste tableau en vérité ; mais d’un autre côté, si ça a pu contribuer à rendre France Cu moins chiant…

Moi à France Culture

Les relations sont devenues si bonnes, entre la station et moi, qu’après un pesant silence (radio) au XXe siècle, j’y ai été invité pas moins de deux fois au cours des cinq dernières années en ma qualité de « spécialiste ». (Il faut dire aussi que, les deux fois, je connaissais personnellement mon hôte.)

La première fois, c’était dans l’émission « Du grain à moudre », du temps que Brice Couturier l’animait. Avec Brice, nous sommes amis et adversaires depuis trente ans :  jamais d’accord sur rien, jamais brouillés pour autant. Ça serait con que ça arrive maintenant, alors qu’on peut voir sa signature dans Causeur

Bref, le sujet ce soir-là, c’était « La mode est-elle démodée ? », ou genre. Parmi les invités figurait une certaine Belinda Cannone, dont je n’ai pas bien saisi le métier ; sociologue donc, sans doute ; auteur en tout cas d’un bouquin au titre intrigant, La Bêtise s’améliore.

À force de m’accrocher à ce titre, il m’a fallu du temps pour saisir le propos, pertinent d’ailleurs : l’« intelligence bête » dont parle Camus produit naturellement une pensée uniformisée. Par paresse et par conformisme, nos élites, au lieu de se prendre la tête à penser, se contentent d’ânonner des préjugés et autres lieux communs qu’elles refilent comme vérités au bon peuple. Bien vu – même si par ailleurs je ne vois toujours pas bien le rapport avec le titre, ni d’amélioration notable dans cette bêtise-là. Mais on n’est pas au bac non plus ; alors pourquoi critiquer un hors-sujet de qualité ? Surtout quand on prétend soi-même faire diariste.

C’est pas moi, c’est Alain Schifres !

Il y avait aussi dans le studio à « Grain » l’omni-aimable et distancié Alain Schifres. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, comme d’habitude ; mais ce soir-là, après la fin de l’émission, il m’a dit un truc qui m’a fait tout drôle : « Tu t’es fait un personnage à la Chesterton, ça te va plutôt bien ! » (Note à Élisabeth : c’est pas moi qui en ai parlé, c’est Schifres !)

Merci du compliment, Alain, mais ce n’était pas un personnage ! Si ça se trouve, c’est comme pour les Stones ou les Who un peu plus tôt : à force de lire du Gilbert, j’ai fini par me prendre pour lui. Quoique, à la réflexion, ça m’étonnerait ; par tempérament, je ne partage guère son enthousiasme enfantin et panique. Ce chrétien-là est du bois dont on fait les croix – et assez fort pour porter la sienne allègrement. Bref, il est plus sûr de son Dieu que de lui-même, comme il convient. Quant à moi, je ne suis sûr de rien, mais encore moins de moi que de Chesterton, avec son Dieu rieur et paradoxal, tellement human friendly.

…Et aussi Finkielkraut, et Élisabeth !

 « T’as qu’à voir, y a pas de hasard ! », comme dit Frigide en cas de coïncidence. La deuxième fois que j’ai été convié à m’exprimer sur France Culture, c’était précisément sur Chesterton ! Et pas n’importe où : dans l’émission « Répliques », d’Alain Finkielkraut, où l’on ne croise ordinairement que de gros cerveaux.

Pour être tout à fait franc, j’étais là seulement à titre de remplaçant. L’invité titulaire avait dû se décommander pour raisons de santé et, sur le conseil d’Élisabeth, Alain m’avait sollicité au débotté. Je ne me suis pas fait prier, au vu de l’intitulé pour une fois sans réplique : « L’éblouissant Chesterton ».

Mille mercis donc à Élisabeth de m’avoir pistonné auprès d’Alain ; mais de grâce, qu’elle ne fasse pas semblant de découvrir aujourd’hui ma chestertonomanie qui n’en finit pas de galoper, de zutisme en nonsenses jusqu’à l’« orthodoxie ».

Pour l’occasion, j’ai même sympathisé avec l’autre vrai invité, Jacques Dewitte, un drôle de philosophe comme j’aime, attaché à sa civilisation par amour de la liberté universelle.

Pour tout dire, au micro de Finkie, on était rudement complémentaires, le sage et le fou. N’y a-t-il pas des deux dans cet inimitable cocktail de chez Gilbert, où le subtil arôme de paradoxe fait monter jusqu’à l’âme de douces vapeurs mystiques?

Embrassons-nous, France Cu !

Dans l’intervalle, entre France Culture et moi, le climat s’était peu à peu réchauffé, et pas au nouveau sens péjoratif de l’expression. Plutôt selon les règles de la « théorie du bordel ambiant » élaborée par Roland Moreno.

Bien sûr, il avait fallu compter avec l’« équation personnelle » des directeurs successifs. Le pire, haut la main, fut sans surprise Laure Adler (1999-2005), qui peine déjà à mener une interview, et même parfois à comprendre ce qu’elle dit.

Selon mon fidèle ami Wiki, l’ex-conseillère de François Mitterrand à la Culture s’était fixé comme mission, à ce poste, de « substituer à la diffusion du patrimoine culturel le décryptage de l’actualité ». Et pourquoi pas la fusion pure et simple avec France Info ? Par bonheur, ce virage dans le fossé ayant foiré, France Cu a survécu.

CARGLASS ET LE MESSI

Entre-temps, d’autres facteurs avaient accéléré mon repli sur cette station. La surdose de pub d’abord, de plus en plus invasive, répétitive, décérébrante. Vingt minutes de l’heure, c’est trop, et pourtant c’est le tarif !

Idem à la télé. Je rends grâce à Nicolas Sarkozy d’avoir supprimé la pub sur les chaînes publiques après 20 heures. Quelles qu’aient été ses motivations, ça reste à mes yeux la décision la plus décisive de son quinquennat : la revalorisation du service public et de sa mission, qui n’inclut certes pas le lavage de cerveau à coups de Carglass.

Quand les bornes sont franchies, on n’est plus très loin de l’Amérique. Essayez un peu de voir là-bas une série de qualité comme ils savent en faire, ces enculés… Impossible! Toutes les huit minutes, revoilà les clips de pub, toujours les mêmes… Et quand enfin Walter White revient, difficile de se replonger dans le bain bouillonnant de méthamphétamine! Plutôt trouver la saison en streaming avec l’aide d’un ami geek, ou attendre le coffret DVD, qui arrive quand même avant Arte.

Mais revenons à nos stations. Pas question de me réfugier sur France Inter, qui entre-temps a viré plus à gauche, c’est-à-dire plus sectaire que France Culture. Reste France Info,  heureusement moins « indignée »; mais difficile d’y tenir plus d’une heure, sous peine de tourner dingue.

Et puis il y a le sport, dont la déferlante submerge nos ondes du vendredi après-midi au lundi matin, sauf France Culture.

Or moi, vous savez, le sport… Juste une heure de vélo par jour, pour s’aérer tout en découvrant des paysages humains. Quant aux autres, ils font bien ce qu’ils veulent comme sport, quitte à s’user prématurément ; mais qu’on ne me demande pas en plus de suivre religieusement leurs exploits, comme un vulgaire « supporter ». Nous n’avons pas le même Messi !

LES NUITS HEURISTIQUES

Outre la fuite éperdue de la pub et du sport, mon repli stratégique vers France Culture s’est fait aussi, quand même, sur des bases positives.

Moi qui suis très client de radio au cœur de la nuit, après le turbin, je n’étais guère amateur de ces « Nuits magnétiques » qui, sous des avatars divers, ont quand même occupé le terrain de 1978 à 1999.

Foin du passé, clé du présent et de l’avenir ! La culture noctambule se conjuguait désormais exclusivement au futur, dans l’ « ailleurs » et l’ « autrement », le non-écrit et l’illisible… Tout ça va bien cinq minutes, mais ça durait cinq heures toutes les nuits, et pendant plus de vingt ans.

Après ce va-et-vient inlassable mais lassant dans l’espace confiné de la modernitude, ma tranche horaire préférée a heureusement renoué avec sa vocation. « Les Nuits » tout court, de Philippe Garbit, sont explicitement sous-titrées « un patrimoine radiophonique » : un fameux choix d’archives et de rediffusions qui remontent parfois à l’aube des années 1950.

ATTENTION, CULTURE FRAÎCHE !

Pour l’auditeur, un voyage aléatoire dans le temps culturel où il croisera, au gré des heures et des nuits, nombre de personnalités littéraires et artistiques incontestées, de Mauriac à Vian, de Sartre à Jean Nohain, d’Edwige Feuillère au tribunal Russell…

Il y entendra aussi, et ce n’est pas le moins intéressant, des célébrités de jadis dont l’étoile a pâli. On parle moins d’elles ces dernières décennies ; est-ce la fin de leur postérité, ou juste un « purgatoire » au sens littéraire ? Et la sanction est-elle justifiée ?

C’est là que réside tout  le charme des « Nuits » : dans cette recontextualisation (même si le mot, j’en conviens, rime mal avec « charme »).  C’est devenu pour moi un jeu : me brancher au hasard sur ces « Nuits », et deviner de quoi il s’agit. Qui parle de quoi? Quand, où, comment et avec qui ? Au fur et à mesure, les indices s’accumulent : le ton, les voix, le vocabulaire et la syntaxe, les références et même les tics de langage, sont autant de repères…Un passionnant colin-maillard culturel auquel on peut jouer seul ou avec d’autres.

On trouve de tout dans ces « Nuits » magiques, où soudain tout semble s’éclairer tandis que l’on s’enorgueillit de sa culture fraîche !

« Goobble Gobble, we accept you one of us ! » chantent déjà autour de moi les freaks bac+12 qui ne m’avaient pas attendu pour écouter France Cu la nuit…

 

LES MATINS DIFFICILES

…Au moins jusqu’à 6h30, parce qu’à cette heure-là, on bascule dans les « Matins ». Marc Voinchet, « fil rouge » de l’émission, enfile deux heures trente durant des perles de toutes sortes, du précieux au Tati Or.

Il suffit de résister stoïquement au « billet politique » de Hubert Huertas, qui n’a même pas toujours tort, puis aux chroniques de Clémentine Autain, voire de Caroline Fourest. En échange, on pourra profiter de la revue de presse internationale, qui mentionne plein de journaux que je ne lis pas dans le texte ; des interventions décalées de Jean-Louis Ezine et de Philippe Meyer ; et même parfois, selon arrivage, du débat entre les chroniqueurs et l’invité du jour, relancé par l’ami Couturier. Le vendredi, Hubert Védrine commente même pour nous l’actualité géopolitique, avec la pondération sagace qu’on lui connaît.

MIRACLE DU PODCAST !

Et puis il y a quand même quelques fameuses émissions en plein jour, notamment le week-end… Je les suis désormais grâce à la magie du podcast (du québecois « baladodiffusion »).

Je me balade tous les jours, notamment à vélo, en écoutant France Cu en conserve, quand je veux et ou je veux ! Et si un jour un flic m’arrête parce que j’ai grillé un feu, ce sera sans doute à cause de Taddeï ou de Finkielkraut…Vous croyez que je peux leur envoyer le PV ?[/access]

 *Photo : kerolic.

Leviathan : documentaire expérimental ET cinéma industriel

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Un film à voir cette semaine : Leviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel. Une sorte de documentaire expérimental nous embarquant en haute mer sur un chalutier. A l’aide de plusieurs caméras arrimées au bateau, accompagnant les pêcheurs ou accueillant les innombrables poissons remontés par les filets de pêche, ce film radical donne à voir de tout près ce que contient et environne l’imposant navire.

Le Léviathan du titre, c’est le bateau lui-même, filmé comme un monstre avec sa grande machinerie et sa manière imperturbable de fendre la mer. À mi-chemin entre le Sang des bêtes de Georges Franju et The Thing de John Carpenter, la monstruosité de Leviathan tient à son expression protéiforme.

La première ambivalence concerne le point de vue du film : la multiplicité des caméras, fixées tantôt sur des machines et tantôt sur des êtres humains, créé un regard à la fois actif et passif, intentionnel et neutre. Le point de vue pragmatique des pêcheurs au travail est entrecoupé par de longs plans enregistrant simplement la vie sur et sous la surface d’une mer torturée. La seconde ambivalence est celle de la tonalité du film, voire de son insaisissable propos. Successivement, nous recevons l’œil globuleux du poisson mort et le rire goguenard du pêcheur en train d’éventrer méthodiquement la faune marine. Une caméra nous donne à voir le bac où les poissons sont vidés : le plan sur la paroi sanguinolente de cet autel profane a quelque chose d’un rictus diabolique.

Mais avant tout cela, avant d’interpréter, il faut saluer la fulgurante beauté des séquences obtenues et la sensation d’immersion procurée par une excellente prise de son. Des mouettes vues de l’eau, des étoiles de mer charriées par un mouvement impitoyable, les visions que nous donne Leviathan sont saisissantes. C’est en quelque sorte la part lumineuse de cette cérémonie industrielle à laquelle Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel ont réussi à donner une dimension mythique, au bord du religieux.

Leviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Véréna Paravel

 

Comment j’ai déprogrammé l’obsolescence

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obsolescence programmee capitalisme

obsolescence programmee capitalisme

C’est arrivé ce matin. Notre lave-vaisselle familial, que nous avions programmé pour tourner la nuit dernière, n’avait pas fonctionné. Mon épouse, étonnée par cette inhabituelle défaillance, a essayé de le relancer : rien à faire, le bestiau ne fonctionnait plus. Dépités, nous convînmes donc, ma dulcinée et moi-même, qu’il était temps de lui trouver un remplaçant. Cette fois ci, nous disions nous pas plus tard que ce matin, nous n’achèterons pas la première camelote venue à 300 euros : rendez-vous fût pris en début de soirée pour faire l’acquisition d’une bête de course qui, nous l’espérions, durerait vingt ans, comme celle de belle-maman.

Dans les entrailles de la bête

Mais la journée avançant, cette histoire ne sort pas de ma tête. Le lave-vaisselle en question, nous l’avions tout de même acheté il y a à peine plus de trois ans : ce n’est pas Dieu possible que ce machin, même s’il ne nous avait objectivement pas coûté grand-chose, nous lâche aussi vite. Si ça se trouve, me suis-je dit, ce n’est qu’une petite panne. Il faut préciser ici que je suis à peu près aussi compétent en électronique qu’Arnaud Montebourg l’est en stratégie industrielle. C’est dire. Alors j’ai fait comme d’habitude : quand je suis confronté à un problème que je ne sais pas résoudre par mes propres moyens, je consulte les forums spécialisés de l’internet sauvage et dérégulé.

Après quelques minutes de recherche, je tombe sur l’appel à l’aide paniqué d’une ménagère dont la machine – même marque, même modèle – présente des symptômes tout à fait similaires à la mienne. Je parcoure le fil de discussion et y découvre, d’une part, que mon problème vient certainement de l’évacuation des eaux usées, un tuyau bouché ou une pompe qui ne fonctionne plus et, d’autre part, que ces engins-là se démontent aisément ; il arrive même, lis-je avec incrédulité, qu’avec deux sous de jugeote et un peu de patience, des utilisateurs aussi peu avertis que moi parviennent à les remettre en marche. Eh quoi ? Quitte à en racheter une neuve, autant tenter le tout pour le tout !

Ainsi donc, alimentation électrique dûment débranchée et sortie d’eau soigneusement vidée au préalable, me voilà qui couche la bête sur son flanc pour en démonter le capot. Je trifouille un peu, me familiarise avec les entrailles de l’animal, débranche quelques tuyaux et finis par repérer ce qui semble être une pompe. Après quelques vaines tentatives et, avouons-le, quelques jurons, je fini par démonter l’appareil et là, à ma plus grande surprise, je constate qu’un bout de verre est parvenu, on ne sait comment, à se frayer un passage jusque-là. Celui-là, me dis-je en mon for intérieur, il a une tête de coupable idéal. J’extirpe l’intrus, remonte la bête, lance un cycle rapide et – Ô miracle – l’animal ronronne comme au premier jour !

Une légende urbaine

Si je vous raconte cette histoire, c’est parce que rétrospectivement, je me demande ce qu’aurait fait Jean-Vincent Placé s’il s’était trouvé dans la même situation. Le sénateur Placé, vous le savez sans doute, c’est ce parlementaire biocompatible qui s’est donné pour mission de venir à bout de l’obsolescence programmée, l’idée selon laquelle les industriels raccourcissent volontairement la durée de vie de leurs produits pour nous obliger à en acheter plus. Ça ne fait aucun doute dans mon esprit : Jean-Vincent Placé, pestant et fulminant, persuadé d’être victime de l’odieux complot capitaliste, aurait condamné sa machine à la casse.

C’est qu’une des grandes différences entre l’écolo-sénateur et moi, c’est que quand lui croit monter à l’assaut d’un géant envoyé par quelque méchant magicien, je sais, moi, que c’est un moulin à vent qu’il charge. Disons-le tout net : à quelques rares exceptions près – et encore, ça reste à prouver –, l’obsolescence programmée est un mythe, c’est une légende urbaine qui, parce qu’elle confirme les aprioris anticapitalistes de certains de nos contemporains, est parvenue à se frayer un chemin jusque dans l’esprit encombré du législateur.

À vrai dire, l’hypothèse n’est même pas crédible. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer ceci : pour qu’une stratégie d’obsolescence programmée fonctionne – c’est-à-dire pour qu’elle se traduise effectivement par une augmentation des ventes de l’entreprise qui s’y adonne – il faut non seulement que les consommateurs remplacent effectivement le produit périmé mais aussi et surtout, qu’ils le remplacent par un produit de la même marque. Dans le cas contraire, une stratégie d’obsolescence programmée revient purement et simplement à nourrir les ventes de vos concurrents.

Or, les constructeurs automobiles américains m’en sont témoin, les consommateurs sont loin d’être stupides : quand la qualité de vos produits se dégrade, ils changent de crèmerie et en profitent même souvent pour vous tailler un costard dans les enquêtes de satisfaction ou sur les forums d’internet. C’est-à-dire que, pour qu’une telle stratégie ne se traduise pas par un effondrement de vos ventes, il faut que vous disposiez d’un monopole ou que vous fassiez au moins partie d’un solide cartel ; choses qui, hors intervention de l’État, sont extrêmement rares. Très clairement, si j’avais du racheter un lave-vaisselle, je n’aurais certainement pas racheté un lave-vaisselle de la même marque.

Le biais du survivant

Et pourtant, la légende urbaine fait florès et je ne compte plus, autour de moi, les témoignages d’appareils qui tombent en panne juste après l’échéance de la garantie du constructeur (« comme par hasard… ») tandis qu’un vénérable lave-vaisselle d’autrefois, celui de belle-maman, continue vaillamment à remplir son office quotidien après trente ans de bons et loyaux services. C’est l’occasion pour votre serviteur d’aborder un biais cognitif bien connu des économistes, j’ai nommé : le biais du survivant.

En effet, l’antique engin de votre belle-mère est un survivant. C’est-à-dire que, pour cet appareil qui continue à fonctionner, il a existé un certain nombre de lave-vaisselles de la même génération – de la même marque, du même modèle – qui ont, depuis, terminé à la casse. Le biais du survivant consiste à croire que, parce que la machine de belle-maman fonctionne toujours, les machines de cette lointaine époque avaient toutes une durée de vie supérieure aux machines actuelles. De la même manière, même si votre lave-vaisselle a rendu l’âme après trois ans, il est tout à fait possible qu’un de ses petits frères dure vingt ou trente ans : il faudra attendre quelques décennies pour le savoir.

Entendons-nous bien : qu’un lave-vaisselle acheté ces dernières années pour moins de 300 euros soit – a priori – moins robuste que la vénérable machine pour laquelle vos beaux-parents se sont saignés à blanc il y a trente ans[1. En 1980, seuls 17% des foyers français étaient équipés d’un lave-vaisselle. ], c’est tout ce qu’il y a de plus probable. Cela n’a rien à voir avec une stratégie d’obsolescence programmée et tout à voir avec le fait que, pour vous proposer une machine bourrée d’électronique [2. Électronique qui, rappelons-le à nos amis écolos, a permis de réduire la consommation moyenne d’eau et d’électricité de nos appareils de 56 et 36% respectivement en une décennie à peine.]à un prix aussi dérisoire, le constructeur a naturellement rogné sur tout un tas de choses et notamment la qualité des matériaux utilisés. Il est, aujourd’hui encore, possible de transmettre un lave-vaisselle à ses enfants mais l’appareil en question vaut sans doute un bon millier d’euros.

Autres temps, autres mœurs

Et c’est justement cette chute vertigineuse des prix qui vient renforcer notre biais du survivant. La ménagère des années 1980 qui avait la chance de posséder un lave-vaisselle en prenait le plus grand soin : lorsqu’on lui suggérait de nettoyer le filtre une fois par semaine, elle le faisait et si son appareil tombait en panne, elle appelait un réparateur. Or voilà : à une époque où l’on trouve des lave-vaisselles pour un quart de Smic net mensuel, il va de soi que cette discipline tend à se relâcher et que le métier de réparateur d’appareil électroménager a presque complètement disparu[3. À côté de chez moi, comptez 55 euros plus 25 euros de main d’œuvre par demi-heure ; soit, au bas mot, la moitié du prix d’un appareil neuf. Si ça vous semble cher, demandez-vous ce qu’il reste à l’entrepreneur une fois ses charges et impôts payés.]. Le problème, somme toute, c’est que nous vivons dans un monde où remplacer ce genre d’appareils ne coûte pas grand-chose.

On peut le regretter, bien sûr, mais c’est aussi ce qui explique la longévité de la machine de belle-maman. Là où mon épouse et moi-même étions à deux doigts d’en racheter une neuve, beau-papa n’aurait pas hésité une seconde : il aurait immédiatement démonté l’engin pour le réparer lui-même et ce n’est qu’en désespoir de cause qu’il aurait fait appel aux services d’un réparateur professionnel. L’obsolescence programmée de Jean-Vincent Placé c’est souvent ça : un bête morceau de verre coincé dans une pompe, un fil débranché, un joint usé… Bref, tout un tas de petites pannes dues à l’usure du temps ou à une utilisation un brin désinvolte que nous ne prenons plus la peine de réparer.

Finalement, vouloir combattre l’obsolescence programmée par voie législative, c’est contraindre les industriels à monter en gamme et donc en prix de vente. C’est aussi simple que ça. Jean-Vincent Placé peut sans doute s’offrir un lave-vaisselle capable de tenir 2 500 ou même jusqu’à 5 000 cycles[4. Je vous laisse deviner la marque.] mais je crains que pour nombre d’entre nous, une éventuelle action du législateur se traduise par le retour en grâce du liquide-vaisselle et des gants en latex rose.

*Photo :  basheem.

Syrie : les Verts en kaki

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verts syrie armee

verts syrie armee

Il y a ceux qui ont un peu de mémoire et pour lesquels 2003 et l’intervention américaine en Irak, ce n’est pas si loin. Il y a ceux qui ont encore un peu plus de mémoire et qui, s’intéressant au XIXe siècle, se disent que la « diplomatie de la canonnière » est peut-être une méthode qui date un peu. Les grandes puissances avaient pris l’habitude de bombarder les villes côtières des pays qui ne payaient pas leurs dettes. Faire de même pour une dette certes morale cette fois-ci, loin de faire avancer les choses, risque de compliquer encore un peu plus le bazar existant.

Il y a ceux qui s’ils avaient été au pouvoir auraient été pour le bombardement, mais qui, pour la galerie, se sentent obligés d’être contre. Ceux à qui il reste quelque lambeau de gaullisme et qui ne peuvent se résoudre à approuver. Ceux qui sont au pouvoir, et auraient, de toute façon, soutenu les Américains comme d’habitude, mais le font cette fois-ci, avec la véhémence un peu ridicule du faux dur. Il y a les juristes, qui disent que lorsque l’on veut « punir » une faute, il y a des règles à respecter. Établir irréfutablement cette faute, suivre une procédure et faire prendre la décision par l’instance légitime à le faire.

Il y a les communistes, qui sont bien embêtés. Les municipales s’approchent, et si l’on veut garder quelques gamelles, il faut se montrer accommodant. Alors, avec emphase, on parle de guerre, on ressort les vieux mots d’ordre et même, en première page, la phrase de Prévert : « Quelle connerie la guerre ! » Tellement déphasé que personne n’écoute. C’est le but. Il y a aussi Mélenchon inaudible, tout occupé à sa grande opération tactique de rentrée, le débauchage d’Eva Joly. Et puis il y a les Verts. Ah les verts! Avec eux on n’est jamais déçu, jamais ! On passera sur la prestation assez terrifiante de Barbara Pompili à « Mots croisés » étalant avec une candeur désarmante sa totale ignorance du sujet. On ne s’étalera pas non plus sur les âneries habituelles de Noël Mamère. Non, soyons sérieux, et référons-nous au communiqué officiel du mouvement.

Après la saillie de Xavier Cantat sur le « défilé de bottes », après les différentes suggestions d’Eva Joly qui veut remplacer les défilés militaires par de la « street dance » ou Mme Blandin  qui veut updater les paroles de notre trop sanguinaire Marseillaise, on pensait logiquement y retrouver l’expression du vieux fond antimilitariste auquel ils disent se rattacher. Pensez donc ! La lecture de leur communiqué officiel sur le site du mouvement vaut son pesant de cacahuètes équitables. Disséquons-le un brin.

On y parle bien sûr de « l’utilisation avérée d’armes chimiques contre sa propre population civile par la dictature syrienne ». Dès le 28 août, avant même l’intervention des experts de l’ONU, les Verts savent ! Trop forts !

« C’est pourquoi pour EELV, une intervention, y compris militaire, nonobstant l’utilisation par la Russie et la Chine de leur droit de véto au Conseil de sécurité de l’ONU, est à ce stade inéluctable. » Y compris militaire, cela veut dire qu’un bombardement (il n’est pas question d’autre chose, justement) cela peut ne pas être militaire ? Et dans ce cas-là, c’est quoi. On balance des OGM sur Damas ?

Toujours selon le communiqué officiel d’EELV, les frappes aériennes ciblées doivent «avoir pour seule vocation de protéger les populations civiles, notamment dans les zones libérées et sous contrôle de l’Armée Syrienne Libre ». Les Verts savent bien que les frappes « chirurgicales », c’est bidon. Il y aura de la casse dans les populations civiles. Mais EELV fait le tri entre les innocents.

On continue, si vous le voulez bien : « La situation en Syrie démontre également l’impérieuse nécessité et l’urgence de réformer le fonctionnement du conseil de sécurité de l’ONU et l’exercice du droit de veto, celui-ci étant désormais totalement inadapté à la géopolitique du monde actuel. » En  développement durable, ils sont très forts les écolos, mais en géopolitique aussi, drôlement. Et puis on ne va quand même pas s’embêter à discuter de la marche du monde avec des moujiks et un milliard et demi de Chinois ! Même s’ils disposent de l’arme nucléaire. Il faut régler ça entre gens civilisés. C’est l’Amérique qui décide, avec la France, au garde-à-vous.

S’agit-il des vraies convictions de nos Verts, ou d’une position de circonstance ? Au mois de mars prochain, avec les municipales, il y aura distribution de soupe. Ayant été spécialement bien servis aux précédentes, y auraient-ils pris goût, même si, pour le coup, c’est pas de la soupe, c’est du rata ?

*Photo : Oscar in the middle.