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Cyber-haine, une loi à la sibérienne?

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Jusque-là, cette citation de Voltaire se contentait d’être très célèbre, vaguement subversive et totalement apocryphe. Elle risque bien de devenir, en Belgique, légèrement illégale.

En effet, une circulaire du Collège des procureurs généraux, du Ministère de la Justice et du Ministère de l’Intérieur, livrée ce mois de juin en Belgique dans l’indifférence générale, légifère là où il ne fallait pas.

Désormais, nous prévient-on, « une attention particulière sera accordée à la criminalité commise sur Internet et les réseaux sociaux ». « Criminalité » ?  Diable, de quoi parle-t-on ? D’escroqueries à la carte bancaire, de proxénétisme, de pédocriminalité? Mais non, tout cela est déjà sous surveillance : le vrai danger, c’est « la cyber-haine ».

Comme nul n’est censé ignorer la loi, nos autorités ont eu la gentillesse d’expliciter le concept : « Le terme ‘cyber-haine’ couvre les déclarations haineuses (harcèlement, insultes, remarques discriminatoires) exprimées sur Internet contre des personnes en raison de leur couleur de peau, de leur prétendue race, de leur origine, de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leurs convictions philosophique ou religieuse, de leur handicap, de leur maladie ou de leur âge. »

Bref, ce serait formidable, si ce fourre-tout ne permettait pas de poursuivre et punir n’importe quelle opinion malconforme ou « antisociale », comme on disait dans le droit soviétique.

Avant que mes appréciations sceptiques tombent sous le coup de la loi, je tiens à dire que j’aurais aimé que nos gouvernants me donnent plus de précisions sur certains points. Par exemple, les « convictions philosophiques ou religieuses ».

Le cannibalisme est-il à classer dans ce panier ? La critique du meurtre rituel, du mariage forcé à 12 ans ou des sacrifices rituels deviendrait-elle un « crime » ? Auquel cas j’ai bien peur d’être un dangereux multirécidiviste. Mais je vous laisse, on sonne à ma porte…

Et pourtant, que la France est belle…

L’identité malheureuse (Seuil), le beau dernier essai d’Alain Finkielkraut, sort ces jours-ci. Pour honorer cette réflexion approfondie sur notre époque, Causeur a constitué un dossier entier autour d’un des symptômes du malaise français : la crise de l’identité nationale. Dans le sillage de notre ami mécontemporain, Elisabeth Lévy annonce clairement la couleur : « si on parle abondamment du vivre-ensemble, c’est précisément parce que, dans les faits, on vit de plus en plus séparés ». Il faut croire que l’immigration n’est pas toujours une chance pour la France, ni même pour l’immigré, « dans le vrai monde, l’Autre, c’est parfois l’enfer », avance notre rédactrice en chef en guerre contre le multiculturalisme, non sans approuver le caractère multiethnique de nos sociétés. Mais, en ces temps de « déliaisons dangereuses », cela ne fait pas un nous. Que nenni, répond le journaliste Claude Askolovitch à Alain Finkielkraut dans son livre Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset), véritable road-movie à la rencontre de l’islam(isme) français. Interrogé dans nos colonnes, l’ancienne plume de L’Obs prend acte du pluralisme culturel de la société française, désormais « aussi musulmane » que chrétienne ou laïque. « Les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français » assène Asko, arguant que « la France n’est pas une histoire qui s’achève mais un mouvement ». Du coup, il fait feu sur le climat d’« islamophobie » rampante qui ne serait rien d’autre  qu’une « détestation de nous-mêmes ». Certes, la mutation identitaire en cours peut provoquer des angoisses légitimes, mais Asko appelle à raison garder pour ne pas perdre l’amour de l’Autre… Au sein de la rédaction, beaucoup aimeraient partager son optimisme mais le réel les rattrape parfois. Ainsi, Antoine Menusier a enquêté en plein cœur du 9-3, dans la ville bourgeoise du Raincy, jusqu’ici préservée des signes ostensibles de l’immigration, où s’est récemment installée une salle de sport réservée aux femmes. Géré par une entrepreneuse voilée et son mari barbu, l’établissement fait couler beaucoup d’encre et suscite la colère de la municipalité, vent debout contre ce possible ferment de communautarisme. Pas de quoi fouetter un chapelet ? L’anecdote ne fait en tout cas pas trembler Guy Sitbon, « islamophile » assumé qui renvoie amicalement Finkielkraut et Askolovitch dos à dos. Tous deux méconnaîtraient le pays réel musulman, oubliant que « L’ennemi numéro un, l’adversaire irréconciliable des islamistes, c’est l’islam de toujours, soit presque tous les musulmans ». Point de choc des civilisations mais une guerre à l’intérieur de l’islam : il y a fitna (discorde) en la demeure !

Abondant dans ce sens, Jean-Christophe Rufin, académicien français et ancien ambassadeur de France au Sénégal, répond également à Alain Finkielkraut, mettant au goût du jour le polythéisme des valeurs cher à Max Weber pour illustrer la plasticité des identités modernes : « le même que vous croiserez le vendredi dans un grand boubou vous rendra visite le lendemain dans un complet de coupe italienne (…) Que sont « ses valeurs ? Nous les impose-t-il le vendredi ? Ou faut-il plutôt lui reconnaître une dualité complète ? ». Zatize ze question… S’il y a un remède miracle pour renouer le lien national, Luc Rosenzweig l’appelle intégration. Conformément au modèle suivi par les israélites français en tête, ce long processus « suppose que chacun y mette du sien, l’intégrateur comme l’intégré potentiel ».

Y’a du boulot… Mais passons du turbin au tapin, à travers l’éditorial musclé d’Elisabeth Lévy en réaction à la proposition de loi socialiste (doublée d’une pétition du MJS !) visant à frapper les clients des prostituées au porte-monnaie. Chez ces soi-disant libertaires post-soixante-huitards, « ces préventions normatives sont devenues la marque de fabrique des fanatiques de toutes les libérations ». Notez que nous ne sommes jamais à un paradoxe près…

Il est certains brillants esprits qui n’en finissent pas de nous surprendre. Hubert Védrine, réputé chantre de la realpolitik, prend ses adversaires à revers. Au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, l’ancien ministre des Affaires étrangères défend avec une grande finesse dialectique le principe d’une ingérence en Syrie pour dissuader l’usage des armes chimiques, et juge sans complaisance le bilan diplomatique du président Obama. Esprits pavloviens s’abstenir ! Quitte à passer du coq à l’âne, au fil de nos pages actualités, arrêtez-vous sur l’article fouillé de Xavier Bébin. D’après le président de l’Institut pour la Justice, le projet de loi Taubira supprimant les peines planchers équivaut à ouvrir grand les portes de nos prisons, démantelant au passage le système de suivi des condamnés. Misère, misè…re !

Comme un entremets réussi ne gâte jamais un repas copieux, il est vivement conseillé d’achever votre lecture par l’interview d’Edouard Limonov, qu’ont rencontré à Moscou Luc Richard et Jacques de Guillebon. Entre deux provocations, l’opposant à Poutine, fondateur du Parti National-Bolchévique, retire sa défroque de tchékiste et se révèle en anar décroissant. Du punk, du vrai…

Et évidemment, les incontournables que sont les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, suivis des carnets de Roland Jaccard et Philippe Muray, vous attendent bien  au chaud sous la couette. De quoi passer l’automne Causeur sous le bras !

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Gino le juste

gino bartali juste

Il a fallu attendre 2013 pour que soit reconnue la participation de Gino Bartali à une filière clandestine de sauvetage des juifs et des résistants persécutés par le régime fasciste italien. Le samedi 28 septembre 2013, veille du championnat du monde cycliste couru à Florence, l’Ambassadeur d’Israël en Italie a remis au maire de Florence Matteo Renzi le document officiel distinguant Gino le pieux comme « Juste parmi les nations » à titre posthume[1. Décision annoncée le lundi 23 septembre 2013.]. Rien d’étonnant à cette distinction tardive car Gino Bartali, fier de recevoir les honneurs dus à ses victoires, fut toujours d’une discrétion exemplaire sur sa vie privée, tout particulièrement sur son glorieux passé. Après tout, « le bien on ne le fait pas pour le crier sur tous les toits » ! Il  évoquait parfois, mi-sérieux, mi-plaisantin, ses sorties d’entrainement à vélo en Toscane pendant la seconde guerre mondiale : « Je transportais des messages pour la résistance aux moines d’Assise dans des bannes évidées, personne ne pouvait me soupçonner, moi Gino Bartali, champion cyclise et gloire nationale »[2. Cette anecdote nous fut racontée en 1996 par le champion lors de sa venue aux Rencontres cinématographiques de Dunkerque que je dirigeais, pour présenter le film de Mario Mattoli « Toto al Giro D’Italia » dans lequel il apparaît en compagnie de Bobet, Coppi, Magni…].

Gino Bartali (1914-2000) est le vainqueur de très nombreuses épreuves dont trois Tours d’Italie (1936, 1937, 1946), deux Tours de France (1938, 1948), quatre Milan-San Remo (1939, 1940, 1947, 1950,) trois tours de Lombardie (1936, 1939, 1940, quatre fois champion d’Italie (1935, 1937, 1940, 1952). Ses victoires, il les a obtenues grâce à la combinaison de sa très grande classe naturelle et d’un travail d’entrainement acharné.

Superbe grimpeur, bien posé sur son vélo, il dégage une allure alliant puissance et harmonie en montant les cols alpins (Allos, Izoard…) où il remporte ses victoires dans les grands tours. Après la seconde guerre mondiale sa rivalité avec Fausto Coppi, le campionissimo (1919-1960) va diviser l’Italie. Les tifosi se passionnent pour ces deux champions que tout oppose, L’un Bartali, visage marqué de paysan toscan, opposé au dopage, surnommé Gino le pieux à partir du Tour de France 1937 où envoyé par le pouvoir fasciste à des fins de propagande, il se fait surtout remarquer par son immense classe sportive et la grande ferveur de sa foi mystique – priant la Madone au départ, à l’arrivée des étapes du Tour[3. C’est à la suite de la mort de son frère Giulio en 1936 qu’il acquiert une forte foi « mystique ».] représente l’Italie catholique et conservatrice. L’autre, Fausto Coppi, romantique tourmenté, teste quelques produits stimulants pour survoler les cimes et, par son histoire d’amour passionnée avec son amante Giulia Occhini, représente l’Italie de la modernité.

Lorsque la guerre commence, le champion est respecté dans son pays, il  continue de gagner quelques courses mais refuse de participer aux épreuves factices dédiées à la gloire du fascisme et du Duce. Cependant Gino, continue de s’entrainer sur son splendide vélo de marque Legnano à travers la Toscane et les régions voisines. Il pédale, vif comme l’éclair et fier en direction d’Assise, de Gênes ou Viareggio. Il enchaîne ainsi des sorties de 200, 300 ou 400 kilomètres, parcourues d’une traite pour porter cachées dans le cadre de son vélo, sous la selle, des photos d’identité au monastère de San Quirico où les sœurs lui remettent de faux papiers qu’il ramène à Florence pour faciliter la fuite des juifs d’Italie.

Accédant enfin au rang de juste, Bartali bénéficie de la reconnaissance  du Mémorial Yad Vashem. Grâce au travail de recherche du jeune journaliste Adam Musevich, aux témoignages des rescapés Giulia Donati et Giorgio Goldenberg, il est avéré que des centaines de juifs ont échappé à la mort grâce à Gino le pieux. L’honneur, la bravoure et la foi d’un homme bon, qui eut l’élégance de garder le silence sur ses activités de résistance, honore l’Italie et une Europe en déshérence[5. Dès l’annonce de la distinction faite à Gino Bartali, des dizaines de messages antisémites et haineux ont commencé à polluer la Toile.].

*Photo : Euronews.

L’Etat contrôle, c’est dans sa nature

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François Ewald est professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Philosophe de formation, il est devenu l’assistant de Michel Foucault, rencontré pendant l’affaire de Bruay-en-Artois (1972). Sous sa direction, il a préparé une thèse de doctorat sur la naissance de l’État-providence. Devenu conseiller du Medef et membre du Conseil d’orientation et de réflexion de l’assurance, il a notamment travaillé sur les questions liées à la politique du risque et au principe de précaution, dont il est un spécialiste internationalement reconnu. Son prochain ouvrage, Gestion de l’entreprise d’assurance, paraîtra en octobre chez Dunod.  

Causeur. Alimentation, tabac, alcool : pour nous protéger de nous-mêmes, les gouvernants empiètent de plus en plus sur nos libertés. L’État sait-il mieux que nous ce qui est bon pour nous ?

François Ewald. Je n’adhère pas trop à cette thèse du renforcement de l’intervention de l’État, pour la bonne raison que cela ne date pas d’hier : les gouvernements ont toujours été soucieux, et dans les moindres détails, de la sécurité et du bien-être des populations.  Les méthodes, les objets, les techniques et les méthodes de l’administration pour contrôler les citoyens peuvent changer : l’intensité reste la même. Du reste, l’important n’est pas qu’il y ait plus ou moins d’interventionnisme, mais la façon dont il s’exerce – le comment. Regardez le Traité de police de Nicolas de La Mare, qui date du début du XVIIe siècle : la moindre activité est soumise à un règlement, l’espace public est saturé et tous les problèmes de santé ou d’environnement sont déjà présents !

Pourquoi le pouvoir tient-il tant à intervenir dans ces domaines, qui n’ont rien à voir avec ses missions régaliennes ?

C’est ainsi. La mission des pouvoirs, et l’une des sources de leur légitimité, a toujours été liée à leur capacité à protéger leurs sujets, et aujourd’hui leurs citoyens. C’était vrai chez les Grecs (cf. Œdipe), c’était vrai au Moyen Âge (lutte contre les épidémies). Et c’était vrai sous la monarchie.[access capability= »lire_inedits »]

Mais nous sommes désormais en démocratie, cela ne vous a pas échappé !

Vous évoquez moins la démocratie et la garantie des libertés publiques qu’une certaine vision du libéralisme qui pose des limites à l’intervention de l’État.  Dans un État de droit, le pouvoir ne peut pas tout faire. Il est contrôlé et doit rendre des comptes. En France, avant la fin du XIXe siècle, l’État intervenait de manière souveraine et irresponsable sans qu’on ne puisse rien lui opposer. Puis des limites ont été posées, et le citoyen est devenu, face à l’État, un sujet de droit.

Justement, la France est à la fois l’héritière d’une longue tradition de centralisme étatique et le berceau d’idées libérales qui ont engendré les droits de l’individu. L’ambivalence des Français à l’égard de la protection étatique, qu’ils réclament tout en la détestant, traduit-elle le caractère contradictoire de ce double legs ?

En vérité, pas si contradictoire que ça : les libéraux ne sont pas très différents des étatistes ! À un détail près : ils estiment le pouvoir incapable de savoir ce qu’est le bien. Les libéraux ne croient pas que le choix libre et rationnel de chacun indiquera le bien ; ils pensent plutôt que, si on laisse les individus choisir, ils maximiseront leur utilité et aboutiront à un moindre mal collectif. Pour aller vite, le projet politique libéral était un projet anti-policier. En posant la fiction d’un individu doué de raison, les libéraux ont développé une critique efficace de l’action gouvernementale. On a supprimé les corporations et réintroduit de la liberté, l’idée sous-jacente étant : tant que ma conduite ne nuit pas à autrui, aucune autorité politique n’a à s’en mêler. En fin de compte, ce principe a été adopté par les démocraties libérales.

Mais proclamer « Fumer tue » sur les paquets de cigarettes, vise d’abord à protéger le fumeur, pas ses amis ou collègues de bureau…

Dans ce cas précis, l’État intervient pour remédier à une asymétrie dans l’information : les producteurs de cigarettes ne disent pas spontanément aux consommateurs que ce produit est dangereux, qu’ils incorporent certains éléments permettant de créer une dépendance, etc. Cela ne retire rien à l’hypocrisie de l’action publique, puisqu’on autorise la vente d’un produit dont on dénonce par ailleurs la dangerosité.

D’après un rapport d’experts, la cigarette électronique encourage, certes, l’accoutumance, mais s’avère bien moins nocive que la cigarette traditionnelle, notamment vis-à-vis de l’environnement du fumeur. Pourtant, le gouvernement a décidé d’interdire sa vente aux mineurs et de la proscrire de certains lieux publics. Cette prudence n’est-elle pas excessive ?

La cigarette électronique ne peut, en tout cas, pas échapper aux débats sur la cigarette. Dans la situation politique actuelle, si l’on découvrait a posteriori que ces cigarettes sont dangereuses et que Marisol Touraine n’avait pris aucune mesure à l’époque où elle était ministre, elle engagerait sa responsabilité, comme d’autres pour le sang contaminé. Il faut se faire une raison : le risque est devenu l’un des premiers enjeux politiques de l’époque contemporaine !

Pour quelle raison, alors même que, en matière de santé ou d’alimentation, nul ne conteste que nous soyons beaucoup plus en sécurité que par le passé ?

L’une des raisons est que, dans ces domaines, il est aisé de transformer des situations particulières en « affaires » médiatiques. Relayées par des organisations politiques qui voient là des opportunités d’intervention publiques extrêmement efficaces, elles permettent d’interpeller le gouvernement, qui est obligé de répondre. Prenons le cas des accidents du travail au XIXe siècle, que je connais bien – c’était le sujet de ma thèse. Après des batailles énormes devant les tribunaux, les employés obtenaient la possibilité d’être indemnisés. Autrement dit, ces conflits ont abouti à un compromis fondé sur l’idée qu’un risque est acceptable s’il est assurable.

On n’en est plus vraiment là, tant le champ des risques acceptables ne cesse de se réduire…

En effet, un siècle plus tard, l’affaire de l’amiante a changé la donne et détruit la législation née des conflits liés aux accidents du travail : désormais, nous considérons que l’employeur qui ne laisse pas son ouvrier sain et sauf à la sortie de l’usine a commis une faute inexcusable. Il est d’ailleurs significatif que les premières protestations n’aient pas émané de « travailleurs de l’amiante » (employés dans des usines dont elle était la matière première), mais de ce qu’on appelle les « usagers », autrement dit d’individus exposés à l’amiante souvent sans le savoir. Ce sont, par exemple, des étudiants de Jussieu qui ont politisé la question. Et c’est seulement dans un second temps que les salariés ont réussi se faire indemniser. Ainsi l’action politique de citoyens bien organisés a-t-elle fait plier le pouvoir économique !

En somme, la santé serait devenue un domaine politiquement « sexy » ?

C’est un fait que la santé est l’une des principales valeurs des sociétés de bien-être. Bien sûr, il peut y avoir des excès : prenons l’exemple de la lutte des résidents contre la présence d’antennes-relais téléphoniques près de leurs maisons. L’hypothèse d’une mise en danger de la santé des riverains permet d’intéresser des groupes qui voient là une très bonne occasion de mener la bataille. Or, sur la téléphonie mobile, dans l’état actuel des connaissances, on sait que les normes en vigueur protègent parfaitement les gens. Grâce au principe de précaution, certaines associations voudraient imposer à l’État leur vision du monde et leurs solutions.

Vous venez de mentionner le « principe de précaution ». Quelles sont les origines politiques et idéologiques de cette notion inscrite depuis bientôt dix ans dans la Constitution française ? Au final, considérez-vous qu’elle a plutôt renforcé le pouvoir du citoyen, permis au contraire à l’État d’interdire arbitrairement certaines activités, ou encore qu’elle peut entraver ou paralyser l’action des pouvoirs publics ?  

Né dans le domaine de l’environnement avant d’investir la gestion des risques sanitaires, le principe de précaution reflète une nouvelle configuration épistémologique dans laquelle la décision publique doit prendre en compte non seulement ce que l’on sait, mais aussi ce que l’on ne sait pas : l’incertitude liée à notre ignorance ou à la conscience que nous avons que nos connaissances sont limitées. Cette structure, d’un côté, accroît les obligations du décideur public, qui ne peut plus s’exonérer par l’incertitude ou l’ignorance. De l’autre, elle donne du poids à tous ceux qui veulent mettre l’accent sur les risques de l’incertain.

On dirait bien qu’elle s’applique de plus en plus à ce que nous mangeons. L’État ne se contente plus d’informer le consommateur sur la composition, l’origine et les effets des denrées alimentaires : il veut normaliser nos comportements.

Je ne parlerais pas de « normalisation ». Jusqu’à une date assez récente, nos régimes alimentaires étaient le produit d’une culture spécifique liée à certaines régions ou à certaines communautés. Or, ces traditions familiales ou régionales ont cédé la place à une vision médico-scientifique qui jauge un produit à l’aune de ses qualités nutritives et de son apport à l’équilibre alimentaire global. Pour autant, cette vision n’aboutit nullement à une norme unique. Au contraire, en l’absence, bien souvent, de certitude scientifique, elle génère des controverses et des interrogations entre experts, dont les uns assurent que tel ou tel jambon est absolument sans danger, tandis que d’autres jurent qu’il doit être absolument prohibé. Et comme tous ces débats d’experts ont lieu sur la place publique, tout le monde finit par se demander ce qu’il mange. En fait de « normalisation », j’observe plutôt la montée d’une angoisse alimentaire.

Mais si l’information, même partiellement incertaine, existe, peut-on la dissimuler ? Lorsque la recherche a découvert que le cholestérol était un facteur aggravant de risque cardiaque, ne fallait-il pas informer et agir ?

En réalité, nous savons que cette formulation n’est pas tout à fait exacte, dans la mesure où elle donne une image générale, valable pour n’importe qui. Cette approche globale, qui permet de définir un traitement abstrait, adapté à un individu « moyen », ne correspond plus à l’état actuel des connaissances médicales. Grâce, notamment, à l’étude du génome, nous disposons aujourd’hui de capacités prédictives au niveau individuel. Nous savons par exemple qu’un régime alimentaire adapté à une personne ne sied pas forcément à une autre. Cela pourrait modifier la responsabilité des gouvernants, mais aussi des soignants, qui se verront accusés de ne pas avoir proposé un traitement répondant aux caractéristiques individuelles du patient. La politique de santé publique de demain devra faire face à cette demande en privilégiant les réponses sur mesure plutôt que l’édiction de normes générales et abstraites.[/access]

Frigide Barjot : Tous contre une !

Une étrange commisération silencieuse entoure Frigide Barjot. On peut lire ici ou là qu’elle a été fantastique, que sans elle les millions de Français de la Manif pour tous ne se seraient pas levés, n’auraient pas pris conscience de leur nombre et de leur force dans la défense des enjeux majeurs de la civilisation que sont le mariage et la filiation. On évoque fugitivement son « ludisme fédérateur », son exubérance, son extravagance, son attraction médiatique. C’était hier, on daigne s’en souvenir encore, mais enfin elle a fait son temps, on ne peut pas toujours s’amuser. On la salue au détour d’un paragraphe, on lui accorde respect et reconnaissance pour le bien qu’elle a fait, comme si elle avait disparu. Mais elle n’a pas disparu. Elle est là, par terre. On fait semblant de ne pas s’en apercevoir,  on dit : « tiens, c’est curieux, on ne la voit plus, elle a pris ses distances ».  On ne l’invite pas mais si on la croise on pourra toujours se fendre d’un « Ma chérie, quel dommage que tu n’aies pas pu venir hier à ma soirée ! ».  Elle a des choses à dire mais plus personne pour les entendre, ne serait-ce pour en débattre et les critiquer. Un programme d’action, mais tous les réseaux coupés. Une action en  justice pèse sur elle et son mari, Basile de Koch, qui pourrait leur valoir l’expulsion de leur logement. L’avocat de la partie adverse a reconnu lui-même le caractère politique, en disant que la « médiatisation » de Frigide Barjot avait fait sortir le dossier. Mais nul n’en dit mot.

À son passage, les croquantes et les croquants ferment leurs volets. Peut-être riraient-ils de la voir emmenée – mais sous cape. L’ostracisme des gens bien élevés est insaisissable, tout de discrète ironie, de mépris soyeux.  Il évite les insultes, les huées, les grossiers revirements des foules. Pourtant,  c’est du même ordre. On se retourne comme un seul homme contre une seule femme. Ou on se détourne, ce qui en est le synonyme poli.

Est-il possible que dans cette unanimité suspecte comme seules savent l’être les unanimités, pas une voix ne s’élève, pas une main ne se tende ? Pas un Henry Fonda à l’horizon ? Pas un gentilhomme ?  Pas un frère ? Pas même un trublion bohème juste agacé que tout le monde soit du même avis ?

 

Non, je n’ai pas changé…

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sarkozy hollande nicolas

Je ne suis pas Julio Iglesias pour chanter ce titre comme il conviendrait.

Il n’est pas offensant pour le président de la République de s’interroger sur son autorité et d’en faire « une question » qui dépasse très largement le plan psychologique pour relever d’une problématique politique (Libération).

Je comprends bien comme François Hollande immédiatement, répugnant à l’exacerbation tous azimuts du quinquennat précédent, a cherché, autant que possible, à remplacer l’injonction et l’agitation par un comportement contrôlé, maîtrisé et de confiance. À substituer au fait de se mêler de tout et de donner au moins l’impression de la fermeté – en profondeur, il y avait beaucoup de faiblesse – une attitude présidentielle décrispée, moins impérieuse. À refuser l’autoritarisme au bénéfice de l’autorité.

Il est clair que cette volonté a manqué ses effets et que le gouvernement semble, malgré les avertissements ou à cause d’eux laissés sans suite, négliger la ligne présidentielle. On ne compte plus les antagonismes publics entre ministres et on ne saurait prétendre qu’ils relèveraient d’un débat normal et nécessaire. Le dernier en date entre Manuel Valls et Cécile Duflot aurait imposé une réaction vigoureuse que la demande de sang-froid par le Premier ministre n’a pas constituée à elle seule.

Pour vouloir faire échapper la société française au traumatisme de cinq ans de sarkozysme, François Hollande en crée un autre qui à rebours résulte du sentiment partagé d’un pouvoir dépassé par les querelles et incapable d’y mettre fin. François Rebsamen est sans doute le plus lucide quand il explique ce qui est perçu par beaucoup comme un déficit par cette hantise : « François Hollande ne sera pas l’homme des positions tranchées qui blessent et qui, par définition, excluent ». La loi sur le mariage pour tous a tout de même manifesté chez lui une obsession de rassemblement qui avait ses limites !

Le président de la République se doit rapidement de trouver une solution à ces conflits intestins soit en tirant les conséquences d’une solidarité mise à mal soit en n’accomplissant rien de brutal ni de décisif mais en tentant de laisser croire à un dessein. Le pire est le constat d’aujourd’hui : un président chahuté et muet sur la discipline collective. L’opportunisme et la tolérance tactiques sont poussés si loin que l’unité en est affectée. Et l’image de la France au travers de son équipe dirigeante. On peut ne pas adhérer à la politique mise en oeuvre et s’émouvoir cependant de cette perte de crédibilité en quelque sorte nationale et internationale.

Quand le président est parti, les ministres dansent.

Le comble – et l’ironie – tient à ce que de l’autre côté Nicolas Sarkozy, critiquant Jean-François Copé et François Fillon, plus certain que jamais d’être attendu, espéré par les Français – et pas seulement par l’UMP – comme le de Gaulle au petit pied, n’a pas changé d’un pouce son caractère ni modifié son tempérament ni aboli son narcissisme ni pris conscience de ses responsabilités quasi exclusives dans l’échec de la droite. Il a fait payer l’UMP, méprise toujours autant autour de lui, ose prétendre qu’il ne s’occupe que de la France quand, plus que les autres, ses rivaux de demain, il cultive sa stratégie personnelle (Le Monde).

A trois reprises au moins, Nicolas Sarkozy au cours de son quinquennat nous a déclaré qu’il avait changé. Force est de constater, depuis qu’il a été désavoué, qu’il est encore plus caricatural que lors de l’exercice du pouvoir et que s’il restait un infime espoir sur sa possible métamorphose, il est pulvérisé. Il se révèle encore moins homme d’Etat aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Dans l’absence que dans la surabondance.

François Hollande commettrait, commet une grave erreur en s’imaginant qu’après le quinquennat et en successeur de Nicolas Sarkozy, il est impossible, pour lui d’inventer et de développer ce qui après tout ne serait que l’expression d’une normalité présidentielle.

Un président, pas un Matamore. De l’autorité, pas du laissez-faire et laissez-dire dans le désordre. Beaucoup d’intelligence mais de la détermination, même pour la politique nationale.

C’est donner trop d’importance, encore aujourd’hui, à Nicolas Sarkozy que d’en faire un repoussoir.

*Photo : Sipa.

Maladies imaginaires

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cholesterol sante maladie

« Mieux vaut prévenir que guérir » : la médecine de notre temps a repris à son compte l’adage populaire. Cette préférence pour la prévention semble avoir le bon sens pour elle. Ne vaut-il pas mieux éviter l’apparition de maladies graves par des moyens simples plutôt que déployer tout un arsenal techno-médical une fois ces maladies installées ? Maintenir les gens bien portants plutôt que s’escrimer auprès de malades ? C’est ainsi que la médecine moderne a inventé la notion de « facteurs de risque » : caractéristiques liées à une personne, à son environnement ou à son mode de vie, qui augmentent la probabilité d’apparition de telle ou telle maladie.[access capability= »lire_inedits »] Au premier rang des pathologies visées, on trouve les maladies cardiovasculaires, dont l’affreux athérome est le grand pourvoyeur.

L’athérome est une maladie de la paroi artérielle qui rend les artères incapables d’assurer correctement la circulation du sang. Petit à petit ou d’un seul coup, elles s’obstruent, interrompant l’irrigation de l’organe aval : c’est l’accident vasculaire ischémique ou infarctus (cardiaque, cérébral, digestif, des membres inférieurs, etc.). Grâce aux études épidémiologiques, on connaît désormais les  conditions associées au vieillissement athéromateux de nos chères artères – à ce stade, en l’absence de causalité démontrée, on préférera parler de « marqueurs de risque » que de « facteurs de risque ». Certains sont endogènes (ou innés) − en clair, on n’y peut pas grand-chose – si ce n’est les dépister in utero et avorter sélectivement les futurs malades, politique radicale mais pas totalement inimaginable, ou intenter un procès à ses parents. D’autres sont essentiellement exogènes, donc liées au comportement : tabagisme, hypertension artérielle, diabète, surpoids, sédentarité, déséquilibre alimentaire, hypercholestérolémie. Ce sont des cibles toutes désignées pour les experts qui veillent sur nous. Dans cette  liste des ennemis publics, le cholestérol occupe une place de choix.

On l’a répété sur tous les tons : le cholestérol, c’est mauvais. Même quand il est bon. On a beau savoir qu’il existe une forme inoffensive, et même protectrice, de ce lipide qui joue un rôle central dans de nombreux processus biologiques – le « bon cholestérol[1. En séparant les fractions du cholestérol sanguin sur une colonne de chromatographie, on obtient des molécules lourdes (High Density Lipoproteins ou HDL) et des molécules légères (Low Density Lipoproteins ou LDL). Seule l’élévation du contingent LDL est corrélée au sur-risque vasculaire.]» –, dans l’imaginaire collectif, le cholestérol reste un ennemi. D’abord, c’est gras. Ensuite, et plus sérieusement, il existe bel et bien une corrélation statistique entre l’élévation du taux de cholestérol sanguin et la fréquence des accidents cardiovasculaires – corrélation dont les compagnies d’assurance n’ignorent rien. Enfin, certaines maladies familiales rares, les hypercholestérolémies sévères, se manifestent par des infarctus du myocarde précoces.

On ne niera donc pas que la lutte contre le cholestérol soit nécessaire dans un très grand nombre de cas. Elle s’est muée en guerre totale, menée sans discernement et sans s’interroger sur la proportionnalité des moyens et des fins, puis en croisade pour l’humanité souffrante (enfin, qui ne souffre pas encore tant que ça, mais qui ne saurait tarder à souffrir si elle persévère dans ses erreurs). La nouvelle religion s’est d’abord répandue par une propagande frénétique en faveur de régimes… qui se sont révélés à peu près dépourvus d’effets. Depuis une vingtaine d’années, elle dispose d’armes plus puissantes : les inhibiteurs de l’HMG-CoA réductase, plus connus sous le nom de statines. Ces médicaments qui réduisent le taux de cholestérol sont consommés quotidiennement par 6,4 millions de personnes en France. Pour l’assurance-maladie, l’addition se monte à 1,2 milliard d’euros par an.

Que l’on ne se trompe pas. En prévention dite « secondaire », c’est-à-dire chez des patients ayant déjà eu un accident cardiovasculaire grave et présentant une hypercholestérolémie, la prise prolongée de statine diminue effectivement le nombre de nouveaux accidents, tout autre facteur de risque mis à part. Un bénéfice qui semble plus que compenser les effets secondaires, assez fréquents et invalidants néanmoins. On aurait donc pu s’en tenir à ces heureux résultats. Mais la prévention ne pouvait se priver de l’immense champ d’action qui s’offrait à elle : celui de la prévention « primaire », pratiquée avant tout événement pathologique chez les gens qui se croient bien portants – on ne sait s’il faut les considérer comme des malheureux ou des imbéciles. C’est ainsi qu’est entré en scène le dépistage, rabatteur des temps modernes. Le dépistage est le bureau de recrutement de l’immense armée des malades volontaires, petits soldats si bien catéchisés qu’ils réclament eux-mêmes des « check-up ». La médicalisation intégrale de la vie repose en effet sur un endoctrinement mené, dès le plus jeune âge, par des associations privées (pour ne pas dire des « lobbies » ou des « groupes de pression ») ou même par l’État. Une fois dépistés par une simple prise de sang, les malades potentiels qui ne s’ignorent plus sont mis à disposition du bienveillant pouvoir médical.

Que les médecins contribuent à promouvoir une vie un peu plus saine, il faut sans doute s’en féliciter. Le problème, c’est que qui dit médecine dit prescription : le médicament, si possible de dernière génération[2. Double avantage des médicaments récents : ils sont plus chers que les anciens, et on ne connaît pas encore tous leurs effets secondaires.], est un droit du patient. Il faut saluer ici la bonne influence des visiteuses médicales parfumées et court vêtues. Bien implantées dans les cabinets libéraux comme à l’hôpital, elles assurent une indispensable « formation continue », en toute indépendance bien sûr. Les prescriptions, donc les commandes aux laboratoires, suivent. Statine pour tout le monde ou presque : l’infarctus d’un grand-père suffit à faire de vous un candidat. Et qu’importe si les effets secondaires de ces médicaments, tant physiques que psychologiques, dégradent la qualité de vie des gens ! Qu’importe même si ces effets secondaires, au premier chef la fatigue et les douleurs musculaires (qui n’affectent pas moins de 10% des patients), sont un obstacle au fait de mener une vie saine – en empêchant l’activité physique, qui est pourtant le moyen le plus avéré de prévenir les accidents cardiovasculaires. Qu’importe enfin si ce traitement n’a nullement démontré une réduction du risque dans cette indication – les études ont été menées en prévention secondaire, et l’extrapolation à la prévention primaire n’est pas scientifiquement fondée. La prévention est une priorité politique. Elle est devenue un marché. Donc une filière économique qu’il faut encourager : les médicaments ou examens inutiles ou presque donnent du travail à tous ceux qui les conçoivent, fabriquent, commercialisent, prescrivent et surveillent. Le souci du bien-être du futur malade coïncide heureusement avec les intérêts de l’industrie du médicament.

Gardons-nous cependant de tout complotisme. Il n’y a pas quelque part des méchants capitalistes qui cherchent à faire fortune en exploitant nos peurs. Pas d’autres conspirateurs que nous-mêmes. Rien de tout cela, en effet, ne serait possible sans la participation enthousiaste des citoyens qui prennent consciencieusement leur traitement quotidien et, pour les citoyennes, se font annuellement écraser les seins dans les appareils sophistiqués des cabinets de radiologie. Demain, on trouvera peut-être plus hygiénique, pour procréer, de recourir à la médecine plutôt qu’à la voie traditionnelle suspecte de transmettre de vilaines maladies. Il sera très mal vu de se suicider seul dans son coin au lieu de faire appel à un spécialiste de la mort dans la dignité. Enfin, nul n’aura plus besoin de recourir à des prostituées pour pallier ses carences affectives : des assistant-e-s sexuels-les seront bientôt prescrit-e-s à tous les handicapés de la vie. En supposant qu’il y ait une vie après la santé.[/access]

*Photo : UrbaneWomenMag.

Détroit, ville autodétruite

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detroit crise usa

En 1950, Détroit, Michigan, comptait un peu plus de 1,8 million d’âmes. La ville, fondée deux cent cinquante ans plus tôt par un Français[1. Détroit a été fondée en 1701 par Antoine de Lamothe-Cadillac et ses 51 compagnons ; la ville tire son nom du simple fait qu’elle est effectivement située sur la rive d’un détroit – celui qui sépare le lac Huron du lac Érié.], était alors le fer de lance de l’industrie américaine ; c’est à Motor City, la « cité des moteurs », que les Big Three – General Motors, Ford et Chrysler – sont nées et ont prospéré, créant des milliers d’emplois bien payés qui, à la fin de la décennie, permettaient à la ville d’afficher le niveau de revenu par habitant le plus élevé des États-Unis. Le Détroit des fifties, c’était la quintessence du rêve américain, un eldorado qui attirait irrésistiblement entrepreneurs audacieux et travailleurs à la recherche de salaires attractifs.[access capability= »lire_inedits »]

Détroit, c’était aussi Motown, la ville qui a donné son nom au label de pop et de rhythm and blues créé par le producteur Berry Gordy. Le symbole de la première middle-class noire des États-Unis, née dans la population afro-américaine issue de la Great Migration qui avait bénéficié du dynamisme industriel de la cité. À l’époque, il n’y a pas une ville au pays de l’Oncle Sam qui offre une meilleure vie aux familles afro-américaines : un taux de chômage d’à peine 3 à 4%, des salaires significativement plus élevés ; nulle part ailleurs, un Noir n’a plus de chances d’être propriétaire de son logement, d’occuper un poste officiel ou d’être élu. Détroit n’est pas un paradis et de nombreux différends continuent à opposer ses communautés mais, en cette fin des années 1950, une certitude est unanimement partagée : c’est que les choses s’améliorent, lentement mais sûrement.

C’est ainsi qu’au début des années 1960, comme grisée par son succès et par sa foi en l’avenir, Détroit devient l’un des principaux laboratoires des idées progressistes aux États-Unis. Dès 1962, avec l’élection de Jerome Cavanagh, le premier des sept maires démocrates qui se sont succédé depuis, Motor City est le terrain d’expérimentation du programme des « cités modèles » de Lyndon Johnson[2. Officiellement lancé à l’échelle nationale en 1966, le programme des Model Cities sera dirigé par une équipe dont Cavanagh était le seul membre élu.]. La tactique électorale de Cavanagh est d’une simplicité évangélique : s’assurer le vote communautaire noir en promettant de taxer les Blancs. À grand renfort de subsides fédéraux, de matraquage fiscal et de réglementations pointilleuses, l’administration de la cité va ainsi se lancer, cinq décennies durant, dans une succession ininterrompue de grandes opérations de planification urbaine et de politiques sociales qui feront de Détroit la vitrine universellement célébrée de la gauche américaine.

En un demi-siècle, tout l’arsenal de la social-démocratie y sera testé. Salaire minimum nettement supérieur à celui qu’impose l’État fédéral, grands projets d’urbanisme, politiques de redistribution agressive, soutien inconditionnel aux syndicats (notamment le tout-puissant United Automobile Workers), fonction publique pléthorique (deux fois plus nombreuse que dans les villes américaines de taille comparable), discrimination positive, système éducatif public qui est l’un des plus onéreux des États-Unis, environnement réglementaire notoirement défavorable aux entreprises privées… La ville « la plus progressiste d’Amérique »[3. Lors de l’élection présidentielle de 2004, pas moins de 93,96% des électeurs de Détroit ont voté pour des représentants progressistes.] doit être la vitrine de l’État-providence au pays du capitalisme.

Dès l’été 1967, le rêve commence à se lézarder. Lors d’une descente destinée à fermer l’un de ces bars clandestins qui font tache dans le schéma ordonné du planificateur, la police arrête 82 Afro-Américains qui célèbrent le retour de deux des leurs du Vietnam. Cet événement anodin va déclencher l’« émeute de la douzième rue », l’une des plus destructrices qu’aient connues les États-Unis. Ainsi peut-on observer en live le résultat de cette entreprise de constructivisme social – et à mon avis de toutes les autres : la désagrégation de la société. La municipalité de Détroit, elle, y voit la preuve qu’on n’en a pas fait assez, pas assez de ce qui ne marche pas : désormais, plutôt que la lutte des classes, la municipalité démocrate organisera la lutte des races. La route de l’enfer, pavée des fameuses bonnes intentions, est ouverte.

L’ombre d’elle-même

Cinquante ans plus tard, même la propagande la plus servile peut difficilement nier que le rêve a viré au cauchemar. Avec un fardeau fiscal deux fois plus lourd que les villes voisines du Michigan, Détroit a perdu près de 62% de ses habitants – notamment cette population blanche et riche à laquelle Berry Gordy espérait vendre ses disques. Dûment protégés des conséquences de leur aveuglement, les syndicats ont largement participé à la chute des Big Three tandis que la municipalité, fidèle à ses habitudes, chasse consciencieusement les petites entreprises à coup de taxes et de réglementation[4. Dernier exploit en date : l’opération « Compliance » de début 2013 vise à faire fermer 1 500 entreprises jugées illégales – du revendeur de pneus d’occasion au restaurant itinérant – par les autorités de la ville.]. Désormais, seuls demeurent à Détroit ceux qui ne peuvent pas partir, majoritairement afro-américains, qui affichent l’un des revenus par habitant les plus faibles de toutes les grandes métropoles américaines et ne vivent plus, pour l’essentiel, que de transferts sociaux : selon les statistiques officielles, moins de la moitié des plus de 16 ans occupent un emploi.

Malgré les milliards d’aide fédérale et les revenus générés par les Big Three, l’effondrement économique planifié a entraîné un effondrement des recettes fiscales. Seulement, la « cité-modèle » ne pouvait décemment pas réduire ses dépenses, mais devait, au contraire, les augmenter pour relancer son économie : plus de 18 milliards de dollars de dettes se sont ainsi accumulés au fil du temps. Lesquelles, sont,  pour une solide moitié, détenues par les fonds de pension des employés municipaux. Pour paraphraser Margaret Thatcher, la municipalité de Détroit a fini par se trouver à court d’argent des autres : le 18 juillet, elle s’est déclarée en faillite – la championne du progrès social ayant conquis le titre de la plus importante banqueroute municipale de l’histoire des États-Unis.

On a peine à se représenter l’ampleur du désastre : on estime à 78 000 le nombre de bâtiments délabrés que la ville n’a plus les moyens de faire démolir et à près d’un tiers la surface de la cité aujourd’hui à l’abandon. L’école publique « progressiste » est parvenue à produire une population illettrée à 47%. Le taux de crime violent est 5 fois plus élevé que la moyenne nationale et la police ne parvient plus à résoudre que 10% des affaires qu’elle traite avec un délai d’intervention record de 58 minutes. Cet hiver, seul un tiers des 36 ambulances de Détroit roulaient encore – certaines affichant plus de 400 000 kilomètres au compteur – et 40% de l’éclairage public ne fonctionnait plus. Depuis 2008, faute de moyens, la ville a fermé 210 de ses 317 parcs, et ce sont des donations privées qui ont permis de retarder la fermeture de 50 autres cette année.

Accordons le bénéfice du doute aux édiles et aux pontes du Parti démocrate : sans doute voulaient-ils réellement aider la communauté afro-américaine ; sans doute ont-ils vraiment cru que le bien-être des uns pouvait se construire aux dépens des autres, qu’il suffisait de partager les richesses et de planifier pour créer cette cité idéale dont tous les socialistes ont rêvé – avant même que le mot n’existe. Malgré toutes ces louables intentions et les moyens considérables mobilisés pour leur donner vie, l’expérience de Détroit est un échec total. Un de plus.

Le destin de Motor City devrait faire office d’avertissement. Le sort funeste de cette communauté afro-américaine aujourd’hui réduite à l’assistanat et à la pauvreté vient de ce qu’elle a cru les politiciens qui, en l’enkystant dans la revendication victimaire, lui promettaient un avenir radieux sans exiger le moindre effort. Ses enfants payent aujourd’hui le prix de ses choix. C’est l’inconvénient de la liberté : on n’échappe pas à la responsabilité.[/access]

*Photo : gehad83.

« Mur des cons » : Clément Weill-Raynal est bien vivant

Une polémique chasse l’autre, et les empoignades autour de la question rom ont remplacé, pour un temps, l’émotion suscitée par la révélation, via internet, de l’existence d’un « Mur des cons » dans les locaux du Syndicat de la magistrature.

Filmé clandestinement avec son téléphone portable par Clément Weill-Raynal, chroniqueur judiciaire à France 3, ce tableau d’affichage servait de défouloir aux juges militants de ce syndicat de gauche pour y stigmatiser les personnalités politiques et associatives (dont des parents de victimes !) qui leur déplaisaient. Ces révélations mirent dans l’embarras toute la « gauche judiciaire », dont l’influence sur la politique pénale de l’actuel gouvernement dépasse largement l’audience au sein de la magistrature (25% des voix lors des élections professionnelles). Il fallait donc s’acharner sans merci contre celui par qui le scandale était arrivé.

Bien conscient que son scoop n’allait pas franchir le barrage d’une rédaction de France 3 majoritairement acquise aux thèses du SM, Clément Weill-Raynal communique les images de ce « mur des cons » à quelques unes de ses relations dans le monde judiciaire. Ces images, quelques jours plus tard se retrouvent sur le site d’information Atlantico.fr. Un « front syndical » rassemblant le SM, La CGT, le Syndicat national des journalistes n’a alors plus qu’une idée en tête : faire la peau à celui par qui le scandale est arrivé, tuer le messager de la mauvaise nouvelle.

C’est l’histoire de cette chasse à l’homme racontée par le gibier, Clément Weil-Raynal, que l’on pourra lire dans Le fusillé du mur des cons qui vient de paraître aux éditions Plon. À l’heure où cette même gauche morale prend fait et cause pour les « lanceurs d’alerte » Julian Assange et Edgar Snowden, voleurs d’information sans scrupules, elle applaudit quand Weill-Raynal est traîné devant le conseil de discipline de France Télévisions et sanctionné par une semaine de mise à pied, avec la bénédiction de la majorité des représentants du personnel. Ce n’est pas le quantum – bénin- de la peine infligée qui fait scandale en la matière, mais la mise en branle des réseaux de pouvoir syndicaux et médiatiques pour imposer une norme idéologique au sein du service public d’information. Et que dire de ces magistrats qui s’empressent de détruire les preuves de leur indignité – le Mur des cons – alors que certains de ceux qui y figurent ont saisi la justice ? Une sale affaire dont seul le « fusillé » sort aujourd’hui la tête haute.

 

My teacher is nul

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 ecole profs crise

Ah ! Alphonse ! Ne te retourne pas dans ta tombe ! Première phrase de L’anglais sans peine, premier ouvrage de la méthode Assimil d’apprentissage de l’anglais écrit par Alphonse Chérel en 1929, My tailor is rich a de longues heures devant elle….

Chers tailleurs anglais, allemands, espagnols, italiens ou autres, ne vous billez pas, vous ne courez aucun risque de faire autre chose que d’être riches… au moins dans les écoles françaises.

Chacun sait que nous nous désolons régulièrement, nous autres les français, du niveau de langue étrangère de nos chères têtes blondes -même quand elles chaussent du 42 et ont de la moustache, ces chères têtes blondes-.

Déjà de mon temps, celui de la ménagère de moins de 50 ans, ceux qui parlent une autre langue sont ceux qui l’ont pratiquée pour des raisons professionnelles ou familiales, c’est-à-dire en dehors du cadre scolaire.

Pour ma part, je vous permets de noter que la phrase qu’il me reste de 5 ans d’allemand LV2 est « offenglisch is die katze nicht so laut wie der hund », soit « heureusement que le chat n’est pas aussi bruyant que le chien », ce qui vous en conviendrez n’est pas super facile à caser dans une conversation.

Je vous fais remarquer que c’est déjà un gros progrès par rapport à la génération de mon père, qui un jour, chez un boucher dans une île anglo-normande, a fait « bêê, bêê », s’est tapé sur les côtes et a montré ses dix doigts…. pour obtenir ses côtelettes d’agneau.

Mais revenons à nos moutons….

Nous rentrons de 6 années à l’étranger où nos enfants ont été scolarisés dans un Lycée français, où outre la mixité linguistique évidente parmi les élèves, l’enseignement des langues servait à apprendre une langue (sic). Et de préférence dans de bonnes conditions : le prof d’espagnol était espagnol, le prof d’anglais « native » et celui d’italien ou d’allemand idem. Les élèves répartis dans des niveaux de langues en fonction de leurs aptitudes et de leurs parcours antérieurs. Et dans les cours de langue, on parle la langue, on débat dans la langue en question et pour les plus avancés on y lit même des livres en VO !!!

Révolutionnaire, dites-vous ? Eh bien oui.

Retour en France cette année où le dernier scolarisé rejoint en classe de 1ère un lycée public du 8ème arrondissement parisien –qui certes n’est pas l’arrondissement le plus multiculturel de la capitale-, et découvre que le prof d’anglais est français comme celui d’espagnol, d’italien, d’allemand, etc.

So far so good. Mais découvre aussi le niveau de langue de ses petits camarades et l’accent chantant du prof de langue français….et les premiers cours de l’année où on révise le preterit anglais (LVI), la différence entre ser et estar (LV2) ou encore le vocabulaire pour se présenter en italien (LV3).

Et je vous passe le cours d’espagnol où le gamin parle mieux que le prof… qui lui fait répéter ses phrases quand il prend la parole.

Jusqu’ici ça va à peu près. Mais la cerise sur le gâteau, the cherry on the cake, c’est la découverte en réunion de début d’année, hier soir, des nouvelles épreuves de langues au baccalauréat.

Mes deux aînés ayant passé le bac avant la réforme, je suis toute ouïe face à la prof d’anglais, pour cette nouvelle découverte.

Donc quelle que soit la langue et le niveau d’apprentissage de la langue (LV1, LV2 ou LV3) l’épreuve est la même. Soit. Nos chers bambins doivent donc passer une épreuve écrite, puis deux épreuves orales.

Ayant vaguement entendu parler de la réforme avant la réunion d’hier, je me félicitais (bien que je n’y sois pas pour grand-chose) du fait que les futurs bacheliers passent les langues à l’écrit et à l’oral, ce qui n’était pas le cas avant.

Et là surprise ! pas far pas good. La première épreuve orale consiste à écouter une bande sonore de 90 secondes, sur les mêmes machines incroyablement modernes que j’avais déjà testées en 4ème il y a plus de 30 ans. Par ailleurs, chacun sait aussi que quand on va à l’étranger, les autochtones parlent par séquence de 90 secondes.

Non pas une fois l’écoute mais trois fois de suite, on ne sait jamais si ces gosses de 17-18 ans étaient un peu durs de la feuille, ensuite sans sonotone, il faut restituer le contenu de l’écoute EN FRANÇAIS.

J’avoue m’être fait remarquer à la réunion en répétant fortement et interrogativement : « EN FRANCAIS ? »

La prof d’anglais, au demeurant fort sympathique et qui n’est pas responsable de la codification des examens, m’a expliqué lentement et en articulant correctement comme si j’étais un peu lente, qu’il fallait bien que je comprenne que certains élèves voyaient bien de quoi on causait mais ne savaient pas s’exprimer dans une langue étrangère, donc qu’il ne fallait pas les pénaliser par rapport à ceux qui savaient parler. CQFD.

Pantoise ! Je me penche donc sur le BO ce matin pour comprendre cette épreuve orale. Et je lis qu’après les trois écoutes les élèves « disposent ensuite de dix minutes pour rendre compte par écrit en français de ce qu’ils ont compris, sans exigence d’exhaustivité ». La fin de la phrase me rassure grandement, en plus ils ne sont pas obligés d’avoir tout compris !

Alors pour avoir vécu à l’étranger, pour avoir deux grands enfants aujourd’hui étudiants et à qui on demande rapidement, dès le premier stage d’être parfaitement bilingues en anglais voire de maîtriser une seconde langue étrangère, je suis tranquille, la concurrence française de France n’est pas à redouter.

Sortons les gens des ministères de leurs ministères, la vraie vie, celle où on parle !, et dans plusieurs langues, est à nos portes depuis des années,  elle est l’avenir de nos gamins en Europe bien sûr mais aujourd’hui plus loin encore, et nous restons derrière porte fermée….

Et je dis, nivelons, nivelons, messieurs les pédagogues, et vous laisserez –encore plus- sur le bord de la route les gosses qui n’auront pas pu aller voir ailleurs, partir en colo de langues ou simplement prendre des cours en dehors de l’école.

Nivelons, nivelons et la fracture linguistique s’agrandira…elle ne sera demain que la tête de pont de la fracture sociale ou économique.

Nivelons, nivelons et réjouissons-nous du niveau de réussite au baccalauréat, nous pleurerons ensuite…

Hasta la vista !

Cyber-haine, une loi à la sibérienne?

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« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Jusque-là, cette citation de Voltaire se contentait d’être très célèbre, vaguement subversive et totalement apocryphe. Elle risque bien de devenir, en Belgique, légèrement illégale.

En effet, une circulaire du Collège des procureurs généraux, du Ministère de la Justice et du Ministère de l’Intérieur, livrée ce mois de juin en Belgique dans l’indifférence générale, légifère là où il ne fallait pas.

Désormais, nous prévient-on, « une attention particulière sera accordée à la criminalité commise sur Internet et les réseaux sociaux ». « Criminalité » ?  Diable, de quoi parle-t-on ? D’escroqueries à la carte bancaire, de proxénétisme, de pédocriminalité? Mais non, tout cela est déjà sous surveillance : le vrai danger, c’est « la cyber-haine ».

Comme nul n’est censé ignorer la loi, nos autorités ont eu la gentillesse d’expliciter le concept : « Le terme ‘cyber-haine’ couvre les déclarations haineuses (harcèlement, insultes, remarques discriminatoires) exprimées sur Internet contre des personnes en raison de leur couleur de peau, de leur prétendue race, de leur origine, de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leurs convictions philosophique ou religieuse, de leur handicap, de leur maladie ou de leur âge. »

Bref, ce serait formidable, si ce fourre-tout ne permettait pas de poursuivre et punir n’importe quelle opinion malconforme ou « antisociale », comme on disait dans le droit soviétique.

Avant que mes appréciations sceptiques tombent sous le coup de la loi, je tiens à dire que j’aurais aimé que nos gouvernants me donnent plus de précisions sur certains points. Par exemple, les « convictions philosophiques ou religieuses ».

Le cannibalisme est-il à classer dans ce panier ? La critique du meurtre rituel, du mariage forcé à 12 ans ou des sacrifices rituels deviendrait-elle un « crime » ? Auquel cas j’ai bien peur d’être un dangereux multirécidiviste. Mais je vous laisse, on sonne à ma porte…

Et pourtant, que la France est belle…

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L’identité malheureuse (Seuil), le beau dernier essai d’Alain Finkielkraut, sort ces jours-ci. Pour honorer cette réflexion approfondie sur notre époque, Causeur a constitué un dossier entier autour d’un des symptômes du malaise français : la crise de l’identité nationale. Dans le sillage de notre ami mécontemporain, Elisabeth Lévy annonce clairement la couleur : « si on parle abondamment du vivre-ensemble, c’est précisément parce que, dans les faits, on vit de plus en plus séparés ». Il faut croire que l’immigration n’est pas toujours une chance pour la France, ni même pour l’immigré, « dans le vrai monde, l’Autre, c’est parfois l’enfer », avance notre rédactrice en chef en guerre contre le multiculturalisme, non sans approuver le caractère multiethnique de nos sociétés. Mais, en ces temps de « déliaisons dangereuses », cela ne fait pas un nous. Que nenni, répond le journaliste Claude Askolovitch à Alain Finkielkraut dans son livre Nos mal-aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset), véritable road-movie à la rencontre de l’islam(isme) français. Interrogé dans nos colonnes, l’ancienne plume de L’Obs prend acte du pluralisme culturel de la société française, désormais « aussi musulmane » que chrétienne ou laïque. « Les musulmans, fussent-ils orthodoxes, font France et sont français » assène Asko, arguant que « la France n’est pas une histoire qui s’achève mais un mouvement ». Du coup, il fait feu sur le climat d’« islamophobie » rampante qui ne serait rien d’autre  qu’une « détestation de nous-mêmes ». Certes, la mutation identitaire en cours peut provoquer des angoisses légitimes, mais Asko appelle à raison garder pour ne pas perdre l’amour de l’Autre… Au sein de la rédaction, beaucoup aimeraient partager son optimisme mais le réel les rattrape parfois. Ainsi, Antoine Menusier a enquêté en plein cœur du 9-3, dans la ville bourgeoise du Raincy, jusqu’ici préservée des signes ostensibles de l’immigration, où s’est récemment installée une salle de sport réservée aux femmes. Géré par une entrepreneuse voilée et son mari barbu, l’établissement fait couler beaucoup d’encre et suscite la colère de la municipalité, vent debout contre ce possible ferment de communautarisme. Pas de quoi fouetter un chapelet ? L’anecdote ne fait en tout cas pas trembler Guy Sitbon, « islamophile » assumé qui renvoie amicalement Finkielkraut et Askolovitch dos à dos. Tous deux méconnaîtraient le pays réel musulman, oubliant que « L’ennemi numéro un, l’adversaire irréconciliable des islamistes, c’est l’islam de toujours, soit presque tous les musulmans ». Point de choc des civilisations mais une guerre à l’intérieur de l’islam : il y a fitna (discorde) en la demeure !

Abondant dans ce sens, Jean-Christophe Rufin, académicien français et ancien ambassadeur de France au Sénégal, répond également à Alain Finkielkraut, mettant au goût du jour le polythéisme des valeurs cher à Max Weber pour illustrer la plasticité des identités modernes : « le même que vous croiserez le vendredi dans un grand boubou vous rendra visite le lendemain dans un complet de coupe italienne (…) Que sont « ses valeurs ? Nous les impose-t-il le vendredi ? Ou faut-il plutôt lui reconnaître une dualité complète ? ». Zatize ze question… S’il y a un remède miracle pour renouer le lien national, Luc Rosenzweig l’appelle intégration. Conformément au modèle suivi par les israélites français en tête, ce long processus « suppose que chacun y mette du sien, l’intégrateur comme l’intégré potentiel ».

Y’a du boulot… Mais passons du turbin au tapin, à travers l’éditorial musclé d’Elisabeth Lévy en réaction à la proposition de loi socialiste (doublée d’une pétition du MJS !) visant à frapper les clients des prostituées au porte-monnaie. Chez ces soi-disant libertaires post-soixante-huitards, « ces préventions normatives sont devenues la marque de fabrique des fanatiques de toutes les libérations ». Notez que nous ne sommes jamais à un paradoxe près…

Il est certains brillants esprits qui n’en finissent pas de nous surprendre. Hubert Védrine, réputé chantre de la realpolitik, prend ses adversaires à revers. Au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, l’ancien ministre des Affaires étrangères défend avec une grande finesse dialectique le principe d’une ingérence en Syrie pour dissuader l’usage des armes chimiques, et juge sans complaisance le bilan diplomatique du président Obama. Esprits pavloviens s’abstenir ! Quitte à passer du coq à l’âne, au fil de nos pages actualités, arrêtez-vous sur l’article fouillé de Xavier Bébin. D’après le président de l’Institut pour la Justice, le projet de loi Taubira supprimant les peines planchers équivaut à ouvrir grand les portes de nos prisons, démantelant au passage le système de suivi des condamnés. Misère, misè…re !

Comme un entremets réussi ne gâte jamais un repas copieux, il est vivement conseillé d’achever votre lecture par l’interview d’Edouard Limonov, qu’ont rencontré à Moscou Luc Richard et Jacques de Guillebon. Entre deux provocations, l’opposant à Poutine, fondateur du Parti National-Bolchévique, retire sa défroque de tchékiste et se révèle en anar décroissant. Du punk, du vrai…

Et évidemment, les incontournables que sont les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, suivis des carnets de Roland Jaccard et Philippe Muray, vous attendent bien  au chaud sous la couette. De quoi passer l’automne Causeur sous le bras !

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Gino le juste

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gino bartali juste

gino bartali juste

Il a fallu attendre 2013 pour que soit reconnue la participation de Gino Bartali à une filière clandestine de sauvetage des juifs et des résistants persécutés par le régime fasciste italien. Le samedi 28 septembre 2013, veille du championnat du monde cycliste couru à Florence, l’Ambassadeur d’Israël en Italie a remis au maire de Florence Matteo Renzi le document officiel distinguant Gino le pieux comme « Juste parmi les nations » à titre posthume[1. Décision annoncée le lundi 23 septembre 2013.]. Rien d’étonnant à cette distinction tardive car Gino Bartali, fier de recevoir les honneurs dus à ses victoires, fut toujours d’une discrétion exemplaire sur sa vie privée, tout particulièrement sur son glorieux passé. Après tout, « le bien on ne le fait pas pour le crier sur tous les toits » ! Il  évoquait parfois, mi-sérieux, mi-plaisantin, ses sorties d’entrainement à vélo en Toscane pendant la seconde guerre mondiale : « Je transportais des messages pour la résistance aux moines d’Assise dans des bannes évidées, personne ne pouvait me soupçonner, moi Gino Bartali, champion cyclise et gloire nationale »[2. Cette anecdote nous fut racontée en 1996 par le champion lors de sa venue aux Rencontres cinématographiques de Dunkerque que je dirigeais, pour présenter le film de Mario Mattoli « Toto al Giro D’Italia » dans lequel il apparaît en compagnie de Bobet, Coppi, Magni…].

Gino Bartali (1914-2000) est le vainqueur de très nombreuses épreuves dont trois Tours d’Italie (1936, 1937, 1946), deux Tours de France (1938, 1948), quatre Milan-San Remo (1939, 1940, 1947, 1950,) trois tours de Lombardie (1936, 1939, 1940, quatre fois champion d’Italie (1935, 1937, 1940, 1952). Ses victoires, il les a obtenues grâce à la combinaison de sa très grande classe naturelle et d’un travail d’entrainement acharné.

Superbe grimpeur, bien posé sur son vélo, il dégage une allure alliant puissance et harmonie en montant les cols alpins (Allos, Izoard…) où il remporte ses victoires dans les grands tours. Après la seconde guerre mondiale sa rivalité avec Fausto Coppi, le campionissimo (1919-1960) va diviser l’Italie. Les tifosi se passionnent pour ces deux champions que tout oppose, L’un Bartali, visage marqué de paysan toscan, opposé au dopage, surnommé Gino le pieux à partir du Tour de France 1937 où envoyé par le pouvoir fasciste à des fins de propagande, il se fait surtout remarquer par son immense classe sportive et la grande ferveur de sa foi mystique – priant la Madone au départ, à l’arrivée des étapes du Tour[3. C’est à la suite de la mort de son frère Giulio en 1936 qu’il acquiert une forte foi « mystique ».] représente l’Italie catholique et conservatrice. L’autre, Fausto Coppi, romantique tourmenté, teste quelques produits stimulants pour survoler les cimes et, par son histoire d’amour passionnée avec son amante Giulia Occhini, représente l’Italie de la modernité.

Lorsque la guerre commence, le champion est respecté dans son pays, il  continue de gagner quelques courses mais refuse de participer aux épreuves factices dédiées à la gloire du fascisme et du Duce. Cependant Gino, continue de s’entrainer sur son splendide vélo de marque Legnano à travers la Toscane et les régions voisines. Il pédale, vif comme l’éclair et fier en direction d’Assise, de Gênes ou Viareggio. Il enchaîne ainsi des sorties de 200, 300 ou 400 kilomètres, parcourues d’une traite pour porter cachées dans le cadre de son vélo, sous la selle, des photos d’identité au monastère de San Quirico où les sœurs lui remettent de faux papiers qu’il ramène à Florence pour faciliter la fuite des juifs d’Italie.

Accédant enfin au rang de juste, Bartali bénéficie de la reconnaissance  du Mémorial Yad Vashem. Grâce au travail de recherche du jeune journaliste Adam Musevich, aux témoignages des rescapés Giulia Donati et Giorgio Goldenberg, il est avéré que des centaines de juifs ont échappé à la mort grâce à Gino le pieux. L’honneur, la bravoure et la foi d’un homme bon, qui eut l’élégance de garder le silence sur ses activités de résistance, honore l’Italie et une Europe en déshérence[5. Dès l’annonce de la distinction faite à Gino Bartali, des dizaines de messages antisémites et haineux ont commencé à polluer la Toile.].

*Photo : Euronews.

L’Etat contrôle, c’est dans sa nature

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francois-ewald-etat

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François Ewald est professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Philosophe de formation, il est devenu l’assistant de Michel Foucault, rencontré pendant l’affaire de Bruay-en-Artois (1972). Sous sa direction, il a préparé une thèse de doctorat sur la naissance de l’État-providence. Devenu conseiller du Medef et membre du Conseil d’orientation et de réflexion de l’assurance, il a notamment travaillé sur les questions liées à la politique du risque et au principe de précaution, dont il est un spécialiste internationalement reconnu. Son prochain ouvrage, Gestion de l’entreprise d’assurance, paraîtra en octobre chez Dunod.  

Causeur. Alimentation, tabac, alcool : pour nous protéger de nous-mêmes, les gouvernants empiètent de plus en plus sur nos libertés. L’État sait-il mieux que nous ce qui est bon pour nous ?

François Ewald. Je n’adhère pas trop à cette thèse du renforcement de l’intervention de l’État, pour la bonne raison que cela ne date pas d’hier : les gouvernements ont toujours été soucieux, et dans les moindres détails, de la sécurité et du bien-être des populations.  Les méthodes, les objets, les techniques et les méthodes de l’administration pour contrôler les citoyens peuvent changer : l’intensité reste la même. Du reste, l’important n’est pas qu’il y ait plus ou moins d’interventionnisme, mais la façon dont il s’exerce – le comment. Regardez le Traité de police de Nicolas de La Mare, qui date du début du XVIIe siècle : la moindre activité est soumise à un règlement, l’espace public est saturé et tous les problèmes de santé ou d’environnement sont déjà présents !

Pourquoi le pouvoir tient-il tant à intervenir dans ces domaines, qui n’ont rien à voir avec ses missions régaliennes ?

C’est ainsi. La mission des pouvoirs, et l’une des sources de leur légitimité, a toujours été liée à leur capacité à protéger leurs sujets, et aujourd’hui leurs citoyens. C’était vrai chez les Grecs (cf. Œdipe), c’était vrai au Moyen Âge (lutte contre les épidémies). Et c’était vrai sous la monarchie.[access capability= »lire_inedits »]

Mais nous sommes désormais en démocratie, cela ne vous a pas échappé !

Vous évoquez moins la démocratie et la garantie des libertés publiques qu’une certaine vision du libéralisme qui pose des limites à l’intervention de l’État.  Dans un État de droit, le pouvoir ne peut pas tout faire. Il est contrôlé et doit rendre des comptes. En France, avant la fin du XIXe siècle, l’État intervenait de manière souveraine et irresponsable sans qu’on ne puisse rien lui opposer. Puis des limites ont été posées, et le citoyen est devenu, face à l’État, un sujet de droit.

Justement, la France est à la fois l’héritière d’une longue tradition de centralisme étatique et le berceau d’idées libérales qui ont engendré les droits de l’individu. L’ambivalence des Français à l’égard de la protection étatique, qu’ils réclament tout en la détestant, traduit-elle le caractère contradictoire de ce double legs ?

En vérité, pas si contradictoire que ça : les libéraux ne sont pas très différents des étatistes ! À un détail près : ils estiment le pouvoir incapable de savoir ce qu’est le bien. Les libéraux ne croient pas que le choix libre et rationnel de chacun indiquera le bien ; ils pensent plutôt que, si on laisse les individus choisir, ils maximiseront leur utilité et aboutiront à un moindre mal collectif. Pour aller vite, le projet politique libéral était un projet anti-policier. En posant la fiction d’un individu doué de raison, les libéraux ont développé une critique efficace de l’action gouvernementale. On a supprimé les corporations et réintroduit de la liberté, l’idée sous-jacente étant : tant que ma conduite ne nuit pas à autrui, aucune autorité politique n’a à s’en mêler. En fin de compte, ce principe a été adopté par les démocraties libérales.

Mais proclamer « Fumer tue » sur les paquets de cigarettes, vise d’abord à protéger le fumeur, pas ses amis ou collègues de bureau…

Dans ce cas précis, l’État intervient pour remédier à une asymétrie dans l’information : les producteurs de cigarettes ne disent pas spontanément aux consommateurs que ce produit est dangereux, qu’ils incorporent certains éléments permettant de créer une dépendance, etc. Cela ne retire rien à l’hypocrisie de l’action publique, puisqu’on autorise la vente d’un produit dont on dénonce par ailleurs la dangerosité.

D’après un rapport d’experts, la cigarette électronique encourage, certes, l’accoutumance, mais s’avère bien moins nocive que la cigarette traditionnelle, notamment vis-à-vis de l’environnement du fumeur. Pourtant, le gouvernement a décidé d’interdire sa vente aux mineurs et de la proscrire de certains lieux publics. Cette prudence n’est-elle pas excessive ?

La cigarette électronique ne peut, en tout cas, pas échapper aux débats sur la cigarette. Dans la situation politique actuelle, si l’on découvrait a posteriori que ces cigarettes sont dangereuses et que Marisol Touraine n’avait pris aucune mesure à l’époque où elle était ministre, elle engagerait sa responsabilité, comme d’autres pour le sang contaminé. Il faut se faire une raison : le risque est devenu l’un des premiers enjeux politiques de l’époque contemporaine !

Pour quelle raison, alors même que, en matière de santé ou d’alimentation, nul ne conteste que nous soyons beaucoup plus en sécurité que par le passé ?

L’une des raisons est que, dans ces domaines, il est aisé de transformer des situations particulières en « affaires » médiatiques. Relayées par des organisations politiques qui voient là des opportunités d’intervention publiques extrêmement efficaces, elles permettent d’interpeller le gouvernement, qui est obligé de répondre. Prenons le cas des accidents du travail au XIXe siècle, que je connais bien – c’était le sujet de ma thèse. Après des batailles énormes devant les tribunaux, les employés obtenaient la possibilité d’être indemnisés. Autrement dit, ces conflits ont abouti à un compromis fondé sur l’idée qu’un risque est acceptable s’il est assurable.

On n’en est plus vraiment là, tant le champ des risques acceptables ne cesse de se réduire…

En effet, un siècle plus tard, l’affaire de l’amiante a changé la donne et détruit la législation née des conflits liés aux accidents du travail : désormais, nous considérons que l’employeur qui ne laisse pas son ouvrier sain et sauf à la sortie de l’usine a commis une faute inexcusable. Il est d’ailleurs significatif que les premières protestations n’aient pas émané de « travailleurs de l’amiante » (employés dans des usines dont elle était la matière première), mais de ce qu’on appelle les « usagers », autrement dit d’individus exposés à l’amiante souvent sans le savoir. Ce sont, par exemple, des étudiants de Jussieu qui ont politisé la question. Et c’est seulement dans un second temps que les salariés ont réussi se faire indemniser. Ainsi l’action politique de citoyens bien organisés a-t-elle fait plier le pouvoir économique !

En somme, la santé serait devenue un domaine politiquement « sexy » ?

C’est un fait que la santé est l’une des principales valeurs des sociétés de bien-être. Bien sûr, il peut y avoir des excès : prenons l’exemple de la lutte des résidents contre la présence d’antennes-relais téléphoniques près de leurs maisons. L’hypothèse d’une mise en danger de la santé des riverains permet d’intéresser des groupes qui voient là une très bonne occasion de mener la bataille. Or, sur la téléphonie mobile, dans l’état actuel des connaissances, on sait que les normes en vigueur protègent parfaitement les gens. Grâce au principe de précaution, certaines associations voudraient imposer à l’État leur vision du monde et leurs solutions.

Vous venez de mentionner le « principe de précaution ». Quelles sont les origines politiques et idéologiques de cette notion inscrite depuis bientôt dix ans dans la Constitution française ? Au final, considérez-vous qu’elle a plutôt renforcé le pouvoir du citoyen, permis au contraire à l’État d’interdire arbitrairement certaines activités, ou encore qu’elle peut entraver ou paralyser l’action des pouvoirs publics ?  

Né dans le domaine de l’environnement avant d’investir la gestion des risques sanitaires, le principe de précaution reflète une nouvelle configuration épistémologique dans laquelle la décision publique doit prendre en compte non seulement ce que l’on sait, mais aussi ce que l’on ne sait pas : l’incertitude liée à notre ignorance ou à la conscience que nous avons que nos connaissances sont limitées. Cette structure, d’un côté, accroît les obligations du décideur public, qui ne peut plus s’exonérer par l’incertitude ou l’ignorance. De l’autre, elle donne du poids à tous ceux qui veulent mettre l’accent sur les risques de l’incertain.

On dirait bien qu’elle s’applique de plus en plus à ce que nous mangeons. L’État ne se contente plus d’informer le consommateur sur la composition, l’origine et les effets des denrées alimentaires : il veut normaliser nos comportements.

Je ne parlerais pas de « normalisation ». Jusqu’à une date assez récente, nos régimes alimentaires étaient le produit d’une culture spécifique liée à certaines régions ou à certaines communautés. Or, ces traditions familiales ou régionales ont cédé la place à une vision médico-scientifique qui jauge un produit à l’aune de ses qualités nutritives et de son apport à l’équilibre alimentaire global. Pour autant, cette vision n’aboutit nullement à une norme unique. Au contraire, en l’absence, bien souvent, de certitude scientifique, elle génère des controverses et des interrogations entre experts, dont les uns assurent que tel ou tel jambon est absolument sans danger, tandis que d’autres jurent qu’il doit être absolument prohibé. Et comme tous ces débats d’experts ont lieu sur la place publique, tout le monde finit par se demander ce qu’il mange. En fait de « normalisation », j’observe plutôt la montée d’une angoisse alimentaire.

Mais si l’information, même partiellement incertaine, existe, peut-on la dissimuler ? Lorsque la recherche a découvert que le cholestérol était un facteur aggravant de risque cardiaque, ne fallait-il pas informer et agir ?

En réalité, nous savons que cette formulation n’est pas tout à fait exacte, dans la mesure où elle donne une image générale, valable pour n’importe qui. Cette approche globale, qui permet de définir un traitement abstrait, adapté à un individu « moyen », ne correspond plus à l’état actuel des connaissances médicales. Grâce, notamment, à l’étude du génome, nous disposons aujourd’hui de capacités prédictives au niveau individuel. Nous savons par exemple qu’un régime alimentaire adapté à une personne ne sied pas forcément à une autre. Cela pourrait modifier la responsabilité des gouvernants, mais aussi des soignants, qui se verront accusés de ne pas avoir proposé un traitement répondant aux caractéristiques individuelles du patient. La politique de santé publique de demain devra faire face à cette demande en privilégiant les réponses sur mesure plutôt que l’édiction de normes générales et abstraites.[/access]

Frigide Barjot : Tous contre une !

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Une étrange commisération silencieuse entoure Frigide Barjot. On peut lire ici ou là qu’elle a été fantastique, que sans elle les millions de Français de la Manif pour tous ne se seraient pas levés, n’auraient pas pris conscience de leur nombre et de leur force dans la défense des enjeux majeurs de la civilisation que sont le mariage et la filiation. On évoque fugitivement son « ludisme fédérateur », son exubérance, son extravagance, son attraction médiatique. C’était hier, on daigne s’en souvenir encore, mais enfin elle a fait son temps, on ne peut pas toujours s’amuser. On la salue au détour d’un paragraphe, on lui accorde respect et reconnaissance pour le bien qu’elle a fait, comme si elle avait disparu. Mais elle n’a pas disparu. Elle est là, par terre. On fait semblant de ne pas s’en apercevoir,  on dit : « tiens, c’est curieux, on ne la voit plus, elle a pris ses distances ».  On ne l’invite pas mais si on la croise on pourra toujours se fendre d’un « Ma chérie, quel dommage que tu n’aies pas pu venir hier à ma soirée ! ».  Elle a des choses à dire mais plus personne pour les entendre, ne serait-ce pour en débattre et les critiquer. Un programme d’action, mais tous les réseaux coupés. Une action en  justice pèse sur elle et son mari, Basile de Koch, qui pourrait leur valoir l’expulsion de leur logement. L’avocat de la partie adverse a reconnu lui-même le caractère politique, en disant que la « médiatisation » de Frigide Barjot avait fait sortir le dossier. Mais nul n’en dit mot.

À son passage, les croquantes et les croquants ferment leurs volets. Peut-être riraient-ils de la voir emmenée – mais sous cape. L’ostracisme des gens bien élevés est insaisissable, tout de discrète ironie, de mépris soyeux.  Il évite les insultes, les huées, les grossiers revirements des foules. Pourtant,  c’est du même ordre. On se retourne comme un seul homme contre une seule femme. Ou on se détourne, ce qui en est le synonyme poli.

Est-il possible que dans cette unanimité suspecte comme seules savent l’être les unanimités, pas une voix ne s’élève, pas une main ne se tende ? Pas un Henry Fonda à l’horizon ? Pas un gentilhomme ?  Pas un frère ? Pas même un trublion bohème juste agacé que tout le monde soit du même avis ?

 

Non, je n’ai pas changé…

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sarkozy hollande nicolas

sarkozy hollande nicolas

Je ne suis pas Julio Iglesias pour chanter ce titre comme il conviendrait.

Il n’est pas offensant pour le président de la République de s’interroger sur son autorité et d’en faire « une question » qui dépasse très largement le plan psychologique pour relever d’une problématique politique (Libération).

Je comprends bien comme François Hollande immédiatement, répugnant à l’exacerbation tous azimuts du quinquennat précédent, a cherché, autant que possible, à remplacer l’injonction et l’agitation par un comportement contrôlé, maîtrisé et de confiance. À substituer au fait de se mêler de tout et de donner au moins l’impression de la fermeté – en profondeur, il y avait beaucoup de faiblesse – une attitude présidentielle décrispée, moins impérieuse. À refuser l’autoritarisme au bénéfice de l’autorité.

Il est clair que cette volonté a manqué ses effets et que le gouvernement semble, malgré les avertissements ou à cause d’eux laissés sans suite, négliger la ligne présidentielle. On ne compte plus les antagonismes publics entre ministres et on ne saurait prétendre qu’ils relèveraient d’un débat normal et nécessaire. Le dernier en date entre Manuel Valls et Cécile Duflot aurait imposé une réaction vigoureuse que la demande de sang-froid par le Premier ministre n’a pas constituée à elle seule.

Pour vouloir faire échapper la société française au traumatisme de cinq ans de sarkozysme, François Hollande en crée un autre qui à rebours résulte du sentiment partagé d’un pouvoir dépassé par les querelles et incapable d’y mettre fin. François Rebsamen est sans doute le plus lucide quand il explique ce qui est perçu par beaucoup comme un déficit par cette hantise : « François Hollande ne sera pas l’homme des positions tranchées qui blessent et qui, par définition, excluent ». La loi sur le mariage pour tous a tout de même manifesté chez lui une obsession de rassemblement qui avait ses limites !

Le président de la République se doit rapidement de trouver une solution à ces conflits intestins soit en tirant les conséquences d’une solidarité mise à mal soit en n’accomplissant rien de brutal ni de décisif mais en tentant de laisser croire à un dessein. Le pire est le constat d’aujourd’hui : un président chahuté et muet sur la discipline collective. L’opportunisme et la tolérance tactiques sont poussés si loin que l’unité en est affectée. Et l’image de la France au travers de son équipe dirigeante. On peut ne pas adhérer à la politique mise en oeuvre et s’émouvoir cependant de cette perte de crédibilité en quelque sorte nationale et internationale.

Quand le président est parti, les ministres dansent.

Le comble – et l’ironie – tient à ce que de l’autre côté Nicolas Sarkozy, critiquant Jean-François Copé et François Fillon, plus certain que jamais d’être attendu, espéré par les Français – et pas seulement par l’UMP – comme le de Gaulle au petit pied, n’a pas changé d’un pouce son caractère ni modifié son tempérament ni aboli son narcissisme ni pris conscience de ses responsabilités quasi exclusives dans l’échec de la droite. Il a fait payer l’UMP, méprise toujours autant autour de lui, ose prétendre qu’il ne s’occupe que de la France quand, plus que les autres, ses rivaux de demain, il cultive sa stratégie personnelle (Le Monde).

A trois reprises au moins, Nicolas Sarkozy au cours de son quinquennat nous a déclaré qu’il avait changé. Force est de constater, depuis qu’il a été désavoué, qu’il est encore plus caricatural que lors de l’exercice du pouvoir et que s’il restait un infime espoir sur sa possible métamorphose, il est pulvérisé. Il se révèle encore moins homme d’Etat aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Dans l’absence que dans la surabondance.

François Hollande commettrait, commet une grave erreur en s’imaginant qu’après le quinquennat et en successeur de Nicolas Sarkozy, il est impossible, pour lui d’inventer et de développer ce qui après tout ne serait que l’expression d’une normalité présidentielle.

Un président, pas un Matamore. De l’autorité, pas du laissez-faire et laissez-dire dans le désordre. Beaucoup d’intelligence mais de la détermination, même pour la politique nationale.

C’est donner trop d’importance, encore aujourd’hui, à Nicolas Sarkozy que d’en faire un repoussoir.

*Photo : Sipa.

Maladies imaginaires

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cholesterol sante maladie

cholesterol sante maladie

« Mieux vaut prévenir que guérir » : la médecine de notre temps a repris à son compte l’adage populaire. Cette préférence pour la prévention semble avoir le bon sens pour elle. Ne vaut-il pas mieux éviter l’apparition de maladies graves par des moyens simples plutôt que déployer tout un arsenal techno-médical une fois ces maladies installées ? Maintenir les gens bien portants plutôt que s’escrimer auprès de malades ? C’est ainsi que la médecine moderne a inventé la notion de « facteurs de risque » : caractéristiques liées à une personne, à son environnement ou à son mode de vie, qui augmentent la probabilité d’apparition de telle ou telle maladie.[access capability= »lire_inedits »] Au premier rang des pathologies visées, on trouve les maladies cardiovasculaires, dont l’affreux athérome est le grand pourvoyeur.

L’athérome est une maladie de la paroi artérielle qui rend les artères incapables d’assurer correctement la circulation du sang. Petit à petit ou d’un seul coup, elles s’obstruent, interrompant l’irrigation de l’organe aval : c’est l’accident vasculaire ischémique ou infarctus (cardiaque, cérébral, digestif, des membres inférieurs, etc.). Grâce aux études épidémiologiques, on connaît désormais les  conditions associées au vieillissement athéromateux de nos chères artères – à ce stade, en l’absence de causalité démontrée, on préférera parler de « marqueurs de risque » que de « facteurs de risque ». Certains sont endogènes (ou innés) − en clair, on n’y peut pas grand-chose – si ce n’est les dépister in utero et avorter sélectivement les futurs malades, politique radicale mais pas totalement inimaginable, ou intenter un procès à ses parents. D’autres sont essentiellement exogènes, donc liées au comportement : tabagisme, hypertension artérielle, diabète, surpoids, sédentarité, déséquilibre alimentaire, hypercholestérolémie. Ce sont des cibles toutes désignées pour les experts qui veillent sur nous. Dans cette  liste des ennemis publics, le cholestérol occupe une place de choix.

On l’a répété sur tous les tons : le cholestérol, c’est mauvais. Même quand il est bon. On a beau savoir qu’il existe une forme inoffensive, et même protectrice, de ce lipide qui joue un rôle central dans de nombreux processus biologiques – le « bon cholestérol[1. En séparant les fractions du cholestérol sanguin sur une colonne de chromatographie, on obtient des molécules lourdes (High Density Lipoproteins ou HDL) et des molécules légères (Low Density Lipoproteins ou LDL). Seule l’élévation du contingent LDL est corrélée au sur-risque vasculaire.]» –, dans l’imaginaire collectif, le cholestérol reste un ennemi. D’abord, c’est gras. Ensuite, et plus sérieusement, il existe bel et bien une corrélation statistique entre l’élévation du taux de cholestérol sanguin et la fréquence des accidents cardiovasculaires – corrélation dont les compagnies d’assurance n’ignorent rien. Enfin, certaines maladies familiales rares, les hypercholestérolémies sévères, se manifestent par des infarctus du myocarde précoces.

On ne niera donc pas que la lutte contre le cholestérol soit nécessaire dans un très grand nombre de cas. Elle s’est muée en guerre totale, menée sans discernement et sans s’interroger sur la proportionnalité des moyens et des fins, puis en croisade pour l’humanité souffrante (enfin, qui ne souffre pas encore tant que ça, mais qui ne saurait tarder à souffrir si elle persévère dans ses erreurs). La nouvelle religion s’est d’abord répandue par une propagande frénétique en faveur de régimes… qui se sont révélés à peu près dépourvus d’effets. Depuis une vingtaine d’années, elle dispose d’armes plus puissantes : les inhibiteurs de l’HMG-CoA réductase, plus connus sous le nom de statines. Ces médicaments qui réduisent le taux de cholestérol sont consommés quotidiennement par 6,4 millions de personnes en France. Pour l’assurance-maladie, l’addition se monte à 1,2 milliard d’euros par an.

Que l’on ne se trompe pas. En prévention dite « secondaire », c’est-à-dire chez des patients ayant déjà eu un accident cardiovasculaire grave et présentant une hypercholestérolémie, la prise prolongée de statine diminue effectivement le nombre de nouveaux accidents, tout autre facteur de risque mis à part. Un bénéfice qui semble plus que compenser les effets secondaires, assez fréquents et invalidants néanmoins. On aurait donc pu s’en tenir à ces heureux résultats. Mais la prévention ne pouvait se priver de l’immense champ d’action qui s’offrait à elle : celui de la prévention « primaire », pratiquée avant tout événement pathologique chez les gens qui se croient bien portants – on ne sait s’il faut les considérer comme des malheureux ou des imbéciles. C’est ainsi qu’est entré en scène le dépistage, rabatteur des temps modernes. Le dépistage est le bureau de recrutement de l’immense armée des malades volontaires, petits soldats si bien catéchisés qu’ils réclament eux-mêmes des « check-up ». La médicalisation intégrale de la vie repose en effet sur un endoctrinement mené, dès le plus jeune âge, par des associations privées (pour ne pas dire des « lobbies » ou des « groupes de pression ») ou même par l’État. Une fois dépistés par une simple prise de sang, les malades potentiels qui ne s’ignorent plus sont mis à disposition du bienveillant pouvoir médical.

Que les médecins contribuent à promouvoir une vie un peu plus saine, il faut sans doute s’en féliciter. Le problème, c’est que qui dit médecine dit prescription : le médicament, si possible de dernière génération[2. Double avantage des médicaments récents : ils sont plus chers que les anciens, et on ne connaît pas encore tous leurs effets secondaires.], est un droit du patient. Il faut saluer ici la bonne influence des visiteuses médicales parfumées et court vêtues. Bien implantées dans les cabinets libéraux comme à l’hôpital, elles assurent une indispensable « formation continue », en toute indépendance bien sûr. Les prescriptions, donc les commandes aux laboratoires, suivent. Statine pour tout le monde ou presque : l’infarctus d’un grand-père suffit à faire de vous un candidat. Et qu’importe si les effets secondaires de ces médicaments, tant physiques que psychologiques, dégradent la qualité de vie des gens ! Qu’importe même si ces effets secondaires, au premier chef la fatigue et les douleurs musculaires (qui n’affectent pas moins de 10% des patients), sont un obstacle au fait de mener une vie saine – en empêchant l’activité physique, qui est pourtant le moyen le plus avéré de prévenir les accidents cardiovasculaires. Qu’importe enfin si ce traitement n’a nullement démontré une réduction du risque dans cette indication – les études ont été menées en prévention secondaire, et l’extrapolation à la prévention primaire n’est pas scientifiquement fondée. La prévention est une priorité politique. Elle est devenue un marché. Donc une filière économique qu’il faut encourager : les médicaments ou examens inutiles ou presque donnent du travail à tous ceux qui les conçoivent, fabriquent, commercialisent, prescrivent et surveillent. Le souci du bien-être du futur malade coïncide heureusement avec les intérêts de l’industrie du médicament.

Gardons-nous cependant de tout complotisme. Il n’y a pas quelque part des méchants capitalistes qui cherchent à faire fortune en exploitant nos peurs. Pas d’autres conspirateurs que nous-mêmes. Rien de tout cela, en effet, ne serait possible sans la participation enthousiaste des citoyens qui prennent consciencieusement leur traitement quotidien et, pour les citoyennes, se font annuellement écraser les seins dans les appareils sophistiqués des cabinets de radiologie. Demain, on trouvera peut-être plus hygiénique, pour procréer, de recourir à la médecine plutôt qu’à la voie traditionnelle suspecte de transmettre de vilaines maladies. Il sera très mal vu de se suicider seul dans son coin au lieu de faire appel à un spécialiste de la mort dans la dignité. Enfin, nul n’aura plus besoin de recourir à des prostituées pour pallier ses carences affectives : des assistant-e-s sexuels-les seront bientôt prescrit-e-s à tous les handicapés de la vie. En supposant qu’il y ait une vie après la santé.[/access]

*Photo : UrbaneWomenMag.

Détroit, ville autodétruite

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detroit crise usa

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En 1950, Détroit, Michigan, comptait un peu plus de 1,8 million d’âmes. La ville, fondée deux cent cinquante ans plus tôt par un Français[1. Détroit a été fondée en 1701 par Antoine de Lamothe-Cadillac et ses 51 compagnons ; la ville tire son nom du simple fait qu’elle est effectivement située sur la rive d’un détroit – celui qui sépare le lac Huron du lac Érié.], était alors le fer de lance de l’industrie américaine ; c’est à Motor City, la « cité des moteurs », que les Big Three – General Motors, Ford et Chrysler – sont nées et ont prospéré, créant des milliers d’emplois bien payés qui, à la fin de la décennie, permettaient à la ville d’afficher le niveau de revenu par habitant le plus élevé des États-Unis. Le Détroit des fifties, c’était la quintessence du rêve américain, un eldorado qui attirait irrésistiblement entrepreneurs audacieux et travailleurs à la recherche de salaires attractifs.[access capability= »lire_inedits »]

Détroit, c’était aussi Motown, la ville qui a donné son nom au label de pop et de rhythm and blues créé par le producteur Berry Gordy. Le symbole de la première middle-class noire des États-Unis, née dans la population afro-américaine issue de la Great Migration qui avait bénéficié du dynamisme industriel de la cité. À l’époque, il n’y a pas une ville au pays de l’Oncle Sam qui offre une meilleure vie aux familles afro-américaines : un taux de chômage d’à peine 3 à 4%, des salaires significativement plus élevés ; nulle part ailleurs, un Noir n’a plus de chances d’être propriétaire de son logement, d’occuper un poste officiel ou d’être élu. Détroit n’est pas un paradis et de nombreux différends continuent à opposer ses communautés mais, en cette fin des années 1950, une certitude est unanimement partagée : c’est que les choses s’améliorent, lentement mais sûrement.

C’est ainsi qu’au début des années 1960, comme grisée par son succès et par sa foi en l’avenir, Détroit devient l’un des principaux laboratoires des idées progressistes aux États-Unis. Dès 1962, avec l’élection de Jerome Cavanagh, le premier des sept maires démocrates qui se sont succédé depuis, Motor City est le terrain d’expérimentation du programme des « cités modèles » de Lyndon Johnson[2. Officiellement lancé à l’échelle nationale en 1966, le programme des Model Cities sera dirigé par une équipe dont Cavanagh était le seul membre élu.]. La tactique électorale de Cavanagh est d’une simplicité évangélique : s’assurer le vote communautaire noir en promettant de taxer les Blancs. À grand renfort de subsides fédéraux, de matraquage fiscal et de réglementations pointilleuses, l’administration de la cité va ainsi se lancer, cinq décennies durant, dans une succession ininterrompue de grandes opérations de planification urbaine et de politiques sociales qui feront de Détroit la vitrine universellement célébrée de la gauche américaine.

En un demi-siècle, tout l’arsenal de la social-démocratie y sera testé. Salaire minimum nettement supérieur à celui qu’impose l’État fédéral, grands projets d’urbanisme, politiques de redistribution agressive, soutien inconditionnel aux syndicats (notamment le tout-puissant United Automobile Workers), fonction publique pléthorique (deux fois plus nombreuse que dans les villes américaines de taille comparable), discrimination positive, système éducatif public qui est l’un des plus onéreux des États-Unis, environnement réglementaire notoirement défavorable aux entreprises privées… La ville « la plus progressiste d’Amérique »[3. Lors de l’élection présidentielle de 2004, pas moins de 93,96% des électeurs de Détroit ont voté pour des représentants progressistes.] doit être la vitrine de l’État-providence au pays du capitalisme.

Dès l’été 1967, le rêve commence à se lézarder. Lors d’une descente destinée à fermer l’un de ces bars clandestins qui font tache dans le schéma ordonné du planificateur, la police arrête 82 Afro-Américains qui célèbrent le retour de deux des leurs du Vietnam. Cet événement anodin va déclencher l’« émeute de la douzième rue », l’une des plus destructrices qu’aient connues les États-Unis. Ainsi peut-on observer en live le résultat de cette entreprise de constructivisme social – et à mon avis de toutes les autres : la désagrégation de la société. La municipalité de Détroit, elle, y voit la preuve qu’on n’en a pas fait assez, pas assez de ce qui ne marche pas : désormais, plutôt que la lutte des classes, la municipalité démocrate organisera la lutte des races. La route de l’enfer, pavée des fameuses bonnes intentions, est ouverte.

L’ombre d’elle-même

Cinquante ans plus tard, même la propagande la plus servile peut difficilement nier que le rêve a viré au cauchemar. Avec un fardeau fiscal deux fois plus lourd que les villes voisines du Michigan, Détroit a perdu près de 62% de ses habitants – notamment cette population blanche et riche à laquelle Berry Gordy espérait vendre ses disques. Dûment protégés des conséquences de leur aveuglement, les syndicats ont largement participé à la chute des Big Three tandis que la municipalité, fidèle à ses habitudes, chasse consciencieusement les petites entreprises à coup de taxes et de réglementation[4. Dernier exploit en date : l’opération « Compliance » de début 2013 vise à faire fermer 1 500 entreprises jugées illégales – du revendeur de pneus d’occasion au restaurant itinérant – par les autorités de la ville.]. Désormais, seuls demeurent à Détroit ceux qui ne peuvent pas partir, majoritairement afro-américains, qui affichent l’un des revenus par habitant les plus faibles de toutes les grandes métropoles américaines et ne vivent plus, pour l’essentiel, que de transferts sociaux : selon les statistiques officielles, moins de la moitié des plus de 16 ans occupent un emploi.

Malgré les milliards d’aide fédérale et les revenus générés par les Big Three, l’effondrement économique planifié a entraîné un effondrement des recettes fiscales. Seulement, la « cité-modèle » ne pouvait décemment pas réduire ses dépenses, mais devait, au contraire, les augmenter pour relancer son économie : plus de 18 milliards de dollars de dettes se sont ainsi accumulés au fil du temps. Lesquelles, sont,  pour une solide moitié, détenues par les fonds de pension des employés municipaux. Pour paraphraser Margaret Thatcher, la municipalité de Détroit a fini par se trouver à court d’argent des autres : le 18 juillet, elle s’est déclarée en faillite – la championne du progrès social ayant conquis le titre de la plus importante banqueroute municipale de l’histoire des États-Unis.

On a peine à se représenter l’ampleur du désastre : on estime à 78 000 le nombre de bâtiments délabrés que la ville n’a plus les moyens de faire démolir et à près d’un tiers la surface de la cité aujourd’hui à l’abandon. L’école publique « progressiste » est parvenue à produire une population illettrée à 47%. Le taux de crime violent est 5 fois plus élevé que la moyenne nationale et la police ne parvient plus à résoudre que 10% des affaires qu’elle traite avec un délai d’intervention record de 58 minutes. Cet hiver, seul un tiers des 36 ambulances de Détroit roulaient encore – certaines affichant plus de 400 000 kilomètres au compteur – et 40% de l’éclairage public ne fonctionnait plus. Depuis 2008, faute de moyens, la ville a fermé 210 de ses 317 parcs, et ce sont des donations privées qui ont permis de retarder la fermeture de 50 autres cette année.

Accordons le bénéfice du doute aux édiles et aux pontes du Parti démocrate : sans doute voulaient-ils réellement aider la communauté afro-américaine ; sans doute ont-ils vraiment cru que le bien-être des uns pouvait se construire aux dépens des autres, qu’il suffisait de partager les richesses et de planifier pour créer cette cité idéale dont tous les socialistes ont rêvé – avant même que le mot n’existe. Malgré toutes ces louables intentions et les moyens considérables mobilisés pour leur donner vie, l’expérience de Détroit est un échec total. Un de plus.

Le destin de Motor City devrait faire office d’avertissement. Le sort funeste de cette communauté afro-américaine aujourd’hui réduite à l’assistanat et à la pauvreté vient de ce qu’elle a cru les politiciens qui, en l’enkystant dans la revendication victimaire, lui promettaient un avenir radieux sans exiger le moindre effort. Ses enfants payent aujourd’hui le prix de ses choix. C’est l’inconvénient de la liberté : on n’échappe pas à la responsabilité.[/access]

*Photo : gehad83.

« Mur des cons » : Clément Weill-Raynal est bien vivant

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Une polémique chasse l’autre, et les empoignades autour de la question rom ont remplacé, pour un temps, l’émotion suscitée par la révélation, via internet, de l’existence d’un « Mur des cons » dans les locaux du Syndicat de la magistrature.

Filmé clandestinement avec son téléphone portable par Clément Weill-Raynal, chroniqueur judiciaire à France 3, ce tableau d’affichage servait de défouloir aux juges militants de ce syndicat de gauche pour y stigmatiser les personnalités politiques et associatives (dont des parents de victimes !) qui leur déplaisaient. Ces révélations mirent dans l’embarras toute la « gauche judiciaire », dont l’influence sur la politique pénale de l’actuel gouvernement dépasse largement l’audience au sein de la magistrature (25% des voix lors des élections professionnelles). Il fallait donc s’acharner sans merci contre celui par qui le scandale était arrivé.

Bien conscient que son scoop n’allait pas franchir le barrage d’une rédaction de France 3 majoritairement acquise aux thèses du SM, Clément Weill-Raynal communique les images de ce « mur des cons » à quelques unes de ses relations dans le monde judiciaire. Ces images, quelques jours plus tard se retrouvent sur le site d’information Atlantico.fr. Un « front syndical » rassemblant le SM, La CGT, le Syndicat national des journalistes n’a alors plus qu’une idée en tête : faire la peau à celui par qui le scandale est arrivé, tuer le messager de la mauvaise nouvelle.

C’est l’histoire de cette chasse à l’homme racontée par le gibier, Clément Weil-Raynal, que l’on pourra lire dans Le fusillé du mur des cons qui vient de paraître aux éditions Plon. À l’heure où cette même gauche morale prend fait et cause pour les « lanceurs d’alerte » Julian Assange et Edgar Snowden, voleurs d’information sans scrupules, elle applaudit quand Weill-Raynal est traîné devant le conseil de discipline de France Télévisions et sanctionné par une semaine de mise à pied, avec la bénédiction de la majorité des représentants du personnel. Ce n’est pas le quantum – bénin- de la peine infligée qui fait scandale en la matière, mais la mise en branle des réseaux de pouvoir syndicaux et médiatiques pour imposer une norme idéologique au sein du service public d’information. Et que dire de ces magistrats qui s’empressent de détruire les preuves de leur indignité – le Mur des cons – alors que certains de ceux qui y figurent ont saisi la justice ? Une sale affaire dont seul le « fusillé » sort aujourd’hui la tête haute.

 

My teacher is nul

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ecole profs crise

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Ah ! Alphonse ! Ne te retourne pas dans ta tombe ! Première phrase de L’anglais sans peine, premier ouvrage de la méthode Assimil d’apprentissage de l’anglais écrit par Alphonse Chérel en 1929, My tailor is rich a de longues heures devant elle….

Chers tailleurs anglais, allemands, espagnols, italiens ou autres, ne vous billez pas, vous ne courez aucun risque de faire autre chose que d’être riches… au moins dans les écoles françaises.

Chacun sait que nous nous désolons régulièrement, nous autres les français, du niveau de langue étrangère de nos chères têtes blondes -même quand elles chaussent du 42 et ont de la moustache, ces chères têtes blondes-.

Déjà de mon temps, celui de la ménagère de moins de 50 ans, ceux qui parlent une autre langue sont ceux qui l’ont pratiquée pour des raisons professionnelles ou familiales, c’est-à-dire en dehors du cadre scolaire.

Pour ma part, je vous permets de noter que la phrase qu’il me reste de 5 ans d’allemand LV2 est « offenglisch is die katze nicht so laut wie der hund », soit « heureusement que le chat n’est pas aussi bruyant que le chien », ce qui vous en conviendrez n’est pas super facile à caser dans une conversation.

Je vous fais remarquer que c’est déjà un gros progrès par rapport à la génération de mon père, qui un jour, chez un boucher dans une île anglo-normande, a fait « bêê, bêê », s’est tapé sur les côtes et a montré ses dix doigts…. pour obtenir ses côtelettes d’agneau.

Mais revenons à nos moutons….

Nous rentrons de 6 années à l’étranger où nos enfants ont été scolarisés dans un Lycée français, où outre la mixité linguistique évidente parmi les élèves, l’enseignement des langues servait à apprendre une langue (sic). Et de préférence dans de bonnes conditions : le prof d’espagnol était espagnol, le prof d’anglais « native » et celui d’italien ou d’allemand idem. Les élèves répartis dans des niveaux de langues en fonction de leurs aptitudes et de leurs parcours antérieurs. Et dans les cours de langue, on parle la langue, on débat dans la langue en question et pour les plus avancés on y lit même des livres en VO !!!

Révolutionnaire, dites-vous ? Eh bien oui.

Retour en France cette année où le dernier scolarisé rejoint en classe de 1ère un lycée public du 8ème arrondissement parisien –qui certes n’est pas l’arrondissement le plus multiculturel de la capitale-, et découvre que le prof d’anglais est français comme celui d’espagnol, d’italien, d’allemand, etc.

So far so good. Mais découvre aussi le niveau de langue de ses petits camarades et l’accent chantant du prof de langue français….et les premiers cours de l’année où on révise le preterit anglais (LVI), la différence entre ser et estar (LV2) ou encore le vocabulaire pour se présenter en italien (LV3).

Et je vous passe le cours d’espagnol où le gamin parle mieux que le prof… qui lui fait répéter ses phrases quand il prend la parole.

Jusqu’ici ça va à peu près. Mais la cerise sur le gâteau, the cherry on the cake, c’est la découverte en réunion de début d’année, hier soir, des nouvelles épreuves de langues au baccalauréat.

Mes deux aînés ayant passé le bac avant la réforme, je suis toute ouïe face à la prof d’anglais, pour cette nouvelle découverte.

Donc quelle que soit la langue et le niveau d’apprentissage de la langue (LV1, LV2 ou LV3) l’épreuve est la même. Soit. Nos chers bambins doivent donc passer une épreuve écrite, puis deux épreuves orales.

Ayant vaguement entendu parler de la réforme avant la réunion d’hier, je me félicitais (bien que je n’y sois pas pour grand-chose) du fait que les futurs bacheliers passent les langues à l’écrit et à l’oral, ce qui n’était pas le cas avant.

Et là surprise ! pas far pas good. La première épreuve orale consiste à écouter une bande sonore de 90 secondes, sur les mêmes machines incroyablement modernes que j’avais déjà testées en 4ème il y a plus de 30 ans. Par ailleurs, chacun sait aussi que quand on va à l’étranger, les autochtones parlent par séquence de 90 secondes.

Non pas une fois l’écoute mais trois fois de suite, on ne sait jamais si ces gosses de 17-18 ans étaient un peu durs de la feuille, ensuite sans sonotone, il faut restituer le contenu de l’écoute EN FRANÇAIS.

J’avoue m’être fait remarquer à la réunion en répétant fortement et interrogativement : « EN FRANCAIS ? »

La prof d’anglais, au demeurant fort sympathique et qui n’est pas responsable de la codification des examens, m’a expliqué lentement et en articulant correctement comme si j’étais un peu lente, qu’il fallait bien que je comprenne que certains élèves voyaient bien de quoi on causait mais ne savaient pas s’exprimer dans une langue étrangère, donc qu’il ne fallait pas les pénaliser par rapport à ceux qui savaient parler. CQFD.

Pantoise ! Je me penche donc sur le BO ce matin pour comprendre cette épreuve orale. Et je lis qu’après les trois écoutes les élèves « disposent ensuite de dix minutes pour rendre compte par écrit en français de ce qu’ils ont compris, sans exigence d’exhaustivité ». La fin de la phrase me rassure grandement, en plus ils ne sont pas obligés d’avoir tout compris !

Alors pour avoir vécu à l’étranger, pour avoir deux grands enfants aujourd’hui étudiants et à qui on demande rapidement, dès le premier stage d’être parfaitement bilingues en anglais voire de maîtriser une seconde langue étrangère, je suis tranquille, la concurrence française de France n’est pas à redouter.

Sortons les gens des ministères de leurs ministères, la vraie vie, celle où on parle !, et dans plusieurs langues, est à nos portes depuis des années,  elle est l’avenir de nos gamins en Europe bien sûr mais aujourd’hui plus loin encore, et nous restons derrière porte fermée….

Et je dis, nivelons, nivelons, messieurs les pédagogues, et vous laisserez –encore plus- sur le bord de la route les gosses qui n’auront pas pu aller voir ailleurs, partir en colo de langues ou simplement prendre des cours en dehors de l’école.

Nivelons, nivelons et la fracture linguistique s’agrandira…elle ne sera demain que la tête de pont de la fracture sociale ou économique.

Nivelons, nivelons et réjouissons-nous du niveau de réussite au baccalauréat, nous pleurerons ensuite…

Hasta la vista !