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Maladies imaginaires

Maladies imaginaires

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« Mieux vaut prévenir que guérir » : la médecine de notre temps a repris à son compte l’adage populaire. Cette préférence pour la prévention semble avoir le bon sens pour elle. Ne vaut-il pas mieux éviter l’apparition de maladies graves par des moyens simples plutôt que déployer tout un arsenal techno-médical une fois ces maladies installées ? Maintenir les gens bien portants plutôt que s’escrimer auprès de malades ? C’est ainsi que la médecine moderne a inventé la notion de « facteurs de risque » : caractéristiques liées à une personne, à son environnement ou à son mode de vie, qui augmentent la probabilité d’apparition de telle ou telle maladie.[access capability=”lire_inedits”] Au premier rang des pathologies visées, on trouve les maladies cardiovasculaires, dont l’affreux athérome est le grand pourvoyeur.

L’athérome est une maladie de la paroi artérielle qui rend les artères incapables d’assurer correctement la circulation du sang. Petit à petit ou d’un seul coup, elles s’obstruent, interrompant l’irrigation de l’organe aval : c’est l’accident vasculaire ischémique ou infarctus (cardiaque, cérébral, digestif, des membres inférieurs, etc.). Grâce aux études épidémiologiques, on connaît désormais les  conditions associées au vieillissement athéromateux de nos chères artères – à ce stade, en l’absence de causalité démontrée, on préférera parler de « marqueurs de risque » que de « facteurs de risque ». Certains sont endogènes (ou innés) − en clair, on n’y peut pas grand-chose – si ce n’est les dépister in utero et avorter sélectivement les futurs malades, politique radicale mais pas totalement inimaginable, ou intenter un procès à ses parents. D’autres sont essentiellement exogènes, donc liées au comportement : tabagisme, hypertension artérielle, diabète, surpoids, sédentarité, déséquilibre alimentaire, hypercholestérolémie. Ce sont des cibles toutes désignées pour les experts qui veillent sur nous. Dans cette  liste des ennemis publics, le cholestérol occupe une place de choix.

On l’a répété sur tous les tons : le cholestérol, c’est mauvais. Même quand il est bon. On a beau savoir qu’il existe une forme inoffensive, et même protectrice, de ce lipide qui joue un rôle central dans de nombreux processus biologiques – le « bon cholestérol[1. En séparant les fractions du cholestérol sanguin sur une colonne de chromatographie, on obtient des molécules lourdes (High Density Lipoproteins ou HDL) et des molécules légères (Low Density Lipoproteins ou LDL). Seule l’élévation du contingent LDL est corrélée au sur-risque vasculaire.]» –, dans l’imaginaire collectif, le cholestérol reste un ennemi. D’abord, c’est gras. Ensuite, et plus sérieusement, il existe bel et bien une corrélation statistique entre l’élévation du taux de cholestérol sanguin et la fréquence des accidents cardiovasculaires – corrélation dont les compagnies d’assurance n’ignorent rien. Enfin, certaines maladies familiales rares, les hypercholestérolémies sévères, se manifestent par des infarctus du myocarde précoces.

On ne niera donc pas que la lutte contre le cholestérol soit nécessaire dans un très grand nombre de cas. Elle s’est muée en guerre totale, menée sans discernement et sans s’interroger sur la proportionnalité des moyens et des fins, puis en croisade pour l’humanité souffrante (enfin, qui ne souffre pas encore tant que ça, mais qui ne saurait tarder à souffrir si elle persévère dans ses erreurs). La nouvelle religion s’est d’abord répandue par une propagande frénétique en faveur de régimes… qui se sont révélés à peu près dépourvus d’effets. Depuis une vingtaine d’années, elle dispose d’armes plus puissantes : les inhibiteurs de l’HMG-CoA réductase, plus connus sous le nom de statines. Ces médicaments qui réduisent le taux de cholestérol sont consommés quotidiennement par 6,4 millions de personnes en France. Pour l’assurance-maladie, l’addition se monte à 1,2 milliard d’euros par an.

Que l’on ne se trompe pas. En prévention dite « secondaire », c’est-à-dire chez des patients ayant déjà eu un accident cardiovasculaire grave et présentant une hypercholestérolémie, la prise prolongée de statine diminue effectivement le nombre de nouveaux accidents, tout autre facteur de risque mis à part. Un bénéfice qui semble plus que compenser les effets secondaires, assez fréquents et invalidants néanmoins. On aurait donc pu s’en tenir à ces heureux résultats. Mais la prévention ne pouvait se priver de l’immense champ d’action qui s’offrait à elle : celui de la prévention « primaire », pratiquée avant tout événement pathologique chez les gens qui se croient bien portants – on ne sait s’il faut les considérer comme des malheureux ou des imbéciles. C’est ainsi qu’est entré en scène le dépistage, rabatteur des temps modernes. Le dépistage est le bureau de recrutement de l’immense armée des malades volontaires, petits soldats si bien catéchisés qu’ils réclament eux-mêmes des « check-up ». La médicalisation intégrale de la vie repose en effet sur un endoctrinement mené, dès le plus jeune âge, par des associations privées (pour ne pas dire des « lobbies » ou des « groupes de pression ») ou même par l’État. Une fois dépistés par une simple prise de sang, les malades potentiels qui ne s’ignorent plus sont mis à disposition du bienveillant pouvoir médical.

Que les médecins contribuent à promouvoir une vie un peu plus saine, il faut sans doute s’en féliciter. Le problème, c’est que qui dit médecine dit prescription : le médicament, si possible de dernière génération[2. Double avantage des médicaments récents : ils sont plus chers que les anciens, et on ne connaît pas encore tous leurs effets secondaires.], est un droit du patient. Il faut saluer ici la bonne influence des visiteuses médicales parfumées et court vêtues. Bien implantées dans les cabinets libéraux comme à l’hôpital, elles assurent une indispensable « formation continue », en toute indépendance bien sûr. Les prescriptions, donc les commandes aux laboratoires, suivent. Statine pour tout le monde ou presque : l’infarctus d’un grand-père suffit à faire de vous un candidat. Et qu’importe si les effets secondaires de ces médicaments, tant physiques que psychologiques, dégradent la qualité de vie des gens ! Qu’importe même si ces effets secondaires, au premier chef la fatigue et les douleurs musculaires (qui n’affectent pas moins de 10% des patients), sont un obstacle au fait de mener une vie saine – en empêchant l’activité physique, qui est pourtant le moyen le plus avéré de prévenir les accidents cardiovasculaires. Qu’importe enfin si ce traitement n’a nullement démontré une réduction du risque dans cette indication – les études ont été menées en prévention secondaire, et l’extrapolation à la prévention primaire n’est pas scientifiquement fondée. La prévention est une priorité politique. Elle est devenue un marché. Donc une filière économique qu’il faut encourager : les médicaments ou examens inutiles ou presque donnent du travail à tous ceux qui les conçoivent, fabriquent, commercialisent, prescrivent et surveillent. Le souci du bien-être du futur malade coïncide heureusement avec les intérêts de l’industrie du médicament.

Gardons-nous cependant de tout complotisme. Il n’y a pas quelque part des méchants capitalistes qui cherchent à faire fortune en exploitant nos peurs. Pas d’autres conspirateurs que nous-mêmes. Rien de tout cela, en effet, ne serait possible sans la participation enthousiaste des citoyens qui prennent consciencieusement leur traitement quotidien et, pour les citoyennes, se font annuellement écraser les seins dans les appareils sophistiqués des cabinets de radiologie. Demain, on trouvera peut-être plus hygiénique, pour procréer, de recourir à la médecine plutôt qu’à la voie traditionnelle suspecte de transmettre de vilaines maladies. Il sera très mal vu de se suicider seul dans son coin au lieu de faire appel à un spécialiste de la mort dans la dignité. Enfin, nul n’aura plus besoin de recourir à des prostituées pour pallier ses carences affectives : des assistant-e-s sexuels-les seront bientôt prescrit-e-s à tous les handicapés de la vie. En supposant qu’il y ait une vie après la santé.[/access]

*Photo : UrbaneWomenMag.

Septembre 2013 #5

Article extrait du Magazine Causeur


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