Nous avons un problème d’argent. Non pas le souci du porte-monnaie vide dès le 15 du mois, mais le fait que l’argent est notre problème. Comme quand on dit euphémiquement de l’alcoolique qu’il a un petit problème d’alcool : ce n’est pas qu’il en manque mais qu’il en est imbibé. C’est la même chose pour nous : nous sommes saturés d’argent, au point que nous ne savons même plus le repérer. Le débusquer. Oh, nous croyons le maîtriser, nous en servir et non le servir. Nous le croyons circonscrit aux quatre coins d’un bout de plastique bleu dans notre poche, ou bien très loin de nous et virtualisé dans les «masses monétaires» et «capitalisations boursières». Nous le croyons être un objet face à nous, comme un outil prêt à l’emploi ou un sujet d’étude ; et peut-être, dans le meilleur des cas, comme un mal nécessaire, mais qu’on peut traiter ! Regardez le projet de taxe Tobin, ponctionnant les flux financiers à des fins de redistribution : quelle idée pathétique que de vouloir soigner le mal de l’Argent… par l’argent lui-même ! Satan doit encore rire de nous l’avoir soufflée, celle-là ! Alors qu’en réalité l’Argent nous est intérieur et intime, tapi dans notre esprit, qui le commande, qui nous impose de n’envisager les rapports avec autrui et notre environnement qu’en termes d’échanges, de transaction. Quitter l’argent est impossible tant qu’il déterminera à ce point nos mentalités, notre intellect, notre psychologie collective marquée par l’obsession du chiffre, par ce besoin de compter insatiablement. «Je suis la structure qui détruit au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu’à vos esprits» chante avec justesse Keny Arkana (à 1’40 »):

« Travailler plus pour gagner plus » : quelle ineptie ! Comme si c’était là toute la finalité du travail… On devait juste «gagner sa vie» selon le mot de Dieu à Adam à la sortie d’Éden, et voilà que l’homme cherche son «mieux vivant» ou son «plus vivant» dans ce seul moyen du travail en en faisant une fin en soi, alors que la vraie Vie est ailleurs, bien au-delà et bien plus. Pauvres de nous, pauvres créatures chétives marquées par la finitude et la limite : nous avons oublié ce qu’était l’infini, nous nous sommes contentés de le mathématiser…

« Reddere Caesari quae Caesaris sunt » : on s’appuie volontiers sur ce passage de l’Évangile (voir par exemple Matthieu 22,15-21) pour justifier à la fois une séparation du temporel et du spirituel, et la nécessité pour le croyant de payer ses impôts. Mais on manque la pointe de l’épisode, qui se trouve dans cette question de Jésus sur la monnaie : « Cette effigie sur la pièce, de qui est-elle ? » Ce qu’il faut comprendre derrière, c’est : « Et vous-mêmes, de qui êtes-vous l’effigie ? » L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu !

Que l’empereur mette son sceau sur ses pièces, c’est son affaire, mais nous ne sommes pas des Marianne ou des Semeuses, ni même des Pascal ou des Eiffel, et encore moins des allégories de liberté ou de justice, valeurs dénaturées dès qu’elles sont devenues humaines : nous sommes revêtus du sceau de Dieu lui-même, ce qui nous donne une tout autre valeur. Quand Jésus nous dit que nous ne pouvons servir deux maîtres, Dieu et l’Argent, il ne fait pas que nous inviter à un choix, existentiel et loyal, pour notre Créateur : il nous dit que nous ne pouvons simplement pas servir l’Argent, que c’est une impossibilité métaphysique, car nous n’appartenons pas à son règne : nous sommes au Christ, le Fils de Dieu qui s’est fait homme. Même Judas le comprendra : terrifié, il jette les 30 deniers dérisoires par lesquels il a cru pouvoir mettre la main sur le Fils premier-né (Mel Gibson a bien rendu cela dans sa Passion, en mettant autour de Judas désemparé… des enfants démoniaques).

Il a régné et vaincu par le bois, mais il était déjà vainqueur et roi dans la mangeoire. Divin enfant, premier-né des enfants de Dieu qui fit de l’enfance la porte de son Royaume ! Mais le monde nous a eus. Il nous a achetés. Les marchands ont volé le cœur des enfants. Car c’est bien à l’enfance que le règne de l’Argent commence. L’enfant, qui dans ses élans du cœur de l’«âge mystique» de ses 5 ans savait intuitivement à quelle royauté il était appelé, s’est fait avoir à l’âge de raison. Les boutiquiers la lui ont formatée à leur goût, à leurs méthodes, à leurs produits. Et lui ont fait croire qu’il serait un enfant-roi, mais sous quelle pacotille ! Ah, ils sont beaux les enfants que les parents croient honorer alors qu’ils les corrompent, et quelle tristesse que de voir ces adultes les réduire en servitude alors qu’ils s’imaginent leur offrir la vie !

Alors qu’il n’y a qu’un seul Enfant-Roi. Pas l’enfant-roi. Mais l’Enfant-Roi. Le seul Enfant a être demeuré dans la Sainte Enfance jusqu’à sa mort, le seul Roi à régner même du fond de l’ignominie. L’Enfant-Roi des enfants de Dieu appelés à la liberté, non pas la liberté de Rousseau qui ne voyait naïvement l’homme libre que dans une nature à la Douanier Rousseau (sans voir qu’elle pointe déjà vers Dieu) mais une liberté qui dépasse cette nature, puisque notre nature est d’être en Dieu. Avant cela, Dieu est cet enfant au visage doux, qui semble ne pas s’apercevoir du poids énorme de ce petit globe dans sa main, ce monde gros de son péché, ce péché si lourd qu’il nous écraserait de honte et nous renverrait au néant si par amour il ne l’empêchait pas. Mais non, l’Enfant ne plie pas le bras, il soulève ce monde qui ne veut pas le connaître, il le porte, car il en est déjà vainqueur.

À 5 ans, nous fûmes aussi des vainqueurs.

À 20 ans, nous étions tous déjà perdants.

Et pourtant, enfants de Dieu, nous le restons.

*Photo : Esteban Felix/AP/Sipa.

Lire la suite