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François Fillon, seule chance de la droite courageuse

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francois fillon valeurs actuelles

On peut se moquer tant qu’on voudra mais ce qui vient d’éclater entre Nicolas Sarkozy et François Fillon n’est pas la guerre. Seulement la montée d’une espérance. D’autant plus urgente et nécessaire que l’opposition médiocre de la droite encore sarkozyste, la faiblesse et la seule bonne volonté du pouvoir socialiste, le désastre prévisible de la politique pénale annoncée et, en lien, l’ascension populaire et sondagière apparemment irrésistible du FN vont confronter notre pays à d’extrêmes difficultés, plus préoccupantes encore, voire insolubles, que celles d’aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy n’a pas été déclaré innocent par les juges et son excellent avocat, maître Thierry Herzog, en dépit du rôle ingrat qui lui a été confié, le sait mieux que personne. Là où le parquet de Bordeaux avait requis un non-lieu pour absence de charges, les magistrats instructeurs l’ont ordonné à cause de l’insuffisance de celles-ci. L’articulation de leur pensée, claire et cohérente, justifie, malgré le défaut d’une innocence irréfutable, l’ordonnance de non-lieu qui tire les conséquences de la ténuité des charges (Le Monde, Mediapart). Edwy Plenel a raison et Jean-Michel Aphatie a tort (Canal +). Nicolas Sarkozy se méprend délibérément, profitant d’une opportunité judiciaire ambiguë pour en faire une victoire politique. Sa déclaration sur sa page Facebook est – j’ai le devoir à nouveau de le signaler – le comble de l’indécence quand l’ancien président de la République prétend nous faire compatir à des avanies dont il a été peu ou prou le responsable et sans commune mesure avec celles de vrais et modestes sinistrés judiciaires. Les appréciations enthousiastes de ses amis si compétents pour la justice et intègres – les Balkany, Edouard Balladur notamment – devraient l’inquiéter plus que le réjouir.

Je persiste au risque de la dérision : François Fillon, aujourd’hui, représente la seule chance d’une droite de tenue, courageuse et honorable.

Il faut l’écouter et le lire avant de continuer à déverser sur lui critiques et, pire, mépris comme s’il avait été l’inspirateur du quinquennat précédent dont il a été à mon grand regret, de son fait, un Premier ministre renouvelé.

« Je suis mieux placé que Nicolas Sarkozy pour l’emporter en 2017… Il est très difficile de revenir quand on a été battu… Quand on perd une élection, il est impossible de dire qu’on a fait une bonne campagne… Quand on perd une élection, on doit se remettre en cause, sinon c’est un bras d’honneur aux Français… » (Valeurs Actuelles)

Banalités, évidences, pensera-t-on confortablement parce qu’enfin la vérité a été proférée par ses soins. Il n’est même pas utile de souligner qu’après sa défaite, Nicolas Sarkozy a passé le flambeau à François Fillon, ce qui équivalait de sa part à un retrait définitif, et qu’il a trahi cet engagement (JDD). Ce n’était pas la première fois que Sarkozy faisait fi de ce qu’il avait promis : Charles Pasqua, Jacques Chirac ou Dominique de Villepin, pour le CPE, avaient déjà pu apprécier sa fidélité toute relative.

Se gausser de l’assurance de François Fillon persuadé d’être « le mieux placé pour 2017 » serait également ridicule. Ce n’est pas lui qui a été défait en 2012, ce n’est pas lui non plus qui vient de bénéficier d’un non-lieu justifié mais peu glorieux, ce n’est pas lui qui traîne à ses basques d’homme public une série de casseroles qui, pour être implicites faute d’incrimination judiciaire pour l’instant, feraient mauvais genre pour un candidat nous ayant déjà fait subir durant cinq ans sa conception de la République et de la présidence de celle-ci.

Je vais bien sûr avoir droit au reproche lassant de haïr Nicolas Sarkozy alors que mêlé à des considérations personnelles, il y a d’abord le souci, je l’admets obsessionnel, de ne me plus me faire flouer, et la France avec moi pour ceux qui me comprennent. Rien ne serait pire que son retour dans une compétition pour laquelle, avec son ami inféodé et intéressé Jean-François Copé, il trouverait bien le moyen de piper les dés.

Qu’on arrête aussi de faire preuve d’une condescendance amusée ou attristée à l’égard de François Fillon, en particulier à l’UMP où, paraît-il, il n’y aurait que de forts caractères et des paroles libres. Alors que pour la première fois véritablement – il ne s’agit plus de raffarinades enrobées ou de dénonciations si soft qu’elles font rentrer les compliments par la fenêtre après avoir semblé les faire sortir par la porte – il est proclamé nettement, face à Nicolas Sarkozy, qu’il a été défait parce que sa campagne avait été mauvaise, qu’il n’est plus légitime à cause de cela et qu’il a une personnalité non seulement inapte à la remise en cause mais arrogante au point, après son non-lieu, de se vanter d’être unique à droite. Ces âmes trempées – de Juppé à Guaino – jugeant Fillon si faible, si effacé, si lisse, je ne les ai jamais entendues durant cinq ans et depuis 2012, elles n’ont jamais été audacieuses au point de quitter leur inconditionnalité craintive et leur hypocrisie politique. Elles ont attendu qu’un autre dise tout haut ce qu’elles remâchaient tout bas.

François Fillon, lui, en effet et sans tergiverser, énonce cette dure vérité que le roi est nu. Il fallait répéter cette conclusion amère et lucide puisque la victoire de François Hollande n’avait pas suffi à battre en brèche l’idée jamais discutée à l’UMP, globalement si lâche, du caractère irremplaçable de ce chef que la République avait renvoyé. Il est vrai que le gouvernement socialiste, depuis le mois de mai 2012, a tout fait pour favoriser cette illusion chez Nicolas Sarkozy. A force d’être mauvais, il l’a confirmé dans sa vanité d’avoir été bon, voire exceptionnel.

Entendre François Fillon, aujourd’hui, – sans doute à la fois par exigence personnelle, envie, enfin, de sortir ce qu’il a sur le coeur et sur l’esprit et désir d’être la voix de tous ceux qui n’en peuvent plus de voir la droite se rabougrir aussi voluptueusement autour d’un vaincu qui bloque, par tactique, la pensée, la réflexion et la rénovation de son camp – est un bonheur. Il n’était que temps de proférer ces brutalités démocratiques puisque Nicolas Sarkozy ne connaît qu’une cause : la sienne, dans une autarcie même dépouillée de toute aura. Le de Gaulle du cap Nègre, dont la France aurait un besoin absolu, passe mal.

Nicolas Sarkozy, au propre et au figuré, a fait plus d’un bras d’honneur dans sa vie.

François Fillon, courtoisement, lui en a fait un et c’est doux, bon et riche d’avenir s’il ne se contente pas de croire en son destin mais s’il l’impose, s’il s’impose.

*Photo : Fayolle Pascal/SIPA. 00664438_000013.

L’agrégation d’histoire en voie de désagrégation

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histoire agreg capes

À qui appartient l’agrégation d’histoire ? Concours de recrutement des enseignants du secondaire, il est également un critère majeur de recrutement des professeurs de classes préparatoires et l’un des éléments pris en compte pour l’entrée dans le supérieur. On comprend aisément que les Inspecteurs Généraux, qui dépendent du ministère de l’Éducation Nationale, et les enseignants-chercheurs, qui sont rattachés à celui de l’Enseignement Supérieur, veuillent détenir les rênes de ce concours de haut niveau. Mais il faut bien admettre que seuls les enseignants-chercheurs ont les compétences nécessaires pour évaluer les candidats sur des programmes très exigeants sur le plan scientifique. Il est donc naturel que le président du jury soit issu des universités, car c’est lui qui pilote le concours. Comme à chaque changement de présidence, les enseignants-chercheurs avaient proposé la nomination d’un professeur d’université à la tête du jury.

Or, cette fois-ci, le ministère a décidé d’imposer un Inspecteur Général, Yves Poncelet, comme président du jury. Les enseignants-chercheurs qui composaient le jury ont immédiatement démissionné, mettant à exécution la menace qu’ils avaient brandie en juillet dernier en cas de nomination autoritaire. Prévue le 28 septembre, la réunion de « concertation », organisée aux frais du contribuable par Yves Poncelet fut un véritable fiasco. Yves Poncelet risque bien de se trouver seul, ou presque, pour corriger les copies et interroger les candidats… Autant, dans ces conditions, que ce nouveau président jette l’éponge de lui-même plutôt que de constituer un jury « inavouable » !

Si les enseignants-chercheurs redoutent tant la mise sous tutelle de l’agrégation par les Inspecteurs Généraux, c’est surtout en raison du contexte. Depuis plusieurs années, on assiste en effet à une offensive tous azimuts pour transformer l’enseignement de l’histoire. On se souvient des tentatives du pouvoir chiraquien pour imposer son opinion sur le « rôle positif de la colonisation ». La crainte est toujours très vive de voir les fonctionnaires et les technocrates du Ministère s’immiscer dans le recrutement des enseignants.

Quelques innovations « pédagogiques » ont récemment vu le jour. Oui, cette superbe « pédagogie » dont on rebattait les oreilles des enseignants stagiaires dans les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres), réapparus cette année sous le nom d’ESPE (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Les IUFM se sont taillé une belle réputation par leur raffinement lexical. Devinette : qu’est-ce qu’une « évaluation sommative » ? C’est le contrôle. Et « l’interface scripturo-multispectrale » ? Le tableau blanc.

On a fait disparaître des programmes scolaires la chronologie afin de privilégier l’approche thématique. En d’autres termes, on étudie les « guerres » avant les « totalitarismes », ce qui revient à examiner la Seconde Guerre Mondiale avant de travailler sur le nazisme. Le ministre est heureusement revenu sur cette aberration, qui est un malheureux héritage du précédent gouvernement.

Cependant, la réforme des épreuves du CAPES d’histoire-géographie a de quoi laisser perplexes les enseignants du supérieur qui préparent les étudiants à ce concours. Autant dire que l’on n’y comprend rien. Ce concours, qui bénéficie notamment de la participation des enseignants-chercheurs acceptant de corriger les copies, est entièrement placé sous la coupe des Inspecteurs Généraux. Les nouvelles épreuves du CAPES visent à recruter de bons « pédagogues », entendez des gens qui sauraient transmettre un message (peu importe le contenu). Les connaissances comptent à peine, en particulier pour les deux épreuves orales telles que prévues à partir de 2014. Si vous savez parler, vous savez enseigner. Comment s’étonner alors que le niveau des élèves baisse ?

On peut toujours donner mille et une assurances que rien ne changera avec la nomination d’un Inspecteur Général comme président du jury de l’agrégation. Promis, juré, craché, on ne touche à rien. Mais alors pourquoi le ministère tient-il tant à l’imposer ? Que faut-il redouter ? Est-ce un nouveau cheval de Troie ?

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 20090211.

Asko contre Dupont-Lajoie

claude askolovitch finkielkraut islam

« Dans la vraie France, la norme musulmane a pris ses quartiers. » Nul ne pourra accuser Claude Askolovitch de déni de réalité. Parti à la rencontre de la France des steaks frites halal, le journaliste itinérant décrit un pays réel où le voile prospère, où les boucheries musulmanes et les lieux de prière se multiplient. Ses conversations avec des dizaines de Français musulmans engagés − rappeurs, militants politiques, patrons de PME ou universitaires − lui ont inspiré un pamphlet contre l’« islamophobie » des élites. Asko dépeint ainsi une France certes islamisée, mais pas dénaturée (!) dont notre vieille République, « rétive à la différence et aux transgressions », brimerait les élans créateurs.

À en croire ce libéral de gauche, les musulmans d’aujourd’hui subiraient en effet le contrecoup de l’émancipation des juifs au début du XIXe siècle. Un épisode historique érigé en mythe par les zélotes de l’assimilation, qui somment les musulmans de le rejouer. Il est vrai que sa critique d’un mythe républicain devenu inopérant dans cette nouvelle France fait souvent mouche. Mais les conclusions qu’il tire de ce qu’il voit sont pour le moins critiquables. Et parfois proprement hallucinantes.[access capability= »lire_inedits »]

Salafistes ou admirateurs de Tariq Ramadan, les amis musulmans d’Asko – tous sunnites, au fait : chiites, pas Français ? – ressassent ad nauseam la même rengaine victimaire : Nous sommes issus d’une religion qui a beaucoup souffert. À lire l’ancienne plume de L’Obs (et de pas mal d’excellents journaux), nous aurions le choix entre l’assimilation intégrale des derniers venus (impossible à l’évidence, à supposer qu’elle soit souhaitable) et l’adaptation à leurs exigences – prix bien modéré pour nos turpitudes passées. La France coupable doit passer à la caisse. Nous n’avons pas les mêmes amis : je connais bien des Français musulmans de souche récente qui aiment la France, son histoire et sa culture et n’ont nullement besoin de sombrer dans le ressentiment pour conserver leur identité d’origine.

Attentif aux dérapages antisémites, Asko tique à peine lorsqu’un imam « féministe » proche des Frères musulmans encense le cheikh Qardawi, ce « vieillard ouvert […], drôle, qui parle aux gens, simple d’accès ». Aux non-initiés, apprenons que ce clerc égyptien installé au Qatar délivre ses prêches sur Al-Jazira. On ne sait s’il entrera dans l’Histoire pour avoir rendu licites la fellation et le cunnilingus ou pour ses appels répétés au meurtre des juifs « impies » et, plus récemment, des « apostats » alaouites en Syrie. Un vieillard « ouvert » et « drôle », vous dit-on.

Mais parlons chiffons, thème omniprésent dans le livre, les restrictions au port du voile étant considérées par l’auteur et ses personnages comme atrocement liberticides. Pour avoir roulé ma bosse entre Tunis et Damas, je sais que les jeunes femmes couvertes du hijab sont rarement manipulées par leurs parents et grands frères – je n’en dirais pas autant de la burqa ou du niqab, qui soustraient les femmes à la vie en communauté. Je sais aussi que, voile ou pas, ça drague sec, comme l’observe Asko, interloqué à la fois par l’abstinence et par la sexualité à la carte (le « mariage d’un soir », abondamment pratiqué) des jeunes gens qu’il questionne à tout-va… Comme notre héraut du combat anti-islamophobe, et au risque de froisser la patronne (et de faire hurler Alain Finkielkraut), je pense que la laïcité n’est pas une « valeur en soi ». En conséquence, j’estime que le port du voile à l’école et dans la fonction publique devrait relever du strict choix individuel. Sauf que je ne me proclame pas (ou plus) républicain et de gauche. Or, c’est ce que fait notre homme, alors même qu’il taille en pièces le modèle uniformisateur qui est l’humus de cette double famille de pensée.

Eh oui, gare à la schizophrénie ! Lorsqu’il discute avec Yassine Ayari, apparatchik franco-tunisien des Verts en banlieue parisienne « ici démocrate et révolté, mais là-bas […] un revanchard culturel », Askolovitch, sans s’en rendre compte, confirme les thèses d’Alain Finkielkraut sur le « deux poids-deux mesures » identitaire. On dirait que ces deux-là ne vivent pas dans le même monde, en tout cas qu’ils ne regardent pas la même télé : le premier voit des élites égarées par l’islamophobie quand le second leur prête une sorte de complaisance nourrie par le « romantisme pour les autres » pour les uns et l’« oïkophobie » (la détestation de la mère patrie) pour les autres[3. Mais Yassine n’est pas un cas isolé. 40% des Tunisiens de France ont voté Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante, un chiffre qui dépasse le score du parti islamiste sur ses propres terres. Et l’immense majorité d’entre eux avaient vraisemblablement offert leur suffrage à François Hollande quelques mois plus tôt.]. Or, Yassine, islamo-nationaliste à Tunis, gaucho-mondialiste à Paris, est précisément un concentré paradoxal de ces deux sources. La mansuétude d’une certaine gauche envers l’islamisme a failli propulser cet écologiste au sein du gouvernement tunisien dominé par Ennahda, avec en prime la bénédiction de Cécile Duflot3 ! Askolovitch met la contradiction sur le compte de la blessure identitaire. C’est qu’en réalité, comme Yassine, il confond enracinement et adhésion au Code civil, égalité juridique et appartenance symbolique, la citoyenneté se manifestant au bout du compte par un interminable cahier de doléances : ainsi la France est-elle remise en jeu par un plébiscite de chaque jour − Renan est pris à revers. Cette idée de la nation fait fi du legs culturel et historique que tout un chacun doit intégrer, fût-il musulman, juif, chrétien ou zoroastrien.

Au comble de l’aveuglement, Asko frise le lepénisme inversé lorsqu’il brosse le portrait d’une France coupée en deux, entre métissés polyglottes d’un côté, beaufs hallucinés de l’arrière-monde gaulois de l’autre : l’ami ne sait plus où il habite – par manque non pas d’intelligence mais de rigueur intellectuelle. Sautillant dans un invraisemblable fatras idéologique, il exalte le multiculturalisme sans le définir, loue une diversité qu’il amalgame à tort avec le métissage et met en pièces une « islamophobie » qu’il ne distingue pas de la légitime critique de la religion.

À considérer l’islamisation comme un fait naturel et inexorable et à se psalmodier qu’« ils sont français et n’ont donc pas à s’intégrer », il réalise l’exploit de ne pas questionner une seule fois l’immigration massive qui explique la présence de millions de musulmans sur le territoire français. Des changements démographiques de cette ampleur, encouragés par les besoins en piétaille du capitalisme de papa, ne pouvaient être qu’un système à dissoudre les peuples. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les flux d’immigrés échoués sur la banquise française étaient venus de Birmanie, l’opinion s’interrogerait sur la construction de pagodes, la formation des bonzes et leur prosélytisme dans nos banlieues.

Mais peut-être sommes-nous tous victimes d’aveuglements contraires. Car derrière le regain spectaculaire de la piété mahométane (et des autres, du reste), on ne voit pas la lente mais sûre érosion des identités. S’il ne le sait pas, Askolovitch le sent, qui prédit des destinées de professionnels de la politique et de la finance à ses compagnons de route d’un livre, adeptes d’un islam de marché folklorisé. « Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu’à leur père », écrivait Debord[4. Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.]. Je vous l’accorde, cela ne consolera guère les millions de Français convaincus que seule l’immigration musulmane menace un pays qu’eux-mêmes, peut-être, ne savent plus aimer.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, 2013.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_00000.

Le Sida ne sera pas la peste noire du XXIe siècle

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La possibilité d’une catastrophe fait toujours plus de bruit que les succès de sa prévention. Depuis vingt ans, les discours publics nous abreuvent de prophéties sinistres. Mais pas une seule n’a réussi ne serait-ce qu’à faire semblant de menacer la race humaine. En 2005, l’ONU avertit que 150 millions d’humains pourraient périr de la grippe H5N1. Des précautions furent prises et on compta finalement 400 morts. Pendant l’épizootie de la vache folle, quand 2,5 millions de bovins furent abattus au Royaume-Uni, un éminent savant annonça à la BBC qu’on devait se préparer à des centaines de milliers de morts de la maladie de Creutzfeld-Jacob. À ce jour, on en recense 204 dans le monde.

Par contraste, le SIDA a enlevé 35 millions de vies depuis son apparition. Mais ça aurait pu être pire. En 2002, le président d’une association respectée de lutte contre le SIDA prédisait que « le SIDA surpassera la peste noire comme la pire pandémie mondiale ». La même année, une agence gouvernementale américaine annonça la mort dans dix ans d’un quart de la population de l’Afrique Australe. Au lieu de cela, les compagnies pharmaceutiques, les églises, les associations humanitaires et (même) les gouvernements ont changé le cours de l’histoire. L’ONU dit maintenant qu’une génération sans SIDA est « non seulement possible, mais imminente ».

ONUSIDA, l’agence responsable de la lutte mondiale contre le VIH, prévoit dans son dernier rapport que l’épidémie sera très vraisemblablement finie en 2030. Cela ne signifie pas que la maladie sera éradiquée (comme la variole en 1979 ou la peste bovine en 2011), mais que les transmissions du VIH et les décès du SIDA auront chuté à des niveaux assez bas pour ne plus constituer qu’un problème chronique de santé publique, et non plus une épidémie.

D’ores et déjà, le nombre de décès dus au SIDA a diminué d’un tiers depuis le pic de 2,3 millions en 2005. Le nombre de nouvelles contaminations est à la moitié de son niveau de l’an 2000, et le nombre de personnes vivant avec le virus n’a quasiment pas changé. On estime que 14 millions d’années de vie ont été sauvées par les traitements durant la dernière décennie, et que 900 000 vies ont été épargnées rien que l’an dernier. L’ONU peut être fière de son travail : elle n’est jamais aussi efficace que quand elle coordonne des efforts internationaux pour éradiquer des maladies.

En attendant de trouver un vaccin contre le SIDA, les laboratoires ont développé des médicaments antirétroviraux qui suppriment l’infection et réduisent drastiquement les risques de transmission. Les infections d’enfants par le VIH ont pratiquement disparu des pays riches. Nous avons aussi considérablement amélioré le traitement des infections secondaires comme la tuberculose, qui entraînent la mort. Il y dix ans, 100 000 personnes étaient traitées ; on en dénombre aujourd’hui huit millions.

En plus de la bataille médicale contre le VIH, il faut saluer les mesures comportementales destinées à réduire l’infection. Certes, on a parfois assisté à une lutte idéologique entre abstinents et libertaires. Mais les efforts internationaux ont remporté un tel succès parce qu’ils n’ont pas privilégié un camp sur l’autre. Ils ont combiné une large variété d’approches, depuis les campagnes d’abstinence jusqu’à l’utilitarisme brutal des distributions de seringues propres aux toxicomanes.

Bien sûr, le meilleur moyen de ne pas mourir d’une maladie sexuellement transmissible est de s’abstenir de relations sexuelles. On peut en sourire, mais le rapport d’ONUSIDA loue le travail des agences catholiques, souvent méprisées dans ce domaine. Mais le combat contre le SIDA a rencontré un tel succès parce qu’il se contente de réduire les risques encourus par ceux qui ne veulent changer radicalement de comportement.

Le gouvernement français donne chaque année 360 millions d’euros à l’une des meilleures ONG internationales, le Fonds Mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme. Quand on connaît les gaspillages de l’aide publique au développement, il est encourageant de voir l’argent des contribuables enfin dépensé pour une bonne cause. Le combat contre la malaria se déroule presque aussi bien que celui contre le SIDA : le nombre de morts a reculé de 20% depuis son sommet de 2004. Le Fonds Mondial achète des médicaments pour l’Afrique, mais l’efficacité de l’industrie pharmaceutique est un facteur aussi important que la philanthropie : un programme américain d’antirétroviraux soigne désormais deux fois plus de malades qu’il y a quatre ans, simplement par la baisse du prix des médicaments.

L’alliance de la science, de l’industrie, du capitalisme globalisé et de la philanthropie a donc fait bien plus contre les plus grands ennemis de l’humanité que ce qu’on croyait même possible. Comme la violence en Syrie nous le rappelle, il y a encore bien des choses qui ne tournent pas rond dans le monde. Mais elles sont largement dépassées par celles qui vont bien.

Pourquoi Valls est-il si populaire ?

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manuel valls duflot

La Vallsmania prend des proportions inattendues : le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une cote de popularité à faire pâlir de jalousie le Président de la République et le Premier ministre. En deux ans, Valls est passé de lanterne rouge à la primaire socialiste[1. Avec 5% des voix, Valls était arrivé bon dernier socialiste à la primaire, juste devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet.] à star médiatique. L’interview qu’a récemment accordée son épouse, la violoniste Anne Gravoin, à un journal espagnol en témoigne. Elle a commenté en ces termes le sondage indiquant que 20% des Françaises aimeraient vivre une aventure torride avec Manuel Valls : « Manuel le mérite, ça et bien plus encore. Maintenant, de nombreuses femmes veulent coucher avec lui, mon grand amour.»  Baisers sous l’objectif des caméras, Manuel et Anne nous la jouent Nico et Cécilia pour trouver la route de l’Elysée. Ces histoires-là finissent mal, en général.

Nous ne nions pas que Manuel Valls ait un certain talent. Son rôle auprès du candidat François Hollande est essentiel, aussi avions-nous conseillé à ce dernier de le nommer à Matignon, plutôt que de désigner le pâle Ayrault. De même, il a endossé avec maëstria les habits de premier flic de France,mi-Chevènement, mi-Sarkozy, ce qui a eu l’heur de plaire aux Français. Mais tout le talent, le savoir-faire, et la science de la com’ de Manuel Valls ne suffisent pas à expliquer ses excellents sondages – il est tout de même le seul membre de l’exécutif à séduire plus de la moitié des personnes interrogées ! Il y a autre chose. Cette autre chose, c’est le fait d’être attaqué en permanence par des personnalités que les Français détestent. Les Français ne veulent pas de la loi pénale de Christiane Taubira, ils apprécient donc que Manuel Valls le fasse savoir. Harlem Désir, les Verts conspuent Manuel Valls après ses propos sur le regroupement familial ; les Français prennent la défense du ministre de l’Intérieur. Enfin, Duflot accuse son collègue d’attenter au pacte républicain, laisse son compagnon traiter le ministre de raciste, et le voilà un peu plus haut dans les sondages. Tout se passe comme si nombre de Français se disaient, à chaque fois que Valls est attaqué par un membre de la majorité : «  Un homme critiqué par ces gens-là ne peut pas être foncièrement mauvais ». Evidemment, il en joue et il a bien raison. Mais si ses adversaires se taisaient, sa popularité ne serait pas si grande, car ses résultats sur le front de la sécurité ne sont guère meilleurs que les performances de Moscovici sur le front économique ou les réalisations de Montebourg sur le front industriel.

François Hollande, s’il veut chaparder un peu de popularité à son jeune et ambitieux ministre, dispose de deux solutions. La première serait de le nommer carrément premier ministre. La seconde serait de virer Duflot et d’abandonner la loi pénale de Taubira. Valls gagnerait idéologiquement mais serait privé de ses deux faire-valoir les plus efficaces. Et les sondages remercieraient vite le Président. Un spin doctor avisé parviendra-t-il à convaincre François Hollande de prendre les décisions qui s’imposent ? S’il n’y avait que sa communication… L’autorité de sa fonction est également en cause. Et c’est bien plus grave. Pour le pays, surtout.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Ma grande coalition à moi, contre les voleurs de la République

evasion fiscale dupont aignan

Comme le remarquait naguère Luc Rosenzweig, les grandes coalitions sont à la mode en Europe. Le problème, c’est que ce ne sont pas des coalitions, ce sont des regroupements de gens et de partis qui disent la même chose sous des emballages différents. Un peu, comme à une époque que les moins de quarante ans n’ont pas pu connaître, Le Figaro et L’Aurore dont seuls la Une changeait. Ou aujourd’hui, la Citroën C1, la Peugeot 107 et la Toyota Aygo. Ce sont les mêmes voitures fabriquées sous des marques différentes pour réduire les coûts mais en même temps garder l’illusion que vous avez le choix. Un peu comme les programmes économiques des principaux partis dits de gouvernement en Europe. Tous libéraux avec, selon les particularismes locaux, des doses variables de social, doses de plus en plus homéopathiques au demeurant. Même en France où le PS et l’UMP s’écharpent parfois avec férocité, s’il n’y avait pas l’hypothèque d’un FN de plus en plus conquérant et d’un mode de scrutin qui ne tolère qu’un seul vainqueur, il y a belle lurette que Copé, Raffarin, Lagarde, Borloo, Sapin, Moscovici et même Duflot auraient constitué un gouvernement d’union nationale, pour la plus grande gloire des critères de convergences et de la réduction des déficits. Comme ça, même la France serait moderne. Moderne au sens où l’entend un Barroso, c’est-à-dire ouverte comme une fracture à la concurrence libre et non faussée.

Mais voilà, dans un monde idéal, une autre grande coalition serait possible. Une coalition qui a déjà eu lieu dans notre histoire, et qui a plutôt bien fonctionné puisqu’elle a permis la reconstruction de la France de l’après-guerre, la Sécurité sociale, la retraite, la nationalisation du crédit et de l’énergie sans compter une politique extérieure qui tenait la dragée haute aux deux blocs entrain de se dessiner. Si, si, je vous parle de l’union sacrée entre les deux grands courants de la Résistance, les gaullistes et les communistes.

Il n’y a plus beaucoup de communistes ni de vrais gaullistes m’objecterez-vous et vous aurez raison. Seulement, ceux qui restent s’entendent très bien. Cette semaine, et dans une indifférence médiatique que l’on peut imaginer générale, Alain Bocquet, député PCF du Nord et Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne et président de DLR, vont présenter ensemble les conclusions d’une mission sur les paradis fiscaux et la lutte contre la fraude fiscale qui a débuté en novembre 2012. Les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis la campagne pour le Non au referendum de 2005. Comme le dit Alain Bocquet lui-même, dans un entretien à La Voix du Nord, samedi dernier, « Nicolas et moi on est d’accord à 95% ». Bocquet a même préfacé le livre de NDA qui paraît chez Fayard, Les voleurs de la République. On peut penser que les 5% restants, c’est quand NDA, qui reste mon homme de droite préféré car il n’est pas de droite, croit utile d’aller soutenir Robert Ménard à Béziers.

Quand on regarde ce que raconte un peu ce rapport sur la fraude fiscale, on comprend aussi que si NDA et Bocquet s’entendent, c’est qu’ils croient encore à la volonté politique. Il est vrai que les chiffres qu’ils donnent sont impressionnants. Ils estiment le coût de l’évasion fiscale à 10% du PIB, rien que ça. Ils dénoncent l’inertie de la France face aux « carrousels » des TVA qui consistent pour les « grands criminels de la finance » d’après l’expression de NDA, à se servir de l’abolition des frontières et du système de TVA déclaratif et déductif pour encaisser une TVA sans la reverser ou, au contraire, en se la faisant rembourser alors qu’on ne l’a jamais payée. Et le « carrousel », c’est quand les marchandises sont vendues et réexpédiées de pays en pays pour encaisser la TVA à chaque fois. À la fin, cela dessine une géographie aimablement ubuesque de l’Europe qui fait de Jersey le premier exportateur mondial de bananes ou de la Suisse le principal pays de négoce des matières premières. L’air de rien, cette attraction foraine  coûte 10 milliards par an à la France.

Evidemment, lutter contre les paradis fiscaux, c’est plus compliqué que de monter les Français les uns contre les autres en les faisant regarder dans l’assiette du voisin. On va aller s’occuper d’une fraude aux aides sociales, de l’aide médicale gratuite aux étrangers (qui est d’ailleurs une forme de sécurité sanitaire pour éviter qu’un clandestin ne ramène un virus bien méchant), des régimes spéciaux, bref gratter des miettes chez les petits en occultant soigneusement la possibilité de reprendre à de vrais et grands voleurs qui n’ont plus la moindre idée de ce que signifie « solidarité nationale » les sommes colossales qu’ils distraient à l’administration fiscale. Et avec  un cynisme d’autant plus inacceptable que la crise est là et que c’est au nom des déficits que l’on fait vivre une génération moins bien que la précédente.

Oui, le souverainiste et le communiste ensemble, pour désigner l’ennemi commun et nous rappeler que « Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat. »

*Photo : WITT/SIPA. 00650871_000003.

« Asko » vs. « Finkie » : ils en ont parlé

finkielkraut islam askolovitch

Dommage qu’on n’organise pas un championnat d’opinion politique. Catégorie « Islam », cette rentrée, on aurait eu sur le ring, en finale, Alain Finkielkraut à ma droite, Claude Askolovitch, islamophile, en face. Le public braille toute gueule ouverte : « Tape, Alain, tape, explose-le ! » Juste un petit carré  scande timidement,  sur l’air des lampions : « Vas-y Asko, vas-y Asko, vas-y ! » Moi, philosophe, rêveur, j’observe, je pense. Chacun son métier : moi, c’est penseur, je suis payé pour ça.

J’observe les points communs des finalistes : tous les deux s’affublent d’un nom à coucher dehors et font profession de s’adresser aux masses laborieuses. C’est pas que j’aie quelque chose contre les étrangers, juste par commodité, ils auraient pu faire un petit effort. Par exemple, Alain serait « Finkie », Claude, « Asko ». Notez, pour aggraver leur cas, tout le monde les appelle Finkie et Asko. Concis, sympa, français. Le père d’Asko, qui avait oublié d’être idiot, signait Roger Ascot. Il avait même sucré le K slave pour se latiniser. Que fait le fils ? Il se repasse une couche de Scythe imprononçable. Ensuite, ils viennent nous chanter les mérites de l’assimilation. Moi je dis : assimilation bien ordonnée commence là où je pense. Je dis ça parce que je suis penseur. Si ça se trouve, j’aurais bien pu penser le contraire. Nous autres penseurs, on est comme ça.

Il nous le bisse cent fois : Asko se proclame islamophile. C’est mentionné sur sa carte de visite. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Je suis islamophile. Nouveau, moderne.[access capability= »lire_inedits »] Comme je suis un peu musulman du côté de ma défunte civilisation, ça me fait bien plaisir. J’aime les gens qui m’aiment. Hamid, qui est encore plus musulman que moi, quand je l’ai instruit de l’apparition d’un prophète de l’islamophilie, il a fait la grimace. Quand on me dit qu’on m’aime, je me méfie, ça cache quelque chose. J’ai eu beau le rassurer, le livre d’Asko est un petit chef-d’œuvre de style, d’enquête, de bonnes intentions, rien n’y a fait. Ils sont méfiants les musulmans, la méfiance dans le sang. Il m’a rappelé, Hamid, les années mortes, les temps de la décolonisation où des Français aidaient et aimaient les Arabes. On les appelait les « zamis des zarabes ».

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas finkiste pour un sou, je penche côté Asko. C’est mon droit, on est en République. Mais attention, pas un askiste aveugle. Je garde mon libre arbitre. Le halal, par exemple. Il y a longtemps qu’on n’en avait pas parlé. Asko se fonde sur le jugement de Malek Chebel, expert de l’expertise en ces matières, qui le « met au défi » de distinguer au goût un steak à chéchia d’un steak de La Villette. À mon avis, Chebel, il n’a jamais mangé chez sa maman, ou alors il est végétarien. Personne n’a encore osé lui dire qu’un chateaubriand cacher ou halal, c’est tout rigoureusement immangeable. Autant mâcher de la semelle compressée. J’ai découvert les délices de la viande des gens vers mes 15 ans. Je ne savais même pas que ça existait. Mais c’est le jour et la nuit ! Je me serais converti rien que pour le steak si la religion n’avait pas disparu entre-temps. Disparu ? Disparu… Faut voir.

Pour Finkie, avec le halal, tout fout le camp, Vercingétorix plus Mallet et Isaac, plus Lagarde et Michard. Liquidation générale, on baisse le rideau, adieu la France ! Pour le goût, je suis d’accord avec Finkie, mais pour les dégâts, je ferais des réserves. Si des zozos veulent croquer des croquettes incomestibles, c’est leur affaire. Si mon petit-fils, à la cantine, en croque une au passage, il n’en mourra pas. En tout cas, la cantine, c’est beurk. On se calme. On change, on ne s’éteint pas. On change en bien ? En mal ? Le passé a toujours été d’or, le futur de merde. Moi je préfère le béret et la baguette, c’est pareil pour le 14-Juillet, le bougnat et les cathédrales que j’ai choisi d’immigrer chez vous (Chez nous ?). Mais si le temps bouleverse le paysage, je ne vais pas encore émigrer. Qu’on me la repeigne de n’importe quelle couleur, la France sera toujours « le plus beau pays du monde ». Et je connais le monde, croyez-moi.

Asko n’est pas devenu islamophile sur un soudain mouvement de cœur. En reporter consciencieux, il est allé à la rencontre des musulmans. Il est devenu copain de Fateh, d’Adham, de Nabil, d’un groupe d’étudiants Sciences Po. Tous islamistes. Tous allumés de chez la lumière. Il les a trouvés parfois excessifs mais dans l’ensemble sérieux, cultivés, pas aussi terroristes qu’on le dit, fervents du « métissage des sources ». Des gens bien. Injustement dénoncés par « l’idéologie dominante ».

Eh Asko ! Tu te réveilles ? Alors, tu n’as déniché qu’un seul non-islamiste : le (très courageux) Chalghoumi, imam de Drancy, que tu traites d’arriviste, pas aimé chez les musulmans et « qui parle dans le vide » ! L’islam de France, pour toi, c’est l’islamisme. Tu m’inquiètes, fils.

Toi et Finkie, vous auriez vraiment intérêt à sortir un peu. Laissez-moi vous raconter. Il était une fois Mahomet… Bon, passons à autre chose, c’est trop long.

Vous relevez l’un et l’autre qu’en France seulement, le voile est interdit. En Allemagne, en Amérique, à Tokyo, ils s’en tamponnent le coquillard. Une question surgit alors, détecte Finkielkraut : nos principes ne vaudraient-ils que pour nous ? On attend la réponse. On lit minutieusement jusqu’au bout. Macache, oualou, peau de zébi ! Toutes les explications qu’il avance, telles la galanterie ou la nation, on les retrouve partout en Europe. De propre à l’Hexagone, rien. Pourquoi la France et pas les autres ? On l’apprendra peut-être dans le prochain livre de Fink, pas dans L’Identité malheureuse. Tiens, je vais vous en proposer une, de réponse.

Les Allemands, on les appelle les Chleuhs. Vous savez pourquoi, mais peut-être qu’Élisabeth l’ignore. Quand vous avez envahi le Maroc en 1912, l’ennemi, dans la montagne, c’était les Berbères Chelhi. Les soldats prononçaient les « Chleuhs ». Deux ans après se déclenchait la Grande Guerre contre les Allemands, qui ont hérité du mot. L’Arabe, depuis disons deux siècles, c’est, avec l’Allemand, l’ennemi par excellence. La Guerre d’Algérie ? Les derniers protagonistes respirent encore. Dans les têtes, à ce jour, on n’a pas tourné la page. Ni d’un côté, ni de l’autre. Américains, Écossais, n’ont pas de guerre d’Algérie à se coltiner. Les fliquesses antiterroristes, chez eux, sont voilées, sans souci. On le ferait ici, tu imagines le bouquin de Finkie ?

Le seul chiffre officiel a été donné par Bernard Squarcini, le 10 septembre 2010, dans le Journal du Dimanche : 6 millions de musulmans en France. Au Royaume-Uni : 2,8 millions. En Allemagne : 3,7% de la population. États-Unis : 0,6%. France : 10%. Et tout le monde prophétise que ce n’est qu’un début. Plus la guerre d’Algérie. Dur à avaler.

Depuis treize siècles, l’antagonisme islam/chrétienté n’a pas eu un jour de répit. Jusqu’au début du XXe siècle, on ne disait pas « Occident » mais « Chrétienté ». Dès qu’ils sont sortis de la péninsule Arabique en 632, pour se lancer à la conquête des terres émergées, les Arabes se sont heurtés aux Grecs byzantins. En Égypte, au Maghreb, en Espagne, en Hongrie jusqu’aux portes de Vienne, toujours et toujours jusqu’au 11-Septembre, islam contre chrétiens. Les deux mondes ont toujours été séparés par un rideau de mépris et d’armées. Voilà qu’aujourd’hui ils se côtoient, parfois se fondent en France, premier pays musulman en Occident.

Une exception française, l’intolérance au voile ? En monde chrétien, oui. Mais pas en monde musulman. En Tunisie de Bourguiba, en Turquie d’Atatürk, en Iran du Shah, on a interdit le voile exactement comme ici. En Égypte, au Maroc, en Algérie une énorme fraction de l’opinion pense comme Finkie, une autre comme Asko. Alors quoi, serait-on un pays musulman ?  Un peu. 10% pour le moment. Dix membres de la Ligue Arabe comptent moins de musulmans que la France. Nous aurions droit, comme le Brésil, à siéger en observateur à la Ligue arabe ou à l’OCI.

Un mot encore sur ces deux excellents bouquins qu’il faut lire toute affaire cessante. Une bonne fois pour toute, il faudrait qu’on comprenne en France qu’islamisme et islam, c’est l’eau et le feu. Sans entrer dans les détails, une analogie. Elle vaut ce que valent toutes les analogies. L’an de grâce 1517 en Europe, Luther, l’aube du protestantisme. Un moine augustinien entend réformer la religion, la débarrasser de ses scories traditionnelles, la revivifier, la refonder sur ses bases primitives. S’ensuivent deux siècles de guerre sans merci.

L’islamisme, le salafisme, le djihadisme, appelez-les comme vous voudrez, c’est exactement la même démarche que Luther. L’ennemi numéro un, l’adversaire irréconciliable des islamistes, c’est l’islam de toujours, soit presque tous les musulmans. Ils se battent par le prêche ou par le feu. Le halal, le voile, l’hôpital, la piscine, les prières dans les rues, le vin, la provoc sans fin, c’est eux. Eux sont activistes, les conservateurs, un peu paumés, n’ont pas envie de s’en mêler. On ne voit donc que le « barbu ». Et on mélange la sauce : musulmans, islamistes, Arabes, même tabac. Alors qu’on a désormais affaire à deux religions opposées.[/access]

Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Stock, 2013.

Claude Askolovitch, Nos Mal-Aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset 2013.

FNPS : le couple de l’année

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L’élection de Brignoles confirme ce dont on pouvait se douter : la « résistible» ascension du FN est largement et volontairement surestimée. Dans une élection marquée par une très forte abstention, le FN ne progresse pas en voix, et récolte même moins de suffrages qu’à la présidentielle et aux législatives.

La prétendue poussée du FN est en fait surtout orchestrée. On assiste à un pilonnage médiatique au profit de Marine le Pen et de sa success story, complaisamment relayé par des sondages fabriqués pour faire répéter aux sondés ce qu’on leur dit.

Plusieurs forces se conjuguent. Primo, l’excitation journalistique qui aimerait bien rompre l’ennui par un grand frisson, a envie de croire au danger, fût-ce en le grossissant. Secundo, une certaine paresse intellectuelle : cerner les thèmes de la future présidentielle entre droite et gauche s’avère plus difficile que de discuter des extrêmes qui vont profiter de la situation. Pourquoi un éditorialiste, commentant par exemple l’affaire Cahuzac, se sent-il obligé de dire que « ça va faire monter les extrêmes » ? Est-il si certain que ça ne transforme pas d’abord  les électeurs PS en futurs abstentionnistes ? Que ça ne profite pas en priorité à l’opposition ? Pourquoi suggérer au téléspectateur que l’extrême est la réponse naturelle ?

La gauche de gouvernement, appuyée par les médias, a tout intérêt à exagérer la montée du Front National, dans l’espoir que cette prédiction sera autoréalisatrice. Insister sur la montée du Front National est un moyen habile de l’installer comme véritable opposition pour discréditer la seule qui peut gagner. Ce n’est pas Marine Le Pen qui change le parti, ce sont le PS et les médias qui ont intérêt à le rendre respectable.

Le danger du FN soude une gauche dépourvue de convictions, perpétuellement en quête du point Godwin. La gauche n’est pas soudée pour combattre le FN, mais pour combattre l’UMP en la décrivant comme alliée potentielle du FN. Il est d’ailleurs frappant  de constater que ce sont les gens de gauche qui accordent le plus de respect et de considération au FN car ils accusent l’UMP d’aller prendre les « idées » du Front National. Comme si les électeurs qui jetaient un bulletin protestataire votaient pour des « idées » ! On peut emprunter des idées, pas une protestation.

Évidemment, la droite, tombe dans ce piège grossier, comme Fillon récemment. Soit les élus disent que l’on doit écouter les idées exprimées par les électeurs frontistes, parler de sécurité, ce qui suppose que le FN a des choses à dire et le crédibilise, soit ils prennent un air dégoûté et se discréditent.  Ce que le militant de droite qui combat aussi le Front national ne supporte pas dans les « grandes consciences » de droite comme Juppé, c’est que ces âmes vertueuses donnent le sentiment de chercher une respectabilité à gauche.

Ainsi, la droite, incapable de penser, ne lit le phénomène FN qu’avec la grille de lecture de la gauche. Elle est convaincue qu’il faut parler de certains sujets (sécurité, immigration…) en étant plus dur, courant derrière le Front national. Jacques Chirac, faisant de temps en temps un couplet sur la sécurité, ne s’était pas pour autant abaissé à utiliser le logiciel frontiste.

Le seul qui ait compris la bonne stratégie à suivre, c’est le Sarkozy de 2007, lequel s’était opposé à la double peine, et avait tout de même divisé par deux le score du FN. À l’époque, ce n’était pas la droitisation qui avait conquis l’électeur FN, mais le style, la rupture, l’aspect « cash » du futur président.

En 2012, en revanche, comme l’a très bien dit NKM, Patrick Buisson ne voulait pas faire gagner Sarkozy mais Maurras. Représentatif des 10% des électeurs FN qui comprennent les idées d’extrême droite et souhaitent que l’UMP s’en rapproche, il a fait perdre à Sarkozy, non seulement le centre mais la chance de récupérer 90% des électeurs du FN et les abstentionnistes de droite qui votent sans doute pour un homme ferme, plus que sur le fond. L’évocation par Sarkozy de « la France des cathédrales » a sans doute été un repoussoir pour la plupart des électeurs protestataires du FN, tantôt cafetiers, chauffeurs de taxi, rapatriés d’Algérie, et bien souvent profondément anti-cléricaux.

Le style, pour capter un vote protestataire se révèle bien plus important que les « idées ». C’est pourquoi un Fillon, un Wauquiez  ou un Guéant pourraient  multiplier les propos limites sur la sécurité et l’immigration sans gagner une voix de petit commerçant excédé. On peut même faire l’hypothèse qu’une personnalité forte et cohérente, peut inspirer confiance et respect à des électeurs du FN y compris en disant son mépris pour les « idées » que la gauche veut prêter aux électeurs du FN. C’est probablement ce qui est arrivé à NKM à Longjumeau qui a fait le plein de ses électeurs malgré la consigne de vote hostile qu’avait lancée le FN local.

L’élection de Brignoles confirme cette analyse : le problème n’est pas tant les 2 717 voix du FN, que l’incapacité de l’UMP et du PS à trouver des candidats suffisamment charismatiques pour inciter les 13 815 abstentionnistes à se bouger.

Et si l’électeur FN ne votait FN que par dépit ? Face à la médiocrité ambiante, celui-ci attend moins des dérapages démagogiques que des discours politiques construits et ambitieux, à la Mendès, Pinay, Clémenceau ou De Gaulle…

*Photo : IBO/SIPA. 00627369_000015.

Encel bien en selle sur France Inter

Depuis le départ en retraite de l’excellent Dominique Bromberger, France Inter, le vaisseau amiral de la radio publique, avait laissé le monopole de l’analyse et du commentaire géopolitique à Bernard Guetta, fidèle au poste tous les matins de la semaine à 8h17. Lire le monde avec les lunettes de Guetta, c’est vivre chaque jour l’expérience du Candide de Voltaire soumis aux vaticinations du docteur Pangloss, l’incorrigible optimiste. Cet ancien trotskiste converti aux charmes discrets de la social-démocratie réussit presque à nous persuader, profitant de l’état comateux de notre réveil, que l’Union européenne est en marche vers un avenir radieux, que le monde arabe vogue hardiment vers la démocratie et la prospérité, et que Recep Tayyip Erdogan est un grand humaniste. Rien ne le fait dévier d’une ligne où sa déférence envers le Quai d’Orsay le dispute à un aveuglement volontaire devant tout événement ne cadrant pas avec sa vision du monde.

Fort heureusement, mais hélas à une heure de moindre écoute (18h15), il est maintenant possible de se faire une idée plus réaliste des événements mondiaux en écoutant la « chronique internationale » de Frédéric Encel. Alors que Guetta cherche à formater ses auditeurs à l’aune de ses convictions, Encel, pédagogue né, parvient en moins de trois minutes à nous fournir les deux ou trois clés permettant de bricoler soi-même son opinion sur des questions souvent complexes.

Des convictions, Encel n’en manque pourtant pas, sur l’Europe, le Proche Orient, la mondialisation. Mais il a l’honnêteté de ne pas utiliser son temps d’antenne pour les imposer à son public, et à les réserver à ceux qui voudront bien acheter ses livres. Le dernier paru, De quelques idées reçues sur le monde contemporain. Précis de géopolitique à l’usage de tous (éditions Autrement) pourra utilement soulager des auditeurs victimes d’une surdose de Guetta.

Dernière précision : l’arrivée d’Encel sur le service public de radiodiffusion fait écumer de rage Pascal Boniface, qui manie l’insulte avec la hargne du jaloux. Minable.

Mettre les voiles

voile universite laicite

Dans Le Monde du 4 octobre dernier, la rubrique Débats publiait divers avis sur l’une des polémiques du moment, le voile à l’université. Et comme il est d’usage dans ce journal de faux-culs, sous prétexte de diversité d’opinions (et soyons tout de suite clair : face à la vérité, plaider pour la diversité d’opinions n’est jamais que donner la parole au mensonge…), le Monde noyait un article de bon aloi signé du « collectif » des membres de la commission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration (HCI), qui s’est auto-dissous récemment, après avoir remis au Premier Ministre un rapport circonstancié proposant douze recommandations sur les conditions d’exercice de la laïcité — c’est-à-dire de la vraie liberté de penser — dans l’Enseignement Supérieur —, dan un fatras d’avis et d’opinions contradictoires, comme si exposer la vérité aux mensonges faisait avancer la cause de la liberté.

La mission laïcité a aussi bien dénoncé les courants chrétiens évangéliques ou néobaptistes qui critiquent les théories darwiniennes de l’évolution au profit des thèses créationnistes que des courants musulmans qui font dans le prosélytisme et récusent la mixité tant au niveau des étudiants que des enseignants. Aucun ostracisme anti-musulman là-dedans.
Que disait spécifiquement la Commission de la question du port du voile à l’université ? Sous le titre « Garantissons la neutralité religieuse dans les salles de cours du supérieur », il se défendait d’avoir mérité « le terme discutable si impudemment brandi aujourd’hui dès qu’on évoque la laïcité d’« islamophobie » — mais l’intolérance (la vraie, l’intolérance religieuse) crie au loup dès qu’on l’empêche d’excommunier, ou qu’on lève le sourcil devant une brochette d’étudiantes voilées assises en groupe au premier rang de l’amphi.
Islamophobe ? La recommandation du HCI est pourtant fort mesurée. Il s’agit d’« interdire dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements d’enseignement supérieur les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. » Une proposition déjà révélée par le Mondedu 6 août — une indiscrétion qui était moins une vraie information qu’un moyen de pression sur le gouvernement, sommé de ne pas écouter des laïcards qui attentent visiblement à la liberté d’attenter aux libertés des autres. « En quoi l’exigence de neutralité religieuse dans les salles de cours, gage de la sérénité de l’enseignement, serait-elle discriminante ? Comment peut-on estimer que l’affichage « ostensible » d’une conviction religieuse dans un lieu de transmission et de discussion du savoir ne pose aucun problème ? »

Dès 2004, la Conférence des Présidents d’Université avait émis un document, « Laïcité et enseignement supérieur », qui faisait déjà largement le tour de la question — et des problèmes. Pour n’en citer que deux, la réquisition de locaux d’universités à des fins cultuelles, ou la récusation de la mixité.
Le seul à avoir manifesté son intérêt pour les propositions du HCI est Manuel Valls. « Le manque de clarté, de lucidité et de courage, loin de favoriser le vivre-ensemble, attise les tensions et fait le lit des extrêmes », poursuit l’article du Collectif. Qui ne sait, parmi les enseignants et sans doute ailleurs, que se plier, en classe, aux injonctions du caïd de service ne permettra pas de rétablir l’ordre — bien au contraire ? Donnez le doigt, on vous mangera le bras. Céder devant les manifestations ostensibles de la superstition, c’est ouvrir la porte au fanatisme, qui est à la religion, comme le rappelle Voltaire, « ce que le transport est à la fièvre ». Partout, toujours, il nous faut, inlassablement, « écraser l’infâme », comme disait ce même Voltaire à la fin de ses lettres.
Dans le même journal, le même jour, Dounia Bouzar[2. Auteur de La République ou la burqa, Albin Michel, 2010], avec Lylia Bouzar signait un article intitulé « Gare au piège de l’exclusion / Ne pas faire le jeu des radicaux » dans lequel elle soulignait que nous assistions aujourd’hui, n’en déplaise à Malraux, à une« mutation du religieux plutôt qu’à un retour du religieux ». Quelle mutation ? Celle qui va vers la nuit : « Le religieux se transmet sans aucun savoir, déconnecté de l’expérience humaine, de manière virtuelle. On assiste non pas au choc des civilisations, mais au choc des ignorances. » L’ignorance du « vrai croyant » (faut-il rappeler que « taliban » signifie « étudiant en religion », et qu’il s’agit manifestement là d’un oxymore — au vu de ce que les Afghans fanatisés ont fait aux Bouddhas de Bâmiyân) l’engage à « rester pur, à ne pas se mélanger aux autres » — de peur sans doute que des autres ne surgisse une étincelle de vrai savoir. « La mise en veilleuse des facultés intellectuelles facilite la fusion », précise Mme Bouzar.

Elle ne répugne pas pourtant à la contradiction interne. « Une loi d’interdiction des signes religieux, précise-t-elle, exigerait l’invisibilité des croyants ou plutôt des croyantes, car quid des immenses barbes et des chaussettes remontées sur le jogging de ceux-là mêmes qui refusent de regarder une femme ? » Ma foi, si l’Islam est si ostensiblement manque de goût, nous n’y sommes pour rien. Quant aux barbes… Faut-il rappeler que ces mêmes talibans tuaient volontiers les Afghans d’origine asiatique qui auraient été bien en peine de se laisser pousser un quelconque poil au menton ? La bêtise, partout, toujours, génère la violence, et une interdiction mesurée (dans les salles de cours…) n’est pas une violence mais un effort pour l’empêcher.
Alors certes, il est temps de « sortir de ce débat bipolaire « pour ou contre le voile » que l’on traîne depuis dix ans et qui nous empêche de poser les bonnes questions. Mettons-nous autour d’une table pour trouver une stratégie qui empêche les jeunes radicalisés d’imposer leurs normes dans les espaces publics sans pour autant les abandonner aux mains de ceux qui veulent les couper définitivement de tout lien avec la société et sans pour autant sanctionner tous les étudiants pratiquants. » La stigmatisation, comme tous les interdits, peut sans doute transformer en pseudo-martyres des filles frustrées qui se réfugient derrière leur bout de tissu dans une société qu’elles imaginent hostile. Mais la vraie stigmatisation, la stigmatisation première, n’est-elle pas dans l’ordre, exprimé ou non exprimé, de se retrancher de la communauté française ? Elles sont les pions le plus souvent inconscients que l’islamisme avance, peu à peu, jusqu’à ce qu’un voile noir obscurcisse définitivement la Raison et les Lumières[3. Voir sur le sujet la très belle tribune d’Elisabeth Badinter dans Médiapart.].

SI le HCI défend l’université et le droit d’enseigner en toute quiétude, il faut qu’il sache qu’il le fait contre certains enseignants qui, angélisme ou collaboration, ne voient pas où est le problème. Pascal Binczak président de l’université Paris-Lumières (Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis) signe un article (« Nos campus sont rarement perturbés ») qui est mi-chair mi-poisson et qui, au concert des faux-culs, pourrait servir de carnet de bal.
Après avoir rappelé que la première affaire de voile remonte à septembre 1989 (dans la foulée de la loi Jospin qui simultanément mettait, comme on se rappelle, l’élève au centre du système et lui donnait le droit de dire autant de bêtises qu’il le souhaitait (allez, redisons-le : l’enfant est étymologiquement celui qui n’a rien à dire, et l’élève est celui qui apprend à dire, et à qui on peut donner la parole à condition qu’il n’en abuse pas pour redevenir… un enfant), affaire tranchée par le Conseil d’Etat en novembre 1992 — ce qui a prouvé la nécessité d’une loi, promulguée en 2004), il plaide pour une philosophie du Ni-Ni : pas de « tolérance inconditionnelle », « ni prosélytisme ni entrave au bon fonctionnement du service public. » Ah oui ? Et on fait comment ? Mais notre président d’université, benoîtement, « adhére à la position défendue par la ministre » — l’ineffable Geneviève Fioraso, qui s’est insurgée imméiatement devant l’intérêt que Manuel Valls avait manifesté dès le mois d’août pour les propositions de la Commission Laïcité. Duel au sommet ! « Tolérance et vigilance doivent seulement continuer à aller de pair », conclut notre universitaire — ce qui en l’espèce ne signifie absolument rien. Tolérance et vigilance sont en bateau, mais vigilance est tombée à l’eau. Quand on n’a plus que la tolérance, on ouvre la porte à l’intolérance de l’Autre.

Collabos toujours. Valérie Aminaux (« professeure » de sociologie à Montréal, acuellement détachée au CNRS), sous le titre « Des opinions paniquées », croit utile de se moquer de l’« obsession visuelle » que constitue d’après elle notre rejet du voile en France (ah, les cousins qui dans les dîners de famille viennent nous donner des leçons…). « La silhouette sombre de la femme voilée est associée à tout ce qui menace, de l’intégrité territoriale à la cohésion sociale, opérant comme un memento mori globalisé. » Eh bien oui : l’islam des voiles porte en lui la mort — on le voit chaque jour, en Afghanistan, au Kenya, en Irak, — ou à Toulouse. C’est effectivement une religion qui, dans ses formes « pures », aime la mort. Du 11 septembre (à grande échelle) à Mohammed Merah (à toute petite échelle), les preuves ne manquent pas, et concordent toutes.

Tareq Oubrou enfin, recteur de la mosquée de Bordeaux (« Pour une visibilité musulmane discrète / Evitons les interdictions supplémentaires »). Comment dit-on « jésuite » en arabe ? Notre recteur a toujours « prôné, dit-il, une visibilité religieuse modérée ». Je ne lui reprocherai pas, en tout cas, de rappeler encore une fois que se couvrir les cheveux relève d’une « prescription équivoque et mineure » qui « repose sur un ou deux passages coraniques amphibologiques et sur des hadiths du Prophète dont l’authenticité n’est pas certaine » — faute de matériel d’enregistrement au VIIème siècle sans doute… « Nous avons plus de textes qui demandent aux hommes de garder leur barbe que de textes qui demandent aux musulmanes de couvrir leurs cheveux, abstraction faite de leur authenticité ou de leur sens discutable ». Pourquoi dès lors cette « focalisation » sur le foulard des femmes plutôt que sur les barbes des hommes ? Parce que justement le foulard est un signe bien plus ostensible, dans une stratégie d’occupation, qu’une barbe[4. Une barbe pourrait à la rigueur n’être que le signe ostensible, surtout en collier, d’une appartenance au SGEN ou au SNUIPP. Et quoi que je puisse en penser, je supporte l’existence du SGEN et du SNUIPP. Et on osera dire après ça que je ne suis pas tolérant !].
Le recteur de Bordeaux souligne (il est plus au courant que nous) que ces pseudo-musulmanes se dispensent pour la plupart des cinq prières journalières (l’un des piliers de l’Islam, pourtant) et combinent volontiers le voile avec des tenues d’une coquetterie toute laïque. Et il argumente non sans finesse sur la « double culpabilisation » frappant les musulmanes, coupables si elles découvrent leurs cheveux (« ce qui est théologiquement grave », ajoute notre recteur), et coupables aux yeux du législateur laïque d’intimidation systématique.
Soyons clair : quand nous parlons d’interdire le voile à l’université, il s’agit de protéger les femmes contre les diktats du fascisme islamiste, et contre elles mêmes, aliénées par l’opium du peuple. Je ne suis pas de ceux qui s’indignent de ce que Saint-Just ou Robespierre aient eu une volonté pédagogique. Mais je ne veux pas la mort du pécheur — juste sa rédemption laïque. Une loi sur le voile à l’université compléterait utilement celle de 2004 sur le voile dans les lycées et collèges (y compris dans les sorties scolaires, qui ne sont jamais que l’exportation du lycée ou du collège hors les murs).
Le port du voile n’est pas, et ne sera jamais, l’expression du libre-arbitre. Cela n’a rien à voir, je suis désolé de le redire à certaines amies, avec la décision de porter une mini-jupe ou un pull échancré — ou n’importe quelle pièce d’habillement profane. On ne s’habille pas impunément en bonne sœur — je ne le tolère que des religieuses et des créatures de Clovis Trouille, qui relèvent la rigueur religieuse d’un porte-jarretelles adéquat, comme on relève un plat d’une pincée de piment d’Espelette.

*Photo : PATRICE MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA. 00642784_000001.

François Fillon, seule chance de la droite courageuse

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francois fillon valeurs actuelles

francois fillon valeurs actuelles

On peut se moquer tant qu’on voudra mais ce qui vient d’éclater entre Nicolas Sarkozy et François Fillon n’est pas la guerre. Seulement la montée d’une espérance. D’autant plus urgente et nécessaire que l’opposition médiocre de la droite encore sarkozyste, la faiblesse et la seule bonne volonté du pouvoir socialiste, le désastre prévisible de la politique pénale annoncée et, en lien, l’ascension populaire et sondagière apparemment irrésistible du FN vont confronter notre pays à d’extrêmes difficultés, plus préoccupantes encore, voire insolubles, que celles d’aujourd’hui.

Nicolas Sarkozy n’a pas été déclaré innocent par les juges et son excellent avocat, maître Thierry Herzog, en dépit du rôle ingrat qui lui a été confié, le sait mieux que personne. Là où le parquet de Bordeaux avait requis un non-lieu pour absence de charges, les magistrats instructeurs l’ont ordonné à cause de l’insuffisance de celles-ci. L’articulation de leur pensée, claire et cohérente, justifie, malgré le défaut d’une innocence irréfutable, l’ordonnance de non-lieu qui tire les conséquences de la ténuité des charges (Le Monde, Mediapart). Edwy Plenel a raison et Jean-Michel Aphatie a tort (Canal +). Nicolas Sarkozy se méprend délibérément, profitant d’une opportunité judiciaire ambiguë pour en faire une victoire politique. Sa déclaration sur sa page Facebook est – j’ai le devoir à nouveau de le signaler – le comble de l’indécence quand l’ancien président de la République prétend nous faire compatir à des avanies dont il a été peu ou prou le responsable et sans commune mesure avec celles de vrais et modestes sinistrés judiciaires. Les appréciations enthousiastes de ses amis si compétents pour la justice et intègres – les Balkany, Edouard Balladur notamment – devraient l’inquiéter plus que le réjouir.

Je persiste au risque de la dérision : François Fillon, aujourd’hui, représente la seule chance d’une droite de tenue, courageuse et honorable.

Il faut l’écouter et le lire avant de continuer à déverser sur lui critiques et, pire, mépris comme s’il avait été l’inspirateur du quinquennat précédent dont il a été à mon grand regret, de son fait, un Premier ministre renouvelé.

« Je suis mieux placé que Nicolas Sarkozy pour l’emporter en 2017… Il est très difficile de revenir quand on a été battu… Quand on perd une élection, il est impossible de dire qu’on a fait une bonne campagne… Quand on perd une élection, on doit se remettre en cause, sinon c’est un bras d’honneur aux Français… » (Valeurs Actuelles)

Banalités, évidences, pensera-t-on confortablement parce qu’enfin la vérité a été proférée par ses soins. Il n’est même pas utile de souligner qu’après sa défaite, Nicolas Sarkozy a passé le flambeau à François Fillon, ce qui équivalait de sa part à un retrait définitif, et qu’il a trahi cet engagement (JDD). Ce n’était pas la première fois que Sarkozy faisait fi de ce qu’il avait promis : Charles Pasqua, Jacques Chirac ou Dominique de Villepin, pour le CPE, avaient déjà pu apprécier sa fidélité toute relative.

Se gausser de l’assurance de François Fillon persuadé d’être « le mieux placé pour 2017 » serait également ridicule. Ce n’est pas lui qui a été défait en 2012, ce n’est pas lui non plus qui vient de bénéficier d’un non-lieu justifié mais peu glorieux, ce n’est pas lui qui traîne à ses basques d’homme public une série de casseroles qui, pour être implicites faute d’incrimination judiciaire pour l’instant, feraient mauvais genre pour un candidat nous ayant déjà fait subir durant cinq ans sa conception de la République et de la présidence de celle-ci.

Je vais bien sûr avoir droit au reproche lassant de haïr Nicolas Sarkozy alors que mêlé à des considérations personnelles, il y a d’abord le souci, je l’admets obsessionnel, de ne me plus me faire flouer, et la France avec moi pour ceux qui me comprennent. Rien ne serait pire que son retour dans une compétition pour laquelle, avec son ami inféodé et intéressé Jean-François Copé, il trouverait bien le moyen de piper les dés.

Qu’on arrête aussi de faire preuve d’une condescendance amusée ou attristée à l’égard de François Fillon, en particulier à l’UMP où, paraît-il, il n’y aurait que de forts caractères et des paroles libres. Alors que pour la première fois véritablement – il ne s’agit plus de raffarinades enrobées ou de dénonciations si soft qu’elles font rentrer les compliments par la fenêtre après avoir semblé les faire sortir par la porte – il est proclamé nettement, face à Nicolas Sarkozy, qu’il a été défait parce que sa campagne avait été mauvaise, qu’il n’est plus légitime à cause de cela et qu’il a une personnalité non seulement inapte à la remise en cause mais arrogante au point, après son non-lieu, de se vanter d’être unique à droite. Ces âmes trempées – de Juppé à Guaino – jugeant Fillon si faible, si effacé, si lisse, je ne les ai jamais entendues durant cinq ans et depuis 2012, elles n’ont jamais été audacieuses au point de quitter leur inconditionnalité craintive et leur hypocrisie politique. Elles ont attendu qu’un autre dise tout haut ce qu’elles remâchaient tout bas.

François Fillon, lui, en effet et sans tergiverser, énonce cette dure vérité que le roi est nu. Il fallait répéter cette conclusion amère et lucide puisque la victoire de François Hollande n’avait pas suffi à battre en brèche l’idée jamais discutée à l’UMP, globalement si lâche, du caractère irremplaçable de ce chef que la République avait renvoyé. Il est vrai que le gouvernement socialiste, depuis le mois de mai 2012, a tout fait pour favoriser cette illusion chez Nicolas Sarkozy. A force d’être mauvais, il l’a confirmé dans sa vanité d’avoir été bon, voire exceptionnel.

Entendre François Fillon, aujourd’hui, – sans doute à la fois par exigence personnelle, envie, enfin, de sortir ce qu’il a sur le coeur et sur l’esprit et désir d’être la voix de tous ceux qui n’en peuvent plus de voir la droite se rabougrir aussi voluptueusement autour d’un vaincu qui bloque, par tactique, la pensée, la réflexion et la rénovation de son camp – est un bonheur. Il n’était que temps de proférer ces brutalités démocratiques puisque Nicolas Sarkozy ne connaît qu’une cause : la sienne, dans une autarcie même dépouillée de toute aura. Le de Gaulle du cap Nègre, dont la France aurait un besoin absolu, passe mal.

Nicolas Sarkozy, au propre et au figuré, a fait plus d’un bras d’honneur dans sa vie.

François Fillon, courtoisement, lui en a fait un et c’est doux, bon et riche d’avenir s’il ne se contente pas de croire en son destin mais s’il l’impose, s’il s’impose.

*Photo : Fayolle Pascal/SIPA. 00664438_000013.

L’agrégation d’histoire en voie de désagrégation

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histoire agreg capes

histoire agreg capes

À qui appartient l’agrégation d’histoire ? Concours de recrutement des enseignants du secondaire, il est également un critère majeur de recrutement des professeurs de classes préparatoires et l’un des éléments pris en compte pour l’entrée dans le supérieur. On comprend aisément que les Inspecteurs Généraux, qui dépendent du ministère de l’Éducation Nationale, et les enseignants-chercheurs, qui sont rattachés à celui de l’Enseignement Supérieur, veuillent détenir les rênes de ce concours de haut niveau. Mais il faut bien admettre que seuls les enseignants-chercheurs ont les compétences nécessaires pour évaluer les candidats sur des programmes très exigeants sur le plan scientifique. Il est donc naturel que le président du jury soit issu des universités, car c’est lui qui pilote le concours. Comme à chaque changement de présidence, les enseignants-chercheurs avaient proposé la nomination d’un professeur d’université à la tête du jury.

Or, cette fois-ci, le ministère a décidé d’imposer un Inspecteur Général, Yves Poncelet, comme président du jury. Les enseignants-chercheurs qui composaient le jury ont immédiatement démissionné, mettant à exécution la menace qu’ils avaient brandie en juillet dernier en cas de nomination autoritaire. Prévue le 28 septembre, la réunion de « concertation », organisée aux frais du contribuable par Yves Poncelet fut un véritable fiasco. Yves Poncelet risque bien de se trouver seul, ou presque, pour corriger les copies et interroger les candidats… Autant, dans ces conditions, que ce nouveau président jette l’éponge de lui-même plutôt que de constituer un jury « inavouable » !

Si les enseignants-chercheurs redoutent tant la mise sous tutelle de l’agrégation par les Inspecteurs Généraux, c’est surtout en raison du contexte. Depuis plusieurs années, on assiste en effet à une offensive tous azimuts pour transformer l’enseignement de l’histoire. On se souvient des tentatives du pouvoir chiraquien pour imposer son opinion sur le « rôle positif de la colonisation ». La crainte est toujours très vive de voir les fonctionnaires et les technocrates du Ministère s’immiscer dans le recrutement des enseignants.

Quelques innovations « pédagogiques » ont récemment vu le jour. Oui, cette superbe « pédagogie » dont on rebattait les oreilles des enseignants stagiaires dans les IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres), réapparus cette année sous le nom d’ESPE (Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation). Les IUFM se sont taillé une belle réputation par leur raffinement lexical. Devinette : qu’est-ce qu’une « évaluation sommative » ? C’est le contrôle. Et « l’interface scripturo-multispectrale » ? Le tableau blanc.

On a fait disparaître des programmes scolaires la chronologie afin de privilégier l’approche thématique. En d’autres termes, on étudie les « guerres » avant les « totalitarismes », ce qui revient à examiner la Seconde Guerre Mondiale avant de travailler sur le nazisme. Le ministre est heureusement revenu sur cette aberration, qui est un malheureux héritage du précédent gouvernement.

Cependant, la réforme des épreuves du CAPES d’histoire-géographie a de quoi laisser perplexes les enseignants du supérieur qui préparent les étudiants à ce concours. Autant dire que l’on n’y comprend rien. Ce concours, qui bénéficie notamment de la participation des enseignants-chercheurs acceptant de corriger les copies, est entièrement placé sous la coupe des Inspecteurs Généraux. Les nouvelles épreuves du CAPES visent à recruter de bons « pédagogues », entendez des gens qui sauraient transmettre un message (peu importe le contenu). Les connaissances comptent à peine, en particulier pour les deux épreuves orales telles que prévues à partir de 2014. Si vous savez parler, vous savez enseigner. Comment s’étonner alors que le niveau des élèves baisse ?

On peut toujours donner mille et une assurances que rien ne changera avec la nomination d’un Inspecteur Général comme président du jury de l’agrégation. Promis, juré, craché, on ne touche à rien. Mais alors pourquoi le ministère tient-il tant à l’imposer ? Que faut-il redouter ? Est-ce un nouveau cheval de Troie ?

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 20090211.

Asko contre Dupont-Lajoie

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claude askolovitch finkielkraut islam

claude askolovitch finkielkraut islam

« Dans la vraie France, la norme musulmane a pris ses quartiers. » Nul ne pourra accuser Claude Askolovitch de déni de réalité. Parti à la rencontre de la France des steaks frites halal, le journaliste itinérant décrit un pays réel où le voile prospère, où les boucheries musulmanes et les lieux de prière se multiplient. Ses conversations avec des dizaines de Français musulmans engagés − rappeurs, militants politiques, patrons de PME ou universitaires − lui ont inspiré un pamphlet contre l’« islamophobie » des élites. Asko dépeint ainsi une France certes islamisée, mais pas dénaturée (!) dont notre vieille République, « rétive à la différence et aux transgressions », brimerait les élans créateurs.

À en croire ce libéral de gauche, les musulmans d’aujourd’hui subiraient en effet le contrecoup de l’émancipation des juifs au début du XIXe siècle. Un épisode historique érigé en mythe par les zélotes de l’assimilation, qui somment les musulmans de le rejouer. Il est vrai que sa critique d’un mythe républicain devenu inopérant dans cette nouvelle France fait souvent mouche. Mais les conclusions qu’il tire de ce qu’il voit sont pour le moins critiquables. Et parfois proprement hallucinantes.[access capability= »lire_inedits »]

Salafistes ou admirateurs de Tariq Ramadan, les amis musulmans d’Asko – tous sunnites, au fait : chiites, pas Français ? – ressassent ad nauseam la même rengaine victimaire : Nous sommes issus d’une religion qui a beaucoup souffert. À lire l’ancienne plume de L’Obs (et de pas mal d’excellents journaux), nous aurions le choix entre l’assimilation intégrale des derniers venus (impossible à l’évidence, à supposer qu’elle soit souhaitable) et l’adaptation à leurs exigences – prix bien modéré pour nos turpitudes passées. La France coupable doit passer à la caisse. Nous n’avons pas les mêmes amis : je connais bien des Français musulmans de souche récente qui aiment la France, son histoire et sa culture et n’ont nullement besoin de sombrer dans le ressentiment pour conserver leur identité d’origine.

Attentif aux dérapages antisémites, Asko tique à peine lorsqu’un imam « féministe » proche des Frères musulmans encense le cheikh Qardawi, ce « vieillard ouvert […], drôle, qui parle aux gens, simple d’accès ». Aux non-initiés, apprenons que ce clerc égyptien installé au Qatar délivre ses prêches sur Al-Jazira. On ne sait s’il entrera dans l’Histoire pour avoir rendu licites la fellation et le cunnilingus ou pour ses appels répétés au meurtre des juifs « impies » et, plus récemment, des « apostats » alaouites en Syrie. Un vieillard « ouvert » et « drôle », vous dit-on.

Mais parlons chiffons, thème omniprésent dans le livre, les restrictions au port du voile étant considérées par l’auteur et ses personnages comme atrocement liberticides. Pour avoir roulé ma bosse entre Tunis et Damas, je sais que les jeunes femmes couvertes du hijab sont rarement manipulées par leurs parents et grands frères – je n’en dirais pas autant de la burqa ou du niqab, qui soustraient les femmes à la vie en communauté. Je sais aussi que, voile ou pas, ça drague sec, comme l’observe Asko, interloqué à la fois par l’abstinence et par la sexualité à la carte (le « mariage d’un soir », abondamment pratiqué) des jeunes gens qu’il questionne à tout-va… Comme notre héraut du combat anti-islamophobe, et au risque de froisser la patronne (et de faire hurler Alain Finkielkraut), je pense que la laïcité n’est pas une « valeur en soi ». En conséquence, j’estime que le port du voile à l’école et dans la fonction publique devrait relever du strict choix individuel. Sauf que je ne me proclame pas (ou plus) républicain et de gauche. Or, c’est ce que fait notre homme, alors même qu’il taille en pièces le modèle uniformisateur qui est l’humus de cette double famille de pensée.

Eh oui, gare à la schizophrénie ! Lorsqu’il discute avec Yassine Ayari, apparatchik franco-tunisien des Verts en banlieue parisienne « ici démocrate et révolté, mais là-bas […] un revanchard culturel », Askolovitch, sans s’en rendre compte, confirme les thèses d’Alain Finkielkraut sur le « deux poids-deux mesures » identitaire. On dirait que ces deux-là ne vivent pas dans le même monde, en tout cas qu’ils ne regardent pas la même télé : le premier voit des élites égarées par l’islamophobie quand le second leur prête une sorte de complaisance nourrie par le « romantisme pour les autres » pour les uns et l’« oïkophobie » (la détestation de la mère patrie) pour les autres[3. Mais Yassine n’est pas un cas isolé. 40% des Tunisiens de France ont voté Ennahda à l’élection de l’Assemblée constituante, un chiffre qui dépasse le score du parti islamiste sur ses propres terres. Et l’immense majorité d’entre eux avaient vraisemblablement offert leur suffrage à François Hollande quelques mois plus tôt.]. Or, Yassine, islamo-nationaliste à Tunis, gaucho-mondialiste à Paris, est précisément un concentré paradoxal de ces deux sources. La mansuétude d’une certaine gauche envers l’islamisme a failli propulser cet écologiste au sein du gouvernement tunisien dominé par Ennahda, avec en prime la bénédiction de Cécile Duflot3 ! Askolovitch met la contradiction sur le compte de la blessure identitaire. C’est qu’en réalité, comme Yassine, il confond enracinement et adhésion au Code civil, égalité juridique et appartenance symbolique, la citoyenneté se manifestant au bout du compte par un interminable cahier de doléances : ainsi la France est-elle remise en jeu par un plébiscite de chaque jour − Renan est pris à revers. Cette idée de la nation fait fi du legs culturel et historique que tout un chacun doit intégrer, fût-il musulman, juif, chrétien ou zoroastrien.

Au comble de l’aveuglement, Asko frise le lepénisme inversé lorsqu’il brosse le portrait d’une France coupée en deux, entre métissés polyglottes d’un côté, beaufs hallucinés de l’arrière-monde gaulois de l’autre : l’ami ne sait plus où il habite – par manque non pas d’intelligence mais de rigueur intellectuelle. Sautillant dans un invraisemblable fatras idéologique, il exalte le multiculturalisme sans le définir, loue une diversité qu’il amalgame à tort avec le métissage et met en pièces une « islamophobie » qu’il ne distingue pas de la légitime critique de la religion.

À considérer l’islamisation comme un fait naturel et inexorable et à se psalmodier qu’« ils sont français et n’ont donc pas à s’intégrer », il réalise l’exploit de ne pas questionner une seule fois l’immigration massive qui explique la présence de millions de musulmans sur le territoire français. Des changements démographiques de cette ampleur, encouragés par les besoins en piétaille du capitalisme de papa, ne pouvaient être qu’un système à dissoudre les peuples. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les flux d’immigrés échoués sur la banquise française étaient venus de Birmanie, l’opinion s’interrogerait sur la construction de pagodes, la formation des bonzes et leur prosélytisme dans nos banlieues.

Mais peut-être sommes-nous tous victimes d’aveuglements contraires. Car derrière le regain spectaculaire de la piété mahométane (et des autres, du reste), on ne voit pas la lente mais sûre érosion des identités. S’il ne le sait pas, Askolovitch le sent, qui prédit des destinées de professionnels de la politique et de la finance à ses compagnons de route d’un livre, adeptes d’un islam de marché folklorisé. « Les hommes ressemblent plus à leurs temps qu’à leur père », écrivait Debord[4. Commentaires sur la société du spectacle, Éditions Gérard Lebovici, 1988.]. Je vous l’accorde, cela ne consolera guère les millions de Français convaincus que seule l’immigration musulmane menace un pays qu’eux-mêmes, peut-être, ne savent plus aimer.[/access]

Claude Askolovitch, Nos mal-aimés. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset, 2013.

Alain Finkielkraut, L’Identité malheureuse, Stock, 2013.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00657021_00000.

Le Sida ne sera pas la peste noire du XXIe siècle

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La possibilité d’une catastrophe fait toujours plus de bruit que les succès de sa prévention. Depuis vingt ans, les discours publics nous abreuvent de prophéties sinistres. Mais pas une seule n’a réussi ne serait-ce qu’à faire semblant de menacer la race humaine. En 2005, l’ONU avertit que 150 millions d’humains pourraient périr de la grippe H5N1. Des précautions furent prises et on compta finalement 400 morts. Pendant l’épizootie de la vache folle, quand 2,5 millions de bovins furent abattus au Royaume-Uni, un éminent savant annonça à la BBC qu’on devait se préparer à des centaines de milliers de morts de la maladie de Creutzfeld-Jacob. À ce jour, on en recense 204 dans le monde.

Par contraste, le SIDA a enlevé 35 millions de vies depuis son apparition. Mais ça aurait pu être pire. En 2002, le président d’une association respectée de lutte contre le SIDA prédisait que « le SIDA surpassera la peste noire comme la pire pandémie mondiale ». La même année, une agence gouvernementale américaine annonça la mort dans dix ans d’un quart de la population de l’Afrique Australe. Au lieu de cela, les compagnies pharmaceutiques, les églises, les associations humanitaires et (même) les gouvernements ont changé le cours de l’histoire. L’ONU dit maintenant qu’une génération sans SIDA est « non seulement possible, mais imminente ».

ONUSIDA, l’agence responsable de la lutte mondiale contre le VIH, prévoit dans son dernier rapport que l’épidémie sera très vraisemblablement finie en 2030. Cela ne signifie pas que la maladie sera éradiquée (comme la variole en 1979 ou la peste bovine en 2011), mais que les transmissions du VIH et les décès du SIDA auront chuté à des niveaux assez bas pour ne plus constituer qu’un problème chronique de santé publique, et non plus une épidémie.

D’ores et déjà, le nombre de décès dus au SIDA a diminué d’un tiers depuis le pic de 2,3 millions en 2005. Le nombre de nouvelles contaminations est à la moitié de son niveau de l’an 2000, et le nombre de personnes vivant avec le virus n’a quasiment pas changé. On estime que 14 millions d’années de vie ont été sauvées par les traitements durant la dernière décennie, et que 900 000 vies ont été épargnées rien que l’an dernier. L’ONU peut être fière de son travail : elle n’est jamais aussi efficace que quand elle coordonne des efforts internationaux pour éradiquer des maladies.

En attendant de trouver un vaccin contre le SIDA, les laboratoires ont développé des médicaments antirétroviraux qui suppriment l’infection et réduisent drastiquement les risques de transmission. Les infections d’enfants par le VIH ont pratiquement disparu des pays riches. Nous avons aussi considérablement amélioré le traitement des infections secondaires comme la tuberculose, qui entraînent la mort. Il y dix ans, 100 000 personnes étaient traitées ; on en dénombre aujourd’hui huit millions.

En plus de la bataille médicale contre le VIH, il faut saluer les mesures comportementales destinées à réduire l’infection. Certes, on a parfois assisté à une lutte idéologique entre abstinents et libertaires. Mais les efforts internationaux ont remporté un tel succès parce qu’ils n’ont pas privilégié un camp sur l’autre. Ils ont combiné une large variété d’approches, depuis les campagnes d’abstinence jusqu’à l’utilitarisme brutal des distributions de seringues propres aux toxicomanes.

Bien sûr, le meilleur moyen de ne pas mourir d’une maladie sexuellement transmissible est de s’abstenir de relations sexuelles. On peut en sourire, mais le rapport d’ONUSIDA loue le travail des agences catholiques, souvent méprisées dans ce domaine. Mais le combat contre le SIDA a rencontré un tel succès parce qu’il se contente de réduire les risques encourus par ceux qui ne veulent changer radicalement de comportement.

Le gouvernement français donne chaque année 360 millions d’euros à l’une des meilleures ONG internationales, le Fonds Mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme. Quand on connaît les gaspillages de l’aide publique au développement, il est encourageant de voir l’argent des contribuables enfin dépensé pour une bonne cause. Le combat contre la malaria se déroule presque aussi bien que celui contre le SIDA : le nombre de morts a reculé de 20% depuis son sommet de 2004. Le Fonds Mondial achète des médicaments pour l’Afrique, mais l’efficacité de l’industrie pharmaceutique est un facteur aussi important que la philanthropie : un programme américain d’antirétroviraux soigne désormais deux fois plus de malades qu’il y a quatre ans, simplement par la baisse du prix des médicaments.

L’alliance de la science, de l’industrie, du capitalisme globalisé et de la philanthropie a donc fait bien plus contre les plus grands ennemis de l’humanité que ce qu’on croyait même possible. Comme la violence en Syrie nous le rappelle, il y a encore bien des choses qui ne tournent pas rond dans le monde. Mais elles sont largement dépassées par celles qui vont bien.

Pourquoi Valls est-il si populaire ?

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manuel valls duflot

manuel valls duflot

La Vallsmania prend des proportions inattendues : le ministre de l’Intérieur bénéficie d’une cote de popularité à faire pâlir de jalousie le Président de la République et le Premier ministre. En deux ans, Valls est passé de lanterne rouge à la primaire socialiste[1. Avec 5% des voix, Valls était arrivé bon dernier socialiste à la primaire, juste devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet.] à star médiatique. L’interview qu’a récemment accordée son épouse, la violoniste Anne Gravoin, à un journal espagnol en témoigne. Elle a commenté en ces termes le sondage indiquant que 20% des Françaises aimeraient vivre une aventure torride avec Manuel Valls : « Manuel le mérite, ça et bien plus encore. Maintenant, de nombreuses femmes veulent coucher avec lui, mon grand amour.»  Baisers sous l’objectif des caméras, Manuel et Anne nous la jouent Nico et Cécilia pour trouver la route de l’Elysée. Ces histoires-là finissent mal, en général.

Nous ne nions pas que Manuel Valls ait un certain talent. Son rôle auprès du candidat François Hollande est essentiel, aussi avions-nous conseillé à ce dernier de le nommer à Matignon, plutôt que de désigner le pâle Ayrault. De même, il a endossé avec maëstria les habits de premier flic de France,mi-Chevènement, mi-Sarkozy, ce qui a eu l’heur de plaire aux Français. Mais tout le talent, le savoir-faire, et la science de la com’ de Manuel Valls ne suffisent pas à expliquer ses excellents sondages – il est tout de même le seul membre de l’exécutif à séduire plus de la moitié des personnes interrogées ! Il y a autre chose. Cette autre chose, c’est le fait d’être attaqué en permanence par des personnalités que les Français détestent. Les Français ne veulent pas de la loi pénale de Christiane Taubira, ils apprécient donc que Manuel Valls le fasse savoir. Harlem Désir, les Verts conspuent Manuel Valls après ses propos sur le regroupement familial ; les Français prennent la défense du ministre de l’Intérieur. Enfin, Duflot accuse son collègue d’attenter au pacte républicain, laisse son compagnon traiter le ministre de raciste, et le voilà un peu plus haut dans les sondages. Tout se passe comme si nombre de Français se disaient, à chaque fois que Valls est attaqué par un membre de la majorité : «  Un homme critiqué par ces gens-là ne peut pas être foncièrement mauvais ». Evidemment, il en joue et il a bien raison. Mais si ses adversaires se taisaient, sa popularité ne serait pas si grande, car ses résultats sur le front de la sécurité ne sont guère meilleurs que les performances de Moscovici sur le front économique ou les réalisations de Montebourg sur le front industriel.

François Hollande, s’il veut chaparder un peu de popularité à son jeune et ambitieux ministre, dispose de deux solutions. La première serait de le nommer carrément premier ministre. La seconde serait de virer Duflot et d’abandonner la loi pénale de Taubira. Valls gagnerait idéologiquement mais serait privé de ses deux faire-valoir les plus efficaces. Et les sondages remercieraient vite le Président. Un spin doctor avisé parviendra-t-il à convaincre François Hollande de prendre les décisions qui s’imposent ? S’il n’y avait que sa communication… L’autorité de sa fonction est également en cause. Et c’est bien plus grave. Pour le pays, surtout.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Ma grande coalition à moi, contre les voleurs de la République

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evasion fiscale dupont aignan

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Comme le remarquait naguère Luc Rosenzweig, les grandes coalitions sont à la mode en Europe. Le problème, c’est que ce ne sont pas des coalitions, ce sont des regroupements de gens et de partis qui disent la même chose sous des emballages différents. Un peu, comme à une époque que les moins de quarante ans n’ont pas pu connaître, Le Figaro et L’Aurore dont seuls la Une changeait. Ou aujourd’hui, la Citroën C1, la Peugeot 107 et la Toyota Aygo. Ce sont les mêmes voitures fabriquées sous des marques différentes pour réduire les coûts mais en même temps garder l’illusion que vous avez le choix. Un peu comme les programmes économiques des principaux partis dits de gouvernement en Europe. Tous libéraux avec, selon les particularismes locaux, des doses variables de social, doses de plus en plus homéopathiques au demeurant. Même en France où le PS et l’UMP s’écharpent parfois avec férocité, s’il n’y avait pas l’hypothèque d’un FN de plus en plus conquérant et d’un mode de scrutin qui ne tolère qu’un seul vainqueur, il y a belle lurette que Copé, Raffarin, Lagarde, Borloo, Sapin, Moscovici et même Duflot auraient constitué un gouvernement d’union nationale, pour la plus grande gloire des critères de convergences et de la réduction des déficits. Comme ça, même la France serait moderne. Moderne au sens où l’entend un Barroso, c’est-à-dire ouverte comme une fracture à la concurrence libre et non faussée.

Mais voilà, dans un monde idéal, une autre grande coalition serait possible. Une coalition qui a déjà eu lieu dans notre histoire, et qui a plutôt bien fonctionné puisqu’elle a permis la reconstruction de la France de l’après-guerre, la Sécurité sociale, la retraite, la nationalisation du crédit et de l’énergie sans compter une politique extérieure qui tenait la dragée haute aux deux blocs entrain de se dessiner. Si, si, je vous parle de l’union sacrée entre les deux grands courants de la Résistance, les gaullistes et les communistes.

Il n’y a plus beaucoup de communistes ni de vrais gaullistes m’objecterez-vous et vous aurez raison. Seulement, ceux qui restent s’entendent très bien. Cette semaine, et dans une indifférence médiatique que l’on peut imaginer générale, Alain Bocquet, député PCF du Nord et Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne et président de DLR, vont présenter ensemble les conclusions d’une mission sur les paradis fiscaux et la lutte contre la fraude fiscale qui a débuté en novembre 2012. Les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis la campagne pour le Non au referendum de 2005. Comme le dit Alain Bocquet lui-même, dans un entretien à La Voix du Nord, samedi dernier, « Nicolas et moi on est d’accord à 95% ». Bocquet a même préfacé le livre de NDA qui paraît chez Fayard, Les voleurs de la République. On peut penser que les 5% restants, c’est quand NDA, qui reste mon homme de droite préféré car il n’est pas de droite, croit utile d’aller soutenir Robert Ménard à Béziers.

Quand on regarde ce que raconte un peu ce rapport sur la fraude fiscale, on comprend aussi que si NDA et Bocquet s’entendent, c’est qu’ils croient encore à la volonté politique. Il est vrai que les chiffres qu’ils donnent sont impressionnants. Ils estiment le coût de l’évasion fiscale à 10% du PIB, rien que ça. Ils dénoncent l’inertie de la France face aux « carrousels » des TVA qui consistent pour les « grands criminels de la finance » d’après l’expression de NDA, à se servir de l’abolition des frontières et du système de TVA déclaratif et déductif pour encaisser une TVA sans la reverser ou, au contraire, en se la faisant rembourser alors qu’on ne l’a jamais payée. Et le « carrousel », c’est quand les marchandises sont vendues et réexpédiées de pays en pays pour encaisser la TVA à chaque fois. À la fin, cela dessine une géographie aimablement ubuesque de l’Europe qui fait de Jersey le premier exportateur mondial de bananes ou de la Suisse le principal pays de négoce des matières premières. L’air de rien, cette attraction foraine  coûte 10 milliards par an à la France.

Evidemment, lutter contre les paradis fiscaux, c’est plus compliqué que de monter les Français les uns contre les autres en les faisant regarder dans l’assiette du voisin. On va aller s’occuper d’une fraude aux aides sociales, de l’aide médicale gratuite aux étrangers (qui est d’ailleurs une forme de sécurité sanitaire pour éviter qu’un clandestin ne ramène un virus bien méchant), des régimes spéciaux, bref gratter des miettes chez les petits en occultant soigneusement la possibilité de reprendre à de vrais et grands voleurs qui n’ont plus la moindre idée de ce que signifie « solidarité nationale » les sommes colossales qu’ils distraient à l’administration fiscale. Et avec  un cynisme d’autant plus inacceptable que la crise est là et que c’est au nom des déficits que l’on fait vivre une génération moins bien que la précédente.

Oui, le souverainiste et le communiste ensemble, pour désigner l’ennemi commun et nous rappeler que « Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat. »

*Photo : WITT/SIPA. 00650871_000003.

« Asko » vs. « Finkie » : ils en ont parlé

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finkielkraut islam askolovitch

finkielkraut islam askolovitch

Dommage qu’on n’organise pas un championnat d’opinion politique. Catégorie « Islam », cette rentrée, on aurait eu sur le ring, en finale, Alain Finkielkraut à ma droite, Claude Askolovitch, islamophile, en face. Le public braille toute gueule ouverte : « Tape, Alain, tape, explose-le ! » Juste un petit carré  scande timidement,  sur l’air des lampions : « Vas-y Asko, vas-y Asko, vas-y ! » Moi, philosophe, rêveur, j’observe, je pense. Chacun son métier : moi, c’est penseur, je suis payé pour ça.

J’observe les points communs des finalistes : tous les deux s’affublent d’un nom à coucher dehors et font profession de s’adresser aux masses laborieuses. C’est pas que j’aie quelque chose contre les étrangers, juste par commodité, ils auraient pu faire un petit effort. Par exemple, Alain serait « Finkie », Claude, « Asko ». Notez, pour aggraver leur cas, tout le monde les appelle Finkie et Asko. Concis, sympa, français. Le père d’Asko, qui avait oublié d’être idiot, signait Roger Ascot. Il avait même sucré le K slave pour se latiniser. Que fait le fils ? Il se repasse une couche de Scythe imprononçable. Ensuite, ils viennent nous chanter les mérites de l’assimilation. Moi je dis : assimilation bien ordonnée commence là où je pense. Je dis ça parce que je suis penseur. Si ça se trouve, j’aurais bien pu penser le contraire. Nous autres penseurs, on est comme ça.

Il nous le bisse cent fois : Asko se proclame islamophile. C’est mentionné sur sa carte de visite. Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? Je suis islamophile. Nouveau, moderne.[access capability= »lire_inedits »] Comme je suis un peu musulman du côté de ma défunte civilisation, ça me fait bien plaisir. J’aime les gens qui m’aiment. Hamid, qui est encore plus musulman que moi, quand je l’ai instruit de l’apparition d’un prophète de l’islamophilie, il a fait la grimace. Quand on me dit qu’on m’aime, je me méfie, ça cache quelque chose. J’ai eu beau le rassurer, le livre d’Asko est un petit chef-d’œuvre de style, d’enquête, de bonnes intentions, rien n’y a fait. Ils sont méfiants les musulmans, la méfiance dans le sang. Il m’a rappelé, Hamid, les années mortes, les temps de la décolonisation où des Français aidaient et aimaient les Arabes. On les appelait les « zamis des zarabes ».

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas finkiste pour un sou, je penche côté Asko. C’est mon droit, on est en République. Mais attention, pas un askiste aveugle. Je garde mon libre arbitre. Le halal, par exemple. Il y a longtemps qu’on n’en avait pas parlé. Asko se fonde sur le jugement de Malek Chebel, expert de l’expertise en ces matières, qui le « met au défi » de distinguer au goût un steak à chéchia d’un steak de La Villette. À mon avis, Chebel, il n’a jamais mangé chez sa maman, ou alors il est végétarien. Personne n’a encore osé lui dire qu’un chateaubriand cacher ou halal, c’est tout rigoureusement immangeable. Autant mâcher de la semelle compressée. J’ai découvert les délices de la viande des gens vers mes 15 ans. Je ne savais même pas que ça existait. Mais c’est le jour et la nuit ! Je me serais converti rien que pour le steak si la religion n’avait pas disparu entre-temps. Disparu ? Disparu… Faut voir.

Pour Finkie, avec le halal, tout fout le camp, Vercingétorix plus Mallet et Isaac, plus Lagarde et Michard. Liquidation générale, on baisse le rideau, adieu la France ! Pour le goût, je suis d’accord avec Finkie, mais pour les dégâts, je ferais des réserves. Si des zozos veulent croquer des croquettes incomestibles, c’est leur affaire. Si mon petit-fils, à la cantine, en croque une au passage, il n’en mourra pas. En tout cas, la cantine, c’est beurk. On se calme. On change, on ne s’éteint pas. On change en bien ? En mal ? Le passé a toujours été d’or, le futur de merde. Moi je préfère le béret et la baguette, c’est pareil pour le 14-Juillet, le bougnat et les cathédrales que j’ai choisi d’immigrer chez vous (Chez nous ?). Mais si le temps bouleverse le paysage, je ne vais pas encore émigrer. Qu’on me la repeigne de n’importe quelle couleur, la France sera toujours « le plus beau pays du monde ». Et je connais le monde, croyez-moi.

Asko n’est pas devenu islamophile sur un soudain mouvement de cœur. En reporter consciencieux, il est allé à la rencontre des musulmans. Il est devenu copain de Fateh, d’Adham, de Nabil, d’un groupe d’étudiants Sciences Po. Tous islamistes. Tous allumés de chez la lumière. Il les a trouvés parfois excessifs mais dans l’ensemble sérieux, cultivés, pas aussi terroristes qu’on le dit, fervents du « métissage des sources ». Des gens bien. Injustement dénoncés par « l’idéologie dominante ».

Eh Asko ! Tu te réveilles ? Alors, tu n’as déniché qu’un seul non-islamiste : le (très courageux) Chalghoumi, imam de Drancy, que tu traites d’arriviste, pas aimé chez les musulmans et « qui parle dans le vide » ! L’islam de France, pour toi, c’est l’islamisme. Tu m’inquiètes, fils.

Toi et Finkie, vous auriez vraiment intérêt à sortir un peu. Laissez-moi vous raconter. Il était une fois Mahomet… Bon, passons à autre chose, c’est trop long.

Vous relevez l’un et l’autre qu’en France seulement, le voile est interdit. En Allemagne, en Amérique, à Tokyo, ils s’en tamponnent le coquillard. Une question surgit alors, détecte Finkielkraut : nos principes ne vaudraient-ils que pour nous ? On attend la réponse. On lit minutieusement jusqu’au bout. Macache, oualou, peau de zébi ! Toutes les explications qu’il avance, telles la galanterie ou la nation, on les retrouve partout en Europe. De propre à l’Hexagone, rien. Pourquoi la France et pas les autres ? On l’apprendra peut-être dans le prochain livre de Fink, pas dans L’Identité malheureuse. Tiens, je vais vous en proposer une, de réponse.

Les Allemands, on les appelle les Chleuhs. Vous savez pourquoi, mais peut-être qu’Élisabeth l’ignore. Quand vous avez envahi le Maroc en 1912, l’ennemi, dans la montagne, c’était les Berbères Chelhi. Les soldats prononçaient les « Chleuhs ». Deux ans après se déclenchait la Grande Guerre contre les Allemands, qui ont hérité du mot. L’Arabe, depuis disons deux siècles, c’est, avec l’Allemand, l’ennemi par excellence. La Guerre d’Algérie ? Les derniers protagonistes respirent encore. Dans les têtes, à ce jour, on n’a pas tourné la page. Ni d’un côté, ni de l’autre. Américains, Écossais, n’ont pas de guerre d’Algérie à se coltiner. Les fliquesses antiterroristes, chez eux, sont voilées, sans souci. On le ferait ici, tu imagines le bouquin de Finkie ?

Le seul chiffre officiel a été donné par Bernard Squarcini, le 10 septembre 2010, dans le Journal du Dimanche : 6 millions de musulmans en France. Au Royaume-Uni : 2,8 millions. En Allemagne : 3,7% de la population. États-Unis : 0,6%. France : 10%. Et tout le monde prophétise que ce n’est qu’un début. Plus la guerre d’Algérie. Dur à avaler.

Depuis treize siècles, l’antagonisme islam/chrétienté n’a pas eu un jour de répit. Jusqu’au début du XXe siècle, on ne disait pas « Occident » mais « Chrétienté ». Dès qu’ils sont sortis de la péninsule Arabique en 632, pour se lancer à la conquête des terres émergées, les Arabes se sont heurtés aux Grecs byzantins. En Égypte, au Maghreb, en Espagne, en Hongrie jusqu’aux portes de Vienne, toujours et toujours jusqu’au 11-Septembre, islam contre chrétiens. Les deux mondes ont toujours été séparés par un rideau de mépris et d’armées. Voilà qu’aujourd’hui ils se côtoient, parfois se fondent en France, premier pays musulman en Occident.

Une exception française, l’intolérance au voile ? En monde chrétien, oui. Mais pas en monde musulman. En Tunisie de Bourguiba, en Turquie d’Atatürk, en Iran du Shah, on a interdit le voile exactement comme ici. En Égypte, au Maroc, en Algérie une énorme fraction de l’opinion pense comme Finkie, une autre comme Asko. Alors quoi, serait-on un pays musulman ?  Un peu. 10% pour le moment. Dix membres de la Ligue Arabe comptent moins de musulmans que la France. Nous aurions droit, comme le Brésil, à siéger en observateur à la Ligue arabe ou à l’OCI.

Un mot encore sur ces deux excellents bouquins qu’il faut lire toute affaire cessante. Une bonne fois pour toute, il faudrait qu’on comprenne en France qu’islamisme et islam, c’est l’eau et le feu. Sans entrer dans les détails, une analogie. Elle vaut ce que valent toutes les analogies. L’an de grâce 1517 en Europe, Luther, l’aube du protestantisme. Un moine augustinien entend réformer la religion, la débarrasser de ses scories traditionnelles, la revivifier, la refonder sur ses bases primitives. S’ensuivent deux siècles de guerre sans merci.

L’islamisme, le salafisme, le djihadisme, appelez-les comme vous voudrez, c’est exactement la même démarche que Luther. L’ennemi numéro un, l’adversaire irréconciliable des islamistes, c’est l’islam de toujours, soit presque tous les musulmans. Ils se battent par le prêche ou par le feu. Le halal, le voile, l’hôpital, la piscine, les prières dans les rues, le vin, la provoc sans fin, c’est eux. Eux sont activistes, les conservateurs, un peu paumés, n’ont pas envie de s’en mêler. On ne voit donc que le « barbu ». Et on mélange la sauce : musulmans, islamistes, Arabes, même tabac. Alors qu’on a désormais affaire à deux religions opposées.[/access]

Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Stock, 2013.

Claude Askolovitch, Nos Mal-Aimés, ces musulmans dont la France ne veut pas, Grasset 2013.

FNPS : le couple de l’année

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ps ump fn

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L’élection de Brignoles confirme ce dont on pouvait se douter : la « résistible» ascension du FN est largement et volontairement surestimée. Dans une élection marquée par une très forte abstention, le FN ne progresse pas en voix, et récolte même moins de suffrages qu’à la présidentielle et aux législatives.

La prétendue poussée du FN est en fait surtout orchestrée. On assiste à un pilonnage médiatique au profit de Marine le Pen et de sa success story, complaisamment relayé par des sondages fabriqués pour faire répéter aux sondés ce qu’on leur dit.

Plusieurs forces se conjuguent. Primo, l’excitation journalistique qui aimerait bien rompre l’ennui par un grand frisson, a envie de croire au danger, fût-ce en le grossissant. Secundo, une certaine paresse intellectuelle : cerner les thèmes de la future présidentielle entre droite et gauche s’avère plus difficile que de discuter des extrêmes qui vont profiter de la situation. Pourquoi un éditorialiste, commentant par exemple l’affaire Cahuzac, se sent-il obligé de dire que « ça va faire monter les extrêmes » ? Est-il si certain que ça ne transforme pas d’abord  les électeurs PS en futurs abstentionnistes ? Que ça ne profite pas en priorité à l’opposition ? Pourquoi suggérer au téléspectateur que l’extrême est la réponse naturelle ?

La gauche de gouvernement, appuyée par les médias, a tout intérêt à exagérer la montée du Front National, dans l’espoir que cette prédiction sera autoréalisatrice. Insister sur la montée du Front National est un moyen habile de l’installer comme véritable opposition pour discréditer la seule qui peut gagner. Ce n’est pas Marine Le Pen qui change le parti, ce sont le PS et les médias qui ont intérêt à le rendre respectable.

Le danger du FN soude une gauche dépourvue de convictions, perpétuellement en quête du point Godwin. La gauche n’est pas soudée pour combattre le FN, mais pour combattre l’UMP en la décrivant comme alliée potentielle du FN. Il est d’ailleurs frappant  de constater que ce sont les gens de gauche qui accordent le plus de respect et de considération au FN car ils accusent l’UMP d’aller prendre les « idées » du Front National. Comme si les électeurs qui jetaient un bulletin protestataire votaient pour des « idées » ! On peut emprunter des idées, pas une protestation.

Évidemment, la droite, tombe dans ce piège grossier, comme Fillon récemment. Soit les élus disent que l’on doit écouter les idées exprimées par les électeurs frontistes, parler de sécurité, ce qui suppose que le FN a des choses à dire et le crédibilise, soit ils prennent un air dégoûté et se discréditent.  Ce que le militant de droite qui combat aussi le Front national ne supporte pas dans les « grandes consciences » de droite comme Juppé, c’est que ces âmes vertueuses donnent le sentiment de chercher une respectabilité à gauche.

Ainsi, la droite, incapable de penser, ne lit le phénomène FN qu’avec la grille de lecture de la gauche. Elle est convaincue qu’il faut parler de certains sujets (sécurité, immigration…) en étant plus dur, courant derrière le Front national. Jacques Chirac, faisant de temps en temps un couplet sur la sécurité, ne s’était pas pour autant abaissé à utiliser le logiciel frontiste.

Le seul qui ait compris la bonne stratégie à suivre, c’est le Sarkozy de 2007, lequel s’était opposé à la double peine, et avait tout de même divisé par deux le score du FN. À l’époque, ce n’était pas la droitisation qui avait conquis l’électeur FN, mais le style, la rupture, l’aspect « cash » du futur président.

En 2012, en revanche, comme l’a très bien dit NKM, Patrick Buisson ne voulait pas faire gagner Sarkozy mais Maurras. Représentatif des 10% des électeurs FN qui comprennent les idées d’extrême droite et souhaitent que l’UMP s’en rapproche, il a fait perdre à Sarkozy, non seulement le centre mais la chance de récupérer 90% des électeurs du FN et les abstentionnistes de droite qui votent sans doute pour un homme ferme, plus que sur le fond. L’évocation par Sarkozy de « la France des cathédrales » a sans doute été un repoussoir pour la plupart des électeurs protestataires du FN, tantôt cafetiers, chauffeurs de taxi, rapatriés d’Algérie, et bien souvent profondément anti-cléricaux.

Le style, pour capter un vote protestataire se révèle bien plus important que les « idées ». C’est pourquoi un Fillon, un Wauquiez  ou un Guéant pourraient  multiplier les propos limites sur la sécurité et l’immigration sans gagner une voix de petit commerçant excédé. On peut même faire l’hypothèse qu’une personnalité forte et cohérente, peut inspirer confiance et respect à des électeurs du FN y compris en disant son mépris pour les « idées » que la gauche veut prêter aux électeurs du FN. C’est probablement ce qui est arrivé à NKM à Longjumeau qui a fait le plein de ses électeurs malgré la consigne de vote hostile qu’avait lancée le FN local.

L’élection de Brignoles confirme cette analyse : le problème n’est pas tant les 2 717 voix du FN, que l’incapacité de l’UMP et du PS à trouver des candidats suffisamment charismatiques pour inciter les 13 815 abstentionnistes à se bouger.

Et si l’électeur FN ne votait FN que par dépit ? Face à la médiocrité ambiante, celui-ci attend moins des dérapages démagogiques que des discours politiques construits et ambitieux, à la Mendès, Pinay, Clémenceau ou De Gaulle…

*Photo : IBO/SIPA. 00627369_000015.

Encel bien en selle sur France Inter

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Depuis le départ en retraite de l’excellent Dominique Bromberger, France Inter, le vaisseau amiral de la radio publique, avait laissé le monopole de l’analyse et du commentaire géopolitique à Bernard Guetta, fidèle au poste tous les matins de la semaine à 8h17. Lire le monde avec les lunettes de Guetta, c’est vivre chaque jour l’expérience du Candide de Voltaire soumis aux vaticinations du docteur Pangloss, l’incorrigible optimiste. Cet ancien trotskiste converti aux charmes discrets de la social-démocratie réussit presque à nous persuader, profitant de l’état comateux de notre réveil, que l’Union européenne est en marche vers un avenir radieux, que le monde arabe vogue hardiment vers la démocratie et la prospérité, et que Recep Tayyip Erdogan est un grand humaniste. Rien ne le fait dévier d’une ligne où sa déférence envers le Quai d’Orsay le dispute à un aveuglement volontaire devant tout événement ne cadrant pas avec sa vision du monde.

Fort heureusement, mais hélas à une heure de moindre écoute (18h15), il est maintenant possible de se faire une idée plus réaliste des événements mondiaux en écoutant la « chronique internationale » de Frédéric Encel. Alors que Guetta cherche à formater ses auditeurs à l’aune de ses convictions, Encel, pédagogue né, parvient en moins de trois minutes à nous fournir les deux ou trois clés permettant de bricoler soi-même son opinion sur des questions souvent complexes.

Des convictions, Encel n’en manque pourtant pas, sur l’Europe, le Proche Orient, la mondialisation. Mais il a l’honnêteté de ne pas utiliser son temps d’antenne pour les imposer à son public, et à les réserver à ceux qui voudront bien acheter ses livres. Le dernier paru, De quelques idées reçues sur le monde contemporain. Précis de géopolitique à l’usage de tous (éditions Autrement) pourra utilement soulager des auditeurs victimes d’une surdose de Guetta.

Dernière précision : l’arrivée d’Encel sur le service public de radiodiffusion fait écumer de rage Pascal Boniface, qui manie l’insulte avec la hargne du jaloux. Minable.

Mettre les voiles

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voile universite laicite

voile universite laicite

Dans Le Monde du 4 octobre dernier, la rubrique Débats publiait divers avis sur l’une des polémiques du moment, le voile à l’université. Et comme il est d’usage dans ce journal de faux-culs, sous prétexte de diversité d’opinions (et soyons tout de suite clair : face à la vérité, plaider pour la diversité d’opinions n’est jamais que donner la parole au mensonge…), le Monde noyait un article de bon aloi signé du « collectif » des membres de la commission Laïcité du Haut Conseil à l’Intégration (HCI), qui s’est auto-dissous récemment, après avoir remis au Premier Ministre un rapport circonstancié proposant douze recommandations sur les conditions d’exercice de la laïcité — c’est-à-dire de la vraie liberté de penser — dans l’Enseignement Supérieur —, dan un fatras d’avis et d’opinions contradictoires, comme si exposer la vérité aux mensonges faisait avancer la cause de la liberté.

La mission laïcité a aussi bien dénoncé les courants chrétiens évangéliques ou néobaptistes qui critiquent les théories darwiniennes de l’évolution au profit des thèses créationnistes que des courants musulmans qui font dans le prosélytisme et récusent la mixité tant au niveau des étudiants que des enseignants. Aucun ostracisme anti-musulman là-dedans.
Que disait spécifiquement la Commission de la question du port du voile à l’université ? Sous le titre « Garantissons la neutralité religieuse dans les salles de cours du supérieur », il se défendait d’avoir mérité « le terme discutable si impudemment brandi aujourd’hui dès qu’on évoque la laïcité d’« islamophobie » — mais l’intolérance (la vraie, l’intolérance religieuse) crie au loup dès qu’on l’empêche d’excommunier, ou qu’on lève le sourcil devant une brochette d’étudiantes voilées assises en groupe au premier rang de l’amphi.
Islamophobe ? La recommandation du HCI est pourtant fort mesurée. Il s’agit d’« interdire dans les salles de cours, lieux et situations d’enseignement et de recherche des établissements d’enseignement supérieur les signes et tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse. » Une proposition déjà révélée par le Mondedu 6 août — une indiscrétion qui était moins une vraie information qu’un moyen de pression sur le gouvernement, sommé de ne pas écouter des laïcards qui attentent visiblement à la liberté d’attenter aux libertés des autres. « En quoi l’exigence de neutralité religieuse dans les salles de cours, gage de la sérénité de l’enseignement, serait-elle discriminante ? Comment peut-on estimer que l’affichage « ostensible » d’une conviction religieuse dans un lieu de transmission et de discussion du savoir ne pose aucun problème ? »

Dès 2004, la Conférence des Présidents d’Université avait émis un document, « Laïcité et enseignement supérieur », qui faisait déjà largement le tour de la question — et des problèmes. Pour n’en citer que deux, la réquisition de locaux d’universités à des fins cultuelles, ou la récusation de la mixité.
Le seul à avoir manifesté son intérêt pour les propositions du HCI est Manuel Valls. « Le manque de clarté, de lucidité et de courage, loin de favoriser le vivre-ensemble, attise les tensions et fait le lit des extrêmes », poursuit l’article du Collectif. Qui ne sait, parmi les enseignants et sans doute ailleurs, que se plier, en classe, aux injonctions du caïd de service ne permettra pas de rétablir l’ordre — bien au contraire ? Donnez le doigt, on vous mangera le bras. Céder devant les manifestations ostensibles de la superstition, c’est ouvrir la porte au fanatisme, qui est à la religion, comme le rappelle Voltaire, « ce que le transport est à la fièvre ». Partout, toujours, il nous faut, inlassablement, « écraser l’infâme », comme disait ce même Voltaire à la fin de ses lettres.
Dans le même journal, le même jour, Dounia Bouzar[2. Auteur de La République ou la burqa, Albin Michel, 2010], avec Lylia Bouzar signait un article intitulé « Gare au piège de l’exclusion / Ne pas faire le jeu des radicaux » dans lequel elle soulignait que nous assistions aujourd’hui, n’en déplaise à Malraux, à une« mutation du religieux plutôt qu’à un retour du religieux ». Quelle mutation ? Celle qui va vers la nuit : « Le religieux se transmet sans aucun savoir, déconnecté de l’expérience humaine, de manière virtuelle. On assiste non pas au choc des civilisations, mais au choc des ignorances. » L’ignorance du « vrai croyant » (faut-il rappeler que « taliban » signifie « étudiant en religion », et qu’il s’agit manifestement là d’un oxymore — au vu de ce que les Afghans fanatisés ont fait aux Bouddhas de Bâmiyân) l’engage à « rester pur, à ne pas se mélanger aux autres » — de peur sans doute que des autres ne surgisse une étincelle de vrai savoir. « La mise en veilleuse des facultés intellectuelles facilite la fusion », précise Mme Bouzar.

Elle ne répugne pas pourtant à la contradiction interne. « Une loi d’interdiction des signes religieux, précise-t-elle, exigerait l’invisibilité des croyants ou plutôt des croyantes, car quid des immenses barbes et des chaussettes remontées sur le jogging de ceux-là mêmes qui refusent de regarder une femme ? » Ma foi, si l’Islam est si ostensiblement manque de goût, nous n’y sommes pour rien. Quant aux barbes… Faut-il rappeler que ces mêmes talibans tuaient volontiers les Afghans d’origine asiatique qui auraient été bien en peine de se laisser pousser un quelconque poil au menton ? La bêtise, partout, toujours, génère la violence, et une interdiction mesurée (dans les salles de cours…) n’est pas une violence mais un effort pour l’empêcher.
Alors certes, il est temps de « sortir de ce débat bipolaire « pour ou contre le voile » que l’on traîne depuis dix ans et qui nous empêche de poser les bonnes questions. Mettons-nous autour d’une table pour trouver une stratégie qui empêche les jeunes radicalisés d’imposer leurs normes dans les espaces publics sans pour autant les abandonner aux mains de ceux qui veulent les couper définitivement de tout lien avec la société et sans pour autant sanctionner tous les étudiants pratiquants. » La stigmatisation, comme tous les interdits, peut sans doute transformer en pseudo-martyres des filles frustrées qui se réfugient derrière leur bout de tissu dans une société qu’elles imaginent hostile. Mais la vraie stigmatisation, la stigmatisation première, n’est-elle pas dans l’ordre, exprimé ou non exprimé, de se retrancher de la communauté française ? Elles sont les pions le plus souvent inconscients que l’islamisme avance, peu à peu, jusqu’à ce qu’un voile noir obscurcisse définitivement la Raison et les Lumières[3. Voir sur le sujet la très belle tribune d’Elisabeth Badinter dans Médiapart.].

SI le HCI défend l’université et le droit d’enseigner en toute quiétude, il faut qu’il sache qu’il le fait contre certains enseignants qui, angélisme ou collaboration, ne voient pas où est le problème. Pascal Binczak président de l’université Paris-Lumières (Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis) signe un article (« Nos campus sont rarement perturbés ») qui est mi-chair mi-poisson et qui, au concert des faux-culs, pourrait servir de carnet de bal.
Après avoir rappelé que la première affaire de voile remonte à septembre 1989 (dans la foulée de la loi Jospin qui simultanément mettait, comme on se rappelle, l’élève au centre du système et lui donnait le droit de dire autant de bêtises qu’il le souhaitait (allez, redisons-le : l’enfant est étymologiquement celui qui n’a rien à dire, et l’élève est celui qui apprend à dire, et à qui on peut donner la parole à condition qu’il n’en abuse pas pour redevenir… un enfant), affaire tranchée par le Conseil d’Etat en novembre 1992 — ce qui a prouvé la nécessité d’une loi, promulguée en 2004), il plaide pour une philosophie du Ni-Ni : pas de « tolérance inconditionnelle », « ni prosélytisme ni entrave au bon fonctionnement du service public. » Ah oui ? Et on fait comment ? Mais notre président d’université, benoîtement, « adhére à la position défendue par la ministre » — l’ineffable Geneviève Fioraso, qui s’est insurgée imméiatement devant l’intérêt que Manuel Valls avait manifesté dès le mois d’août pour les propositions de la Commission Laïcité. Duel au sommet ! « Tolérance et vigilance doivent seulement continuer à aller de pair », conclut notre universitaire — ce qui en l’espèce ne signifie absolument rien. Tolérance et vigilance sont en bateau, mais vigilance est tombée à l’eau. Quand on n’a plus que la tolérance, on ouvre la porte à l’intolérance de l’Autre.

Collabos toujours. Valérie Aminaux (« professeure » de sociologie à Montréal, acuellement détachée au CNRS), sous le titre « Des opinions paniquées », croit utile de se moquer de l’« obsession visuelle » que constitue d’après elle notre rejet du voile en France (ah, les cousins qui dans les dîners de famille viennent nous donner des leçons…). « La silhouette sombre de la femme voilée est associée à tout ce qui menace, de l’intégrité territoriale à la cohésion sociale, opérant comme un memento mori globalisé. » Eh bien oui : l’islam des voiles porte en lui la mort — on le voit chaque jour, en Afghanistan, au Kenya, en Irak, — ou à Toulouse. C’est effectivement une religion qui, dans ses formes « pures », aime la mort. Du 11 septembre (à grande échelle) à Mohammed Merah (à toute petite échelle), les preuves ne manquent pas, et concordent toutes.

Tareq Oubrou enfin, recteur de la mosquée de Bordeaux (« Pour une visibilité musulmane discrète / Evitons les interdictions supplémentaires »). Comment dit-on « jésuite » en arabe ? Notre recteur a toujours « prôné, dit-il, une visibilité religieuse modérée ». Je ne lui reprocherai pas, en tout cas, de rappeler encore une fois que se couvrir les cheveux relève d’une « prescription équivoque et mineure » qui « repose sur un ou deux passages coraniques amphibologiques et sur des hadiths du Prophète dont l’authenticité n’est pas certaine » — faute de matériel d’enregistrement au VIIème siècle sans doute… « Nous avons plus de textes qui demandent aux hommes de garder leur barbe que de textes qui demandent aux musulmanes de couvrir leurs cheveux, abstraction faite de leur authenticité ou de leur sens discutable ». Pourquoi dès lors cette « focalisation » sur le foulard des femmes plutôt que sur les barbes des hommes ? Parce que justement le foulard est un signe bien plus ostensible, dans une stratégie d’occupation, qu’une barbe[4. Une barbe pourrait à la rigueur n’être que le signe ostensible, surtout en collier, d’une appartenance au SGEN ou au SNUIPP. Et quoi que je puisse en penser, je supporte l’existence du SGEN et du SNUIPP. Et on osera dire après ça que je ne suis pas tolérant !].
Le recteur de Bordeaux souligne (il est plus au courant que nous) que ces pseudo-musulmanes se dispensent pour la plupart des cinq prières journalières (l’un des piliers de l’Islam, pourtant) et combinent volontiers le voile avec des tenues d’une coquetterie toute laïque. Et il argumente non sans finesse sur la « double culpabilisation » frappant les musulmanes, coupables si elles découvrent leurs cheveux (« ce qui est théologiquement grave », ajoute notre recteur), et coupables aux yeux du législateur laïque d’intimidation systématique.
Soyons clair : quand nous parlons d’interdire le voile à l’université, il s’agit de protéger les femmes contre les diktats du fascisme islamiste, et contre elles mêmes, aliénées par l’opium du peuple. Je ne suis pas de ceux qui s’indignent de ce que Saint-Just ou Robespierre aient eu une volonté pédagogique. Mais je ne veux pas la mort du pécheur — juste sa rédemption laïque. Une loi sur le voile à l’université compléterait utilement celle de 2004 sur le voile dans les lycées et collèges (y compris dans les sorties scolaires, qui ne sont jamais que l’exportation du lycée ou du collège hors les murs).
Le port du voile n’est pas, et ne sera jamais, l’expression du libre-arbitre. Cela n’a rien à voir, je suis désolé de le redire à certaines amies, avec la décision de porter une mini-jupe ou un pull échancré — ou n’importe quelle pièce d’habillement profane. On ne s’habille pas impunément en bonne sœur — je ne le tolère que des religieuses et des créatures de Clovis Trouille, qui relèvent la rigueur religieuse d’un porte-jarretelles adéquat, comme on relève un plat d’une pincée de piment d’Espelette.

*Photo : PATRICE MAGNIEN/20 MINUTES/SIPA. 00642784_000001.