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Vie privée du président : les révélations de Causeur

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hollande croissants closer

Un hebdo people que nous ne nommerons pas (son directeur de la publication est en effet réputé innocent tant qu’il n’a pas été déclaré coupable d’atteinte à la vie privée ou de recours illégal au travail de nuit des photographes) a récemment publié un reportage mettant en cause un chef de l’État (que nous ne nommerons pas parce qu’il a bien assez de soucis comme ça, et pis  parce que nous avons voté pour lui et que nous le referons encore plus volontiers depuis la divulgation de cette affaire) ainsi qu’une talentueuse jeune et belle actrice française (que nous nommerons pas , même si elle risque de se reconnaître assez vite, la liste des comédiennes répondant simultanément à ces quatre critères étant à peu près aussi courte que celle des films hexagonaux non déficitaires).

A partir d’un certain nombre de clichés réalisés sur un pas de porte, ledit hebdo suggère que le président et l’actrice entretiendraient des relations amoureuses clandestines.  Malgré la foule de procédures pénales à prévoir, la justice n’a pas jugé utile de sévir immédiatement (faut croire qu’on a pas encore instauré le travail du dimanche dans les tribunaux et au Conseil d’État) et le mal est déjà fait.

Quoique, quoique. Pour que dégât il y ait, il faudrait que les Français s’indignent massivement du comportement adultérin d’un de leurs compatriotes. Or, pour l’instant, de Dunkerque à Perpignan, on persiste à regarder ce genre de frasques d’un œil certes salace, mais néanmoins amusé, voire compatissant. Malgré les efforts des lobbys bigots ou néoféministes, le Français reste globalement hermétique au moralisme intégriste, fut-ce en matière de vie sexuelle débridée des puissants -y’a qu’à voir la cote de popularité record d’un précédent hôte de l’Elysée, lui aussi corrézien,  qui, en son temps, m’a-t-on dit, une fois la nuit tombée[1. et parfois même avant.]…

Mais le pire dans tout ça, c’est le flou qui entoure la prétendue commission des faits. Passons sur le fait que l’hebdo en question n’a pas reconnu le président, mais seulement ses chaussures : ce sont les mêmes richelieus noirs, nous dit-on, qu’il portait deux jours plus tôt en Arabie Saoudite. Tu parles d’une preuve, coco ! A ce tarif-là, tous les Français qui n’ont pas uniquement des tongs dans leurs garde-robes sont sur la liste des suspects !

Mais le pire de tout, c’est que, faute d’avoir pu introduire un photographe dans le placard de la chambre à coucher, l’hebdo moralisateur considère comme une preuve supplémentaire d’adultère des deux supposés tourtereaux, une photo volée où l’on voit un garde du corps tenant à la main un gros sac en papier. Commentaire de l’hebdo : « Après un coup fil pour s’assurer que le chef de l’Etat est réveillé, le garde du corps monte les croissants. Plutôt sympa, non ? » . Or loin d’être une preuve, ce dernier élément démolit complétement l’accusation de tromperie amoureuse. Comme dans la « Lettre volée » d’Edgar Poe, nos confrères people n’ont pas vu la vérité qu’ils avaient sous le nez.

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Il est en effet de notoriété publique que l’homme qu’ils accusent du péché d’adultère, est surtout connu pour un autre penchant coupable, la gourmandise, avec les effets désastreux que l’on sait sur son embonpoint, celui-ci étant gravement accentué par les costumes trop ajustés que son entourage l’oblige à porter. Il est aussi notoire que ce même entourage (que nous ne nommerons pas, parce qu’elle est réputée moyen cool, voire méchamment rancunière), l’oblige à s’alimenter exclusivement de barres protéinées Dukan et de brocolis bouillis sans sel. Et voilà, chers lecteurs, pourquoi le président en est réduit à découcher : pour échapper aux abominables menus minceur de l’Elysée et retrouver la joie simple des croissants frais au petit déj’ ! On peut imaginer que sa jeune et mince complice, ne souhaitait, elle aussi, que de petit-déjeuner en paix, loin de la surveillance alimentaire de son agent : en France, dès qu’une actrice ne rentre plus dans un slim XXS, les hebdos féminins la traitent de dondon.

Bref, beaucoup de bruit pour rien si ce n’est quelques calories consommées en cachette. Pas de quoi déclencher une crise de régime.

NB. Avertissement : Toute personne insinuant que si j’ai été le premier à découvrir la vérité sur la consommation clandestine de croissants du président, c’est parce que je suis moi-même familier de ce genre de pratiques se verra immédiatement trainée devant les tribunaux par mon conseil, Me Folace.

*Photo : HALEY/SIPA. 00543783_000001.

La bougeotte ou le sens de l’Etat, il va falloir choisir

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Monsieur le Ministre,

Malgré nos désaccords, on ne peut pas dire que j’aie été désobligeant envers vous ces derniers mois. Au contraire. Entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, j’expliquais toutes les raisons qui devaient conduire le futur Président de la République à vous nommer à Matignon. Cet automne, je récidivais en analysant les ressorts de votre insolente popularité avant de reprocher à François Hollande de ne pas vous avoir soutenu plus clairement dans la malheureuse affaire Léonarda.

Quelle mouche vous a donc piqué, Monsieur le ministre, pour vous saisir soudainement du personnage de Dieudonné M’Bala M’Bala, en faire une affaire personnelle, en prenant les Français à témoins, au risque, ainsi que l’expliquait excellemment mon camarade Jérôme Leroy, de vous en faire le meilleur attaché de presse ? Certains expliquent que cette stratégie avait pour but de créer un écran de fumée destiné à passer sous silence le fait que le « pacte de responsabilité » annoncé par le Président lors de ces vœux n’était qu’une resucée du « pacte de confiance » proposé par les plus hautes instances du MEDEF, ce qui n’est tout de même pas glorieux pour l’auteur du discours du Bourget. Je n’en crois rien. Certes, François Hollande a pu faire ce calcul, et profiter ainsi dudit écran de fumée. Mais vous menez vous-même une stratégie personnelle. Vous êtes bien trop ambitieux pour vous sacrifier pour un autre, fût-il président de la République. Et déjà à La Rochelle, l’été dernier, vous aviez déjà annoncé la couleur en ciblant Dieudonné ainsi que son comparse Alain Soral.

Personne ne nie que l’ancien compère d’Elie Semoun tienne des propos intolérables et avait déjà acquis, avant que vous ne sonniez le tocsin pendant la trêve des confiseurs, une audience très importante, remplissant des Zéniths à travers la France et publiant sur le net des vidéos vues par deux millions de personnes. Personne ne nie que le justiciable M’Bala M’Bala ait déjà été condamné plusieurs fois et qu’il continue malgré tout à répéter les propos qui ont valu ces sanctions pénales. Mais pourquoi donc avoir voulu, à tout prix, obtenir l’interdiction a priori de ses spectacles ? Franchement, ne me dites pas que c’est le journal Le Monde et le reportage de Complément d’enquête qui vous a appris que Dieudonné parlait en ces termes de Patrick Cohen ? Vous, l’homme le mieux informé de France ? Vous n’avez pas découvert non plus la semaine dernière que le condamné Dieudonné ne payait pas ses amendes, comme le premier sénateur écologiste venu[1. On remarquera, à l’occasion, que faire passer Dieudonné pour un martyr laisse rêveur. A moins que nous essayons tous de ne pas payer, y compris votre serviteur, nos amendes, notamment pour des infractions routières. Qu’est ce qui nous en empêche, à la lumière de cette affaire ? La trouille, peut-être ? Cela doit être ça…] ? Dépêcher des agents assermentés au Théâtre de la Main d’Or, à Nantes ou à Tours, pour constater que ces infractions étaient répétées, c’était impossible ? Ecrire à votre collègue de la Justice – si possible, en faisant fuiter le courrier dans la presse[2. J’ai cru comprendre que votre cabinet savait faire…] – pour vous étonner du manque de rigueur dans l’exécution des décisions de justice et de l’insolvabilité organisée de M’Bala M’Bala, ce n’était pas non plus dans vos cordes ? Bien sûr que si !

Mais vous avez préféré hystériser la séquence, comme l’un de vos modèles, qui occupa pendant cinq ans le palais que vous guignez aujourd’hui. Vous avez, en exigeant et en obtenant finalement l’interdiction d’un spectacle a priori, ouvert une boîte de Pandore. Désormais, au nom de la « dignité humaine », les demandes de ce type vont affluer et on pourra comparer la manière et la vitesse avec laquelle la justice administrative sera rendue pour les uns et les autres. Avez-vous mesuré, monsieur le ministre, les dégâts causés par la convocation en urgence du Conseil d’Etat pour casser la décision du tribunal administratif de Nantes ? Jamais un appel, fût-il de jugement en référé, n’avait jamais été jugé aussi rapidement. Le sentiment du « deux poids, deux mesures », de justice d’exception, a été renforcé dans l’opinion et vous en portez, pour le coup, l’entière et écrasante responsabilité. Comme l’expliquait Jean-François Kahn, soit les autres demandeurs de futures interdictions – d’humoristes, de polémistes, ou d’autres encore – seront déboutés, renforçant encore la théorie du complot, soit cette jurisprudence s’appliquera et on verra tous les malheurs apportés par Pandore ! On pourrait finir, par exemple, par interdire aux hommes politiques exigeant de voir sur la place du marché de leur ville davantage de « whites et de blancos » de se produire en meeting, ce qui serait, convenons-en, à la fois injuste et dommageable.

Mais vos initiatives ne portent pas seulement atteinte à la sérénité du débat politique français. Elles vous porte aussi personnellement préjudice, Manuel Valls. On croit deviner votre stratégie. Cette manière de vous focaliser sur les thèmes de la dignité humaine, de la lutte contre les discours de haine, c’est une manière de prendre date face à votre future adversaire. Votre combat avec Marine Le Pen, dont l’apothéose se jouera peut-être en 2022 ou même plus tôt -qui sait ?- a déjà débuté. Seulement, votre adversaire a déjà réagi, tout en nuances, reconnaissant être « choquée et « heurtée par les propos de Dieudonné, se démarquant ainsi habilement de son diable de père. Et elle s’est payé le luxe de se reconnaître en accord avec la Ligue des Droits de l’Homme sur la question des interdictions a priori. Voyez-vous, Manuel Valls, vous n’êtes pas le seul à savoir « trianguler ». Et si la Cour européenne des droits de l’Homme finit par donner raison au citoyen M’Bala M’Bala, en censurant le Conseil d’Etat[3. Ou si le Conseil d’Etat revient lui-même sur sa décision, mais sur le fond, cette fois, et pas en référé.], vous vous retrouverez gros-jean comme devant. Le boomerang sera terrible. Vous qui êtes si sensible aux études d’opinion, avez-vous remarqué quelles sont les libertés auxquelles les Français sont les plus attachés ? La première, vous l’avez intégré : c’est la sécurité. Mais la seconde,  c’est la liberté d’expression. Si, à l’avenir, votre nom est associé à une limitation de cette dernière, vous en paierez personnellement le prix électoral. Au passage, vous m’avez exceptionnellement poussé dans le camp d’Edwy Plenel, ce qui me rendra très rancunier !

Cher Manuel Valls, vous hésitiez depuis dix-huit mois entre la posture de Jean-Pierre Chevènement et celle de Nicolas Sarkozy. Vous avez choisi la seconde, préférant l’agitation hystérique à l’intransigeance républicaine et pondérée. C’est une erreur pour vos propres intérêts et, pis, c’est une faute pour la France.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00672591_000005.

Dieudonné dans les clous

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Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.

Conseil d’État : les Sages ont-ils été sages?

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Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État (c’est-à-dire le patron), est contrarié. Il le dit dans les colonnes du Monde et se plaint du « discrédit » que jetteraient sur son institution les commentaires de la décision rendue, en référé jeudi dernier,  par un magistrat du même conseil d’État.

Il est logique que le VP (c’est comme ça qu’on dit), confronté au déferlement de commentaires ignorants dans un pays à très faible culture juridique et judiciaire, s’en émeuve et défende l’autorité d’une institution précieuse. Deux observations, cependant. Premièrement, dès lors que l’on rentre dans l’arène politique, ce que le Conseil d’État a accepté de faire en intervenant de cette façon, il ne faut pas être surpris, que derrière ça tangue un peu. Deuxièmement, l’ordonnance rendue pose de sacrés problèmes juridiques, et doit susciter, fort normalement le débat doctrinal qu’elle mérite. La doctrine est elle aussi une source du droit, et il n’y a pas de vaches sacrées.

Quelques petits préalables sont nécessaires. La France est un pays curieux, qui dispose de pas moins de quatre cours suprêmes : Conseil Constitutionnel, Cour de Cassation, Conseil d’État, Cour des Comptes. Elles interviennent sur leurs champs respectifs dont les frontières ne sont pas toujours bien délimitées. On ne se parle pas beaucoup, on ne s’aime pas, et l’on se considère en concurrence sur l’application de certains principes importants. C’est comme ça, cela complique un peu la vie des praticiens, mais finalement, cela ne marche pas si mal surtout si on le sait et en tient compte.

J’ai dit dans ces colonnes ce que je pensais de Dieudonné et de la nécessité de le combattre.

Mais je considère que la façon dont le ministre de l’Intérieur a géré tout cela est une mauvaise action. La volonté de mener une opération politicienne, en utilisant la voie administrative au détriment de la voie judiciaire, a disqualifié la voie pénale, qui est la seule légitime en matière de liberté d’expression. Et elle a obligé la juridiction administrative à une contorsion de nature à mettre en cause son autorité, pourtant précieuse. Le piège tendu a fonctionné. Soit le juge administratif respectait les Principes Généraux du Droit (PGD) et annulait les interdictions préalables. Triomphe pour Dieudonné. Soit, il donnait raison à Manuel Valls, ce qu’il a fait. Encourant alors l’accusation d’avoir pris une décision politique[1. Pire, il s’est trouvé, sans que cela provoque un énorme tollé, des gens pour faire état de la soi-disant origine juive du magistrat qui a rendu la décision. Mais où va-t-on ?]. Dieudonné, habillé en martyr, et toute sa petite bande, en cueilleront les fruits à moyen terme.

Rappelons brièvement que le contrôle (qui doit exister) de la liberté d’expression doit être à postériori et non a priori. Que la décision rendue, n’est qu’une simple ordonnance de référé, rendue par un juge unique. Qu’elle n’est pas revêtue de « l’autorité de la chose jugée », n’ayant qu’une simple « force exécutoire ». Ce ne sont pas des détails[2. Les décisions de justice, entretiennent des rapports entre elles. Parfois des rapports hiérarchiques (ordonnance, jugement, arrêt), parfois les énonciations des unes ont des conséquences sur le contenu des autres. Ce sont des questions assez compliquées pour lesquelles on pourra se reporter aux explications embrouillées que j’ai fournies dans le fascicule du Jurisclasseur administratif traitant d’une partie de ces problèmes et publié sous ma signature. En vente dans toutes les bonnes pharmacies au rayon somnifères.].

La portée générale de la décision est faible. Et heureusement.  Pour justifier l’interdiction préalable, l’ordonnance nous a dit deux choses : tout d’abord, le risque de troubles à l’ordre public (contre-manifestations, débordements) était avéré. C’est tout simplement faux. Le deuxième moyen repose sur une extension de la notion d’ordre public qui flirte dangereusement avec l’abstraction. Schématisons un peu : l’ordonnance nous dit que dès lors qu’il y a risque que quelqu’un dise quelque chose de nature à être en contradiction avec les valeurs de notre société, il est urgent, de le faire taire, même avant qu’il l’ait ouverte. Désolé, mais le juge pénal est là pour ça. En faisant exécuter les peines, et utilisant comme il faut, la notion de « récidive légale » justement prévue pour dissuader et éviter la reproduction des infractions.

Alors, s’il ne s’agit pas vraiment d’un revirement de jurisprudence, c’est quand même un développement brutal d’une évolution déjà critiquable. Un véritable saut qualitatif. Qu’en général on n’accomplit pas au travers d’une simple ordonnance. Certains craignent qu’une telle décision puisse créer un précédent inquiétant. On peut les comprendre.  À quand l’interdiction préalable d’une représentation de La Cage aux folles ? Il va falloir faire très attention à cette jurisprudence « Minority report ».

Fort normalement, le débat fait rage dans la doctrine.

Ayant, depuis longtemps étudié, enseigné, et surtout pratiqué Droit public et Droit privé,  (double appartenance peu fréquente), j’y mets mon petit grain de sel.  Les partisans de l’interdiction préalable, en général issus de la culture Droit public se réjouissent de  « la contextualisation » de la notion d’ordre public et de la mise en place d’un « nouveau paradigme« .  C’est très joli, répondent les autres, mais le respect des PGD (Principe Généraux du Droit) ce n’est pas mal non plus. Les opinions critiques sont les plus nombreuses. Venant de signatures, d’un incontestable calibre. Cependant, comme d’habitude, la mauvaise foi aidant, on va assimiler, ceux qui considèrent la voie administrative choisie par Valls comme critiquable (c’est mon cas), aux souteneurs de Dieudonné (ce n’est pas mon cas).

Reste à savoir si le magistrat du Conseil d’État a bien fait de prendre cette décision, pourtant manifestement politique.

Je réponds oui. Personne ne croira que cette ordonnance rendue dans l’extrême urgence l’a aussi été dans l’improvisation. Et sans contacts entre les magistrats du Palais-Royal et ceux des conseillers d’État qui peuplent les cabinets ministériels. Ce ne peut être le cas. L’assurance proclamée du premier ministre et de son ministre de l’intérieur quelques heures avant la décision (pourquoi se priver d’une nouvelle rodomontade, même si elle met en difficulté la juridiction ?), l’établit aussi. C’est d’ailleurs normal, et c’est positif.

La diversion socialiste et l’opération personnelle menée par Manuel Valls avaient créé une situation pouvant aboutir au triomphe de Dieudonné, ce qui eut été catastrophique. La déliquescence politique et institutionnelle de ce gouvernement est suffisamment grave. Sur cette question, le Conseil d’État a bien fait de venir au secours de l’État. Dont, dans certaines circonstances, la raison n’est pas faite pour les chiens. Même en tordant le Droit.

Mais pas trop souvent quand même.

 

*Photo :  JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Quenelles

quenelles-dieudonne-origine

Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.

Vie privée du président : les révélations de Causeur

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hollande croissants closer

hollande croissants closer

Un hebdo people que nous ne nommerons pas (son directeur de la publication est en effet réputé innocent tant qu’il n’a pas été déclaré coupable d’atteinte à la vie privée ou de recours illégal au travail de nuit des photographes) a récemment publié un reportage mettant en cause un chef de l’État (que nous ne nommerons pas parce qu’il a bien assez de soucis comme ça, et pis  parce que nous avons voté pour lui et que nous le referons encore plus volontiers depuis la divulgation de cette affaire) ainsi qu’une talentueuse jeune et belle actrice française (que nous nommerons pas , même si elle risque de se reconnaître assez vite, la liste des comédiennes répondant simultanément à ces quatre critères étant à peu près aussi courte que celle des films hexagonaux non déficitaires).

A partir d’un certain nombre de clichés réalisés sur un pas de porte, ledit hebdo suggère que le président et l’actrice entretiendraient des relations amoureuses clandestines.  Malgré la foule de procédures pénales à prévoir, la justice n’a pas jugé utile de sévir immédiatement (faut croire qu’on a pas encore instauré le travail du dimanche dans les tribunaux et au Conseil d’État) et le mal est déjà fait.

Quoique, quoique. Pour que dégât il y ait, il faudrait que les Français s’indignent massivement du comportement adultérin d’un de leurs compatriotes. Or, pour l’instant, de Dunkerque à Perpignan, on persiste à regarder ce genre de frasques d’un œil certes salace, mais néanmoins amusé, voire compatissant. Malgré les efforts des lobbys bigots ou néoféministes, le Français reste globalement hermétique au moralisme intégriste, fut-ce en matière de vie sexuelle débridée des puissants -y’a qu’à voir la cote de popularité record d’un précédent hôte de l’Elysée, lui aussi corrézien,  qui, en son temps, m’a-t-on dit, une fois la nuit tombée[1. et parfois même avant.]…

Mais le pire dans tout ça, c’est le flou qui entoure la prétendue commission des faits. Passons sur le fait que l’hebdo en question n’a pas reconnu le président, mais seulement ses chaussures : ce sont les mêmes richelieus noirs, nous dit-on, qu’il portait deux jours plus tôt en Arabie Saoudite. Tu parles d’une preuve, coco ! A ce tarif-là, tous les Français qui n’ont pas uniquement des tongs dans leurs garde-robes sont sur la liste des suspects !

Mais le pire de tout, c’est que, faute d’avoir pu introduire un photographe dans le placard de la chambre à coucher, l’hebdo moralisateur considère comme une preuve supplémentaire d’adultère des deux supposés tourtereaux, une photo volée où l’on voit un garde du corps tenant à la main un gros sac en papier. Commentaire de l’hebdo : « Après un coup fil pour s’assurer que le chef de l’Etat est réveillé, le garde du corps monte les croissants. Plutôt sympa, non ? » . Or loin d’être une preuve, ce dernier élément démolit complétement l’accusation de tromperie amoureuse. Comme dans la « Lettre volée » d’Edgar Poe, nos confrères people n’ont pas vu la vérité qu’ils avaient sous le nez.

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Il est en effet de notoriété publique que l’homme qu’ils accusent du péché d’adultère, est surtout connu pour un autre penchant coupable, la gourmandise, avec les effets désastreux que l’on sait sur son embonpoint, celui-ci étant gravement accentué par les costumes trop ajustés que son entourage l’oblige à porter. Il est aussi notoire que ce même entourage (que nous ne nommerons pas, parce qu’elle est réputée moyen cool, voire méchamment rancunière), l’oblige à s’alimenter exclusivement de barres protéinées Dukan et de brocolis bouillis sans sel. Et voilà, chers lecteurs, pourquoi le président en est réduit à découcher : pour échapper aux abominables menus minceur de l’Elysée et retrouver la joie simple des croissants frais au petit déj’ ! On peut imaginer que sa jeune et mince complice, ne souhaitait, elle aussi, que de petit-déjeuner en paix, loin de la surveillance alimentaire de son agent : en France, dès qu’une actrice ne rentre plus dans un slim XXS, les hebdos féminins la traitent de dondon.

Bref, beaucoup de bruit pour rien si ce n’est quelques calories consommées en cachette. Pas de quoi déclencher une crise de régime.

NB. Avertissement : Toute personne insinuant que si j’ai été le premier à découvrir la vérité sur la consommation clandestine de croissants du président, c’est parce que je suis moi-même familier de ce genre de pratiques se verra immédiatement trainée devant les tribunaux par mon conseil, Me Folace.

*Photo : HALEY/SIPA. 00543783_000001.

La bougeotte ou le sens de l’Etat, il va falloir choisir

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valls dieudonne sarkozy

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Monsieur le Ministre,

Malgré nos désaccords, on ne peut pas dire que j’aie été désobligeant envers vous ces derniers mois. Au contraire. Entre les deux tours de la dernière élection présidentielle, j’expliquais toutes les raisons qui devaient conduire le futur Président de la République à vous nommer à Matignon. Cet automne, je récidivais en analysant les ressorts de votre insolente popularité avant de reprocher à François Hollande de ne pas vous avoir soutenu plus clairement dans la malheureuse affaire Léonarda.

Quelle mouche vous a donc piqué, Monsieur le ministre, pour vous saisir soudainement du personnage de Dieudonné M’Bala M’Bala, en faire une affaire personnelle, en prenant les Français à témoins, au risque, ainsi que l’expliquait excellemment mon camarade Jérôme Leroy, de vous en faire le meilleur attaché de presse ? Certains expliquent que cette stratégie avait pour but de créer un écran de fumée destiné à passer sous silence le fait que le « pacte de responsabilité » annoncé par le Président lors de ces vœux n’était qu’une resucée du « pacte de confiance » proposé par les plus hautes instances du MEDEF, ce qui n’est tout de même pas glorieux pour l’auteur du discours du Bourget. Je n’en crois rien. Certes, François Hollande a pu faire ce calcul, et profiter ainsi dudit écran de fumée. Mais vous menez vous-même une stratégie personnelle. Vous êtes bien trop ambitieux pour vous sacrifier pour un autre, fût-il président de la République. Et déjà à La Rochelle, l’été dernier, vous aviez déjà annoncé la couleur en ciblant Dieudonné ainsi que son comparse Alain Soral.

Personne ne nie que l’ancien compère d’Elie Semoun tienne des propos intolérables et avait déjà acquis, avant que vous ne sonniez le tocsin pendant la trêve des confiseurs, une audience très importante, remplissant des Zéniths à travers la France et publiant sur le net des vidéos vues par deux millions de personnes. Personne ne nie que le justiciable M’Bala M’Bala ait déjà été condamné plusieurs fois et qu’il continue malgré tout à répéter les propos qui ont valu ces sanctions pénales. Mais pourquoi donc avoir voulu, à tout prix, obtenir l’interdiction a priori de ses spectacles ? Franchement, ne me dites pas que c’est le journal Le Monde et le reportage de Complément d’enquête qui vous a appris que Dieudonné parlait en ces termes de Patrick Cohen ? Vous, l’homme le mieux informé de France ? Vous n’avez pas découvert non plus la semaine dernière que le condamné Dieudonné ne payait pas ses amendes, comme le premier sénateur écologiste venu[1. On remarquera, à l’occasion, que faire passer Dieudonné pour un martyr laisse rêveur. A moins que nous essayons tous de ne pas payer, y compris votre serviteur, nos amendes, notamment pour des infractions routières. Qu’est ce qui nous en empêche, à la lumière de cette affaire ? La trouille, peut-être ? Cela doit être ça…] ? Dépêcher des agents assermentés au Théâtre de la Main d’Or, à Nantes ou à Tours, pour constater que ces infractions étaient répétées, c’était impossible ? Ecrire à votre collègue de la Justice – si possible, en faisant fuiter le courrier dans la presse[2. J’ai cru comprendre que votre cabinet savait faire…] – pour vous étonner du manque de rigueur dans l’exécution des décisions de justice et de l’insolvabilité organisée de M’Bala M’Bala, ce n’était pas non plus dans vos cordes ? Bien sûr que si !

Mais vous avez préféré hystériser la séquence, comme l’un de vos modèles, qui occupa pendant cinq ans le palais que vous guignez aujourd’hui. Vous avez, en exigeant et en obtenant finalement l’interdiction d’un spectacle a priori, ouvert une boîte de Pandore. Désormais, au nom de la « dignité humaine », les demandes de ce type vont affluer et on pourra comparer la manière et la vitesse avec laquelle la justice administrative sera rendue pour les uns et les autres. Avez-vous mesuré, monsieur le ministre, les dégâts causés par la convocation en urgence du Conseil d’Etat pour casser la décision du tribunal administratif de Nantes ? Jamais un appel, fût-il de jugement en référé, n’avait jamais été jugé aussi rapidement. Le sentiment du « deux poids, deux mesures », de justice d’exception, a été renforcé dans l’opinion et vous en portez, pour le coup, l’entière et écrasante responsabilité. Comme l’expliquait Jean-François Kahn, soit les autres demandeurs de futures interdictions – d’humoristes, de polémistes, ou d’autres encore – seront déboutés, renforçant encore la théorie du complot, soit cette jurisprudence s’appliquera et on verra tous les malheurs apportés par Pandore ! On pourrait finir, par exemple, par interdire aux hommes politiques exigeant de voir sur la place du marché de leur ville davantage de « whites et de blancos » de se produire en meeting, ce qui serait, convenons-en, à la fois injuste et dommageable.

Mais vos initiatives ne portent pas seulement atteinte à la sérénité du débat politique français. Elles vous porte aussi personnellement préjudice, Manuel Valls. On croit deviner votre stratégie. Cette manière de vous focaliser sur les thèmes de la dignité humaine, de la lutte contre les discours de haine, c’est une manière de prendre date face à votre future adversaire. Votre combat avec Marine Le Pen, dont l’apothéose se jouera peut-être en 2022 ou même plus tôt -qui sait ?- a déjà débuté. Seulement, votre adversaire a déjà réagi, tout en nuances, reconnaissant être « choquée et « heurtée par les propos de Dieudonné, se démarquant ainsi habilement de son diable de père. Et elle s’est payé le luxe de se reconnaître en accord avec la Ligue des Droits de l’Homme sur la question des interdictions a priori. Voyez-vous, Manuel Valls, vous n’êtes pas le seul à savoir « trianguler ». Et si la Cour européenne des droits de l’Homme finit par donner raison au citoyen M’Bala M’Bala, en censurant le Conseil d’Etat[3. Ou si le Conseil d’Etat revient lui-même sur sa décision, mais sur le fond, cette fois, et pas en référé.], vous vous retrouverez gros-jean comme devant. Le boomerang sera terrible. Vous qui êtes si sensible aux études d’opinion, avez-vous remarqué quelles sont les libertés auxquelles les Français sont les plus attachés ? La première, vous l’avez intégré : c’est la sécurité. Mais la seconde,  c’est la liberté d’expression. Si, à l’avenir, votre nom est associé à une limitation de cette dernière, vous en paierez personnellement le prix électoral. Au passage, vous m’avez exceptionnellement poussé dans le camp d’Edwy Plenel, ce qui me rendra très rancunier !

Cher Manuel Valls, vous hésitiez depuis dix-huit mois entre la posture de Jean-Pierre Chevènement et celle de Nicolas Sarkozy. Vous avez choisi la seconde, préférant l’agitation hystérique à l’intransigeance républicaine et pondérée. C’est une erreur pour vos propres intérêts et, pis, c’est une faute pour la France.

*Photo : LCHAM/SIPA. 00672591_000005.

Dieudonné dans les clous

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dieudonne spectacle valls

dieudonne spectacle valls

Autant l’avouer, je me suis plutôt amusée. J’espère que ce n’est pas trop grave. De toute façon, impossible de le cacher. Dans le public entassé au théâtre de la Main d’or pour la première représentation post-interdiction du nouveau spectacle de Dieudonné, beaucoup guettaient attentivement mes réactions – sans agressivité d’ailleurs. Comme si un éclat de rire de ma modeste personne valait brevet de cacherout idéologique. Je crains qu’ils surestiment l’étendue de mon magistère, mais pour une fois qu’on m’interroge comme si j’étais une autorité morale, je ne vais pas me défiler. Puisqu’on insiste, je veux bien donner mon avis. Qui est aussi celui de Paulina Dalmayer et de Guillaume Erner, mes complices pour cette soirée, je ne dis pas ça pour les mouiller bien sûr, mais par souci d’exactitude. Et puis six oreilles valent mieux qu’une, enfin deux.

Je ferais bien durer le suspense en narrant par le menu le sketch où deux mariés pour tous se voient proposer toutes sortes d’enfants (tous âges et tous usages) par un maquignon africain qui conclut en leur disant : « Ici, on n’est pas homophobes, non pas du tout, on est homovores ! » C’est trash et réjouissant, sans fiel ni ressentiment. Je sais, ce n’est pas ça qui vous intéresse. Sur ce spectacle, tout le monde a une seule question en tête. Vous et moi. Les spectateurs. Les flics qui ont sans doute assisté à la représentation (ou alors, la République est mal tenue). Les amis à qui j’ai parlé plus tard. Sans oublier les confrères qui avaient fait le pied de grue dans l’impasse. Alors, antisémite ou pas ? Oui, non, modérément, peut-être ? Eh bien, ça a l’air facile comme ça, de savoir si un type est antisémite ou dit des trucs antisémites, mais on n’a pas d’instrument de mesure. Et quand il faut répondre en trois secondes, ça intimide. « Alors, il l’est ou pas ?», interroge une consœur. « Euh…plutôt non… », hasarde l’un de nous. « Plutôt non ? Et vous le croyez ? » Comme quoi le journalisme, ça peut être amusant. Celle-là, c’était une blague juive.
Bien sûr, Dieudonné joue avec la limite en tournant autour du sujet dont il ne parlera plus sur le mode du gamin qui tourne autour du pot de confiture. Il en remet une petite louche sur Patrick Cohen, « neurologue l’après-midi » – il avait parlé de son cerveau malade. Il frôle la limite quand il campe le patron de la Licra, Alain Jakubowicz, exhortant les spectateurs à quitter le théâtre et rappelant au comique qu’il est sous « étroite surveillance ». Moi aussi je me paierais volontiers la tête d’un adversaire qui se féliciterait de me placer sous étroite surveillance. Même s’il était goy. Ce serait une victoire paradoxale de l’antisémitisme qu’on n’ait plus le droit de se moquer de juifs. On a eu raison de rappeler à Dieudonné et à ses fans qu’il y a une limite, il ne faudrait pas qu’on en profite pour la déplacer en interdisant tout propos susceptible de choquer.

Le couplet sur les sociologues et les journalistes étudiant le dieudonniste et concluant qu’il est fou et même nazi est assez réjouissant. Mais j’ai eu beau tendre l’oreille, humer l’ambiance, traquer le double-sens, je n’ai pas senti de haine derrière les rires, plutôt le besoin de se laver de l’infâmant soupçon. Quand il dit « je ne suis pas antisémite », le comique abandonne le ton farce. Tous les spectateurs qui sont venus nous voir voulaient vraiment nous convaincre qu’ils ne le sont pas. Ce qu’ils aiment, c’est la provocation, la transgression maximale. Le mec qui ne cède pas. « Dieudonné, c’est le Django de Tarantino, le nègre qui se bat, l’insoumis », confie Chloé, vendeuse, la jolie trentaine, inconditionnelle depuis l’époque Semoun. Certes, nous n’avons pas sondé les reins et les cœurs, ni scanné les cerveaux. Nous n’avons pas réalisé une étude statistique. Mais, pour ceux avec qui nous avons parlé, s’ils sont antisémites, ils sont très forts car on n’a vraiment pas l’impression que c’est leur came. « On n’est pas antisémites, soupire Dieudonné sur la scène. On n’a pas le temps ». Ça tombe bien parce nous, on n’a pas le temps de compter les antisémites.
Pour discutable qu’elle soit sur le principe, la sanction a peut-être fait l’effet d’une douche froide – ça dégrise. Tant mieux parce que depuis dix ans, entre les blagues pourries sur les chambres à gaz, les génuflexions devant Ahmadinejad et l’obsession du pouvoir sioniste, on avait de sérieux doutes, pour être aimable, sur leur champion – et du coup, un peu sur eux aussi. Ils ne sont pas antisémites, disent-ils. Fort bien mais, antisémites ou pas, qu’ils me permettent de leur dire qu’ils pensent souvent des conneries et croient souvent des âneries.

Que leur connaissance de l’histoire et de la politique moyen-orientale est pour le moins sommaire. Que les caricatures du Prophète et les horreurs sur la Shoah ce n’est pas pareil. Que leur ritournelle obsessionnelle du « deux poids-deux mesures » ne tient pas la route devant les faits. S’ils peuvent entendre ça et quelques autres choses encore, ça veut dire qu’on peut s’engueuler, ça veut dire qu’on vit dans le même monde. Et je n’ai pas perdu ma soirée.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506354_000007.

Europe: le miracle n’a pas eu lieu

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« Union bancaire : Berlin et Paris relancent l’Europe » : alors que nous mettions la dernière main à ce numéro intitulé « L’Europe, c’est fini ! », la « une » du Monde, le 20 décembre, nous a fait penser à l’une de ces blagues où l’on ne sait pas si le fou est celui qui se prend pour Napoléon ou celui qui n’y croit pas. Et l’éditorial ne nous a guère rassurés sur notre état mental : « C’est un bon jour pour l’Europe, pouvait-on y lire. L’accord sur l’Union bancaire, acquis tard dans la soirée du mercredi 18 décembre à Bruxelles, marque une avancée importante dans l’intégration européenne. » Proche de l’exaltation, le grand quotidien français saluait « un saut de souveraineté comme l’UE n’en a pas connu depuis longtemps», concluant péremptoirement que ce saut était le « bienvenu ». Bienvenu pour qui, au fait ? [access capability= »lire_inedits »]

Remarquons d’emblée que, d’après Le Monde lui-même, cette merveilleuse avancée dans l’intégration résulte des efforts conjoints de « Berlin et Paris », c’est-à-dire des deux pays les plus puissants de l’Union européenne. En somme, deux vieilles nations se mettent d’accord, sur la base d’intérêts communs, pour réguler un secteur économique qui, depuis quelques années, semble précisément échapper à tout contrôle politique. Et on nous explique qu’il s’agit d’un « saut de souveraineté » ? Mais qui est fou ?

On ne discutera pas ici des bienfaits, certainement innombrables, de l’Union bancaire. On ne s’interrogera pas non plus sur la faisabilité d’un mécanisme prévoyant qu’une banque allemande pourra être sommée de payer pour sauver une banque grecque de la faillite. On se gardera d’ironiser sur les clauses en petits caractères prévoyant que, jusqu’en 2026 (!!!), « on reste dans le champ national ». On oubliera, enfin, pour la commodité du raisonnement, que la mise en œuvre du dispositif est subordonnée à la conclusion, en 2014, d’un grand traité intergouvernemental entre les vingt-huit membres de l’Union – perspective qui, paraît-il, n’enchante guère le Président de la République, allez savoir pourquoi. Voilà en tout cas qui nous promet quelques manchettes lyriques, pour les jours où l’on aura collectivement accepté des « sauts de souveraineté », et d’autres, alarmistes ou franchement apocalyptiques, pour ceux où il faudra constater que les « égoïsmes nationaux » ont la vie dure. Car voyez-vous, les nations sont égoïstes, c’est là leur moindre défaut.

L’Europe est sauvée, donc. Peut-être n’accordons-nous pas à l’événement l’importance qu’il mérite, mais à notre décharge, il se produit en moyenne une trentaine de fois par an. Et puis, cette fois, on n’a pas eu droit à la dramaturgie des palabres bruxellois avec portes qui claquent le soir, déclarations dramatiques dans la nuit et réconciliation au petit matin, quand les cernes et les barbes naissantes attestent des heures où l’on dansait à côté du précipice. On ne saurait complètement exclure que le « fonds européen de résolution des banques », l’usine à gaz supposée sauver de la faillite les banques qui auraient forcé sur le crédit comme leurs clients sur la boisson, dont la création a été entérinée le 18 décembre par les ministres des Finances, finisse par voir le jour.

Disons que dans la catégorie « un grand jour pour l’Europe », celui-ci fait partie des petits. « Ce que nous avons fait cette nuit est très important », a sobrement commenté Michel Barnier, « notre » commissaire préposé aux services financiers. Dans le registre « Je dirais même plus », Pierre Moscovici a été parfait : « C’est un jour très important pour l’Europe », a-t-il renchéri. « Très important » : sur l’échelle de Richter de l’euro-lyrisme, on est à peine à la moyenne. Ces deux estimables responsables, dont on a peine à se rappeler qu’ils représentent des camps politiques opposés, appartiennent pourtant au parti des dévots. On ne sait pas quand et où la vérité leur a été révélée, à eux et aux autres zélotes du messianisme fédéraliste, mais elle ne se discute pas. L’Europe ou la guerre, ils y croient pour de bon. Et s’il leur arrive de se montrer un peu fanatiques sur les bords, s’ils ont parfois des manières d’inquisiteurs s’efforçant de faire abjurer des hérétiques, c’est pour le salut de leurs semblables. Qu’ils se rassurent, s’il faut choisir entre la guerre et la paix, la misère et la prospérité, l’égoïsme et la générosité, même à Causeur, on n’hésitera pas.

Ce n’est pas par hasard si le vocabulaire qui vient spontanément à l’esprit, s’agissant de l’Europe, est celui de la religion. Que des gens par ailleurs fort raisonnables s’obstinent, contre toute évidence, à annoncer à leurs concitoyens, qui n’en demandent pas tant, la bonne nouvelle de la disparition prochaine de leurs antiques nations, ne s’explique que par leur adhésion à une forme de croyance échappant largement à la rationalité. Pour autant, on n’a pas affaire à une religion conquérante : c’est même tout le contraire. Les vrais croyants ressemblent plutôt aux membres d’une secte dont la passion se radicalise à mesure que leur nombre se réduit. Mais paradoxalement, nombre d’anciens adeptes, quoique désabusés, continuent de psalmodier les articles de la foi européenne, comme s’ils n’avaient conservé de celle-ci que la peur de rôtir en enfer. Les partis dits « de gouvernement » – puisqu’ils gouvernent – se sont tellement habitués à proclamer que l’Europe est notre avenir, et même notre seul avenir possible, qu’ils n’ont plus d’autre logiciel pour penser le monde. Beaucoup, dans leurs rangs, n’y croient plus mais peu importe, ils continuent à ânonner que l’Europe, c’est le bien. Et, dans la foulée, à dénoncer les frileux, peureux et grincheux prêts à se retrancher derrière ces improbables lignes Maginot qu’on appelait autrefois « frontières ».

Le hic, c’est que les mauvais coucheurs sont devenus si nombreux que ce sont les euro-béats qui finiront par passer pour hérétiques. On n’en est pas encore là. Qu’on l’appelle souverainiste, populiste ou nationaliste, voire « néocons », comme l’a aimablement fait Le Point, l’eurosceptique trimballe toujours sa mauvaise réputation et, sauf aux Pays-Bas, reste généralement cantonné aux marges protestataires des systèmes politiques. Mais à force de trépigner, il pourrait bien renverser la table, par exemple en envoyant à Strasbourg des députés européens très peu européens lors des élections de mai 2014. De plus, dans le fonctionnement de nos vieilles démocraties, l’obstination avec laquelle les gouvernants refusent d’entendre le message martelé par les gouvernés finit par faire mauvais genre. En France, depuis qu’il a failli perdre le référendum sur le Traité de Maastricht, le parti de l’Europe a tout essayé, de la menace à la fameuse « pédagogie ». En 2005, après la victoire du « non » au référendum sur la Constitution européenne, il a fait comme s’il n’avait rien entendu, espérant sans doute que la raison ou la lassitude finiraient par l’emporter. Las !

Changer le peuple s’est avéré moins facile que prévu. Et les peuples d’Europe, décidément, ne veulent pas de cette Europe fédérale dans laquelle ils soupçonnent, non sans raison, qu’on les invite à disparaître. En conséquence, si l’on se contente d’observer prosaïquement les évolutions politiques, la messe est dite : l’Europe, c’est fini ! Toutefois, nous ne sommes pas en train d’annoncer – et ne souhaitons nullement d’ailleurs – l’explosion en vol de la fusée bruxelloise.

Nous nous contentons de constater ce que n’importe qui peut voir à l’œil nu : l’Europe politique des « pères fondateurs », appellation performative employée par ceux qui partageaient leur rêve, n’est pas advenue et n’est pas près de l’être. On peut s’en réjouir ou s’en désoler : il devrait être difficile de le nier.

Reste à essayer de comprendre pourquoi. Après tout, dans l’« Europe année zéro » de 1945, dévastée par la guerre et par la conscience de ses crimes, l’idée de créer un vaste ensemble permettant de dépasser des nations qui avaient pour le moins failli était légitime, peut-être même enthousiasmante. Certes, chaque pays avait une histoire singulière, mais justement, on en avait soupé de l’Histoire et de ses passions mauvaises. Pour en finir avec le passé, le droit serait notre code, la démocratie notre culte. Comment un Français ou un Allemand ayant connu deux guerres dévastatrices aurait-il pu résister à cette promesse ?

Seulement, essayez de fonder une religion dont Habermas serait le prophète. On conviendra que ce n’était pas gagné d’avance. En tout cas, ça n’a pas marché, ou plutôt ça a marché tant que l’Europe est restée une communauté de nations liées par des engagements mutuels, autrement dit jusqu’à ce qu’elle se mette à faire du fédéralisme non pas sans le savoir, mais sans le dire. On avait oublié un léger détail qui est que, jusqu’à preuve du contraire, la Cité, c’est la nation.

Autrement dit, pour qu’un habitant de Brest accepte de payer les écoles destinées aux enfants de Prague ou de Larnaca, il ne suffit pas que tous se sentent héritiers de la même civilisation, il faut qu’ils aient le sentiment d’appartenir à la même collectivité. Et le miracle n’a pas eu lieu : l’édifice institutionnel et économique européen n’a pas accouché de la nation Europe.

Le plus triste, c’est que c’est plutôt le contraire qui s’est produit. Là où on espérait que la chaleur des nations se diffuserait à l’étage européen, c’est la froideur de cette Europe procédurale qui a en quelque sorte contaminé les nations, que leurs dirigeants, comme happés par la fatigue d’être soi, ont peu à peu cessé de gouverner pour se contenter de les gérer. En somme, nous avons peu à peu lâché la proie de nos vieux pays pour l’ombre d’une construction sans âme.

On dira que la France, l’Allemagne et les autres n’ont pas cessé d’exister. Un peu tout de même, dès lors qu’elles se sont dépouillées de l’un des premiers attributs de la souveraineté : la monnaie. Sur le plan monétaire, la souveraineté européenne est un mythe et la souveraineté nationale un souvenir – sauf pour les Allemands. Il faudra bien sortir de cette situation périlleuse où l’euro apparaît comme une excroissance fédéraliste dans un paysage qui redevient de plus en plus national. En effet, depuis 2005 et plus encore depuis la crise financière de 2008/2009, les nations sont de retour. Toujours sans le dire. On continue à parler européen, mais on fait de la politique à l’ancienne, c’est-à-dire aux rapports de force. En réalité, l’Europe de 2013 évoque fortement le « concert des nations » de 1815, quand les rivalités entre puissances déterminaient l’équilibre du Continent.

Autant dire qu’il ne sert plus à grand-chose de répéter « l’Europe ou le chaos », comme si la peur de l’inconnu pouvait être le moteur de l’action politique. Il ne s’agit pas non plus de faire croire à des peuples gavés de fariboles en tous genres que l’on défera en un tournemain ce qui a été fait en plus d’un demi-siècle. Les gouvernants européens et ceux qui aspirent à le devenir doivent cesser de se bercer de l’illusion que l’institutionnel pourrait congédier le réel, car c’est cette prétention qui nourrit la défiance croissante des peuples pour leurs élites.

Et c’est sans doute dans ce divorce que réside le principal danger qui guette nos vieilles démocraties. Autrement dit, si nous ne voulons pas avoir et l’Europe et le chaos, il s’agit moins de détruire que de cesser cette folle course en avant. Une nouvelle aventure collective s’offre à nous. La nation est une idée neuve en Europe. Et un jour, qui sait, la France sera une idée neuve en France.[/access]

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA. 00636024_000037.

Conseil d’État : les Sages ont-ils été sages?

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dieudonne conseil etat

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Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État (c’est-à-dire le patron), est contrarié. Il le dit dans les colonnes du Monde et se plaint du « discrédit » que jetteraient sur son institution les commentaires de la décision rendue, en référé jeudi dernier,  par un magistrat du même conseil d’État.

Il est logique que le VP (c’est comme ça qu’on dit), confronté au déferlement de commentaires ignorants dans un pays à très faible culture juridique et judiciaire, s’en émeuve et défende l’autorité d’une institution précieuse. Deux observations, cependant. Premièrement, dès lors que l’on rentre dans l’arène politique, ce que le Conseil d’État a accepté de faire en intervenant de cette façon, il ne faut pas être surpris, que derrière ça tangue un peu. Deuxièmement, l’ordonnance rendue pose de sacrés problèmes juridiques, et doit susciter, fort normalement le débat doctrinal qu’elle mérite. La doctrine est elle aussi une source du droit, et il n’y a pas de vaches sacrées.

Quelques petits préalables sont nécessaires. La France est un pays curieux, qui dispose de pas moins de quatre cours suprêmes : Conseil Constitutionnel, Cour de Cassation, Conseil d’État, Cour des Comptes. Elles interviennent sur leurs champs respectifs dont les frontières ne sont pas toujours bien délimitées. On ne se parle pas beaucoup, on ne s’aime pas, et l’on se considère en concurrence sur l’application de certains principes importants. C’est comme ça, cela complique un peu la vie des praticiens, mais finalement, cela ne marche pas si mal surtout si on le sait et en tient compte.

J’ai dit dans ces colonnes ce que je pensais de Dieudonné et de la nécessité de le combattre.

Mais je considère que la façon dont le ministre de l’Intérieur a géré tout cela est une mauvaise action. La volonté de mener une opération politicienne, en utilisant la voie administrative au détriment de la voie judiciaire, a disqualifié la voie pénale, qui est la seule légitime en matière de liberté d’expression. Et elle a obligé la juridiction administrative à une contorsion de nature à mettre en cause son autorité, pourtant précieuse. Le piège tendu a fonctionné. Soit le juge administratif respectait les Principes Généraux du Droit (PGD) et annulait les interdictions préalables. Triomphe pour Dieudonné. Soit, il donnait raison à Manuel Valls, ce qu’il a fait. Encourant alors l’accusation d’avoir pris une décision politique[1. Pire, il s’est trouvé, sans que cela provoque un énorme tollé, des gens pour faire état de la soi-disant origine juive du magistrat qui a rendu la décision. Mais où va-t-on ?]. Dieudonné, habillé en martyr, et toute sa petite bande, en cueilleront les fruits à moyen terme.

Rappelons brièvement que le contrôle (qui doit exister) de la liberté d’expression doit être à postériori et non a priori. Que la décision rendue, n’est qu’une simple ordonnance de référé, rendue par un juge unique. Qu’elle n’est pas revêtue de « l’autorité de la chose jugée », n’ayant qu’une simple « force exécutoire ». Ce ne sont pas des détails[2. Les décisions de justice, entretiennent des rapports entre elles. Parfois des rapports hiérarchiques (ordonnance, jugement, arrêt), parfois les énonciations des unes ont des conséquences sur le contenu des autres. Ce sont des questions assez compliquées pour lesquelles on pourra se reporter aux explications embrouillées que j’ai fournies dans le fascicule du Jurisclasseur administratif traitant d’une partie de ces problèmes et publié sous ma signature. En vente dans toutes les bonnes pharmacies au rayon somnifères.].

La portée générale de la décision est faible. Et heureusement.  Pour justifier l’interdiction préalable, l’ordonnance nous a dit deux choses : tout d’abord, le risque de troubles à l’ordre public (contre-manifestations, débordements) était avéré. C’est tout simplement faux. Le deuxième moyen repose sur une extension de la notion d’ordre public qui flirte dangereusement avec l’abstraction. Schématisons un peu : l’ordonnance nous dit que dès lors qu’il y a risque que quelqu’un dise quelque chose de nature à être en contradiction avec les valeurs de notre société, il est urgent, de le faire taire, même avant qu’il l’ait ouverte. Désolé, mais le juge pénal est là pour ça. En faisant exécuter les peines, et utilisant comme il faut, la notion de « récidive légale » justement prévue pour dissuader et éviter la reproduction des infractions.

Alors, s’il ne s’agit pas vraiment d’un revirement de jurisprudence, c’est quand même un développement brutal d’une évolution déjà critiquable. Un véritable saut qualitatif. Qu’en général on n’accomplit pas au travers d’une simple ordonnance. Certains craignent qu’une telle décision puisse créer un précédent inquiétant. On peut les comprendre.  À quand l’interdiction préalable d’une représentation de La Cage aux folles ? Il va falloir faire très attention à cette jurisprudence « Minority report ».

Fort normalement, le débat fait rage dans la doctrine.

Ayant, depuis longtemps étudié, enseigné, et surtout pratiqué Droit public et Droit privé,  (double appartenance peu fréquente), j’y mets mon petit grain de sel.  Les partisans de l’interdiction préalable, en général issus de la culture Droit public se réjouissent de  « la contextualisation » de la notion d’ordre public et de la mise en place d’un « nouveau paradigme« .  C’est très joli, répondent les autres, mais le respect des PGD (Principe Généraux du Droit) ce n’est pas mal non plus. Les opinions critiques sont les plus nombreuses. Venant de signatures, d’un incontestable calibre. Cependant, comme d’habitude, la mauvaise foi aidant, on va assimiler, ceux qui considèrent la voie administrative choisie par Valls comme critiquable (c’est mon cas), aux souteneurs de Dieudonné (ce n’est pas mon cas).

Reste à savoir si le magistrat du Conseil d’État a bien fait de prendre cette décision, pourtant manifestement politique.

Je réponds oui. Personne ne croira que cette ordonnance rendue dans l’extrême urgence l’a aussi été dans l’improvisation. Et sans contacts entre les magistrats du Palais-Royal et ceux des conseillers d’État qui peuplent les cabinets ministériels. Ce ne peut être le cas. L’assurance proclamée du premier ministre et de son ministre de l’intérieur quelques heures avant la décision (pourquoi se priver d’une nouvelle rodomontade, même si elle met en difficulté la juridiction ?), l’établit aussi. C’est d’ailleurs normal, et c’est positif.

La diversion socialiste et l’opération personnelle menée par Manuel Valls avaient créé une situation pouvant aboutir au triomphe de Dieudonné, ce qui eut été catastrophique. La déliquescence politique et institutionnelle de ce gouvernement est suffisamment grave. Sur cette question, le Conseil d’État a bien fait de venir au secours de l’État. Dont, dans certaines circonstances, la raison n’est pas faite pour les chiens. Même en tordant le Droit.

Mais pas trop souvent quand même.

 

*Photo :  JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Quenelles

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quenelles-dieudonne-origine

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Jusqu’à ces derniers mois, je ne connaissais de la quenelle que celles qui se mangent, avec ou sans sauce Nantua.

Enfin Dieudonné vint, et par lui la quenelle devint un signe d’engagement politique. « Protestataire », dit le supposé humoriste. « Anti-système », prétend cette grande courge d’Anelka — j’adore les libertaires multi-millionnaires.

Non : la « quenelle » est un signe nazi réprimé (à l’origine, le geste est une répression du salut hitlérien, comme on le voit dans le Docteur Folamour de Kubrick)

Pour ceux qui douteraient encore, la mise en situation dudit geste est éloquente. On ne fait pas de quenelle en faisant la queue chez l’épicier : on en fait devant les monuments aux morts de la Shoah, on en fait dans les camps d’extermination, partout où le souvenir des six millions de Juifs anéantis par l’idéologie de la « race supérieure » — celle à laquelle appartient Dieudonné M’Bala M’Bala, certainement — est encore vivace.

Comme le dit Emilie Frèche dans une tribune du Monde : non, ce n’est pas un geste « anti-système » — et le fait même que certains le revendiquent donne juste la mesure de leur hypocrisie.

Le problème, c’est qu’un geste diffusé en circuit interne par un histrion, dès qu’on lui offre des tribunes en le censurant et en l’interdisant (ce qui, dans la Société du spectacle, revient à lui donner une visibilité supplémentaire) est repris en masse par des gosses à tête creuse. Ce ne sont plus quelques fachos qui en remettent une couche : ce sont des cohortes d’élèves, saisissant l’opportunité de la photo de classe.

« Ouf, nous n’avons pas été sanctionnés » ont-ils tous crié en chœur en descendant du bureau du proviseur, tout à l’heure, devant l’entrée du lycée Monge de Chambéry. A 15 heures, ce vendredi 15 novembre, 7 lycéens ont été convoqués par le chef d’établissement pour s’expliquer de leur geste : sur leur photo de classe ils ont fait « la quenelle ». Pendant 10 minutes le proviseur leur a reproché la portée antisémite de ce geste », explique le journaliste du Dauphiné. Et de conclure : « Aucune sanction n’a été prononcée. »

Du coup, ils sont imités un peu partout. Bravo aux administratifs qui par leur laxisme encouragent tacitement l’expression de la Bêtise et de la Haine.
Oh, comme je reconnais bien là le courage de l’institution scolaire ! Du coup, les sept jeunes imbéciles de ce bac pro électro-technique se sentent « fiers d’avoir fait réagir la hiérarchie ». Lesdits élèves auraient dû être sanctionnés, et durement, pour apologie de crimes contre l’humanité — tout comme Dieudonné est régulièrement condamné pour injures à caractère raciste, ce qui pourrait paraître paradoxal pour un homme qui en 2007 apportait son soutien au CRAN, mais qui ne l’est pas, apparemment,  aux yeux de tous ceux qui viennent à ses spectacles, Africains musulmans, islamistes voilées, petits fascistes qui seraient blonds s’ils ne se rasaient pas le crâne. Le public de Dieudonné est à la fois varié et monocolor – dans les bruns.

Valls avait-il raison de faire interdire les spectacles somme toute confidentiels de Dieudonné ? C’est lui donner une audience qu’il n’osait espérer. Alors, une raison plus tordue peut-être ? Ma foi, je serais tenté d’y voir (comme dans la publication, sur le site du Premier Ministre, de ce rapport décoiffant sur l’intégration, le mois dernier) une poussette au FN, dont le PS espère, de toute évidence, qu’il sera sa planche de salut aux élections prochaines et, surtout, en 2017. En cristallisant l’extrême, en réalisant en quelque sorte la bi-polarisation Gauche / Extrême droite dont avait rêvé Patrick Buisson pour Sarkozy (une stratégie qui a fait long feu), il se positionne comme le recours à la bête immonde, qui s’est appelée Le Pen dans les années 80, lorsque Mitterrand a réinventé à son profit la politique du pire, et qui prend aujourd’hui l’apparence bouffie d’un type dont on devrait exiger, avant tout, comme le signale le Canard enchaîné de cette semaine, qu’il paie ses amendes et rende des comptes à la justice fiscale. Mais il serait trop simple de se contenter d’appliquer la loi : on en invente une autre spécialement pour lui.
Ce faisant, on en fait une victime, et il a beau jeu de  s’inviter sur YouTube pour mettre en scène le calvaire que lui fait vivre aujourd’hui le gouvernement — pauvre Christ recrucifié qui a la douleur d’apparaître à chaque bulletin d’information depuis dix jours.

Au passage, Dieudonné devrait être salué par Israël : il est parvenu à faire de l’antisionisme, qui peut avoir ses raisons, un synonyme de l’antisémitisme, qui n’a que des déraisons. Et salué par tous les pédagogues mous qui organisent des débats sur ce pauvre clown au lieu d’apprendre à leurs élèves que toutes les opinions ne se valent pas.

On se rappelle la Vague, le film d’Alexander Grasshoff inspiré de l’expérience de Ron Jones au lycée Cubberley de Palo Alto en 1967. Un signe cabalistique quelconque, même s’il n’est pas un signe de reconnaissance hitlérien au départ — ce qu’est la quenelle — finit forcément par devenir un salut fasciste. L’embrigadement commence au signe de reconnaissance, à la certitude d’être membre d’un groupe à part, en butte (forcément !) à l’hostilité de tous les autres. Alors, quand on s’en prend au leader d’un tel mouvement, comment s’étonner que les têtes creuses finissent par penser qu’il est un prophète ?

PS. Quant à l’origine du mot dans la bouche de Dieudonné, c’est apparemment une déclaration pleine de tact de l’humoriste :   « L’idée de glisser ma petite quenelle dans le fion du sionisme est un projet qui me reste très cher ». « Glisser une quenelle », en argot, c’est sodomiser. Ma foi, on apprend au passage que celle de Dieudonné n’est pas bien grosse. Allez savoir si ceci n’explique pas cela.

*Photo: SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00671141_000001.

 

Le parti d’en pleurer

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Les tandems comiques rencontrent souvent un succès fulgurant. Laurel et Hardy. Laurel et Hardy de Gaule (Astérix et Obélix). Jean Poiret et Michel Serrault. Jacques Vergès et Roland Dumas. Shirley et Dino. Roux et Combaluzier. Omar et Fred. Dieudonné et Elie Semoun. Dieudonné et Manuel Valls. Ne revenons pas sur la consternante polémique. Ne nous éternisons pas ici sur les vannes antisémites pitoyables de l’entrepreneur de théâtre en gros Dieudonné, qui a gâché son talent en se laissant envahir par un ressentiment d’assez basse qualité. Ne sombrons pas dans la sodomie de diptères au sujet des gesticulations de Manuel Valls, qui – en cherchant à interdire les shows de Dieudonné – n’est parvenu qu’à élargir l’aura sinistre de l’humoriste faisandé… Tout cela est connu, et bien connu.

Bon. Retenons que la saison est aux clowns tristes. Guy Bedos, gourou tutélaire du métier et octogénaire (cette année) au bout du rouleau, se croit drôle en qualifiant Nadine Morano de « conne » sur une scène ; avant de déclarer à la presse que Marine Le Pen « fait la campagne d’Hitler ». Ca fait des points pour Monsieur Godwin ça… Quant à Jean Roucas – l’âme damnée du Bébête show ! –, il fait sans complexe la promotion de son ami Gilbert Collard, député apparenté… FN. Comme disait le poète… « J’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd. » Ou bien Desproges. Ou encore Pierre Dac et Francis Blanche (encore un tandem comique !) qui militaient jadis pour le « Parti d’en rire »… Nous en sommes au Parti d’en pleurer.

En cette sombre saison les clowns sont tristes. Un fait divers dijonnais m’a confirmé cette intuition : les intolérables violences qu’un clown professionnel (assermenté et inscrit au registre national des clowns autorisés) a infligé à un enfant une gifle en pleine représentation ! Le drame s’est joué sur le territoire de la commune d’Arc-sur-Tille, une ville bien sympathique de la Côte d’Or de 2500 âmes. Louis XIV y coucha le 19 juin 1674, après la conquête de la Franche-Comté, dans un hôtel assez miteux, dont les chambres ne comportaient même pas de téléviseur (Je ne parle pas même pas d’un abonnement à Canal+ !). L’histoire ne documente malheureusement pas ce que le souverain entreprit de faire le lendemain…

Le quotidien régional Le Bien Public titrait en cette toute fin d’année : « Une gifle qui fait polémique ». Un clown – exerçant donc cette fonction depuis un demi-siècle – avait commis l’irréparable à l’égard d’un enfant. Et derechef à quelques encablures du jour de l’an. « Excédé par l’un des garnements, le clown l’a giflé. L’artiste – indique le quotidien – devait pourtant divertir les enfants, avant l’arrivée du Père Noël. » Comme le show must go one et que le Père Noël aussi, le spectacle n’a pas trop pâti de cette incartade. C’est après le drame que les langues se sont déliées. « Les parents d’Hugo*, 9 ans, qui a reçu la gifle, jugent ce comportement ‘inadmissible’ pour ‘un professionnel de l’animation » (le prénom a été modifié, comme l’indique Le Bien Public en note). Tolérance zéro à l’égard des clowns tristes ou attristés. Il faut dire à la décharge de l’amuseur survolté que l’audience juvénile était électrique…  « Certains enfants auraient même jeté sur scène des bananes, que leur avait auparavant envoyée la compagnie de cirque, lors d’un numéro. ‘Avoir des bananes écrasées sous les pieds alors que l’on court, cela est dangereux’, note le clown. »  Oui, c’est une lecture. Une autre dirait que c’est drôle. Des bananes… Nous sommes passés juste à côté des quenelles…

Le maire du bourg, Patrick Morelière, déclare à nos confrères que ces « incidents ne devraient pas arriver ». En effet, il est temps de mettre au rencard les clowns qui sont à la fois blessants et dénués de tout humour ! Quant aux lecteurs du quotidien régional dijonnais pourvoyeur de l’anecdote, ils ne se sont pas privés de commenter le drame… « Si un clown avait mis une claque à mon enfant, je pense qu’il en aurait repris deux derrière » indique notamment une lectrice. Bang. Les parents de la victime, eux, n’ont pas porté plainte, pour « préserver leur fils ». Se faire gifler par un clown professionnel – le crime était quoi qu’il advienne irréparable.

L’année 2014 promet de ne pas être triste.

Ni drôle non plus. Bien au contraire.

Nous risquons tous de sous-estimer la liberté d’expression

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COPE LIBERTE EXPRESSION

COPE LIBERTE EXPRESSION

Monsieur le président,

Vous avez été assez aimable pour m’adresser une lettre ouverte publiée par Causeur.

D’abord, et ce n’est pas si fréquent en ces temps agités, j’ai été sensible à la courtoisie de votre ton, à la délicatesse de votre forme. Rien qu’elles m’auraient déjà donné l’envie de vous répondre.

Pour le fond, vous devinez bien que j’ai quelques objections à faire valoir même si, pour ne rien vous cacher, j’ai hésité quelques secondes avant d’écrire ce que vous me reprochez, ce qui montre que j’avais conscience de la difficulté du sujet mais que le besoin d’analyse et la volonté de sincérité ont été les plus forts.

Lâche, je pourrais m’abriter derrière la rançon inévitable d’une subjectivité libre dans le cadre d’un blog où je n’ai pas fait que vous critiquer, loin de là. J’ai pu constater en effet que sur certains plans nous n’étions pas en désaccord même si très modestement j’ai eu du mal à accepter qu’un homme intelligent comme vous continue à pactiser avec un ex-président qui avait tout de même trahi la droite de rêve promise en 2007 et fait perdre son camp en 2012.

Mais je ne veux pas fuir le cœur de votre dénonciation.

Vous me blâmez parce que j’ai écrit, dans un post long où seule une phrase vous était consacrée, que vous étiez « en l’occurrence, plus attaché au communautarisme qu’à l’état de droit » puisque « vous aviez approuvé sans l’ombre d’une réserve la démarche de Manuel Valls ».

D’une part, je n’ai pas perçu – et je ne m’en repens pas – à quel point il serait choquant de formuler une telle appréciation qui, au demeurant, ne vous visait que pour cette hystérie gouvernementale liée aux spectacles de Dieudonné. L’enfermement douloureux dans la mémoire de l’Holocauste et, au nom de celle-ci, la sous-estimation démocratique de la liberté d’expression, après tout, sont trop fréquents à mon sens pour que je puisse bêtement en faire un procès à votre seule charge. Quasiment toute la communauté juive est souvent, pour des motifs que je peux comprendre et que j’ai expliqués ailleurs, plus soucieuse de sa défense exclusive que des atteintes éventuelles, quand elle est concernée, à l’état de droit. Pour ne prendre que l’exemple d’un intellectuel emblématique et remarquable, quoi qu’on en pense, Bernard-Henri Lévy n’a jamais fait que trancher sans cesse en faveur de cette seule sauvegarde sans jamais s’interroger sur son dépassement démocratique même si récemment le nouveau président du CRIF a su faire preuve d’une mesure et d’une sagesse rares auxquelles j’ai rendu hommage.

J’ajoute que ce risque m’est d’autant plus familier qu’à plusieurs reprises j’ai eu beaucoup de mal, certes sur un registre infiniment moins accablant, devant des spectacles vulgaires ou indécents et face à des profanations de toutes sortes offensant et dégradant le pape et le christianisme, à me dégager de mes croyances pour ne pas tomber dans une surenchère peu conforme au respect des libertés publiques.

Le constat unique que j’ai opéré à votre sujet me paraît aisément admissible dans la mesure où il traitait d’une atteinte exceptionnelle à l’Etat de droit, quasiment jamais vue, émanant d’un pouvoir de gauche donnant souvent des leçons de morale sur ce plan mais n’ayant pas hésité, contre notre tradition, à prohiber administrativement des représentations au lieu de les laisser éventuellement sous le joug judiciaire, donc a posteriori. De votre part – et vous vous trompez sur moi : il est des personnalités qui n’exigent pas qu’on soit toujours d’accord avec elles pour qu’on les considère -, une telle adhésion sans réserve à la posture moralisatrice et de diversion politique m’est apparue suffisamment grave et surprenante pour que j’y voie pour une fois une entorse à vos principes. Ce n’était pas honteux de le croire et de vous l’imputer. Mais si, même pour ce scandale républicain, votre soutien n’était motivé que par votre esprit civique et une autre conception de l’état de droit que la mienne, je reconnais mon erreur et fais amende honorable.

Vous m’avez déçu sur un seul point. Votre allusion à mon père et à sa condamnation injuste manque de classe. Il est vrai que vous avez pour conseiller et ami, si j’en crois la rumeur, l’avocat Szpiner qui s’est illustré après le procès Fofana en me traitant de « traître génétique ». Il n’a même pas eu le courage d’assumer cette ignominie verbale et je ne vous ai pas entendu la dénoncer. Pour cet avocat, la sanction disciplinaire qui lui a été infligée par la cour d’appel de Lyon n’a sans doute pas affaibli sa navrante estime de soi.

Je ne veux pas terminer sur cette note amère.

Je vous remercie de nous avoir permis, grâce à votre initiative, d’apporter modestement au débat public une contribution qui a du sens.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000028.

Affaire Dieudonné : sortie par le haut ?

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DIEUDONNe valls antisemitisme

DIEUDONNe valls antisemitisme

Il paraît que la République a gagné. En tout cas, c’est le message martelé par nos ministres et toutes les estimables personnalités qui ont défilé sur les plateaux pour se réjouir de l’heureuse conclusion de l’affaire Dieudonné et se féliciter que nos valeurs aient été plus fortes que la haine. Non sans avoir rappelé qu’il était mal d’être antisémite. Moi aussi, je trouve que c’est mal.

Soyons honnêtes, la stratégie de Manuel Valls a payé. Dieudonné parlera d’autre chose. Plus de grosses blagues pas drôles sur la Shoah, ni d’abjectes allusions au pouvoir juif, pardon sioniste. Et après tout, c’est bien ce qu’on voulait et que la Justice lui demandait avec insistance. Alors, peut-être fallait-il se résoudre à cette interdiction préventive. Pour autant, le triomphalisme n’est guère de mise. Non pas que cette atteinte à la liberté d’expression soit intolérable : quoi qu’en pensent certains, celle-ci n’a pas pour premier objet de permettre la diffusion de propos antisémites. Mais il faut une sacrée dose d’aveuglement pour proclamer que la République a gagné. Quand on est obligé de recourir à la censure, c’est qu’on a déjà perdu, sinon la guerre, du moins pas mal de batailles à commencer par celle des esprits. Le droit est peut-être la dernière digue, mais c’est aussi la plus faible.

Tout de même, interdire un spectacle, c’est une affaire sérieuse. Certes, le Conseil d’Etat, dans le service après-vente de son ordonnance de référé, a expliqué qu’il ne s’agissait nullement d’un précédent. N’empêche, quand des cathos pas contents, des musulmans furieux ou des juifs ombrageux s’énerveront parce qu’on se moque de leurs prophète et réclameront le sort de Dieudonné pour les blasphémateurs, on ne fera pas les malins. Bien entendu, cela n’a rien à voir. Mais, après tout, si Plantu, caricaturiste au Monde, est incapable de faire la différence entre la critique d’une religion et la haine d’un groupe, il n’est peut-être pas le seul. Sur i-télé, face à un Alain Finkielkraut hésitant entre l’accablement et la rage, le malheureux dessinateur ne pouvait qu’ânonner : « Mais Dieudonné critique toutes les religions. » On n’est pas rendu. En plaçant sur le même plan la critique de l’immigration faite par Zemmour et les boules puantes soralo-dieudonnistes, Le Nouvel Obs a annoncé la couleur : on est passé du « deux poids deux mesures » au donnant-donnant. Juridiquement, c’est certainement bordé, comme on nous le dit. Mais dès que surgira l’ombre d’une polémique sur l’islam, on n’y coupera pas : on tentera de faire jouer la jurisprudence Dieudonné pour empêcher non pas des propos insupportables ou faux mais des opinions plus ou moins convenables.

On n’a pas gagné parce que la bataille commence à peine. Au lieu de leurs dispenser des sermons et de les inviter à être gentils, il est temps de s’adresser aux spectateurs de Dieudonné. D’ailleurs, ils n’attendent que ça. Reconnaissant votre servante, la petite centaine de manifestants réunie samedi à proximité du théâtre de la Main d’or s’est mise à scander mon nom avec enthousiasme – « Lévy avec nous ! » Ils veulent parler. Ils veulent qu’on leur parle. Ils veulent dire qu’ils ne sont pas antisémites, et qu’ils rigolent juste comme ça des blagues sur les Juifs. Quand on leur explique pourquoi ça coince, ils ne refusent pas d’entendre. Certes, il y a du boulot. Mais peut-on renoncer à parier sur l’intelligence de ses concitoyens ?

Alors, ne faisons pas de Dieudonné notre nouveau diable. Et même faisons-lui crédit de sa sincérité. Au risque de passer pour une sotte et une naïve, j’ai eu l’impression qu’il était conscient d’être allé trop loin. Il a affirmé vouloir tourner la page, prenons-le au mot. Nous avons eu raison de combattre ses idées, nous aurions grand tort de nous acharner contre un homme. Si la République a gagné, qu’elle ait la victoire généreuse.

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000001.

Parfums d’Italie

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dino risi memoires

dino risi memoires

Comment résister au charme de Dino Risi ? Ses mémoires pétillent comme le meilleur des Spumante. C’est drôle, provocant, intelligent, profond et léger, italien en somme. Le réalisateur milanais (1916-2008) se dévoile dans Mes monstres, ouvrage hybride de 2004 enfin traduit en français qui tient du recueil de souvenirs, de la longue liste d’aphorismes, du cahier de recettes, du livret de famille, d’un inventaire à la Prévert, du divin cabotage. On flâne, on s’instruit, on rit, on pleure. Que demander de plus à un bon livre ? La digression érigée en art de vivre. Un délice pour ceux qui aiment l’Italie et ses soubresauts. Une gourmandise qui se déguste comme un plat de pâtes à la truffe blanche. On se goinfre d’une telle vivacité d’esprit, de pudeurs extrêmes et d’abandons sublimes. Dino Risi nous a épargné une bonne grosse autobiographie bien plâtreuse, fate, pleine d’égo dégoulinant qui reviendrait sur ses chefs d’œuvre (Les Monstres, le Fanfaron, Parfum de femme, etc.). De cinéma, de technique, de cadrage, de scénario, il en est très peu question dans ce livre à l’humeur dilettante. Laissons les cours pratiques et les découpages obscènes aux cinéphiles qui pensent comme des technocrates!

Avec Risi, pas de jargon professionnel, il suffit de voir la photo de couverture le montrant imperméable sur le dos, richelieu aux pieds assis sur un mur. Perfecto ! De classe, il n’en manque pas. Ça nous change des cinéastes cradingues qui défilent dans le poste. Il faudra un jour écrire un essai sur la démagogie du vêtement chez les « artistes » en ce début de XXIème siècle. Pour démarrer 2014, cet ouvrage vient surtout racheter les errances de l’édition au rayon « 7ème art ». Souvenez-vous du tapage médiatique en fin d’année dernière généré par un moustachu jadis acteur, aujourd’hui cabot télévisuel, il avait déversé une prose indigeste sous les bravos au mieux de journalistes incompétents au pire malhonnêtes. Lisez, Messieurs les censeurs ! Avec Risi, on prend de la hauteur, il parle de son enfance, de la guerre, de ses études de médecine, de la mort de son père, des maisons de tolérance, des saillies de Mussolini, des copains (Vittorio, Ugo, Marcello), de la mer, du baby-foot et des filles. Y-a-t-il vraiment d’autres sujets valables dans la littérature ? Si Risi est devenu un maestro, c’est qu’il sait regarder et aimer les femmes. Voilà de quelle manière sensuelle il croque le portrait d’une actrice au profil obuesque : « J’étais assis avec Leonardo Sinisgalli, ingénieur et poète, à la table d’un café de la Via Veneto, lorsque sortit d’une boutique, suivie de sa mère, une jeune femme bronzée en tailleur de lin blanc, avec deux jambes de toute beauté, de long cheveux châtains illuminés par le soleil, deux beaux yeux effrontés, des dents blanches et un rire qui faisait vibrer les platanes de la Via Veneto. C’était Sofia ».

Risi fait défiler les plus belles créatures des années 50/70 avec un sens de l’anecdote toujours empreinte de beaucoup de tendresse. Il a le don pour capturer les images du passé. Ann-Margret en cowgirl, Anita Ekberg pilotant son bateau à moteur complètement nue ou cette belle professeur de violon aux bras nus, Risi sait parler des femmes : les stars du grand écran comme les putains. Ce recueil vaut aussi pour ses relents nostalgiques (Eh oui encore et toujours chers lecteurs, nous n’en sortirons jamais) quand il se demande où sont passés la vespasienne, la poire à lavement, le nœud de cravate Windsor, les belles touffes sous les bras des femmes, les ouvrières des rizières, les anarchistes, les vierges, les vieilles filles, les lettres d’amour, etc. Pour celui qui se présentait déjà comme libre-penseur à six ans, il pousse un cri du cœur : « Évitez les politiciens, les féministes et les ex-beautés ». Sage recommandation. Risi a conservé cet esprit « cynique et canaille » qui définissait la comédie à l’italienne selon Vittorio Gassman. Il savait rire de la comédie humaine, des postures politiques de Moretti, d’un tordant numéro de contorsionniste de Mario Soldati caché dans un tapis ou d’un improbable déjeuner chez le prince du Liechtenstein. Faites un grand plongeon dans cette fontaine de jouvence. C’est Irrisitible !

Mes monstres – mémoires de Dino Risi, Editions de Fallois/L’Âge d’Homme, 2013.