Flying lady

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flying fox portraits

À quel signe reconnaît-on un changement d’époque ? Assurément à la qualité des livres offerts par les stations-service. Dans les années 70, pour un plein de Super, vous repartiez avec « La Mandarine » de Christine de Rivoyre, un roman de 1957 adapté au cinéma par Edouard Molinaro en 1972. Sur la couverture, Annie Girardot s’apprêtait à dévorer une part de quiche lorraine. « L’amour me donne faim ». Le livre démarrait sur cette phrase pleine et entière comme le signe d’un abandon des sens. Christine de Rivoyre, c’est l’anti-Mauriac. Là, où le maître de Malagar triture les âmes, compresse les corps dans l’oppressante forêt de pins, la belle écuyère d’Onesse fait danser les petits matins, brûler les peaux et battre les cœurs à la chamade. Cette petite sœur des Hussards vient de publier un livre de souvenirs, « Flying Fox et autres portraits » écrit à partir de conversations avec Frédéric Maget aux éditions Grasset. Cavalière fougueuse, cette sauvageonne des Landes dévoile sa vie, par ruades, sous forme de portraits marqués au fer de la sincérité. Les femmes libres sont décidément les plus désirables. Leur caractère impétueux charme et désarçonne.

Christine de Rivoyre possède un nom à particule qui l’autorise, l’oblige même, à jouer franc-jeu avec son lecteur. Ses confidences ont fière allure, ils cavalent du château familial jusqu’à l’Université de Syracuse dans l’état de New-York et du plateau d’Apostrophes à celui de Trente millions d’amis. Ecrivain à succès, Prix Interallié 1968 pour Le Petit Matin, héritière de Colette, Christine de Rivoyre avoue n’aimer dans la vie que le cheval et la mer. Le titre de ce recueil (Flying Fox) est un hommage à un pur-sang de légende, vainqueur du Derby d’Epsom. Son père, mort en 1946, Officier du Cadre Noir, entraîneur de cracks lui a transmis l’amour des bêtes surtout les plus difficiles, les plus rétives, les plus caractérielles. La défense des animaux lui fera toujours sortir les griffes. Elle entretient une correspondance épistolaire avec BB dont elle souligne le courage et l’obstination. Côté mer, elle a baigné son chagrin dans toutes les eaux du monde, à Capri, à Cap Cod ou à Malibu, mais est toujours restée fidèle à la plage d’Hendaye. Dans un style pétillant et amer, cette femme de lettres, qualificatif qu’elle désapprouverait car trop convenu, trop lisse, trop académique, raconte son enfance où la domesticité faisait office de parentèle. « Je suis née dans un monde où tout se transformait » lance-t-elle au galop, sans aucun reproche pour les siens. Christine de Rivoyre aura connu les propriétés terriennes de milliers d’hectares du Sud-Ouest, la pension chez des sœurs à cornette vécue comme une Libération, l’arrivée des Doryphores, un séisme pour toute une génération et la découverte, après-guerre, du journalisme enseigné comme un business aux Etats-Unis.

Son passage au Monde et à Marie-Claire donne de belles pages d’apprentissage. La nostalgie d’une jeune rédactrice qui échouait sur le marbre. Il faisait chaud, en ce temps-là, dans les salles de rédaction. Sa grande histoire demeure l’écriture. Quelques-unes des meilleures plumes du XXème siècle sont devenues des amis, des proches tels Michel Déon, Félicien Marceau ou Edmonde Charles-Roux. Elle nous fait pénétrer également dans les arcanes des prix littéraires où les combinazione l’amusent et la rendent encore plus intrépide. Au Prix Médicis, elle a su batailler pour imposer ses choix. Cette farouche indépendante qui a connu tous les honneurs du métier, prix Prince Pierre de Monaco et prix Paul Morand pour l’ensemble de son œuvre n’aura pas été épargnée. Les pages sur l’amour de sa vie surnommé Sigismond, admirables de pudeur abrasive ou la maladie incessante, toujours à rôder près d’elle, donnent à ce récit saccadé le parfum de l’authenticité et surtout envie de se replonger dans ses romans.

Flying Fox et autres portraits, Christine de Rivoyre avec Frédéric Maget – Grasset.


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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