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La disgrâce du cavaleur

La disgrâce du cavaleur

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Karl Kraus à la rescousse

Après une discussion violente avec deux jeunes femmes m’intimant de retirer mon nom d’un certain manifeste, « esclavagiste » selon elles, publié par Causeur – sommation à laquelle, bien entendu, je n’ai pas donné suite –, je me suis rendu à cette triste évidence : pour elles, les hommes sont des porcs qui doivent être châtrés. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne manquent d’atouts : l’une est une actrice de cinéma adulée dans le monde entier, l’autre une présentatrice de télévision. Elles n’ont pas cessé de me répéter que les prostituées sont des « victimes », des victimes de « porcs » (elles n’ont pas ajouté « comme toi », mais sans doute l’ont-elles pensé). De toute façon, prostituées ou non, les femmes sont des victimes. Le grand mot, après « esclavage », était lâché : « victime ».[access capability=”lire_inedits”]

Ainsi donc, le monde serait divisé en deux catégories : les victimes et les bourreaux. Les femmes – violées, trompées, manipulées, exploitées, harcelées, agressées, battues, vendues… – seraient, dès leur plus jeune âge, des victimes. Et les hommes devraient comparaître devant un gigantesque Tribunal de Nuremberg pour répondre des humiliations et des sévices qu’ils leur infligent – des plus jeunes dont ils abusent aux plus vieilles qu’ils délaissent. « Ce qu’ils veulent, me dit la plus exaltée, c’est éjaculer dans les yeux d’une femme. » Je n’y avais jamais songé. « Il faut, a-t-elle ajouté, une loi pour punir ces porcs. » Dans leur cerveau vibrionnant de haine, j’ai perçu que la peine de mort serait encore trop douce pour ces « porcs », ces porcs qui traitent le corps de la femme comme une marchandise. Et les pires des porcs, ce sont ceux qui veulent de la chair fraîche, qui râlent parce qu’une escort-girl annonçant 20 ans sur une pub en a 30 après vérification. Ils osent dire qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. « Et tu soutiens ces porcs ! », m’ont-elles lancé hargneusement. J’ai bien tenté, avec de prudentes circonvolutions, mais néanmoins en pure perte, de leur expliquer qu’il ne fallait pas confondre la morale et la loi. Et que les femmes sont souvent plus aguerries que ceux qu’elles présentent comme leurs « ennemis héréditaires ». J’ai cité saint Augustin, qui défendait la prostitution, arguant que, de même qu’il n’y a pas de villes sans égouts, il ne peut y avoir de vie sexuelle sans débordements, débordements qu’il convient de canaliser. La prostitution n’est peut- être pas l’idéal, mais on n’a pas trouvé mieux. « Et la castration chimique ! », s’est exclamée l’actrice. « Et les poupées gonflables japonaises qui reproduisent à la perfection la peau et les organes féminins… », a suggéré la présentatrice de télévision. En les écoutant, j’ai songé qu’il y avait quelque chose de pourri dans les rapports entre les hommes et les femmes et j’ai pris congé. Comme je sortais du restaurant, l’actrice est revenue à la charge : « N’oublie pas d’effacer ton nom de cette liste infâme ! Ce sera héroïque. »

Rentré chez moi, j’ai ouvert un livre de Karl Kraus et je suis tombé sur cet aphorisme : « Il voulait condamner sa bien-aimée à la liberté. C’est une chose qu’elles n’acceptent jamais. » Encore un « porc», ce Karl Kraus. Au hasard, j’ai cherché un autre aphorisme qui sauverait Karl Kraus, et moi de surcroît. Échec sur toute la ligne : « Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme », ose-t-il écrire.

L’homme qui aimait les femmes

Le soir qui précédait cette soirée houleuse, j’avais revu L’Homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Encore l’histoire d’un obsédé sexuel : Bertrand Morane, sublimement interprété par Charles Denner, est fasciné par les jambes des femmes, « ces compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Le titre que Bertrand Morane voulait donner au livre qu’il écrivait sur ses tribulations dans le monde féminin était Le Cavaleur. Le temps où les femmes avaient de la tendresse souvent, de la pitié parfois, du désir exceptionnellement, pour les cavaleurs, ce temps est-il révolu ? L’heure du règlement de comptes a-t-elle sonné ? Faut-il s’habituer à vivre dans un monde où les hommes sont des « porcs » et les femmes des « victimes » ? Je me souviens d’une époque, celle de mon adolescence, où elles étaient considérées comme d’éternelles enfants. La femme-enfant était même un idéal, au même titre que la ravissante idiote, la Lolita ou la libertine.

Cette époque, qui confère tout son charme aux films français des années 1960 et 1970, est-elle définitivement révolue ? La disgrâce du cavaleur se trouve-t-elle sans rémission ? Un aphorisme de Karl Kraus me sortit de la déprime : « Il n’y a pas plus malheureux sous le soleil que le fétichiste qui aspire à une chaussure féminine et qui est obligé de se satisfaire d’une femme entière. » Je l’avoue : je suis un dépravé… Tout au moins dans le sens où l’entend Karl Kraus : quelqu’un qui a encore de l’esprit là où les autres n’ont plus qu’un corps.

Mépris, vanité et pruderie

Il ne me restait plus qu’un dernier recours : Camille Paglia, la féministe américaine la plus subversive, qui met à sac systématiquement le « politiquement correct » et dont chaque livre tient du contrepoison social, comme ceux de mon amie Annie Le Brun d’ailleurs. Camille Paglia soutient qu’en réduisant les prostituées à de malheureux cas sociaux ayant besoin de leur aide, les féministes de la classe moyenne se rendent coupables de mépris, de vanité et de pruderie. Camille Paglia rend hommage à la prostituée, maîtresse du royaume de la sexualité dans lequel les hommes ne peuvent pénétrer qu’en payant. « La prostituée, écrit Camille Paglia, est une brillante analyste, non seulement dans sa capacité à échapper à la loi, mais aussi dans l’intuition qu’elle a de cette pléiade unique de conventions et de fantasmes qui produit un orgasme chez un inconnu. » Grisélidis Réal ne disait pas autre chose. Et Camille Paglia rappelle également que la prostituée est souvent une femme d’affaires avertie dotée d’un audacieux esprit d’entreprise : les mères maquerelles des maisons closes, avec les abbesses du Moyen Âge, furent les premières femmes chefs d’entreprise.

Une anecdote pour conclure : chacun sait que les psychiatres invitent souvent d’anciennes prostituées sur les plateaux de télévision pour qu’elles fassent le récit larmoyant de leur précédente activité et dire qu’elles n’étaient que les victimes égarées d’abus sexuels commis pendant leur enfance. « En écoutant la radio chez moi, raconte Camille Paglia, j’ai un jour entendu le docteur Joyce Brothers déclarer avec assurance : “Il n’y a pas de prostituées heureuses” ; ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre tout haut : “Docteur Brothers, il n’y a pas de psychiatres heureux non plus !” »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51018656_000001

Janvier 2014 #9

Article extrait du Magazine Causeur


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