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Trafic de cupcakes en Illinois

Au lieu de passer ses journées devant la télé, la jeune Chloe Stirling, de Troy, dans l’Illinois, a lancé son propre business. Agée d’à peine 11 ans, elle fait des cupcakes dans sa cuisine avec sa maman. Ceux-ci sont vendus, dix dollars la douzaine, afin notamment de soutenir un de ses camarades de classe, atteint d’un cancer.

Ému de son initiative, un journaliste a publié un article sur un site internet d’info locale, louant le dynamisme d’une si jeune personne et son esprit d’entreprise.

Dès le lendemain, le département de la santé publique d’Illinois a téléphoné à la maman de Chloe, pour l’enjoindre d’arrêter tout de suite la préparation et la vente des fameux cupcakes. Ces derniers ne satisfaisant tout simplement pas aux exigences de santé publique de l’Etat. L’officier de police a ajouté que la petite fille ne pourrait poursuivre la vente de ses petits gâteaux « qu’à condition que ses parents ouvrent une boulangerie, ou du moins construisent une cuisine séparée.».

Déçue, la maman de Chloe, Heather Stirling s’épanche : « Avec son père, nous lui avions acheté un petit frigo. Puis ses grands-parents lui ont offert un mixer. » Mais de là à être en mesure de satisfaire aux exigences du département de Santé publique, il y a une marge. Et Heather s’avoue vaincue: « Une cuisine séparée ! Qui pourrait faire cela ? ».

Le Département de Santé publique réagit aux déclarations de la maman de Chloe avec une clarté confinant à la tautologie : « Les règles sont les règles. Notre objectif est de protéger la santé publique. » Au même instant, les policiers, eux, insistent sur  leur souci d’égalité : « Le règlement est le même pour tout le monde. ».

Cette histoire insolite serait drôle si elle ne venait s’ajouter à la longue liste des cas où, aux Etats-Unis, la puissance publique sanctionne des activités aussi banales qu’inoffensives. Pour n’en citer que quelques-uns : en 2010, en Pennsylvanie, la police fédérale a perquisitionné une ferme amish, à cinq heures du matin, pour y saisir du « lait cru non autorisé » qui venait d’être trait. Dans le même Etat, à Philadelphie, une femme avait dû s’acquitter d’une licence de bloggeur à 300 dollars pour avoir créé un blog avec lequel elle n’avait gagné que 11 malheureux dollars. Enfin, on se souvient du cas très cocasse des 30 personnes âgées, arrêtées par la police dans le Winsconsin, alors qu’elles étaient venues manifester devant Capitole de cet Etat pour la défense de la liberté d’expression. Motif inscrit sur les mandats d’arrestation : « chante sans autorisation ».

Théorie du genre : il n’y a pas de nature humaine

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Je suis, à quelques nuances près d’accord avec Philippe Bilger et sa vision d’un gouvernement socialiste décidé à imposer une certaine vision de l’homme, purement idéologique, notamment sur les questions du mariage pour tous et des études de genre. Le problème est que Philippe Bilger s’insurge contre cette politique au nom de quelque chose qui n’existe pas et qu’il appelle la nature humaine. Et que son opposition, en partant d’une prémisse erronée, risque bien de rester dans l’imprécation ou le vœu pieu.

On peut être d’accord ou pas avec les études de genre, à la limite, le problème n’est pas là. Le problème est que les études de genre, appliquées à l’être humain, pourraient très bien faire une politique qui amène à un homme nouveau, un homme neutre, en une ou deux générations. Cette humanité ne me plairait pas, je ne m’y sentirais pas forcément bien,  surtout si j’avais encore le souvenir de l’ancienne. Mais pour les autres, ceux qui auraient toujours vécu dans un monde « dégenré », qu’est-ce qui me dit qu’ils ne seraient pas heureux, qu’ils ne trouveraient pas cela normal ? Après tout, moi qui ai le souvenir d’un monde où ni Facebook ni les téléphones portables n’existaient, j’ai souvent l’impression, avec la génération Y, d’avoir affaire à des mutants qui pour leur immense majorité, trouvent très supportable le monde qu’on leur fait, un monde précaire, un monde où tout le monde est célibataire et plus ou moins nomade, vivant dans une insécurité économique et écologique de plus en plus effrayante pour qui se souvient de la France telle qu’elle existait encore dans les années 80 et 90.

La seule chose qui pourrait mettre en échec cette humanité de l’indifférenciation sexuelle, ce n’est pas le « naturel » des citoyens qui se révulseraient devant la fin programmée de la sexualité du monde d’avant, ce serait une autre vision concurrente, une autre politique, plus forte, plus habile, plus convaincante, une politique par exemple fondée à nouveau sur une forte différence des sexes et sur la hiérarchie entre l’homme et la femme. Après tout, ce serait régler un peu trop vite le problème des études de genre que d’estimer qu’elles sont les lubies quelques universitaires américaines. Lubies reprises par des socialistes français qui se sentent obligés de donner l’illusion de faire quelque chose, puisque désormais ils sont convertis en masse au libéralisme qui est, entre nous soit dit, une autre idéologie présentée par ses tenants comme « naturelle » comme s’il était naturel de continuer sur un chemin qui conduit si manifestement au désastre.

Plus généralement, il faut accepter que toutes les politiques aient pour but de changer l’homme, même celles qui prétendent le contraire. Je ne vois pas en quoi une humanité qui vit aujourd’hui sous le signe de la concurrence et de la compétition généralisée serait plus « naturelle » qu’une humanité s’épanouissant dans la coopération.

On pourra objecter que vouloir changer l’homme a souvent conduit à des catastrophes monstrueuses. On a derrière nous un siècle de totalitarismes où, de l’embrigadement de la jeunesse en passant par les éliminations de masse, Mussolini, Hitler ou Staline nous ont rendus très prudents, c’est le moins qu’on puisse dire, avec cette idée. Mais il ne faudrait pas oublier non plus que le christianisme lui aussi a violé, et pour le meilleur, la « nature humaine » : en condamnant l’esclavage, en prônant l’égalité des personnes, en affirmant la nécessité de protéger et aimer les plus faibles, les exclus, les métèques et même… les femmes adultères.

Changer l’homme, ou plutôt en construire un autre, n’est pas forcément une mauvaise idée. J’ai le souvenir, dans une autre vie, d’un stage en école maternelle. Il y avait un seul Noir parmi de jolies petites têtes blondes. L’institutrice m’avait expliqué alors qu’il avait fallu, au début de l’année, un vrai discours pour que le groupe ne rejette pas celui qui était différent. Racisme « naturel » ? On a du mal à le croire puisque ce genre de choses, tous les enseignants vous le diront, peuvent arriver si on n’y prend pas garde à un trisomique, un rouquin ou un môme à l’hygiène aléatoire. Qui, dans ces cas-là, s’opposerait à une intervention pour redresser le « naturel » ?

Le meilleur moyen d’éviter les aberrations idéologiques dans la transformation de l’homme, c’est d’oublier cette idée d’un « éternel féminin », d’un « éternel masculin » que l’on oppose, par exemple, à la théorie du genre qui vous répondra sur le même terrain en dénonçant des siècles de domination masculine que rien ne venait justifier. Le meilleur moyen, ce n’est pas de jouer les vierges effarouchées quand des homosexuels acquièrent le droit de se marier et d’avoir recours à la PMA ou la GPA. On ne reviendra pas en arrière, aussi réactionnaire soit-on. Au mieux, et ce sera l’éminente et modeste dignité de la politique, pourra-t-on encadrer les dérives les plus manifestes.

Et ce n’est pas tout, car en vérité, je vous le dis, j’ai une mauvaise nouvelle : ce qui est concevable dans les innovations sociétales ou sur le plan de l’ingénierie humaine (je sais, l’expression est glaçante) sera réalisé. Je ne vois pas qui empêchera quelqu’un de suffisamment riche, voire un pays qui l’aura décidé, de se livrer au clonage humain. En revanche, je vois très bien ce que pourrait être une politique qui, « en changeant l’homme », en changeant ses représentations, viendrait montrer l’horreur de l’eugénisme ou du posthumanisme et se révéler préférable, comme s’est révélé préférable le christianisme.

Parce que, comme le disait ce cher vieux Sartre à qui la terre entière préfère Camus, on se demande bien pourquoi, s’il n’y a pas de nature humaine, il existe néanmoins, et c’est bien plus fort : « une universalité de l’homme ; mais elle n’est pas donnée, elle est perpétuellement construite”

À nous, donc, de la construire ensemble. Sinon d’autres la construiront sans nous.

*Photo : Saint Huck.

Manif pour tous : le jour des gentils

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C’est le printemps ! Pas le printemps français, mais l’autre, celui qui réchauffe l’air et les cœurs et raccourcit les robes, comme disait Desproges. On a beau être un 2 février, la quatrième Manif pour tous sent le muguet et l’école buissonnière. Dans le cortège dense qui inonde le boulevard Raspail, retraités, étudiants, familles, poussettes, pères de familles et militants marchent d’un pas tranquille mais décidé vers la place Denfert-Rochereau. L’ambiance n’est assurément pas la même qu’il y a une semaine et la météo n’est pas la seule responsable. Avec les naïfs sweat-shirts LMPT qui sont ressortis,  les bonnets roses et les petits drapeaux – bleu, blanc, rouge ou bleu et rose – l’atmosphère est plutôt celle de Jour de fête que « Jour de colère ». Pour un peu on fredonnerait l’air de La Belle Equipe, « quand on s’promène au bord de l’eau, comme tout est beau, quel renouveau… »

Munis de grands sacs, des jeunes filles et des jeunes gens, portant les couleurs de la Manif pour tous, avancent à contre-courant de la manifestation et recueillent les oboles des généreux donateurs. « Donnez, donnez quelques euros pour nous aider à continuer le combat. » Des stands ont été installés le long du cortège, sur lesquels se vendent sweats, t-shirts, badges ou drapeaux. Sur le bord de la chaussée, un clochard réclame lui aussi un soutien financier en laissant pendre au milieu de la foule des manifestants un gobelet en plastique suspendu à l’extrémité d’une canne à pêche.

–          Alors la pêche est bonne ? lui demande une participante.

–          Pas terrible, ça mord pas beaucoup aujourd’hui, répond-t-il en agitant son gobelet toujours vide au bout du fil.

Les organisateurs de cette quatrième édition de la Manif pour tous avaient annoncé, face aux mises en garde du ministère de l’Intérieur, qu’ils mettraient tout en œuvre pour limiter au maximum les débordements et il semble avoir tenu leurs promesses. Alors que nous poursuivons notre tournée à l’américaine le long du boulevard, les forces de police sont très discrètement positionnées à certains croisements stratégiques tandis qu’une armada de, souvent très jeunes, bénévoles s’activent pour contenir le flux très placide et très discipliné des manifestants. Sur le podium qui accueille le cortège place Denfert-Rochereau, les animateurs s’éreintent à le répéter : « Ne tombez-pas dans le piège de la violence tendu par le gouvernement, nous ne sommes pas des hooligans, NOUS SOMMES DES GEN-TILS !!! ». Le souvenir laissé par le précédent « Jour de la colère » et le souci de ne surtout pas se laisser enfermer dans le clivage « réaction-contre-progressisme » pousse à en rajouter quelque peu dans la mièvrerie. Entre la rancœur agressive et les dérapages du « Jour de colère » et les slogans Barbapapa de la « manif des gentils », il n’y a plus de juste milieu possible, semble-t-il, en termes de débat national. Les interventions qui se succèdent à la tribune adoptent néanmoins un ton assez radical à l’encontre des groupes de pressions réclamant l’inclusion de la PMA et de la GPA dans le nouveau projet de loi famille. La nébuleuse des associations LGBT et les tenants de la théorie du genre sont particulièrement dans le collimateur. L’universitaire américain Robert Oscar Lopez, qui se présente lui-même comme un homosexuel opposé à la théorie du genre, n’a pas de mots assez durs pour ce qu’il présente « non pas comme une philosophie, mais comme une idéologie qui engendre la peur », rapportant avoir été taxé de misogynie et d’homophobie, dans son université californienne, après avoir osé avancer lors d’un cours de littérature qu’Hélène de Troie avait pu « tromper » Ménélas, terme sacrilège et sexiste entre tous. A sa suite, Jean-Pierre Delaume, auteur d’Un homosexuel contre le mariage pour tous se lance dans une charge virulente à l’encontre de la « violence pernicieuse » des associations LGBT auxquelles il dénie le droit de se prétendre représenter toute la communauté homosexuelle : « Nous voulons être reconnus en droit pour ce que nous sommes, des hommes et des femmes, et non pour une identité sexuelle qui relève de notre vie privée. » Une oratrice dénonce quant à elle l’influence du lobby LGBT auprès des institutions européennes et les rapports Estrella ou Lunacek instituant à l’échelle européenne un agenda politique et financier en faveur de ses groupes de pression. Joseph Thouvenel, représentant de la CFTC confie que, parce qu’il se considère toujours et plus que jamais de gauche, il refuse d’accepter une conception de la société qui mettrait la procréation au service de l’ultra-individualisme et du consumérisme et n’envisage que des relations et rapports marchands et utilitaristes entre les personnes.

Deux choses semblent jouer en faveur de cette manifestation. Il s’agit d’une part, même si cela peut paraître paradoxal, de l’adoption de la loi Taubira. Même si les animateurs de LMPT invitent avec force les sympathisants du mouvement à rester mobilisés pour réclamer l’abrogation de la loi, ce combat appartient désormais au passé et laisse le champ libre au combat essentiel, celui qui s’est trouvé depuis le début au cœur des débats, à savoir l’opposition à la marchandisation des corps en faveur des exigences d’une minorité de militants et de groupes de pression qui font soudain figure, en dépit de l’audience disproportionnée dont ils bénéficient toujours, d’extrémistes et d’ultra-radicaux. La question du mariage civil des homosexuels pouvait susciter le débat, mais si celui-ci avait pu facilement être refusé il y a quelques mois au nom de la lutte contre l’homophobie, aujourd’hui, en face des dangers de marchandisation de traitements tels que la PMA ou de pratiques illégales comme la GPA, l’argument « d’homophobie » tombe en quelques secondes. Il devient beaucoup plus difficile de traiter d’ignobles fascistes homophobes les opposants, de gauche ou de droite, aux délires prométhéens qui apparaissent en arrière-plan de la PMA, de la GPA ou aux dérives idéologisantes de la théorie du genre. Réclamer un sérieux contrôle éthique de ces pratiques et d’un pouvoir politique un peu plus responsable, une opposition plus ferme aux exigences de groupes de pression aussi dogmatiques qu’agressifs devient véritablement une simple question de bon sens. La violence verbale et l’hystérie semblent soudain avoir changé de camp.

L’autre événement qui joue grandement en faveur de cette nouvelle manif pour tous est le « Jour de colère » qui, dimanche dernier, a marqué les esprits par les outrances auxquelles il a laissé libre cours. Aujourd’hui, cette réunion de tranquilles partisans du bon sens, avec ses familles, catholiques ou non d’ailleurs, ses Français musulmans qui brandissent avec ostentation leur bannière, contraste avec la caricature de France « Black-Blanc-Beur » qui avait rapidement volé la vedette à des coléreux quelque peu dépassés. La réunion de ce dimanche 2 février paraît en retirer une crédibilité politique qui a fait défaut jusqu’alors aux manifestations géantes qui avaient jeté précédemment jusqu’à un million de personnes dans la rue. La stratégie des gentils ne paraît soudain pas si mauvaise, qui renvoie dos à dos les excités du complot sioniste et ceux du lobbying associationniste. Les cent à cent cinquante mille personnes présentes ici peuvent aujourd’hui se prévaloir de représenter l’alliance de la raison et du compromis. Le résultat obtenu a d’ailleurs peut-être dépassé les espérances des organisateurs de la manifestation. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur, confirmant une tendance à outrepasser ses prérogatives qui devient une sorte d’habitude, puis le chef du gouvernement lui-même, Jean-Marc Ayrault, sortant pour l’occasion de son splendide isolement, annonçaient que le gouvernement s’opposerait systématiquement à toute adoption d’un amendement visant à inclure PMA et GPA dans le nouveau texte de loi Famille, avant de reporter tout simplement l’examen du nouveau texte de loi à plus tard, réclamant plus de temps pour peaufiner le projet.

Alors que le rassemblement place Denfert-Rochereau touche à sa fin, des groupes de manifestants prennent le chemin du retour, sur l’avenue Quinet où sont stationnés une quinzaine de cars de CRS, cette fois particulièrement désœuvrés. Une dame d’un certain âge se plaint à ces deux petites filles : « on a bien marché hein ? Arrivée à la maison, moi j’étends mes pieds sur le canapé et je-ne-bouge-plus ! » Dans une rue adjacente, un type à une terrasse de café s’amuse à taquiner ceux qui rentrent de la manifestation, avec leurs bonnets et leurs petits drapeaux roses vifs : « Aaaah j’adooore cette couleur ! Ça vous va à ra-vir mademoiselle. » On lui répond avec quelques rires. C’est agréable cette impression soudaine, et très certainement éphémère, d’habiter à nouveau dans un pays où l’on peut se permettre de ne pas être d’accord sans se traiter, ou se faire traiter, de sale homophobe, de sale facho, de sale sioniste, de sale juif, de sale je ne sais quoi encore…C’est reposant. Ça ne durera pas sans doute pas mais le dimanche, après tout, c’est bien fait pour se reposer non ?

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674864_000068.

Jo Privat, le dernier des parigots

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Le « Parigot-tête-de-veau » est une espèce en voie de disparition. Si l’on exposait l’un des derniers représentants de l’espèce au Muséum d’histoire naturelle, les gosses lui offriraient du pinard et du sauciflard et le gardien les mettrait en garde : « Attention, il peut dire des gros mots ! » C’est la réflexion, amère mais aussi joyeuse, que m’a inspirée la lecture de Jo Privat, le frisson de Paname[1. Éditions de Paris / Max Chaleil.]  de Claude Dubois, éloge de l’accordéon tout autant que du musicien. [access capability= »lire_inedits »]

Amère parce qu’il est bien évident que les bals musettes, les guinches, l’accent traînant, l’esprit goguenard « à la Audiard », relèvent désormais du folklore. Joyeuse parce que l’étude et la pratique de l’accordéon se développent. Il n’y a plus de Jo Privat (1919-1996) mais de petits Privat grandissent. Ils ne viennent plus de chez les Ritals, ni de chez les Auverpins, mais après tout, comme on disait chez moi : « La lisière ne vaut pas mieux que le drap. » La dernière coquetterie de Paris, c’est de ne pas changer le nom des rues. Privat a joué un bon moment rue des Vertus (!), au 25. Les musiciens se produisaient sur des planches mal jointes au-dessus des « cabinces ». Certains se mettaient du coton dans les narines. L’essentiel était que les danseurs dansassent. « Les filles de joie bandochaient dur pour les laborieux du dépliant, ces hommes de peine qui ferraillaient sur leur soufflet à douleur. » Vous reconnaissez le style inimitable de Jo

Privat ? Pas du tout ! C’est du Claude Dubois qui a chaussé les charentaises de Privat et écrit ce livre « comme s’il était Jo ». Il y a, comme ça, des filiations évidentes. Un auteur se sent littéralement investi, par tradition comme par révélation, de l’obligation de témoigner de ce que furent sa ville, son peuple, avant la catastrophe de l’ère moderne.

Qu’a donc fait le peuple parisien pour que l’on gomme sa mémoire ? Des bêtises en 1871 ? Après tout, l’hymne national ne s’intitule pas La Parisienne, mais La Marseillaise, du nom de ces voyous montés à Paris, le 10 août 1792, pour découper vivants en rondelles les Suisses fidèles. Loin des préoccupations historiques, Dubois se réserve le droit de saluer les seuls 10e, 11e, 19e et 20e arrondissements, là où « battait le cœur de Paris sur un rythme d’accordéon ». Je ne lui en veux pas d’ignorer la rue de la Gaîté (14e) ou le Bal de la Marine (15e). Quand on est de la rive droite, on n’est pas de la rive gauche. Au contraire, Paucard de Paris félicite le Titi de maintenir la flamme.

Dubois conclut : « Signé, un diplodocus failli, un dinosaure abattu, découragé, de Paris, à l’orée de cet horizon 2050 dont on nous bassine. » Le pessimisme est parfois le meilleur moyen de croire en l’avenir.

Jo Privat, le frisson de Paname, Claude Dubois, Les éditions de Paris-Max Chaleill[/access]

*Photo: Flickr

 

Le genre, entre concept et théorie

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Pourquoi un tel vacarme ? Ne s’agirait-il que d’un énorme malentendu ? D’une paranoïa ? Bref, d’une invention sans plus de fondement que le protocole des sages de Sion ?

C’est ce qui se dit du côté des défenseurs des études de genre. Tout ce monde jure que la théorie du genre n’existe pas, et qu’il n’existe que des « études de genre ».

Selon Anne-Emmanuelle Berger, directrice de l’Institut du genre, créé par le CNRS, qui fédère la recherche dans ce domaine, le genre est seulement un concept utilisé dans les sciences sociales et qui désigne  « tout ce qui, dans la construction de l’identité dite sexuelle et dans la formation de la division entre les sexes, relève de mécanismes d’ordre social et culturel ».

Tous ces gens sont honorables, mais il faut tout de même rappeler qu’un concept n’existe qu’à l’intérieur d’une théorie. Le concept de genre ne fait pas exception. Il appartient à une théorie qui s’oppose – à juste titre- à la théorie d’Aristote selon laquelle le rôle social des femmes était entièrement fixé par la nature, c’est-à-dire par leur corps.

Tant que cette théorie non naturaliste du genre se contente d’affirmer le rôle de la causalité sociale et culturelle, elle est une théorie scientifiquement exacte et politiquement utile.

Et ceux qui la défendent sont des gens honorables.

En revanche, une théorie du genre qui serait purement culturaliste, qui réduirait la différence entre les identités sexuelles des femmes et des hommes à une construction sociale et culturelle, celle-là serait une théorie réductionniste, et donc erronée. Si elle existait,  elle serait gravement fautive, et dangereuse, en ce qu’elle nierait la causalité des corps, la causalité de la différence biologique entre les corps des femmes et des femmes dans leurs identités respectives.

Mais on nous assure que cette théorie n’existe pas, et ceux qui disent cela sont des gens honorables.

Je peux donc la charger, sans craindre de froisser des gens honorables.

Si cette théorie purement culturaliste et sociale ne voyait dans cette construction des identités sexuelles sans fondement biologique qu’un moyen de justifier la domination masculine, elle serait une théorie idéologique au service de l’égalité par l’indifférenciation. 

Si elle existait, cette théorie du genre serait déconstructionniste jusqu’au bout. Elle n’hésiterait pas à affirmer, par exemple, que la différence entre une mère et un père n’est qu’une construction sans base biologique, qu’ils sont interchangeables, puisque « l’instinct maternel n’existe pas », et donc qu’un enfant ne perd rien à être élevé par deux pères et sans mère.

On est content d’apprendre que cette théorie-là du genre n’existe pas, que personne ne la défend, et qu’elle n’influence en rien et jamais certaines études de genre.

 

*Photo : mrjorgen.

La SNCF réinvente le train fantôme

La France est mondialement réputée pour ses fromages légendaires, pour le donjuanisme de ses Présidents de la République, pour le charme mutin de ses actrices et pour ses trains à grande vitesse – qui fendent les paysages à la vitesse de l’éclair, et fonctionnent à l’énergie nucléaire. La Société Nationale des Chemins de Fer, à qui nous devons les aventures anarcho-ferroviaires de Julien Coupat (mais si, souvenez-vous, l’épicier anti-système de Tarnac) et La Bête humaine d’Émile Zola, se distingue pourtant par l’énergie considérable qu’elle déploie pour promouvoir tout un fatras d’activités qui n’ont qu’un rapport très lointain avec la circulation des trains…

Ouest-France nous apprenait il y a quelques semaines que la SNCF avait placé un piano en libre service dans le hall de la gare de Nantes. Dans quel but ferroviaire caché ? Avec quelle ambition secrètement connectée au projet général de faire partir les trains à l’heure ? Mystère. Le but affiché était de « destresser » les voyageurs. Maria-Dolores Castaigne, directrice des gares à la SNCF, se félicite: « Le ‘piano gare’ est un succès depuis la première expérience, à Montparnasse à Paris, pendant l’été 2012 : 150 à 200 personnes y jouent chaque jour. Le piano humanise, apaise… » Pour défouler les voyageurs les jours de grève, on aurait plutôt attendu une batterie… Encore que le piano soit techniquement un instrument à cordes frappées… Parallèlement est lancée l’opération « bookcrossing » à destination des voyageurs franciliens. «Sur 241 rames et 11 lignes de trains et RER – écrivait il y a peu Le Parisien – 60000 polars ont été déposés sur les banquettes par les agents SNCF. Dès 6 heures, les usagers ont pu découvrir des nouvelles d’auteurs (…) vainqueurs du prix SNCF du polar. » Mais attention, la surprise ne s’est pas arrêtée là précise le quotidien… « Dans les pages de cent livres étaient, en plus, insérés de petits cadeaux »… Lassés de conduire des trains, de veiller à la sécurité des voyageurs, d’améliorer la ponctualité des liaisons… les cheminots du futur visent le bonheur de leur prochain… Sybille Beaupied, chef de projet à la SNCF déclare « Nous voulions offrir un moment de partage, de générosité à nos usagers ». Amen.

La RATP n’est pas en reste. Nos confrères de Stratégies nous apprennent le déploiement prochain d’une opération évènementielle de grande ampleur autour de l’ouverture du Tournoi des 6 Nations de rugby… avec notamment l’ouverture d’un «Rugby Park» à la station Auber du RER A… Dans le même temps le partenaire de l’opération, la GMF, organisera des ateliers faisant connaître les gestes à adopter pour une « pratique du rugby en toute sécurité ». En cas de danger tirez le signal d’alarme…

Pourtant, les professionnels du rail français savent encore faire rêver les voyageurs, les faire frissonner et les surprendre autrement que par ces opérations évènementielles fatiguées qui n’enthousiasment en réalité plus personne… et ce grâce au train fantôme ! Brrrr… La Nouvelle République décrivait il y a quelques jours les mésaventures de passagers à qui la SNCF a vendu des billets pour un train qui… n’existait pas. « Montparnasse, dimanche soir. La gare se vide de ses derniers passagers pendant que l’accueil se remplit de clients incrédules. L’employée, pourtant visiblement rompue aux situations ubuesques, tombe des nues : ‘Non Madame ce TGV n’existe pas’ lâche-t-elle confuse à une voyageuse » Le TGV de 22h01 qui devait relier la capitale à Poitiers, et pour lequel des billets avaient été vendus, n’a tout simplement aucune existence réelle. Ce n’est qu’une pensée. Pour l’heure personne n’explique ce mystère. Les naufragés du rail ont été pris en charge par la compagnie, et logés à grands frais dans un hôtel 4 étoiles voisin de la gare. Il était inscrit sur leurs billets « ni échangeables, ni remboursables et uniquement valables sur ce train ». Mais rien, c’est vrai, ne précisait qu’il s’agissait de billets pour un trajet véritable, ou imaginaire.

L’histoire ne dit pas si le petit groupe est reparti le lendemain dans un train réel ou chimérique, ni si leur nouveau convoi kafkaïen était prévu pour le 32 du mois à 23h65… mais avec la SNCF – comme le disait l’ancien slogan – tout est possible…

Manif pour presque tous

manif pour tous genre

En 2014, toute la France est au bord de la crise de nerfs. Toute ? Non, une petite manif pour tous – probablement entre 100 000 et 150 000 personnes à Paris et à Lyon, ce qui n’est pas rien – résiste encore et toujours à la violence. La joie venait toujours après la peine, disait le trépané. Et la quiétude après la colère, parfois. Manuel Valls, qui a dû être nommé Premier Ministre dans la nuit sans qu’on nous en avertisse, a apparemment pris acte du rapport de force puisqu’il a déclaré lundi matin, aux aurores, que « le gouvernement s’opposerait à des amendements parlementaires sur la gestation pour autrui et la procréation médicale assistée » lors de l’examen de la loi sur la famille en avril prochain.

En ce sens, la Manif pour tous, après un an et demi de mobilisation, a remporté sa première victoire. Le projet d’expérimentation du genre sur les enfants a lui aussi pris du plomb dans l’aile, après l’étrange organisation par textos du Jour de retrait des enfants de l’école. Pour l’instant, ce ne sont que des mots, et rien n’a été voté dans un sens ni dans l’autre. Cependant, le ministre de l’Intérieur et des cultes, qui est sans doute le plus politique de nos dirigeants , a dû sentir passer le vent du boulet. Après les dieudonneries, où il a manié le bâton avec dextérité, il ne peut prendre le risque de laisser une France entièrement divisée contre elle-même.

Ses déclarations alarmistes dans le JDD de la semaine dernière trahissaient la nervosité certaine de la majorité socialiste qui ayant échoué jusqu’ici partout se retrouve seule, sans peuple sinon la grande famille LGBTI[1. Le I pour « intersexe », désignant les enfants nés sans sexe déterminé, est l’occasion pour le lobby de continuer sa récitation de l’alphabet.]. Alors que l’UMP se déchire sur la question – on notait ainsi l’absence de Jean-François Copé à la Manif pour tous – et qu’au Front national, seule la fine Marion Le Pen a eu l’esprit de défiler, Valls reprend l’initiative et occupe le terrain. Jour de colère ayant eu la bonne idée de fédérer les excités, les fous et les paranos la semaine précédente, les ligne sont désormais plus claires : la Manif pour tous redevient ce qu’elle était, un rassemblement noble, paisible et déterminé de citoyens opposés à la reconstruction idéologique de l’être humain contemporain.

Les fauteurs de troubles se voient ainsi renvoyés chacun à leur camp respectif par ces familles paisibles mues par la recherche du bien commun : d’un côté, les excités de la quéquette et du genre, ces Femen toujours intouchables qui agressent maintenant un archevêque espagnol dans l’indifférence générale, les antifas jamais inquiétés par la police ; de l’autre, les anciens gudards maqués avec les nouveaux négationnistes venus des banlieues, qui font un Goldstein tout à fait acceptable. Et, pendant que les partis politiques ne pensent plus rien et règlent les affaires courantes, au milieu se tient cette coalition de la Manif pour tous dont l’histoire retiendra qu’elle eut l’honneur d’incarner à un moment fatidique cette France lumineuse, réfléchie et humaniste qu’on aime.

ABCD de l’égalité: non au redressement de la nature humaine

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Cela a commencé avec le mariage pour tous. On pouvait penser que le mimétisme européen avait joué avec un engagement présidentiel à l’évidence plus facile à tenir que l’inversion de la courbe du chômage.

Cela a continué avec l’affaire Dieudonné et les injonctions du ministre de l’Intérieur qui dépassaient, et de très loin, le cadre de sa mission pourtant si difficile à assumer quand on constate les piètres résultats de la lutte contre l’insécurité en 2013. Ce n’était pas à lui d’intimider les spectateurs des représentations de Dieudonné en leur faisant la morale et en les stigmatisant quasiment. Devaient-ils demander à Manuel Valls la permission de sortir le soir ?

Cela dure avec la conception de la justice socialiste qui, fuyant le réel et ses incommodités, rêve de l’avenir, fantasme sur le futur et élabore ses projets, qui le demeurent, pour un peuple imaginaire merveilleusement à l’écoute et détaché des misères humaines, des tragédies causées par les crimes et les délits.

Cela s’aggrave avec la théorie du genre et, même si les démentis des ministres sont sincères, il y a une aspiration de ceux qui nous gouvernent à faire de l’école et de l’enseignement tout autre chose que ce qu’ils devraient être. Apprendre, lire, écrire, calculer, s’imprégner de notre Histoire de France, se former à la passion des grands auteurs et de la littérature, apprivoiser les langues étrangères, autant d’objectifs et d’ambitions qui, pour être d’une heureuse banalité, sont aujourd’hui peu ou prou relégués au profit d’une éducation même plus civique mais bouleversante, destinée à constituer les établissements pour des lieux d’expérimentation et d’indifférenciation des sexes.

Dans 600 écoles de dix académies, si on n’apprend pas aux garçons à devenir des filles, les nouveaux ABCD de l’éducation, de la grande section de maternelle au CM2, s’assignent pour but de lutter contre les stéréotypes filles-garçons. « Nous voulons tout de même qu’il y ait égalité entre les hommes et les femmes au sein de la société, dans le choix d’un métier », a déclaré Vincent Peillon (Le Parisien).

Soit, mais si une telle ambition est légitime, incombe-t-il à l’école de superposer sans cesse à ses missions fondamentales de plus en plus négligées des prises de conscience et des ateliers vecteurs d’une bouillie éthique et sociale difficilement assimilable ? L’enseignement est-il voué à diffuser une certaine conception de la morale qui se résume peu ou prou à un féminisme même plus raisonnable ? Serait-il absurde de laisser aux parents, aux familles, aux vies amoureuses et à l’influence aussi bien forte que subtile des hommes et des femmes dans leurs relations quotidiennes, la charge, l’honneur de se faire progresser, d’avancer en lucidité, en égalité ? La vie privée du président serait sacrée mais les intrusions dans notre sphère d’existence tolérables ? Est-il normal de poser la main de l’Etat, sa volonté orientée, son idéologie plus sectaire – une seule vision, toujours, de l’humain, de sa liberté, de sa responsabilité – qu’équitable, sur un monde qui appelle d’autres démarches, et surtout pas de la politique même déguisée en soie, en velours et en injonctions patelines à suivre ? Pourquoi s’immisce-t-il dans ce qui nous regarde au premier chef ?

Avec ces insensibles ou ostensibles dérives, je perçois l’émergence, dans la démocratie selon François Hollande, d’îlots de totalitarisme mou, d’un caporalisme collectif qui s’en donne d’autant plus à coeur joie qu’à défaut de changer le monde, de réformer la France, le pouvoir n’a plus que la ressource de s’en prendre aux « fondamentaux », aux permanences, aux stabilités, à l’ordre, aux évidences de la nature.

Il y a de manière dévastatrice, sur tous les plans, une obsession de rupture. Si, en effet, parfois le naturel mérite d’être amendé ou complété par le culturel, nous n’en sommes plus là avec ce gouvernement. Pourquoi a-t-il une telle hantise devant ce qui coule de source, ce qui a été admis durant des siècles, ce qui a fait ses preuves et qui autorise une politique digne de ce nom ? Pourquoi la nature et ses leçons inspirent-elles autant de dégoût à ce pouvoir ? Parce que ce qui est proche, accessible, irréfutable, légitime fait peur ? Qu’on met le désordre et l’agitation là où on peut ? Que, dépassés par la nature, on a pris le parti de lui faire la peau ? Que la culture est un beau mot qui à force d’être exploité tourne à vide mais qu’on prétend s’en servir comme arme de guerre contre l’intolérable pesanteur des comportements et des déterminismes parce que ceux-ci seraient en eux-mêmes pervers ?

Parce que cette gauche ne sait plus quoi faire pour se faire remarquer. Alors elle change l’insupportable cohérence née du passé et du pragmatisme.

Ce totalitarisme qui pointe est soft, certes, mais clair et net. Logique aussi : la liberté est en effet une ennemie. Partout.

Pourquoi prétendre, à toute force ou à coups fourrés, dénaturer, confondre, enjoindre, ne pas succomber à l’immédiate compassion pour les victimes, détourner les institutions et les services de leur but, déséquilibrer une société, dégrader les identités, instiller de la mauvaise conscience dans des liens qui se sont toujours construits en s’opposant, qui s’opposent mais se complètent, quel besoin a l’Etat de venir s’immiscer dans ce qui ne le concerne pas ?

J’écoute, je lis Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem. Le premier : « La lutte contre les stéréotypes de genre – les opinions toutes faites sur les femmes et les hommes – et l’homophobie doit être menée avec force à tous les niveaux d’enseignement ». La seconde : « La théorie du genre, qui explique « l’identité sexuelle » des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité et de faire oeuvre de pédagogie sur ces sujets » (Le Figaro).

Pourquoi pas ? Mais il y a des politiques et des ministres pour cela. Ce prêchi-prêcha n’a pas sa place à l’école.

Les homosexuels se marient parce qu’il convenait de fabriquer une égalité artificielle. Des spectateurs sont réprimandés parce qu’ils croyaient avoir le droit, en démocratie, d’assister à des spectacles selon leur bon plaisir. L’angélisme gouvernemental s’obstine à faire céder les évidentes compassions pour les victimes et la rigueur qu’elles appelleraient en retour face aux constructions idéologiques gangrenées par la fuite du réel et fondées sur un autre peuple que celui, insupportable, réclamant sécurité et justice. L’école, les petits enfants et les enseignants sont embarqués dans un processus qui vise à déconstruire et à troubler. Le progressisme niais non seulement accable mais fait perdre son temps à un service public qui devrait pouvoir se concentrer sur l’essentiel.

Le naturel, partout, est chassé au galop.

Je suis contre le RNH. Contre le « redressement de la nature humaine » dont ce pouvoir s’est fait une dangereuse spécialité.

 

*Photo : ECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000001.

La femme qui aimait l’automobile

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francoise sagan retromobile

Le Salon Rétromobile, Panthéon de l’automobile de collection, ouvrira ses portes du 5 au 9 février avec, en apothéose, une vente aux enchères Artcurial dédiée aux voitures de stars (l’Aston de Richard Anthony, la Packard de McQueen, la Rolls de BB et d’Aznavour, etc…).

C’est pour nous l’occasion de retracer le parcours d’un écrivain amoureuse de la vitesse et authentique star : Françoise Sagan.  « J’ai claqué des centaines de millions anciens. Comment j’ai fait ? Je ne sais pas » disait-elle. À une époque où les écrivains sont plus attentifs à la courbe de leurs ventes qu’à leur style, cette formule de Sagan en dit long sur sa personnalité. Derrière ce visage de petite fille modèle, ce charmant petit monstre comme l’écrivait François Mauriac, Sagan avait décidé de s’octroyer toutes les libertés et en premier, celle d’écrire. Rien ne prédestinait pourtant cette enfant des beaux quartiers à devenir écrivain, si ce n’est un caractère porté sur la nostalgie et la valse des sentiments. Elle avait compris que sans mélancolie, il n’y a pas de grand livre. La parution de « Bonjour Tristesse » allait lui ouvrir les portes de la littérature avec ces excès d’euphorie et ces gouffres intérieurs.

De son vrai nom, Françoise Quoirez aura nourri deux passions dans sa vie : l’écriture et la vitesse. Très tôt, elle a été bercée au son des mécaniques survoltées. Son père, Pierre Quoirez s’était lié d’amitié avant-guerre avec l’ingénieur Jean-Albert Grégoire, l’homme qui inventa la Traction Avant. Sagan a donc entretenu une passion des automobiles qui va au-delà de la simple envie de parader au volant de voitures de sport dans les ruelles de St-Tropez ou sur le Boulevard St-Germain. Peu d’écrivains ont, en fait, si bien parlé de ce sentiment de légèreté et d’abandon que procure la vitesse.

Trois voitures des années 50 auront été décisives dans sa carrière et tout simplement dans sa vie de femme. Bien sûr, celle qui avait coutume de dire par provocation, mais aussi par accès de sincérité « d’un certain côté, c’était vrai que j’aimais les Ferrari et l’alcool», a possédé de nombreuses voitures. La première est celle de ses débuts, de la mise en place d’un destin hors norme. Le 6 janvier 1954, une jeune fille mineure de 18 ans dépose chez l’éditeur René Julliard un manuscrit qui allait changer le cours de sa vie. Elle inscrit sur la chemise « Françoise Quoirez, 167 boulevard Malesherbes, Carnot 59-81, née le 21 juin 1935 ». Elle n’a pas caché à son entourage proche qu’elle écrivait un roman. En 1953, elle vient de rater son examen de propédeutique. Elle a du temps devant elle, le goût des livres et la certitude qu’elle sera un écrivain riche et célèbre. Sa mère, plus attachée aux conventions de son milieu, n’y voit qu’un passe-temps aussi prenant que le point de croix ou la canasta. En revanche, son père et son frère Jacques ont su très vite que Françoise avait un don, une intelligence électrique, un sens de l’observation, une fragilité de façade, une obstination sans limite, enfin toutes les qualités pour souffrir donc pour écrire. Après avoir fait lire son manuscrit à François Le Grix, son meilleur lecteur, Julliard l’emporte avec lui le soir-même. Il est emballé par cette histoire amorale pour l’époque et en homme d’affaires avisé, il sent qu’un phénomène littéraire est en train d’éclore. Il sera le maître d’orchestre de cette déferlante qui secouera pendant cinquante ans la vie littéraire française. Dès le lendemain, il donne rendez-vous à Sagan dans son appartement du 14, rue de l’Université. Pour se donner du courage, Françoise avale un grand verre de cognac et prend la Buick de son père. Il va sans dire qu’elle n’a pas encore le permis de conduire. Cette imposante américaine allait d’une certaine façon sceller son destin.

Chez Sagan, littérature et automobile forment un couple indissociable. Le spectacle devait être étonnant, une jeune fille légère comme une plume derrière le volant d’une Buick lourde comme un paquebot. On dirait presque le début d’un roman et pourtant il s’agit bien de la vie de Sagan. La suite est aussi surréaliste, Julliard lui signe un chèque de 50 000 francs libellé à l’ordre de son père qui lui conseille de tout dépenser. Durant son existence, elle s’appliquera à respecter cette volonté paternelle. Son livre obtient le prix de la critique et la machine Sagan est lancée.

Un million d’exemplaires vendus, traduit dans vingt-cinq langues, « Bonjour Tristesse » bouleverse les règles de l’édition. Du jour au lendemain, Sagan devient une star. Les paparazzi font le siège de son appartement. Elle sort tous les soirs, fréquente le tout-Paris, débarque à New York auréolée d’une gloire sulfureuse. Sagan vit dans l’instant, elle est trop exaltée pour mettre de l’argent de côté, ce serait une déplorable faute de goût. Élégante, elle l’est dans son écriture soyeuse et perfide, elle l’est aussi dans le choix de sa deuxième voiture. Cette fois-ci, elle a le permis, elle n’a plus besoin d’emprunter la Buick de son père, elle s’offre une Jaguar XK 140 d’occasion qu’elle paye comptant 1 300 000 francs, une somme considérable pour l’époque. Cette deuxième voiture affiche la couleur rouge du désir. Sagan s’affirme. Elle vivra dorénavant selon ses propres codes, personne ne lui dictera sa conduite. La photo d’une Sagan échevelée, pieds nus, au volant de cette Jaguar fera le tour du monde. A sa mort, on ressortira même ce cliché car il est le condensé exact d’une existence où derrière une apparente frivolité se niche un désespoir plus profond. Dans son livre « Avec mon meilleur souvenir » paru chez Gallimard en 1984, elle écrira que la vitesse « décoiffe tous les chagrins : on a beau être amoureux fou, en vain, on l’est moins à deux cents kilomètres à l’heure ».

Sa troisième voiture lui fera prendre conscience des dangers de la route. Comme une longue rédemption, l’accident de 1957 à bord de l’Aston Martin DB Mark III la blessera dans sa chair ce qui lui fera dire bien plus tard « jusqu’à mon accident de voiture, je m’étais crue invulnérable. Je ne pensais pas que cela pût m’arriver, ni même d’être malade. Et puis soudain : la catastrophe ». Bilan : crâne ouvert, onze côtes cassées, l’omoplate, les deux poignets et les deux vertèbres abîmés. Et surtout une addiction au Palfium, une puissante drogue qui lui donnera le goût des paradis artificiels.

Ce jour-là, tout avait démarré sur un air de fête. Le couple Dassin prévient au téléphone qu’il a crevé en route avec sa Peugeot 203, il faudra les attendre. Françoise Sagan toujours aussi impatiente veut aller à leur devant. Elle embarque dans son Aston Martin, l’écrivain Bernard Frank, le journaliste Woldemar Lestienne et Véronique Campion. Les amis se retrouvent en chemin. Embrassades de circonstance et tout cette joyeuse bande reprend la route. Sur le chemin du retour, l’Aston Martin dérape sur le bas-côté et bascule dans le fossé. Les trois passagers sont éjectés, seule Françoise reste bloquée dans cet amas de ferrailles. On la transporte d’urgence à l’Hôpital de Corbeil, un prêtre s’apprête à lui donner l’extrême-onction, son frère s’y refuse et la transfère à la clinique Maillot de Neuilly. Si elle ne succombe pas à ses blessures, la douleur qu’elle allait endurer toute sa vie, lui rappellera la fragilité de cette vie.

 

À lire : Madame Sagan : à tombeau ouvert, une biographie de Geneviève Moll, J’ai lu.

Salon Rétromobile du 5 au 9 février – Porte de Versailles – Pour plus de renseignements :

www.retromobile.com

 

*Photo : WITT/SIPA. 00652351_000041. 

 

Grand Siècle, l’Etat policé

amour courtois lumieres

Lorsqu’il parcourt près de deux siècles de pensée morale et philosophique, à travers l’Europe française et anglaise, puis jusqu’au Nouveau Monde, Philippe Raynaud nous fait cette première politesse d’être clair, toujours didactique, mais jamais universitaire. C’est l’habitude de notre grand professeur dira-t-on, mais ici le projet – étudier « les lois, les mœurs, les manières » des hommes, au regard de la politesse, de compagnie avec les « philosophes » des Lumières – était pour le moins périlleux. L’art de vivre de l’Ancien Régime est en effet une matière suffisamment rebattue pour que l’on croie que tout en a été dit, ou bien qu’on la réduise à un chromo.[access capability= »lire_inedits »]

Mais sous la plume de Raynaud, on découvre que ce que l’on nomme « politesse », « civilité » ou « affabilité » constitue l’origine de notre pensée politique et philosophique. Remontant au Grand Siècle, français bien entendu, formalisation de cet esprit de « civilisation » contre la barbarie extérieure et intérieure, Philippe Raynaud montre quelle dialectique, quelle ambivalence native la politesse porte en elle. Art de « polir » les rapports humains, d’éviter les rugosités de tempérament, les frottements d’individus destinés à vivre en société, il est considéré du même mouvement comme un ferment d’hypocrisie qui s’oppose à la véritable charité pour les chrétiens ou à la sincérité pour les autres. Ainsi, pour Montesquieu, la politesse « flatte les vices des autres, et la civilité nous empêche de mettre les nôtres au jour : c’est une barrière que les hommes mettent entre eux pour s’empêcher de se corrompre ».

À rebours, pour Rousseau, la conversation de salon, apanage de Paris, « apprend à plaider avec art la cause du mensonge », à quoi il oppose, après Voltaire, la franchise anglaise dont le régime parlementaire libéré de l’absolutisme révèle le retour aux valeurs saines des peuples. Vint ensuite Kant, qui tranche en affirmant que la Providence a voulu que l’homme ne soit pas totalement ouvert aux autres pour cela, même qu’il porte le mal en lui, et que la politesse est donc le masque nécessaire et bienveillant de cette distance. Après la rupture révolutionnaire, continue Raynaud, le problème se déporte outre-Atlantique où, dans une société sans classes, la politesse devient le plus sûr moyen de faire cohabiter les hommes.

C’est l’histoire démocratique qui commence, et que nous n’avons pas achevée car, comme dit à son tour Marcel Gauchet, s’il n’est écrit nulle part dans la loi que nous dussions être polis avec notre voisin, dès que l’incivilité grandit, l’on voit bien que la démocratie est égratignée.

La politesse des Lumières, Philippe Raynaud, Gallimard, 2013.[/access]

Trafic de cupcakes en Illinois

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Au lieu de passer ses journées devant la télé, la jeune Chloe Stirling, de Troy, dans l’Illinois, a lancé son propre business. Agée d’à peine 11 ans, elle fait des cupcakes dans sa cuisine avec sa maman. Ceux-ci sont vendus, dix dollars la douzaine, afin notamment de soutenir un de ses camarades de classe, atteint d’un cancer.

Ému de son initiative, un journaliste a publié un article sur un site internet d’info locale, louant le dynamisme d’une si jeune personne et son esprit d’entreprise.

Dès le lendemain, le département de la santé publique d’Illinois a téléphoné à la maman de Chloe, pour l’enjoindre d’arrêter tout de suite la préparation et la vente des fameux cupcakes. Ces derniers ne satisfaisant tout simplement pas aux exigences de santé publique de l’Etat. L’officier de police a ajouté que la petite fille ne pourrait poursuivre la vente de ses petits gâteaux « qu’à condition que ses parents ouvrent une boulangerie, ou du moins construisent une cuisine séparée.».

Déçue, la maman de Chloe, Heather Stirling s’épanche : « Avec son père, nous lui avions acheté un petit frigo. Puis ses grands-parents lui ont offert un mixer. » Mais de là à être en mesure de satisfaire aux exigences du département de Santé publique, il y a une marge. Et Heather s’avoue vaincue: « Une cuisine séparée ! Qui pourrait faire cela ? ».

Le Département de Santé publique réagit aux déclarations de la maman de Chloe avec une clarté confinant à la tautologie : « Les règles sont les règles. Notre objectif est de protéger la santé publique. » Au même instant, les policiers, eux, insistent sur  leur souci d’égalité : « Le règlement est le même pour tout le monde. ».

Cette histoire insolite serait drôle si elle ne venait s’ajouter à la longue liste des cas où, aux Etats-Unis, la puissance publique sanctionne des activités aussi banales qu’inoffensives. Pour n’en citer que quelques-uns : en 2010, en Pennsylvanie, la police fédérale a perquisitionné une ferme amish, à cinq heures du matin, pour y saisir du « lait cru non autorisé » qui venait d’être trait. Dans le même Etat, à Philadelphie, une femme avait dû s’acquitter d’une licence de bloggeur à 300 dollars pour avoir créé un blog avec lequel elle n’avait gagné que 11 malheureux dollars. Enfin, on se souvient du cas très cocasse des 30 personnes âgées, arrêtées par la police dans le Winsconsin, alors qu’elles étaient venues manifester devant Capitole de cet Etat pour la défense de la liberté d’expression. Motif inscrit sur les mandats d’arrestation : « chante sans autorisation ».

Théorie du genre : il n’y a pas de nature humaine

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theorie genre nature

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Je suis, à quelques nuances près d’accord avec Philippe Bilger et sa vision d’un gouvernement socialiste décidé à imposer une certaine vision de l’homme, purement idéologique, notamment sur les questions du mariage pour tous et des études de genre. Le problème est que Philippe Bilger s’insurge contre cette politique au nom de quelque chose qui n’existe pas et qu’il appelle la nature humaine. Et que son opposition, en partant d’une prémisse erronée, risque bien de rester dans l’imprécation ou le vœu pieu.

On peut être d’accord ou pas avec les études de genre, à la limite, le problème n’est pas là. Le problème est que les études de genre, appliquées à l’être humain, pourraient très bien faire une politique qui amène à un homme nouveau, un homme neutre, en une ou deux générations. Cette humanité ne me plairait pas, je ne m’y sentirais pas forcément bien,  surtout si j’avais encore le souvenir de l’ancienne. Mais pour les autres, ceux qui auraient toujours vécu dans un monde « dégenré », qu’est-ce qui me dit qu’ils ne seraient pas heureux, qu’ils ne trouveraient pas cela normal ? Après tout, moi qui ai le souvenir d’un monde où ni Facebook ni les téléphones portables n’existaient, j’ai souvent l’impression, avec la génération Y, d’avoir affaire à des mutants qui pour leur immense majorité, trouvent très supportable le monde qu’on leur fait, un monde précaire, un monde où tout le monde est célibataire et plus ou moins nomade, vivant dans une insécurité économique et écologique de plus en plus effrayante pour qui se souvient de la France telle qu’elle existait encore dans les années 80 et 90.

La seule chose qui pourrait mettre en échec cette humanité de l’indifférenciation sexuelle, ce n’est pas le « naturel » des citoyens qui se révulseraient devant la fin programmée de la sexualité du monde d’avant, ce serait une autre vision concurrente, une autre politique, plus forte, plus habile, plus convaincante, une politique par exemple fondée à nouveau sur une forte différence des sexes et sur la hiérarchie entre l’homme et la femme. Après tout, ce serait régler un peu trop vite le problème des études de genre que d’estimer qu’elles sont les lubies quelques universitaires américaines. Lubies reprises par des socialistes français qui se sentent obligés de donner l’illusion de faire quelque chose, puisque désormais ils sont convertis en masse au libéralisme qui est, entre nous soit dit, une autre idéologie présentée par ses tenants comme « naturelle » comme s’il était naturel de continuer sur un chemin qui conduit si manifestement au désastre.

Plus généralement, il faut accepter que toutes les politiques aient pour but de changer l’homme, même celles qui prétendent le contraire. Je ne vois pas en quoi une humanité qui vit aujourd’hui sous le signe de la concurrence et de la compétition généralisée serait plus « naturelle » qu’une humanité s’épanouissant dans la coopération.

On pourra objecter que vouloir changer l’homme a souvent conduit à des catastrophes monstrueuses. On a derrière nous un siècle de totalitarismes où, de l’embrigadement de la jeunesse en passant par les éliminations de masse, Mussolini, Hitler ou Staline nous ont rendus très prudents, c’est le moins qu’on puisse dire, avec cette idée. Mais il ne faudrait pas oublier non plus que le christianisme lui aussi a violé, et pour le meilleur, la « nature humaine » : en condamnant l’esclavage, en prônant l’égalité des personnes, en affirmant la nécessité de protéger et aimer les plus faibles, les exclus, les métèques et même… les femmes adultères.

Changer l’homme, ou plutôt en construire un autre, n’est pas forcément une mauvaise idée. J’ai le souvenir, dans une autre vie, d’un stage en école maternelle. Il y avait un seul Noir parmi de jolies petites têtes blondes. L’institutrice m’avait expliqué alors qu’il avait fallu, au début de l’année, un vrai discours pour que le groupe ne rejette pas celui qui était différent. Racisme « naturel » ? On a du mal à le croire puisque ce genre de choses, tous les enseignants vous le diront, peuvent arriver si on n’y prend pas garde à un trisomique, un rouquin ou un môme à l’hygiène aléatoire. Qui, dans ces cas-là, s’opposerait à une intervention pour redresser le « naturel » ?

Le meilleur moyen d’éviter les aberrations idéologiques dans la transformation de l’homme, c’est d’oublier cette idée d’un « éternel féminin », d’un « éternel masculin » que l’on oppose, par exemple, à la théorie du genre qui vous répondra sur le même terrain en dénonçant des siècles de domination masculine que rien ne venait justifier. Le meilleur moyen, ce n’est pas de jouer les vierges effarouchées quand des homosexuels acquièrent le droit de se marier et d’avoir recours à la PMA ou la GPA. On ne reviendra pas en arrière, aussi réactionnaire soit-on. Au mieux, et ce sera l’éminente et modeste dignité de la politique, pourra-t-on encadrer les dérives les plus manifestes.

Et ce n’est pas tout, car en vérité, je vous le dis, j’ai une mauvaise nouvelle : ce qui est concevable dans les innovations sociétales ou sur le plan de l’ingénierie humaine (je sais, l’expression est glaçante) sera réalisé. Je ne vois pas qui empêchera quelqu’un de suffisamment riche, voire un pays qui l’aura décidé, de se livrer au clonage humain. En revanche, je vois très bien ce que pourrait être une politique qui, « en changeant l’homme », en changeant ses représentations, viendrait montrer l’horreur de l’eugénisme ou du posthumanisme et se révéler préférable, comme s’est révélé préférable le christianisme.

Parce que, comme le disait ce cher vieux Sartre à qui la terre entière préfère Camus, on se demande bien pourquoi, s’il n’y a pas de nature humaine, il existe néanmoins, et c’est bien plus fort : « une universalité de l’homme ; mais elle n’est pas donnée, elle est perpétuellement construite”

À nous, donc, de la construire ensemble. Sinon d’autres la construiront sans nous.

*Photo : Saint Huck.

Manif pour tous : le jour des gentils

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C’est le printemps ! Pas le printemps français, mais l’autre, celui qui réchauffe l’air et les cœurs et raccourcit les robes, comme disait Desproges. On a beau être un 2 février, la quatrième Manif pour tous sent le muguet et l’école buissonnière. Dans le cortège dense qui inonde le boulevard Raspail, retraités, étudiants, familles, poussettes, pères de familles et militants marchent d’un pas tranquille mais décidé vers la place Denfert-Rochereau. L’ambiance n’est assurément pas la même qu’il y a une semaine et la météo n’est pas la seule responsable. Avec les naïfs sweat-shirts LMPT qui sont ressortis,  les bonnets roses et les petits drapeaux – bleu, blanc, rouge ou bleu et rose – l’atmosphère est plutôt celle de Jour de fête que « Jour de colère ». Pour un peu on fredonnerait l’air de La Belle Equipe, « quand on s’promène au bord de l’eau, comme tout est beau, quel renouveau… »

Munis de grands sacs, des jeunes filles et des jeunes gens, portant les couleurs de la Manif pour tous, avancent à contre-courant de la manifestation et recueillent les oboles des généreux donateurs. « Donnez, donnez quelques euros pour nous aider à continuer le combat. » Des stands ont été installés le long du cortège, sur lesquels se vendent sweats, t-shirts, badges ou drapeaux. Sur le bord de la chaussée, un clochard réclame lui aussi un soutien financier en laissant pendre au milieu de la foule des manifestants un gobelet en plastique suspendu à l’extrémité d’une canne à pêche.

–          Alors la pêche est bonne ? lui demande une participante.

–          Pas terrible, ça mord pas beaucoup aujourd’hui, répond-t-il en agitant son gobelet toujours vide au bout du fil.

Les organisateurs de cette quatrième édition de la Manif pour tous avaient annoncé, face aux mises en garde du ministère de l’Intérieur, qu’ils mettraient tout en œuvre pour limiter au maximum les débordements et il semble avoir tenu leurs promesses. Alors que nous poursuivons notre tournée à l’américaine le long du boulevard, les forces de police sont très discrètement positionnées à certains croisements stratégiques tandis qu’une armada de, souvent très jeunes, bénévoles s’activent pour contenir le flux très placide et très discipliné des manifestants. Sur le podium qui accueille le cortège place Denfert-Rochereau, les animateurs s’éreintent à le répéter : « Ne tombez-pas dans le piège de la violence tendu par le gouvernement, nous ne sommes pas des hooligans, NOUS SOMMES DES GEN-TILS !!! ». Le souvenir laissé par le précédent « Jour de la colère » et le souci de ne surtout pas se laisser enfermer dans le clivage « réaction-contre-progressisme » pousse à en rajouter quelque peu dans la mièvrerie. Entre la rancœur agressive et les dérapages du « Jour de colère » et les slogans Barbapapa de la « manif des gentils », il n’y a plus de juste milieu possible, semble-t-il, en termes de débat national. Les interventions qui se succèdent à la tribune adoptent néanmoins un ton assez radical à l’encontre des groupes de pressions réclamant l’inclusion de la PMA et de la GPA dans le nouveau projet de loi famille. La nébuleuse des associations LGBT et les tenants de la théorie du genre sont particulièrement dans le collimateur. L’universitaire américain Robert Oscar Lopez, qui se présente lui-même comme un homosexuel opposé à la théorie du genre, n’a pas de mots assez durs pour ce qu’il présente « non pas comme une philosophie, mais comme une idéologie qui engendre la peur », rapportant avoir été taxé de misogynie et d’homophobie, dans son université californienne, après avoir osé avancer lors d’un cours de littérature qu’Hélène de Troie avait pu « tromper » Ménélas, terme sacrilège et sexiste entre tous. A sa suite, Jean-Pierre Delaume, auteur d’Un homosexuel contre le mariage pour tous se lance dans une charge virulente à l’encontre de la « violence pernicieuse » des associations LGBT auxquelles il dénie le droit de se prétendre représenter toute la communauté homosexuelle : « Nous voulons être reconnus en droit pour ce que nous sommes, des hommes et des femmes, et non pour une identité sexuelle qui relève de notre vie privée. » Une oratrice dénonce quant à elle l’influence du lobby LGBT auprès des institutions européennes et les rapports Estrella ou Lunacek instituant à l’échelle européenne un agenda politique et financier en faveur de ses groupes de pression. Joseph Thouvenel, représentant de la CFTC confie que, parce qu’il se considère toujours et plus que jamais de gauche, il refuse d’accepter une conception de la société qui mettrait la procréation au service de l’ultra-individualisme et du consumérisme et n’envisage que des relations et rapports marchands et utilitaristes entre les personnes.

Deux choses semblent jouer en faveur de cette manifestation. Il s’agit d’une part, même si cela peut paraître paradoxal, de l’adoption de la loi Taubira. Même si les animateurs de LMPT invitent avec force les sympathisants du mouvement à rester mobilisés pour réclamer l’abrogation de la loi, ce combat appartient désormais au passé et laisse le champ libre au combat essentiel, celui qui s’est trouvé depuis le début au cœur des débats, à savoir l’opposition à la marchandisation des corps en faveur des exigences d’une minorité de militants et de groupes de pression qui font soudain figure, en dépit de l’audience disproportionnée dont ils bénéficient toujours, d’extrémistes et d’ultra-radicaux. La question du mariage civil des homosexuels pouvait susciter le débat, mais si celui-ci avait pu facilement être refusé il y a quelques mois au nom de la lutte contre l’homophobie, aujourd’hui, en face des dangers de marchandisation de traitements tels que la PMA ou de pratiques illégales comme la GPA, l’argument « d’homophobie » tombe en quelques secondes. Il devient beaucoup plus difficile de traiter d’ignobles fascistes homophobes les opposants, de gauche ou de droite, aux délires prométhéens qui apparaissent en arrière-plan de la PMA, de la GPA ou aux dérives idéologisantes de la théorie du genre. Réclamer un sérieux contrôle éthique de ces pratiques et d’un pouvoir politique un peu plus responsable, une opposition plus ferme aux exigences de groupes de pression aussi dogmatiques qu’agressifs devient véritablement une simple question de bon sens. La violence verbale et l’hystérie semblent soudain avoir changé de camp.

L’autre événement qui joue grandement en faveur de cette nouvelle manif pour tous est le « Jour de colère » qui, dimanche dernier, a marqué les esprits par les outrances auxquelles il a laissé libre cours. Aujourd’hui, cette réunion de tranquilles partisans du bon sens, avec ses familles, catholiques ou non d’ailleurs, ses Français musulmans qui brandissent avec ostentation leur bannière, contraste avec la caricature de France « Black-Blanc-Beur » qui avait rapidement volé la vedette à des coléreux quelque peu dépassés. La réunion de ce dimanche 2 février paraît en retirer une crédibilité politique qui a fait défaut jusqu’alors aux manifestations géantes qui avaient jeté précédemment jusqu’à un million de personnes dans la rue. La stratégie des gentils ne paraît soudain pas si mauvaise, qui renvoie dos à dos les excités du complot sioniste et ceux du lobbying associationniste. Les cent à cent cinquante mille personnes présentes ici peuvent aujourd’hui se prévaloir de représenter l’alliance de la raison et du compromis. Le résultat obtenu a d’ailleurs peut-être dépassé les espérances des organisateurs de la manifestation. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur, confirmant une tendance à outrepasser ses prérogatives qui devient une sorte d’habitude, puis le chef du gouvernement lui-même, Jean-Marc Ayrault, sortant pour l’occasion de son splendide isolement, annonçaient que le gouvernement s’opposerait systématiquement à toute adoption d’un amendement visant à inclure PMA et GPA dans le nouveau texte de loi Famille, avant de reporter tout simplement l’examen du nouveau texte de loi à plus tard, réclamant plus de temps pour peaufiner le projet.

Alors que le rassemblement place Denfert-Rochereau touche à sa fin, des groupes de manifestants prennent le chemin du retour, sur l’avenue Quinet où sont stationnés une quinzaine de cars de CRS, cette fois particulièrement désœuvrés. Une dame d’un certain âge se plaint à ces deux petites filles : « on a bien marché hein ? Arrivée à la maison, moi j’étends mes pieds sur le canapé et je-ne-bouge-plus ! » Dans une rue adjacente, un type à une terrasse de café s’amuse à taquiner ceux qui rentrent de la manifestation, avec leurs bonnets et leurs petits drapeaux roses vifs : « Aaaah j’adooore cette couleur ! Ça vous va à ra-vir mademoiselle. » On lui répond avec quelques rires. C’est agréable cette impression soudaine, et très certainement éphémère, d’habiter à nouveau dans un pays où l’on peut se permettre de ne pas être d’accord sans se traiter, ou se faire traiter, de sale homophobe, de sale facho, de sale sioniste, de sale juif, de sale je ne sais quoi encore…C’est reposant. Ça ne durera pas sans doute pas mais le dimanche, après tout, c’est bien fait pour se reposer non ?

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674864_000068.

Jo Privat, le dernier des parigots

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jo privat accordeon

jo privat accordeon

Le « Parigot-tête-de-veau » est une espèce en voie de disparition. Si l’on exposait l’un des derniers représentants de l’espèce au Muséum d’histoire naturelle, les gosses lui offriraient du pinard et du sauciflard et le gardien les mettrait en garde : « Attention, il peut dire des gros mots ! » C’est la réflexion, amère mais aussi joyeuse, que m’a inspirée la lecture de Jo Privat, le frisson de Paname[1. Éditions de Paris / Max Chaleil.]  de Claude Dubois, éloge de l’accordéon tout autant que du musicien. [access capability= »lire_inedits »]

Amère parce qu’il est bien évident que les bals musettes, les guinches, l’accent traînant, l’esprit goguenard « à la Audiard », relèvent désormais du folklore. Joyeuse parce que l’étude et la pratique de l’accordéon se développent. Il n’y a plus de Jo Privat (1919-1996) mais de petits Privat grandissent. Ils ne viennent plus de chez les Ritals, ni de chez les Auverpins, mais après tout, comme on disait chez moi : « La lisière ne vaut pas mieux que le drap. » La dernière coquetterie de Paris, c’est de ne pas changer le nom des rues. Privat a joué un bon moment rue des Vertus (!), au 25. Les musiciens se produisaient sur des planches mal jointes au-dessus des « cabinces ». Certains se mettaient du coton dans les narines. L’essentiel était que les danseurs dansassent. « Les filles de joie bandochaient dur pour les laborieux du dépliant, ces hommes de peine qui ferraillaient sur leur soufflet à douleur. » Vous reconnaissez le style inimitable de Jo

Privat ? Pas du tout ! C’est du Claude Dubois qui a chaussé les charentaises de Privat et écrit ce livre « comme s’il était Jo ». Il y a, comme ça, des filiations évidentes. Un auteur se sent littéralement investi, par tradition comme par révélation, de l’obligation de témoigner de ce que furent sa ville, son peuple, avant la catastrophe de l’ère moderne.

Qu’a donc fait le peuple parisien pour que l’on gomme sa mémoire ? Des bêtises en 1871 ? Après tout, l’hymne national ne s’intitule pas La Parisienne, mais La Marseillaise, du nom de ces voyous montés à Paris, le 10 août 1792, pour découper vivants en rondelles les Suisses fidèles. Loin des préoccupations historiques, Dubois se réserve le droit de saluer les seuls 10e, 11e, 19e et 20e arrondissements, là où « battait le cœur de Paris sur un rythme d’accordéon ». Je ne lui en veux pas d’ignorer la rue de la Gaîté (14e) ou le Bal de la Marine (15e). Quand on est de la rive droite, on n’est pas de la rive gauche. Au contraire, Paucard de Paris félicite le Titi de maintenir la flamme.

Dubois conclut : « Signé, un diplodocus failli, un dinosaure abattu, découragé, de Paris, à l’orée de cet horizon 2050 dont on nous bassine. » Le pessimisme est parfois le meilleur moyen de croire en l’avenir.

Jo Privat, le frisson de Paname, Claude Dubois, Les éditions de Paris-Max Chaleill[/access]

*Photo: Flickr

 

Le genre, entre concept et théorie

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theorie du genre

theorie du genre

Pourquoi un tel vacarme ? Ne s’agirait-il que d’un énorme malentendu ? D’une paranoïa ? Bref, d’une invention sans plus de fondement que le protocole des sages de Sion ?

C’est ce qui se dit du côté des défenseurs des études de genre. Tout ce monde jure que la théorie du genre n’existe pas, et qu’il n’existe que des « études de genre ».

Selon Anne-Emmanuelle Berger, directrice de l’Institut du genre, créé par le CNRS, qui fédère la recherche dans ce domaine, le genre est seulement un concept utilisé dans les sciences sociales et qui désigne  « tout ce qui, dans la construction de l’identité dite sexuelle et dans la formation de la division entre les sexes, relève de mécanismes d’ordre social et culturel ».

Tous ces gens sont honorables, mais il faut tout de même rappeler qu’un concept n’existe qu’à l’intérieur d’une théorie. Le concept de genre ne fait pas exception. Il appartient à une théorie qui s’oppose – à juste titre- à la théorie d’Aristote selon laquelle le rôle social des femmes était entièrement fixé par la nature, c’est-à-dire par leur corps.

Tant que cette théorie non naturaliste du genre se contente d’affirmer le rôle de la causalité sociale et culturelle, elle est une théorie scientifiquement exacte et politiquement utile.

Et ceux qui la défendent sont des gens honorables.

En revanche, une théorie du genre qui serait purement culturaliste, qui réduirait la différence entre les identités sexuelles des femmes et des hommes à une construction sociale et culturelle, celle-là serait une théorie réductionniste, et donc erronée. Si elle existait,  elle serait gravement fautive, et dangereuse, en ce qu’elle nierait la causalité des corps, la causalité de la différence biologique entre les corps des femmes et des femmes dans leurs identités respectives.

Mais on nous assure que cette théorie n’existe pas, et ceux qui disent cela sont des gens honorables.

Je peux donc la charger, sans craindre de froisser des gens honorables.

Si cette théorie purement culturaliste et sociale ne voyait dans cette construction des identités sexuelles sans fondement biologique qu’un moyen de justifier la domination masculine, elle serait une théorie idéologique au service de l’égalité par l’indifférenciation. 

Si elle existait, cette théorie du genre serait déconstructionniste jusqu’au bout. Elle n’hésiterait pas à affirmer, par exemple, que la différence entre une mère et un père n’est qu’une construction sans base biologique, qu’ils sont interchangeables, puisque « l’instinct maternel n’existe pas », et donc qu’un enfant ne perd rien à être élevé par deux pères et sans mère.

On est content d’apprendre que cette théorie-là du genre n’existe pas, que personne ne la défend, et qu’elle n’influence en rien et jamais certaines études de genre.

 

*Photo : mrjorgen.

La SNCF réinvente le train fantôme

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La France est mondialement réputée pour ses fromages légendaires, pour le donjuanisme de ses Présidents de la République, pour le charme mutin de ses actrices et pour ses trains à grande vitesse – qui fendent les paysages à la vitesse de l’éclair, et fonctionnent à l’énergie nucléaire. La Société Nationale des Chemins de Fer, à qui nous devons les aventures anarcho-ferroviaires de Julien Coupat (mais si, souvenez-vous, l’épicier anti-système de Tarnac) et La Bête humaine d’Émile Zola, se distingue pourtant par l’énergie considérable qu’elle déploie pour promouvoir tout un fatras d’activités qui n’ont qu’un rapport très lointain avec la circulation des trains…

Ouest-France nous apprenait il y a quelques semaines que la SNCF avait placé un piano en libre service dans le hall de la gare de Nantes. Dans quel but ferroviaire caché ? Avec quelle ambition secrètement connectée au projet général de faire partir les trains à l’heure ? Mystère. Le but affiché était de « destresser » les voyageurs. Maria-Dolores Castaigne, directrice des gares à la SNCF, se félicite: « Le ‘piano gare’ est un succès depuis la première expérience, à Montparnasse à Paris, pendant l’été 2012 : 150 à 200 personnes y jouent chaque jour. Le piano humanise, apaise… » Pour défouler les voyageurs les jours de grève, on aurait plutôt attendu une batterie… Encore que le piano soit techniquement un instrument à cordes frappées… Parallèlement est lancée l’opération « bookcrossing » à destination des voyageurs franciliens. «Sur 241 rames et 11 lignes de trains et RER – écrivait il y a peu Le Parisien – 60000 polars ont été déposés sur les banquettes par les agents SNCF. Dès 6 heures, les usagers ont pu découvrir des nouvelles d’auteurs (…) vainqueurs du prix SNCF du polar. » Mais attention, la surprise ne s’est pas arrêtée là précise le quotidien… « Dans les pages de cent livres étaient, en plus, insérés de petits cadeaux »… Lassés de conduire des trains, de veiller à la sécurité des voyageurs, d’améliorer la ponctualité des liaisons… les cheminots du futur visent le bonheur de leur prochain… Sybille Beaupied, chef de projet à la SNCF déclare « Nous voulions offrir un moment de partage, de générosité à nos usagers ». Amen.

La RATP n’est pas en reste. Nos confrères de Stratégies nous apprennent le déploiement prochain d’une opération évènementielle de grande ampleur autour de l’ouverture du Tournoi des 6 Nations de rugby… avec notamment l’ouverture d’un «Rugby Park» à la station Auber du RER A… Dans le même temps le partenaire de l’opération, la GMF, organisera des ateliers faisant connaître les gestes à adopter pour une « pratique du rugby en toute sécurité ». En cas de danger tirez le signal d’alarme…

Pourtant, les professionnels du rail français savent encore faire rêver les voyageurs, les faire frissonner et les surprendre autrement que par ces opérations évènementielles fatiguées qui n’enthousiasment en réalité plus personne… et ce grâce au train fantôme ! Brrrr… La Nouvelle République décrivait il y a quelques jours les mésaventures de passagers à qui la SNCF a vendu des billets pour un train qui… n’existait pas. « Montparnasse, dimanche soir. La gare se vide de ses derniers passagers pendant que l’accueil se remplit de clients incrédules. L’employée, pourtant visiblement rompue aux situations ubuesques, tombe des nues : ‘Non Madame ce TGV n’existe pas’ lâche-t-elle confuse à une voyageuse » Le TGV de 22h01 qui devait relier la capitale à Poitiers, et pour lequel des billets avaient été vendus, n’a tout simplement aucune existence réelle. Ce n’est qu’une pensée. Pour l’heure personne n’explique ce mystère. Les naufragés du rail ont été pris en charge par la compagnie, et logés à grands frais dans un hôtel 4 étoiles voisin de la gare. Il était inscrit sur leurs billets « ni échangeables, ni remboursables et uniquement valables sur ce train ». Mais rien, c’est vrai, ne précisait qu’il s’agissait de billets pour un trajet véritable, ou imaginaire.

L’histoire ne dit pas si le petit groupe est reparti le lendemain dans un train réel ou chimérique, ni si leur nouveau convoi kafkaïen était prévu pour le 32 du mois à 23h65… mais avec la SNCF – comme le disait l’ancien slogan – tout est possible…

Manif pour presque tous

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manif pour tous genre

manif pour tous genre

En 2014, toute la France est au bord de la crise de nerfs. Toute ? Non, une petite manif pour tous – probablement entre 100 000 et 150 000 personnes à Paris et à Lyon, ce qui n’est pas rien – résiste encore et toujours à la violence. La joie venait toujours après la peine, disait le trépané. Et la quiétude après la colère, parfois. Manuel Valls, qui a dû être nommé Premier Ministre dans la nuit sans qu’on nous en avertisse, a apparemment pris acte du rapport de force puisqu’il a déclaré lundi matin, aux aurores, que « le gouvernement s’opposerait à des amendements parlementaires sur la gestation pour autrui et la procréation médicale assistée » lors de l’examen de la loi sur la famille en avril prochain.

En ce sens, la Manif pour tous, après un an et demi de mobilisation, a remporté sa première victoire. Le projet d’expérimentation du genre sur les enfants a lui aussi pris du plomb dans l’aile, après l’étrange organisation par textos du Jour de retrait des enfants de l’école. Pour l’instant, ce ne sont que des mots, et rien n’a été voté dans un sens ni dans l’autre. Cependant, le ministre de l’Intérieur et des cultes, qui est sans doute le plus politique de nos dirigeants , a dû sentir passer le vent du boulet. Après les dieudonneries, où il a manié le bâton avec dextérité, il ne peut prendre le risque de laisser une France entièrement divisée contre elle-même.

Ses déclarations alarmistes dans le JDD de la semaine dernière trahissaient la nervosité certaine de la majorité socialiste qui ayant échoué jusqu’ici partout se retrouve seule, sans peuple sinon la grande famille LGBTI[1. Le I pour « intersexe », désignant les enfants nés sans sexe déterminé, est l’occasion pour le lobby de continuer sa récitation de l’alphabet.]. Alors que l’UMP se déchire sur la question – on notait ainsi l’absence de Jean-François Copé à la Manif pour tous – et qu’au Front national, seule la fine Marion Le Pen a eu l’esprit de défiler, Valls reprend l’initiative et occupe le terrain. Jour de colère ayant eu la bonne idée de fédérer les excités, les fous et les paranos la semaine précédente, les ligne sont désormais plus claires : la Manif pour tous redevient ce qu’elle était, un rassemblement noble, paisible et déterminé de citoyens opposés à la reconstruction idéologique de l’être humain contemporain.

Les fauteurs de troubles se voient ainsi renvoyés chacun à leur camp respectif par ces familles paisibles mues par la recherche du bien commun : d’un côté, les excités de la quéquette et du genre, ces Femen toujours intouchables qui agressent maintenant un archevêque espagnol dans l’indifférence générale, les antifas jamais inquiétés par la police ; de l’autre, les anciens gudards maqués avec les nouveaux négationnistes venus des banlieues, qui font un Goldstein tout à fait acceptable. Et, pendant que les partis politiques ne pensent plus rien et règlent les affaires courantes, au milieu se tient cette coalition de la Manif pour tous dont l’histoire retiendra qu’elle eut l’honneur d’incarner à un moment fatidique cette France lumineuse, réfléchie et humaniste qu’on aime.

ABCD de l’égalité: non au redressement de la nature humaine

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abcd egalite vallaud peillon

abcd egalite vallaud peillon

Cela a commencé avec le mariage pour tous. On pouvait penser que le mimétisme européen avait joué avec un engagement présidentiel à l’évidence plus facile à tenir que l’inversion de la courbe du chômage.

Cela a continué avec l’affaire Dieudonné et les injonctions du ministre de l’Intérieur qui dépassaient, et de très loin, le cadre de sa mission pourtant si difficile à assumer quand on constate les piètres résultats de la lutte contre l’insécurité en 2013. Ce n’était pas à lui d’intimider les spectateurs des représentations de Dieudonné en leur faisant la morale et en les stigmatisant quasiment. Devaient-ils demander à Manuel Valls la permission de sortir le soir ?

Cela dure avec la conception de la justice socialiste qui, fuyant le réel et ses incommodités, rêve de l’avenir, fantasme sur le futur et élabore ses projets, qui le demeurent, pour un peuple imaginaire merveilleusement à l’écoute et détaché des misères humaines, des tragédies causées par les crimes et les délits.

Cela s’aggrave avec la théorie du genre et, même si les démentis des ministres sont sincères, il y a une aspiration de ceux qui nous gouvernent à faire de l’école et de l’enseignement tout autre chose que ce qu’ils devraient être. Apprendre, lire, écrire, calculer, s’imprégner de notre Histoire de France, se former à la passion des grands auteurs et de la littérature, apprivoiser les langues étrangères, autant d’objectifs et d’ambitions qui, pour être d’une heureuse banalité, sont aujourd’hui peu ou prou relégués au profit d’une éducation même plus civique mais bouleversante, destinée à constituer les établissements pour des lieux d’expérimentation et d’indifférenciation des sexes.

Dans 600 écoles de dix académies, si on n’apprend pas aux garçons à devenir des filles, les nouveaux ABCD de l’éducation, de la grande section de maternelle au CM2, s’assignent pour but de lutter contre les stéréotypes filles-garçons. « Nous voulons tout de même qu’il y ait égalité entre les hommes et les femmes au sein de la société, dans le choix d’un métier », a déclaré Vincent Peillon (Le Parisien).

Soit, mais si une telle ambition est légitime, incombe-t-il à l’école de superposer sans cesse à ses missions fondamentales de plus en plus négligées des prises de conscience et des ateliers vecteurs d’une bouillie éthique et sociale difficilement assimilable ? L’enseignement est-il voué à diffuser une certaine conception de la morale qui se résume peu ou prou à un féminisme même plus raisonnable ? Serait-il absurde de laisser aux parents, aux familles, aux vies amoureuses et à l’influence aussi bien forte que subtile des hommes et des femmes dans leurs relations quotidiennes, la charge, l’honneur de se faire progresser, d’avancer en lucidité, en égalité ? La vie privée du président serait sacrée mais les intrusions dans notre sphère d’existence tolérables ? Est-il normal de poser la main de l’Etat, sa volonté orientée, son idéologie plus sectaire – une seule vision, toujours, de l’humain, de sa liberté, de sa responsabilité – qu’équitable, sur un monde qui appelle d’autres démarches, et surtout pas de la politique même déguisée en soie, en velours et en injonctions patelines à suivre ? Pourquoi s’immisce-t-il dans ce qui nous regarde au premier chef ?

Avec ces insensibles ou ostensibles dérives, je perçois l’émergence, dans la démocratie selon François Hollande, d’îlots de totalitarisme mou, d’un caporalisme collectif qui s’en donne d’autant plus à coeur joie qu’à défaut de changer le monde, de réformer la France, le pouvoir n’a plus que la ressource de s’en prendre aux « fondamentaux », aux permanences, aux stabilités, à l’ordre, aux évidences de la nature.

Il y a de manière dévastatrice, sur tous les plans, une obsession de rupture. Si, en effet, parfois le naturel mérite d’être amendé ou complété par le culturel, nous n’en sommes plus là avec ce gouvernement. Pourquoi a-t-il une telle hantise devant ce qui coule de source, ce qui a été admis durant des siècles, ce qui a fait ses preuves et qui autorise une politique digne de ce nom ? Pourquoi la nature et ses leçons inspirent-elles autant de dégoût à ce pouvoir ? Parce que ce qui est proche, accessible, irréfutable, légitime fait peur ? Qu’on met le désordre et l’agitation là où on peut ? Que, dépassés par la nature, on a pris le parti de lui faire la peau ? Que la culture est un beau mot qui à force d’être exploité tourne à vide mais qu’on prétend s’en servir comme arme de guerre contre l’intolérable pesanteur des comportements et des déterminismes parce que ceux-ci seraient en eux-mêmes pervers ?

Parce que cette gauche ne sait plus quoi faire pour se faire remarquer. Alors elle change l’insupportable cohérence née du passé et du pragmatisme.

Ce totalitarisme qui pointe est soft, certes, mais clair et net. Logique aussi : la liberté est en effet une ennemie. Partout.

Pourquoi prétendre, à toute force ou à coups fourrés, dénaturer, confondre, enjoindre, ne pas succomber à l’immédiate compassion pour les victimes, détourner les institutions et les services de leur but, déséquilibrer une société, dégrader les identités, instiller de la mauvaise conscience dans des liens qui se sont toujours construits en s’opposant, qui s’opposent mais se complètent, quel besoin a l’Etat de venir s’immiscer dans ce qui ne le concerne pas ?

J’écoute, je lis Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem. Le premier : « La lutte contre les stéréotypes de genre – les opinions toutes faites sur les femmes et les hommes – et l’homophobie doit être menée avec force à tous les niveaux d’enseignement ». La seconde : « La théorie du genre, qui explique « l’identité sexuelle » des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité et de faire oeuvre de pédagogie sur ces sujets » (Le Figaro).

Pourquoi pas ? Mais il y a des politiques et des ministres pour cela. Ce prêchi-prêcha n’a pas sa place à l’école.

Les homosexuels se marient parce qu’il convenait de fabriquer une égalité artificielle. Des spectateurs sont réprimandés parce qu’ils croyaient avoir le droit, en démocratie, d’assister à des spectacles selon leur bon plaisir. L’angélisme gouvernemental s’obstine à faire céder les évidentes compassions pour les victimes et la rigueur qu’elles appelleraient en retour face aux constructions idéologiques gangrenées par la fuite du réel et fondées sur un autre peuple que celui, insupportable, réclamant sécurité et justice. L’école, les petits enfants et les enseignants sont embarqués dans un processus qui vise à déconstruire et à troubler. Le progressisme niais non seulement accable mais fait perdre son temps à un service public qui devrait pouvoir se concentrer sur l’essentiel.

Le naturel, partout, est chassé au galop.

Je suis contre le RNH. Contre le « redressement de la nature humaine » dont ce pouvoir s’est fait une dangereuse spécialité.

 

*Photo : ECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000001.

La femme qui aimait l’automobile

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francoise sagan retromobile

francoise sagan retromobile

Le Salon Rétromobile, Panthéon de l’automobile de collection, ouvrira ses portes du 5 au 9 février avec, en apothéose, une vente aux enchères Artcurial dédiée aux voitures de stars (l’Aston de Richard Anthony, la Packard de McQueen, la Rolls de BB et d’Aznavour, etc…).

C’est pour nous l’occasion de retracer le parcours d’un écrivain amoureuse de la vitesse et authentique star : Françoise Sagan.  « J’ai claqué des centaines de millions anciens. Comment j’ai fait ? Je ne sais pas » disait-elle. À une époque où les écrivains sont plus attentifs à la courbe de leurs ventes qu’à leur style, cette formule de Sagan en dit long sur sa personnalité. Derrière ce visage de petite fille modèle, ce charmant petit monstre comme l’écrivait François Mauriac, Sagan avait décidé de s’octroyer toutes les libertés et en premier, celle d’écrire. Rien ne prédestinait pourtant cette enfant des beaux quartiers à devenir écrivain, si ce n’est un caractère porté sur la nostalgie et la valse des sentiments. Elle avait compris que sans mélancolie, il n’y a pas de grand livre. La parution de « Bonjour Tristesse » allait lui ouvrir les portes de la littérature avec ces excès d’euphorie et ces gouffres intérieurs.

De son vrai nom, Françoise Quoirez aura nourri deux passions dans sa vie : l’écriture et la vitesse. Très tôt, elle a été bercée au son des mécaniques survoltées. Son père, Pierre Quoirez s’était lié d’amitié avant-guerre avec l’ingénieur Jean-Albert Grégoire, l’homme qui inventa la Traction Avant. Sagan a donc entretenu une passion des automobiles qui va au-delà de la simple envie de parader au volant de voitures de sport dans les ruelles de St-Tropez ou sur le Boulevard St-Germain. Peu d’écrivains ont, en fait, si bien parlé de ce sentiment de légèreté et d’abandon que procure la vitesse.

Trois voitures des années 50 auront été décisives dans sa carrière et tout simplement dans sa vie de femme. Bien sûr, celle qui avait coutume de dire par provocation, mais aussi par accès de sincérité « d’un certain côté, c’était vrai que j’aimais les Ferrari et l’alcool», a possédé de nombreuses voitures. La première est celle de ses débuts, de la mise en place d’un destin hors norme. Le 6 janvier 1954, une jeune fille mineure de 18 ans dépose chez l’éditeur René Julliard un manuscrit qui allait changer le cours de sa vie. Elle inscrit sur la chemise « Françoise Quoirez, 167 boulevard Malesherbes, Carnot 59-81, née le 21 juin 1935 ». Elle n’a pas caché à son entourage proche qu’elle écrivait un roman. En 1953, elle vient de rater son examen de propédeutique. Elle a du temps devant elle, le goût des livres et la certitude qu’elle sera un écrivain riche et célèbre. Sa mère, plus attachée aux conventions de son milieu, n’y voit qu’un passe-temps aussi prenant que le point de croix ou la canasta. En revanche, son père et son frère Jacques ont su très vite que Françoise avait un don, une intelligence électrique, un sens de l’observation, une fragilité de façade, une obstination sans limite, enfin toutes les qualités pour souffrir donc pour écrire. Après avoir fait lire son manuscrit à François Le Grix, son meilleur lecteur, Julliard l’emporte avec lui le soir-même. Il est emballé par cette histoire amorale pour l’époque et en homme d’affaires avisé, il sent qu’un phénomène littéraire est en train d’éclore. Il sera le maître d’orchestre de cette déferlante qui secouera pendant cinquante ans la vie littéraire française. Dès le lendemain, il donne rendez-vous à Sagan dans son appartement du 14, rue de l’Université. Pour se donner du courage, Françoise avale un grand verre de cognac et prend la Buick de son père. Il va sans dire qu’elle n’a pas encore le permis de conduire. Cette imposante américaine allait d’une certaine façon sceller son destin.

Chez Sagan, littérature et automobile forment un couple indissociable. Le spectacle devait être étonnant, une jeune fille légère comme une plume derrière le volant d’une Buick lourde comme un paquebot. On dirait presque le début d’un roman et pourtant il s’agit bien de la vie de Sagan. La suite est aussi surréaliste, Julliard lui signe un chèque de 50 000 francs libellé à l’ordre de son père qui lui conseille de tout dépenser. Durant son existence, elle s’appliquera à respecter cette volonté paternelle. Son livre obtient le prix de la critique et la machine Sagan est lancée.

Un million d’exemplaires vendus, traduit dans vingt-cinq langues, « Bonjour Tristesse » bouleverse les règles de l’édition. Du jour au lendemain, Sagan devient une star. Les paparazzi font le siège de son appartement. Elle sort tous les soirs, fréquente le tout-Paris, débarque à New York auréolée d’une gloire sulfureuse. Sagan vit dans l’instant, elle est trop exaltée pour mettre de l’argent de côté, ce serait une déplorable faute de goût. Élégante, elle l’est dans son écriture soyeuse et perfide, elle l’est aussi dans le choix de sa deuxième voiture. Cette fois-ci, elle a le permis, elle n’a plus besoin d’emprunter la Buick de son père, elle s’offre une Jaguar XK 140 d’occasion qu’elle paye comptant 1 300 000 francs, une somme considérable pour l’époque. Cette deuxième voiture affiche la couleur rouge du désir. Sagan s’affirme. Elle vivra dorénavant selon ses propres codes, personne ne lui dictera sa conduite. La photo d’une Sagan échevelée, pieds nus, au volant de cette Jaguar fera le tour du monde. A sa mort, on ressortira même ce cliché car il est le condensé exact d’une existence où derrière une apparente frivolité se niche un désespoir plus profond. Dans son livre « Avec mon meilleur souvenir » paru chez Gallimard en 1984, elle écrira que la vitesse « décoiffe tous les chagrins : on a beau être amoureux fou, en vain, on l’est moins à deux cents kilomètres à l’heure ».

Sa troisième voiture lui fera prendre conscience des dangers de la route. Comme une longue rédemption, l’accident de 1957 à bord de l’Aston Martin DB Mark III la blessera dans sa chair ce qui lui fera dire bien plus tard « jusqu’à mon accident de voiture, je m’étais crue invulnérable. Je ne pensais pas que cela pût m’arriver, ni même d’être malade. Et puis soudain : la catastrophe ». Bilan : crâne ouvert, onze côtes cassées, l’omoplate, les deux poignets et les deux vertèbres abîmés. Et surtout une addiction au Palfium, une puissante drogue qui lui donnera le goût des paradis artificiels.

Ce jour-là, tout avait démarré sur un air de fête. Le couple Dassin prévient au téléphone qu’il a crevé en route avec sa Peugeot 203, il faudra les attendre. Françoise Sagan toujours aussi impatiente veut aller à leur devant. Elle embarque dans son Aston Martin, l’écrivain Bernard Frank, le journaliste Woldemar Lestienne et Véronique Campion. Les amis se retrouvent en chemin. Embrassades de circonstance et tout cette joyeuse bande reprend la route. Sur le chemin du retour, l’Aston Martin dérape sur le bas-côté et bascule dans le fossé. Les trois passagers sont éjectés, seule Françoise reste bloquée dans cet amas de ferrailles. On la transporte d’urgence à l’Hôpital de Corbeil, un prêtre s’apprête à lui donner l’extrême-onction, son frère s’y refuse et la transfère à la clinique Maillot de Neuilly. Si elle ne succombe pas à ses blessures, la douleur qu’elle allait endurer toute sa vie, lui rappellera la fragilité de cette vie.

 

À lire : Madame Sagan : à tombeau ouvert, une biographie de Geneviève Moll, J’ai lu.

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*Photo : WITT/SIPA. 00652351_000041. 

 

Grand Siècle, l’Etat policé

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amour courtois lumieres

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Lorsqu’il parcourt près de deux siècles de pensée morale et philosophique, à travers l’Europe française et anglaise, puis jusqu’au Nouveau Monde, Philippe Raynaud nous fait cette première politesse d’être clair, toujours didactique, mais jamais universitaire. C’est l’habitude de notre grand professeur dira-t-on, mais ici le projet – étudier « les lois, les mœurs, les manières » des hommes, au regard de la politesse, de compagnie avec les « philosophes » des Lumières – était pour le moins périlleux. L’art de vivre de l’Ancien Régime est en effet une matière suffisamment rebattue pour que l’on croie que tout en a été dit, ou bien qu’on la réduise à un chromo.[access capability= »lire_inedits »]

Mais sous la plume de Raynaud, on découvre que ce que l’on nomme « politesse », « civilité » ou « affabilité » constitue l’origine de notre pensée politique et philosophique. Remontant au Grand Siècle, français bien entendu, formalisation de cet esprit de « civilisation » contre la barbarie extérieure et intérieure, Philippe Raynaud montre quelle dialectique, quelle ambivalence native la politesse porte en elle. Art de « polir » les rapports humains, d’éviter les rugosités de tempérament, les frottements d’individus destinés à vivre en société, il est considéré du même mouvement comme un ferment d’hypocrisie qui s’oppose à la véritable charité pour les chrétiens ou à la sincérité pour les autres. Ainsi, pour Montesquieu, la politesse « flatte les vices des autres, et la civilité nous empêche de mettre les nôtres au jour : c’est une barrière que les hommes mettent entre eux pour s’empêcher de se corrompre ».

À rebours, pour Rousseau, la conversation de salon, apanage de Paris, « apprend à plaider avec art la cause du mensonge », à quoi il oppose, après Voltaire, la franchise anglaise dont le régime parlementaire libéré de l’absolutisme révèle le retour aux valeurs saines des peuples. Vint ensuite Kant, qui tranche en affirmant que la Providence a voulu que l’homme ne soit pas totalement ouvert aux autres pour cela, même qu’il porte le mal en lui, et que la politesse est donc le masque nécessaire et bienveillant de cette distance. Après la rupture révolutionnaire, continue Raynaud, le problème se déporte outre-Atlantique où, dans une société sans classes, la politesse devient le plus sûr moyen de faire cohabiter les hommes.

C’est l’histoire démocratique qui commence, et que nous n’avons pas achevée car, comme dit à son tour Marcel Gauchet, s’il n’est écrit nulle part dans la loi que nous dussions être polis avec notre voisin, dès que l’incivilité grandit, l’on voit bien que la démocratie est égratignée.

La politesse des Lumières, Philippe Raynaud, Gallimard, 2013.[/access]