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Ukraine : la France n’a plus les moyens de ses émotions

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livre blanc defense ukraine

« La sécurité a un coût, mais le coût de l’insécurité est beaucoup plus élevé » a prévenu Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN en visite mardi dernier à l’Elysée. 

Professionnalisation des armées, réduction de l’empreinte terrestre, changement de portage, modernisation de la carte militaire, déflation des effectifs. Une ribambelle de slogans et de litotes technocratiques rythme le quotidien des armées depuis vingt-cinq ans. Au mépris des mises en garde stratégiques répétées au début de chaque livre blanc.
Cette défaite de la pensée militaire explique le changement de nature du livre blanc. Hier vision stratégique qui tirait les leçons des grands événements internationaux pour les décennies à venir, le livre blanc de la Défense nationale est aujourd’hui une lecture quinquennale comptable de nos moyens. Dans les premiers chapitres, les responsabilités historiques de la France et l’émergence d’un monde multipolaire incertain sont bien rappelées, mais les perspectives stratégiques restent prudentes sinon elliptiques.
« Si le spectre d’une conflagration majeure née en Europe s’est éloigné, les européens ne peuvent ignorer le monde instable qui les entoure (…) la Russie se donne les moyens économiques et militaires d’une politique de puissance. La mise en œuvre de ce projet reste cependant incertaine » Et pour cause, lorsqu’il s’agit d’établir le nouveau format des armées qui découle de ces formules balancées façon Sciences Po, le livre Blanc se réduit à un bref aperçu des arbitrages budgétaires de la Loi de Programmation Militaire. Sans rapport avec les ambitions stratégiques évoquées en amont. Cocus, les prestigieux rédacteurs du livre blanc ont formé un groupe d’experts schizophrènes, convoqués pour parapher les choix de Bercy et habiller de leur aura le renoncement de la France à la puissance.
En 1990, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, s’alarmait de la tentation de « toucher les dividendes de la paix« . Dès 1996, Jacques Chirac en supprimant le service militaire, avait confirmé ses craintes. Nicolas Sarkozy s’était servi du Livre Blanc de 2008 pour démanteler nos bases et nos accords de coopération en Afrique. Progressivement, l’Armée de Terre française s’est réduite en volume à 7 brigades interarmes, soit un petit corps d’Armée à deux divisions: 15.000 hommes projetables (contre 30.000 en 2008) appuyés par 200 chars lourds, un demi porte-avions, « une trentaine de drones« … Ce n’est plus une Armée, c’est un corps expéditionnaire! Un peu à l’image du Second Empire quand les troupes françaises s’ingéraient partout dans le monde pour s’effondrer en quelques semaines devant l’armée prussienne. Les troupes de Marine et la Légion étrangère, qui chaque année commémorent avec Bazeilles et Camerone les héroïques défaites de Napoléon III, sont les rares unités à être préservées tandis que les unités métropolitaines sont décimés. Tout un symbole.

Le dernier livre blanc évoquait une possible « surprise voire rupture stratégique« . Un an plus tard, avec la crise ukrainienne, c’est bien à une « surprise stratégique » auquel nous assistons impuissant. Une surprise pourtant prévisible si l’intervention russe en Géorgie en 2008 avait été davantage analysée. Mais elle a été minimisée en 2013. Sans doute parce qu’elle ne correspondait pas au schéma budgétaire de la LPM 2015-2019 arraché en amont par Jean-Yves Le Drian.

Furieux de voir l’Europe de la Défense s’enliser, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont réprimandé leurs partenaires européens le 10 février à Bruxelles: « L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens » Diantre! Mais la France qui vient de rapatrier les restes de la Brigade franco-allemande est bien mal placée pour faire la leçon à l’Europe.

*Photo : Jerome Delay/AP/SIPA. AP21523296_000008.

«La chute de l’URSS a été un désastre»

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zakhar prilepine urss ukraine poutine

À 38 ans, le poète, nouvelliste et romancier Zakhar Prilepine incarne l’avenir de la littérature russe. Il est notamment l’auteur du chef-d’œuvre San’kia (Actes Sud, 2006), inspiré de son engagement au sein du Parti national-bolchévique d’Édouard Limonov. Dernier livre traduit en français : Le Singe noir (Actes Sud, 2012).

Daoud Boughezala. Que pensez-vous de l’actuelle politique russe en Ukraine ?

Zakhar Prilepine. Je l’approuve globalement. Si l’Ukraine décidait d’installer sur son territoire le système américain de défense antimissile − qui n’a de défensif que le nom −, la Russie devrait se montrer très ferme. Je ne souhaite pas d’effusion de sang, mais il serait alors de notre devoir d’influencer au maximum la décision des Ukrainiens pour préserver nos intérêts vitaux.  Si la Russie décidait d’installer des bases militaires au Mexique, que feraient les États-Unis ? Je n’ose même pas imaginer les conséquences d’un tel acte !

Reste que l’Ukraine est un État souverain, aux frontières internationalement reconnues. Comprenez-vous l’opposition occidentale aux ingérences de la Russie chez son voisin ?

Je m’étonne que l’Occident, après avoir furieusement défendu le droit de la Tchétchénie à l’autodétermination, veuille aujourd’hui défendre tout aussi vigoureusement l’intégrité territoriale de l’Ukraine contre la volonté de tout une partie de sa population. N’oubliez pas que plus d’un tiers du territoire de l’Ukraine est peuplé de Russes. Du jour au lendemain, ces gens-là se sont retrouvés citoyens d’un pays étranger, délimité de façon absurde et hasardeuse. Ils ne se sont toujours pas habitués à leur nouvelle nationalité et gardent un lien indéfectible avec leur mère patrie russe.

On croirait entendre Vladimir Poutine, dont vous êtes pourtant l’un des opposants les plus médiatiques…

Ne comptez pas sur moi pour appliquer le proverbe russe : « Pour emmerder Maman, je me laisserai geler les oreilles ! »[access capability= »lire_inedits »] : si je m’oppose farouchement à la politique intérieure de Poutine, je ne suis pas pour autant son adversaire systématique. N’importe quel chef d’État russe, qu’il soit tsar, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique ou président de la Fédération de Russie, s’opposerait aux positions occidentales sur l’Ukraine. Ce qui dicte l’ordre du jour de la politique étrangère russe, ce n’est donc pas l’idéologie de ses dirigeants mais la présence d’un certain nombre d’intérêts stratégiques actuellement menacés en Ukraine.

Le spectre de la guerre effraierait-il moins les Russes que les Français ? Vous vous êtes engagé à deux reprises en Tchétchénie et j’ai l’impression qu’elle fait partie de votre quotidien…

J’ai plusieurs dizaines d’amis qui ont fait la guerre en Afghanistan, en Tchétchénie, en Géorgie ou en Transnistrie. Ce n’est pas une expérience rare pour un Russe : il y a toujours quelque chose qui fume et cela tire toujours ici ou là sur le territoire de l’ex-URSS. C’est l’une des conséquences de la destruction de l’« empire du mal ». Il est beau, le résultat !

À vous lire, l’écroulement du communisme et de l’Union soviétique a été une catastrophe. Ne sacrifiez-vous pas la liberté sur l’autel de la puissance ? 

Comme le peuple soviétique, je ne distingue pas la liberté de la puissance. Et d’abord, de quelle liberté parle-t-on ? La vraie liberté s’accomplit dans les réalisations de l’esprit. À quelques mots d’argot près, j’aurais très bien pu écrire mes livres à l’époque soviétique, comme l’ont fait mes romanciers préférés Vassili Choukchine, Valentin Raspoutine, Mikhaïl Cholokhov ou Léonid Leonov. Certes, la liberté de mouvement était plus limitée qu’aujourd’hui, mais la liberté ne consiste pas à posséder un visa Schengen de six mois ou à pouvoir écrire ce que l’on veut dans la presse à scandales. Oui, la chute de l’URSS a été un désastre pour mon pays.

Nous autres Européens pensions naïvement qu’après la fin de l’URSS, la Russie allait sortir de l’Histoire pour devenir un pays occidental comme les autres…

Beaucoup d’Occidentaux croient en effet que moins la Russie sera présente en Eurasie, plus cela favorisera la paix. Or les choses ne sont pas si simples. La Russie reste l’otage des espaces eurasiatiques. Quand bien même Moscou tenterait de se tenir à l’écart de la géopolitique, le réel nous rattraperait. Il est dans la logique même des événements que de nous entraîner dans de nouveaux conflits. Je l’accepte comme une réalité.

Vous semblez vous accommoder du tragique de l’Histoire ! Y a-t-il quelque chose de spécifiquement orthodoxe dans la résignation russe à la fatalité du Mal ?

Si l’orthodoxie enseignait la résignation aux Russes, comment aurions-nous pu gagner les guerres les plus terribles de l’Histoire et accomplir quatre révolutions au XXe siècle ? [en février puis octobre 1917, en 1991 (écroulement de l’URSS) puis en 1993 (contre le Parlement majoritairement communiste hostile au président Eltsine)]. À chaque demi-siècle de son histoire, mon pays a connu une grande guerre paysanne durant laquelle les « humbles fatalistes russes » disputaient à leur propre souverain des territoires de la taille d’un pays européen. Je ne suis pas sûr que les gens résignés soient capables d’une telle résistance.

Plutôt que de résignation, peut-être faudrait-il parler d’une « résilience » russe, qui rend les révoltés plus durs au mal. Le pays de Pougatchev et de Bakounine est aussi celui du Goulag et de la Maison des morts !

Il y a un certain fatalisme chez l’homme russe. Ce trait n’est pas tant lié à l’orthodoxie qu’à la géographie : dans un grand pays plein de neige, où le roi est loin, la vie difficile et dangereuse, comment éviter le fatalisme ? Les quelque deux cents militants de mon parti [national-bolchévique, créé par l’écrivain Édouard Limonov] passés par la case prison ont ainsi tendance à accepter la rudesse russe comme un fait.

À ce propos, pourquoi vos camarades nationaux-bolchéviques s’opposent-ils à Vladimir Poutine ? Il a damé le pion aux oligarques et reconstitué un pouvoir exécutif fort. N’est-ce pas le programme de redressement national dont Limonov rêvait il y a vingt ans ?

Vous plaisantez ? Poutine a si bien dompté les oligarques que 73 % de la richesse nationale russe appartient à 1% de la population ! Poutine aime jouer les durs à cuire. Il a expulsé Berezovski et incarcéré Khodorkovski, mais ces querelles domestiques occultent les liens du Kremlin avec tous les autres oligarques. Notre économie ultralibérale fonctionne selon les principes du darwinisme social : la Russie est l’un des pays du monde qui compte le plus de milliardaires en dollars, alors qu’une part importante de la population reste extrêmement pauvre. Et notre balance démographique ne cesse d’être négative : le peuple russe est en train de mourir…

Malgré ce tableau apocalyptique, gardez-vous foi en l’avenir de votre pays ?

Oui. La Russie a besoin d’un virage économique à gauche, même Khodorkovski l’a admis lorsqu’il croupissait en prison ! S’il suit la logique des événements, Poutine peut encore renverser la vapeur.[/access]

*Photo : EAST NEWS/SIPA. 00208124_000003.

Russie : la liberté d’information, pour quoi faire ?

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Pendant que les yeux occidentaux sont braqués sur  le flanc est de l’Ukraine, le camarade du Kremlin poursuit tranquillement ses manœuvres internes. Pas un regard sur les manifestants de Moscou qui ont dénoncé la mainmise du pouvoir sur les médias russes. Pourtant, près de 5000 participants, d’après le journal Snob.ru, ont marché hier pour exiger l’indépendance des médias. Sans surprise, l’information n’a pas été relayée sur les chaines publiques russes.

Pour faire rentrer dans le rang l’agence de presse Ria Novosti en novembre 2013, le Kremlin a connu moins de complication. Le gouvernement avait rédigé un décret, obligeant la fusion de l’agence à la chaine étatique Russia Today. Punition bien  méritée pour l’ancien directeur de Ria Novosti qui avait le mauvais goût de publier des articles d’opinions s’éloignant de la position du gouvernement.

C’est surtout en janvier 2013 que la ruche médiatique a été ébranlée. Lorsqu’une série de lois contraignantes et liberticides ont été promulguées au nom de la protection nationale. Désormais, tous les sites jugés « indésirables »peuvent être bloqués, toutes les données personnelles émises sur le net peuvent être récupérées. À l’époque, il s’agissait de prétendues mesures de sécurité encadrant les jeux olympiques, aujourd’hui, plus rien ne les justifie mais elles n’ont pas disparu.

Depuis un an, les barrières protégeant la liberté de la presse tombent une à une. Le plus grand réseau social russe « Vkontakte », sorte de Facebook local, est la dernière proie de l’ours russe. Il n’en a fait qu’une bouchée le mois dernier. Son fondateur Pavel Durov, a dû vendre les 12% de  parts qui le rendaient majoritaire à Ivan Tavrin, directeur général de Mégaphone. Ce dernier n’est autre que le partenaire du second actionnaire majoritaire devenu, de fait, le premier, Alisher Usmanov, proche du pouvoir.

Le fondateur de Vkontakte, Pavel Durov, n’a pas été une proie facile. Le jeune homme d’affaires, pétri de bonnes intentions, a toujours tenu à ce que son réseau soit un lieu d’échange d’informations libre. À cette fin, il avait hébergé son site en Europe. Mais les pressions pénales (il a été accusé  d’avoir écrasé un policier en voiture) et financières ont fini par vaincre  l’irrésistible défenseur des droits.

Le héros de toute une génération est donc parti monter une nouvelle entreprise, et Poutine se lèche encore les babines.

 

 

Manif contre l’austérité : la gauche, tout simplement

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front gauche valls grece

Tenez, finalement, pour une fois, ça ne me gêne pas de prendre le chiffre donné par la police, même si en vieux routier des manifs, je pense objectivement que nous étions au moins le double. 25 000, donc, à Paris pour la marche contre l’austérité du samedi 12 avril. Ça me suffit. On va dire que je me contente de peu mais une manif de vraiment de gauche sous un gouvernement qui se prétend de gauche, cela n’est pas si mal. Surtout si on prend en compte le contexte : une défaite sans précédent du Parti socialiste aux municipales qui a masqué l’enracinement de tout ce qu’on trouve sur sa gauche, la nomination du gouvernement Valls, premier Premier ministre issu du PS à ne pas prononcer le mot socialisme dans son discours de politique générale et plus généralement climat de fatalisme dans la population qui finit par croire que la seule alternative à une politique libérale, c’est le Front national alors qu’il n’en est que le faux-nez.

Oui, trouver 50 000 ou même seulement 25 000 personnes venues de toute la France qui estiment par un beau samedi de printemps qu’il y a urgence à battre le pavé entre République et Nation à l’appel, je cite, « de personnalités morales, acteurs et actrices du monde de la culture et des arts, du monde du sport, de responsables syndicaux, associatifs et politiques », ce qui est assez vague on en conviendra,  cela est réconfortant.  D’ailleurs, il y avait une sorte d’étonnement heureux de la part des participants dans le cortège où les drapeaux rouges ont semblé plus nombreux que d’habitude. On croyait être là pour l’honneur, et tout d’un coup, on s’apercevait que « ça prenait ». Et ce qui aurait pu apparaître comme une auberge espagnole de la contestation devenait un kaléidoscope de la souffrance sociale aujourd’hui en France, mais d’une souffrance sociale suffisamment consciente d’elle-même pour ne pas se résigner. Et parmi tant d’autres, j’ai ainsi vu une délégation SUD de ce qui reste de la cristallerie d’Arques, un collectif de mal-logés, des ouvrières de Gémenos qui se battent toujours contre Unilever pour avoir le droit de produire elles-mêmes thés et tisanes sous les marques de l’Eléphant ou de Lipton, des lycéens, des sans-papiers, des infirmières…

Il faut dire que tout avait été fait, médiatiquement, pour doucher les enthousiasmes. Alors qu’il y a plus de quatre vingt organisations, partis ou associations qui avaient appelé à manifester, quand par hasard on a daigné évoquer la préparation de cette manif, on a parlé de la manif de Mélenchon, voire de la manif de Mélenchon et de Besancenot. Histoire de faire comprendre de manière subliminale que  c’est encore un truc de gauchistes. Alors bien sûr, au premier rang on a vu, effectivement ; Mélenchon et Besancenot. Mais on a aussi vu Pierre Laurent et même, figurez-vous, un eurodéputé socialiste sortant,  l’économiste Liêm Hoang Ngoc qui pense que l’austérité et les « politiques de l’offre » menées dans toute la zone euro ont tué la demande et amené l’Europe au bord de la déflation.

Il avait pour voisin en tête de cortège, et ça tombait bien, Alexis Tsipras. Alexis Tsipras est grec, Alexis Tsipras est de gauche, Alexis Tsipras est un des leader de Syriza, un FDG  hellène qui est devenu virtuellement le premier parti en Grèce, renvoyant le PASOK, le vieux parti socialiste autrefois hégémonique au rôle de force supplétive des libéraux. L’austérité, Tsipras connaît. Il peut en parler depuis quatre ans que son pays est renvoyé à l’âge de pierre. Et il a le sourire amer quand il entend dire que la Grèce est en « bonne santé » puisqu’elle emprunte de nouveau sur les marchés et que pour fêter ça, Athènes a même eu le droit à la visite d’Angela Merkel. Il y a aussi eu, du coup, une Nissan piégée qui a sauté devant le siège de la Banque de Grèce et les bureaux voisins de la Troïka, indice de l’enthousiasme populaire devant cette grande nouvelle.

Alexis Tsipras était arrivé la veille pour un meeting commun du Front de Gauche qui vient de boucler (enfin !) ses listes pour les Européennes. Dans cette manif, il était le représentant d’un pays-laboratoire des priorités de l’UE: présent sur les marchés mais avec un taux de chômage de 60% chez les jeunes,  émettant des obligations mais laissant le soin du maintien de l’ordre dans les quartiers populaires aux néo-nazis d’Aube dorée. Tsipras va lui aussi se présenter aux élections européennes et il est même le candidat du PGE (Parti de la Gauche Européenne) pour la présidence de la Commission.Cette information  permettra peut-être d’en finir avec ce parallèle facile entre Front de Gauche et Front national, notamment sur cette question de l’Europe.  Le PGE ne veut pas en finir avec la Commission, il veut la prendre. Tsipras à la place de Barroso, ce serait un bon moyen de voir qui aime l’Europe parce que c’est l’Europe ou qui aime l’Europe parce que c’est une zone de libre-échange échevelé qui va finir par faire passer les USA d’Obama pour un modèle social.

Outre la présence de Tsipras, il y avait dans cette marche contre l’austérité un autre élément qui se révélera peut-être important pour l’avenir. Les slogans que l’on voyait décliner le plus souvent sur les pancartes étaient sur le mode anaphorique suivant : « Quand on est de gauche, on taxe la finance » ou encore « Quand on est de gauche, on est du côté des salariés ».  C’est le premier signe sémantique, enfin,  que ce qu’on a appelé la « gauche de la gauche », la « gauche radicale » voire « l’extrême gauche » récuse ces appellations et se vit comme étant la gauche, juste la gauche, tout simplement.

Et une gauche appelée un jour ou l’autre à inverser le rapport de force avec un Parti Socialiste qui ferait aussi bien de changer de nom, comme l’avait d’ailleurs proposé, naguère, un certain Manuel Valls.

 *Photo :  Julien Ducloux/SIPA/SIPA. 00681562_000003. 

Ukraine : le chaos oriental, une chance pour la Russie ?

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donetsk ukraine poutine russie crimee

Au petit jeu du « plus russophone que moi tu meurs », le Sud-Est de l’Ukraine céderait largement face à la Crimée. Moins homogène d’un point de vue ethnique, linguistique et culturel que la péninsule récemment rattachée à la Russie, la région de Kharkov (Kharkiv, dans son orthographe ukrainienne, ne fâchons personne !), Lougansk et Donetsk est le théâtre d’affrontements de plus en plus violents entre pro-russes et partisans du gouvernement de Kiev. On dit les premiers manipulés, voire stipendiés par Moscou, pour hisser le drapeau de la fédération russe sur les municipalités de ces villes à majorité russophone. Dans le camp d’en face, on prétend défendre son droit à l’autodétermination, sans que le projet d’une fédération ukrainienne respectueuse de ses parties intégrantes n’aboutisse à la sécession.  Il faudrait être grand clerc pour savoir qui a raison sur toute la ligne.

Quel que soit son parti pris, le précédent criméen est dans toutes les têtes. Déjà constituée en république autonome au sein de l’Ukraine, la péninsule qui abrite la base russe de Sébastopol a pris la poudre d’escampette sitôt le nouveau pouvoir central proclamé à Kiev, avant de rallier la fédération russe dès la proclamation des résultats du référendum. Tandis que le monde entier avait les yeux tournés sur les jeux olympiques de Sotchi et la répression de la « propagande homosexuelle » à Moscou, Vladimir Poutine a habilement poussé ses pions dans le grand échiquier est-européen. Mais la sanctuarisation des bases militaires russes en mer noire est une chose, l’annexion de toutes les provinces orientales de l’Ukraine en  est une autre. Quoique mal vécue, la perte de la Crimée a été implicitement avalisée par l’Union européenne et les dirigeants ukrainiens : pendant que les sanctions internationales ne touchent que le troisième cercle du Kremlin, les nouveaux maîtres de Kiev n’ont pas levé le moindre escadron pour titiller l’ogre russe, à Sébastopol. Comme le résume avec son élégance coutumière le président biélorusse Loukachenko, les listes de dignitaires russes établies par les Occidentaux sont tout juste bonnes à accrocher aux toilettes…

Côté russe, il n’est pas dit que l’économie nationale gagnerait à prendre en charge des anciens terrils de charbon minés par la crise. La Crimée récupérée, Poutine en est réduit à appeler le Conseil de sécurité de l’ONU à la rescousse pour répondre aux revendications de ses fidèles ukrainiens. Le grand reporter Renaud Girard n’avait pas tort d’expliquer que l’annexion de la Crimée, appréciable à court terme pour le prestige grand-russe, pourrait constituer un boulet voire un dangereux précédent à moyen et long terme, y compris pour Moscou. Il est toujours périlleux de jouer avec les séparatismes, fût-ce chez le voisin. En l’occurrence, Poutine se retrouve acculé à réagir, entre deux écueils qu’il voudrait éviter : la non-assistance à russophone en danger, motif qui le pousserait dans ses derniers retranchements militaires si l’escalade sécuritaire se prolongeait ; l’ingérence à répétition, quitte à donner des ailes et des arguments aux différentes peuplades qui font la richesse de son empire. Accessoirement, il serait dans l’intérêt de la Russie de disposer d’un gouvernement qui ne lui soit pas trop hostile à Kiev, mais également de marches occidentales sécurisées. Si Poutine en venait à être perçu comme un fauteur de guerre en Europe de l’Est, son étoile diplomatique et commerciale y pâlirait, sans qu’il puisse compenser sa perte d’influence par un regain d’’échanges avec des partenaires aussi peu fiables que la Chine, l’Iran ou la Syrie. Enième épisode de la bataille rangée entre Poutine et les Occidentaux, la presse russe laisse entendre que le Kremlin pourrait prochainement vendre ses armes et son gaz en roubles. Une annonce pas encore suivie d’effets, mais qui a l’avantage de refroidir – au propre comme au figuré – les partenaires de la Russie.

L’enjeu énergétique n’est qu’un exemple de l’interdépendance entre les flancs ouest et est du vieux continent. Si la situation ukrainienne venait à s’envenimer, Poutine serait à tort ou à raison montré du doigt par les chancelleries occidentales. Au statu quo actuel succéderait une nouvelle guerre froide entre une UE atone et une Russie isolée. Personne n’y gagnerait au change.

*Photo : AP21553562_000021. Andrew Chernavsky/AP/SIPA.

Poutine, le Tsar-Soleil?

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Vladimir Poutine est l’homme du moment. La journaliste russe Svetlana Alexievitch s’en désole dans Le Monde : « Il a misé sur les instincts les plus bas, et il a gagné. Même s’il disparaissait demain, comment ferions- nous pour échapper à nous-mêmes ? » La cause est entendue. Voilà un dictateur, puisqu’il a su façonner son peuple à son image, comme Dieu. Oui, mais un dictateur de quelle sorte ? Ubu moscovite, Big Brother post-soviétique ou Picrochole en Crimée ? La façon dont Vladimir Poutine a joué sa partie en Ukraine rappellerait plutôt, au moins sur le plan de la méthode, le Grand Forestier de Jünger dans Sur les falaises de marbre : « C’était là justement un trait magistral du Grand Forestier : il administrait la frayeur par doses légères, qu’il augmentait peu à peu, et dont le but était de paralyser la force de résistance. Le rôle qu’il jouait dans ces troubles savamment préparés à l’abri de ses forêts était celui d’une puissance d’ordre. »[access capability= »lire_inedits »] Le Grand Forestier, en subtil homéopathe de la terreur, devient ainsi le recours d’un chaos qu’il crée lui-même : « Le Grand Forestier ressemblait ainsi à un médecin criminel qui d’abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet. »

Mais Vladimir Poutine est aussi vu par d’autres, de façon radicalement différente, comme un grand homme d’État. Ainsi a-t-on pu être surpris d’entendre l’ancien chancelier Schröder, si européen, saluer la politique de son « ami » : « Détester n’est pas un critère en politique ! La politique doit être rationnelle. Beaucoup de problèmes dans le monde, la Syrie, l’Iran ou l’Ukraine, ne peuvent être résolus qu’avec la Russie. » C’est que Schröder est un réaliste qui adopte le point de vue d’un Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV. Voltaire, ennemi de l’absolutisme, a tout de même estimé que le Roi-Soleil avait ses mérites qui pourraient bien, aussi, être ceux de Poutine : « Il commença par mettre de l’ordre dans les finances, dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l’ordre dans les finances », ce qui eut pour conséquence de délivrer « la cour des factions et des conspirations qui avaient troublé l’État pendant tant d’années ».

Alors, Grand Forestier ou Roi-Soleil, Poutine ? En tout cas, avec son allure d’espion sorti d’un livre d’Ian Fleming, il est assurément une figure romanesque, ce qui mérite d’être salué tant cela est rare chez les chefs d’État aseptisés de notre temps.[/access]

 

*Photo : AP21550793_000001. Mikhail Klimentyev/AP/SIPA.

Avant Le Rouge et le Noir

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Triste anniversaire. Il y a soixante-dix ans, le capitaine Goderville tombait sous les balles allemandes dans le maquis du Vercors. Excepté quelques historiens, les français ont oublié le nom de ce résistant. Si l’Histoire est injuste avec les hommes courageux, la littérature l’est tout autant avec les écrivains de talent. Les truqueurs sortent toujours vainqueurs des manuels scolaires. Cruel destin pour ce français remarquable d’être ignoré par tant de gens de lettres. Ou faut-il y voir, au contraire, une chance, une raison d’espérer ? Sa discrétion posthume en fait une curiosité littéraire qui échappe aux professeurs. La littérature a besoin d’espace pour s’exprimer. Car il y a bien une malédiction Goderville qui s’appelait dans le civil Jean Prévost.

Qui se souvient de ce romancier, essayiste, traducteur de Garcia Lorca, préfacier d’Hemingway, de Daniel Defoe, poète, chroniqueur à la NRF, sportif émérite entre autres, né en 1901 à Saint-Pierre-lès-Nemours, élève d’Alain, reçu à l’Ecole Normale en 1919 ? Il a pourtant écrit une trentaine de livres sur le sport, Montaigne, Paul Valéry, Baudelaire et Stendhal, sa grande affaire. Ce touche-à-tout déroute les esprits cartésiens. Prévost n’avait pas de limites, il vantait aussi bien l’effort physique qu’intellectuel. Il avait le pressentiment que tout devrait aller très vite dans sa vie. Ses romans ont la beauté fragile de la jeunesse quand tout est possible, quand l’échec et le succès sont au coude-à-coude. Il est le chantre des ambitions avortées. Son œuvre date des années 30 mais elle émeut, secoue, irradie les âmes en devenir. Comment résister à cette justesse de ton, à cette sensibilité extrême ?
Un conseil, cet été, relisez Le Sel sur la plaie et La Chasse du matin. Le cinéma serait bien inspiré de se pencher sur ces romans d’apprentissage, on leur garantit ici un carton plein au box-office. En 1993, Jérôme Garcin avait publié son plaidoyer « Pour Jean Prévost » afin de sortir cet écrivain précieux des ornières officielles, des marécages académiques. L’érudit Emmanuel Bluteau continue en 2014 cet indispensable travail de (re)connaissance aux Editions La Thébaïde. En ressortant L’Affaire Berthet  qui avait paru une première fois dans Paris-Soir du 10 janvier au 12 février 1942, l’éditeur nous fait entrer dans les arcanes de la création stendhalienne. Il a compilé le texte de Prévost, le compte-rendu du procès par La Gazette des Tribunaux et même en annexes : la Déclaration de Berthet, l’Arrêt de condamnation, le procès-verbal d’exécution et le Recours en grâce.

Les stendhaliens seront aux anges. L’Affaire Berthet est ce fait divers célèbre qui aurait inspiré Le Rouge et le Noir. Les littérateurs se battent encore sur ce sujet. Le procès aux Assises d’Isère en 1827 de cet ex-séminariste souffreteux devenu précepteur pour les enfants des Michoud de la Tour à Brangues donne lieu à un exercice de reconstruction captivant. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Le Rouge et le Noir pour apprécier l’implacable chute d’Antonin Berthet, « grand frère » de Julien Sorel. « Ces grands yeux roux, ces yeux de bête sauvage, qui semblent plus brûlants dans cette pâle figure » ne pouvaient qu’envoûter Madame Michoud.

A mi-chemin entre le récit historique et la fiction pure, Jean Prévost se glisse magistralement dans l’œuvre de Stendhal.

        

L’Affaire Berthet, Jean Prévost – Préface de Philippe Berthier – Textes réunis par Emmanuel Bluteau – Editions La Thébaïde.

*Photo : wikipedia.

Esclavage, l’histoire enchaînée

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esclavage grenouilleau traite

« Si 12 Years a Slave ne remporte pas l’Oscar du meilleur film ce soir, les membres de l’Académie des arts et sciences du cinéma seront accusés de racisme ! » La petite blague d’Ellen DeGeneres, animatrice de la 68e cérémonie des Oscars, le 2 mars, n’a pas vraiment dissipé l’embarras qui flottait dans l’air du Dolby Theatre de Los Angeles. Tout le monde l’avait compris : le film de Steve McQueen ne relevait pas d’un jugement artistique, mais politique, voire moral. Il s’agissait de ne pas laisser passer Hollywood pour un repaire de racistes. La campagne menée par la production auprès des 5777 votants avait donné le ton. Avec un slogan sobre : « Il est temps ! » Temps de quoi ? De réparer une injustice, ainsi que le cinéaste l’a expliqué à Sky News quelques semaines avant les Oscars : « La Seconde Guerre mondiale a duré cinq ans, mais il y a des centaines et des centaines de films sur cette guerre et sur l’Holocauste. L’esclavage a duré quatre siècles, mais moins de 20 films y sont consacrés. » La compétition des victimes n’est pas une spécialité française. La culpabilité de l’homme blanc non plus. Deux membres de l’académie des Oscars ont avoué au Los Angeles Times, sous couvert de l’anonymat, qu’ils avaient voté pour le lauréat sans avoir vu le film, dont ils craignaient qu’il fût trop éprouvant – non sans raison, certaines scènes étant particulièrement violentes. Alors que 12 Years a Slave apparaissait comme la Liste de Schindler des Afro-Américains, lui apporter son suffrage valait brevet de respectabilité idéologique. Le succès critique et populaire de 12 Years a Slave, tiré des mémoires de Solomon Northup, homme libre kidnappé et vendu comme esclave au XIXe siècle, ravive la vieille tension entre histoire et mémoire. Dans les deux cas, il s’agit de représentations du passé : mais les unes, élaborées par des universitaires suivant des méthodes reconnues, s’attachent à rechercher la vérité, tandis que les autres, forgées par les communautés humaines, mystifient, glorifient ou, au contraire, dénigrent des événements ou des récits à des fins identitaires, religieuses ou politiques.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire est scientifique, la mémoire idéologique. Bien entendu, dans la réalité, ces deux discours concurrents s’entrecroisent. Pourtant, alors que la question de l’esclavage investit de plus en plus le débat public, aux États-Unis comme en France, il faudrait plus que jamais pouvoir les distinguer l’un de l’autre. Tout le problème des lois mémorielles est qu’elles confèrent un statut institutionnel à des récits certes légitimes, mais destinés à des groupes spécifiques : or la loi, comme l’histoire, devrait valoir pour tous. En se concentrant sur les traites occidentales, à l’exclusion des traites interafricaines, la loi Taubira introduit une distorsion, non pas entre victimes mais entre coupables : certains coupables le sont plus que d’autres. En cela, elle est emblématique de la confusion entre histoire et mémoire.

Pour les défenseurs de la mémoire, l’esclavage est un crime contre l’humanité, voire un génocide, commis entre le XVIe et le XIXe siècle par des Blancs, essentiellement chrétiens mais aussi juifs, sur des Noirs africains. Tout est clair : le crime, les victimes, les bourreaux… et les nécessaires réparations. En revanche, l’histoire savante dessine les contours flous d’un phénomène beaucoup plus long et complexe.  Pour y voir plus clair, il est intéressant de mettre en parallèle le film de Steve McQueen, objet de mémoire, avec deux ouvrages universitaires : Qu’est-ce que l’esclavage ? d’Olivier Grenouilleau[1. Olivier Grenouilleau, Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, Gallimard, NRF, avril 2014.], une réflexion sur l’esclavage à travers les âges, et Where the Negroes Are Masters, de Randy J. Sparks[2. Randy J. Sparks, Where the Negroes Are Masters, An African Port in the Era of the Slave Trade, Harvard University Press, 2014.], l’étude minutieuse et documentée d’un comptoir de la côte ouest-africaine entre la fin du XVIIe et le milieu du XIXe siècle, à l’époque où la traite atlantique et le commerce triangulaire battaient leur plein. Pour les non-initiés, le tableau exposé par Sparks est pour le moins surprenant, puisqu’il évoque l’esclavage pratiqué par des Noirs. Dans le comptoir d’Annamaboe, situé dans l’ancienne « Gold Coast » (l’actuel Ghana, en Afrique de l’Ouest) et les territoires environnants, « les Noirs étaient les maîtres », comme le titre l’indique clairement. Pour être plus précis, les Fantis, un peuple, ou plutôt une coalition de tribus et de clans, dominaient la région et y dictaient leur loi. Certes, grâce à leur supériorité technologique écrasante, les Européens (Anglais, Français, Néerlandais, Danois et Américains) favorisaient le commerce. Ils créaient une demande en esclaves et fournissaient les moyens techniques et économiques pour y pourvoir, en particulier grâce à leur maîtrise des mers. Mais sur la terre ferme, les Noirs faisaient la pluie et le beau temps. Les Fantis, qui contrôlaient la côte et dominaient le commerce, vendant prisonniers de guerre, criminels, personnes endettées ou esclaves achetés sur les marchés locaux, étaient bel et bien à l’origine de l’offre. Les « caboceers », les chefs noirs qui contrôlaient la traite, envoyaient même leurs enfants s’instruire en Angleterre et en France, créant ainsi une véritable élite locale connaissant les langues, les coutumes et les cultures des différentes rives de l’océan et complètement intégrée au monde atlantique. L’exemple du prince William Ansah, fils de John Corrantee, le plus puissant des caboceers d’Annamaboe et de la Gold Coast, est édifiant. Reçu en 1750 à la cour de George II, le jeune homme fut fêté par la bonne société londonienne. Plus tard, quand les Français tentèrent de s’emparer du comptoir, ce fils « anglais » de John Corrantee défendit la cause de ses anciens hôtes, permettant finalement aux Britanniques de se maintenir.

Grâce aux armes à feu obtenues en échange des esclaves, et plus encore à leurs talents de négociants et de diplomates capables de jouer sur la concurrence entre les puissances européennes, les caboceers se sont taillé un petit empire florissant qui s’est écroulé au début du XIXe siècle, quand les Anglais ont aboli l’esclavage. Profitant de la faiblesse des Fantis, fragilisés par la fin de la traite, leurs ennemis traditionnels, les Ashantis, les ont alors vaincus. Mais les règles du jeu avaient changé, au grand dam des vainqueurs qui partageaient la même vision du monde que leurs adversaires, comme en témoignent les propos tenus par le grand chef ashanti devant un officiel anglais en 1818 : « Nous sommes une nation guerrière et, quand nous défaisons nos ennemis, nous les réduisons en esclavage. » Évoquant les 20 000 prisonniers capturés dans ses batailles victorieuses, il poursuivait : « Je suis obligé de les vendre ou de les tuer, sinon ils deviendront plus forts que nous et finiront par battre mon peuple. » D’autres témoignages de l’époque attestent aussi de l’incompréhension totale des élites africaines locales confrontées aux conséquences économiques et politiques de l’abolition de l’esclavage par les Britanniques.

Ce récit fort éloigné de l’imagerie courante de l’esclavage, généralement associé à la colonisation, montre à quel point le regard que portent aujourd’hui les Occidentaux sur l’histoire de l’esclavage est anachronique, voire mensonger.

Dans notre imaginaire, l’histoire est simple : les Blancs pénètrent dans les terres, colonisent des millions de kilomètres carrés, comme l’a fait le colonel Faidherbe au Soudan à partir des années 1850, avant de soumettre et de vendre les populations indigènes. Ce schéma mental nous empêche de voir que, un demi-siècle plus tôt, la situation était radicalement différente. Ce sont ces « voiles » du regard rétrospectif, qui déforment notre vision du passé, que le livre d’Olivier Grenouilleau permet de soulever.   L’auteur des Traites négrières pointe une double illusion d’optique : non seulement, de quelques millénaires d’esclavage à l’échelle mondiale, nous ne retenons que les trois siècles d’esclavage en Amérique coloniale, mais de celui-ci nous ne connaissons que la fin, c’est-à-dire les quelques décennies précédant la guerre de Sécession (1861-1865). Résultat : pour nombre d’Occidentaux d’aujourd’hui, l’esclavage se résume aux images véhiculées par La Case de l’oncle Tom, Autant en emporte le vent, sans oublier Les Aventures de Huckleberry Finn. Or cette période, où l’esclavagisme est légitimé par une idéologie raciste et ancré dans un système économique et politique élaboré, est la plus cruelle. Mais c’est aussi le moment où il est le plus décrié et dénoncé. À sa sortie en 1852, La Case de l’oncle Tom, le roman d’Harriet Beecher Stowe, rencontre un énorme succès de librairie, incitant Solomon Northup à coucher sur le papier sa propre expérience : publié en 1853, 12 Years a Slave fut aussi, avec 30 000 exemplaires vendus, un véritable best-seller.

Cependant, la plupart des gens ignorent qu’au XVIIe siècle, des Blancs et des Noirs étaient indistinctement en situation d’esclavage. De ce point de vue, l’histoire d’Anthony Johnson, assez connue aux États-Unis, mais totalement ignorée chez nous, en particulier par les militants de la mémoire de l’esclavage, ne laisse pas d’être instructive. Né au début du XVIIe siècle dans l’actuel Angola, Johnson est fait prisonnier de guerre, vendu à un marchand arabe, lequel le cède à un commerçant qui l’amène en Virginie, où il est racheté dans le cadre d’un contrat d’« engagisme » (contrat d’esclavage limité dans le temps qui permet à l’esclave de se racheter), statut partagé à l’époque par des Noirs et des Blancs. Johnson a pu non seulement recouvrer sa liberté, mais aussi acheter des terres et des esclaves (quatre Blancs et un Noir) pour les cultiver.

Son histoire nous remémore donc un fait occulté : l’esclavage n’implique pas nécessairement des maîtres blancs et des esclaves noirs. Ce qui signifie qu’il n’a pas nécessairement partie liée avec le racisme. Si les esclaves de la traite atlantique étaient noirs, ce ne fut pas le cas dans d’autres temps et sous d’autres cieux. Notre focalisation sur l’Amérique du XIXe siècle, explique Grenouilleau, nous fait oublier les différents chapitres de la longue histoire de l’esclavage. Dans la Grèce et la Rome de l’Antiquité et du Moyen Âge, en Asie, les esclaves venaient de toutes les ethnies et de toutes les cultures. Souvenons-nous de l’opéra de Mozart L’Enlèvement au sérail[3. On peut mentionner aussi L’Italienne à Alger de Rossini, dont le livret a été écrit en 1813.], dont l’action se déroule dans le palais d’un pacha turc qui possède des esclaves européennes vendues par des pirates en Méditerranée – la « traite des Blanches ». Autre exemple connu : Miguel de Cervantès et son frère Rodrigues, capturés par des pirates au large de la Camargue en 1575 et réduits en esclavage à Alger. Nos lunettes déformantes révèlent l’emprise de la mémoire de l’esclavage sur son histoire.

Pour Grenouilleau, ces représentations trompeuses de l’esclavage sont nées de la campagne des abolitionnistes anglais et américains contre le commerce des esclaves. Pour convaincre l’opinion publique, ces militants d’une juste cause se sont abondamment employés à décrire l’effroyable réalité de l’esclavage. Le comble est que, si les abolitionnistes ont atteint leur but, l’esclavage ayant été aboli un peu partout en Occident (par les Britanniques en 1807, les Français et les Danois en 1848, les Hollandais en 1863 et les Américains en 1865), seules ce récit en noir et blanc (sans mauvais jeu de mots) reste gravé dans notre mémoire collective, les mérites des abolitionnistes étant oubliés ou minimisés au profit des crimes de leurs contemporains et concitoyens esclavagistes. Ce que résume Grenouilleau à la fin de son livre : « Les sociétés esclavagistes ne peuvent guère disparaître d’elles-mêmes. Elles ne cèdent généralement la place qu’avec les sociétés où elles sont nées. À une exception près : celle ayant vu, à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, apparaître les linéaments d’un mouvement abolitionniste international. »

Il ne s’agit évidemment pas de céder à la tentation révisionniste pour excuser ou légitimer une pratique qui, pour avoir été millénaire, nous semble aujourd’hui barbare et incompréhensible. Mais à l’heure où la mémoire de l’esclavage est l’un des ferments de l’hostilité que certains Français de souche récente vouent à la France, il est urgent d’inscrire cette mémoire dans une histoire délivrée de l’idéologie. « Chat échaudé craint l’eau froide » (voir encadré) : c’est avec une grande prudence que Grenouilleau rappelle que l’Occident est aujourd’hui perçu comme une civilisation esclavagiste, irrémédiablement raciste, alors même qu’elle est la seule à avoir combattu et aboli la traite, souvent au détriment de ses intérêts politiques ou économiques, tout simplement au nom d’une morale puisée dans une longue tradition religieuse et philosophique. En somme, si l’humanité entière peut avoir honte du crime esclavagiste, l’Occident peut s’honorer d’avoir mené et gagné le combat pour l’abolition. Il est urgent de le faire savoir aux jeunes générations d’Occidentaux, à commencer par ceux qui sont venus d’ailleurs.

 

L’affaire Pétré-Grenouilleau

Dans le Journal du dimanche du 12 juin 2005, Olivier Pétré-Grenouilleau (il a depuis pris le seul nom de Grenouilleau) est interrogé, entre autres, sur l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné, qui attribue aux juifs un rôle particulièrement important dans la traite négrière. Dans sa réponse, ce spécialiste de l’histoire de l’esclavage analyse les effets pervers de la « concurrence mémorielle ». Au-delà du problème Dieudonné, il soulève le problème de la loi Taubira qui, dit-il, « considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides ». En effet, précise l’historien, « la traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » Or, quelques semaines plus tôt, le chercheur a publié Les Traites négrières[4. Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Éd. Gallimard, NRF, 2004.], une somme qui établit un bilan global de l’esclavage : dans le cadre de la traite transatlantique menée de 1450 à 1869, 11 millions d’Africains ont été arrachés à leur terre et envoyés vers les Amériques ou les îles de l’Atlantique – où 9,6 millions sont arrivés ; mais, entre 650 et 1920, les traites orientales (entre territoires africains ou vers l’océan Indien) ont été responsables de la déportation de 17 millions de personnes. Plus encore, pendant ces mêmes treize siècles, quelque 14 millions d’Africains étaient victimes de la « traite intérieure », autrement dit, étaient réduits à l’esclavage sans quitter le continent. Ce qui signifie que la moitié des victimes de l’esclavage ont été vendues par des commerçants qui n’étaient ni chrétiens, ni blancs. Ces données, qui contredisent l’histoire pieuse et accusatoire autour de laquelle communient des « descendants d’esclaves » (dont certains sont sans doute descendants d’esclavagistes), déplaisent fortement aux associations. L’entretien au JDD met le feu aux poudres. S’appuyant sur la loi Taubira, le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais porte plainte pour « négation de crime contre l’humanité ». Pour soutenir Olivier Grenouilleau, dix-neuf historiens (parmi lesquels Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock) publient dans Libération un appel pour la défense de la liberté de la recherche scientifique. Suite à la tournure prise par la polémique, le Collectif antillais retirera sa plainte. Mais cet épisode montre que l’esclavage est devenu un enjeu politique explosif, dont l’instrumentalisation peut nourrir toutes les revendications catégorielles.[/access]

*Image : Soleil.

Quand Hitler signait la paix de Pantin

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Il y a de fortes chances que le dernier roman de Bernard du Boucheron, Le cauchemar de Winston (Editions du Rocher) agace beaucoup de lecteurs. Enfin surtout les lecteurs qui n’auront pas le sens de l’humour ni le goût de l’ironie et dans ce cas-là sans doute faut-il s’abstenir de lire des romans, mais ceci est une autre affaire.

Le cauchemar de Winston agacera parce qu’il traite de la Seconde Guerre mondiale, sujet toujours extrêmement sensible quoiqu’on en dise mais surtout parce qu’il en traite sur le mode uchronique, c’est à dire en imaginant que les évènements se sont déroulés différemment et que cela donne donc naissance à présent tout autre  que celui que nous connaissons. Pour qu’une uchronie soit crédible, il faut bien entendu qu’elle soit réaliste et c’est pour cela qu’elle exige de son auteur une vraie connaissance de la période qu’il veut distordre. C’est manifestement ici le cas avec Bernard du Boucheron, ancien haut-fonctionnaire né en 1928 qui attendit 2004 pour faire une entrée tardive et remarquée en littérature avec Court Serpent (Gallimard), prix de l’Académie Française, un récit d’une grande pureté formelle sur l’échec de missionnaires chrétiens pour évangéliser une trop lointaine tribu viking.

Le cauchemar de Winston (Churchill bien entendu) commence quand Hitler vers le début 1941, dans un sursaut de lucidité et avec l’aide de son premier cercle se débarrasse de son médecin personnel, Théodore Morell, dangereux charlatan qui l’intoxiquait et l’affaiblissait à force d’incompétence. Hitler recouvrant à peu près sa lucidité, il renonce à envahir l’URSS, signe avec Staline un traité d’amitié perpétuelle le 24 août 1941, soit deux ans jour pour jour après le premier pacte germano-soviétique.

À partir de ce moment, évidemment, tout change et c’est là que Bernard du Boucheron appuie où ça fait mal. Les communistes n’étant plus là pour résister en France et même devenant des  soutiens du régime de Vichy, la collaboration se généralise pendant que le Royaume Uni signe secrètement une paix séparée, les seules opérations de guerre se réduisant à des bombardements mutuels et sporadiques pour sauver les apparences.

En France, c’est l’Ambigu qui exerce l’essentiel du pouvoir auprès du vieux Maréchal, après le suicide, ou peut-être l’assassinat, de Laval. L’Ambigu est un homme jeune, brillant, qui s’est évadé de son stalag pour se mettre au service de Pétain. Boucheron ne précise pas son nom mais enfin on reconnaîtra assez facilement de qui il s’agit : « Il était né pour être avocat ou politique (…) Bonne bourgeoisie moyenne, sociocompatible avec la peuple comme avec les puissants. Séjour au célèbre 104 chez les pères Maristes ». L’Ambigu joue, évidemment, double jeu. On ne sait jamais. Ce qu’il reste des alliés et de la dissidence désespérée des gaullistes a peut-être encore une chance. Alors, il fait se rencontrer clandestinement diplomates anglais et français à Sintra, au Portugal. Il promet de reconstituer une France forte qui le jour venu se retournera contre l’Allemagne mais auparavant il faudrait laisser les troupes de Vichy reprendre seules leur Empire à De Gaulle. En France, l’Ambigu, devenu le chouchou de Pétain, sort le pays de la misère noire en acceptant les intentions géopolitiques du Reich : à la France le rôle de grenier de l’Europe avec Paris en capitale orgiaque et culturelle, à l’Allemagne, l’industrie lourde.  L’Ambigu limite aussi les persécutions antijuives au strict nécessaire et après l’échec du débarquement du 6 juin 44, ultime tentative alliée de reprendre pied sur le continent, fait valoir l’attitude exemplaire de la France pour regagner une quasi indépendance, le siège du gouvernement de Vichy étant symboliquement transféré à Versailles. Il fait même entrer les communistes au gouvernement après la paix de Pantin, le 22 avril 1947 tout en transformant peu à peu la France en une Arcadie décroissante qui ravirait les écologistes. C’est l’époque où Aragon chante Les pieds d’Elsa et célèbre dans des poèmes les génies conjugués d’Hitler et de Staline.

De son côté, l’Allemagne tente se moderniser, on se débarrasse de la SS qui était devenue un état dans l’état et se transformait en lobby militaro-industriel bien trop dangereux. Les économistes du Reich décident par la même occasion de mettre au point une monnaie commune pour rationaliser les échanges en Europe et le Reichsmark devient l’Euromark  assez vite appelé, pour faire plus simple, l’Euro.

Bernard du Boucheron, heureusement, ne nous laisse pas dans ce monde rendu  terriblement possible car il sait y faire évoluer à côté des personnages historiques des personnages  fictifs ayant une réelle épaisseur.  Il considère finalement l’Histoire comme un cornet à dés ou un jeu de cartes : il y a beaucoup de combinaisons possibles mais elles ne sont pas infinies et si l’Histoire est un jeu tragique, elle est un jeu tragique soumis à ce que l’on appelle, chez les joueurs, le hasard raisonné. C’est sur  ce principe qu’il construit pour Le cauchemar de Winston une fin logique qui réussit l’exploit d’être à la fois surprenante et prévisible.

Le cauchemar de Winston, Bernard du Boucheron (éditions du Rocher).

*Photo : wikimedia.

Ukraine : la France n’a plus les moyens de ses émotions

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livre blanc defense ukraine

livre blanc defense ukraine

« La sécurité a un coût, mais le coût de l’insécurité est beaucoup plus élevé » a prévenu Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN en visite mardi dernier à l’Elysée. 

Professionnalisation des armées, réduction de l’empreinte terrestre, changement de portage, modernisation de la carte militaire, déflation des effectifs. Une ribambelle de slogans et de litotes technocratiques rythme le quotidien des armées depuis vingt-cinq ans. Au mépris des mises en garde stratégiques répétées au début de chaque livre blanc.
Cette défaite de la pensée militaire explique le changement de nature du livre blanc. Hier vision stratégique qui tirait les leçons des grands événements internationaux pour les décennies à venir, le livre blanc de la Défense nationale est aujourd’hui une lecture quinquennale comptable de nos moyens. Dans les premiers chapitres, les responsabilités historiques de la France et l’émergence d’un monde multipolaire incertain sont bien rappelées, mais les perspectives stratégiques restent prudentes sinon elliptiques.
« Si le spectre d’une conflagration majeure née en Europe s’est éloigné, les européens ne peuvent ignorer le monde instable qui les entoure (…) la Russie se donne les moyens économiques et militaires d’une politique de puissance. La mise en œuvre de ce projet reste cependant incertaine » Et pour cause, lorsqu’il s’agit d’établir le nouveau format des armées qui découle de ces formules balancées façon Sciences Po, le livre Blanc se réduit à un bref aperçu des arbitrages budgétaires de la Loi de Programmation Militaire. Sans rapport avec les ambitions stratégiques évoquées en amont. Cocus, les prestigieux rédacteurs du livre blanc ont formé un groupe d’experts schizophrènes, convoqués pour parapher les choix de Bercy et habiller de leur aura le renoncement de la France à la puissance.
En 1990, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, s’alarmait de la tentation de « toucher les dividendes de la paix« . Dès 1996, Jacques Chirac en supprimant le service militaire, avait confirmé ses craintes. Nicolas Sarkozy s’était servi du Livre Blanc de 2008 pour démanteler nos bases et nos accords de coopération en Afrique. Progressivement, l’Armée de Terre française s’est réduite en volume à 7 brigades interarmes, soit un petit corps d’Armée à deux divisions: 15.000 hommes projetables (contre 30.000 en 2008) appuyés par 200 chars lourds, un demi porte-avions, « une trentaine de drones« … Ce n’est plus une Armée, c’est un corps expéditionnaire! Un peu à l’image du Second Empire quand les troupes françaises s’ingéraient partout dans le monde pour s’effondrer en quelques semaines devant l’armée prussienne. Les troupes de Marine et la Légion étrangère, qui chaque année commémorent avec Bazeilles et Camerone les héroïques défaites de Napoléon III, sont les rares unités à être préservées tandis que les unités métropolitaines sont décimés. Tout un symbole.

Le dernier livre blanc évoquait une possible « surprise voire rupture stratégique« . Un an plus tard, avec la crise ukrainienne, c’est bien à une « surprise stratégique » auquel nous assistons impuissant. Une surprise pourtant prévisible si l’intervention russe en Géorgie en 2008 avait été davantage analysée. Mais elle a été minimisée en 2013. Sans doute parce qu’elle ne correspondait pas au schéma budgétaire de la LPM 2015-2019 arraché en amont par Jean-Yves Le Drian.

Furieux de voir l’Europe de la Défense s’enliser, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont réprimandé leurs partenaires européens le 10 février à Bruxelles: « L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens » Diantre! Mais la France qui vient de rapatrier les restes de la Brigade franco-allemande est bien mal placée pour faire la leçon à l’Europe.

*Photo : Jerome Delay/AP/SIPA. AP21523296_000008.

«La chute de l’URSS a été un désastre»

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zakhar prilepine urss ukraine poutine

zakhar prilepine urss ukraine poutine

À 38 ans, le poète, nouvelliste et romancier Zakhar Prilepine incarne l’avenir de la littérature russe. Il est notamment l’auteur du chef-d’œuvre San’kia (Actes Sud, 2006), inspiré de son engagement au sein du Parti national-bolchévique d’Édouard Limonov. Dernier livre traduit en français : Le Singe noir (Actes Sud, 2012).

Daoud Boughezala. Que pensez-vous de l’actuelle politique russe en Ukraine ?

Zakhar Prilepine. Je l’approuve globalement. Si l’Ukraine décidait d’installer sur son territoire le système américain de défense antimissile − qui n’a de défensif que le nom −, la Russie devrait se montrer très ferme. Je ne souhaite pas d’effusion de sang, mais il serait alors de notre devoir d’influencer au maximum la décision des Ukrainiens pour préserver nos intérêts vitaux.  Si la Russie décidait d’installer des bases militaires au Mexique, que feraient les États-Unis ? Je n’ose même pas imaginer les conséquences d’un tel acte !

Reste que l’Ukraine est un État souverain, aux frontières internationalement reconnues. Comprenez-vous l’opposition occidentale aux ingérences de la Russie chez son voisin ?

Je m’étonne que l’Occident, après avoir furieusement défendu le droit de la Tchétchénie à l’autodétermination, veuille aujourd’hui défendre tout aussi vigoureusement l’intégrité territoriale de l’Ukraine contre la volonté de tout une partie de sa population. N’oubliez pas que plus d’un tiers du territoire de l’Ukraine est peuplé de Russes. Du jour au lendemain, ces gens-là se sont retrouvés citoyens d’un pays étranger, délimité de façon absurde et hasardeuse. Ils ne se sont toujours pas habitués à leur nouvelle nationalité et gardent un lien indéfectible avec leur mère patrie russe.

On croirait entendre Vladimir Poutine, dont vous êtes pourtant l’un des opposants les plus médiatiques…

Ne comptez pas sur moi pour appliquer le proverbe russe : « Pour emmerder Maman, je me laisserai geler les oreilles ! »[access capability= »lire_inedits »] : si je m’oppose farouchement à la politique intérieure de Poutine, je ne suis pas pour autant son adversaire systématique. N’importe quel chef d’État russe, qu’il soit tsar, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique ou président de la Fédération de Russie, s’opposerait aux positions occidentales sur l’Ukraine. Ce qui dicte l’ordre du jour de la politique étrangère russe, ce n’est donc pas l’idéologie de ses dirigeants mais la présence d’un certain nombre d’intérêts stratégiques actuellement menacés en Ukraine.

Le spectre de la guerre effraierait-il moins les Russes que les Français ? Vous vous êtes engagé à deux reprises en Tchétchénie et j’ai l’impression qu’elle fait partie de votre quotidien…

J’ai plusieurs dizaines d’amis qui ont fait la guerre en Afghanistan, en Tchétchénie, en Géorgie ou en Transnistrie. Ce n’est pas une expérience rare pour un Russe : il y a toujours quelque chose qui fume et cela tire toujours ici ou là sur le territoire de l’ex-URSS. C’est l’une des conséquences de la destruction de l’« empire du mal ». Il est beau, le résultat !

À vous lire, l’écroulement du communisme et de l’Union soviétique a été une catastrophe. Ne sacrifiez-vous pas la liberté sur l’autel de la puissance ? 

Comme le peuple soviétique, je ne distingue pas la liberté de la puissance. Et d’abord, de quelle liberté parle-t-on ? La vraie liberté s’accomplit dans les réalisations de l’esprit. À quelques mots d’argot près, j’aurais très bien pu écrire mes livres à l’époque soviétique, comme l’ont fait mes romanciers préférés Vassili Choukchine, Valentin Raspoutine, Mikhaïl Cholokhov ou Léonid Leonov. Certes, la liberté de mouvement était plus limitée qu’aujourd’hui, mais la liberté ne consiste pas à posséder un visa Schengen de six mois ou à pouvoir écrire ce que l’on veut dans la presse à scandales. Oui, la chute de l’URSS a été un désastre pour mon pays.

Nous autres Européens pensions naïvement qu’après la fin de l’URSS, la Russie allait sortir de l’Histoire pour devenir un pays occidental comme les autres…

Beaucoup d’Occidentaux croient en effet que moins la Russie sera présente en Eurasie, plus cela favorisera la paix. Or les choses ne sont pas si simples. La Russie reste l’otage des espaces eurasiatiques. Quand bien même Moscou tenterait de se tenir à l’écart de la géopolitique, le réel nous rattraperait. Il est dans la logique même des événements que de nous entraîner dans de nouveaux conflits. Je l’accepte comme une réalité.

Vous semblez vous accommoder du tragique de l’Histoire ! Y a-t-il quelque chose de spécifiquement orthodoxe dans la résignation russe à la fatalité du Mal ?

Si l’orthodoxie enseignait la résignation aux Russes, comment aurions-nous pu gagner les guerres les plus terribles de l’Histoire et accomplir quatre révolutions au XXe siècle ? [en février puis octobre 1917, en 1991 (écroulement de l’URSS) puis en 1993 (contre le Parlement majoritairement communiste hostile au président Eltsine)]. À chaque demi-siècle de son histoire, mon pays a connu une grande guerre paysanne durant laquelle les « humbles fatalistes russes » disputaient à leur propre souverain des territoires de la taille d’un pays européen. Je ne suis pas sûr que les gens résignés soient capables d’une telle résistance.

Plutôt que de résignation, peut-être faudrait-il parler d’une « résilience » russe, qui rend les révoltés plus durs au mal. Le pays de Pougatchev et de Bakounine est aussi celui du Goulag et de la Maison des morts !

Il y a un certain fatalisme chez l’homme russe. Ce trait n’est pas tant lié à l’orthodoxie qu’à la géographie : dans un grand pays plein de neige, où le roi est loin, la vie difficile et dangereuse, comment éviter le fatalisme ? Les quelque deux cents militants de mon parti [national-bolchévique, créé par l’écrivain Édouard Limonov] passés par la case prison ont ainsi tendance à accepter la rudesse russe comme un fait.

À ce propos, pourquoi vos camarades nationaux-bolchéviques s’opposent-ils à Vladimir Poutine ? Il a damé le pion aux oligarques et reconstitué un pouvoir exécutif fort. N’est-ce pas le programme de redressement national dont Limonov rêvait il y a vingt ans ?

Vous plaisantez ? Poutine a si bien dompté les oligarques que 73 % de la richesse nationale russe appartient à 1% de la population ! Poutine aime jouer les durs à cuire. Il a expulsé Berezovski et incarcéré Khodorkovski, mais ces querelles domestiques occultent les liens du Kremlin avec tous les autres oligarques. Notre économie ultralibérale fonctionne selon les principes du darwinisme social : la Russie est l’un des pays du monde qui compte le plus de milliardaires en dollars, alors qu’une part importante de la population reste extrêmement pauvre. Et notre balance démographique ne cesse d’être négative : le peuple russe est en train de mourir…

Malgré ce tableau apocalyptique, gardez-vous foi en l’avenir de votre pays ?

Oui. La Russie a besoin d’un virage économique à gauche, même Khodorkovski l’a admis lorsqu’il croupissait en prison ! S’il suit la logique des événements, Poutine peut encore renverser la vapeur.[/access]

*Photo : EAST NEWS/SIPA. 00208124_000003.

Russie : la liberté d’information, pour quoi faire ?

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Pendant que les yeux occidentaux sont braqués sur  le flanc est de l’Ukraine, le camarade du Kremlin poursuit tranquillement ses manœuvres internes. Pas un regard sur les manifestants de Moscou qui ont dénoncé la mainmise du pouvoir sur les médias russes. Pourtant, près de 5000 participants, d’après le journal Snob.ru, ont marché hier pour exiger l’indépendance des médias. Sans surprise, l’information n’a pas été relayée sur les chaines publiques russes.

Pour faire rentrer dans le rang l’agence de presse Ria Novosti en novembre 2013, le Kremlin a connu moins de complication. Le gouvernement avait rédigé un décret, obligeant la fusion de l’agence à la chaine étatique Russia Today. Punition bien  méritée pour l’ancien directeur de Ria Novosti qui avait le mauvais goût de publier des articles d’opinions s’éloignant de la position du gouvernement.

C’est surtout en janvier 2013 que la ruche médiatique a été ébranlée. Lorsqu’une série de lois contraignantes et liberticides ont été promulguées au nom de la protection nationale. Désormais, tous les sites jugés « indésirables »peuvent être bloqués, toutes les données personnelles émises sur le net peuvent être récupérées. À l’époque, il s’agissait de prétendues mesures de sécurité encadrant les jeux olympiques, aujourd’hui, plus rien ne les justifie mais elles n’ont pas disparu.

Depuis un an, les barrières protégeant la liberté de la presse tombent une à une. Le plus grand réseau social russe « Vkontakte », sorte de Facebook local, est la dernière proie de l’ours russe. Il n’en a fait qu’une bouchée le mois dernier. Son fondateur Pavel Durov, a dû vendre les 12% de  parts qui le rendaient majoritaire à Ivan Tavrin, directeur général de Mégaphone. Ce dernier n’est autre que le partenaire du second actionnaire majoritaire devenu, de fait, le premier, Alisher Usmanov, proche du pouvoir.

Le fondateur de Vkontakte, Pavel Durov, n’a pas été une proie facile. Le jeune homme d’affaires, pétri de bonnes intentions, a toujours tenu à ce que son réseau soit un lieu d’échange d’informations libre. À cette fin, il avait hébergé son site en Europe. Mais les pressions pénales (il a été accusé  d’avoir écrasé un policier en voiture) et financières ont fini par vaincre  l’irrésistible défenseur des droits.

Le héros de toute une génération est donc parti monter une nouvelle entreprise, et Poutine se lèche encore les babines.

 

 

Manif contre l’austérité : la gauche, tout simplement

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front gauche valls grece

front gauche valls grece

Tenez, finalement, pour une fois, ça ne me gêne pas de prendre le chiffre donné par la police, même si en vieux routier des manifs, je pense objectivement que nous étions au moins le double. 25 000, donc, à Paris pour la marche contre l’austérité du samedi 12 avril. Ça me suffit. On va dire que je me contente de peu mais une manif de vraiment de gauche sous un gouvernement qui se prétend de gauche, cela n’est pas si mal. Surtout si on prend en compte le contexte : une défaite sans précédent du Parti socialiste aux municipales qui a masqué l’enracinement de tout ce qu’on trouve sur sa gauche, la nomination du gouvernement Valls, premier Premier ministre issu du PS à ne pas prononcer le mot socialisme dans son discours de politique générale et plus généralement climat de fatalisme dans la population qui finit par croire que la seule alternative à une politique libérale, c’est le Front national alors qu’il n’en est que le faux-nez.

Oui, trouver 50 000 ou même seulement 25 000 personnes venues de toute la France qui estiment par un beau samedi de printemps qu’il y a urgence à battre le pavé entre République et Nation à l’appel, je cite, « de personnalités morales, acteurs et actrices du monde de la culture et des arts, du monde du sport, de responsables syndicaux, associatifs et politiques », ce qui est assez vague on en conviendra,  cela est réconfortant.  D’ailleurs, il y avait une sorte d’étonnement heureux de la part des participants dans le cortège où les drapeaux rouges ont semblé plus nombreux que d’habitude. On croyait être là pour l’honneur, et tout d’un coup, on s’apercevait que « ça prenait ». Et ce qui aurait pu apparaître comme une auberge espagnole de la contestation devenait un kaléidoscope de la souffrance sociale aujourd’hui en France, mais d’une souffrance sociale suffisamment consciente d’elle-même pour ne pas se résigner. Et parmi tant d’autres, j’ai ainsi vu une délégation SUD de ce qui reste de la cristallerie d’Arques, un collectif de mal-logés, des ouvrières de Gémenos qui se battent toujours contre Unilever pour avoir le droit de produire elles-mêmes thés et tisanes sous les marques de l’Eléphant ou de Lipton, des lycéens, des sans-papiers, des infirmières…

Il faut dire que tout avait été fait, médiatiquement, pour doucher les enthousiasmes. Alors qu’il y a plus de quatre vingt organisations, partis ou associations qui avaient appelé à manifester, quand par hasard on a daigné évoquer la préparation de cette manif, on a parlé de la manif de Mélenchon, voire de la manif de Mélenchon et de Besancenot. Histoire de faire comprendre de manière subliminale que  c’est encore un truc de gauchistes. Alors bien sûr, au premier rang on a vu, effectivement ; Mélenchon et Besancenot. Mais on a aussi vu Pierre Laurent et même, figurez-vous, un eurodéputé socialiste sortant,  l’économiste Liêm Hoang Ngoc qui pense que l’austérité et les « politiques de l’offre » menées dans toute la zone euro ont tué la demande et amené l’Europe au bord de la déflation.

Il avait pour voisin en tête de cortège, et ça tombait bien, Alexis Tsipras. Alexis Tsipras est grec, Alexis Tsipras est de gauche, Alexis Tsipras est un des leader de Syriza, un FDG  hellène qui est devenu virtuellement le premier parti en Grèce, renvoyant le PASOK, le vieux parti socialiste autrefois hégémonique au rôle de force supplétive des libéraux. L’austérité, Tsipras connaît. Il peut en parler depuis quatre ans que son pays est renvoyé à l’âge de pierre. Et il a le sourire amer quand il entend dire que la Grèce est en « bonne santé » puisqu’elle emprunte de nouveau sur les marchés et que pour fêter ça, Athènes a même eu le droit à la visite d’Angela Merkel. Il y a aussi eu, du coup, une Nissan piégée qui a sauté devant le siège de la Banque de Grèce et les bureaux voisins de la Troïka, indice de l’enthousiasme populaire devant cette grande nouvelle.

Alexis Tsipras était arrivé la veille pour un meeting commun du Front de Gauche qui vient de boucler (enfin !) ses listes pour les Européennes. Dans cette manif, il était le représentant d’un pays-laboratoire des priorités de l’UE: présent sur les marchés mais avec un taux de chômage de 60% chez les jeunes,  émettant des obligations mais laissant le soin du maintien de l’ordre dans les quartiers populaires aux néo-nazis d’Aube dorée. Tsipras va lui aussi se présenter aux élections européennes et il est même le candidat du PGE (Parti de la Gauche Européenne) pour la présidence de la Commission.Cette information  permettra peut-être d’en finir avec ce parallèle facile entre Front de Gauche et Front national, notamment sur cette question de l’Europe.  Le PGE ne veut pas en finir avec la Commission, il veut la prendre. Tsipras à la place de Barroso, ce serait un bon moyen de voir qui aime l’Europe parce que c’est l’Europe ou qui aime l’Europe parce que c’est une zone de libre-échange échevelé qui va finir par faire passer les USA d’Obama pour un modèle social.

Outre la présence de Tsipras, il y avait dans cette marche contre l’austérité un autre élément qui se révélera peut-être important pour l’avenir. Les slogans que l’on voyait décliner le plus souvent sur les pancartes étaient sur le mode anaphorique suivant : « Quand on est de gauche, on taxe la finance » ou encore « Quand on est de gauche, on est du côté des salariés ».  C’est le premier signe sémantique, enfin,  que ce qu’on a appelé la « gauche de la gauche », la « gauche radicale » voire « l’extrême gauche » récuse ces appellations et se vit comme étant la gauche, juste la gauche, tout simplement.

Et une gauche appelée un jour ou l’autre à inverser le rapport de force avec un Parti Socialiste qui ferait aussi bien de changer de nom, comme l’avait d’ailleurs proposé, naguère, un certain Manuel Valls.

 *Photo :  Julien Ducloux/SIPA/SIPA. 00681562_000003. 

Ukraine : le chaos oriental, une chance pour la Russie ?

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donetsk ukraine poutine russie crimee

donetsk ukraine poutine russie crimee

Au petit jeu du « plus russophone que moi tu meurs », le Sud-Est de l’Ukraine céderait largement face à la Crimée. Moins homogène d’un point de vue ethnique, linguistique et culturel que la péninsule récemment rattachée à la Russie, la région de Kharkov (Kharkiv, dans son orthographe ukrainienne, ne fâchons personne !), Lougansk et Donetsk est le théâtre d’affrontements de plus en plus violents entre pro-russes et partisans du gouvernement de Kiev. On dit les premiers manipulés, voire stipendiés par Moscou, pour hisser le drapeau de la fédération russe sur les municipalités de ces villes à majorité russophone. Dans le camp d’en face, on prétend défendre son droit à l’autodétermination, sans que le projet d’une fédération ukrainienne respectueuse de ses parties intégrantes n’aboutisse à la sécession.  Il faudrait être grand clerc pour savoir qui a raison sur toute la ligne.

Quel que soit son parti pris, le précédent criméen est dans toutes les têtes. Déjà constituée en république autonome au sein de l’Ukraine, la péninsule qui abrite la base russe de Sébastopol a pris la poudre d’escampette sitôt le nouveau pouvoir central proclamé à Kiev, avant de rallier la fédération russe dès la proclamation des résultats du référendum. Tandis que le monde entier avait les yeux tournés sur les jeux olympiques de Sotchi et la répression de la « propagande homosexuelle » à Moscou, Vladimir Poutine a habilement poussé ses pions dans le grand échiquier est-européen. Mais la sanctuarisation des bases militaires russes en mer noire est une chose, l’annexion de toutes les provinces orientales de l’Ukraine en  est une autre. Quoique mal vécue, la perte de la Crimée a été implicitement avalisée par l’Union européenne et les dirigeants ukrainiens : pendant que les sanctions internationales ne touchent que le troisième cercle du Kremlin, les nouveaux maîtres de Kiev n’ont pas levé le moindre escadron pour titiller l’ogre russe, à Sébastopol. Comme le résume avec son élégance coutumière le président biélorusse Loukachenko, les listes de dignitaires russes établies par les Occidentaux sont tout juste bonnes à accrocher aux toilettes…

Côté russe, il n’est pas dit que l’économie nationale gagnerait à prendre en charge des anciens terrils de charbon minés par la crise. La Crimée récupérée, Poutine en est réduit à appeler le Conseil de sécurité de l’ONU à la rescousse pour répondre aux revendications de ses fidèles ukrainiens. Le grand reporter Renaud Girard n’avait pas tort d’expliquer que l’annexion de la Crimée, appréciable à court terme pour le prestige grand-russe, pourrait constituer un boulet voire un dangereux précédent à moyen et long terme, y compris pour Moscou. Il est toujours périlleux de jouer avec les séparatismes, fût-ce chez le voisin. En l’occurrence, Poutine se retrouve acculé à réagir, entre deux écueils qu’il voudrait éviter : la non-assistance à russophone en danger, motif qui le pousserait dans ses derniers retranchements militaires si l’escalade sécuritaire se prolongeait ; l’ingérence à répétition, quitte à donner des ailes et des arguments aux différentes peuplades qui font la richesse de son empire. Accessoirement, il serait dans l’intérêt de la Russie de disposer d’un gouvernement qui ne lui soit pas trop hostile à Kiev, mais également de marches occidentales sécurisées. Si Poutine en venait à être perçu comme un fauteur de guerre en Europe de l’Est, son étoile diplomatique et commerciale y pâlirait, sans qu’il puisse compenser sa perte d’influence par un regain d’’échanges avec des partenaires aussi peu fiables que la Chine, l’Iran ou la Syrie. Enième épisode de la bataille rangée entre Poutine et les Occidentaux, la presse russe laisse entendre que le Kremlin pourrait prochainement vendre ses armes et son gaz en roubles. Une annonce pas encore suivie d’effets, mais qui a l’avantage de refroidir – au propre comme au figuré – les partenaires de la Russie.

L’enjeu énergétique n’est qu’un exemple de l’interdépendance entre les flancs ouest et est du vieux continent. Si la situation ukrainienne venait à s’envenimer, Poutine serait à tort ou à raison montré du doigt par les chancelleries occidentales. Au statu quo actuel succéderait une nouvelle guerre froide entre une UE atone et une Russie isolée. Personne n’y gagnerait au change.

*Photo : AP21553562_000021. Andrew Chernavsky/AP/SIPA.

Poutine, le Tsar-Soleil?

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poutine junger voltaire

poutine junger voltaire

Vladimir Poutine est l’homme du moment. La journaliste russe Svetlana Alexievitch s’en désole dans Le Monde : « Il a misé sur les instincts les plus bas, et il a gagné. Même s’il disparaissait demain, comment ferions- nous pour échapper à nous-mêmes ? » La cause est entendue. Voilà un dictateur, puisqu’il a su façonner son peuple à son image, comme Dieu. Oui, mais un dictateur de quelle sorte ? Ubu moscovite, Big Brother post-soviétique ou Picrochole en Crimée ? La façon dont Vladimir Poutine a joué sa partie en Ukraine rappellerait plutôt, au moins sur le plan de la méthode, le Grand Forestier de Jünger dans Sur les falaises de marbre : « C’était là justement un trait magistral du Grand Forestier : il administrait la frayeur par doses légères, qu’il augmentait peu à peu, et dont le but était de paralyser la force de résistance. Le rôle qu’il jouait dans ces troubles savamment préparés à l’abri de ses forêts était celui d’une puissance d’ordre. »[access capability= »lire_inedits »] Le Grand Forestier, en subtil homéopathe de la terreur, devient ainsi le recours d’un chaos qu’il crée lui-même : « Le Grand Forestier ressemblait ainsi à un médecin criminel qui d’abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet. »

Mais Vladimir Poutine est aussi vu par d’autres, de façon radicalement différente, comme un grand homme d’État. Ainsi a-t-on pu être surpris d’entendre l’ancien chancelier Schröder, si européen, saluer la politique de son « ami » : « Détester n’est pas un critère en politique ! La politique doit être rationnelle. Beaucoup de problèmes dans le monde, la Syrie, l’Iran ou l’Ukraine, ne peuvent être résolus qu’avec la Russie. » C’est que Schröder est un réaliste qui adopte le point de vue d’un Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV. Voltaire, ennemi de l’absolutisme, a tout de même estimé que le Roi-Soleil avait ses mérites qui pourraient bien, aussi, être ceux de Poutine : « Il commença par mettre de l’ordre dans les finances, dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l’ordre dans les finances », ce qui eut pour conséquence de délivrer « la cour des factions et des conspirations qui avaient troublé l’État pendant tant d’années ».

Alors, Grand Forestier ou Roi-Soleil, Poutine ? En tout cas, avec son allure d’espion sorti d’un livre d’Ian Fleming, il est assurément une figure romanesque, ce qui mérite d’être salué tant cela est rare chez les chefs d’État aseptisés de notre temps.[/access]

 

*Photo : AP21550793_000001. Mikhail Klimentyev/AP/SIPA.

Avant Le Rouge et le Noir

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jean prevost goderville

jean prevost goderville

Triste anniversaire. Il y a soixante-dix ans, le capitaine Goderville tombait sous les balles allemandes dans le maquis du Vercors. Excepté quelques historiens, les français ont oublié le nom de ce résistant. Si l’Histoire est injuste avec les hommes courageux, la littérature l’est tout autant avec les écrivains de talent. Les truqueurs sortent toujours vainqueurs des manuels scolaires. Cruel destin pour ce français remarquable d’être ignoré par tant de gens de lettres. Ou faut-il y voir, au contraire, une chance, une raison d’espérer ? Sa discrétion posthume en fait une curiosité littéraire qui échappe aux professeurs. La littérature a besoin d’espace pour s’exprimer. Car il y a bien une malédiction Goderville qui s’appelait dans le civil Jean Prévost.

Qui se souvient de ce romancier, essayiste, traducteur de Garcia Lorca, préfacier d’Hemingway, de Daniel Defoe, poète, chroniqueur à la NRF, sportif émérite entre autres, né en 1901 à Saint-Pierre-lès-Nemours, élève d’Alain, reçu à l’Ecole Normale en 1919 ? Il a pourtant écrit une trentaine de livres sur le sport, Montaigne, Paul Valéry, Baudelaire et Stendhal, sa grande affaire. Ce touche-à-tout déroute les esprits cartésiens. Prévost n’avait pas de limites, il vantait aussi bien l’effort physique qu’intellectuel. Il avait le pressentiment que tout devrait aller très vite dans sa vie. Ses romans ont la beauté fragile de la jeunesse quand tout est possible, quand l’échec et le succès sont au coude-à-coude. Il est le chantre des ambitions avortées. Son œuvre date des années 30 mais elle émeut, secoue, irradie les âmes en devenir. Comment résister à cette justesse de ton, à cette sensibilité extrême ?
Un conseil, cet été, relisez Le Sel sur la plaie et La Chasse du matin. Le cinéma serait bien inspiré de se pencher sur ces romans d’apprentissage, on leur garantit ici un carton plein au box-office. En 1993, Jérôme Garcin avait publié son plaidoyer « Pour Jean Prévost » afin de sortir cet écrivain précieux des ornières officielles, des marécages académiques. L’érudit Emmanuel Bluteau continue en 2014 cet indispensable travail de (re)connaissance aux Editions La Thébaïde. En ressortant L’Affaire Berthet  qui avait paru une première fois dans Paris-Soir du 10 janvier au 12 février 1942, l’éditeur nous fait entrer dans les arcanes de la création stendhalienne. Il a compilé le texte de Prévost, le compte-rendu du procès par La Gazette des Tribunaux et même en annexes : la Déclaration de Berthet, l’Arrêt de condamnation, le procès-verbal d’exécution et le Recours en grâce.

Les stendhaliens seront aux anges. L’Affaire Berthet est ce fait divers célèbre qui aurait inspiré Le Rouge et le Noir. Les littérateurs se battent encore sur ce sujet. Le procès aux Assises d’Isère en 1827 de cet ex-séminariste souffreteux devenu précepteur pour les enfants des Michoud de la Tour à Brangues donne lieu à un exercice de reconstruction captivant. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Le Rouge et le Noir pour apprécier l’implacable chute d’Antonin Berthet, « grand frère » de Julien Sorel. « Ces grands yeux roux, ces yeux de bête sauvage, qui semblent plus brûlants dans cette pâle figure » ne pouvaient qu’envoûter Madame Michoud.

A mi-chemin entre le récit historique et la fiction pure, Jean Prévost se glisse magistralement dans l’œuvre de Stendhal.

        

L’Affaire Berthet, Jean Prévost – Préface de Philippe Berthier – Textes réunis par Emmanuel Bluteau – Editions La Thébaïde.

*Photo : wikipedia.

Esclavage, l’histoire enchaînée

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esclavage grenouilleau traite

esclavage grenouilleau traite

« Si 12 Years a Slave ne remporte pas l’Oscar du meilleur film ce soir, les membres de l’Académie des arts et sciences du cinéma seront accusés de racisme ! » La petite blague d’Ellen DeGeneres, animatrice de la 68e cérémonie des Oscars, le 2 mars, n’a pas vraiment dissipé l’embarras qui flottait dans l’air du Dolby Theatre de Los Angeles. Tout le monde l’avait compris : le film de Steve McQueen ne relevait pas d’un jugement artistique, mais politique, voire moral. Il s’agissait de ne pas laisser passer Hollywood pour un repaire de racistes. La campagne menée par la production auprès des 5777 votants avait donné le ton. Avec un slogan sobre : « Il est temps ! » Temps de quoi ? De réparer une injustice, ainsi que le cinéaste l’a expliqué à Sky News quelques semaines avant les Oscars : « La Seconde Guerre mondiale a duré cinq ans, mais il y a des centaines et des centaines de films sur cette guerre et sur l’Holocauste. L’esclavage a duré quatre siècles, mais moins de 20 films y sont consacrés. » La compétition des victimes n’est pas une spécialité française. La culpabilité de l’homme blanc non plus. Deux membres de l’académie des Oscars ont avoué au Los Angeles Times, sous couvert de l’anonymat, qu’ils avaient voté pour le lauréat sans avoir vu le film, dont ils craignaient qu’il fût trop éprouvant – non sans raison, certaines scènes étant particulièrement violentes. Alors que 12 Years a Slave apparaissait comme la Liste de Schindler des Afro-Américains, lui apporter son suffrage valait brevet de respectabilité idéologique. Le succès critique et populaire de 12 Years a Slave, tiré des mémoires de Solomon Northup, homme libre kidnappé et vendu comme esclave au XIXe siècle, ravive la vieille tension entre histoire et mémoire. Dans les deux cas, il s’agit de représentations du passé : mais les unes, élaborées par des universitaires suivant des méthodes reconnues, s’attachent à rechercher la vérité, tandis que les autres, forgées par les communautés humaines, mystifient, glorifient ou, au contraire, dénigrent des événements ou des récits à des fins identitaires, religieuses ou politiques.[access capability= »lire_inedits »] L’histoire est scientifique, la mémoire idéologique. Bien entendu, dans la réalité, ces deux discours concurrents s’entrecroisent. Pourtant, alors que la question de l’esclavage investit de plus en plus le débat public, aux États-Unis comme en France, il faudrait plus que jamais pouvoir les distinguer l’un de l’autre. Tout le problème des lois mémorielles est qu’elles confèrent un statut institutionnel à des récits certes légitimes, mais destinés à des groupes spécifiques : or la loi, comme l’histoire, devrait valoir pour tous. En se concentrant sur les traites occidentales, à l’exclusion des traites interafricaines, la loi Taubira introduit une distorsion, non pas entre victimes mais entre coupables : certains coupables le sont plus que d’autres. En cela, elle est emblématique de la confusion entre histoire et mémoire.

Pour les défenseurs de la mémoire, l’esclavage est un crime contre l’humanité, voire un génocide, commis entre le XVIe et le XIXe siècle par des Blancs, essentiellement chrétiens mais aussi juifs, sur des Noirs africains. Tout est clair : le crime, les victimes, les bourreaux… et les nécessaires réparations. En revanche, l’histoire savante dessine les contours flous d’un phénomène beaucoup plus long et complexe.  Pour y voir plus clair, il est intéressant de mettre en parallèle le film de Steve McQueen, objet de mémoire, avec deux ouvrages universitaires : Qu’est-ce que l’esclavage ? d’Olivier Grenouilleau[1. Olivier Grenouilleau, Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale, Gallimard, NRF, avril 2014.], une réflexion sur l’esclavage à travers les âges, et Where the Negroes Are Masters, de Randy J. Sparks[2. Randy J. Sparks, Where the Negroes Are Masters, An African Port in the Era of the Slave Trade, Harvard University Press, 2014.], l’étude minutieuse et documentée d’un comptoir de la côte ouest-africaine entre la fin du XVIIe et le milieu du XIXe siècle, à l’époque où la traite atlantique et le commerce triangulaire battaient leur plein. Pour les non-initiés, le tableau exposé par Sparks est pour le moins surprenant, puisqu’il évoque l’esclavage pratiqué par des Noirs. Dans le comptoir d’Annamaboe, situé dans l’ancienne « Gold Coast » (l’actuel Ghana, en Afrique de l’Ouest) et les territoires environnants, « les Noirs étaient les maîtres », comme le titre l’indique clairement. Pour être plus précis, les Fantis, un peuple, ou plutôt une coalition de tribus et de clans, dominaient la région et y dictaient leur loi. Certes, grâce à leur supériorité technologique écrasante, les Européens (Anglais, Français, Néerlandais, Danois et Américains) favorisaient le commerce. Ils créaient une demande en esclaves et fournissaient les moyens techniques et économiques pour y pourvoir, en particulier grâce à leur maîtrise des mers. Mais sur la terre ferme, les Noirs faisaient la pluie et le beau temps. Les Fantis, qui contrôlaient la côte et dominaient le commerce, vendant prisonniers de guerre, criminels, personnes endettées ou esclaves achetés sur les marchés locaux, étaient bel et bien à l’origine de l’offre. Les « caboceers », les chefs noirs qui contrôlaient la traite, envoyaient même leurs enfants s’instruire en Angleterre et en France, créant ainsi une véritable élite locale connaissant les langues, les coutumes et les cultures des différentes rives de l’océan et complètement intégrée au monde atlantique. L’exemple du prince William Ansah, fils de John Corrantee, le plus puissant des caboceers d’Annamaboe et de la Gold Coast, est édifiant. Reçu en 1750 à la cour de George II, le jeune homme fut fêté par la bonne société londonienne. Plus tard, quand les Français tentèrent de s’emparer du comptoir, ce fils « anglais » de John Corrantee défendit la cause de ses anciens hôtes, permettant finalement aux Britanniques de se maintenir.

Grâce aux armes à feu obtenues en échange des esclaves, et plus encore à leurs talents de négociants et de diplomates capables de jouer sur la concurrence entre les puissances européennes, les caboceers se sont taillé un petit empire florissant qui s’est écroulé au début du XIXe siècle, quand les Anglais ont aboli l’esclavage. Profitant de la faiblesse des Fantis, fragilisés par la fin de la traite, leurs ennemis traditionnels, les Ashantis, les ont alors vaincus. Mais les règles du jeu avaient changé, au grand dam des vainqueurs qui partageaient la même vision du monde que leurs adversaires, comme en témoignent les propos tenus par le grand chef ashanti devant un officiel anglais en 1818 : « Nous sommes une nation guerrière et, quand nous défaisons nos ennemis, nous les réduisons en esclavage. » Évoquant les 20 000 prisonniers capturés dans ses batailles victorieuses, il poursuivait : « Je suis obligé de les vendre ou de les tuer, sinon ils deviendront plus forts que nous et finiront par battre mon peuple. » D’autres témoignages de l’époque attestent aussi de l’incompréhension totale des élites africaines locales confrontées aux conséquences économiques et politiques de l’abolition de l’esclavage par les Britanniques.

Ce récit fort éloigné de l’imagerie courante de l’esclavage, généralement associé à la colonisation, montre à quel point le regard que portent aujourd’hui les Occidentaux sur l’histoire de l’esclavage est anachronique, voire mensonger.

Dans notre imaginaire, l’histoire est simple : les Blancs pénètrent dans les terres, colonisent des millions de kilomètres carrés, comme l’a fait le colonel Faidherbe au Soudan à partir des années 1850, avant de soumettre et de vendre les populations indigènes. Ce schéma mental nous empêche de voir que, un demi-siècle plus tôt, la situation était radicalement différente. Ce sont ces « voiles » du regard rétrospectif, qui déforment notre vision du passé, que le livre d’Olivier Grenouilleau permet de soulever.   L’auteur des Traites négrières pointe une double illusion d’optique : non seulement, de quelques millénaires d’esclavage à l’échelle mondiale, nous ne retenons que les trois siècles d’esclavage en Amérique coloniale, mais de celui-ci nous ne connaissons que la fin, c’est-à-dire les quelques décennies précédant la guerre de Sécession (1861-1865). Résultat : pour nombre d’Occidentaux d’aujourd’hui, l’esclavage se résume aux images véhiculées par La Case de l’oncle Tom, Autant en emporte le vent, sans oublier Les Aventures de Huckleberry Finn. Or cette période, où l’esclavagisme est légitimé par une idéologie raciste et ancré dans un système économique et politique élaboré, est la plus cruelle. Mais c’est aussi le moment où il est le plus décrié et dénoncé. À sa sortie en 1852, La Case de l’oncle Tom, le roman d’Harriet Beecher Stowe, rencontre un énorme succès de librairie, incitant Solomon Northup à coucher sur le papier sa propre expérience : publié en 1853, 12 Years a Slave fut aussi, avec 30 000 exemplaires vendus, un véritable best-seller.

Cependant, la plupart des gens ignorent qu’au XVIIe siècle, des Blancs et des Noirs étaient indistinctement en situation d’esclavage. De ce point de vue, l’histoire d’Anthony Johnson, assez connue aux États-Unis, mais totalement ignorée chez nous, en particulier par les militants de la mémoire de l’esclavage, ne laisse pas d’être instructive. Né au début du XVIIe siècle dans l’actuel Angola, Johnson est fait prisonnier de guerre, vendu à un marchand arabe, lequel le cède à un commerçant qui l’amène en Virginie, où il est racheté dans le cadre d’un contrat d’« engagisme » (contrat d’esclavage limité dans le temps qui permet à l’esclave de se racheter), statut partagé à l’époque par des Noirs et des Blancs. Johnson a pu non seulement recouvrer sa liberté, mais aussi acheter des terres et des esclaves (quatre Blancs et un Noir) pour les cultiver.

Son histoire nous remémore donc un fait occulté : l’esclavage n’implique pas nécessairement des maîtres blancs et des esclaves noirs. Ce qui signifie qu’il n’a pas nécessairement partie liée avec le racisme. Si les esclaves de la traite atlantique étaient noirs, ce ne fut pas le cas dans d’autres temps et sous d’autres cieux. Notre focalisation sur l’Amérique du XIXe siècle, explique Grenouilleau, nous fait oublier les différents chapitres de la longue histoire de l’esclavage. Dans la Grèce et la Rome de l’Antiquité et du Moyen Âge, en Asie, les esclaves venaient de toutes les ethnies et de toutes les cultures. Souvenons-nous de l’opéra de Mozart L’Enlèvement au sérail[3. On peut mentionner aussi L’Italienne à Alger de Rossini, dont le livret a été écrit en 1813.], dont l’action se déroule dans le palais d’un pacha turc qui possède des esclaves européennes vendues par des pirates en Méditerranée – la « traite des Blanches ». Autre exemple connu : Miguel de Cervantès et son frère Rodrigues, capturés par des pirates au large de la Camargue en 1575 et réduits en esclavage à Alger. Nos lunettes déformantes révèlent l’emprise de la mémoire de l’esclavage sur son histoire.

Pour Grenouilleau, ces représentations trompeuses de l’esclavage sont nées de la campagne des abolitionnistes anglais et américains contre le commerce des esclaves. Pour convaincre l’opinion publique, ces militants d’une juste cause se sont abondamment employés à décrire l’effroyable réalité de l’esclavage. Le comble est que, si les abolitionnistes ont atteint leur but, l’esclavage ayant été aboli un peu partout en Occident (par les Britanniques en 1807, les Français et les Danois en 1848, les Hollandais en 1863 et les Américains en 1865), seules ce récit en noir et blanc (sans mauvais jeu de mots) reste gravé dans notre mémoire collective, les mérites des abolitionnistes étant oubliés ou minimisés au profit des crimes de leurs contemporains et concitoyens esclavagistes. Ce que résume Grenouilleau à la fin de son livre : « Les sociétés esclavagistes ne peuvent guère disparaître d’elles-mêmes. Elles ne cèdent généralement la place qu’avec les sociétés où elles sont nées. À une exception près : celle ayant vu, à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, apparaître les linéaments d’un mouvement abolitionniste international. »

Il ne s’agit évidemment pas de céder à la tentation révisionniste pour excuser ou légitimer une pratique qui, pour avoir été millénaire, nous semble aujourd’hui barbare et incompréhensible. Mais à l’heure où la mémoire de l’esclavage est l’un des ferments de l’hostilité que certains Français de souche récente vouent à la France, il est urgent d’inscrire cette mémoire dans une histoire délivrée de l’idéologie. « Chat échaudé craint l’eau froide » (voir encadré) : c’est avec une grande prudence que Grenouilleau rappelle que l’Occident est aujourd’hui perçu comme une civilisation esclavagiste, irrémédiablement raciste, alors même qu’elle est la seule à avoir combattu et aboli la traite, souvent au détriment de ses intérêts politiques ou économiques, tout simplement au nom d’une morale puisée dans une longue tradition religieuse et philosophique. En somme, si l’humanité entière peut avoir honte du crime esclavagiste, l’Occident peut s’honorer d’avoir mené et gagné le combat pour l’abolition. Il est urgent de le faire savoir aux jeunes générations d’Occidentaux, à commencer par ceux qui sont venus d’ailleurs.

 

L’affaire Pétré-Grenouilleau

Dans le Journal du dimanche du 12 juin 2005, Olivier Pétré-Grenouilleau (il a depuis pris le seul nom de Grenouilleau) est interrogé, entre autres, sur l’antisémitisme véhiculé par Dieudonné, qui attribue aux juifs un rôle particulièrement important dans la traite négrière. Dans sa réponse, ce spécialiste de l’histoire de l’esclavage analyse les effets pervers de la « concurrence mémorielle ». Au-delà du problème Dieudonné, il soulève le problème de la loi Taubira qui, dit-il, « considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides ». En effet, précise l’historien, « la traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » Or, quelques semaines plus tôt, le chercheur a publié Les Traites négrières[4. Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Éd. Gallimard, NRF, 2004.], une somme qui établit un bilan global de l’esclavage : dans le cadre de la traite transatlantique menée de 1450 à 1869, 11 millions d’Africains ont été arrachés à leur terre et envoyés vers les Amériques ou les îles de l’Atlantique – où 9,6 millions sont arrivés ; mais, entre 650 et 1920, les traites orientales (entre territoires africains ou vers l’océan Indien) ont été responsables de la déportation de 17 millions de personnes. Plus encore, pendant ces mêmes treize siècles, quelque 14 millions d’Africains étaient victimes de la « traite intérieure », autrement dit, étaient réduits à l’esclavage sans quitter le continent. Ce qui signifie que la moitié des victimes de l’esclavage ont été vendues par des commerçants qui n’étaient ni chrétiens, ni blancs. Ces données, qui contredisent l’histoire pieuse et accusatoire autour de laquelle communient des « descendants d’esclaves » (dont certains sont sans doute descendants d’esclavagistes), déplaisent fortement aux associations. L’entretien au JDD met le feu aux poudres. S’appuyant sur la loi Taubira, le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais porte plainte pour « négation de crime contre l’humanité ». Pour soutenir Olivier Grenouilleau, dix-neuf historiens (parmi lesquels Jean-Pierre Azéma, Élisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Marc Ferro, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock) publient dans Libération un appel pour la défense de la liberté de la recherche scientifique. Suite à la tournure prise par la polémique, le Collectif antillais retirera sa plainte. Mais cet épisode montre que l’esclavage est devenu un enjeu politique explosif, dont l’instrumentalisation peut nourrir toutes les revendications catégorielles.[/access]

*Image : Soleil.

Quand Hitler signait la paix de Pantin

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hitler churchill boucheron

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Il y a de fortes chances que le dernier roman de Bernard du Boucheron, Le cauchemar de Winston (Editions du Rocher) agace beaucoup de lecteurs. Enfin surtout les lecteurs qui n’auront pas le sens de l’humour ni le goût de l’ironie et dans ce cas-là sans doute faut-il s’abstenir de lire des romans, mais ceci est une autre affaire.

Le cauchemar de Winston agacera parce qu’il traite de la Seconde Guerre mondiale, sujet toujours extrêmement sensible quoiqu’on en dise mais surtout parce qu’il en traite sur le mode uchronique, c’est à dire en imaginant que les évènements se sont déroulés différemment et que cela donne donc naissance à présent tout autre  que celui que nous connaissons. Pour qu’une uchronie soit crédible, il faut bien entendu qu’elle soit réaliste et c’est pour cela qu’elle exige de son auteur une vraie connaissance de la période qu’il veut distordre. C’est manifestement ici le cas avec Bernard du Boucheron, ancien haut-fonctionnaire né en 1928 qui attendit 2004 pour faire une entrée tardive et remarquée en littérature avec Court Serpent (Gallimard), prix de l’Académie Française, un récit d’une grande pureté formelle sur l’échec de missionnaires chrétiens pour évangéliser une trop lointaine tribu viking.

Le cauchemar de Winston (Churchill bien entendu) commence quand Hitler vers le début 1941, dans un sursaut de lucidité et avec l’aide de son premier cercle se débarrasse de son médecin personnel, Théodore Morell, dangereux charlatan qui l’intoxiquait et l’affaiblissait à force d’incompétence. Hitler recouvrant à peu près sa lucidité, il renonce à envahir l’URSS, signe avec Staline un traité d’amitié perpétuelle le 24 août 1941, soit deux ans jour pour jour après le premier pacte germano-soviétique.

À partir de ce moment, évidemment, tout change et c’est là que Bernard du Boucheron appuie où ça fait mal. Les communistes n’étant plus là pour résister en France et même devenant des  soutiens du régime de Vichy, la collaboration se généralise pendant que le Royaume Uni signe secrètement une paix séparée, les seules opérations de guerre se réduisant à des bombardements mutuels et sporadiques pour sauver les apparences.

En France, c’est l’Ambigu qui exerce l’essentiel du pouvoir auprès du vieux Maréchal, après le suicide, ou peut-être l’assassinat, de Laval. L’Ambigu est un homme jeune, brillant, qui s’est évadé de son stalag pour se mettre au service de Pétain. Boucheron ne précise pas son nom mais enfin on reconnaîtra assez facilement de qui il s’agit : « Il était né pour être avocat ou politique (…) Bonne bourgeoisie moyenne, sociocompatible avec la peuple comme avec les puissants. Séjour au célèbre 104 chez les pères Maristes ». L’Ambigu joue, évidemment, double jeu. On ne sait jamais. Ce qu’il reste des alliés et de la dissidence désespérée des gaullistes a peut-être encore une chance. Alors, il fait se rencontrer clandestinement diplomates anglais et français à Sintra, au Portugal. Il promet de reconstituer une France forte qui le jour venu se retournera contre l’Allemagne mais auparavant il faudrait laisser les troupes de Vichy reprendre seules leur Empire à De Gaulle. En France, l’Ambigu, devenu le chouchou de Pétain, sort le pays de la misère noire en acceptant les intentions géopolitiques du Reich : à la France le rôle de grenier de l’Europe avec Paris en capitale orgiaque et culturelle, à l’Allemagne, l’industrie lourde.  L’Ambigu limite aussi les persécutions antijuives au strict nécessaire et après l’échec du débarquement du 6 juin 44, ultime tentative alliée de reprendre pied sur le continent, fait valoir l’attitude exemplaire de la France pour regagner une quasi indépendance, le siège du gouvernement de Vichy étant symboliquement transféré à Versailles. Il fait même entrer les communistes au gouvernement après la paix de Pantin, le 22 avril 1947 tout en transformant peu à peu la France en une Arcadie décroissante qui ravirait les écologistes. C’est l’époque où Aragon chante Les pieds d’Elsa et célèbre dans des poèmes les génies conjugués d’Hitler et de Staline.

De son côté, l’Allemagne tente se moderniser, on se débarrasse de la SS qui était devenue un état dans l’état et se transformait en lobby militaro-industriel bien trop dangereux. Les économistes du Reich décident par la même occasion de mettre au point une monnaie commune pour rationaliser les échanges en Europe et le Reichsmark devient l’Euromark  assez vite appelé, pour faire plus simple, l’Euro.

Bernard du Boucheron, heureusement, ne nous laisse pas dans ce monde rendu  terriblement possible car il sait y faire évoluer à côté des personnages historiques des personnages  fictifs ayant une réelle épaisseur.  Il considère finalement l’Histoire comme un cornet à dés ou un jeu de cartes : il y a beaucoup de combinaisons possibles mais elles ne sont pas infinies et si l’Histoire est un jeu tragique, elle est un jeu tragique soumis à ce que l’on appelle, chez les joueurs, le hasard raisonné. C’est sur  ce principe qu’il construit pour Le cauchemar de Winston une fin logique qui réussit l’exploit d’être à la fois surprenante et prévisible.

Le cauchemar de Winston, Bernard du Boucheron (éditions du Rocher).

*Photo : wikimedia.