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Saint Louis, huit cent ans après

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saint louis mort

Ne rêvons pas: François Hollande, qui a oublié de souhaiter une bonne fête de Pâques aux Chrétiens français, ignore sans doute que Louis IX est né le 25 avril 1214, cela a fait 800 ans vendredi dernier. D’ailleurs, alors que les gauchistes font débuter l’histoire de France avec la révolution, qui se souvient aujourd’hui de Louis IX ?
Dans sa Vie de saint Louis, Jean de Joinville, compagnon du roi, raconte que Louis naît à Poissy le 25 avril, jour de la Saint-Marc : ce jour-là, on porte traditionnellement en procession les « Croix noires ». Pour Joinville, c’est le signe que les deux croisades entreprises par le roi seront fatales à de nombreux croisés: «maint grant deul en furent en cest monde et maintes grans joies en sont en paradis de ceulz qui en ces douz pelerinage moururent vrais croisiez». Rétrospectivement, on peut en effet voir là un présage.

Plus tard, Blanche de Castille est prise d’un funeste pressentiment lorsque Louis, son fils, décide en 1244 de partir pour Jérusalem: elle «mena aussi grand deul comme se elle le veist mort». Mais Louis revient de cette croisade en 1254, la veille de la Saint-Marc, comme le raconte Joinville: «Le jour de la saint Marc me dit le roy que a celi jour il avoit esté né ; et je li diz que encore pooit il bien dire que il estoit renez ceste journee, et que assez estoit rené, quant il de celle perilleuse terre eschapoit». Le retour en France est comparable à une résurrection car la croisade fut un fiasco; Joinville l’avait compris dès la prise de Damiette, lorsque le roi, pour la première fois, avait mis «son cors en aventure de mort».

En 1267, Louis décide de reprendre la croix; il embarque pour Tunis le 15 juillet 1270. Joinville ne le suit pas: sans doute a-t-il l’intuition que le présage des Croix noires va prendre tout son sens: le roi meurt de la dysenterie le 25 août, au pied des remparts de Tunis. Il faut alors ramener son corps: selon l’usage teuton, il est éviscéré, démembré puis les morceaux sont bouillis dans une grande marmite d’eau et de vin aromatisé d’épices. Sur le chemin du retour, partout où ils passent, les ossements du roi font l’objet d’une grande dévotion et ils finissent par arriver triomphalement le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis. Le roi est déjà considéré comme un saint et un martyr.

Une trentaine d’années plus tard, Jeanne de Champagne, épouse de Philippe le Bel, demande à Joinville d’écrire la vie de saint Louis. Mais elle meurt en 1305 et Joinville ne termine son «livre des saintes paroles et des bons faiz nostre Saint Looÿs» qu’en 1309. Aussi le dédie-t-il à Louis le Hutin. Joinville a conçu son livre comme un témoignage: il a en effet côtoyé Louis IX et son récit nous fait donc découvrir le vrai saint Louis, alors que les autres sources, clairement hagiographiques, enjolivent l’histoire à tel point que Jacques Le Goff, récemment disparu, s’était demandé, non sans une certaine ironie, dans le chapitre VIII de son monumental Saint Louis (Folio histoire, 1999), si saint Louis avait vraiment existé. Aujourd’hui, on pourrait se poser la question: il a pratiquement disparu des programmes scolaires et les jeunes générations ignorent tout de ce grand roi qui sut moderniser la France. On se réjouira donc que Le roman de saint Louis, de Philippe de Villiers (Albin Michel, 2013), connaisse un succès mérité auprès du grand public.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00538939_000019.

Affaire Halimi : 24 jours en 110 minutes

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24 jours halimi

Le film d’Alexandre Arcady, 24 jours, sur l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana et sa bande, est tout à fait estimable même s’il n’est pas un chef-d’oeuvre.

Les éloges dont on gratifie l’oeuvre et le réalisateur sont d’autant plus appuyés qu’on craignait le pire sur le plan artistique et qu’en définitive, on a une bonne surprise !

Le parti pris choisi n’est pas absurde car en adaptant le livre de Ruth Halimi, la mère d’Ilan Halimi, il rend vaine la discussion sur l’objectivité de la relation, la fiabilité de l’analyse sur la police et, plus globalement, sur les ressorts de cette équipe criminelle. Sous l’autorité jamais contestée de Fofana sauf à la fin, quand celui-ci, confronté à l’échec et mis en cause, va seul tuer Ilan dans les conditions ignobles que l’on sait.

La manière dont le film a été promu a évidemment mis l’accent sur la sensibilité, le coeur, l’horreur, l’abjection de l’antisémitisme. Je ne suis pas persuadé que, sur ce plan pédagogique, qui aurait voulu constituer cette représentation comme un avertissement solennel, plus jamais ça !, l’effet soit atteint.

Non que le spectateur demeure étranger à ce qui se déroule et se commet sous ses yeux et qu’il ne s’abandonne pas à une émotion de tous les instants – précisément parce qu’il connaît déjà l’issue tragique -, mais l’humaniste n’apprendra rien, pour sa conscience, qu’il ne sache déjà et l’antisémite continuera à se réjouir. Quant à la masse indifférenciée du public, je ne crois pas que ce film, au-delà de l’indignation de ces 110 minutes, va la faire basculer systématiquement dans le camp de la morale.

Même avec les meilleures intentions du monde, le didactisme en art, en dépit de son caractère, en l’occurrence, techniquement et dramatiquement efficient, est voué sinon à l’échec, du moins à la déception de ceux qui en attendraient une régénération ou une alerte.

Paradoxalement, c’est la force du film qui va faire sa faiblesse, au regard de l’injonction éthique qu’il voudrait exclusivement formuler. Car le remarquable est que tout en restant fidèle à la trame des événements essentiels et à la perpétration des crimes, l’histoire, dès lors qu’elle reproduit le réel avec un traitement cinématographique rythmé et haletant, détresses, espoirs, révoltes et désespoirs, se dégrade en film d’action, en film policier : les séquences elles-mêmes suscitent l’intérêt, passionnent par leur intensité, attisent la curiosité, alors que tout est déjà tristement certain et inéluctable, et font du spectateur non pas un moraliste indigné mais un amateur conquis. La tragédie représentée devient moins tragédie que représentation.

Quand Claude Lanzmann critiquait le splendide film de Steven Spielberg, La liste de Schindler, en affirmant que la Shoah ne pouvait pas, ne devait pas être montrée, je n’avais pas approuvé cette opinion péremptoire. En regardant 24 jours, j’ai pourtant perçu la vérité qui ne m’avait pas frappé alors. La fiction même extraite d’un réel brûlant, étouffant, horrible, donne à la tragédie brute des couleurs forcément spectaculaires avec ce que ce concept implique de stimulant et à la fois de négatif.

Alexandre Arcady, tout de même, doit être salué pour cette oeuvre. Elle pouvait engendrer du larmoyant vulgaire ou de la thèse unilatérale. Il a échappé, avec sa scénariste, à ces écueils et j’ai en particulier apprécié le regard critique mais non malveillant porté sur la déconfiture policière. La police appliquait à un malade et à un délirant une stratégie classique qui avait certes fait ses preuves mais qui était en l’espèce inadaptée.

Avocat général lors du premier procès, exemplaire tant grâce à sa présidente et à son jury que par les peines et les exonérations prononcées, il me plaît, pour compléter l’information des spectateurs du film, de rendre hommage au livre de Gilles Antonowicz L’affaire Halimi (ed. Nicolas Eybalin, en vente à partir du 2 mai). Il répond à toutes les questions, démolit les idées fausses et, avec une parfaite honnêteté, scrute et analyse les noirceurs et les mystères de cette épouvantable affaire.

24 jours en 110 minutes, c’était possible.

Dictature verte… ou terrorisme économique ?

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mais ogm environnement

Vive le nucléaire ! Vive le gaz de schiste ! Vive le maïs OGM ! Haro sur le principe de précaution ! Pour débrider la croissance, n’hésitons pas à alléger le fardeau de normes, de règles et de taxes qui pèsent sur l’économie productive, l’entreprise et l’innovation. Et remettons le monde sur ses pieds ; c’est l’homme qui compte, pas la nature !

Je ne sais pas si Luc Rosenzweig serait d’accord avec ce résumé, certes synthétique, d’un article paru dans ces colonnes – assez conforme, me semble-t-il, au point de vue majoritaire de la rédaction. Voilà du moins ce que le lecteur de Causeur que je suis, tantôt amusé, tantôt agacé, en a lu. Dans des circonstances bien particulières, puisque je me trouvais dans un de ces nombreux pays d’Afrique qui font appel à l’expertise de la France et, surtout, à son indépendance – ou à ce qu’il en reste – pour résister à la pression incroyable des marchands d’OGM. Particulières aussi car, à quelques semaines près, j’étais passé au travers du cauchemar de Harbin, ville de 6 millions d’habitants, dans le nord de la Chine, dans laquelle, en décembre 2013, ni avion, ni train, ni transports scolaires, ni aucun véhicule n’ont circulé pendant plus de quinze jours, la ville étant ensevelie dans un brouillard toxique qui paralysait toute vie et a causé un nombre à ce jour inconnu – secret d’État ! – mais élevé de victimes d’accidents respiratoires. Or, non seulement on sait désormais que les mois de janvier puis de février auront été les plus doux enregistrés depuis longtemps, mais les épisodes pluvieux et venteux sur la Bretagne et la Grande-Bretagne notamment, suggèrent une fois encore la réalité du dérèglement climatique – et notre impuissance totale face à ce que l’armée américaine considère désormais comme la première menace géostratégique de ce début du XXIe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Autant le dire : oui, l’alibi écologique est invoqué pour tout et son contraire. Oui, la sensibilité environnementale est souvent instrumentalisée au bénéfice d’intérêts géopolitiques, commerciaux ou d’influence, qui n’ont rien d’écologiques. Oui, la complexité et l’imprévisibilité des normes coûtent cher aux entrepreneurs et aux investisseurs. Oui encore, l’amateur de feux de cheminée que je suis peste contre la ridicule interdiction du feu de bois à Paris – Oui à ma cheminée, non aux centrales thermiques ! Mais la prétendue « dictature verte » ne me semble exister nulle part, sinon dans les rêves de ceux qui, après en avoir fini avec les frontières et les nations, après avoir mis fin à ces déterminations d’un autre âge que sont la race, le sexe et l’âge, entendent en finir avec la nature. Bienvenue dans le monde de l’homme nouveau, de l’homme devenu son plus beau produit, de l’homme devenu son propre créateur ! Bienvenue dans un monde qui n’est pas pour moi !

Cependant, si je ne vois guère trace de la « dictature verte », la dictature de la croissance, de la dette et de la mobilisation des ressources, elle, est partout ; or, qu’est-ce qu’un monde réduit à son utilité ?

Passons rapidement sur les débats soulevés par nos choix énergétiques – Luc Rosenzweig veut-il un forage de gaz de schiste dans son jardin ? Comment la France échappera-t-elle à une pression internationale croissante au sujet de son pari nucléaire, alors que les nouvelles de Fukushima illustrent chaque mois ou chaque semaine que le Japon ne maîtrise pas la situation, et que la France ne sait pas comment, ni à quel prix, mener à bien le démantèlement d’une centrale[1]? Comment, par ailleurs, peut-on légitimer le modèle économique des OGM, qui repose sur un hold-up sur le vivant, interdit toute recherche indépendante sur ses effets sur la santé humaine, détruit la biodiversité à toute allure et pourrait mettre un jour en danger la sécurité alimentaire de l’humanité, qui repose sur la diversité des variétés locales des espèces, gage de leur survie ?

Ne nous trompons pas de combat ! Le vrai débat porte sur l’extension du domaine de la règle. Et il est vrai qu’elles prolifèrent, ces règles et ces normes, il est vrai qu’il est envahissant, ce droit de l’environnement, comme le sont le Code du travail et toutes ces tentatives d’encadrer le réel par des textes, des articles et des nomenclatures. Mais le choix est simple : préférez-vous l’extension du domaine de la règle, ou celle du domaine de la lutte ? Autrement dit, dans des sociétés qui n’ont plus aucune définition en substance, les relations qui étaient tenues par des appartenances, des ordres et une identité, ne peuvent plus être fondées que sur la règle ou sur la force, seule la démocratie opérant théoriquement la séparation entre l’une et l’autre – le recul du principe majoritaire dans nos « hyper-démocraties » allant de pair avec le poids croissant de la force que les « autorités indépendantes », et autres experts auto-désignés de la « République des comités » servent si bien.

Que préfère Luc Rosenzweig ? La paix par la norme, ou la guerre par la confrontation directe des intérêts antagonistes ? La loi de 1976 applicable aux installations classées n’a pas d’autre origine ; la pression des industriels qui polluaient l’étang de Berre ou la baie de Seine était telle que les risques d’attentats, perpétrés par des populations locales qui ne supportaient plus l’empoisonnement des eaux et des terres, devenaient réels. La loi a apaisé leurs relations, et les uns comme les autres s’en trouvent bien. Et qu’on ne vienne pas parler de chantage terroriste ! Le terrorisme, c’est celui des entreprises qui polluent, puis font payer le contribuable pour rétablir des équilibres vitaux, enlever les algues vertes, laver les sols ou acheter de l’eau minérale. Qu’en sera-t-il demain si ceux qui veulent que soient levés les seuils d’autorisation préalable à l’élevage des porcs, ou les contrôles administratifs des unités de méthanisation, obtenaient satisfaction ? Qu’en sera-t-il demain si le principe « pollueur-payeur » continue d’épargner des pollueurs au détriment du contribuable d’abord, de la santé publique ensuite ? La seule perspective d’amélioration, c’est que le lien santé-environnement soit inscrit en tête de l’agenda politique. Ce ne sont pas les opposants au productivisme qui menacent la tranquillité collective en faisant valoir leurs droits à un territoire propre et sain, mais ceux qui auront considéré la nature comme une ressource à mobiliser, et les biens collectifs comme un réservoir gratuit où se servir – bref, ceux qui pillent impunément les territoires, au nom de leur intérêt individuel immédiat.

La règle et la norme sont des instruments de la paix civile. Elles le sont. Elles le seront de plus en plus à mesure que notre monde n’est plus seulement fini, mais petit, et compté. Parce qu’elles expriment des préférences collectives qui ne peuvent plus être mises en œuvre par la pression sociale, le conseil des anciens, ou le respect de la tradition ; ce n’est plus le milieu social, c’est la norme qui devrait interdire la « ferme aux mille vaches » et freiner la disparition constante d’exploitations agricoles – et si ce n’est pas la norme, ce sera la rue ! Parce qu’elle, et elle seule, pose des limites à la démesure de l’ambition humaine et de l’utilisation des techniques ; ce n’est pas la réprobation collective, c’est la norme qui rendra un peu moins indignes les conditions de l’élevage industriel et moins irresponsables les manipulations génétiques. Les normes organisent les marchés et même, les font naître ; en l’absence d’appellations contrôlées, de labels et de certification, la dictature du prix laminerait la qualité – quand elle s’insurge contre les normes, la paperasse et le fonctionnaire jacobin, la Bretagne devrait se souvenir que sa seule chance, l’excellence, passe par des normes plus exigeantes, gage de la préférence du client, pas par l’illusion d’une production de masse à bas prix face au Brésil, à l’Ukraine ou la Nouvelle-Zélande ! Parce qu’elles sont facteur d’exigence, donc de progrès, et même, d’excellence compétitive, les normes créent de la différence, donc de la valeur. Combien de champions français des services collectifs, dans l’eau, le traitement des déchets, l’agro-alimentaire, doivent-ils leur compétitivité à l’exigence des règles françaises ? Les normes, enfin, sont des vecteurs d’influence, donc de puissance. L’un des seuls vecteurs de puissance autonome de l’Europe, ce sont les normes qu’elle impose de fait aux grands producteurs mondiaux de biens de consommation, grâce à la taille de son marché intérieur. Il est donc vital que nous conservions notre autonomie dans leur définition.

Il faut le dire ; si la croissance démographique se poursuit, si la course aux ressources s’accélère, si ni les frontières ni les mœurs n’arrêtent plus la convoitise des prédateurs nomades, la norme et la règle sont le seul rempart contre la guerre de tous contre tous. Pour l’eau, pour les terres arables, pour les métaux stratégiques, pour l’énergie, pour l’air, pour le climat même, nous n’en sommes pas si loin. Il y a donc urgence à ce que nous prenions conscience que les biens publics, inappropriables, que sont la sécurité, la confiance, mais aussi un milieu de vie sain et amical à la vie humaine, la beauté des jours et la bonté du temps, la certitude de son identité, apportent des satisfactions durables qu’aucun bien privé, aucun gain financier, ne peuvent offrir. Ce que la croissance détruit vaut souvent plus que ce qu’elle apporte – la seule vraie question, de ce point de vue, est de savoir si la Chine sera morte avant d’être riche. La coopération, au sein d’une communauté, apporte des richesses immatérielles, incommensurables, et durables, que la compétition pour l’accession à des biens privés ne donne pas.

Nous allons devoir reconsidérer la hiérarchie des satisfactions, et redécouvrir le sens oublié de vieux mots de la République : l’unité nationale, la confiance dans un destin commun, la souveraineté, et même, pourquoi pas, l’intérêt général.

Si vous êtes libéral, vous devez accepter que l’avenir passe par plus de normes, de règles et de lois. Elles peuvent se révéler superflues seulement si on pense la société autour d’une foi commune, d’une identité forte, et d’un contrôle social effectif. Comment vous convaincre, cher Luc Rosenzweig et chers amis de Causeur, que toute réflexion sur le « faire-société » passe par un débat sur la nature et le milieu de vie ? Si la nature va mal, comment croire que l’homme lui survivra ? La liquidation actuelle de l’écologie par la technostructure, après le pic d’intelligence collective que fut le Grenelle de l’environnement, n’augure rien de bon pour la société française.  N’en doutons pas, moins il y aura de commun, d’unité nationale, et moins nous saurons dire « nous », plus la règle, la norme et la loi devront jouer le rôle que tenait autrefois l’identité. À défaut, je le répète, la force y pourvoira.[/access]

[1]. Voir l’entretien avec Jean-Paul Chanteguet, in Le Nouvel Économiste, 12 mars 2014.

*Photo: Soleil

Gerson, vive la rentrée !

alliance vita nantes

Les vacances de Pâques n’auront pas calmé le jeu… 15 jours après les accusations d’intégrisme liées à l’intervention –peut-être maladroite ?- d’Alliance Vita dans une classe de terminale du lycée catholique parisien, Gerson reste au cœur de l’actualité. Sur fond de polémique, de luttes intestines et d’enquête diocésaine, un climat explosif entoure l’établissement de la rue de la Pompe. Dans cette confusion générale faite de rumeurs autant de que de faits, c’est maintenant le prix de la cantine que dénoncent certains parents… Le procès en intégrisme, les liens supposés avec l’opus Dei, repris avec délices par la presse et la Mairie de Paris, n’arrangent pas les choses et mettent en lumière les limites de l’ouverture des écoles privées catholiques en matière de recrutement. Se pose alors la question de la motivation des parents d’élèves…

Il ne serait pas aberrant de penser que les parents d’élèves de l’enseignement catholique soient attachés au caractère religieux du projet pédagogique, à l’éclairage chrétien donné à la construction morale et humaine de leur progéniture…  De là, pas aberrant non plus de considérer qu’un discours anti-avortement –en cohérence avec la position de l’église- puisse y être correctement toléré.

Pourtant, la réalité est souvent différente : dans l’école privée, souvent catholique, c’est le caractère privé qui est convoité. On y recherche l’excellence d’un enseignement qui ne se plie pas intégralement aux injonctions nationales, -dans le privé : travailler le soir est vivement conseillé, les rythmes scolaires sont appliqués selon leur pertinence, la grève est rare-, une implication du corps enseignant et une certaine idée de la  discipline… Les parents qui font le choix du privé attendent que l’école prépare -mieux que celle de la république- leurs mouflets au baccalauréat puis aux études supérieures. Qu’elle leur apprenne le respect, parce que souvent ils n’ont plus envie de s’y coller, qu’elle développe leur esprit critique… mais surtout sans les abreuver de toutes ces niaiseries mystiques.

Cela aboutit à ces situations trop fréquentes où les parents, qui ont exposé à l’embauche leurs motivations hautement chrétiennes, passent leur temps à critiquer et à contrer les options pédagogiques et pastorales choisies et clairement affichées par l’école. A l’extrême, comme on le voit à Gerson, où ils entrent en rébellion avec la direction. Rappelons qu’en matière d’enseignement privé, la carte scolaire n’existe pas : les parents sont libres de choisir l’établissement de leur enfant en fonction de leurs motivations et de leurs moyens.

Le père de famille qui s’offusque aujourd’hui des tarifs de la cantine a-t-il découvert sa facture au mois de mai ? Peu probable… Sans doute souhaite-t-il, pour une raison qui lui est propre, donner un second souffle à la polémique qui agite l’école dont il aurait lui-même, par choix, fait son enfant « prisonnier » ?

Les écoles privées catholiques se doivent –tant par obligation légale que par conviction- d’être ouvertes aux familles non catholiques dans leur recrutement, mais doivent-elles, pour autant, renoncer au caractère propre de leur enseignement ?  Dans le cas de Gerson, la représentation des parents, qui laissait autrefois une grande part aux parents plutôt laïcs, se serait récemment recentrée sur des familles plus soucieuses de pastorale. Ce recentrage sur le cœur de métier de l’établissement créerait une hostilité de la part des familles plus laïques.

Mais après tout pourquoi l’ouverture dont se réclame Gerson serait-elle synonyme de négation de sa vocation chrétienne ? Si les parents n’adhèrent pas au projet de l’école, libre à eux de tester d’autres établissements plus open. De même si le tarif ne leur convient pas… Dénonceriez-vous par voix de presse un coiffeur trop cher au motif que son voisin pratique des prix plus intéressants ? L’école de la république est laïque et gratuite.

L’affaire Gerson est emblématique d’un problème qui dépasse largement l’enseignement : d’une part elle incarne une fois encore cette polémique toujours vive autour de l’homme nouveau. Comprenez : celui qui n’est pas progressiste est forcément obscurantiste, donc dangereux. D’autre part elle est symptomatique d’une religion chrétienne coupable, qui accepte de se faire ridiculiser jusque dans ses chapelles.

*Photo:  FABRICE ELSNER/20 MINUTES/SIPA. 00646460_000003

Le capitalisme russe chante les vieilles années soviétiques

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sovietique faucille marteau

« Le marketing du passé a de l’avenir ». C’est la conclusion d’une étude commerciale menée par le magazine du même nom, dans son numéro d’avril[1. Marketing, n°175, avril 2014, p.39], sur les biens commercialisés en Russie.

Les exemples ne manquent pas pour s’apercevoir que les marques russes jouent la carte soviétique pour valoriser leurs produits. Ainsi, la vodka « Zelyonaya Marka », la marque verte, a fondé son design et sa campagne de publicité sur le style des fifties, côté Est. À l’écran, on voit deux hommes, l’un en costard, l’autre en cuir, une casquette vissée sur leur tête, discutant devant une voiture. Leur échange franc et simple veut représenter celui d’une amitié facile, au-delà des clivages,souvenir d’une époque passée.

La marque de thé « Exactement le thé indien» était la seule distribuée dans les magasins contrôlés par l’Etat soviétique. Son paquet jaune vif est resté dans la mémoire de tous les russes de plus de 25 ans. C’est pourquoi la griffe a décidé, pour relancer son marché, de reprendre à l’identique son packaging originel. Sa campagne de communication en rajoute une couche et fait intervenir les icônes traditionnelles telles que Youri Gagarine ou la figure emblématique de la Babouchka. Et ça marche !

L’obsession rouge colore encore les cadrans de montre. La marque Militarka propose un modèle où peut se lire, sous les aiguilles, le fameux logo du KGB. Et maintenant, même les grands restaurants s’y mettent: les menus de l’enseigne moscovite « Les pays qui n’existent pas » d’Arkady Novikov sont inspirés des cantines soviétiques, ces libres-services sommaires aux dalles blanches et aux assiettes parfois douteuses. L’inspiration s’arrête là malgré tout, puisque les plats, eux, sont d’influence asiatique. On retient l’apparat soviétique mais pas le contenu.

Reste à comprendre comment le système marketing, libéral, peut promouvoir un modèle qu’il a combattu. Probablement parce que le capitalisme n’est pas une doctrine morale mais économique. Il va où l’argent le mène, sans égard pour le revirement idéologique que cela implique. Or, les clients russes, aujourd’hui, achètent ces marques qui s’appuient sur un passé« synonyme d’authenticité, de qualité et de fiabilité ». Les marques exploitent la nostalgie des années soviétiques car, de ces années, l’homme rouge a retenu l’image d’un pays fort, de valeurs simples, en a oublié-volontairement ou non- les souvenirs les plus sombres. Dans La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch nous rappelle à raison que « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag ».

Les marques font ainsi leur chiffre en jouant sur la corde sentimentaliste de l’âme slave pendant que les leurs clients nostalgiques dégustent une version améliorée de la boisson d’antan. Reste à savoir si la sovieto-nostalgie, pour rentable qu’elle soit, n’est pas à double tranchant. En son temps, pour justifier les importations américaines, Lénine avait déjà coutume de dire que les capitalistes vendraient jusqu’à la corde pour les pendre[1. Ou quelque chose d’approchant, cette phrase étant peut-être apocryphe.] S’ils ne veulent pas finir un de ces jours au bout d’une pique néobolchévique, les communicants russes devraient donc faire attention lorsqu’ils jouent avec des allumettes…

*Photo: LASKI/SIPA. 00680007_000273

Esprit public, esprit de soumission

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philippe meyer manuel valls

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche.

Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissais machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique duProfessionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.

Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet, qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.

Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que ma voiture croisait au large de Lafrançaise, tout un symbole, qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est à dire en couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait un peu la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.

Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne cinq ou six fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…

Je crois que le sommet de cette émission  a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »

Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants courageux arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000009.

Le meilleur restaurant du monde envoie ses clients à l’hôpital

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Décidément, les médias ont la mémoire plus que courte. Alors qu’en mars 2013, ils annonçaient tous la fermeture du restaurant Noma, à Copenhague, déjà consacré trois fois meilleur restaurant du monde en 2010, 2011 et 2012, pour cause d’hospitalisation de 63 clients frappés d’intoxication alimentaire, les voici bêlant à l’unisson la victoire retrouvée du chef René Redzepi. On imagine ce qui se serait produit si les restaurants de Paul Bocuse, Joël Robuchon ou Alain Ducasse avaient été fermés pour avoir intoxiqué 63 clients. Anathème et déshonneur assurés suivi d’un lynchage médiatique. Pour le restaurant danois, amnésie et amnistie.

Curieusement, les autres lauréats de ce prix organisé par la revue anglaise Restaurant et financé par Nestlé via son eau minérale italienne San Pellegrino, ont eux aussi été frappés par des accidents sanitaires graves. Champion en 2006, 2007, 2008 et 2009, Ferran Adria, chef du restaurant El Bulli, à Rosas, près de Barcelone, a lui aussi envoyé quelques dizaines de clients aux urgences de l’hôpital de la ville. La palme revient à l’anglais Heston Bluementhal, meilleur restaurant du monde 2005, présent depuis plusieurs années dans le peloton de tête, qui connut une fermeture administrative de plusieurs semaines en 2009 pour avoir envoyé… 527 clients à l’hôpital. Autant de « bonnes tables » ayant conservé leur étoiles au guide Michelin, trois pour Heston Bluementhla, deux pour René Redzepi.

Le plus étonnant est que ces restaurateurs préfèrent invoquer la présence d’un norovirus lié à des négligences hygièniques plutôt que de reconnaître que le problème vient des additifs et adjuvants chimiques utilisés dans les recettes moléculaires mis en valeur dans ces établissements, tels les alginates E401, la cellulose méthylée E461, l’amidon transformé E1142, le monoglutamate de sodium E621, les carraghénanes et les polysaccharides E407, le stabilisant E450, le xantana E415 et l’azote liquide. En réalité, ce concours est une vaste pantalonnade qui n’a d’autres objectif que la promotion internationale de restaurants adeptes de la cuisine moléculaire. Le traitement sans recul qu’en fait la presse française est affligeant et en dit long sur les capacités d’amnésie ou d’amnistie du monde médiatique.

1810-2014 : Peugeot, une histoire française

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peugeot lion feu

Sans doute le rappellera-t-on, lors des commémorations répétitives de la Grande Guerre qui nous sont promises : le premier Français tué au combat s’appelait Peugeot. Le caporal Peugeot, tombé le 3 août 1914 sur le territoire de Belfort, en compagnie du soldat allemand Mayer, a donné son nom, à  son corps défendant, à une rue parisienne.

Il portait un nom franc-comtois, comme ses homonymes qui, depuis plus de deux siècles, illustrent le capital industriel français[1. La première entreprise Peugeot, créée en 1810, fabriquait des tables.]. Au moment où le caporal Peugeot tombe sur le champ de bataille, la société automobile Peugeot produit la moitié des 20 000 véhicules réalisés en France, Renault le quart et Panhard le dixième. Et pourtant, c’est Renault qui entrera dans l’histoire de la Grande Guerre avec les « taxis de la Marne » puis, surtout, avec les chars qui, à partir du 18 juillet 2018, contribueront à refouler, jour après jour, les forces allemandes installées sur notre territoire.

Un siècle plus tard, les descendants des Peugeot, encore détenteurs d’une fraction du capital de l’entreprise, en abandonnent  le contrôle effectif à l’État français et à Dongfeng, société chinoise, sans renom et sans savoir-faire, mais aux mains de l’État chinois. Les vicissitudes du groupe Peugeot ont conduit à ce paradoxe de la globalisation néolibérale : la survie d’une entreprise française familiale, représentée par deux marques illustres, Peugeot et Citroën, dépend de la contribution de deux États.[access capability= »lire_inedits »]

Nous n’avons ici qu’une ambition : retracer le chemin du déclin apparent de l’entreprise que l’information au quotidien, prétentieuse et vaine, ne permet guère de comprendre.

L’histoire du groupe, à partir de ses marques constitutives, est si riche, si prestigieuse, que les dirigeants du groupe ont pu se croire immunisés contre l’échec. Depuis la « Bébé », conçue par Ettore Bugatti, qui roulait déjà en 1914, jusqu’à la 206, dernier modèle à grand succès, en passant par la 201, issue de la Grande Dépression, la 203 qui inaugure les Trente Glorieuses, l’increvable 504, dont des exemplaires sillonnent encore l’Afrique, et la décisive 205 qui sort la marque de l’ornière dans les années 1980, les Peugeot rythment le défilé de l’histoire automobile qui accompagne celui de la grande Histoire.Les Citroën aussi, si différentes, avec la Type A, premier véhicule français construit en grande série[2. Dans l’usine de Javel où, durant la Grande Guerre, André Citroën faisait fabriquer à haute cadence les obus destinés aux artilleurs du front.], la Traction Avant qui a imposé la première des solutions techniques devenues universelles (roues indépendantes, direction à crémaillère), la 2CV qui aurait pu être une voiture mondiale avant la lettre et la DS entrée au sanctuaire mondial de l’automobile[3. Les possesseurs américains de DS se réunissent pieusement chaque année.].

Mais si l’histoire est gratifiante, la réalité des affaires attend au tournant ses héritiers. La vie du groupe Peugeot n’a jamais été simple depuis l’absorption en catastrophe de Citroën, en 1974, année de la crise pétrolière[4. Absorption réalisée grâce au trésor de guerre de la famille Peugeot placé en Suisse.]. Il en est résulté une grande difficulté pour définir la stratégie du groupe en matière de produits. Comment fabriquer de vraies Peugeot et de vraies Citroën tout en réalisant des synergies ? Comment orienter le travail des ingénieurs et des designers ? Il a fallu vingt ans pour décider la fusion des bureaux d’études, trente-cinq ans pour placer les centres de style sous l’autorité d’un chef unique du design, et, ainsi qu’on va le voir, quarante ans pour clarifier les stratégies respectives des marques.

Le poids de ce glorieux passé se mesure aussi au choix de maintenir les sites de production nationaux, plus coûteux, quand Renault délocalisait sans états d’âme sa Twingo en Slovénie, sa Clio en Turquie et sa Mégane en Espagne. Alors qu’on peut difficilement prétendre que l’ancienne Régie nationale des usines Renault est encore une entreprise française et Renault une marque française, les dirigeants du groupe encore français ont sous-estimé l’impact de l’élargissement de l’Europe et d’une concurrence où le coût du travail devient un paramètre décisif de la rentabilité.

Cependant, au début des années 2000, tout va bien ou presque pour Peugeot. La 206 et la Citroën Picasso rencontrent le succès. Les moteurs Diesel du groupe, aujourd’hui ostracisés par la secte écologiste, sont reconnus comme les meilleurs au monde : le ministre de l’Économie allemand les cite en exemples aux constructeurs d’outre-Rhin. On envisage la mondialisation avec prudence : l’implantation de Citroën en Chine se heurte à un marché entravé par l’absence de crédit à l’automobile.

Différentes erreurs d’appréciation vont conduire pas à pas Peugeot vers l’impasse de la fin de la décennie.

Ses dirigeants ne voient pas avant 2007 que l’image de qualité de leurs concurrents allemands et coréens s’impose progressivement. La qualité ne s’improvise pas : il faut vingt ans pour atteindre le seuil critique à partir duquel la réputation des véhicules d’une marque s’enracine dans l’esprit des usagers. Or, la qualité des véhicules des deux marques, sans être cataclysmique, varie fortement d’un modèle à l’autre, tandis que celle des modèles produits par les groupes Volkswagen ou Hyundai ne souffre guère la critique du public. Et le french bashing en surajoute.

En même temps, les dirigeants de PSA privilégient une politique de partenariats au détriment d’une politique d’alliances.La famille Peugeot, qui entend conserver son contrôle capitalistique de l’entreprise, refuse toute alliance avec un grand groupe étranger. Par défaut, les patrons successifs s’engagent dans des partenariats avec Fiat, Ford, Mitsubishi, Toyota, BMW, convaincants sur le papier mais souvent décevants : seul le partenariat avec Ford sur les moteurs Diesel et celui avec Toyota sur les véhicules d’entrée de gamme devraient se poursuivre.

Ils ratent encore l’occasion chinoise. Citroën et Peugeot baissent les bras en Chine au moment même où le marché, aujourd’hui le premier du monde, décolle sous le double effet de l’apparition d’une classe moyenne et de l’essor du financement à crédit, longtemps interdit. Tandis que les ventes locales de General Motors, Volkswagen et des constructeurs japonais et coréens explosent, la part de marché des deux marques du groupe Peugeot se replie chaque année.

Ils restent aveugles, enfin, à la situation européenne. Après avoir essuyé l’impact de la grande récession de 2008-2009, ils prennent au sérieux les fadaises des économistes officiels : la crise est finie, disent ces économistes, au moment même où le marché principal de Peugeot, situé en Europe, va s’effondrer ! Dès lors, l’implantation encore faible et fragile du groupe en Chine, en Russie ou en Amérique latine ne permettra pas de compenser la faillite européenne. Peugeot reçoit un coup de poignard supplémentaire lorsque les sanctions économiques occidentales contre l’Iran le privent d’un marché juteux de ventes de voitures assemblées sur place à partir d’éléments fabriqués en Europe…

Résultat : en 2012 et 2013, Peugeot se rapproche dangereusement d’une faillite historique dans une Europe où le sauvetage des entreprises stratégiques est proscrit par les théologiens de Bruxelles. À la différence des « Big Three » américains sauvés par Bush et Obama au prix de plusieurs dizaines de milliards de dollars acquittés par le taxpayer, PSA ne peut compter sur l’argent public pour se renflouer, se restructurer et se redresser. Un point décisif rappelé récemment par Louis Schweitzer, ancien patron de Renault : « Aux États-Unis, si Obama n’était pas intervenu pour sauver les constructeurs, il n’y en aurait plus un seul ! »[5. Entretien donné à Question Auto de mars 2014.]

L’entreprise inaugure 2014 avec un nouveau capital et un nouveau capitaine.

Le nouveau capital a une tête française et une tête chinoise qui représentent deux réalités opposées : d’un côté, l’État français attaché à la survie d’une entreprise propriétaire de marques historiques, de nombreux brevets et dotée d’un important savoir-faire industriel[6. Le groupe PSA est le premier déposant de brevets en France depuis six ans.];  de l’autre côté, l’État chinois contrôlant une entreprise partenaire de Peugeot mais dépourvue de notoriété et sans autre savoir-faire que celui de son co-contractant français. Leur cohabitation reste imprévisible.

Le nouveau capitaine s’appelle Carlos Tavares, natif du Portugal, issu du lycée français de Lisbonne et de l’École centrale de Paris. Il a fait son diagnostic et choisi ses orientations. Trois marques seront maintenues et soutenues, chacune bien distincte : Peugeot, Citroën, et la nouvelle marque DS. Les gammes pagailleuses des différentes marques seront simplifiées pour que l’effort de promotion commerciale se concentre sur ce qu’il juge être le seul objectif possible : promouvoir quatre modèles de chaque marque sur chaque marché.

Il est apparemment plein d’espoir. Non sans une bonne raison : sous la menace de la faillite, les gens du groupe ont appris l’humilité qui est la meilleure des conseillères. S’il a raison, et si la crise économique ne récidive pas encore, Peugeot n’est peut-être pas encore sorti de l’Histoire[7. Nous paraphrasons le titre du dernier ouvrage de Jean-Pierre Chevènement : 1914-2014 : l’Europe est-elle sortie de l’Histoire ?] .[/access]

*Photo: Soleil.

Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001

Saint Louis, huit cent ans après

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saint louis mort

saint louis mort

Ne rêvons pas: François Hollande, qui a oublié de souhaiter une bonne fête de Pâques aux Chrétiens français, ignore sans doute que Louis IX est né le 25 avril 1214, cela a fait 800 ans vendredi dernier. D’ailleurs, alors que les gauchistes font débuter l’histoire de France avec la révolution, qui se souvient aujourd’hui de Louis IX ?
Dans sa Vie de saint Louis, Jean de Joinville, compagnon du roi, raconte que Louis naît à Poissy le 25 avril, jour de la Saint-Marc : ce jour-là, on porte traditionnellement en procession les « Croix noires ». Pour Joinville, c’est le signe que les deux croisades entreprises par le roi seront fatales à de nombreux croisés: «maint grant deul en furent en cest monde et maintes grans joies en sont en paradis de ceulz qui en ces douz pelerinage moururent vrais croisiez». Rétrospectivement, on peut en effet voir là un présage.

Plus tard, Blanche de Castille est prise d’un funeste pressentiment lorsque Louis, son fils, décide en 1244 de partir pour Jérusalem: elle «mena aussi grand deul comme se elle le veist mort». Mais Louis revient de cette croisade en 1254, la veille de la Saint-Marc, comme le raconte Joinville: «Le jour de la saint Marc me dit le roy que a celi jour il avoit esté né ; et je li diz que encore pooit il bien dire que il estoit renez ceste journee, et que assez estoit rené, quant il de celle perilleuse terre eschapoit». Le retour en France est comparable à une résurrection car la croisade fut un fiasco; Joinville l’avait compris dès la prise de Damiette, lorsque le roi, pour la première fois, avait mis «son cors en aventure de mort».

En 1267, Louis décide de reprendre la croix; il embarque pour Tunis le 15 juillet 1270. Joinville ne le suit pas: sans doute a-t-il l’intuition que le présage des Croix noires va prendre tout son sens: le roi meurt de la dysenterie le 25 août, au pied des remparts de Tunis. Il faut alors ramener son corps: selon l’usage teuton, il est éviscéré, démembré puis les morceaux sont bouillis dans une grande marmite d’eau et de vin aromatisé d’épices. Sur le chemin du retour, partout où ils passent, les ossements du roi font l’objet d’une grande dévotion et ils finissent par arriver triomphalement le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis. Le roi est déjà considéré comme un saint et un martyr.

Une trentaine d’années plus tard, Jeanne de Champagne, épouse de Philippe le Bel, demande à Joinville d’écrire la vie de saint Louis. Mais elle meurt en 1305 et Joinville ne termine son «livre des saintes paroles et des bons faiz nostre Saint Looÿs» qu’en 1309. Aussi le dédie-t-il à Louis le Hutin. Joinville a conçu son livre comme un témoignage: il a en effet côtoyé Louis IX et son récit nous fait donc découvrir le vrai saint Louis, alors que les autres sources, clairement hagiographiques, enjolivent l’histoire à tel point que Jacques Le Goff, récemment disparu, s’était demandé, non sans une certaine ironie, dans le chapitre VIII de son monumental Saint Louis (Folio histoire, 1999), si saint Louis avait vraiment existé. Aujourd’hui, on pourrait se poser la question: il a pratiquement disparu des programmes scolaires et les jeunes générations ignorent tout de ce grand roi qui sut moderniser la France. On se réjouira donc que Le roman de saint Louis, de Philippe de Villiers (Albin Michel, 2013), connaisse un succès mérité auprès du grand public.

*Photo: ABECASIS/SIPA. 00538939_000019.

Affaire Halimi : 24 jours en 110 minutes

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24 jours halimi

24 jours halimi

Le film d’Alexandre Arcady, 24 jours, sur l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana et sa bande, est tout à fait estimable même s’il n’est pas un chef-d’oeuvre.

Les éloges dont on gratifie l’oeuvre et le réalisateur sont d’autant plus appuyés qu’on craignait le pire sur le plan artistique et qu’en définitive, on a une bonne surprise !

Le parti pris choisi n’est pas absurde car en adaptant le livre de Ruth Halimi, la mère d’Ilan Halimi, il rend vaine la discussion sur l’objectivité de la relation, la fiabilité de l’analyse sur la police et, plus globalement, sur les ressorts de cette équipe criminelle. Sous l’autorité jamais contestée de Fofana sauf à la fin, quand celui-ci, confronté à l’échec et mis en cause, va seul tuer Ilan dans les conditions ignobles que l’on sait.

La manière dont le film a été promu a évidemment mis l’accent sur la sensibilité, le coeur, l’horreur, l’abjection de l’antisémitisme. Je ne suis pas persuadé que, sur ce plan pédagogique, qui aurait voulu constituer cette représentation comme un avertissement solennel, plus jamais ça !, l’effet soit atteint.

Non que le spectateur demeure étranger à ce qui se déroule et se commet sous ses yeux et qu’il ne s’abandonne pas à une émotion de tous les instants – précisément parce qu’il connaît déjà l’issue tragique -, mais l’humaniste n’apprendra rien, pour sa conscience, qu’il ne sache déjà et l’antisémite continuera à se réjouir. Quant à la masse indifférenciée du public, je ne crois pas que ce film, au-delà de l’indignation de ces 110 minutes, va la faire basculer systématiquement dans le camp de la morale.

Même avec les meilleures intentions du monde, le didactisme en art, en dépit de son caractère, en l’occurrence, techniquement et dramatiquement efficient, est voué sinon à l’échec, du moins à la déception de ceux qui en attendraient une régénération ou une alerte.

Paradoxalement, c’est la force du film qui va faire sa faiblesse, au regard de l’injonction éthique qu’il voudrait exclusivement formuler. Car le remarquable est que tout en restant fidèle à la trame des événements essentiels et à la perpétration des crimes, l’histoire, dès lors qu’elle reproduit le réel avec un traitement cinématographique rythmé et haletant, détresses, espoirs, révoltes et désespoirs, se dégrade en film d’action, en film policier : les séquences elles-mêmes suscitent l’intérêt, passionnent par leur intensité, attisent la curiosité, alors que tout est déjà tristement certain et inéluctable, et font du spectateur non pas un moraliste indigné mais un amateur conquis. La tragédie représentée devient moins tragédie que représentation.

Quand Claude Lanzmann critiquait le splendide film de Steven Spielberg, La liste de Schindler, en affirmant que la Shoah ne pouvait pas, ne devait pas être montrée, je n’avais pas approuvé cette opinion péremptoire. En regardant 24 jours, j’ai pourtant perçu la vérité qui ne m’avait pas frappé alors. La fiction même extraite d’un réel brûlant, étouffant, horrible, donne à la tragédie brute des couleurs forcément spectaculaires avec ce que ce concept implique de stimulant et à la fois de négatif.

Alexandre Arcady, tout de même, doit être salué pour cette oeuvre. Elle pouvait engendrer du larmoyant vulgaire ou de la thèse unilatérale. Il a échappé, avec sa scénariste, à ces écueils et j’ai en particulier apprécié le regard critique mais non malveillant porté sur la déconfiture policière. La police appliquait à un malade et à un délirant une stratégie classique qui avait certes fait ses preuves mais qui était en l’espèce inadaptée.

Avocat général lors du premier procès, exemplaire tant grâce à sa présidente et à son jury que par les peines et les exonérations prononcées, il me plaît, pour compléter l’information des spectateurs du film, de rendre hommage au livre de Gilles Antonowicz L’affaire Halimi (ed. Nicolas Eybalin, en vente à partir du 2 mai). Il répond à toutes les questions, démolit les idées fausses et, avec une parfaite honnêteté, scrute et analyse les noirceurs et les mystères de cette épouvantable affaire.

24 jours en 110 minutes, c’était possible.

Dictature verte… ou terrorisme économique ?

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mais ogm environnement

mais ogm environnement

Vive le nucléaire ! Vive le gaz de schiste ! Vive le maïs OGM ! Haro sur le principe de précaution ! Pour débrider la croissance, n’hésitons pas à alléger le fardeau de normes, de règles et de taxes qui pèsent sur l’économie productive, l’entreprise et l’innovation. Et remettons le monde sur ses pieds ; c’est l’homme qui compte, pas la nature !

Je ne sais pas si Luc Rosenzweig serait d’accord avec ce résumé, certes synthétique, d’un article paru dans ces colonnes – assez conforme, me semble-t-il, au point de vue majoritaire de la rédaction. Voilà du moins ce que le lecteur de Causeur que je suis, tantôt amusé, tantôt agacé, en a lu. Dans des circonstances bien particulières, puisque je me trouvais dans un de ces nombreux pays d’Afrique qui font appel à l’expertise de la France et, surtout, à son indépendance – ou à ce qu’il en reste – pour résister à la pression incroyable des marchands d’OGM. Particulières aussi car, à quelques semaines près, j’étais passé au travers du cauchemar de Harbin, ville de 6 millions d’habitants, dans le nord de la Chine, dans laquelle, en décembre 2013, ni avion, ni train, ni transports scolaires, ni aucun véhicule n’ont circulé pendant plus de quinze jours, la ville étant ensevelie dans un brouillard toxique qui paralysait toute vie et a causé un nombre à ce jour inconnu – secret d’État ! – mais élevé de victimes d’accidents respiratoires. Or, non seulement on sait désormais que les mois de janvier puis de février auront été les plus doux enregistrés depuis longtemps, mais les épisodes pluvieux et venteux sur la Bretagne et la Grande-Bretagne notamment, suggèrent une fois encore la réalité du dérèglement climatique – et notre impuissance totale face à ce que l’armée américaine considère désormais comme la première menace géostratégique de ce début du XXIe siècle.[access capability= »lire_inedits »]

Autant le dire : oui, l’alibi écologique est invoqué pour tout et son contraire. Oui, la sensibilité environnementale est souvent instrumentalisée au bénéfice d’intérêts géopolitiques, commerciaux ou d’influence, qui n’ont rien d’écologiques. Oui, la complexité et l’imprévisibilité des normes coûtent cher aux entrepreneurs et aux investisseurs. Oui encore, l’amateur de feux de cheminée que je suis peste contre la ridicule interdiction du feu de bois à Paris – Oui à ma cheminée, non aux centrales thermiques ! Mais la prétendue « dictature verte » ne me semble exister nulle part, sinon dans les rêves de ceux qui, après en avoir fini avec les frontières et les nations, après avoir mis fin à ces déterminations d’un autre âge que sont la race, le sexe et l’âge, entendent en finir avec la nature. Bienvenue dans le monde de l’homme nouveau, de l’homme devenu son plus beau produit, de l’homme devenu son propre créateur ! Bienvenue dans un monde qui n’est pas pour moi !

Cependant, si je ne vois guère trace de la « dictature verte », la dictature de la croissance, de la dette et de la mobilisation des ressources, elle, est partout ; or, qu’est-ce qu’un monde réduit à son utilité ?

Passons rapidement sur les débats soulevés par nos choix énergétiques – Luc Rosenzweig veut-il un forage de gaz de schiste dans son jardin ? Comment la France échappera-t-elle à une pression internationale croissante au sujet de son pari nucléaire, alors que les nouvelles de Fukushima illustrent chaque mois ou chaque semaine que le Japon ne maîtrise pas la situation, et que la France ne sait pas comment, ni à quel prix, mener à bien le démantèlement d’une centrale[1]? Comment, par ailleurs, peut-on légitimer le modèle économique des OGM, qui repose sur un hold-up sur le vivant, interdit toute recherche indépendante sur ses effets sur la santé humaine, détruit la biodiversité à toute allure et pourrait mettre un jour en danger la sécurité alimentaire de l’humanité, qui repose sur la diversité des variétés locales des espèces, gage de leur survie ?

Ne nous trompons pas de combat ! Le vrai débat porte sur l’extension du domaine de la règle. Et il est vrai qu’elles prolifèrent, ces règles et ces normes, il est vrai qu’il est envahissant, ce droit de l’environnement, comme le sont le Code du travail et toutes ces tentatives d’encadrer le réel par des textes, des articles et des nomenclatures. Mais le choix est simple : préférez-vous l’extension du domaine de la règle, ou celle du domaine de la lutte ? Autrement dit, dans des sociétés qui n’ont plus aucune définition en substance, les relations qui étaient tenues par des appartenances, des ordres et une identité, ne peuvent plus être fondées que sur la règle ou sur la force, seule la démocratie opérant théoriquement la séparation entre l’une et l’autre – le recul du principe majoritaire dans nos « hyper-démocraties » allant de pair avec le poids croissant de la force que les « autorités indépendantes », et autres experts auto-désignés de la « République des comités » servent si bien.

Que préfère Luc Rosenzweig ? La paix par la norme, ou la guerre par la confrontation directe des intérêts antagonistes ? La loi de 1976 applicable aux installations classées n’a pas d’autre origine ; la pression des industriels qui polluaient l’étang de Berre ou la baie de Seine était telle que les risques d’attentats, perpétrés par des populations locales qui ne supportaient plus l’empoisonnement des eaux et des terres, devenaient réels. La loi a apaisé leurs relations, et les uns comme les autres s’en trouvent bien. Et qu’on ne vienne pas parler de chantage terroriste ! Le terrorisme, c’est celui des entreprises qui polluent, puis font payer le contribuable pour rétablir des équilibres vitaux, enlever les algues vertes, laver les sols ou acheter de l’eau minérale. Qu’en sera-t-il demain si ceux qui veulent que soient levés les seuils d’autorisation préalable à l’élevage des porcs, ou les contrôles administratifs des unités de méthanisation, obtenaient satisfaction ? Qu’en sera-t-il demain si le principe « pollueur-payeur » continue d’épargner des pollueurs au détriment du contribuable d’abord, de la santé publique ensuite ? La seule perspective d’amélioration, c’est que le lien santé-environnement soit inscrit en tête de l’agenda politique. Ce ne sont pas les opposants au productivisme qui menacent la tranquillité collective en faisant valoir leurs droits à un territoire propre et sain, mais ceux qui auront considéré la nature comme une ressource à mobiliser, et les biens collectifs comme un réservoir gratuit où se servir – bref, ceux qui pillent impunément les territoires, au nom de leur intérêt individuel immédiat.

La règle et la norme sont des instruments de la paix civile. Elles le sont. Elles le seront de plus en plus à mesure que notre monde n’est plus seulement fini, mais petit, et compté. Parce qu’elles expriment des préférences collectives qui ne peuvent plus être mises en œuvre par la pression sociale, le conseil des anciens, ou le respect de la tradition ; ce n’est plus le milieu social, c’est la norme qui devrait interdire la « ferme aux mille vaches » et freiner la disparition constante d’exploitations agricoles – et si ce n’est pas la norme, ce sera la rue ! Parce qu’elle, et elle seule, pose des limites à la démesure de l’ambition humaine et de l’utilisation des techniques ; ce n’est pas la réprobation collective, c’est la norme qui rendra un peu moins indignes les conditions de l’élevage industriel et moins irresponsables les manipulations génétiques. Les normes organisent les marchés et même, les font naître ; en l’absence d’appellations contrôlées, de labels et de certification, la dictature du prix laminerait la qualité – quand elle s’insurge contre les normes, la paperasse et le fonctionnaire jacobin, la Bretagne devrait se souvenir que sa seule chance, l’excellence, passe par des normes plus exigeantes, gage de la préférence du client, pas par l’illusion d’une production de masse à bas prix face au Brésil, à l’Ukraine ou la Nouvelle-Zélande ! Parce qu’elles sont facteur d’exigence, donc de progrès, et même, d’excellence compétitive, les normes créent de la différence, donc de la valeur. Combien de champions français des services collectifs, dans l’eau, le traitement des déchets, l’agro-alimentaire, doivent-ils leur compétitivité à l’exigence des règles françaises ? Les normes, enfin, sont des vecteurs d’influence, donc de puissance. L’un des seuls vecteurs de puissance autonome de l’Europe, ce sont les normes qu’elle impose de fait aux grands producteurs mondiaux de biens de consommation, grâce à la taille de son marché intérieur. Il est donc vital que nous conservions notre autonomie dans leur définition.

Il faut le dire ; si la croissance démographique se poursuit, si la course aux ressources s’accélère, si ni les frontières ni les mœurs n’arrêtent plus la convoitise des prédateurs nomades, la norme et la règle sont le seul rempart contre la guerre de tous contre tous. Pour l’eau, pour les terres arables, pour les métaux stratégiques, pour l’énergie, pour l’air, pour le climat même, nous n’en sommes pas si loin. Il y a donc urgence à ce que nous prenions conscience que les biens publics, inappropriables, que sont la sécurité, la confiance, mais aussi un milieu de vie sain et amical à la vie humaine, la beauté des jours et la bonté du temps, la certitude de son identité, apportent des satisfactions durables qu’aucun bien privé, aucun gain financier, ne peuvent offrir. Ce que la croissance détruit vaut souvent plus que ce qu’elle apporte – la seule vraie question, de ce point de vue, est de savoir si la Chine sera morte avant d’être riche. La coopération, au sein d’une communauté, apporte des richesses immatérielles, incommensurables, et durables, que la compétition pour l’accession à des biens privés ne donne pas.

Nous allons devoir reconsidérer la hiérarchie des satisfactions, et redécouvrir le sens oublié de vieux mots de la République : l’unité nationale, la confiance dans un destin commun, la souveraineté, et même, pourquoi pas, l’intérêt général.

Si vous êtes libéral, vous devez accepter que l’avenir passe par plus de normes, de règles et de lois. Elles peuvent se révéler superflues seulement si on pense la société autour d’une foi commune, d’une identité forte, et d’un contrôle social effectif. Comment vous convaincre, cher Luc Rosenzweig et chers amis de Causeur, que toute réflexion sur le « faire-société » passe par un débat sur la nature et le milieu de vie ? Si la nature va mal, comment croire que l’homme lui survivra ? La liquidation actuelle de l’écologie par la technostructure, après le pic d’intelligence collective que fut le Grenelle de l’environnement, n’augure rien de bon pour la société française.  N’en doutons pas, moins il y aura de commun, d’unité nationale, et moins nous saurons dire « nous », plus la règle, la norme et la loi devront jouer le rôle que tenait autrefois l’identité. À défaut, je le répète, la force y pourvoira.[/access]

[1]. Voir l’entretien avec Jean-Paul Chanteguet, in Le Nouvel Économiste, 12 mars 2014.

*Photo: Soleil

Gerson, vive la rentrée !

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alliance vita nantes

alliance vita nantes

Les vacances de Pâques n’auront pas calmé le jeu… 15 jours après les accusations d’intégrisme liées à l’intervention –peut-être maladroite ?- d’Alliance Vita dans une classe de terminale du lycée catholique parisien, Gerson reste au cœur de l’actualité. Sur fond de polémique, de luttes intestines et d’enquête diocésaine, un climat explosif entoure l’établissement de la rue de la Pompe. Dans cette confusion générale faite de rumeurs autant de que de faits, c’est maintenant le prix de la cantine que dénoncent certains parents… Le procès en intégrisme, les liens supposés avec l’opus Dei, repris avec délices par la presse et la Mairie de Paris, n’arrangent pas les choses et mettent en lumière les limites de l’ouverture des écoles privées catholiques en matière de recrutement. Se pose alors la question de la motivation des parents d’élèves…

Il ne serait pas aberrant de penser que les parents d’élèves de l’enseignement catholique soient attachés au caractère religieux du projet pédagogique, à l’éclairage chrétien donné à la construction morale et humaine de leur progéniture…  De là, pas aberrant non plus de considérer qu’un discours anti-avortement –en cohérence avec la position de l’église- puisse y être correctement toléré.

Pourtant, la réalité est souvent différente : dans l’école privée, souvent catholique, c’est le caractère privé qui est convoité. On y recherche l’excellence d’un enseignement qui ne se plie pas intégralement aux injonctions nationales, -dans le privé : travailler le soir est vivement conseillé, les rythmes scolaires sont appliqués selon leur pertinence, la grève est rare-, une implication du corps enseignant et une certaine idée de la  discipline… Les parents qui font le choix du privé attendent que l’école prépare -mieux que celle de la république- leurs mouflets au baccalauréat puis aux études supérieures. Qu’elle leur apprenne le respect, parce que souvent ils n’ont plus envie de s’y coller, qu’elle développe leur esprit critique… mais surtout sans les abreuver de toutes ces niaiseries mystiques.

Cela aboutit à ces situations trop fréquentes où les parents, qui ont exposé à l’embauche leurs motivations hautement chrétiennes, passent leur temps à critiquer et à contrer les options pédagogiques et pastorales choisies et clairement affichées par l’école. A l’extrême, comme on le voit à Gerson, où ils entrent en rébellion avec la direction. Rappelons qu’en matière d’enseignement privé, la carte scolaire n’existe pas : les parents sont libres de choisir l’établissement de leur enfant en fonction de leurs motivations et de leurs moyens.

Le père de famille qui s’offusque aujourd’hui des tarifs de la cantine a-t-il découvert sa facture au mois de mai ? Peu probable… Sans doute souhaite-t-il, pour une raison qui lui est propre, donner un second souffle à la polémique qui agite l’école dont il aurait lui-même, par choix, fait son enfant « prisonnier » ?

Les écoles privées catholiques se doivent –tant par obligation légale que par conviction- d’être ouvertes aux familles non catholiques dans leur recrutement, mais doivent-elles, pour autant, renoncer au caractère propre de leur enseignement ?  Dans le cas de Gerson, la représentation des parents, qui laissait autrefois une grande part aux parents plutôt laïcs, se serait récemment recentrée sur des familles plus soucieuses de pastorale. Ce recentrage sur le cœur de métier de l’établissement créerait une hostilité de la part des familles plus laïques.

Mais après tout pourquoi l’ouverture dont se réclame Gerson serait-elle synonyme de négation de sa vocation chrétienne ? Si les parents n’adhèrent pas au projet de l’école, libre à eux de tester d’autres établissements plus open. De même si le tarif ne leur convient pas… Dénonceriez-vous par voix de presse un coiffeur trop cher au motif que son voisin pratique des prix plus intéressants ? L’école de la république est laïque et gratuite.

L’affaire Gerson est emblématique d’un problème qui dépasse largement l’enseignement : d’une part elle incarne une fois encore cette polémique toujours vive autour de l’homme nouveau. Comprenez : celui qui n’est pas progressiste est forcément obscurantiste, donc dangereux. D’autre part elle est symptomatique d’une religion chrétienne coupable, qui accepte de se faire ridiculiser jusque dans ses chapelles.

*Photo:  FABRICE ELSNER/20 MINUTES/SIPA. 00646460_000003

Le capitalisme russe chante les vieilles années soviétiques

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sovietique faucille marteau

sovietique faucille marteau

« Le marketing du passé a de l’avenir ». C’est la conclusion d’une étude commerciale menée par le magazine du même nom, dans son numéro d’avril[1. Marketing, n°175, avril 2014, p.39], sur les biens commercialisés en Russie.

Les exemples ne manquent pas pour s’apercevoir que les marques russes jouent la carte soviétique pour valoriser leurs produits. Ainsi, la vodka « Zelyonaya Marka », la marque verte, a fondé son design et sa campagne de publicité sur le style des fifties, côté Est. À l’écran, on voit deux hommes, l’un en costard, l’autre en cuir, une casquette vissée sur leur tête, discutant devant une voiture. Leur échange franc et simple veut représenter celui d’une amitié facile, au-delà des clivages,souvenir d’une époque passée.

La marque de thé « Exactement le thé indien» était la seule distribuée dans les magasins contrôlés par l’Etat soviétique. Son paquet jaune vif est resté dans la mémoire de tous les russes de plus de 25 ans. C’est pourquoi la griffe a décidé, pour relancer son marché, de reprendre à l’identique son packaging originel. Sa campagne de communication en rajoute une couche et fait intervenir les icônes traditionnelles telles que Youri Gagarine ou la figure emblématique de la Babouchka. Et ça marche !

L’obsession rouge colore encore les cadrans de montre. La marque Militarka propose un modèle où peut se lire, sous les aiguilles, le fameux logo du KGB. Et maintenant, même les grands restaurants s’y mettent: les menus de l’enseigne moscovite « Les pays qui n’existent pas » d’Arkady Novikov sont inspirés des cantines soviétiques, ces libres-services sommaires aux dalles blanches et aux assiettes parfois douteuses. L’inspiration s’arrête là malgré tout, puisque les plats, eux, sont d’influence asiatique. On retient l’apparat soviétique mais pas le contenu.

Reste à comprendre comment le système marketing, libéral, peut promouvoir un modèle qu’il a combattu. Probablement parce que le capitalisme n’est pas une doctrine morale mais économique. Il va où l’argent le mène, sans égard pour le revirement idéologique que cela implique. Or, les clients russes, aujourd’hui, achètent ces marques qui s’appuient sur un passé« synonyme d’authenticité, de qualité et de fiabilité ». Les marques exploitent la nostalgie des années soviétiques car, de ces années, l’homme rouge a retenu l’image d’un pays fort, de valeurs simples, en a oublié-volontairement ou non- les souvenirs les plus sombres. Dans La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch nous rappelle à raison que « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag ».

Les marques font ainsi leur chiffre en jouant sur la corde sentimentaliste de l’âme slave pendant que les leurs clients nostalgiques dégustent une version améliorée de la boisson d’antan. Reste à savoir si la sovieto-nostalgie, pour rentable qu’elle soit, n’est pas à double tranchant. En son temps, pour justifier les importations américaines, Lénine avait déjà coutume de dire que les capitalistes vendraient jusqu’à la corde pour les pendre[1. Ou quelque chose d’approchant, cette phrase étant peut-être apocryphe.] S’ils ne veulent pas finir un de ces jours au bout d’une pique néobolchévique, les communicants russes devraient donc faire attention lorsqu’ils jouent avec des allumettes…

*Photo: LASKI/SIPA. 00680007_000273

Esprit public, esprit de soumission

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philippe meyer manuel valls

philippe meyer manuel valls

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche.

Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissais machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique duProfessionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.

Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet, qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.

Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que ma voiture croisait au large de Lafrançaise, tout un symbole, qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est à dire en couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait un peu la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.

Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne cinq ou six fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…

Je crois que le sommet de cette émission  a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »

Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants courageux arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000009.

Le meilleur restaurant du monde envoie ses clients à l’hôpital

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Décidément, les médias ont la mémoire plus que courte. Alors qu’en mars 2013, ils annonçaient tous la fermeture du restaurant Noma, à Copenhague, déjà consacré trois fois meilleur restaurant du monde en 2010, 2011 et 2012, pour cause d’hospitalisation de 63 clients frappés d’intoxication alimentaire, les voici bêlant à l’unisson la victoire retrouvée du chef René Redzepi. On imagine ce qui se serait produit si les restaurants de Paul Bocuse, Joël Robuchon ou Alain Ducasse avaient été fermés pour avoir intoxiqué 63 clients. Anathème et déshonneur assurés suivi d’un lynchage médiatique. Pour le restaurant danois, amnésie et amnistie.

Curieusement, les autres lauréats de ce prix organisé par la revue anglaise Restaurant et financé par Nestlé via son eau minérale italienne San Pellegrino, ont eux aussi été frappés par des accidents sanitaires graves. Champion en 2006, 2007, 2008 et 2009, Ferran Adria, chef du restaurant El Bulli, à Rosas, près de Barcelone, a lui aussi envoyé quelques dizaines de clients aux urgences de l’hôpital de la ville. La palme revient à l’anglais Heston Bluementhal, meilleur restaurant du monde 2005, présent depuis plusieurs années dans le peloton de tête, qui connut une fermeture administrative de plusieurs semaines en 2009 pour avoir envoyé… 527 clients à l’hôpital. Autant de « bonnes tables » ayant conservé leur étoiles au guide Michelin, trois pour Heston Bluementhla, deux pour René Redzepi.

Le plus étonnant est que ces restaurateurs préfèrent invoquer la présence d’un norovirus lié à des négligences hygièniques plutôt que de reconnaître que le problème vient des additifs et adjuvants chimiques utilisés dans les recettes moléculaires mis en valeur dans ces établissements, tels les alginates E401, la cellulose méthylée E461, l’amidon transformé E1142, le monoglutamate de sodium E621, les carraghénanes et les polysaccharides E407, le stabilisant E450, le xantana E415 et l’azote liquide. En réalité, ce concours est une vaste pantalonnade qui n’a d’autres objectif que la promotion internationale de restaurants adeptes de la cuisine moléculaire. Le traitement sans recul qu’en fait la presse française est affligeant et en dit long sur les capacités d’amnésie ou d’amnistie du monde médiatique.

1810-2014 : Peugeot, une histoire française

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peugeot lion feu

peugeot lion feu

Sans doute le rappellera-t-on, lors des commémorations répétitives de la Grande Guerre qui nous sont promises : le premier Français tué au combat s’appelait Peugeot. Le caporal Peugeot, tombé le 3 août 1914 sur le territoire de Belfort, en compagnie du soldat allemand Mayer, a donné son nom, à  son corps défendant, à une rue parisienne.

Il portait un nom franc-comtois, comme ses homonymes qui, depuis plus de deux siècles, illustrent le capital industriel français[1. La première entreprise Peugeot, créée en 1810, fabriquait des tables.]. Au moment où le caporal Peugeot tombe sur le champ de bataille, la société automobile Peugeot produit la moitié des 20 000 véhicules réalisés en France, Renault le quart et Panhard le dixième. Et pourtant, c’est Renault qui entrera dans l’histoire de la Grande Guerre avec les « taxis de la Marne » puis, surtout, avec les chars qui, à partir du 18 juillet 2018, contribueront à refouler, jour après jour, les forces allemandes installées sur notre territoire.

Un siècle plus tard, les descendants des Peugeot, encore détenteurs d’une fraction du capital de l’entreprise, en abandonnent  le contrôle effectif à l’État français et à Dongfeng, société chinoise, sans renom et sans savoir-faire, mais aux mains de l’État chinois. Les vicissitudes du groupe Peugeot ont conduit à ce paradoxe de la globalisation néolibérale : la survie d’une entreprise française familiale, représentée par deux marques illustres, Peugeot et Citroën, dépend de la contribution de deux États.[access capability= »lire_inedits »]

Nous n’avons ici qu’une ambition : retracer le chemin du déclin apparent de l’entreprise que l’information au quotidien, prétentieuse et vaine, ne permet guère de comprendre.

L’histoire du groupe, à partir de ses marques constitutives, est si riche, si prestigieuse, que les dirigeants du groupe ont pu se croire immunisés contre l’échec. Depuis la « Bébé », conçue par Ettore Bugatti, qui roulait déjà en 1914, jusqu’à la 206, dernier modèle à grand succès, en passant par la 201, issue de la Grande Dépression, la 203 qui inaugure les Trente Glorieuses, l’increvable 504, dont des exemplaires sillonnent encore l’Afrique, et la décisive 205 qui sort la marque de l’ornière dans les années 1980, les Peugeot rythment le défilé de l’histoire automobile qui accompagne celui de la grande Histoire.Les Citroën aussi, si différentes, avec la Type A, premier véhicule français construit en grande série[2. Dans l’usine de Javel où, durant la Grande Guerre, André Citroën faisait fabriquer à haute cadence les obus destinés aux artilleurs du front.], la Traction Avant qui a imposé la première des solutions techniques devenues universelles (roues indépendantes, direction à crémaillère), la 2CV qui aurait pu être une voiture mondiale avant la lettre et la DS entrée au sanctuaire mondial de l’automobile[3. Les possesseurs américains de DS se réunissent pieusement chaque année.].

Mais si l’histoire est gratifiante, la réalité des affaires attend au tournant ses héritiers. La vie du groupe Peugeot n’a jamais été simple depuis l’absorption en catastrophe de Citroën, en 1974, année de la crise pétrolière[4. Absorption réalisée grâce au trésor de guerre de la famille Peugeot placé en Suisse.]. Il en est résulté une grande difficulté pour définir la stratégie du groupe en matière de produits. Comment fabriquer de vraies Peugeot et de vraies Citroën tout en réalisant des synergies ? Comment orienter le travail des ingénieurs et des designers ? Il a fallu vingt ans pour décider la fusion des bureaux d’études, trente-cinq ans pour placer les centres de style sous l’autorité d’un chef unique du design, et, ainsi qu’on va le voir, quarante ans pour clarifier les stratégies respectives des marques.

Le poids de ce glorieux passé se mesure aussi au choix de maintenir les sites de production nationaux, plus coûteux, quand Renault délocalisait sans états d’âme sa Twingo en Slovénie, sa Clio en Turquie et sa Mégane en Espagne. Alors qu’on peut difficilement prétendre que l’ancienne Régie nationale des usines Renault est encore une entreprise française et Renault une marque française, les dirigeants du groupe encore français ont sous-estimé l’impact de l’élargissement de l’Europe et d’une concurrence où le coût du travail devient un paramètre décisif de la rentabilité.

Cependant, au début des années 2000, tout va bien ou presque pour Peugeot. La 206 et la Citroën Picasso rencontrent le succès. Les moteurs Diesel du groupe, aujourd’hui ostracisés par la secte écologiste, sont reconnus comme les meilleurs au monde : le ministre de l’Économie allemand les cite en exemples aux constructeurs d’outre-Rhin. On envisage la mondialisation avec prudence : l’implantation de Citroën en Chine se heurte à un marché entravé par l’absence de crédit à l’automobile.

Différentes erreurs d’appréciation vont conduire pas à pas Peugeot vers l’impasse de la fin de la décennie.

Ses dirigeants ne voient pas avant 2007 que l’image de qualité de leurs concurrents allemands et coréens s’impose progressivement. La qualité ne s’improvise pas : il faut vingt ans pour atteindre le seuil critique à partir duquel la réputation des véhicules d’une marque s’enracine dans l’esprit des usagers. Or, la qualité des véhicules des deux marques, sans être cataclysmique, varie fortement d’un modèle à l’autre, tandis que celle des modèles produits par les groupes Volkswagen ou Hyundai ne souffre guère la critique du public. Et le french bashing en surajoute.

En même temps, les dirigeants de PSA privilégient une politique de partenariats au détriment d’une politique d’alliances.La famille Peugeot, qui entend conserver son contrôle capitalistique de l’entreprise, refuse toute alliance avec un grand groupe étranger. Par défaut, les patrons successifs s’engagent dans des partenariats avec Fiat, Ford, Mitsubishi, Toyota, BMW, convaincants sur le papier mais souvent décevants : seul le partenariat avec Ford sur les moteurs Diesel et celui avec Toyota sur les véhicules d’entrée de gamme devraient se poursuivre.

Ils ratent encore l’occasion chinoise. Citroën et Peugeot baissent les bras en Chine au moment même où le marché, aujourd’hui le premier du monde, décolle sous le double effet de l’apparition d’une classe moyenne et de l’essor du financement à crédit, longtemps interdit. Tandis que les ventes locales de General Motors, Volkswagen et des constructeurs japonais et coréens explosent, la part de marché des deux marques du groupe Peugeot se replie chaque année.

Ils restent aveugles, enfin, à la situation européenne. Après avoir essuyé l’impact de la grande récession de 2008-2009, ils prennent au sérieux les fadaises des économistes officiels : la crise est finie, disent ces économistes, au moment même où le marché principal de Peugeot, situé en Europe, va s’effondrer ! Dès lors, l’implantation encore faible et fragile du groupe en Chine, en Russie ou en Amérique latine ne permettra pas de compenser la faillite européenne. Peugeot reçoit un coup de poignard supplémentaire lorsque les sanctions économiques occidentales contre l’Iran le privent d’un marché juteux de ventes de voitures assemblées sur place à partir d’éléments fabriqués en Europe…

Résultat : en 2012 et 2013, Peugeot se rapproche dangereusement d’une faillite historique dans une Europe où le sauvetage des entreprises stratégiques est proscrit par les théologiens de Bruxelles. À la différence des « Big Three » américains sauvés par Bush et Obama au prix de plusieurs dizaines de milliards de dollars acquittés par le taxpayer, PSA ne peut compter sur l’argent public pour se renflouer, se restructurer et se redresser. Un point décisif rappelé récemment par Louis Schweitzer, ancien patron de Renault : « Aux États-Unis, si Obama n’était pas intervenu pour sauver les constructeurs, il n’y en aurait plus un seul ! »[5. Entretien donné à Question Auto de mars 2014.]

L’entreprise inaugure 2014 avec un nouveau capital et un nouveau capitaine.

Le nouveau capital a une tête française et une tête chinoise qui représentent deux réalités opposées : d’un côté, l’État français attaché à la survie d’une entreprise propriétaire de marques historiques, de nombreux brevets et dotée d’un important savoir-faire industriel[6. Le groupe PSA est le premier déposant de brevets en France depuis six ans.];  de l’autre côté, l’État chinois contrôlant une entreprise partenaire de Peugeot mais dépourvue de notoriété et sans autre savoir-faire que celui de son co-contractant français. Leur cohabitation reste imprévisible.

Le nouveau capitaine s’appelle Carlos Tavares, natif du Portugal, issu du lycée français de Lisbonne et de l’École centrale de Paris. Il a fait son diagnostic et choisi ses orientations. Trois marques seront maintenues et soutenues, chacune bien distincte : Peugeot, Citroën, et la nouvelle marque DS. Les gammes pagailleuses des différentes marques seront simplifiées pour que l’effort de promotion commerciale se concentre sur ce qu’il juge être le seul objectif possible : promouvoir quatre modèles de chaque marque sur chaque marché.

Il est apparemment plein d’espoir. Non sans une bonne raison : sous la menace de la faillite, les gens du groupe ont appris l’humilité qui est la meilleure des conseillères. S’il a raison, et si la crise économique ne récidive pas encore, Peugeot n’est peut-être pas encore sorti de l’Histoire[7. Nous paraphrasons le titre du dernier ouvrage de Jean-Pierre Chevènement : 1914-2014 : l’Europe est-elle sortie de l’Histoire ?] .[/access]

*Photo: Soleil.

Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

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nelson mandela statue

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001