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Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001

Doute et Redoute

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la redoute licenciement

J’ai vu les employés de La Redoute. Quelques minutes à peine, de loin, dans ma télé. Ils sont passés en coup de vent et ont disparu, chassés par d’autres plus malheureux ou plus marrants. Je n’ai pas pris le temps de penser leur problème alors je me suis fait un avis, vite fait. J’aime avoir un avis sur tout, et comme la Crimée attendait le mien, avec les naufragés indonésiens et la coiffure de Cécile de France, je me suis fait ma petite idée avant d’y réfléchir.

Qu’est-ce qu’ils ont ceux-là, à brailler, avec leurs slogans et leurs panneaux ? Ils n’ont pas encore compris qu’on préfère voir mourir ce vestige de la France finissante, avec ses objets démodés et ses services dépassés, plutôt que le rajouter à la liste des reliques patrimoniales, avec ses bons à rien sous tutelle, entre les intermittents du spectacle et les hôpitaux en trop ? Durs à la détente, les ouvriers ! Et l’économie de marché, ça leur parle ? Si on les avait écoutés, eux ou tous ceux qui les ont précédés dans la rue, on en serait où dans la compétition mondiale ? Ils ont perdu la bataille de la concurrence, malheur aux vaincus ! C’est sur leurs cadavres qu’on bâtit un monde plein de produits meilleurs, et sans la sélection naturelle qui assainit la vie des entreprises, notre économie ressemblerait à celles des pays frères de l’Union soviétique ! Le filet social qu’on leur tend devrait nous épargner leur grogne, et ce n’est pas notre faute si ces gens-là se sont endormis sur leur poste pendant quarante ans pour se réveiller inutiles, inadaptés, obsolètes. Alors, qu’ils prennent leurs primes, leurs indemnités longue durée et qu’ils rebondissent. En silence.[access capability= »lire_inedits »]

Quand je pense avant de réfléchir, quand les connexions se font dans mon cerveau sans passer par  le cœur, je suis un peu con, comme tout le monde. Devant ces problèmes sociaux qui me laissent totalement impuissant, je fais l’indifférent à la détresse, je joue la responsabilité contre l’empathie, le prix à payer, le dommage collatéral. Je fais ma Parizot, mon Madelin, mon Attali ou mon Minc. Je suis un battant, moi, et si ça ne se voit pas, au moins, que ça s’entende.

Mais cette fois-ci, je n’ai pas fanfaronné longtemps. À la fin du reportage, j’ai croisé un regard. Celui d’une femme au bord de la retraite, celui d’une travailleuse fatiguée mais debout de colère, celui de la classe ouvrière abandonnée dans l’indifférence générale, et si je n’avais pas été abrité derrière mon écran, ce regard, je n’aurais pas pu le soutenir. J’aurais surement baissé les yeux, comme un pauvre petit social-traître.

Cette femme ne passait pas à la télé pour un quart d’heure de célébrité, pour émettre une critique ou livrer une analyse, pour mettre les rieurs de son coté en tapant sur un absent, pour vendre un film, un livre ou un aspirateur. Elle n’était pas passée par le maquillage pour jeter son ego à la face du monde médiatique. Elle était là où elle avait toujours été, après ses parents et ses grands-parents, et elle voulait juste qu’on lui permette d’y rester. Elle demandait simplement le droit de continuer à se lever tôt pour préparer des commandes : prendre un listing et parcourir les allées d’un entrepôt pour composer une palette. Pas de peinture, la palette, mais de sapin et de peuplier. De celle qu’on déplace avec un Fenwick, un tire-palette, tout bêtement. Parce que c’est tout ce qu’elle avait trouvé pour aider son mari à subvenir aux besoins de sa famille. Elle voulait juste continuer un peu, pour pouvoir aider ses enfants et ses petits-enfants. Elle ne demandait pas le droit de voyager au bout du monde à l’abri d’un parachute doré ou celui d’épouser sa collègue au nom de l’égalité, mais juste celui de vivre dans la dignité. Bien sûr, elle aurait dû anticiper, voir venir le monde qui se mondialise, apprendre l’anglais ou se mettre à l’informatique, s’entraîner à écrire des lettres de motivation : «  Monsieur le directeur des ressources humaines, je vous écris car, depuis ma plus tendre enfance, je désire occuper un poste de caissière au sein de votre enseigne. Mon goût du contact avec la clientèle… » Elle aurait pu mais, chez elle, ça ne se fait pas. On ne fayote pas chez les ouvriers, et ce depuis l’école. On loue ses bras, on ne se vend pas. On ne joue pas du coude pour passer devant les camarades, on ne court pas après les promotions individuelles, on se bat pour les conditions collectives. À Roubaix comme à Florange, on meurt mais on ne se couche pas.

En visant le cœur, le regard de cette femme m’a retourné comme une crêpe. Et comme je ne parle que pour moi-même, je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu : je préfère la volte-face au déni. Et je m’interroge. Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? Nos iPhone et nos écrans plats méritent-ils que l’on envoie à la casse nos compatriotes les plus fiers et les plus fragiles ? La question se pose même si on ne nous la pose pas ou si on se moque de nos réponses, et je ne renoncerai pas à mes errances idéologiques pour leur sens de l’Histoire et leur inéluctable progrès. Je suis dans le doute comme d’autres dans la certitude et j’entends le rester car, comme nous l’enseigne Nietszche, «  le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction ». [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00669902_000025

Mariage pour rien, un an après

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Un an exactement après le vote de la loi sur le « mariage pour tous » – avancée historique qui a réduit le mariage à un Pacs en mairie et aboli le droit à une double filiation paternelle et maternelle -, on ne peut pas dire que le bilan soit folichon. Les quelques milliers de « jeunes mariés » de même sexe (50 ans en moyenne pour les hommes, 43 pour les femmes) croyaient avoir enfin obtenu, d’un coup de baguette magique de leur bonne fée guyanaise, l’accès aux scandaleux privilèges de l’hétérosexualité : avoir des bébés et payer moins d’impôts. Sauf que non, même pas.

La PMA sans raison médicale, « pilier » du projet de loi selon son rapporteur à l’Assemblée, Erwann Binet, a finalement été retirée du texte, puis prudemment rangée dans un tiroir. Quant à la GPA, que voulait permettre Christiane Taubira en encourageant les juges à naturaliser les enfants nés d’une telle transaction à l’étranger, la Cour de Cassation a rappelé qu’elle était toujours illégale. Et comme les candidats à l’adoption sont déjà beaucoup trop nombreux, les 90% de pays qui reconnaissent encore l’altérité sexuelle préfèrent donner à leurs orphelins un père et une mère. Bref, tintin pour les bébés.

Et pour les impôts ? C’est pas gagné non plus.Un rapport de la député socialiste Catherine Coutelle publié le 24 avril préconise en effet la suppression du quotient conjugal, qui avantage fiscalement les couples mariés ou pacsés. But de l’opération : faire rentrer 5,5 milliards d’euros supplémentaires dans les caisses de Michel Sapin. Eh oui parce qu’en vrai, le problème le plus urgent à résoudre en France n’est pas le fait que les enfants s’obstinent à naître d’un père et d’une mère, mais que le déficit public explose. Le « mariage pour tous », c’était juste pour rire, pour se distraire un peu.

En revanche, la dame qui veut casser la niche fiscale des époux, présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, affirme qu’il s’agit aussi « de promouvoir l’égalité femmes-hommes ».Pardon ? Oui, parce que la déclaration d’impôts commune constitue« une désincitation financière à l’emploi pour le second apporteur de ressources, soit la femme le plus souvent ». En gros, l’Etat souhaiterait s’il vous plaît que les nanas enfilent un pantalon et aillent bosser au lieu de buller à la maison en jouant à la poupée avec leur fille et aux cow-boys avec leur fils. Une mère au foyer, c’est pas rentable et pas sociétalement correct.

Et puis si les femmes travaillent, les hommes, eux, seront bien obligés de s’occuper un peu plus des biberons. C’est aussi ça, l’égalité.  D’ailleurs, la ministre des droits des femmes elle-même, Najat Vallaud-Belkacem, l’avait bien dit le 16 mars 2013, dans l’émission Thé ou café, sur France 2 : « L’absence d’un père pendant les premières années est très difficile à rattraper ensuite. (…) C’est très important, lorsqu’il y a une famille et un couple, que le père et la mère s’investissent autant dans les premières années de vie de l’enfant. » Le 29 juin, dans l’émission On n’est pas couché, elle en avait même rajouté une couche : « L’enfant a besoin de son père comme de sa mère. Donc on a tout intérêt à tout faire pour que les deux parents puissent partager cette responsabilité. »

Tout faire ? Alors commençons par revenir sur le « mariage pour tous », cette loi inégalitaire qui bafoue l’idée selon laquelle« l’enfant a besoin de son père comme de sa mère », ses « deux parents ». Non seulement l’égalité femmes-hommes sera enfin assurée, mais l’égalité entre homos et hétéros ne sera pas remise en cause, puisque le mariage ne suffit toujours pas à faire naître un bébé de l’union de deux personnes de même sexe et ne donnera bientôt, peut-être, même plus droit à une réduction d’impôts. Au boulot mesdames.

 *Photo :  DAMOURETTE/SIPA. 00658425_000020.

Affaire Halimi : la sortie d’Aymeric Caron que vous n’avez pas vue sur France 2

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ilan halimi israel caron

Aymeric Caron est de gauche. La preuve, il n’aime pas qu’on tue des enfants. Surtout quand ce sont des enfants palestiniens tués par des soldats israéliens – ce qui, malheureusement arrive, comme dans toutes les guerres, même si on n’a jamais vu les Israéliens acclamer un tueur d’enfants comme l’ont fait les Libanais en accueillant en héros Samir Kuntar, dont le haut fait d’armes était d’avoir fracassé la tête d’une fillette israélienne sur des rochers. Passons, un enfant est un enfant et moi non plus, je n’aime pas que les enfants meurent.

Cependant, on dirait que l’amour des enfants peut faire perdre tout discernement aux plus grands intellectuels. Oui, Caron est un grand intellectuel sinon, il n’aurait pas eu les honneurs de l’éditorial de Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, pour son dernier ouvrage, plaisamment intitulé Incorrect. De méchantes langues vous diront que ce texte indigent et truffé de calomnies court avec zèle d’un lieu commun à une contre-vérité. Pas moi. Pourtant, pour m’attaquer, cet esprit supérieur ne s’est pas donné la peine de me lire, sans doute par peur d’être influencé. Je lui pardonne volontiers, car Caron, et Birnbaum avec lui, dénonce courageusement mon omniprésence médiatique. N’ayant aucun engagement régulier à la télévision, il m’arrive assez fréquemment d’être invitée ici ou là – s’agissant du Service public deux ou trois fois l’an par Taddéï : alors oui, je suis flattée que mon aimable confrère, si j’ose dire, me voie dès qu’il allume la télé – quand le pauvret, lui, résiste dans l’ombre sur France 2 le samedi soir. Que je puisse indisposer, au point que mon image les poursuive, des adversaires aussi titrés, sans avoir à bouger de chez moi, que  le patron d’un grand supplément littéraire et un chroniqueur-vedette se mettent à deux pour me cogner, j’avoue que cela me va droit à l’égo. Je suis partout !

D’accord, ce n’est pas le sujet. Quoique. En vrai, c’est toujours un peu le même sujet: la morgue satisfaite, la bonne conscience d’airain, la haine de la différence intellectuelle qui s’avancent dans les habits de la vertu, du courage et de la tolérance ; le refus de toute complexité drapé dans l’indignation ; les idées courtes et les phrases longues.

Oui, oui, les faits, j’y viens ! Vendredi soir, pendant le tournage de « On n’est pas couchés ! », une altercation, assez violente paraît-il, a mis aux prises Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, et le metteur en scène Alexandre Arcady, venu défendre 24 jours, son film sur la séquestration et l’assassinat de Ilan Halimi. J’ai entendu parler de cet incident par quelqu’un, qui en avait entendu parler par quelqu’un…qui connaissait Arcady ou une de ses connaissances. Il n’est même pas scandaleux, juste révélateur d’un état d’esprit commun aux milieux islamistes et à une certaine gauche, plus active dans les médias que dans les partis – ce qui n’est pas nécessairement rassurant. Dans le paquetage idéologique de Caron et de ses multiples clones, il y a, entre autres certitudes rangées au carré, celle qu’Israël est l’un des noms du mal. Alain Finkielkraut aussi – logique, puisque Finkielkraut soutient Israël. N’empêche, il est un peu vexant que Finkie ait droit à un chapitre pour lui tout seul, et Zemmour pareil, alors que moi, j’en partage un avec « Marine », ben oui chef, pourquoi faire compliqué ? Lévy, Le Pen, tout ça, c’est qu’un tas de fachos, non ?

Revenons à notre Caron et à sa dispute avec Arcady. Il est dommage que cette édifiante scène de la vie parisienne ait été coupée au montage – chapeau au monteur car on ne voit rien. La productrice Catherine Barma en a d’ailleurs informé Alexandre Arcady à l’issue du tournage. C’est que les propos de Caron semblent avoir effaré pas mal de monde jusque dans l’équipe de l’émission, aussi a-t-elle dû penser qu’il était inutile de les infliger au téléspectateur. Cette décision est parfaitement légitime. S’agissant d’une conscience morale et d’un penseur de la stature de Caron, il est tout aussi légitime d’éclairer le public, qu’il s’emploie à rééduquer en l’insultant, sur son intéressante vision du monde. Faute de disposer des images, j’ai demandé à Alexandre Arcady de me relater l’accrochage. Par souci de loyauté envers ses employeurs, Natacha Polony a, pour sa part, préféré s’abstenir de tout commentaire, se contentant d’observer que mon récit était, dans l’esprit sinon dans la lettre, conforme à ses souvenirs. Quant à Aymeric Caron, il n’a pas dû avoir eu le temps de répondre à mes messages sollicitant sa version, mais il est le bienvenu s’il souhaite amender celle-ci. Du reste, il me remerciera certainement, car il doit être du genre à assumer ses opinions. Même pas peur. D’ailleurs, de quoi aurait-il peur : s’il était dangereux de dire des âneries, il le saurait.

Polony ouvre le feu. Après quelques amabilités sur le film, elle regrette que le parti choisi par le cinéaste, raconter le drame du seul point de vue de la victime et de sa famille, l’empêche de montrer ce que cette terrible affaire dit de notre société. Il aurait fallu s’intéresser aussi aux motivations des membres du gang des Barbares, précise-t-elle. Elle veut parler de ce mélange de haine des Juifs et d’appât du gain qui a tué Ilan Halimi et qui fait des ravages dans la jeunesse des banlieues, bien au-delà de ces sinistres branquignols du crime. Le cinéaste ayant évoqué la souffrance de « la Communauté », elle ajoute que cette affaire ne doit pas être seulement celle des Juifs. Je l’avoue, l’insistance de certains milieux juifs à imputer ce crime odieux à la seule passion antisémite à l’exclusion de toute autre affect mauvais et, dans la foulée, à faire de Ilan Halimi le « mort des Juifs », m’a souvent mise mal à l’aise. En tout cas, Polony a raison : l’antisémitisme n’est pas le problème des Juifs.

Passablement tendu, Arcady croit déceler dans les propos de la chroniqueuse la tentation de justifier l’injustifiable. Il s’énerve un peu. Aymeric Caron, lui aussi, a entendu de travers, mais par chance, il a entendu ce qu’il voulait entendre. Je suis en partie d’accord avec Natacha, il ne faut pas se focaliser sur l’antisémitisme, embraye-t-il ravi, au grand dam de l’intéressée. Puis, consultant ses fiches soigneusement préparées, il déplore, chiffres à l’appui, que le film passe sous silence les actes islamophobes qui ont bien plus augmenté que les actes antisémites. On ne voit pas bien le rapport. Veut-il dire qu’on en fait un peu trop pour une affaire certes terrible mais isolée, quand l’islamophobie est une réalité quotidienne ? On n’ose le penser, mais Arcady en est convaincu. Le ton monte. Le cinéaste remarque fort justement qu’il n’y a plus un seul élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis. À quoi notre Jean Moulin d’opérette répond qu’il est contre tous les racismes. Tant d’audace laisse coi. Polony reprend la parole, évoque Les Territoires perdus de la République, rappelant qu’il a fallu des années pour qu’on accepte de regarder en face la réalité du « nouvel antisémitisme », en clair l’antisémitisme arabo-musulman, devenu une opinion, et une opinion courante, dans une proportion inconnue de la jeunesse des banlieues. Arcady ne sait plus comment la discussion en arrive à Merah. Si on interrogeait Merah, déclare alors Caron, il dirait qu’il a tué des enfants juifs parce que l’armée israélienne tue des enfants palestiniens. Bien sûr, ça ne justifie rien, mais tout de même, c’est vrai que Tsahal tue des enfants. D’ailleurs, là encore, il a les chiffres. Sous le regard médusé des invités, il brandit ses notes, puisées dans le rapport d’une ONG. J’ai les chiffres ! Qu’est-ce que vous répondez à ça ? Arcady s’étrangle. Vous osez dire que l’armée israélienne tue des enfants !, hurle-t-il. Réponse un peu maladroite car la phrase de Caron est factuellement exacte, mais tout le monde a compris. En particulier Polony, qui demande à son partenaire s’il n’a pas perdu la tête. Tu viens à une émission sur Ilan Halimi avec des données sur les Palestiniens tués par l’armée israélienne, est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ?

Attention, tout cela ne fait nullement de Caron un antisémite – et là, il ne s’agit pas d’une antiphrase. Espérons que nul n’aura la sottise de proférer cette accusation mensongère qui lui permettrait de jouer les offensés avec les trémolos d’usage. Caron n’est pas antisémite, il est juste l’un des meilleurs représentants de ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone. Il pense ce qu’on lui a dit qu’il fallait penser pour avoir le chic radical.

Laurent Ruquier, quant à lui, n’a rien vu venir. On ne saurait le lui reprocher, quand ça part en vrille, on n’y peut rien. Pour calmer le jeu, il passe la parole aux autres invités. À l’écran, on les verra rivaliser dans le bon sentiment et communier dans leur admiration pour 24 jours, un film qui devrait être obligatoire dans les écoles. Tous déclarent fermement être contre le racisme, l’antisémitisme et le nazisme, sans oublier l’homophobie qui tue, elle aussi. Tous le proclament solennellement, les heures les plus noires ne doivent pas revenir. Ouf, on peut enfin aller se coucher.

Qui aime bien châtie bien

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chatiment amour fouet

L’humour étant aujourd’hui une denrée quasiment disparue (l’omniprésence des humoristes professionnels constituant le revers paradoxal de la médaille et le symptôme du mal, à la façon de la fièvre), on se demande combien d’imbéciles liront au premier degré L’art de battre sa maîtresse, réédition cocasse dont les coupables (le Cherche-Midi) prennent soin, sur la quatrième de couverture, de préciser tout de suite que c’est, au choix, un « exercice de rhétorique », une « farce » ou une « provocation » ; précaution prudente, pour s’éviter les foudres des féministes et la réprobation sentencieuse de la Ministresse des droits de la femme, qui pourrait être facilement scandalisée (être scandalisé est aujourd’hui le cœur de la fonction ministérielle).

Paru en 1768, ce petit livre a pour titre exact Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; un titre plus précis encore aurait été Défense de l’usage de battre sa maîtresse, puisque Pierre-Jean Grosley, l’auteur, s’y emploie à justifier par tous les moyens possible cet aimable passe-temps qui consiste à fustiger celle qu’on aime (c’est-à-dire celle avec qui on trompe son épouse), art qui est selon lui la marque irréfutable des siècles raffinés. De fait, il relit l’histoire entière à partir de ce critère : « Je divise, relativement à la morale et aux progrès de l’esprit humain, tous les siècles possibles en trois classes. Dans les siècles barbares, on n’aimait point, quoiqu’on battît : dans les siècles mitoyens, on aimait, mais on ne battait plus : ce n’est donc que dans les siècles polis qu’on a pu battre sa maîtresse ».

Précisons tout de suite, pour épargner à ce pauvre Grosley l’accusation infamante de sexisme, que l’art pour ces dames de battre leurs amants lui est tout aussi cher, et on ne doute pas qu’il aurait pu écrire le même livre à l’envers, si l’on ose dire ; mais, comme il le précise galamment dans ses notes, « j’ai cru qu’il était de la politesse de céder aux dames le partage le plus avantageux ». Quant à la façon de faire, ce n’est pas vraiment son sujet ; on ne trouvera pas dans cette Dissertation de conseils pratiques ni d’éléments sur la bonne façon de bastonner ou de donner le fouet, mais plutôt des exemples pris chez les Romains et diverses considérations plus ou moins philosophiques sur la nécessité pour bien vivre de battre et se faire battre de temps à autres.

Mais qui était donc ce Grosley à l’esprit si vif, et aux tours si habiles ? Michel Delon nous en dit tout ce qu’il faut savoir dans sa savante préface, notamment que ce contemporain de Diderot et d’Alembert, né en 1718, mort en 1785, fonda à Troyes une académie fantaisiste, qu’il remporta la deuxième place au fameux concours de Dijon qui en 1750 couronna Rousseau (sur « le progrès des sciences et des arts »), qu’il collabora à L’Encyclopédie (article « Roise », tome XIV) et, entre autres marottes curieuses, qu’il s’ingénia à promouvoir les patois locaux et la liberté de chier publiquement dans la rue. Tout ceci, précise Delon, est évidemment à inscrire dans la tradition érasmienne de l’éloge paradoxal ou plus lointainement dans celle de l’Humble proposition de Jonathan Swift. On n’en aurait pas douté une seconde, pas plus qu’on n’hésitera à offrir alentour ce joli petit livre à la présentation soignée (couverture en carton rigide, cahiers cousus), qui pourrait donner des idées à certaines lectrices (ou certains lecteurs), fera rougir les prudes (pas seulement des joues) et verdir les pisses-froids. La bastonnade colore le monde, c’est dire si le nôtre en a besoin.

L’art de battre sa maîtresse de Pierre-Jean Grosley (Cherche-Midi)

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00298037_000006

Miracle : un admirateur pour Aymeric Caron !

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aymeric caron ruquier

Il fallait un admirateur pour Aymeric Caron. J’aurais pu le parier : ce fut Jean Birnbaum, responsable du Monde des Livres.

À côté d’une critique extasiée du dernier livre de Catherine Millet, Jean Birnbaum nous offre un billet empli de sympathie intellectuelle et idéologique à l’égard d’Aymeric Caron et de l’ouvrage que celui-ci vient de publier, Incorrect. Pire que la gauche bobo, la droite bobards.

J’indique tout de suite n’avoir lu ni ce dernier livre de Catherine Millet ni Aymeric Caron, à l’évidence d’un genre différent.

Pour Aymeric Caron, j’ose écrire que cela n’a pas beaucoup d’importance, tant la personnalité et les questionnements de ce dernier à la télévision, chez Laurent Ruquier, sont très révélateurs de ce qui l’inspire et le gouverne. Plus une assurance, une arrogance aigres et sommaires à l’encontre de ses adversaires qu’une compréhension et une écoute fines et lucides. Plus de partialité que de qualité.

Surtout, il est clair que le propos de Jean Birnbaum est moins, malgré les apparences, de porter aux nues l’écrit d’Aymeric Caron que de vitupérer à nouveau ce trio, pour lui infernal : Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et Robert Ménard.

Encore heureux qu’il n’ait pas ajouté à cette liste quelques personnalités qu’à l’évidence ni lui ni son auteur préféré ne goûtent particulièrement : par exemple, Denis Tillinac, Gilles-William Goldnadel, Eric Naulleau, Alain Finkielkraut ou Ivan Rioufol.

Puisque, semble-t-il, on n’a le droit de dénoncer, pour Jean Birnbaum, qu’à condition de n’être pas invité dans les émissions dont on récuse l’aptitude à la tolérance et à la liberté d’expression, je suis bien placé pour intervenir : Laurent Ruquier, que je pourfends avec constance, m’a toujours privé du plaisir de dialoguer avec Natacha Polony et de la poudre de l’affrontement avec Aymeric Caron.

Dénigrer Elisabeth Lévy comme le fait Aymeric Caron qui la traite « d’omniprésence de l’absence, de grand cri du silence » peut amuser mais relève d’un procès très injuste. Je n’aime pas cette facilité qui consiste à ne jamais contredire sérieusement le fond des convictions mais à tourner en dérision le fait qu’on entend ou qu’on voit trop quelqu’un qui, au demeurant, ne s’est jamais plaint d’une quelconque rareté médiatique.

Est-il nécessaire de venir au secours d’Eric Zemmour qui certes reste assez volontiers dans sa chapelle et répugne à cultiver la solidarité qui devrait être celle des esprits libres ? Faut-il sans cesse lui imputer à charge son talent, son savoir, sa verve de polémiste, son hostilité de la pensée convenue et sa passion du dialogue et de la contradiction ? Ce qui serait loué à gauche serait choquant de la part de cette droite atypique ou de ce souverainisme excitant ?

Quant à Robert Ménard, on aurait pu espérer que la vindicte de Jean Birnbaum à son encontre se soit apaisée depuis son élection royale comme maire de Béziers ! Non pas bien sûr que ses idées, sa conception de la vie sociale et son refus du conformisme stérilisant aient pu devenir ceux du Monde des Livres mais au moins par une sorte de retenue, de prudence face à la légitimation par le suffrage démocratique d’une personnalité et de ses projets – ce qui est bien autre chose que l’autarcie satisfaite d’elle-même d’un journalisme élitiste et méprisant.

Ce qui est au cœur de la venimeuse charge de Birnbaum, en totale connivence avec Caron, tient à la prétendue plainte de ces personnalités détestées parce que les médias ne les inviteraient pas assez alors qu’elles le seraient surabondamment !

Ce serait vraiment les accabler sous une stupidité qui n’est pas leur fort que de les penser ainsi écartelées alors qu’aucune d’elles n’ignore que leur liberté et leur singularité, dans un monde intellectuel et médiatique fade, font leur succès et que celui-ci a pour inévitable rançon les répliques vigoureuses qui leur sont opposées. Mais ces dernières non seulement admissibles mais stimulantes n’ont rien à voir avec les interrogations condescendantes d’Aymeric Caron, adressées à des personnalités qui le dépassent et qui le montrent sans cesse frustré de n’être pas à leur hauteur, et donc onctueusement vindicatif.

Il ne faudrait pas pousser beaucoup Aymeric Caron et Jean Birnbaum pour que leur pensée profonde, qui est d’exclusion et d’ostracisme à l’égard de ces dissidents, soit formulée.

Reste que Jean Birnbaum a tort quand il se plaint de n’entendre que ces polémistes, qui tout au plus sont conviés comme un poil à gratter, une imprévisibilité à cultiver, des partenaires indispensables pour que les auditeurs ou les téléspectateurs ne sombrent pas dans l’ennui à cause du conventionnel de l’exercice : on me comprendra mieux si d’une oreille, un samedi, on entend sur France Inter Christophe Barbier et Laurent Joffrin. On s’endort.

Alors que ceux que je défends et que Caron et Birnbaum vitupèrent réveillent.

Je remercie le second d’avoir rendu grâce au premier : Caron n’aura plus l’aura du martyr.

Le Fantôme de la liberté

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brigitte bardot livre

En 1956, alors que  la France s’étendait encore sur la moitié de l’Afrique et que le général De Gaulle n’était crédité que de trois points dans les sondages, Dieu créa la femme, et le rockeur. C’est avec ce parallèle entre Elvis et Bardot que débute la biographie que qu’Yves Bigot, homme de média et historien du rock, vient de consacrer à notre idole nationale, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde. Car c’est en 1956 que,  de part et d’autre de l’Atlantique, tous les deux explosent. C’est à partir de là qu’ils vont, en un sens, changer le monde. Un changement culturel , mental, sociologique et peut-être  spirituel  qu’ ils n’ont sans doute pas voulu, ni imaginé,  mais qui bientôt les submergera – au point qu’ils finiront tous deux par rejeter cette transformation dont ils furent le symbole, allant jusqu’à renouer avec les valeurs de leur enfance et leur milieu d’origine, Elvis cloîtré à Graceland sombrant dans l’obésité ordinaire de la Middle class américaine, Brigitte réfugiée dans son arche de Noé de la Madrague, entourée de bêtes comme elle était naguère entourée d’hommes, et scandalisant les nouveaux bien-pensants en prenant des positions à rebours  de celles qui étaient les siennes  du temps qu’elle offusquait la bourgeoisie des années 60. Le parallèle s’impose, même si Elvis meurt jeune, assassiné par le beurre de cacahuètes, alors que Brigitte se survit imperturbablement, drapée dans son propre mythe, hautaine et familière. Il s’impose, et confirme que l’un et l’autre furent des révolutionnaires – l’une des caractéristiques de celui-ci étant de se sentir rapidement dévoré, dépossédé, bafoué par ce qu’il a mis en branle.

En outre, ce parallèle justifie le parti pris d’Yves Bigot qui consiste, au-delà de la personne et même du personnage, et faisant fi des canons habituels de la biographie, à brosser une fresque grouillante, vivante, baroque et bariolée du monde que Bardot a contribué à métamorphoser. Une fresque où le monumental le dispute au familier et à l’intime : monumental lorsque l’auteur décrit « la huitième merveille du monde » dont il rappelle qu’elle fut, de son temps, beaucoup plus regardée, admirée, désirée, imitée, célébrée, adulée, que les sept autres réunies ; le « Totem », dominant comme nul autre la seconde moitié du XXème siècle, et ayant eu « un effet immédiat sur l’ensemble de l’humanité » ( en particulier sur la partie masculine) ; « la Muse » qui fascinait les Beatles et le Général et qui déclencha la vocation musicale du jeune Robert Allen Zimmerman lorsqu’il vivait encore dans le pavillon grisâtre de ses parents à Hibbing, Minnesota, et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Dylan. Monumental, mais également intime, quand Bigot raconte comment, adolescent dans le Saint-Tropez des années 60, il la croisait panier au bras faisant ses courses  à la supérette du coin, comment il allait flirter avec des filles de son âge à l’abri du petit pan de mur rose de la Madrague, ou comment il s’amusait à nager dans les eaux calmes à quelques brasses du ponton où la déesse familière et boudeuse bronzait, « Complètement nue/ Au soleil ».

Dans l’immense comme dans le minuscule, Bardot paraît aussi innocente et terrible qu’une force tellurique. Certains observateurs, à l’époque, fronçant des sourcils ou battant des mains, évoquent son animalité, « cette légèreté, cette spontanéité, cette impudicité sauvage » qui fascine plus encore que le dévoilement de sa chair ou la frénésie sexuelle qu’on lui prête. Bardot, commente Simone de Beauvoir, « fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est troublant ». Elle est quelque chose comme l’innocence des premiers âges, le retour à l’Éden, la promesse de l’âge d’or : elle est Eve, mais Eve avant la chute, dans les minutes qui précèdent, alors que tout est encore possible. Elle est à la fois la nature et la liberté – jusque dans un film aussi cérébral que Le Mépris, où elle semble se confondre avec les falaises, les pins grillés de soleil et le bleu du ciel, aussi orgueilleusement indifférente que la nature aux médiocres vicissitudes des choses humaines. A l’époque, Roland Barthes, dans ses Mythologies, note très judicieusement que Bardot «  n’est pas plus licencieuse, mais simplement plus libérée. » C’est cette liberté innocente qui bouleversa le monde bourgeois très corseté de l’après-guerre, et c’est elle encore qui nous bouleverse aujourd’hui, pour des raisons inverses – parce qu’elle nous rappelle avec la cruauté de la nostalgie que nous avons perdu l’une et l’autre, la liberté et l’innocence.

Yves Bigot, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde, Don Quichotte, 2014

*Photo: SIPAHIOGLU.00499482_000008

Parler avec les mains

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assouline annie ernaux

Emerson disait que le talent seul ne suffit pas pour faire un écrivain : « Derrière un livre, il doit y avoir un homme. » Un homme avec deux mains, puisque l’écriture est un métier manuel non moins qu’intellectuel. Écrire, c’est se saisir, c’est s’emparer de quelque sujet, passion, idée, souvenir, et cela de mille façons possibles, avec rage ou délicatesse, avec désespoir ou confiance. Hannah Assouline a su très tôt que les mains parlaient. Débutant sa carrière de photographe aux Nouvelles littéraires, elle braque immédiatement son objectif sur elles autant que sur le visage des écrivains. Depuis une trentaine d’années, elle n’a cessé de chercher à percer le rapport énigmatique qui existe entre une œuvre, un visage et des mains. Le résultat, sous forme de 44 portraits doubles, couvre désormais tout un mur du siège du Centre national du livre, à Paris. Que les lecteurs de Sollers, Finkielkraut, Gauchet, Quignard ne tardent pas à s’y rendre.[access capability= »lire_inedits »] Car si on peut juger que la méthode d’Hannah Assouline est par trop systématique, elle incite à formuler des questions extravagantes au premier abord, mais non dépourvues d’intérêt.

Alain Finkielkraut a-t-il une tête de réactionnaire ? Et ses mains, ses mains qui, quand il se trouve sur un plateau de télévision, se nouent, se contractent, s’agitent comme si elles vivaient une vie autonome, sont-elles celles d’un triste personnage qui « s’abîme dans des diatribes racistes », comme le supputait il n’y a pas si longtemps un grand titre mandarinal de la capitale ? Les dresseurs de « listes noires » en seront pour leurs frais, car le portrait du philosophe ne laisse rien apparaître de tel. On devine plutôt, à la façon dont l’auteur du Juif imaginaire tient un petit cahier de notes, un on ne sait quoi de mystique ou de pieux. N’est-ce pas ainsi, justement, que les croyants tiennent leur livre de prières ? Voilà où le génie du regard d’Hannah Assouline entraîne le public : à la recherche de signes obscurs, parfois douteux, de cohérence autant que de désaccord, entre un auteur et ses écrits.

Regardez donc les mains embarrassées, sinon désespérées, de Patrick Modiano, posées avec circonspection sur la table comme si l’auteur avait honte de les exhiber ou craint que quelqu’un lui tape sur les doigts. Et puis regardez-le, Modiano, saisi dans le couloir d’un intérieur plutôt cossu, en train d’en raser le mur. Il n’y a pas de doute, c’est bien cet homme-là, « doux comme tous les enfants mal-aimés », qui a pu écrire : « Dans cette chambre de l’hôtel Fremiet, je me demandais si je ne cherchais pas à découvrir, malgré le néant de mes origines et le désordre de mon enfance, un point fixe, quelque chose de rassurant, un paysage, justement, qui m’aiderait à reprendre pied. » Découvrez encore les mains noueuses d’Annie Ernaux, si bien assorties au fruit de leur travail : les mains d’un homme, serait-on tenté de dire, si elles ne dégageaient cette fureur et cette brutalité propres aux femmes en perpétuelle quête d’une passion amoureuse d’où résulte, la plupart du temps, une non moins perpétuelle frustration. « Je ne rêve que de cette perfection-là, sans être encore sûre de l’atteindre : être la dernière femme, celle qui efface les autres […] », peut-on lire dans Se perdre.

Les mains des écrivains détiennent un pouvoir secret, dotées qu’elles sont d’une sorte de souveraineté redoutable. Soit elles renforcent, soit elles atténuent le sens des mots. La folle nonchalance de Sagan, la lascivité de Sollers, la sobriété de N’Diaye s’annoncent au travers de la forme, de la chorographie, de la tenue naturelle de leurs mains. Il est heureux que Hannah Assouline ait la grande intelligence de l’œil pour le voir et le talent pour le montrer.[/access]

L’installation Portraits d’écrivains d’Hannah Assouline est permanente. À voir dans la salle « Cahiers du Sud » de l’hôtel d’Avejan, au Centre national du livre, 53, rue de Verneuil, Paris 7e ; réservation obligatoire : 01 49 54 68 65.

Un pape qui n’est pas innocent !

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pape françois rome

pape françois rome

Que la politique ait besoin, pour être crédible et respectée, de la morale est une évidence même si, par exemple, le triste épisode relatif à Aquilino Morelle a montré que ce combat démocratique est loin d’être gagné.

Mais la religion ne peut pas de se passer de la politique comme art et technique et le pape François ne cesse pas de le manifester remarquablement.

Une politique sans éthique est un désastre et creuse encore davantage le fossé entre ceux qui gouvernent et les citoyens sans que ceux-ci soient au moins comblés par le bonheur de pouvoir respecter et admirer qui leur montre le chemin.

Une éthique sans incarnation forte dans la pâte du siècle et les stratégies de conviction et de persuasion dont notre modernité est friande serait condamnée à demeurer lettre morte et voeu pieux.

Que ce pape extraordinaire soit un fin politique constitue une évidence tant pour les catholiques que pour les autres confessions et plus généralement pour tous ceux que le fait religieux passionne parce qu’il est devenu une grille de lecture irremplaçable pour notre monde déboussolé en même temps qu’une menace quand l’intégrisme prétend justifier la violence dans le prosélytisme.

Le choix d’avoir fait canoniser ensemble Jean XXIII et Jean-Paul II – pour ce dernier, selon un processus délibérément expéditif – n’est pas neutre et on peut en effet l’interpréter comme une volonté de compenser le vedettariat charismatique du second par l’hommage rendu à la créativité organique et structurelle du premier.

Mais ce n’est pas tout.

La liberté de l’esprit ne réside pas seulement dans les audaces et l’imprévisibilité qu’il s’octroie contre tous les conformismes. Mais aussi dans le refus des adhésions ou des détestations en bloc comme si les détails n’avaient aucune importance et ne permettaient pas d’amender souvent ce qu’une approche systématique pouvait avoir d’obtus et de simpliste.

Sur ce plan j’ai lu, dans Libération dont ma quotidienneté se passe assez volontiers, sous la signature de Bernadette Sauvaget, un formidable portrait du pape François en politique si j’ose dire – cachant « sous son air bonhomme… un personnage complexe, séducteur et fin stratège ».

Tout serait à citer de cette remarquable analyse qui synthétise avec talent ce que les uns et les autres pressentions de cette incroyable aura d’un pape ayant changé en un rien de temps, par la seule force de son être, de sa parole et de son commencement d’action, le regard du monde sur le catholicisme et du catholicisme sur lui-même.

Mais je voudrais m’attacher à trois points qui me semblent caractéristiques d’une méthode constituant la politique non plus comme l’auxiliaire de basses oeuvres mais pour une médiatrice fondamentale entre la morale et le réel.

D’abord, le cardinal Jorge Mario Bergoglio, qui n’était pas connu en Argentine comme un rayonnant extraverti, un être habité et joyeux à l’écoute de tous, a su accomplir une mue totale en devenant le chef de l’Eglise catholique parce que ses intuitions et et son analyse avaient impressionné l’ensemble des cardinaux.

Il proposait avec vigueur que l’église ne fonctionne plus en vase clos dans un processus auto-référentiel mais au contraire délaisse le centre qu’elle représentait avec complaisance pour les périphéries – qu’elle s’oublie pour privilégier les fidèles, l’humanité tout entière. Le cardinal argentin a compris que, pour cette universalité, il convenait que sa personnalité, son apparence, sa manière d’être au et dans le monde changeât totalement. Il fallait un être nouveau pour cette vision nouvelle de la papauté et du catholicisme. Personne ne peut soutenir qu’il ne l’a pas été depuis son élection surprenante mais comme la grâce peut l’être.

Ensuite, le pape a engagé un jeu subtil et délicat pour préserver les équilibres et ouvrir à la fois des pistes singulières. S’il n’a pas rien cédé sur les « fondamentaux » de l’église – que serait celle-ci si, dans un univers où le relatif et le fluctuant sont rois, elle ne maintenait pas le culte d’un absolu qui est beau précisément parce qu’il défie le temps ? -, il a, en revanche, instillé de la souplesse et de l’empathie dans la perception des réalités du siècle et des minorités en souffrance ou en quête de considération.

Son tour de force est de conjuguer l’inaltérable de certaines valeurs avec l’heureux et bienfaisant regard d’un homme touché par ceux qui les vivent mal ou douloureusement. Ou qui n’en veulent plus. Au fond, pour ne pas modifier la substance du fond, il a fait de la forme une sorte de noble substitution à l’inévitable rigidité des principes.

Enfin, ce pape « s’intéresse davantage à la personne du pécheur qu’au péché ». Cette différence radicale d’approche évite de faire tomber le dogme dans le dogmatisme et contraint à tenir compte des attentes, des désespoirs et des refus de chacun d’entre nous et à appliquer, dans le fonctionnement général de l’église et de la papauté elle-même, une mesure, une parcimonie manifestant la prise de conscience concrète et opératoire de la pauvreté partout.

Les pauvres, pour ce pape, ne sont pas des êtres sur lesquels on pleure mais des détresses à consoler par l’exemple qu’on donne soi-même. Le péché n’existe plus à proprement parler car l’infinie diversité des pécheurs a fait éclater ce concept intimidant et lui a substitué la sollicitude, ici et maintenant, pour les déviations et les transgressions surgies de l’humain si contrasté, émouvant, fragile et faillible.

Le pape François, pour répudier le culte de la personnalité en ce qui concerne Jean-Paul II, n’a cependant pas oublié cette règle de base de toute politique : tout commence par soi.

Son message est si puissant et dépasse le champ du catholicisme parce que sa critique de l’enfermement de l’Eglise et de son narcissisme bureaucratique et confortable est valable pour beaucoup d’institutions profanes, de pouvoir et d’influence, qui fonctionnent trop pour elles et pas assez pour ceux qu’elles doivent servir.

Vraiment, ce pape n’est pas innocent !

*Photo: STEFANO CAROFEI/AGF/AGF/SIPA.00676487_000013

La fable du chien antiraciste, du lapin et du kangourou

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nelson mandela statue

nelson mandela statue

L’Australie, je l’ai déjà dit ici, est une île entourée d’eau qui a donné au monde des créatures épatantes comme le koala, le wombat, le chat marsupial à queue tachetée, l’ornithorynque et Nicole Kidman. Les australiens, qui ont plus d’un tour dans leur poche ont aussi inventé le kangourou… ! Les kangourous ont quatre pattes. Comme le disait un célèbre philosophe auvergnat : deux devant, deux derrière, deux à gauche, deux à droite. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’un adolescent a cru bon – la semaine dernière – de s’affubler d’un déguisement de marsupial, pour braquer un buraliste à Nîmes.  « A la vue des policiers qui le tenaient en joue avec leur arme de service, l’adolescent de 16 ans, visiblement paniqué, est sorti du déguisement de kangourou qu’il avait revêtu et a laissé tomber l’arme factice qu’il détenait » précise l’AFP. L’adolescent a expliqué avoir voulu faire une blague. L’apprenti humoriste a encore du chemin à faire pour mettre les petits commerçants dans sa poche…

Les récentes élections municipales, qui ont été marquées par une victoire massive et écrasante du Parti Socialiste, et ont conduit à un remaniement ministériel colossal que nous pourrions définir comme étant un virage à 360°, ont été marquées par plusieurs incidents notables – dont le happening antiraciste immortel d’un artiste qui a littéralement « aboyé » contre le FN devant un bureau de vote de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ouest-France précisait il y a quelques semaines : « L’artiste nazairien Olivier de Sagazan a aboyé pendant 7 heures, dimanche, devant les bureaux de vote de l’école Carnot, pour attirer l’attention sur la montée du FN. » Diogène de bazar, l’artiste n’a pas aboyé des arguments contre la franchise Le Pen, il a littéralement imité le cri du chien. « Une attitude qui a inquiété les témoins et suscité la visite de la police, venue s’assurer qu’aucun trouble à l’ordre public ne pouvait être constaté. ‘Une expérience douloureuse, physiquement et psychologiquement’ a commenté l’artiste. » On imagine. Une expérience également parfaitement inutile (cela n’a pas empêché le candidat frontiste de Saint-Nazaire d’enregistrer plus de 13% des votes au second tour…). Diogène de Sinope, antique figure du cynisme, se prenait aussi pour un chien du fond de son tonneau qui lui servait d’abris. Mais lui au moins ne se prenait pas pour un artiste… Wouaf !

Nelson Mandela – qui a inventé la liberté, l’arc en ciel et les t-shirts engagés – a pris le large à la fin de l’année 2013, cela n’a pu vous échapper. Immédiatement des hommages ont été rendus à travers le monde entier à l’ancien président Sud-Africain, et François Hollande a même emmené le rockeur Robert Hue dans ses valises pour assister aux funérailles retransmises en mondovision. Peu de temps après, les autorités Sud-Africaines érigeaient une statue de près de dix mètres de haut, faite de 4.5 tonnes de métal, en hommage au leader disparu. L’AFP notait alors que « la pose de Mandela évoque celle du Christ-rédempteur de Rio de Janeiro ». Se dressant aujourd’hui devant le palais présidentiel, à Pretoria, ce Mandela géant domine la ville, et devient le naturel épicentre du culte nelsonien.

Mais, extraordinaire rebondissement : nous venons d’apprendre que les deux sculpteurs, Andre Prinsloo et Ruhan Janse van Vuuren, mécontents de n’avoir pas eu l’autorisation de signer leur œuvre de manière visible, avaient glissé en contrebande un lapin espiègle de bonne taille dans l’une des oreilles du leader africain, pour se venger. Le lapin représente aussi – selon eux – le peu de temps dont ils disposaient pour achever la statue, « haas » signifiant en afrikaans aussi bien le petit animal que la « hâte ». Les autorités, apprenant la présence de l’intrus, ont promis que l’intégrité de la statue de Mandela serait « restaurée » au plus vite.

Espérons que l’opération sera vite exécutée. Dans L’Homme à la tête de chou, Gainsbourg imaginait un lapin – « le petit lapin de Play-Boy » pour être précis – lui « ronger son crâne végétal ». Un drame est si vite arrivé…

*Photo: kyodowc102865.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31267736_000001

Doute et Redoute

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la redoute licenciement

la redoute licenciement

J’ai vu les employés de La Redoute. Quelques minutes à peine, de loin, dans ma télé. Ils sont passés en coup de vent et ont disparu, chassés par d’autres plus malheureux ou plus marrants. Je n’ai pas pris le temps de penser leur problème alors je me suis fait un avis, vite fait. J’aime avoir un avis sur tout, et comme la Crimée attendait le mien, avec les naufragés indonésiens et la coiffure de Cécile de France, je me suis fait ma petite idée avant d’y réfléchir.

Qu’est-ce qu’ils ont ceux-là, à brailler, avec leurs slogans et leurs panneaux ? Ils n’ont pas encore compris qu’on préfère voir mourir ce vestige de la France finissante, avec ses objets démodés et ses services dépassés, plutôt que le rajouter à la liste des reliques patrimoniales, avec ses bons à rien sous tutelle, entre les intermittents du spectacle et les hôpitaux en trop ? Durs à la détente, les ouvriers ! Et l’économie de marché, ça leur parle ? Si on les avait écoutés, eux ou tous ceux qui les ont précédés dans la rue, on en serait où dans la compétition mondiale ? Ils ont perdu la bataille de la concurrence, malheur aux vaincus ! C’est sur leurs cadavres qu’on bâtit un monde plein de produits meilleurs, et sans la sélection naturelle qui assainit la vie des entreprises, notre économie ressemblerait à celles des pays frères de l’Union soviétique ! Le filet social qu’on leur tend devrait nous épargner leur grogne, et ce n’est pas notre faute si ces gens-là se sont endormis sur leur poste pendant quarante ans pour se réveiller inutiles, inadaptés, obsolètes. Alors, qu’ils prennent leurs primes, leurs indemnités longue durée et qu’ils rebondissent. En silence.[access capability= »lire_inedits »]

Quand je pense avant de réfléchir, quand les connexions se font dans mon cerveau sans passer par  le cœur, je suis un peu con, comme tout le monde. Devant ces problèmes sociaux qui me laissent totalement impuissant, je fais l’indifférent à la détresse, je joue la responsabilité contre l’empathie, le prix à payer, le dommage collatéral. Je fais ma Parizot, mon Madelin, mon Attali ou mon Minc. Je suis un battant, moi, et si ça ne se voit pas, au moins, que ça s’entende.

Mais cette fois-ci, je n’ai pas fanfaronné longtemps. À la fin du reportage, j’ai croisé un regard. Celui d’une femme au bord de la retraite, celui d’une travailleuse fatiguée mais debout de colère, celui de la classe ouvrière abandonnée dans l’indifférence générale, et si je n’avais pas été abrité derrière mon écran, ce regard, je n’aurais pas pu le soutenir. J’aurais surement baissé les yeux, comme un pauvre petit social-traître.

Cette femme ne passait pas à la télé pour un quart d’heure de célébrité, pour émettre une critique ou livrer une analyse, pour mettre les rieurs de son coté en tapant sur un absent, pour vendre un film, un livre ou un aspirateur. Elle n’était pas passée par le maquillage pour jeter son ego à la face du monde médiatique. Elle était là où elle avait toujours été, après ses parents et ses grands-parents, et elle voulait juste qu’on lui permette d’y rester. Elle demandait simplement le droit de continuer à se lever tôt pour préparer des commandes : prendre un listing et parcourir les allées d’un entrepôt pour composer une palette. Pas de peinture, la palette, mais de sapin et de peuplier. De celle qu’on déplace avec un Fenwick, un tire-palette, tout bêtement. Parce que c’est tout ce qu’elle avait trouvé pour aider son mari à subvenir aux besoins de sa famille. Elle voulait juste continuer un peu, pour pouvoir aider ses enfants et ses petits-enfants. Elle ne demandait pas le droit de voyager au bout du monde à l’abri d’un parachute doré ou celui d’épouser sa collègue au nom de l’égalité, mais juste celui de vivre dans la dignité. Bien sûr, elle aurait dû anticiper, voir venir le monde qui se mondialise, apprendre l’anglais ou se mettre à l’informatique, s’entraîner à écrire des lettres de motivation : «  Monsieur le directeur des ressources humaines, je vous écris car, depuis ma plus tendre enfance, je désire occuper un poste de caissière au sein de votre enseigne. Mon goût du contact avec la clientèle… » Elle aurait pu mais, chez elle, ça ne se fait pas. On ne fayote pas chez les ouvriers, et ce depuis l’école. On loue ses bras, on ne se vend pas. On ne joue pas du coude pour passer devant les camarades, on ne court pas après les promotions individuelles, on se bat pour les conditions collectives. À Roubaix comme à Florange, on meurt mais on ne se couche pas.

En visant le cœur, le regard de cette femme m’a retourné comme une crêpe. Et comme je ne parle que pour moi-même, je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu : je préfère la volte-face au déni. Et je m’interroge. Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? Nos iPhone et nos écrans plats méritent-ils que l’on envoie à la casse nos compatriotes les plus fiers et les plus fragiles ? La question se pose même si on ne nous la pose pas ou si on se moque de nos réponses, et je ne renoncerai pas à mes errances idéologiques pour leur sens de l’Histoire et leur inéluctable progrès. Je suis dans le doute comme d’autres dans la certitude et j’entends le rester car, comme nous l’enseigne Nietszche, «  le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction ». [/access]

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA.00669902_000025

Mariage pour rien, un an après

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mariage pour tous pma

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Un an exactement après le vote de la loi sur le « mariage pour tous » – avancée historique qui a réduit le mariage à un Pacs en mairie et aboli le droit à une double filiation paternelle et maternelle -, on ne peut pas dire que le bilan soit folichon. Les quelques milliers de « jeunes mariés » de même sexe (50 ans en moyenne pour les hommes, 43 pour les femmes) croyaient avoir enfin obtenu, d’un coup de baguette magique de leur bonne fée guyanaise, l’accès aux scandaleux privilèges de l’hétérosexualité : avoir des bébés et payer moins d’impôts. Sauf que non, même pas.

La PMA sans raison médicale, « pilier » du projet de loi selon son rapporteur à l’Assemblée, Erwann Binet, a finalement été retirée du texte, puis prudemment rangée dans un tiroir. Quant à la GPA, que voulait permettre Christiane Taubira en encourageant les juges à naturaliser les enfants nés d’une telle transaction à l’étranger, la Cour de Cassation a rappelé qu’elle était toujours illégale. Et comme les candidats à l’adoption sont déjà beaucoup trop nombreux, les 90% de pays qui reconnaissent encore l’altérité sexuelle préfèrent donner à leurs orphelins un père et une mère. Bref, tintin pour les bébés.

Et pour les impôts ? C’est pas gagné non plus.Un rapport de la député socialiste Catherine Coutelle publié le 24 avril préconise en effet la suppression du quotient conjugal, qui avantage fiscalement les couples mariés ou pacsés. But de l’opération : faire rentrer 5,5 milliards d’euros supplémentaires dans les caisses de Michel Sapin. Eh oui parce qu’en vrai, le problème le plus urgent à résoudre en France n’est pas le fait que les enfants s’obstinent à naître d’un père et d’une mère, mais que le déficit public explose. Le « mariage pour tous », c’était juste pour rire, pour se distraire un peu.

En revanche, la dame qui veut casser la niche fiscale des époux, présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, affirme qu’il s’agit aussi « de promouvoir l’égalité femmes-hommes ».Pardon ? Oui, parce que la déclaration d’impôts commune constitue« une désincitation financière à l’emploi pour le second apporteur de ressources, soit la femme le plus souvent ». En gros, l’Etat souhaiterait s’il vous plaît que les nanas enfilent un pantalon et aillent bosser au lieu de buller à la maison en jouant à la poupée avec leur fille et aux cow-boys avec leur fils. Une mère au foyer, c’est pas rentable et pas sociétalement correct.

Et puis si les femmes travaillent, les hommes, eux, seront bien obligés de s’occuper un peu plus des biberons. C’est aussi ça, l’égalité.  D’ailleurs, la ministre des droits des femmes elle-même, Najat Vallaud-Belkacem, l’avait bien dit le 16 mars 2013, dans l’émission Thé ou café, sur France 2 : « L’absence d’un père pendant les premières années est très difficile à rattraper ensuite. (…) C’est très important, lorsqu’il y a une famille et un couple, que le père et la mère s’investissent autant dans les premières années de vie de l’enfant. » Le 29 juin, dans l’émission On n’est pas couché, elle en avait même rajouté une couche : « L’enfant a besoin de son père comme de sa mère. Donc on a tout intérêt à tout faire pour que les deux parents puissent partager cette responsabilité. »

Tout faire ? Alors commençons par revenir sur le « mariage pour tous », cette loi inégalitaire qui bafoue l’idée selon laquelle« l’enfant a besoin de son père comme de sa mère », ses « deux parents ». Non seulement l’égalité femmes-hommes sera enfin assurée, mais l’égalité entre homos et hétéros ne sera pas remise en cause, puisque le mariage ne suffit toujours pas à faire naître un bébé de l’union de deux personnes de même sexe et ne donnera bientôt, peut-être, même plus droit à une réduction d’impôts. Au boulot mesdames.

 *Photo :  DAMOURETTE/SIPA. 00658425_000020.

Affaire Halimi : la sortie d’Aymeric Caron que vous n’avez pas vue sur France 2

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ilan halimi israel caron

ilan halimi israel caron

Aymeric Caron est de gauche. La preuve, il n’aime pas qu’on tue des enfants. Surtout quand ce sont des enfants palestiniens tués par des soldats israéliens – ce qui, malheureusement arrive, comme dans toutes les guerres, même si on n’a jamais vu les Israéliens acclamer un tueur d’enfants comme l’ont fait les Libanais en accueillant en héros Samir Kuntar, dont le haut fait d’armes était d’avoir fracassé la tête d’une fillette israélienne sur des rochers. Passons, un enfant est un enfant et moi non plus, je n’aime pas que les enfants meurent.

Cependant, on dirait que l’amour des enfants peut faire perdre tout discernement aux plus grands intellectuels. Oui, Caron est un grand intellectuel sinon, il n’aurait pas eu les honneurs de l’éditorial de Jean Birnbaum dans Le Monde des Livres, pour son dernier ouvrage, plaisamment intitulé Incorrect. De méchantes langues vous diront que ce texte indigent et truffé de calomnies court avec zèle d’un lieu commun à une contre-vérité. Pas moi. Pourtant, pour m’attaquer, cet esprit supérieur ne s’est pas donné la peine de me lire, sans doute par peur d’être influencé. Je lui pardonne volontiers, car Caron, et Birnbaum avec lui, dénonce courageusement mon omniprésence médiatique. N’ayant aucun engagement régulier à la télévision, il m’arrive assez fréquemment d’être invitée ici ou là – s’agissant du Service public deux ou trois fois l’an par Taddéï : alors oui, je suis flattée que mon aimable confrère, si j’ose dire, me voie dès qu’il allume la télé – quand le pauvret, lui, résiste dans l’ombre sur France 2 le samedi soir. Que je puisse indisposer, au point que mon image les poursuive, des adversaires aussi titrés, sans avoir à bouger de chez moi, que  le patron d’un grand supplément littéraire et un chroniqueur-vedette se mettent à deux pour me cogner, j’avoue que cela me va droit à l’égo. Je suis partout !

D’accord, ce n’est pas le sujet. Quoique. En vrai, c’est toujours un peu le même sujet: la morgue satisfaite, la bonne conscience d’airain, la haine de la différence intellectuelle qui s’avancent dans les habits de la vertu, du courage et de la tolérance ; le refus de toute complexité drapé dans l’indignation ; les idées courtes et les phrases longues.

Oui, oui, les faits, j’y viens ! Vendredi soir, pendant le tournage de « On n’est pas couchés ! », une altercation, assez violente paraît-il, a mis aux prises Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, et le metteur en scène Alexandre Arcady, venu défendre 24 jours, son film sur la séquestration et l’assassinat de Ilan Halimi. J’ai entendu parler de cet incident par quelqu’un, qui en avait entendu parler par quelqu’un…qui connaissait Arcady ou une de ses connaissances. Il n’est même pas scandaleux, juste révélateur d’un état d’esprit commun aux milieux islamistes et à une certaine gauche, plus active dans les médias que dans les partis – ce qui n’est pas nécessairement rassurant. Dans le paquetage idéologique de Caron et de ses multiples clones, il y a, entre autres certitudes rangées au carré, celle qu’Israël est l’un des noms du mal. Alain Finkielkraut aussi – logique, puisque Finkielkraut soutient Israël. N’empêche, il est un peu vexant que Finkie ait droit à un chapitre pour lui tout seul, et Zemmour pareil, alors que moi, j’en partage un avec « Marine », ben oui chef, pourquoi faire compliqué ? Lévy, Le Pen, tout ça, c’est qu’un tas de fachos, non ?

Revenons à notre Caron et à sa dispute avec Arcady. Il est dommage que cette édifiante scène de la vie parisienne ait été coupée au montage – chapeau au monteur car on ne voit rien. La productrice Catherine Barma en a d’ailleurs informé Alexandre Arcady à l’issue du tournage. C’est que les propos de Caron semblent avoir effaré pas mal de monde jusque dans l’équipe de l’émission, aussi a-t-elle dû penser qu’il était inutile de les infliger au téléspectateur. Cette décision est parfaitement légitime. S’agissant d’une conscience morale et d’un penseur de la stature de Caron, il est tout aussi légitime d’éclairer le public, qu’il s’emploie à rééduquer en l’insultant, sur son intéressante vision du monde. Faute de disposer des images, j’ai demandé à Alexandre Arcady de me relater l’accrochage. Par souci de loyauté envers ses employeurs, Natacha Polony a, pour sa part, préféré s’abstenir de tout commentaire, se contentant d’observer que mon récit était, dans l’esprit sinon dans la lettre, conforme à ses souvenirs. Quant à Aymeric Caron, il n’a pas dû avoir eu le temps de répondre à mes messages sollicitant sa version, mais il est le bienvenu s’il souhaite amender celle-ci. Du reste, il me remerciera certainement, car il doit être du genre à assumer ses opinions. Même pas peur. D’ailleurs, de quoi aurait-il peur : s’il était dangereux de dire des âneries, il le saurait.

Polony ouvre le feu. Après quelques amabilités sur le film, elle regrette que le parti choisi par le cinéaste, raconter le drame du seul point de vue de la victime et de sa famille, l’empêche de montrer ce que cette terrible affaire dit de notre société. Il aurait fallu s’intéresser aussi aux motivations des membres du gang des Barbares, précise-t-elle. Elle veut parler de ce mélange de haine des Juifs et d’appât du gain qui a tué Ilan Halimi et qui fait des ravages dans la jeunesse des banlieues, bien au-delà de ces sinistres branquignols du crime. Le cinéaste ayant évoqué la souffrance de « la Communauté », elle ajoute que cette affaire ne doit pas être seulement celle des Juifs. Je l’avoue, l’insistance de certains milieux juifs à imputer ce crime odieux à la seule passion antisémite à l’exclusion de toute autre affect mauvais et, dans la foulée, à faire de Ilan Halimi le « mort des Juifs », m’a souvent mise mal à l’aise. En tout cas, Polony a raison : l’antisémitisme n’est pas le problème des Juifs.

Passablement tendu, Arcady croit déceler dans les propos de la chroniqueuse la tentation de justifier l’injustifiable. Il s’énerve un peu. Aymeric Caron, lui aussi, a entendu de travers, mais par chance, il a entendu ce qu’il voulait entendre. Je suis en partie d’accord avec Natacha, il ne faut pas se focaliser sur l’antisémitisme, embraye-t-il ravi, au grand dam de l’intéressée. Puis, consultant ses fiches soigneusement préparées, il déplore, chiffres à l’appui, que le film passe sous silence les actes islamophobes qui ont bien plus augmenté que les actes antisémites. On ne voit pas bien le rapport. Veut-il dire qu’on en fait un peu trop pour une affaire certes terrible mais isolée, quand l’islamophobie est une réalité quotidienne ? On n’ose le penser, mais Arcady en est convaincu. Le ton monte. Le cinéaste remarque fort justement qu’il n’y a plus un seul élève juif dans les écoles publiques de Seine Saint Denis. À quoi notre Jean Moulin d’opérette répond qu’il est contre tous les racismes. Tant d’audace laisse coi. Polony reprend la parole, évoque Les Territoires perdus de la République, rappelant qu’il a fallu des années pour qu’on accepte de regarder en face la réalité du « nouvel antisémitisme », en clair l’antisémitisme arabo-musulman, devenu une opinion, et une opinion courante, dans une proportion inconnue de la jeunesse des banlieues. Arcady ne sait plus comment la discussion en arrive à Merah. Si on interrogeait Merah, déclare alors Caron, il dirait qu’il a tué des enfants juifs parce que l’armée israélienne tue des enfants palestiniens. Bien sûr, ça ne justifie rien, mais tout de même, c’est vrai que Tsahal tue des enfants. D’ailleurs, là encore, il a les chiffres. Sous le regard médusé des invités, il brandit ses notes, puisées dans le rapport d’une ONG. J’ai les chiffres ! Qu’est-ce que vous répondez à ça ? Arcady s’étrangle. Vous osez dire que l’armée israélienne tue des enfants !, hurle-t-il. Réponse un peu maladroite car la phrase de Caron est factuellement exacte, mais tout le monde a compris. En particulier Polony, qui demande à son partenaire s’il n’a pas perdu la tête. Tu viens à une émission sur Ilan Halimi avec des données sur les Palestiniens tués par l’armée israélienne, est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ?

Attention, tout cela ne fait nullement de Caron un antisémite – et là, il ne s’agit pas d’une antiphrase. Espérons que nul n’aura la sottise de proférer cette accusation mensongère qui lui permettrait de jouer les offensés avec les trémolos d’usage. Caron n’est pas antisémite, il est juste l’un des meilleurs représentants de ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone. Il pense ce qu’on lui a dit qu’il fallait penser pour avoir le chic radical.

Laurent Ruquier, quant à lui, n’a rien vu venir. On ne saurait le lui reprocher, quand ça part en vrille, on n’y peut rien. Pour calmer le jeu, il passe la parole aux autres invités. À l’écran, on les verra rivaliser dans le bon sentiment et communier dans leur admiration pour 24 jours, un film qui devrait être obligatoire dans les écoles. Tous déclarent fermement être contre le racisme, l’antisémitisme et le nazisme, sans oublier l’homophobie qui tue, elle aussi. Tous le proclament solennellement, les heures les plus noires ne doivent pas revenir. Ouf, on peut enfin aller se coucher.

Qui aime bien châtie bien

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chatiment amour fouet

chatiment amour fouet

L’humour étant aujourd’hui une denrée quasiment disparue (l’omniprésence des humoristes professionnels constituant le revers paradoxal de la médaille et le symptôme du mal, à la façon de la fièvre), on se demande combien d’imbéciles liront au premier degré L’art de battre sa maîtresse, réédition cocasse dont les coupables (le Cherche-Midi) prennent soin, sur la quatrième de couverture, de préciser tout de suite que c’est, au choix, un « exercice de rhétorique », une « farce » ou une « provocation » ; précaution prudente, pour s’éviter les foudres des féministes et la réprobation sentencieuse de la Ministresse des droits de la femme, qui pourrait être facilement scandalisée (être scandalisé est aujourd’hui le cœur de la fonction ministérielle).

Paru en 1768, ce petit livre a pour titre exact Dissertation sur l’usage de battre sa maîtresse, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; un titre plus précis encore aurait été Défense de l’usage de battre sa maîtresse, puisque Pierre-Jean Grosley, l’auteur, s’y emploie à justifier par tous les moyens possible cet aimable passe-temps qui consiste à fustiger celle qu’on aime (c’est-à-dire celle avec qui on trompe son épouse), art qui est selon lui la marque irréfutable des siècles raffinés. De fait, il relit l’histoire entière à partir de ce critère : « Je divise, relativement à la morale et aux progrès de l’esprit humain, tous les siècles possibles en trois classes. Dans les siècles barbares, on n’aimait point, quoiqu’on battît : dans les siècles mitoyens, on aimait, mais on ne battait plus : ce n’est donc que dans les siècles polis qu’on a pu battre sa maîtresse ».

Précisons tout de suite, pour épargner à ce pauvre Grosley l’accusation infamante de sexisme, que l’art pour ces dames de battre leurs amants lui est tout aussi cher, et on ne doute pas qu’il aurait pu écrire le même livre à l’envers, si l’on ose dire ; mais, comme il le précise galamment dans ses notes, « j’ai cru qu’il était de la politesse de céder aux dames le partage le plus avantageux ». Quant à la façon de faire, ce n’est pas vraiment son sujet ; on ne trouvera pas dans cette Dissertation de conseils pratiques ni d’éléments sur la bonne façon de bastonner ou de donner le fouet, mais plutôt des exemples pris chez les Romains et diverses considérations plus ou moins philosophiques sur la nécessité pour bien vivre de battre et se faire battre de temps à autres.

Mais qui était donc ce Grosley à l’esprit si vif, et aux tours si habiles ? Michel Delon nous en dit tout ce qu’il faut savoir dans sa savante préface, notamment que ce contemporain de Diderot et d’Alembert, né en 1718, mort en 1785, fonda à Troyes une académie fantaisiste, qu’il remporta la deuxième place au fameux concours de Dijon qui en 1750 couronna Rousseau (sur « le progrès des sciences et des arts »), qu’il collabora à L’Encyclopédie (article « Roise », tome XIV) et, entre autres marottes curieuses, qu’il s’ingénia à promouvoir les patois locaux et la liberté de chier publiquement dans la rue. Tout ceci, précise Delon, est évidemment à inscrire dans la tradition érasmienne de l’éloge paradoxal ou plus lointainement dans celle de l’Humble proposition de Jonathan Swift. On n’en aurait pas douté une seconde, pas plus qu’on n’hésitera à offrir alentour ce joli petit livre à la présentation soignée (couverture en carton rigide, cahiers cousus), qui pourrait donner des idées à certaines lectrices (ou certains lecteurs), fera rougir les prudes (pas seulement des joues) et verdir les pisses-froids. La bastonnade colore le monde, c’est dire si le nôtre en a besoin.

L’art de battre sa maîtresse de Pierre-Jean Grosley (Cherche-Midi)

*Photo: COLLECTION YLI/SIPA. 00298037_000006

Miracle : un admirateur pour Aymeric Caron !

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aymeric caron ruquier

aymeric caron ruquier

Il fallait un admirateur pour Aymeric Caron. J’aurais pu le parier : ce fut Jean Birnbaum, responsable du Monde des Livres.

À côté d’une critique extasiée du dernier livre de Catherine Millet, Jean Birnbaum nous offre un billet empli de sympathie intellectuelle et idéologique à l’égard d’Aymeric Caron et de l’ouvrage que celui-ci vient de publier, Incorrect. Pire que la gauche bobo, la droite bobards.

J’indique tout de suite n’avoir lu ni ce dernier livre de Catherine Millet ni Aymeric Caron, à l’évidence d’un genre différent.

Pour Aymeric Caron, j’ose écrire que cela n’a pas beaucoup d’importance, tant la personnalité et les questionnements de ce dernier à la télévision, chez Laurent Ruquier, sont très révélateurs de ce qui l’inspire et le gouverne. Plus une assurance, une arrogance aigres et sommaires à l’encontre de ses adversaires qu’une compréhension et une écoute fines et lucides. Plus de partialité que de qualité.

Surtout, il est clair que le propos de Jean Birnbaum est moins, malgré les apparences, de porter aux nues l’écrit d’Aymeric Caron que de vitupérer à nouveau ce trio, pour lui infernal : Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et Robert Ménard.

Encore heureux qu’il n’ait pas ajouté à cette liste quelques personnalités qu’à l’évidence ni lui ni son auteur préféré ne goûtent particulièrement : par exemple, Denis Tillinac, Gilles-William Goldnadel, Eric Naulleau, Alain Finkielkraut ou Ivan Rioufol.

Puisque, semble-t-il, on n’a le droit de dénoncer, pour Jean Birnbaum, qu’à condition de n’être pas invité dans les émissions dont on récuse l’aptitude à la tolérance et à la liberté d’expression, je suis bien placé pour intervenir : Laurent Ruquier, que je pourfends avec constance, m’a toujours privé du plaisir de dialoguer avec Natacha Polony et de la poudre de l’affrontement avec Aymeric Caron.

Dénigrer Elisabeth Lévy comme le fait Aymeric Caron qui la traite « d’omniprésence de l’absence, de grand cri du silence » peut amuser mais relève d’un procès très injuste. Je n’aime pas cette facilité qui consiste à ne jamais contredire sérieusement le fond des convictions mais à tourner en dérision le fait qu’on entend ou qu’on voit trop quelqu’un qui, au demeurant, ne s’est jamais plaint d’une quelconque rareté médiatique.

Est-il nécessaire de venir au secours d’Eric Zemmour qui certes reste assez volontiers dans sa chapelle et répugne à cultiver la solidarité qui devrait être celle des esprits libres ? Faut-il sans cesse lui imputer à charge son talent, son savoir, sa verve de polémiste, son hostilité de la pensée convenue et sa passion du dialogue et de la contradiction ? Ce qui serait loué à gauche serait choquant de la part de cette droite atypique ou de ce souverainisme excitant ?

Quant à Robert Ménard, on aurait pu espérer que la vindicte de Jean Birnbaum à son encontre se soit apaisée depuis son élection royale comme maire de Béziers ! Non pas bien sûr que ses idées, sa conception de la vie sociale et son refus du conformisme stérilisant aient pu devenir ceux du Monde des Livres mais au moins par une sorte de retenue, de prudence face à la légitimation par le suffrage démocratique d’une personnalité et de ses projets – ce qui est bien autre chose que l’autarcie satisfaite d’elle-même d’un journalisme élitiste et méprisant.

Ce qui est au cœur de la venimeuse charge de Birnbaum, en totale connivence avec Caron, tient à la prétendue plainte de ces personnalités détestées parce que les médias ne les inviteraient pas assez alors qu’elles le seraient surabondamment !

Ce serait vraiment les accabler sous une stupidité qui n’est pas leur fort que de les penser ainsi écartelées alors qu’aucune d’elles n’ignore que leur liberté et leur singularité, dans un monde intellectuel et médiatique fade, font leur succès et que celui-ci a pour inévitable rançon les répliques vigoureuses qui leur sont opposées. Mais ces dernières non seulement admissibles mais stimulantes n’ont rien à voir avec les interrogations condescendantes d’Aymeric Caron, adressées à des personnalités qui le dépassent et qui le montrent sans cesse frustré de n’être pas à leur hauteur, et donc onctueusement vindicatif.

Il ne faudrait pas pousser beaucoup Aymeric Caron et Jean Birnbaum pour que leur pensée profonde, qui est d’exclusion et d’ostracisme à l’égard de ces dissidents, soit formulée.

Reste que Jean Birnbaum a tort quand il se plaint de n’entendre que ces polémistes, qui tout au plus sont conviés comme un poil à gratter, une imprévisibilité à cultiver, des partenaires indispensables pour que les auditeurs ou les téléspectateurs ne sombrent pas dans l’ennui à cause du conventionnel de l’exercice : on me comprendra mieux si d’une oreille, un samedi, on entend sur France Inter Christophe Barbier et Laurent Joffrin. On s’endort.

Alors que ceux que je défends et que Caron et Birnbaum vitupèrent réveillent.

Je remercie le second d’avoir rendu grâce au premier : Caron n’aura plus l’aura du martyr.

Le Fantôme de la liberté

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brigitte bardot livre

brigitte bardot livre

En 1956, alors que  la France s’étendait encore sur la moitié de l’Afrique et que le général De Gaulle n’était crédité que de trois points dans les sondages, Dieu créa la femme, et le rockeur. C’est avec ce parallèle entre Elvis et Bardot que débute la biographie que qu’Yves Bigot, homme de média et historien du rock, vient de consacrer à notre idole nationale, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde. Car c’est en 1956 que,  de part et d’autre de l’Atlantique, tous les deux explosent. C’est à partir de là qu’ils vont, en un sens, changer le monde. Un changement culturel , mental, sociologique et peut-être  spirituel  qu’ ils n’ont sans doute pas voulu, ni imaginé,  mais qui bientôt les submergera – au point qu’ils finiront tous deux par rejeter cette transformation dont ils furent le symbole, allant jusqu’à renouer avec les valeurs de leur enfance et leur milieu d’origine, Elvis cloîtré à Graceland sombrant dans l’obésité ordinaire de la Middle class américaine, Brigitte réfugiée dans son arche de Noé de la Madrague, entourée de bêtes comme elle était naguère entourée d’hommes, et scandalisant les nouveaux bien-pensants en prenant des positions à rebours  de celles qui étaient les siennes  du temps qu’elle offusquait la bourgeoisie des années 60. Le parallèle s’impose, même si Elvis meurt jeune, assassiné par le beurre de cacahuètes, alors que Brigitte se survit imperturbablement, drapée dans son propre mythe, hautaine et familière. Il s’impose, et confirme que l’un et l’autre furent des révolutionnaires – l’une des caractéristiques de celui-ci étant de se sentir rapidement dévoré, dépossédé, bafoué par ce qu’il a mis en branle.

En outre, ce parallèle justifie le parti pris d’Yves Bigot qui consiste, au-delà de la personne et même du personnage, et faisant fi des canons habituels de la biographie, à brosser une fresque grouillante, vivante, baroque et bariolée du monde que Bardot a contribué à métamorphoser. Une fresque où le monumental le dispute au familier et à l’intime : monumental lorsque l’auteur décrit « la huitième merveille du monde » dont il rappelle qu’elle fut, de son temps, beaucoup plus regardée, admirée, désirée, imitée, célébrée, adulée, que les sept autres réunies ; le « Totem », dominant comme nul autre la seconde moitié du XXème siècle, et ayant eu « un effet immédiat sur l’ensemble de l’humanité » ( en particulier sur la partie masculine) ; « la Muse » qui fascinait les Beatles et le Général et qui déclencha la vocation musicale du jeune Robert Allen Zimmerman lorsqu’il vivait encore dans le pavillon grisâtre de ses parents à Hibbing, Minnesota, et qu’il ne s’appelait pas encore Bob Dylan. Monumental, mais également intime, quand Bigot raconte comment, adolescent dans le Saint-Tropez des années 60, il la croisait panier au bras faisant ses courses  à la supérette du coin, comment il allait flirter avec des filles de son âge à l’abri du petit pan de mur rose de la Madrague, ou comment il s’amusait à nager dans les eaux calmes à quelques brasses du ponton où la déesse familière et boudeuse bronzait, « Complètement nue/ Au soleil ».

Dans l’immense comme dans le minuscule, Bardot paraît aussi innocente et terrible qu’une force tellurique. Certains observateurs, à l’époque, fronçant des sourcils ou battant des mains, évoquent son animalité, « cette légèreté, cette spontanéité, cette impudicité sauvage » qui fascine plus encore que le dévoilement de sa chair ou la frénésie sexuelle qu’on lui prête. Bardot, commente Simone de Beauvoir, « fait ce qui lui plaît, et c’est cela qui est troublant ». Elle est quelque chose comme l’innocence des premiers âges, le retour à l’Éden, la promesse de l’âge d’or : elle est Eve, mais Eve avant la chute, dans les minutes qui précèdent, alors que tout est encore possible. Elle est à la fois la nature et la liberté – jusque dans un film aussi cérébral que Le Mépris, où elle semble se confondre avec les falaises, les pins grillés de soleil et le bleu du ciel, aussi orgueilleusement indifférente que la nature aux médiocres vicissitudes des choses humaines. A l’époque, Roland Barthes, dans ses Mythologies, note très judicieusement que Bardot «  n’est pas plus licencieuse, mais simplement plus libérée. » C’est cette liberté innocente qui bouleversa le monde bourgeois très corseté de l’après-guerre, et c’est elle encore qui nous bouleverse aujourd’hui, pour des raisons inverses – parce qu’elle nous rappelle avec la cruauté de la nostalgie que nous avons perdu l’une et l’autre, la liberté et l’innocence.

Yves Bigot, Brigitte Bardot, la femme la plus belle et la plus scandaleuse au monde, Don Quichotte, 2014

*Photo: SIPAHIOGLU.00499482_000008

Parler avec les mains

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assouline annie ernaux

assouline annie ernaux

Emerson disait que le talent seul ne suffit pas pour faire un écrivain : « Derrière un livre, il doit y avoir un homme. » Un homme avec deux mains, puisque l’écriture est un métier manuel non moins qu’intellectuel. Écrire, c’est se saisir, c’est s’emparer de quelque sujet, passion, idée, souvenir, et cela de mille façons possibles, avec rage ou délicatesse, avec désespoir ou confiance. Hannah Assouline a su très tôt que les mains parlaient. Débutant sa carrière de photographe aux Nouvelles littéraires, elle braque immédiatement son objectif sur elles autant que sur le visage des écrivains. Depuis une trentaine d’années, elle n’a cessé de chercher à percer le rapport énigmatique qui existe entre une œuvre, un visage et des mains. Le résultat, sous forme de 44 portraits doubles, couvre désormais tout un mur du siège du Centre national du livre, à Paris. Que les lecteurs de Sollers, Finkielkraut, Gauchet, Quignard ne tardent pas à s’y rendre.[access capability= »lire_inedits »] Car si on peut juger que la méthode d’Hannah Assouline est par trop systématique, elle incite à formuler des questions extravagantes au premier abord, mais non dépourvues d’intérêt.

Alain Finkielkraut a-t-il une tête de réactionnaire ? Et ses mains, ses mains qui, quand il se trouve sur un plateau de télévision, se nouent, se contractent, s’agitent comme si elles vivaient une vie autonome, sont-elles celles d’un triste personnage qui « s’abîme dans des diatribes racistes », comme le supputait il n’y a pas si longtemps un grand titre mandarinal de la capitale ? Les dresseurs de « listes noires » en seront pour leurs frais, car le portrait du philosophe ne laisse rien apparaître de tel. On devine plutôt, à la façon dont l’auteur du Juif imaginaire tient un petit cahier de notes, un on ne sait quoi de mystique ou de pieux. N’est-ce pas ainsi, justement, que les croyants tiennent leur livre de prières ? Voilà où le génie du regard d’Hannah Assouline entraîne le public : à la recherche de signes obscurs, parfois douteux, de cohérence autant que de désaccord, entre un auteur et ses écrits.

Regardez donc les mains embarrassées, sinon désespérées, de Patrick Modiano, posées avec circonspection sur la table comme si l’auteur avait honte de les exhiber ou craint que quelqu’un lui tape sur les doigts. Et puis regardez-le, Modiano, saisi dans le couloir d’un intérieur plutôt cossu, en train d’en raser le mur. Il n’y a pas de doute, c’est bien cet homme-là, « doux comme tous les enfants mal-aimés », qui a pu écrire : « Dans cette chambre de l’hôtel Fremiet, je me demandais si je ne cherchais pas à découvrir, malgré le néant de mes origines et le désordre de mon enfance, un point fixe, quelque chose de rassurant, un paysage, justement, qui m’aiderait à reprendre pied. » Découvrez encore les mains noueuses d’Annie Ernaux, si bien assorties au fruit de leur travail : les mains d’un homme, serait-on tenté de dire, si elles ne dégageaient cette fureur et cette brutalité propres aux femmes en perpétuelle quête d’une passion amoureuse d’où résulte, la plupart du temps, une non moins perpétuelle frustration. « Je ne rêve que de cette perfection-là, sans être encore sûre de l’atteindre : être la dernière femme, celle qui efface les autres […] », peut-on lire dans Se perdre.

Les mains des écrivains détiennent un pouvoir secret, dotées qu’elles sont d’une sorte de souveraineté redoutable. Soit elles renforcent, soit elles atténuent le sens des mots. La folle nonchalance de Sagan, la lascivité de Sollers, la sobriété de N’Diaye s’annoncent au travers de la forme, de la chorographie, de la tenue naturelle de leurs mains. Il est heureux que Hannah Assouline ait la grande intelligence de l’œil pour le voir et le talent pour le montrer.[/access]

L’installation Portraits d’écrivains d’Hannah Assouline est permanente. À voir dans la salle « Cahiers du Sud » de l’hôtel d’Avejan, au Centre national du livre, 53, rue de Verneuil, Paris 7e ; réservation obligatoire : 01 49 54 68 65.